21 décembre 2017

Five players and more in free improvisation

Chers lecteurs ,
généralement, comme vous pouvez le constater, la très grande majorité des groupes de musique improvisée libre fonctionnent en (très) petite formation, du duo ou trio jusqu'au quintet et rarement au-delà. Pour des raisons qu'on devine : matérielles et économiques (cachets, logement et voyages !) et aussi esthétiques. En effet, trouver six ou sept musiciens qui partagent un idéal musical commun et une esthétique/ démarche compatible etc... n'est pas évident. Surtout dans une musique où chacun est libre de s'exprimer comme il l'entend à tout moment, même si cette musique est basée sur l'écoute. Dès que le groupe est plus étendu, l'éventuel responsable propose souvent un système avec parties prévues, indications, un peu de composition, une conduite...

Improviser librement (totalement) à plus de cinq offre d'autres perspectives, qui peuvent parfois se révéler inouïes. Pour une expression qui se veut éminemment collective où tous partagent le temps et l'espace sonore de manière démocratique à l'écart de toute hiérarchie, réussir à jouer ensemble dans un groupe plus large (cinq musiciens et au-delà) en créant les modes de jeux adéquats revient à assumer publiquement les idées et les belles déclarations en les mettant effectivement en pratique. 

Spontaneous  Parmi les quintets fameux (historiques) qui ont été enregistrés et publiés, il faut citer le Spontaneous Music Ensemble et ses trois éditions en quintet : Karyobin en 1968 (John Stevens, Evan Parker Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler(Island/Emanem nouvellment réédité !!), So What Do You Think We Are en 1971 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler/Tangent) and The Quintessence/ a/k/a the Eighty Five Minutes en 1974 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Evan Parker et Kent Carter/Emanem). Durant sa longue existence, le trio d'Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker a été augmenté par Peter Kowald entre 1974 et 1977 et plus tard vers les années 80's avec Alan Silva. Or, les archives révèlent que s'y est ajouté le tromboniste Gunther Christmann à plusieurs reprises et les enregistrements révélés via inconstant sol sont vraiment convaincants.
On pense aussi aux Musica Libera de Fred Van Hove dont les quartets de base avec Phil Wachsmann, Marc Charig  et Gunther Sommer (MLDD) ou Paul Rutherford, Radu Malfatti et Marc Charig (MLA BLEK) pouvaient se croiser et être augmentés par Maarten Altena, Maurice Horsthuys, Wolfgang Fuchs, Gunter Christmann ou Ernst Reyseger.  Mais nous n'avons que les deux quartets ci-nommés comme uniques témoignages de l'art le plus radical de ce grand pianiste qui fêtait ses 80 ans cette année (Was Macht Ihr Denn ? SAJ 42 et M.L.A. Blek SAJ 32).

Juste pour prouver qu'il n' y a pas de raison que cette formule sextet, ou plus, est viable et conduit à d'autres façons de jouer basée sur l'écoute et l'imagination avec un consensus démocratique de partage très fort, je vous livre les exemples que j'ai pu trouver.
Pourquoi ? 
Parce que, une fois maîtrisé l'art de l'improvisation libre et collective, un improvisateur expérimenté et bien sur ses pattes (pro si on veut dire) n'a pratiquement plus aucun problème à réussir un concert en duo ou en trio, si les musiciens partagent cette faculté de s'entendre, de se comprendre et s'ils se sont choisis mutuellement. Ou même de trouver son chemin et réussir à communier avec des collègues encore inconnus la veille. C'est dans ce contexte de groupe élargi qu'on mesure le talent, l'intuition, la maîtrise, le self-control, la qualité d'écoute d'un improvisateur expérimenté et que ça nous change du sempiternel trio sax-basse-batterie qui commence à me barber, malgré l'imagination et le savoir faire de certains que je n'hésite pas à relever dans ce blog. Certains excellents improvisateurs ne se distinguent peut-être pas par une voix personnelle très originale qui feraient alors d'eux des artistes très demandés (etc...), mais au sein de tels groupes, ils font merveille par un don inné de l'à-propos.

Sven-Åke

Gérard Rouy, le journaliste et photographe dévoué à la cause, déclare toujours que son album d'improvisation favori est : Idyllen und Katastrophen sur le label Po Torch avec Sven Åke Johansson en poète à l'accordéon, Paul Lovens percussions, Wolfgang Fuchs sax sopranino et clarinette contrebasse, Maarten Altena contrebasse , Gunther Christmann trombone, Derek Bailey guitar, Candace Natvig violon et Alex von Schippenbach piano. Un chef d'oeuvre non réédité comme tout le catalogue Po Torch de Paul Lovens. 

Dans le coffret de Sven Ake Johansson, the 80's selected concerts, comprenant cinq CD's, se trouve la Splittersonata qui réunit sur le SAJ CD-35, quelques uns des participants à Idyllen & Katastrophen : Alex von Schippenbach piano, Sven Åke Johansson batterie, Wolfgang Fuchs sax sopranino, Günter Christmann trombone, Törsten Müller contrebasse, Tristan Honsinger, violoncelle. S'il y a des parties en solo ou duo dans Idyllen Katastrophen  et un invisible arrangement, la Splittersonata est un enchaînement d'une grande logique qui se décline en duos, trios et quartets spontanés au sein de 12 morceaux (extraits ?) d'une grande concision où chacun respecte volontairement sa dose de silence en intervenant par touches ou par jets avec des cadences, pulsations et vitesses diversifiées. Une véritable stratégie de jeu spontanée et très réfléchie, une science de l'instinct musical, qu'anime les éructations de SAJ. Énergétique, mais aussi nuancé avec un travail sur plusieurs éléments, sonores, texturaux, motifs et apports mélodiques (Honsinger et Schlippenbach). Chacun y trouve son compte et l'auditeur peut distinguer clairement ce que joue chaque musicien, tous ayant une voix caractéristique, une signature sonore très personnelle. Impossible de rater les voix si particulières de Fuchs, Honsinger et Christmann, le style pianistique de Schlippenbach et les facéties percussives de Sven Åke Johansson. Quant à Torsten Müller, il est un des meilleurs bassistes d'improvisation connus et fut l'alter-ego de Christmann en personne avant de partir aux USA.
Par contre, l'enregistrement du Globe Unity Orchestra (dirigé par Alex von Schlippenbach) consacré à de l'improvisation complètement libre, Improvisations (Japo) souffre du trop grand nombre d'improvisateurs, surtout dans les sections de souffleurs : Brötz, Parker, Carl, Pilz pour les anches, Wheeler et Schoof aux trompettes, Christmann Mangelsdorff et Rutherford aux trombones par rapport aux autres instruments : Lovens aux percussions, Alex von S au piano, les deux contrebasses de Niebergall et de Kowald, aussi au tuba, Honsinger au violoncelle et Bailey à la guitare électrique. Derek Bailey exigeant la liberté totale, c'est donc une de ses rares apparitions dans le Globe Unity. Un peu touffu, même si intéressant.

King Übü Orkestrü 

Plus que çà tu meurs ! Wolgang Fuchs avait réuni une dizaine de potes dont Paul Lytton, Marc Charig, Radu Malfatti, Phil Wachsmann, Norbert Möslang, Erhard Hirt, Hannes Schneider, Alfred Zimmerlin, Guido Mazzon. Un soir de beuverie où l'on cherchait en vain un nom pour le groupe tout neuf, quelqu'un se leva et s'écria complètement beurré : King Übü Orkestrü ! Un album légendaire : Music Is Music Is (Uhlklang UK 6), une musique radicale, sonique, convulsive qui prolongeait les audaces du duo Parker-Lytton ou d'Iskra 1903 (Rutherford Bailey Guy) des années 71-72-73. Le personnel évolua autour d'un noyau de convaincus (Fuchs Lytton Wachsmann Malfatti) pour s'étioler dans le New Silence au début des années 2000 (ah ! Radu). Peter Van Bergen, Melvin Poore, Günter Christmann, Luk Houtkamp, Georg Katzer et Torsten Müller apparaissent en 1992 dans Binaurality (FMP CD 49) dans lequel Huit Translations égrènent les métamorphoses rageuses à froid de ce groupe sans pareil ! Souci forcené du détail et du spectre sonore, construction collective exigeante, petites touches secrètes, nuances, inventivité, irisation, renouvellement constant, lisibilité maximale, recherches de sons, complexité, mouvements imperceptibles qui finissent par soulever les ondes, détourner les courants. Un modèle du genre.

En bonne compagnie 

On savait Derek Bailey capable de tout au sein de sa Company. Le sommet du genre se trouve inclus dans l'album Epiphany, Epiphanies (Incus 46-47 1983, réédité en CD par le même label). Là, il s'est surpassé : les musiciens choisis pour des affinités individuelles, forment un  assemblage  hétéroclite en diable, certains artistes ignorant complètement leur existence réciproque. Derek Bailey guitares électrique et acoustique, Julie Tippetts, voix et guitare acoustique, Keith Tippett, piano, Fred Frith, guitare électrique couchée et trafiquée plus électronique, Phil Wachsmann, violon et électronique additionnelle, George Lewis, trombone, Akio Suzuki, un artiste sonore installateur méticuleux et minimaliste crédité Glass Harmonica, Performer [Analapos], Percussion [Spring Gong], Flute [Kikkokikiriki], Ursula Oppens, une pianiste classique ayant travaillé avec Braxton, Motoharu Yoshizawa, contrebasse et la harpiste Anne Le Baron, soit dix musiciens .... et un seul souffleur, George Lewis, alors gargouilleur en chef de la scène improvisée. Pas de sax et aucun percussionniste en titre. Sur les deux faces A et B du premier vinyle, le groupe joue en tutti deux morceaux de 20:20 et 27:51 ! Bien sûr, les artistes avaient les cinq jours de la Company Week pour s'acclimater et parvenir à communiquer. Les autres plages des faces C et D de l'autre vinyle sont consacrées à un duo, deux trios et, quand même, un quartet, un quintette et un sextette.  Ce qui est sidérant quand on écoute cet album, c'est le son caractéristique d'Epiphany, quelque soit le morceau et le nombre des musiciens. Un registre sonore unique, une manière peu commune d'interagir, une cohérence inouïe des cordes, des cordes en tout genre. Questionné en 1985, Bailey était très très enthousiaste pour cet album de Company. C'est la raison pour laquelle il a édité un double-album de cette expérience et a tenu à le rééditer par la suite. Ceux qui font grand cas d'AMM se doivent d'écouter Epiphany. Et ceux qui l'ont écouté dans le passé sont capables de le reconnaître immédiatement quelque soit la plage. Certaines parties du tentet ressemblent à un magma ou mieux à un entrelacs de coupes géologiques avec des ramifications innombrables, tranchées ou à peine perceptibles. Un modèle inouï et un genre à lui tout seul.

Vario ou l'anarchie.

Mais encore : Vario 34, la trente-quatrième édition du groupe à géométrie variable de Günter Christmann, avec lui-même au trombone et violoncelle, Thomas Lehn au synthé, Mats Gustafsson aux saxes, Alex Frangenheim à la contrebasse, Paul Lovens aux percussions et le guitariste suédois Christian Munthe. Deux albums : Vario 34 (Blue Tower 05 / edition explico) et Vario 34-2 * Water Writes Always in * Plural (Concept of Doings 1998). Le premier album Vario 34 enregistré en octobre 1993 contient pas mal de duos successifs alors que l'album de Vario 34 -2 présente le groupe au complet ou presque sur les 9 séquences enregistrées (15-7-98). Ce groupe qui défie toute comparaison, se focalise sur une recherche éperdue de sons (techniques alternatives) alliée à un sens du timing particulièrement aigu. Pour la cohérence de l'ensemble et rendre les contributions individuelles, chaque improvisateur prend soin de placer ses interventions ponctuellement, sporadiquement, en relation avec des actions précises de ses collègues en  jouant sur la longueur des silences et des interventions. L'art extrême de prendre la balle au bond. Aucun instrumentiste ne prédomine, mais chacun d'entre eux se met en avant par alternance dans le champ sonore, réagissant immédiatement avec effets de contraste, accélérations, passage statique, le volume augmentant et diminuant d'un instant à l'autre. Çà gicle, ça râcle, explose, s'évanouit, s'éparpille, se rassemble dans une métamorphose permanente, pétaradante, bruitiste. La surprise est cultivée avec soin dans une spontanéité aussi débridée que contrôlée. La colonne d'air de Gustafsson éclate et se désintègre, Thomas Lehn envoie des frictions extrêmes des fréquences désincarnées et volatiles de son synthé vintage. Lovens torture un tam-tam dans le suraigu, nous fait entendre une danse improbable des sticks sur les peaux et fait tinter ses crotales au moment exact où les autres tout-à-coup se taisent. Volatiles et insaisissables. On a inventé le vocable "non-idiomatique" pour ces gens-là.
  
Une aute option de cette improvisation à "plus que trois ou quatre" est très bien représentée par deux fortes têtes de la scène improvisée française. Le saxophoniste soprano Michel Doneda est un instrumentiste exceptionnel et adepte  de l'improvisation radicale, tout comme son frère d'armes Lê Quan Ninh, un percussionniste tout aussi exemplaire. En mai 2003, ils se sont associés à trois camarades japonais pour un projet qui fait sûrement date dans leur itinéraire personnel : Une Chance pour l'Ombre avec le guitariste acoustique Kazuo Imaï, le contrebassiste Tetsu Saitoh et la joueuse de koto Kazue Sawaï, une spécialiste de la musique traditionnelle japonaise. Ces années-là, de nouvelles tendances se pointaient dans le monde de l'improvisation autour d'artistes plus jeunes et radicalement différents : Rhodri Davies, Axel Dörner, Burkhard Beins, Mark Wastell, Jim Denley et un vieux briscard, Radu Malfatti himself. La résurgence d'AMM, Keith Rowe. New Silence, Réductionnisme, Lower Case,Soft Noise, enzovoort

Programmés à la FIMAV à Victoriaville au Québec, le 19 mai 2003, leur concert est publié par Victo (cd094) et porte le même titre qu'un autre enregistrement du groupe réalisé à Lorgues le 28 mai 2003 et publié sur le micro-label Bab Ili Lef 02. La démarche du groupe consiste en une immersion poétique dans la recherche de sons au-delà de toute structure dans une anarchie réfutant la logique élémentaire. Sensibilité écorchée, bruissements, palpitations, froissements, égrainements de cordages- épis, la musique est ravalée à l'état de nature, la forêt primitive reprend ses droits dans la friche. La musique se rapproche du silence pour que l'oreille découvre l'intimité introspective des cordes, les doigtés délicats du guitariste, et les résonances fines du koto. Par rapport à la lamination d'AMM - elle-même vision distanciée de l'instant vécu - , il y a dans cette chance pour l'ombre un empressement, une rage immédiate et la poésie subite du silence découvert par enchantement et duquel se lèvent un instant les harmoniques extrêmes du saxophone sopranino. Chez Vario 34-2 et Une Chance Pour L'Ombre, qui joue quoi (quel son) ? On est parfois bien en peine de le dire.

Un peu de direction quand même.

J'ai parlé de Radu Malfatti. On lui doit un enregistrement en grand orchestre, Ohrkiste, réunissant des anches : Wolfgang Fuchs, John Butcher, Peter Van Bergen, des cuivres : Rainer Winterschladen, Martin Mayes, Radu Malfatti, Melvin Poore, des cordes : Phil Wachsmann, Karri Koivukoski, Alfred Zimmerlin et Wolfgang Güttler, plus Fred Van Hove au piano et John Russell à la guitare acoustique (Radu Malfatti + Ohrkiste ITM 950013). Deux compositions : Grau et Notes. Un éventail sonore subtilement réparti sur 73'40'' par des improvisateurs expérimentés, quelques mouvements d'ensemble spectraux enchaînant des développements pointillistes, introspectifs, abstraits au sens où le visuel rejoint l'imaginaire auditif. Une expérience unique, synthèse de l'écriture contemporaine et de l'insect music, où l'esthétique de celle-ci est mise en évidence.
Absolument inconnu au bataillon des gloires de l'improvisation, le clarinettiste suisse Markus Eichenberger a rassemblé un jour de au sein de son Domino Concept Orchestra une phalange d'improvisateurs régionaux de Suisse et d'Allemagne : Mariane Schuppe et Dorothea Schürch voix Carlos Baumann trompette, Paul Hubweber trombone Carl Ludwig Hübsch tuba, Marcus Eichenberger clarinets Dirk Marwedel extended saxophones, Helmut Bieler-Wendt violin, Charlotte Hug viola, Peter K Frey & Daniel Studer double bass, Frank Rühl electric guitar, Ivano Torre percussion. Ils sont tous excellents musiciens et certains ont une solide réputation internationale. On pense à Paul Hubweber, C-L Hübsch ou Charlotte Hug. Mais ce qui compte ici, c'est la stupéfiante synchronisation des actions, réactions et interactions de cet orchestre qui se transforme en éventail kaléidoscopique des palettes sonores individuelles au moyen de signaux, gestes et autres indications subtilement agencées selon le mécanisme des dominos (!), permettant aux improvisateurs une liberté maximum dans des emboîtements savamment mesurés et paradoxalement peu contraignants. Auto-discipline et lisibilité. Emanem a publié l'album du Domino Concept For Orchestra (Zurich 2001) pour le plus grand bonheur des incrédules. Une pièce d'anthologie, grâce à l'aide d'un institut culturel helvétique.


On retrouve Dirk Marwedel et Marianne Schuppe dans l'Ensemble 2INCQ. pour leur album RHÖN avec un solide échantillon de la vivace scène Rhénane : Joachim Zoepf sax soprano et clarinette basse, Margret Trescher flûte traversière, Hans Tammen guitare et électronique, Ulrich Böttcher électronique, Ulrich Phillipp et Georg Wolf contrebasses, Michael Vorfeld & Wolfgang Schliemann percussions. NurNichtNur 106 02 07, label qu'il faut piocher d'urgence ! 2INCQ. est un modèle du genre à l'instar de Vario 34 où les facettes et l'apport individuel au sein de l'ensemble se déclinent au fil des secondes. Morceaux brefs et deux longues pièces justifient pleinement l'idéal collectif. Un sommet de créativité (quasi inconnu) dans la masse des enregistrements publiés.  

On pourrait aussi évoquer le plus documenté des Improvisers Orchestra, le London (plusieurs cd's chez Emanem et Psi) qui regroupait le Who'sWho de l'improvisation londonienne depuis 1999. En effet, dès 2004/2005 sont apparues des séquences librement improvisées reliant avec une grande cohérence chaque conduction. On distingue à peine la partie "composée/ conduite" dans l'instant et ce formidable orchestre en roue libre. Étonnant ! 
Evidemment, en parlant d'Emanem que pourrions nous dire de (et comment ne pas oublier) Lines un quintet d'une finesse peu commune qui fit même une tournée mémorable en Australie : Phil Wachsmann, Jim Denley, Axel Dörner, Marcio Mattos (au violoncelle!) et Martin Blume : Lines In Australia - Emanem 4075 ? Et le fin du fin : News from The Shed avec John Butcher Phil Durrant Paul Lovens Radu Malfatti & John Russell (Emanem 4121). 
Mais je voudrais finir par deux beaux exemples récents de sextettes dont voici la chronique parue il y a quelques années dans ces lignes.

Almost even further  6 i x  Jacques Demierre Okkyung Lee Thomas Lehn Urs Leimgruber  Dorothea Schurch Roger Turner. Leo Records LR CD 644. 
(publié en décembre 2012)

Chacun de ses six artistes compte parmi ces musiciens exceptionnels sur les épaules de qui peut reposer  en toute confiance les performances les plus risquées, parmi les plus inénarrables de la planète improvisation. Si la réputation de Jacques Demierre (piano), Urs Leimgruber (saxophone), Thomas Lehn (synthé analogique) et Roger Turner (percussion) n’est plus à faire, ceux qui, par exemple, écouteront Okkyung Lee improviser en solo au violoncelle, vont redécouvrir cet instrument sous un jour nouveau. Quant à Dorothea Schurch, c’est une vocaliste très prisée par ses collègues en Suisse et en Allemagne. Solistes réputés, ils sont aussi par conviction et avec la modestie la plus sincère, des partisans de l’aspect collectif de l’improvisation, celle où la voix individuelle sacrifie parfois sa singularité pour se mettre au service du tout. C’est dans cette voie difficile qu’ils nous convient avec almost even further, presqu’un peu plus loin. Presque, parce que la réussite n’est jamais totale, un musicien exigeant restant souvent insatisfait, même pour un détail. Un peu, car dans de tels groupes, le peu est aussi significatif et complexe que le nombre et la profusion. Plus loin, les limites existent pour être dépassées. 6 i x se transforme insensiblement en trio, quartet, quintet et sextet. Chaque improvisateur évolue à une vitesse différente souvent dans une réelle indépendance, créant des espaces pour autrui, intervervant au moment opportun, donnant un réel sens à des gestes simples et des sons singuliers qui se posent avec une belle évidence. Des contrastes, des presques rien appuyés, des murmures, des sons qui se meurent, tout concourt à créer un univers tactile et lisible de bout en bout. Aussi chacun excelle à interrompre ses interventions pour laisser ouvert l'espace sonore, transformé en chantier bruitiste naturel.  Les quatre pièces enregistrées (26:36, 5:52, 18:32, 8:05) s’évanouissent sans que le temps se fasse sentir. On a l’impression que leur musique de chambre puisse revêtir les métamorphoses les plus variées, l’imagination et l’imaginaire individuels se nourrissent et se dilatent au contact les uns des autres. Exemplaire. Fascinant même.

Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135 




Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmanncomplète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pieds joints sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11èmeminute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.
Carl Ludwig Hübsch me signale l'Ensemble X (Red Toucan) http://www3.sympatico.ca/cactus.red/toucan/   que je n'ai pas encore écouté.
Mais avec un tel personnel, vous conviendrez que cela doit être très intéressant. 
Carl Ludwig Hübsch – tuba / ensemble initiator / catalyst
Nate Wooley/Nils Ostendorf – trumpet
Matthias Muche – trombone
Xavier Charles/Markus Eichenberger – clarinets
Dirk Marwedel – extended saxophone
Eiko Yamada – recorders
Angelika Sheridan – flutes
Philip Zoubek – piano
Christoph Schiller – spinet
Nicolas Desmarchelier – guitar
Tiziana Bertoncini/Harald Kimmig – violin 
Martine Altenburger – violoncello
Ulrich Phillipp – double bass
Uli Böttcher – electronic
Olivier Toulemonde – objects
Michael Vorfeld – percussion 

12 décembre 2017

piccola orchestra artigianale Valdapozzo/ Günter Christmann & Alberto Braida/ The Remote Viewers/Will Connor & Anton Mobin/RhrodriDavies David Sylvian & Mark Wastell/Chris Cundy & Benedict Taylor

piccola orchestra artigianale degli improvvisatori di valdapozzo .
stella*nera  dethector spm ivan illich
non in vendita / offerta libera e responsabile
Voici un très beau livret écrit en bon italien qui relate un croisement d’initiatives dans la « cascina » di Valdapozzo , une sorte de ferme artistique utopique située dans les collines de Monferrato à proximité  d’Alessandria, une ville de la plaine du Pô. Jointes au livret co-produit par les structures stella*nera, dethector et SPM Ivan Illich, un CD d’enregistrements de conduites collectives de La piccola orchestra artigianale degli improvvisatori di valdapozzo. Cet orchestre à la fois cohérent et hybride produit une musique collective remarquable par ses jeux d’ensemble, sa diversité sonore, le développement des idées et des propositions avec la participation  de deux musiciens de haut-vol, le pianiste compositeur Nicolà Guazzaloca et le clarinettiste Luca Serrapiglio qui ont rédigé deux textes de présentation/ historique du projet et une brochette d’activistes talentueux comme Claudio Lugo ou Sofia Erika Sollo et des musiciens qui se définissent comme « artisanaux ». La pratique de cet orchestre est orientée vers la coopération spontanée de musiciens/ nnes de niveaux différents dans une tentative très réussie d’inclusivité. Serrapiglio et Guazzaloca font profiter du travail intense au sein de leurs ateliers / laboratoires respectifs, au sein du Conservatoire A Vivaldi d’Alessandria et à la Scuola Popolare di Musica Ivan Illich de Bologne. Plusieurs des musiciens présents proviennent de ces laboratoires musicaux au sein des quels ils ont travaillé intensivement. Il est évident que la musique enregistrée est remarquablement jouée d’un point de vue collectif et du sens profond des choses et partagée durant dix sections qui totalisent 61:15. Lisibilité, audace formelle et sonore, cohérence, émotion, alternance de passages délicats et de moments emportés, esprit ludique, qualité de l’écoute et auto-discipline. Une véritable démocratie participative en musique. Certains des musiciens jouent des percussions diversifiées, du saxophone, violon, violoncelle, claviers, piano, voix, une embouchure. Chaque participant a publié un petit témoignage inclus dans le livret sans qu’on sache qui joue quoi.  Mais peu importe, ce qui compte c’est la musique et celle-ci est valable et témoigne de l’engagement des musiciens dans le processus créatif.

Alberto Braida & Günter Christmann in time edition explico 16


Enregistrement de 2010 que j’avais acquis bien tard et cité dans une chronique consacrée aux albums Vario 41 et Vario 44 et In Time sans détailler les merveilles de ce dernier. Donc voilà ! Publié à 120 copies en 2011, on peut espérer que cet In Time  est encore disponible parce que cela vaut vraiment la peine. 14 pièces en duo entre 6:12 maximum jusqu’à 2:32 pour la pièce la plus courte et généralement dans les trois ou quatre minutes. Pochette illustrée collage évoquant les panneaux de bandes fléchées noires et blanches des autoroutes … Dites-vous que chaque CD’r est une œuvre en soi et numéroté : les pochettes varient d’un numéro à l’autre.  La forme de la musique est concentrée et fourmille de détails, car les deux improvisateurs font mouvoir les paramètres de jeu, le toucher des instruments, la dynamique, la vitesse d’exécution, avec accélérations, ralentandos, …. Le pianiste attaque le clavier et les cordes de manière faussement brutale,  pinçant simultanément les cordes en actionnant les touches. Entre chaque doigté, de brefs espaces de silence où viennent éclore une exquise bulle de souffle irréelle au-delà de la limite « normale » du trombone. Günter Christmann a mis au point un jeu extrême immédiatement reconnaissable, fait de bruissements, de suraigus qui glissent d’une note à l’autre avec une grâce infinie, de vocalisations irréelles. Au violoncelle, on sent bien qu’il fut un funambule de la contrebasse, comme on peut l’entendre dans ses albums des années septante (Solomüziken for Trombone und Kontrabass C/S records/Ring Rds et Topic, Hi-FI Thelen/Moers Music). Le style d’Alberto Braida défie le bon goût du piano contemporain post-classique ou surtout jazz d’avant-garde. C’est un album qui personnifie au mieux l’improvisation libre. Il y a la fantaisie et une profonde créativité ludique dans l’instant. Les musiciens n’hésitent pas à couper leurs élans pour poser des questions, chercher, raturer, approfondir, changer d’humeur, jouer avec les couleurs, les timbres et surprendre. Le titre In time signifie tout simplement que le travail sur le temps, le tempo, le fait de jouer à la fraction de seconde près est la préoccupation de tous les instants car le jeu du musicien doit coïncider avec les occurrences sonores, le relief etc… de son partenaire. Tout praticien de l’improvisation libre (radical) se doit d’écouter Günter Christmann. Il y a quelque chose qui apparaît dans sa musique qui est trop souvent absente ailleurs. Par exemple : le « Noodling », mot qui veut dire jeu continuel et linéaire à rallonges, est proscrit ici. En écoutant ceci, on se demande si certains collègues (voire, même, nombre d’entre eux)  comprennent le sens du vocable « musique improvisée libre » et son implication dans la pratique musicale. Christmann et Braida ont un malin plaisir à brouiller toutes les pistes dans une série de quatorze miniatures où la notion du temps "qui dure"  , s’évade et disparaît dans une abondance kaléidoscopique de sonorités sublimées par un sens inouï de l’épure. Alliage peu commun de l’expressionnisme (retenu) et de l’introversion. Sachant que GC est un adepte de l’action painting, on peut dire que chacune des 14 improvisations semblent être un tableau où les sons sont concentrés et disposés dans la durée comme les couleurs, les traits, les textures sur le canevas. Fantastique !

The Last Man in Europe  The Remote Viewers David Petts John Edwards Adrian Northover RV 15  http://www.theremoteviewers.com 

Un groupe singulier, énigmatique, ici réduit à sa plus simple expression : le compositeur et saxophoniste David Petts, son comparse de toujours Adrian Northover au sax soprano confronté au ténor de son camarade , … et le contrebassiste John Edwards, au son puissant, racé et sombre. La musique est faite de thèmes anguleux, faussement répétitifs autour d’intervalles dissonnants qui ont celle couleur, cette marque indélébile « Remote Viewers». Le titre « The Last Man in Europe » fait référence au livre  « 1984 » de George Orwell. Pas vraiment jazz, la musique même si la référence est incontournable. Ce qui compte avant tout c’est le timing particulier avec un décalage, un soubresaut/retard infime qui rend cette musique bancale,  en déséquilibre permanent, déséquilibre qui se rattrape par de brèves incartades free mesurées au cordeau. Les souffleurs soufflent leurs riffs à deux notes à côté de la pulsation prévisible, jouée par la basse. Parfois on pense au Roscoe Mitchell d’avant-garde de l’époque Noonah. La contrebasse vibrante avec un cœur gros comme çà inspire les deux saxophonistes. Rien que pour la prestation extraordinaire de vie et de simplicité de John Edwards à la contrebasse, on garderait cet album dans l’étagère des curiosités indispensables. D’ailleurs , à l’écoute de John dans le groupe, on pense immédiatement au fabuleux bassiste Malachi Favors de l’Art Ensemble période parisienne. Il y a quelques pièces entièrement libres, dont une au bord du silence où David agite les clés de son ténor et en martelle le cuivre du revers de ses ongles. Leur savoir-faire insuffle un élément ludique qui réjouit complètement et endiable le sérieux de leurs cadences improbables. Si les Remote Viewers ont un style très personnel absolument unique en son genre, leurs enregistrements révèlent des moments imprévisibles.  Une musique cubiste et poétique pour lutter contre l’ennui. Sans doute l’album-clé qui vous permettra de pénétrer  plus avant dans le territoire secret  de ce groupe pas comme les autres. Au fil des enregistrements précédents (November Sky 2015 – RV13 ou Nerve Cure 2011 RV9), on avait croisé, au côté du présent trio, les saxophonistes Caroline Kraabel, Sue Lynch, le batteur Mark Sanders et la pianiste Rosa Lynch-Northover. En trio, le diamant s’aiguise et la musique sublime définitivement le concept.

Will Connor & Anton Mobin Four Days for Today will be Your Lucky Day . AABA 05 middle eight recordings
Will Connor joue des percussions principalement frottées, secouées, grattées, vibrées, assourdies et les sons de l’espèce de sanza cosmique proviennent de la prepared chamber d’Anton Mobin, un des plus curieux et inclassables artistes sonores de l’Hexagone. Cette Prepared Chamber consiste en une boîte en bois dans laquelle sont fichées des objets, tiges, ressorts, membranes, fils de fer, mécanismes etc… lesquels sont amplifiés par des microcontacts bien placés et subtilement amplifiés. Cela produit des sons très intéressants avec une belle dynamique qui échappe à la logique et aux registres des instruments de musique, même quand ils sont traités « alternativement ».  Ses Prepared Chambers sont réalisées avec le plus grand soin et sont en fait de véritables œuvres d’art. Il donne aussi des workshops et des animations scolaires sur la construction et la création de tels instruments. Son travail découle de celui du génial Hugh Davies, aujourd’hui disparu et ancien compagnon de route de Derek Bailey et Evan Parker. Anton Mobin qui semble faire partie du mouvement des musiques improvisées et a un talent unique, trouve des collaborateurs et des résidences à l’étranger. On écoute cet album avec intérêt, Will Connor créant une atmosphère percussive diversifiée autour des sons de Mobin. Le duo fonctionnant bien (Nothing) en s’adaptant parfaitement à la situation. Mobin travaille aussi avec l’excellent violoniste alto Benedict Taylor, le saxophoniste JJ Duerinckx, Riipus etc... Il est grand temps qu’on lui permette de jouer avec ces créateurs et aussi avec d’autres qui lui apporteraient le jeu et l’univers idéal pour bonifier sa démarche et mettre ses étonnantes inventions dans une perspective insoupçonnée. 
Ci-dessous des photos de chambres préparées.



















Rhodri Davies / David Sylvian / Mark Wastell There is No Love. Confront Core Series / Core 01
Rhodri Davies : lap harp, table harp, vibraphone, radio
David Sylvian : voice, vocal treatments, electronics
Mark Wastell : tam tam, cracked ride cymbal, chimes, indian temple bells, singing bowls, metal chain, tubular bell, concert bass drum.
Textes de Bernard Marie Koltès dits de manière intimiste par David Sylvian, le chanteur et compositeur du groupe new wave Japan, connu pour sa collaboration avec Derek Bailey.
Je n’ai pu m’empêcher de reproduire ici les crédits indiqués de la pochette pour que vous puissiez imaginer le sujet et l’objet de l’enregistrement.
There is No Love inaugure la nouvelle série Core de l’ambitieux et attachant label de Mark Wastell, sans doute un des plus incontournables de ces dernières années pour ceux qui veulent suivre le cheminement de la scène improvisée britannique et internationale. En gros, cet enregistrement du texte There is No Love est sonorisé et mis en perspective par Mark Wastell et ses percussions métalliques avec la collaboration de Rhodri Davies. Vraiment intéressant pour ceux qui s’intéressent la démarche Ambient et aux spoken word. Mark Wastell se révèle un percussionniste « métallique » sensible et un metteur en sons de grande qualité usant de ces instruments par touches discrètes et aériennes. Les sons électroniques de Sylvian sont de belle facture. Je devrais avoir le texte en main et le lire à mon aise pour rentrer encore plus à fond dans cette création, car ma compréhension de la langue n’est pas instantanée. Une belle réalisation.

Chris Cundy and Benedict Taylor Hidden Bomba LOR091

Voici une collaboration qui coule de source : clarinette basse (Chris Cundy) et violon alto (Benedict Taylor) enregistrés dans la Francis Close Hall Chapel à l’Université de Gloucestershire. Le label, Linear Obsessional Recordings est dirigé par Richard Sanderson, un excellent créateur sonore et improvisateur britannique. On connaît ma prédilection pour l’alto ou viola en anglais, l’instrument a un registre de fréquences et une épaisseur plus riches que le violon à mon goût. Si vous n’êtes pas convaincu, recherchez le travail de Mat Maneri, Charlotte Hug, Szilard Mezei, Ernesto Rodrigues par exemple, et maintenant, Benedict Taylor, via leurs enregistrements et vous allez être servis. C’est un signe indéniable de l’importance de l’instrument et de sa spécificité toute particulière. Et donc, Benedict Taylor a acquis un style charnu et dynamique plein de glissandi microtonaux élancés et bruissants. Le clarinettiste basse Chris Cundy, un pilier de la scène régionale british, joue avec la dynamique et l’intelligence requises pour dialoguer et complémenter le travail du cordiste. Un travail épuré et stylé qui encadre son lyrisme. Une conversation éclairée utilisant les ressources sonores et instrumentales des deux instruments de manière égalitaire et entièrement partagée. Les huit morceaux se succèdent et ne se ressemblent pas, si ce n’est que Chris Cundy affectionne un agrément, une coloration qui devient récurrente au fil de l’album, comme s’il avait une idée derrière la tête. Attentif au début de la session, l’imaginatif Benedict Taylor apporte des éléments subtilement disruptifs dans le déroulement des opérations. C’est assurément un excellent album dans la lignée de l’improvisation libre dans une dimension lyrique, expressive, raffinée, sans trop d’audaces soniques appuyées, mais pleine de de sensibilité. Il faut attendre le sixième morceau Agressive Silver Lines pour pénétrer dans un domaine de recherche plus aigu et singulier. L’enregistrement et la musique sont conditionnés par le lieu, une chapelle, qui tient vraiment au cœur du clarinettiste. Bravo à ces deux improvisateurs.

5 décembre 2017

Günter Christmann : enregistrements recommandés d'un artiste exceptionnel

 Incroyable : un nombre de plus en plus importants de musiciens improvisateurs radicaux ignorent qui est Günther Christmann, tromboniste, violoncelliste, un des principaux initiateurs de l'improvisation libre radicale en Allemagne et aussi concepteur de l'interdisciplinarité vivante entre musique, danse, arts graphiques / films expérimentaux, poésie etc... et organisateur incontournable. Faut-il rappeler sa collaboration avec Alex von Schlippenbach au sein du Globe Unity Orchestra, Paul Lovens et Peter Kowald durant les premières années septante. Dès 1972, son duo avec le percussionniste Detlev Schönenberg créait un univers nouveau. Comme contrebassiste, GC a laissé des témoignages enregistrés remarquables.  Dès 1974, il a travaillé avec des danseuses telles que Pina Bausch et Regina Baumgart et a proposé sa propre version de Company avec le groupe à géométrie variable VARIO pour improvisateurs, danseurs, acrobates, clowns... Paul Lovens, Maarten Altena, John Russell, Maggie Nicols, Phil Minton, Torsten Müller, Mats Gustafsson, Thomas Lehn, Roger Turner, John Butcher en on fait partie. Plus récemment, plusieurs artistes de grand talent ont émergé dans son sillage comme le contrebassiste Alexander Frangenheim, le percussionniste Michael Griener et le clarinettiste Joachim Zoepf. Dans ce contexte , il est devenu le tromboniste de l'extrême, rompant spontanément une démarche linéaire ou répétitive par de subtils changements de registre, textures, dynamiques, actions... Aussi, sa série de concerts Hohe Üfer Conzert à Hannovre  a joué un rôle considérable de 1972 à 2015 offrant des conditions de travail exceptionnelles aux artistes en faisant jeu égal avec les programmes de FMP à Berlin qu'il a relayé offrant à de nombreux improvisateurs de nouvelles perspectives. L'activité musicale de Günther Christmann est aussi incontournable et influente que celles d'Eddie Prévost, Evan Parker, John Stevens, Derek Bailey, Fred Van Hove et consorts. C'est un artiste très exigeant avec lui-même, intransigeant avec l'esthétique et toutes vues carriéristes, opportunistes ou mercantiles. On peut dire qu'il représente l'esprit de l'improvisation libre et qu'il a un art consommé pour exprimer en les synthétisant spontanément plusieurs idées et approches en trois minutes. Une concision absolument essentielle. Sa démarche de graphiste et plasticien est en accord total avec celle du musicien. En outre, sa principale collaboratrice , Elke Schipper est une vocaliste hors pair et une poétesse sonore de haute volée. Franchement, je pense que bon nombre d'improvisateurs auraient tout à gagner de confronter leur pratique d'improvisation à la sienne et de s'intéresser à sa démarche pour en prendre de la graine. Comme il le dit , l'art, la musique et son expression  ne sont jamais assez réussi(e)s.
Outre ses propres CDR's en édition limitée parus sur son label edition explico, on peut noter quelques albums disponibles : TRIO! avec Paul Lovens et Mats Gustafsson paru chez FMP, Sometimes Crosswise, une anthologie parue dans les années 90' chez Moers Music contenant des duos avec Torsten Müller et Elke Schipper, trois morceaux avec Lovens et Gustafsson, un sextet de trombones et deux une nouvelle version de Vario avec Michael Griener, Mats Gustafsson, Rudi Mahall, Georg Wolff et Alex Frangenheim .... 
Sur Creative Sources : Core  avec Frangenheim et Schipper. Et bien sûr Vario 34-2 * Water Writes Always in * Plural avec Gustafsson Lovens Frangenheim Thomas Lehn et Christian Munthe et (for) Friends and Neighbo(ur)s avec Phil Minton publiés par Concepts of Doing en collaboration avec Ed Explico.
 Ci- dessous, toutes les chroniques écrites par moi-même à propos des albums dans lequel Günter Christmann est impliqué, en commençant par les plus récentes :
Stratum Elke Schipper & Günter Christmann edition explico 21 2015

On connaît Maggie Nicols, Julie Tippetts, Jeanne Lee, Tamia, Catherine Jauniaux, Isabelle Duthoit, Ute Wassermann, toutes artistes essentielles de la voix, mais on ignore encore qui peut bien être Elke Schipper. Poète sonore animée par un vrai talent de chanteuse et une diction affolante, Elke Schipper est la compagne du tromboniste et violoncelliste Günter Christmann, une des personnalités les plus incontournables de la scène de la musique improvisée libre depuis ses balbutiements. Parmi ses pionniers marquants tels  Derek Bailey, Evan Parker, Fred Van Hove, AMM et quelques autres, Christmann est un chef de file au point de vue des concepts, de son apport personnel et de son influence esthétique. Les albums révélateurs de GC furent publiés par FMP et Moers Music, il est associé depuis 1971 avec Paul Lovens et une série de contrebassistes comme Maarten Altena, Torsten Müller et Alexander Frangenheim et fut membre du Globe Unity Orchestraet du King Übu Orkestrü. D’Elke Schipper, Edition explico a déjà publié un opus mémorable, Parole (Gertraud Scholz Verlag/explico cd004 - 1994), un rare album solo. On la trouve aussi à son avantage  avec d’autres improvisateurs : Push Pull  (Vario 51 avec Christmann, Michael Griener et Alberto Braida, ed explico cd 20), Core avec Alex Frangenheim et Christmann à nouveau (Creative Sources). Elle a participé aussi au projet the sublime and the profane (ed explico 19) qui mériterait une vraie chronique. Basés dans la région d’Hanovre, on les entend très peu hors de cette partie de l’Allemagne. Donc, ce stratum (120 copies) composé de 21 miniatures autour des deux minutes (minimum 1:06 et maximum 3:12) vient bien à point. Un coup de peinture jaune de GC adhère au boîtier transparent du Cdr et se détache sur le fond noir du papier au dos duquel sont imprimés les crédits de l’enregistrement. Celui-ci nous fait goûter la conjonction créative de l’improvisation instrumentale spontanée et pensée en amont de Günter et de la recherche vocale expressive d’Elke basée sur des phonèmes, des bruits de bouche et des fragments de mots intégrés dans un flux d’une grande finesse. Une suite de morceaux intitulés stratumde 11 à 26 pour voix, violoncelle ou trombone en compose la majeure part. Les six premiers morceaux nous font entendre Christmann au violoncelle dans une sorte de contrepoint discontinu qui épaule et commente la voix de sa partenaire dans un rapport dynamique. L’échange est subtil : chacun invente sur le champ dans une manière d’écriture automatique sans se faire l’écho du matériau musical, des sonorités etc… de l’autre. Au trombone dans les stratum de 17 à 19, GC va chercher des petits sons : harmoniques, vocalisations, tremblements et craquement de la colonne d’air, chuintements de l’embouchure articulés avec des silences éloquents qui laissent de l’espace pour les multiples sons vocaux évoquant le pivert ou quelques gallinacées, aspirations, exclamations, successions de mots étouffés, de syllabes atrophiées, souffle et chant lèvres fermées. Tentatives désespérées d’exprimer l’indicible. Cette série de stratum de11 à 19 est suivie par quatre pièces, Leib & Seele 1 à 4 où Christmann gratte et frotte les cordes d’une cithare de manière ludique créant la surprise un peu comme le faisait Derek Bailey avec sa guitare acoustique trafiquée à 19 cordes (cfr l’abum en duo avec Braxton de 1974) laissant l’initiative aux glossolalies improbables d’Elke Schipper, alternant logique et déraison. Le n° 14 est un superbe solo de poésie sonore, qzah (2:44) où la vocaliste donne toute sa mesure d’invention phonétique en métamorphosant  des phonèmes – simulacre de mots interrompus - mélangeant l’audible et l’inintelligible avec un sens du timing et de l’essoufflement peu ordinaires comme si éternellement contrariée, elle cherchait à dire quelque chose sans y parvenir, rebondissant sur des syllabes ingrates et des bribes d’interjections. Succèdent alors les 7 pièces suivantes de stratum 20 à 26 où interviennent le trombone (20-23) et le violoncelle (24-26). Cette deuxième série de stratum (s) est encore plus éclatée que la précédente mais tout aussi cohérente. Deux remarques fondamentales : contrairement à de très nombreux improvisateurs, la démarche de Christmann se concentre sur des formes courtes qui concentre une grande variété de timbres, de sons, de mouvements, de bruitages d’instrument et des changements rapides de registre, de dynamique, passant fréquemment d’une idée à l’autre de manière naturelle. La démarche d’Elke Schipper est tout à fait similaire de ce point de vue et c’est de leur connivence et du refus de « se copier » ou « se suivre » de manière évidente (questions – réponses) que naît une sorte de continuité faussement hasardeuse et étrangement convaincante. Stratum : chacun apporte sa strate personnelle et celle-ci interagit avec celle-là dans un mode poétique, imprévisible. Il y a quelque chose de léger, d’éphémère, une absence de prétention, de la fantaisie dans cette pratique de l’improvisation qui va au cœur du processus ludique. Point n’est besoin de ‘développer son matériau’ consciencieusement durant vingt ou trente minutes pour faire sens. Un document important et passionnant. Un label incontournable.

the art of the DuO Vario 50 Günter Christmann Elke Schipper John Butcher Paul Lovens Lenka Zupkova Paul Hubweber Alexander Frangenheim Joachim Zoepf John Russell Thomas Lehn Torsten Müller Mats Gustafsson Michael Griener editions explico 22  2017

Vario est un projet de rencontres improvisées, proposé par le tromboniste et violoncelliste Günter Christmann et dont ce musicien improvisateur essentiel nous présente dix sélections parmi les improvisations en DuO qui se sont déroulées à l’occasion de l’édition n° 50 les 11 et 12 octobre 2014 à Hannover. Günter Christmann trombone, Elke Schipper voix, John Butcher sax ténor, Paul Lovens percussions, Lenka Zupkova alto, Paul Hubweber trombone, Alexander Frangenheim contrebasse, Joachim Zoepf clarinette basse et sax soprano, John Russell guitare, Thomas Lehn synthetizer, Torsten Müller contrebasse, Mats Gustafsson sax ténor, Michael Griener percussions. Dix morceaux entre les deux et les 8 minutes. Certains artistes n’apparaissent qu’une seule fois comme Lovens avec Butcher, Lenka Zupkova avec Hubweber, Frangenheim avec Zoepf, Elke Schipper avec John Russell ou Mats Gustafsson et Michael Griener ensemble. Dès le premier morceau, John Butcher et Paul Lovens nous offrent déjà un morceau d'anthologie, sax ténor et percussions. La voix d'Elke Schipper sublime le jeu de John Russell. Retrouvailles de Gunther Christmann avec son vieil ami Torsten Müller qui fut un de ses collaborateurs les plus proches avant de s’établir aux USA. Et une belle surprise: les deux trombones de Christmann  et Hubweber, côte à côte. Ce qui compte dans cette sélection est le sens de chaque morceau choisi et pas le style de chaque individu, ni le nombre de participations de chacun. Les morceaux sont choisis en vue d'illustrer une manière d'improviser, un moment particulier, un instant de grâce. Concision, exemplarité de chaque intervention, goût de l’épure, moment éphémère, travail sur le son, évitement de la virtuosité, grande qualité de communication. Les morceaux sont publiés dans l’ordre de la performance durant l’après-midi du 11 octobre consacré aux seuls duos. Il y a un esprit et un style Günter Christmann et chaque musicien est en phase avec lui. Le moindre son, le moindre signe sonore a un sens. Les vvrrp de Thomas Lehn prennent une signification absente ailleurs. On a peine à reconnaître Mats Gustafsson et on distingue clairement Gunther et Paul H dans leur chassé-croisé même s'ils font exprès de se rejoindre. Chaque CD’r est numéroté à concurrence de 214 copies et n'est vendu que via Günter Christmann lui-même. Lorsque vous lirez ces lignes, cet album fait à la maison en édition limitée sera sans doute déjà vendu jusqu’au dernier. Deux tirages photos des danseuses Regina Baumgart et Fine Kwiatkowski, participantes silencieuses, en prime. Ai écouté le N°109. Incontournable label et sélection d'improvisations exemplaires ! 
PS : adressez - moi un message via Facebook et je peux vous expliquer comment obtenir des edition explico !


the art of the………….. DUO 2        edition explico 23
Joachim Zoepf bass clarinet      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Michael Griener percussion
Elke Schipper voice                     Joachim Zoepf  bass clarinet
Michael Griener percussion      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Elke Schipper voice
Michael Griener percussion      Joachim Zoepf  bass clarinet
Elke Schipper voice                    Lenka Zupkova viola
Michael Griener percussion       Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Lenka Zupkova viola
Günter Christmann trombone, cello Alexander Frangenheim db bass
Paul Lovens percussion             Elke Schipper voice 
Günter Christmann trombone   Paul Lovens percussion
Thomas Lehn  synthesizer        Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Mats Gustafsson soprano sax
Günter Christmann zither a.o.   Elke Schipper voice 


Cette énumération précise relate l’imprécision dans notre esprit des vertus auxquelles certains improvisateurs prêtent aux possibilités cherchées inlassablement et trouvées comme par miracle dans les mécanismes et propriétés physiques de leurs instruments respectifs, anche sertie d’un bocal résonnant et tuyau boisé, étrangement courbé et entouré de clés mystérieuses, la clarinette de Joachim Zoepf, violon un peu grossi et cordes sensibles mais revêches de l’alto au crin de l’archet  de l’altiste Lenka Zupkova, cuivre coulissant et pavillonaire embouché par le souffleur Günter Christmann, lui-même initiateur de l’art précis du duo tel qu’il est documenté ici sur son micro-label en édition limitée (dépêchez-vous !) et violoncelliste intrigant et précis. Batteries écartées des sentiers battus par deux poètes sensibles de la gestuelle percussive : Michael Griener et Paul Lovens(selected or unselected). Cordes vocales, orifice et cavité buccales, succion des phonèmes, étirements fragmentés de la parole, chant fugaces des diphtongues ensauvagées, feu follet de la langue inventée : Elke Schipper. Gros violon, touche dont le moindre millimètre est conquis à la poésie de l’archet baladeur et des pressions infimes des phalanges meurtries dans le feu de l’action : Alexander Frangenheim. Le synthé analogique sorti du grenier d’un autre âge pour satisfaire l’appétit ludique pour les fréquences froissées d’un trop-plein électrogène : Thomas Lehn. Revenant vers ses premières amours non-idiomatiques, le musculeux soufleur scandinave aux prises avec le frêle saxophone soprano qu’il pointe en triturant l’anche à coups de lèvres fous ou folles : Mats Gustafsson. Ces échanges croisés doivent se réitérer sans se ressembler, les occurrences de chaque duo ont l’art de me laisser imaginer leurs univers sonores respectifs. Malheureusement, il s’agit de ma part seulement d’une invitation à votre curiosité. Pour mon malheur momentané, la copie qui m’a été assignée par edition explicone me permet pas de découvrir les sons enregistrés, édités et masterisés pour ce nouvel opus, intitulé art of the duo 2. Il y a simplement un défaut dans l’enchaînement des octets du disque compact qui en empêche la lecture, chose inévitable pour un label aussi artisanal. C'est ce qui rend leur démarche si essentielle : elle ne tient qu'à un fil ! Toutefois, l’énumération indiquée plus haut me titille en espérant pouvoir l’écouter un jour, si vous, chers lecteurs toujours plus nombreux, vous précipitez aussi impatiemment que je suis prompt à le faire, avant que les deux artisans utopistes (il faut en convenir !) aient lu ma missive digitale via internet. Reçu, il y a presque une semaine, ce disque compact prometteur, j’attends encore une réponse à mon message de détresse : le CDR ne fonctionne presque pas ! Si j’en reçois, d’une manière ou d’une autre, la matière sonore, je parviendrais peut-être à tracer sur un feuille blanche mes impressions d’auditeur-praticien (quand même). À suivre donc !
PS ai reçu une autre copie du CDr en bon état de marche de Günter ! Donc le  texte relatif à mon écoute paraîtra d'ici peu ....
Comme promis, après avoir annoncé l’existence de cet album édité à 150 copies il y a peu, voici le compte-rendu de son écoute et du plaisir et de l’intérêt  que j’en retire et des instants que je savoure.
DUO 2 fait suite à the Art of the Duo (ed explico 22 Vario-50) avec un personnel plus important (s’y ajoutaient Paul Hubweber, John Butcher John Russell et Torsten Müller). Dans ce volume, les différentes configurations sont principalement partagées par un nombre plus restreint d’improvisateurs : la vocaliste Elke Schipper, le tromboniste et violoncelliste Günter Christmann, le clarinettiste basse Joachim Zoepf, le percussionniste Michael Griener et l’altiste Lenka Zupkova auxquels succèdent dans les six derniers duos, la contrebasse d’Alexander Frangenheim,la percussion de Paul Lovens, le synthé de Thomas Lehn et le sax soprano de Mats Gustafsson confrontés à Günter Christmann et Elke Schipper qui, eux, clôturent l’album par leur duo emblématique. Ce dernier provient de leur album en duo stratum (ed explico 21).  Les neuf premiers duos ont été enregistrés lors d’un concert à l’Atelier Grammophon de Hannovre le 29 avril 2017. Les cinq suivants sont extraits d’autres concerts dans le prolongement des Duos de Vario-50. Pour simplifier, Duo n°2 se situe dans le prolongement (dépassement ?) de l’expérience de Vario-50 (the art of the duo 1) et de stratumLa sélection a été minutieusement réalisée) et s’agissant des neuf premiers duos, chacun est une combinaison différente. On goûte immédiatement et successivement (avec succès !) la quintessence de l’improvisation libre. Dans le feuillet du disque, on découvre une reproduction d’une action painting de Günter Christmann à la peinture blanche sur un fond de papier noir et tirée de sa série  « danse macabre ». À l’instar de cette peinture gestuelle, la musique sanctifie l’art du premier jet sans la possibilité de la correction ultérieure dans la durée. Car comme vous l’avez sûrement compris vu le nombre du duos et le temps total du disque, Günter et consorts cultivent (l’art de) la brièveté, la concision, faire sens en une, deux ou trois minutes avec parfois une extension vers les cinq ou sept minutes (avec Lehn et Frangenheim). On découvre un fil conducteur, un enchaînement qui oblitère le silence des digits entre chaque duo, comme si chacun d’eux répondait au précédent, ou anticipait le suivant. Le silence est d’ailleurs une partie constituante de leurs improvisations car il s’insère organiquement dans le flux sonore de chaque instrumentiste et côtoie le sentiment profond du rythme, pulsations inhérentes à l’action minutieuse de l’archet sur les cordes, au titillement des cordes vocales et des sursauts de la glotte, des coups de langue sur le bord de l’anche et du renfrognement du bocal de la clarinette, à la frappe éparse sur les éléments distincts de la batterie et à la saccade des lèvres de la colonne d’air du trombone. Suivre à la trace Elke Schipper nous permet de découvrir une facette de son immense talent car elle a pris soin de diversifier chacune de ses interventions en fonction de ses partenaires et surtout parce qu’elle se laisse guider par son imaginaire fécond. L’échange atteint le sublime quand Paul Lovens rencontre Elke et Günter. La participation de Mats Gustafsson, ici au sax soprano  et dont la notoriété est incontournable, se situe en deçà des sopranistes  pointus que j’ai écoutés ces vingt dernières années. On aurait préféré une performance au sax baryton ou avec son flute-o-phone comme lors des premières rencontres avec Christmann dans les années nonante. C’est mon unique remarque, car le beau temps de l’imagination a succédé à la grisaille de la routine qui tenaille les tenants de la logorrhée pseudo-ludique et si l’eau a coulé sous les ponts, la pratique de Christmann et de ses acolytes surprend toujours par l’acuité de sa vision partagée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. La vitesse de l’idée des gens qui ne sont pas pressés de jouer. L’art de la pause instantanée. L’énergie concentrée dans quelques gestes. Finalement, ces performances qui se succèdent semblent altérer la perception du continuum de la durée, du temps qui passe (50 minutes quarante qui filent comme un set d’un quart d’heure). Il n’est pas rare que j’éprouve le besoin de cisailler dans des improvisations qui semblent ne pas se terminer et dont les enchaînements sont trop approximatifs dans nombre d’enregistrements d’improvisation. L’improvisation ne s’improvise pas. Il n’y a rien à jeter dans Duo 2 : il sublime le ludique spontané avec une lisibilité qui souligne les intentions de chaque improvisateur. Si le temps s’est écoulé depuis les premiers Variodans la permanence du décisif, des points contrastants avec les lignes obliques, les arrêts sur image et l’évitement du superflu, Duo 2 apporte encore des questions et des réponses dans l’acte d’improviser et l’invariance de ses valeurs, au premier chef, l’humain et le sensible. À commander chez le producteur de préférence aux prescriptions de certains magazines dont l’éditeur exige des textes souvent trop courts pour être honnêtes. Chez Edition Explico, le succinct est la matière première et son exégèse libère à la fois l’imagination de l’auditeur attentif et fait naître la réflexion et des associations de pensée en séries. Les décrire permet de contempler les formes renouvelées au fil de leurs enregistrements. 
(écrire à Ed. Explico D-30851 Langenhagen  Weserweg 38)

reziprok  explico 24 : Günter Christmann Michael Griener Joachim Heintz Elke Schipper. 


Nouveau Cdr autoproduit par Günter Christmann à 150 copies numérotées sur son label explico. Chaque copie est un exemplaire unique : un tirage photographique sur papier, différent pour chaque numéro (le mien est le n° 69). Duos de chaque instrumentiste (Günter Christmann : trombone violoncelle cithare / Michael Griener : percussions / Elke Schipper : voix et poésie sonore) avec l’électronique interactive de Joachim Heintz. Son ordinateur traite le son de chaque improvisateur avec le programme ALMA. Comme toujours avec Christmann, court et bref ! 19 morceaux entre 1:40 et 4:08 (maximum) pour un total de 56:55. La cithare, instrument que Paul Lovens, son camarade le plus proche de l’époque héroïque, torturait dans les années 70, est utilisée par Christmann pour ouvrir et fermer les 19 séquences (1 & 2, 18 & 19). Vient ensuite la voix et les phonèmes ahuris et sussurements improblables d’Elke Schipper en 3,4 & 5, puis en 11 & 12, et la percussion de Michael Griener en 6 & 7, puis 14 & 15. Michael Griener est assurément un des percussionnistes les plus passionnants dans la lignée Lovens, Turner, Blume. À nouveau Günter Christmann au trombone en 8 & 9 et au violoncelle en 10 & 11 et en 16 & 17. Faites-le compte ! On y est. L’écoute de pièces aussi courtes et d’improvisations aussi concises fait qu’on est étonné de les avoir toutes entendues et d’en avoir assimilé la concentration de leurs formes mouvantes et souvent inattendues, comme si le temps imparti s’était déroulé sans qu’on en perçoive la durée (56 minutes + les dix huit silences de quelques secondes entre chaque improvisation). Très souvent, des perles ! L’expressivité des gestes frise ici la parfaite écriture automatique des grands poètes pionniers : Benjamin Péret, André Breton, René Crevel, Robert Desnos. En un laps de temps très limité, Christmann trace une manière de dessin dans l’espace sonore qui se suffit à lui-même pour exprimer et enchaîner des idées musicales, une succession de motifs, une évolution dans l’imbrication des sons avec un esprit de synthèse et un sens de l’épure  soufflant ! La grande majorité des improvisateurs libres favorisent la durée, la distance, le discours logique, de longues constructions. Pour ce projet, les instrumentistes, Christmann et Griener et Elke Schipper, la chanteuse essayent avec un réel succès d’affirmer des idées créatives face au dispositif de Joachim Heintz. L’intérêt est reziprok ! On ressent l’envie immédiate de remettre le curseur en arrière pour jouir des trouvailles phonémiques d’Elke Schipper, des roulements et secousses improbables de Michael Griener, les diffractions vocalisées de la colonne d’air du trombone de Christmann et ses zig-zags au violoncelle face aux contrepoints subtils et extrapolations électroacoustiques imaginatives de Joachim Heintz. Celles-ci semblent parfois aller dans une direction quasiment opposée par rapport à celle de son partenaire dont il procède les sonorités en temps réel alors que l’écoute est palpable. Plutôt que vous décrire tout cela en détail, je vais me plonger immédiatement dans le détail de cette musique intéressante par l’expressivité peu commune de sa gestuelle de l’improvisation dans des formes très courtes. Ce n’est sans doute pas le projet le plus insigne d’ edition explicomais il vaut vraiment le détour surtout si vous connaissez déjà le travail de ces improvisateurs incontournables. Cette musique est basée sur l'essai permanent de nouvelles formes, ce qu'il fallait démontrer.

dialog(ue)s,  interaction of music and drawing Günther Christmann  cello & trombone Jörg Hufschmidt drawing on snaredrum.  Ed Explico 17 : un cédé et un dvd. 80 copies limitées et numérotées et 14 copies en édition spéciale avec 14 reproductions laser des dessins de JH dans une boîte en bois recouverte d’un verre réalisé par GC. Enregistrements les 7 et 8 mars 2013.




47 minutes pour 16 dessins de Jörg Hufschmidt sonorisés par le violoncelle ou le trombone de Günther Christmann, les dessins 10 à 16 étant visibles sur le dvd de 16:30. Dans le jewel box, on trouve quelques reproductions des dessins au format pochette cd. La musique est à la fois faite par le dessinateur et le musicien de manière à ce que ces dialog(ue)s  en soient vraiment un , ou des. Les sons de la caisse claire de Hufschmidt sont émis par son travail sur le papier par frappes, coups, grattages, frottements etc… mais ce n’est pas de la « batterie » La dynamique mouvante et superbement nuancée du violoncelle et son sens inné du crescendo/ decrescendo sur la moindre note rendent cette interaction éminemment musicale. Comme toujours, Christmann a le sens de la forme de l’instant. Son esprit et sa sensibilité insuffle une émotion retenue, une aura sonore unique quelque soit l’aspect de son travail au violoncelle au pizzicato ou à l’archet « écrasé » ou tendu en passant de l’un à l’autre. Dans le n°6, il y a un véritable dialogue rythmique entre les deux. Intervient alors le trombone et ses sussurements, sauts de registres, percussions de l’embouchure, effets de souffle, tremblements de lèvres, suraigus, vocalisations étouffées, harmoniques fugaces, articulations rapides de quatre sons aussi éloignés qu’il est possible, suraigus sifflés, etc... Epure du mouvement et sonorisation du geste, son improvisation, qui semble décousue, crée une structure qui se superpose au gestes du dessinateur et crée un grand moment musical (4 :58). Le n° 8 va encore un peu plus loin pour répondre aux grattages du dessinateur qui fait carrément grincer et siffler la peau ou l’outil. Les gestes et le trombone ne font parfois plus qu’un. Et puis l’articulation du tromboniste assemble les morceaux épars de son trombone et des timbres hors champ. On est vraiment gâté car le trombone continue dans la pièce suivante, plus courte (1 :08) et offre encore une autre configuration de la déconstruction du langage de la coulisse et du pavillon.  La partie de violoncelle en pizzicato du n° 11 est à la fois mouvante, fluide et compose avec les bruitages du dessinateur jusqu’à s’effacer.  Dans la pièce suivante, la tension monte encore sans pour autant que le violoncelliste n’aie à jouer plus vite ou plus fort. L’attaque de la corde est soudain ultra-rapide mais se concentre sur quatre sons pour suspendre le mouvement dans un vide silencieux un très bref instant et repartir de manière surprenante. La maîtrise rythmique est remarquable car il singularise une dizaine de valeurs musicales temporelles différentes et parfois contradictoires dans le moment le plus bref qui soit. Il dit tout en cinq secondes. La qualité de l’enregistrement n’est sans doute pas parfaite, mais suffisante pour apprécier un des plus grands créateurs de l’improvisation libre radicale. Et les deux reproductions de dessins montrent clairement la véritable osmose qui unit les deux pratiques, musicales et graphiques dans l'action, ici réunies. Exemplaire ! 
L'album contient un DVD où certains des enregistrements sont VISIBLES (en noir et blanc et cela avec une excellente qualité sonore. On voit très bien Jörg Hufschmidt participer en jouant sur un papier à dessin posé sur la caisse claire, se comportant comme un musicien face aux facéties du violoncelliste. Fascinant. L'interaction est aussi intense que subtilement multiple, les deux artistes évitant le trop évident "call and response". 
Hors de son label auto-produit (à peu d’exemplaires) Edition Explico, on entend trop peu Christmann, tant sur scène hors du Nord de l’Allemagne qu’en disque. Alors, c’est le moment de découvrir ou redécouvrir cet acteur essentiel en s’adressant directement à lui. (Pas de site internet)
Ed Explico Weserweg 38  D-30851 Langenhagen.
(NB les improvisateurs libres « praticiens – collectionneurs » connaissent son adresse par cœur).

Alberto Braida & Günter Christmann in time edition explico 16
CDr édition limitée à 120 copies

Enregistrement de 2010 que j’avais acquis bien tard et cité dans une chronique consacrée aux albums Vario 41 et Vario 44 et In Time sans détailler les merveilles de ce dernier. Donc voilà ! Publié à 120 copies en 2011, on peut espérer que cet In Time  est encore disponible parce que cela vaut vraiment la peine. 14 pièces en duo entre 6:12 maximum jusqu’à 2:32 pour la pièce la plus courte et généralement dans les trois ou quatre minutes. Pochette illustrée collage évoquant les panneaux de bandes fléchées noires et blanches des autoroutes … Dites-vous que chaque CD’r est une œuvre en soi et numéroté : les pochettes varient d’un numéro à l’autre.  La forme de la musique est concentrée et fourmille de détails, car les deux improvisateurs font mouvoir les paramètres de jeu, le toucher des instruments, la dynamique, la vitesse d’exécution, avec accélérations, ralentandos, …. Le pianiste attaque le clavier et les cordes de manière faussement brutale,  pinçant simultanément les cordes en actionnant les touches. Entre chaque doigté, de brefs espaces de silence où viennent éclore une exquise bulle de souffle irréelle au-delà de la limite « normale » du trombone. Günter Christmann a mis au point un jeu extrême immédiatement reconnaissable, fait de bruissements, de suraigus qui glissent d’une note à l’autre avec une grâce infinie, de vocalisations irréelles. Au violoncelle, on sent bien qu’il fut un funambule de la contrebasse, comme on peut l’entendre en solo dans ses albums des années septante (Solomüziken for Trombone und Kontrabass C/S records/Ring Rds et Topic, Hi-FI Thelen/Moers Music). Le style d’Alberto Braida défie le bon goût du piano contemporain post-classique ou surtout jazz d’avant-garde. C’est un album qui personnifie au mieux l’improvisation libre. Il y a la fantaisie et une profonde créativité ludique dans l’instant. Les musiciens n’hésitent pas à couper leurs élans pour poser des questions, chercher, raturer, approfondir, changer d’humeur , jouer avec les couleurs, les timbres et surprendre. Le titre In time signifie tout simplement que le travail sur le temps, le tempo, le fait de jouer à la fraction de seconde près est la préoccupation de tous les instants car le jeu du musicien doit coïncider avec les occurrences sonores, le relief etc… de son partenaire. Tout praticien de l’improvisation libre (radical) se doit d’écouter Günter Christmann. Il y a quelque chose qui apparaît dans sa musique qui est trop souvent absente ailleurs. Par exemple : le « Noodling », mot qui veut dire jeu continuel et linéaire à rallonges, est proscrit ici. En écoutant ceci, on se demande si certains collègues (voire, même nombre d’entre eux)  comprennent le sens du vocable « musique improvisée libre » et son implication dans la pratique musicale. Christmann et Braida ont un malin plaisir à brouiller toutes les pistes dans une série de quatorze miniatures où la notion du temps « qui dure) s’évade et disparaît dans une abondance kaléidoscopique de sonorités sublimées par un sens inouï de l’épure. Alliage peu commun de l’expressionnisme (retenu) et de l’introversion. Sachant que GC est un adepte de l’action painting, on peut dire que chacune des 14 improvisations semblent être un tableau où les sons sont concentrés et disposés dans la durée comme les couleurs, les traits, les textures sur le canevas. Fantastique !

Remarque : je ne vais pas tarder à écrire sur "the sublime and the profane" edition explico 19, double cd fiché d'un carré de contreplaqué cacheté! Des improvisateurs jouent en duo avec des sons de la vie de tous les jours : casseroles, bandes adhésives, radios, machine à café, douches, dessins sur caisse claire, bouteilles, boîtes, aspirateur, chants d'oiseaux.... ! Avec Christmann, Elke Schipper, Mats Gustafsson, John Russell, Michaël Griener, Alexander Frangenheim, Joachim Zoepf et Alberto Braida.


-Vario 41 Boris Baltschun John Butcher Gunther Christmann Michael Griener  edition explico 14 (2004 cdr à120 copies) 
-Vario 44  John Butcher Gunther Christmann Thomas Lehn John Russell Dorothea Schürch Roger Turner edition explico 15 ( 2006 cdr à 250 copies) 
-In Time Gunther Christmann Alberto Braida  edition explico 16 (2010  cdr à 120 copies)

Il fut un temps très éloigné où Gunther Christmann était un improvisateur libre aussi bien documenté en disques que ne l’étaient Derek Bailey et Evan Parker et ses disques étaient relativement bien distribués dans le réseau Incus- FMP-Moers-ICP-Futura etc…. Chef de file de l’improvisation radicale sur le continent, le tromboniste - contrebassiste,  et puis violoncelliste, avait publié pas moins de quatre albums avec son compère Detlev Schönenberg (un percussionniste mémorable qui a définitivement abandonné la scène il y a trente ans) pour FMP et Ring Records. Lorsque Ring se transforma en Moers Music, le label n’eut pas moins de quatre vinyles de Christmann à son catalogue. Tous ces documents sont aujourd’hui indisponibles sur le marché. Les copies qu’on trouve en « occasion » ou en « collectors » restent à un prix relativement accessible car le patronyme de cet improvisateur essentiel ne fait pas l’objet du snobisme des acheteurs branchés de raretés, lesquels sont souvent/parfois plus fétichistes que mélomanes, si j’en crois les  résultats du site collectorsfrenzy. Quant à la production de Gunther Christmann de ces vingt dernières années et de son projet Vario, elle échappe au radar des labels qui furent, il n’y a guère, bien distribués (Emanem, Incus, FMP, Intakt, Victo, Potlatch). Sur la foi de la participation de Paul Lovens et Mats Gustafsson, FMP -  repris en main par Jost Gebers – a bien édité un superbe trio enregistré à l’époque où le souffleur nordique commençait à défrayer la chronique, mais je pense que cd CD a dû passer inaperçu. Le tromboniste de Langenhagen, qu’on entend aujourd’hui jamais bien loin d’Hambourg ou d’Hanovre, confie l’essentiel de sa production à sa modeste edition explico, sous forme de CDr publiés dans leur boîtier d’origine sur le quel est collé une plaque de bois ou avec une épreuve photographique originale, Christmann étant aussi un artiste graphique pour le besoin de la cause. Ainsi le morceau de bois rectangulaire  de Vario 44  a le titre tamponné trois fois à l’encre rouge en tête bêche, transformant ainsi le CDR (excellente qualité sonore) en pièce de collection / œuvre d’art qu’il vend exclusivement à un prix supérieur au CD sans même en livrer des copies aux critiques ou à ses copains et même, je parie, à ses collègues les plus chers. C’est pourquoi on n’a peu d’échos de sa production même si Vario 34-2, sorti en en 1999 chez Concepts of Doing, rassemblait Paul Lovens, Mats Gustafsson, Christmann lui-même, Thomas Lehn, Frangenheim et le guitariste suédois Christian Munthe, alors complice habituel de Mats G, et compte parmi les meilleurs exemples d’improvisation collective qui sublime les marottes individuelles des participants pour surprendre et raviver nos sens. Vario est donc un ensemble à géométrie variable, fondé en 1979 et, sans doute, l’alternative la plus réussie aux Company de Derek Bailey. Depuis 1976 et son album solo publié par C/S, Gunther Christmann a initié le sens de l’épure bien avant tout le monde. Savoir exprimer un enchaînement d’idées complexes en moins de deux minutes. 
Ici, le grand art est au tournant, spécialement, cette conversation à six de Vario 44 où la profusion des voix individuelles et des paramètres possibles revête une exemplaire dimension constructive et interactive. Vous entendrez très rarement  des improvisateurs (très) réputés adopter ces modes de jeux qui permettent à plus de trois ou quatre musiciens de se faire entendre et développer la musique collective aussi bien qu’en trio. Comme souvent chez Christmann, on a droit à  la déclinaison de l’ensemble dans toutes les formules à raison de 20 morceaux.  Souvent les « connaisseurs » se réfèrent à des noms d’artistes réputés, ici John Butcher, Thomas Lehn, John Russell, Roger Turner, pour porter une évaluation a priori du groupe… Vous pouvez oublier cette façon de voir les choses ici. Si, par exemple, un Derek Bailey avait dû se joindre à Vario 44, cela aurait été à contremploi. Par contre, un Phil Minton aurait été tout indiqué. Dorothea Schurch s’intègre d’ailleurs parfaitement en ajoutant une touche poétique. Joëlle Léandre insiste toujours pour que dans de tels groupes (sextet , septet), on organise le déroulement du concert de manière à tirer parti du potentiel en duos, trios , quintet avec un sens de la forme et une logique. Les auditeurs ne sont pas là pour s’emmerder. Rompu à ces exercices et grâce à l’exigence de Christmann, les musiciens parviennent à marier l’équilibre instable de l’improvisation avec un sens de la forme exceptionnel et les outrances sonores radicales.
Cette session de 2006 fut aussi l’occasion pour John Russell et Roger Turner de renouer avec leur camarade et d’apporter leur grain de sel éminemment british dans cette super-session. Édité à 250 copies, il en reste encore : edition.explico.music.art@web.de . Quant au duo du pianiste Alberto Braida avec Christmann, sa fraîcheur et l’esprit de recherche qui les animent fait qu’on réécoute volontiers leur In Time
J’ajoute encore qu’Edition Explico avait publié un superbe témoignage de la rencontre de G.C. avec Phil Minton, For Friends and Neighbours. Cet opus rend Edition Explico incontournable…. . Il vaut mieux tard que jamais …….

Core  Gunther Christmann Alexander Frangenheim Elke Schipper Creative Sources CS 183 CD

Core : centre en français. Le tromboniste et violoncelliste Gunther Christmann a été durant des dizaines d’années un des principaux musiciens au centre de la scène improvisée libre continentale. Dès le début des années 70 en Allemagne, lui et Paul Lovens ont contribué à créer /lancer  cet univers musical dans une trajectoire radicale à l’écart des formules toutes faites du free-jazz, même le plus outré. Il y eut à cette époque déjà un bon nombre d’improvisateurs libres, mais ces deux artistes ont eu une position centrale et exemplaire (chefs de file) par l’invention et la haute qualité de leurs musiques, ainsi que toutes leurs initiatives, les concerts et disques qu’ils ont produits. Leur apport dans le développement et l’utilisation des techniques instrumentales alternatives est incontournable. Le centre en improvisation libre c’est aussi le territoire commun des parties en présence, ce qui unit chaque artiste l’un à l’autre. Compagne de Christmann dans la vie, Elke Schipper est une improvising poétesse sonore qui manie le verbe en jouant des mots, des syllabes, des consonnes et voyelles qu’elle tord, distend, projette, secoue, aspire, crache ou énonce à une vitesse étourdissante. Alexander Frangenheim est depuis vingt ans le contrebassiste de prédilection du tromboniste et tous deux eux ont en commun plusieurs enregistrements en commun sur leurs labels frères Ed. Explico et Concepts of Doing. Christmann a toujours été associé à un contrebassiste et a joué lui-même de la contrebasse dans les années septante avant d’adopter le violoncelle.  Il s’agit bien d’un groupe véritablement intégré où chacun est concerné par le travail des autres et partage des idées musicales très proches.  Chez Gunther Christmann, on entend des similitudes dans le traitement des sons du trombone et du violoncelle dans l’attaque et le choix des timbres et son jeu sur un des deux instruments fait songer à celui qu’il développe avec l’autre. Cette façon caractéristique de presser l’archet et la corde ou de saturer la colonne d’air avec réserve, et aussi toutes les nuances de l’effleurement. Le contrebassiste s’intègre parfaitement dans son univers et avec les couleurs particulières de la musique de son collègue : il dira sans doute qu’il a trouvé chez son partenaire, l’improvisateur idéal. Core se compose de quinze morceaux : rac – 3:37, rac – 4:44, rac-3:38 etc… en fonction de la durée de chacun, quelques-uns au trombone et le reste au violoncelle. Tout comme le tromboniste – violoncelliste a déconstruit la syntaxe de l’instrument en étendant ses possibilités expressives, la voix d’Elke Schipper a adopté cette direction en transformant le langage et les éléments sonores qui le composent. Les deux instrumentistes rivalisent de trouvailles très détaillées qu’ils semblent sous-jouer comme pour créer l’espace nécessaire pour que la voix puisse exprimer le moindre ppp du bout des lèvres. Ces trois improvisateurs jouent une musique libérée où les paramètres conventionnels ont explosé, mais ils le font avec la plus grande précision. Pas moins de sept morceaux durent autour de trois minutes trente (3:37, 3:38, 3:36, 3:46, 3:30, 3:42, 3:39) et  cinq ont la même durée à une ou deux secondes près. On jurerait que c’est délibéré. Une véritable merveille d’inventions sonores spontanées et réfléchies, grave et ludique. Un raffinement inouï dans les timbres pour le plaisir des oreilles.

King Alcohol (NewVersion) FMP 0060 Rüdiger Carl Inc. Rüdiger Carl Günter Christmann Detlev Schönenberg Corbett vs Dempsey CvsD CD0032. Double cd avec des inédits.
Après la série de rééditions historiques des albums FMP de Brötzmann et Schlippenbach, de Sun Ra, Fred Anderson etc.. et d' inédits incroyables(*)  par Atavistic/ Unheard Music Series sous sa conduite, le journaliste et chercheur John Corbett s’est lancé plus avant dans cette entreprise via son label Corbett vs Dempsey en exhumant des trésors vinyliques comme les solos de Joe McPhee (Glasses,Variations on a Blue Line), le Tips de Lacy avec Steve Potts et Irene Aebi et le Push Pull de Jimmy Lyons, tous publiés initialement par Hat Hut. Mais aussi des inédits de McPhee en solo et de Brötzmann, dont un 1971 avec Bennink et Van Hove. Tout récemment, Esoteric d’Olu Dara et Philip Wilson, There’ll be No Tears Tonight, l’album alt country d’Eugene Chadbourne enregistré en 1980 (avec Zorn), un duo de McPhee avec André Jaume, des solos de Leo Smith, Billy Bang et d'Hans Reichel datant des seventies, un Tortured Saxophone de Mats Gustafsson. Cela frise parfois la collectionnite : des intégrales des enregistrements complets  du Nation Time / Black Magic Man  (4cd) et du Vassar College 1970 (2cd) de Joe Mc Phee, et des curiosités du même en multitracking, sans parler de mini cd où on trouve un ou deux  morceaux de 5 minutes. CvsD est particulièrement focalisé sur Joe McPhee, Peter Brötzmann, Mats Gustafsson et Ken Vandermark. Et Alan Wilkinson, Michel Doneda, Stefan Keune, Paul Hubweber, Gianni Gebbia ??? Je dis ça, je dis rien. 
Mais je ne vais pas me plaindre de la parution du King Alcohol (New Version) du Rüdiger Carl Inc, le sixième album du label FMP réunissant Rüdiger Carl au sax ténor, le tromboniste Günter Christmann et le percussionniste Detlev Schönenberg et enregistré en janvier 1972 à la légendaire Akademie der Künsten de Berlin. Là se déroulaient les extraordinaires festivals Total Music Meeting organisés collectivement par Jost Gebers, Brötzmann, Schlippenbach, Kowald et cie. Citoyens de Wuppertal tout comme Brötzmann, Kowald et Hans Reichel, Carl et Schönenberg formaient un trio relativement agressif avec Günter Christmann dans la lignée de la panzer musik des Peter Brötzmann Trio ou Octet, des groupes de Schlippenbach ou du Peter Kowald Quintet où on trouvait déjà Christmann avec Paul Lovens, une génération d’écluseurs de fûts de bière avec des choppes d’un demi-litre ! Les albums-brûlots de ces groupes furent les premiers à être publiés par FMP et les connaisseurs les appellent par leur numérotation. Ici, le FMP 0060, King Alcohol est dédié aux consommateurs d’alcool : This Record is dedicated to any drinker, friends and enemies + to all dead musicians. King Alcohol : A hymn on him, the last mighty confederate against cold, soberness, hunger, sleeplessness, and a special kind of ghosts. Une qualité remarquable du Rüdiger Carl Inc. est la grande lisibilité de la musique et ses équilibres parfaits, malgré l’(abus d’)alcool. L’écoute mutuelle est poussée très loin : les musiciens combinent leurs jeux dans une construction aussi sophistiquée et dynamique que leur musique est expressionniste et violente. Il faut dire que Christmann et Schönenberg évoluèrent par la suite dans une musique plus « sérieuse » : leur  duo remarquable, plus proche de la musique contemporaine, fut une des premières formations « continentales » à se rapprocher du courant de la musique improvisée radicale britannique. Quant à Rüdiger Carl, il continua son parcours avec Irene Schweizer durant plus d’une décennie avant de muer avec la clarinette et le concertina dans une expression arty, dont le groupe COWWS fut l’accomplissement. Schönenberg abandonna la musique au début des années 1980. Tout çà pour dire que ce King Alcohol du R.C.Inc. constitue un court passage free « free-jazz » dans l’évolution de ces musiciens, offrant de véritables points communs avec l’exubérance du New York Art Quartet (John Tchicaï, Roswell Rudd et Milford Graves) et la fureur du  Live at Donaueschingen d’Archie Shepp, les mélodies thématiques et la prégnance du blues en moins. En effet, leur musique est quasi-complètement improvisée (free free-jazz), si ce ne sont des énoncés – signaux avec des intervalles particuliers, motifs propices aux échanges. Même si Carl et Christmann abandonnèrent cet idiome énergétique, une voie musicale qu’ils ont totalement récusé – tout en assumant l’avoir incarnée durant leurs jeunes années -, leur concert de janvier 72 est vraiment exemplaire. Carl m’a déclaré assez récemment ne plus vouloir jouer du sax ténor du tout, cet instrument étant pour lui la marque de cet ultra expressionnisme banni. S’il avait continué sur cet instrument, il aurait pu rivaliser avec Larry Stabbins ou John Butcher et se profiler comme un authentique challenger historique d’Evan Parker. Il faut rappeler que Rüdiger Carl a enregistré et tourné avec la pianiste Irene Schweizer et le batteur Louis Moholo, alors que Parker était (et est toujours) associé avec Alex von Schlippenbach et Paul Lovens, tout comme Brötzmann l’était avec Fred Van Hove et Bennink. Les albums fort appréciés de ces musiciens dans leurs trios respectifs faisant alors office de fil rouge du label FMP et le fonds de commerce du label. Un sérieux pedigree ! En bref, Rüdiger Carl ne se contente pas d’hurler, mais il joue en profondeur avec les sons, les intervalles, les doigtés, l’articulation des sonorités, les harmoniques, se révélant à l’époque un des saxophonistes les plus convaincants de la free-music. Quant à Günter Christmann, il assume de manière rare tous les aléas de son instrument ingrat avec une puissance étonnante qui rivalise avec celle de feu Hannes Bauer. Il a l’intelligence musicale pour négocier  les changements de cap de l’improvisation collective, tels que passer du jeu en trio vers le duo avec le batteur en poursuivant son discours, sans une fraction de seconde d'hésitation. Dans le jeu de Christmann en duo avec le souffleur (ALT KA #2), on entend clairement qu’il a écouté soigneusement celui d’Albert Mangelsdorff, dont il reproduit les nuances avec émotion et une superbe précision pleine de musicalité. Detlev Schönenberg avait développé une démarche voisine de celle de Pierre Favre à la même époque, un album de ce dernier dans une instrumentation similaire en compagnie du saxophoniste Jouk Minor et du tromboniste Eje Thelin, Candles Of Vision, faisant foi. Une maîtrise des frappes, accents et roulements coordonnés dans une conception des rythmes libres et flottants gérés simultanément avec une palette de petits sons détaillés qui s’inscrivent avec précision dans le flux. Un orfèvre dont l’art tenait superbement la route face aux Tony Oxley, Paul Lytton, Paul Lovens et Han Bennink, intimidants virtuoses qui faisaient eux aussi partie de la même scène. Il suffit d’entendre son solo dans ALT KA # 2, pour se faire une idée du phénomène.  Hormis sa collaboration avec Christmann, les 4 albums qui en découlent et un éphémère duo avec le percussionniste Michael Jüllich, on ne lui connaît aucun autre association. Il existe un album solo chez FMP (SAJ – 04), un des premiers albums SAJ publiés vu la haute qualité de son jeu étincelant (D.T. Spielt Schlagzeug). Pour des raisons trop longues à expliquer ici, il a fini par faire l’impasse sur une carrière musicale. Pour un tas de raisons, je ne saurais que recommander ce King Alcohol, dont la séquence des plages originales figurent au CD 1 (39’28), et parce qu’aussi, CvsD a ajouté  70’21’’ de musique jamais publiée jusqu’à présent sous le titre ALT KA # 1 jusque # 7. Les détails de la pochette ne précisent pas si ce deuxième enregistrement a été réalisé lors du même concert ou festival à Berlin. Toutefois, la qualité sonore du document est aussi bonne que celle de l’album FMP. On découvre ici et là les amorces de la collaboration intensive du duo Christmann – Schönenberg, qui fut à mon avis un des groupes number one de la free music européenne – improvisation libre des années 70. Dans l’évolution du free-jazz, King Alcohol (New Version) est un témoignage de haute volée concernant un tromboniste. Il n’y avait encore aucun enregistrement free-jazz à cet égard (avec un trombone) aussi concluant du côté US à cette époque. Même si j’apprécie sincèrement Roswell Rudd, il est évident que l’alors très méconnu Günter Christmann était un  tromboniste plus complet, au jeu plus varié et plus raffiné tout en étant aussi lyrique et sonore. GC fait quasiment jeu égal avec Mangelsdorf, le tromboniste le plus doué du jazz-free avant l’arrivée de George Lewis. Il suffit de compter les séquences où les trois musiciens combinent leurs efforts dans des formes et des échanges renouvelés pour s’en convaincre. Christmann étant à mon avis un artiste qui propose une démarche de l’improvisation libre aussi singulière et originale que celles de Bailey, Prévost, Parker, Stevens, Van Hove etc… (« chef de file ») et comme les témoignages des débuts de ces artistes ont été réédités de manière exhaustive, il n’est que justice de contempler la pochette et le graphisme originaux du FMP 0060 sur cet album CD cartonné, tel qu’à l’époque de la Mierendorfstrasse, pour en goûter tout le suc musical, souvent plus convaincant que certaines publications complétistes. Je possède le LP FMP 0060 réédité avec la photo rougeâtre et vitreuse de la bouteille et des verres des débuts de l’ère FMP- Behaimstrasse, l’édition originale étant hors de prix. Amen !
* Inédit incroyable : la palme revient à Hunting the Snake, un concert du Schlippenbach Quartet de 1975 avec Kowald Parker et Lovens, démentiel. 

The 80’s Concerts Sven Åke Johansson
coffret 5 CD SÅJ 33/34/35/36/37
Rimski Wolfgang Fuchs / Mats Gustafsson / Sven-Åke Johansson Berlin 1990
Erkelenzdamm Richard Teitelbaum / Sven-Åke Johansson  Berlin 1985
Splittersonata Gunther Christmann / Wolfgang Fuchs / Sven Åke Johansson / Tristan Honsinger / Torsten Müller / Alex von Schlippenbach Bremen 1991
Umeà Gunther Christmann / Wolfgang Fuchs / Sven-Åke Johansson / Tristan Honsinger Umeà 1989
BBBQ Chinese Music Steve Beresford / Rudiger Carl / Han Reichel / Sven Åke Johansson Paris Dunois 1982
Excellemment enregistrés, ces albums livrés en coffret par Sven-Åke Johansson sur son label SAJ CD sont bien plus que des documents de l’époque glorieuse où la free-music improvisée libre européenne (et le « free-jazz ») connut une désaffection du public et des organisateurs festivaliers. Un événement ! Le suédois Sven-Åke Johansson est à la fois batteur de jazz à risques, improvisateur libre, compositeur, musicien expérimental, poète diseur spécialiste du sprechgesang, accordéoniste, artiste graphique et tout cela à la fois. Il fut parmi les premiers compagnons de Peter Brötzmann et de Peter Kowald durant les années 60, une aventure immortalisée par les albums légendaires For Adolphe Sax et Machine Gun. Il entretient une très longue relation de jeu et d’amitiés avec le pianiste suédois Per Henrik Wallin, un artiste fascinant qui nous a quitté trop tôt. Son duo avec Alex von Schlippenbach a enregistré à plusieurs reprises sur le label FMP (Live at Quartier Latin, Drive, Kung Bore) SAJ, le label frère de FMP a été baptisé de ses initiales après que son album solo l’ait inauguré (SAJ-01 Schlingerland Schwingungen). Il a travaillé aussi avec le saxophoniste Alfred Harth qui, à 16 ans, fut le premier pionnier recensé de l’improvisation tout à fait libre (Just Music Francfort 1965) sur le continent (Canadian Cup of Cofee SAJ). Trois des cd's de ce coffret nous le font entendre avec le saxophoniste sopranino Wolfgang Fuchs, aussi géant de la clarinette basse, un des plus grands souffleurs de cette scène. Le personnel de la Splitter Sonata est presque celui du disque Idyllen Und Katastrophen (Sven-Ake Johansson Po Torch 9). Idyllen und Katastrophen est l’album préféré de Gérard Rouy, le spécialiste afficionado FMPiste – inconditionnel des Brötz Kowald Schlipp Fred Lovens Fuchs Christmann Rutherford Parker Coxhill etc… -  le plus insigne de la francophonie. Gérard a vécu cette aventure en première ligne en suivant les festivals et concerts comme photographe et journaliste pour Jazz Magazine. Découvrir le coup d’archet oblique et le son extraordinaire de Tristan Honsinger survolé par les morsures explosives du sopranino de Fuchs, le chahut décalé des rimshots et friselis de SAJ au hi-hat, les grommèlements sussurés par Gunther Christmann dans la coulisse est le summum de la délectation. Entre eux s'installe une collaboration télépathique évitant le vulgaire "call and response" gestuel. Oubliez Company, AMM et trois kilos de CD’s des Brötzm et MatsG avec PNL…  Découvrez Fuchs et un Mats Gustafsson trentenaire citant Rimsky-Korsakoff scandé par le batteur dans un fameux squat Berlinois avant de s ‘éclater. J’aime par dessus tout le sens de l’espace dans les interventions percussives disruptives de SAJ, un batteur virtuose qui décale et décompose les gestes et rudiments traditionnels de la batterie attirant irrévocablement l'écoute et questionnant l'instant musical. Son jeu d’accordéon est plus que mélancolique et le gesprechgesang qu'il maîtrise à la perfection crée une dimension théâtrale vivante qui place la musique "abstraite" des Christmann, Fuchs et Honsinger dans un univers aussi ludique et poétique que familier. Le vécu de SAJ crée du sens complémentaire ou supplémentaire avec la justesse de ton des  meilleurs acteurs. Du grand art. L'avant-garde pour tous ! Le Britisch Bergisch Brandenburgisch Quartet avec Steve Beresford, Rudiger Carl au ténor, Hans Reichel et sa guitare et Johansson à l’accordéon vaut son pesant de schnaps et de schnitzel !! Dialogues et écoutes merveilleux entre ces personnalités que tout semble opposer !! Une musique chaleureuse et poétique. On est ici au cœur de la fabrique «musique-improvisée-européenne-radicale» dans ce qu’elle a d’irremplaçable. Vous rendez-vous compte ? TROIS CD’S AVEC WOLGANG FUCHS ! Fuchs est à Dolphy, ce que Evan est à Coltrane  !!!  FUCHS et un TRISTAN Honsinger épuré avec les facéties rythmiques de Sven Ake ………  Idyllen und Katastophen …. Et deux CD’s avec Tristan et GÜNTHER CHRISTMANN (!!), rejoints pour un cd par Alex von Schlippenbach et le contrebassiste Torsten Müller .... pffff ....  dingue !
J’arrête : plus que ça tu meurs … …… !!   John Corbett est un snob  !! 
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