Marion Brown 1968-1972 w Gunther Hampel Barre Phillips Steve McCall No Business CD
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/live-in-europe-1968-1972
Enregistrés lors deux concerts différents : en mars 1968 à la Maison de Radio France , le quartet de Marion Brown (sax alto), avec Gunther Hampel (vibraphone) , Barre Phillips (contrebasse ) et Steve Mc Call (batterie) dans trois morceaux : Currents Events, (12 :08), Epiphanie (10 :03), 61 to Erie Basin (10 :37) et le 22août 1972 à Châteauvallon avec Djini’s Corner (22 :07) et Afternoon of A Georgia Faun (17:24) en duo avec Steve Mc Call.
Séjournant en Europe durant les années 67-69, Marion Brown avait formé un groupe évolutif avec le batteur chicagoan Steve McCall , le vibraphoniste clarinettiste basse et flûtiste Gunther Hampel et , au fil des concerts, une série de bassistes dont Barre Phillips, Buschi Niebergall, Sigi Busch et Arjen Gorter, mais aussi la chanteuse Jeanne Lee et le trompettiste Ambrose Jackson. Une série d’albums : Gesprächfetzen et Marion Brown in Sommerhausen pour le label Calig, la musique du film le Temps Fou publié en LP et le double CD récent « Mary Ann » Live in Bremen en 1969. Il convient aussi d’ajouter un autre trio de décembre 1967avec le bassiste Maarten Altena et le batteur Han Bennink dont c’est le deuxième album ‘’free » (Porto Novo – A.B. Productions) mais le premier nregistrement de Brown en Europe et le plus percutant. Marion Brown a une magnifique sonorité à l’alto et un lyrisme free immédiatement reconnaissable : c’est un véritable original de la New Thing et un des rares musiciens free à avoir tourné en Europe après Albert Ayler et Archie Shepp. On note bien sûr l’influence d’Ornette Coleman dans Current Events. Ces trois morceaux illustrent le point de départ du parcours de Marion Brown avec son groupe Européen free. Les deux derniers morceaux , Djinji’s Corner et Afternoon of A Georgia Faun sont des versions en duo avec Steve Mc Call des deux compositions expérimentales qui occupent les deux faces de son album ECM 1004 « Afternoon of a Georgia Faun » enregistré en 1970 à New York avec Anthony Braxton, Bennie Maupin, Jack Gregg, Chick Corea, Jeanne Lee etc… où règne un multi-instrumentisme non conventionnel. Dans ces deux compositions où son sax alto se meut librement par-dessus le drumming free remarquable de Steve Mc Call, Marion Brown n’hésite pas à agiter et frapper sur des ustensiles de percussions pas éloigné des avancées d’Han Bennink ou de la percussion contemporaine. On entend aussi des notes égrenées sur un discret glockenspiel avec le concours clochettes, crotales, mais aussi d’une flûte en bois ou bambou. L’atmosphère recueillie et parfois contrastée se rapproche des morceaux les plus far out de l’Art Ensemble of Chicago ( People in Sorrow) et des expériences de l’improvisation libre, plutôt que l ‘univers du free-jazz allumé et énergétique. Aussi par moments, Steve Mc Call fait plus qu’évoquer Milford Graves. Cela dit tous les sons existent dans la nature et des musiciens de ce calibre trouvent en eux-mêmes de nouvelles ressources en cherchant sans relâche, sans vouloir emprunter des idées à d’autres. C’est lors de ce festival de Châteauvallon que Michel Portal a enregistré son album live de 1972 et Charles Mingus qui était présent fit des déclarations sceptiques à des journalistes dont l’un d’entre eux en fit mention dans Jazz Magazine. Ce qui arrive quand ont est en avance sur son temps. Le free jazz basé sur un thème et un structure fixe libérée du bop avec des espaces de liberté du Marion Brown Quartet de 1968 et son instrumentation sax alto vibraphone contrebasse batterie dans lequel chacun joue un rôle déterminé laisse la place à la coexistence de deux personnalités évoluant dans des événements sonores enchaînés sur des durées plus longues comme le faisait à l’époque le groupe d’Anthony Braxton Leo Smith Leroy Jenkins et le même Mc Call, alors résidents parisiens en 1969-70. Un duo légendaire de Brown avec Leo Smith reflète tout autant ses préoccupations esthétiques du début des années 1970 Au menu un multi instrumentalisme idéaliste : outre son drumming free à la batterie, Mc Call agite des clochettes et des crotales, joue du vibraphone et du glockenspiel dans une dimension éthérée. Marion Brown souffle dans une flûte à bec, instrument dont il excellait. Vraiment un magnifique document dont l’urgence et l’authentique plénitude éclipse largement l’actuel perpétuel revival conformiste du free jazz.
Frangible Seams of Lore Karoline Leblanc & Paulo J Ferreira Lopes CD atrito afeito 014.
https://karolineleblanc.bandcamp.com/album/frangible-seams-of-lore
Collaborant depuis de nombreuses années au Québec et ensuite au Portugal, la pianiste Karoline Leblanc et le percussionniste Paulo J Ferreira Lopes nous livrent ici un nouvel état de leurs recherches musicales basées sur l’improvisation contemporaine. Après avoir procédé à de véritables improvisations exploratoires dans une dimension sonore vibrationnelle et introspective durant l’année 2025, les deux artistes, principalement Paulo J Ferreira Lopes, ont découpé des parties des enregistrements et assemblé composé dans une suite évolutive de 50:02 intitulée Frangible Seams of Lore en y ajoutant / superposant des sons d’orgue, des mouvements d’eau captés dans des enregistrements de terrain et des touches d’électronique. C’est à la fois sourd, grave, percussif, résonnant, introspectif, les différents timbres et sonorités s’agrégeant dans un temps suspendu incorporant le silence. La pianiste explore le toucher des cordes à l’intérieur de la caisse de résonance du piano avec différents objets et techniques alternatives alors que le percussionniste s’insère remarquablement dans le flux avec des percussions métalliques et cymbales. Les deux artistes ne font qu’un sublimant le dialogue du duo dans le mystère d’agrégats sonores qui se complètent ou se diversifie par la grâce d’un toucher précis et concentré dans l’instant et l’écoute mutuelle. La percussion crisse, siffle, vibre dans l’air, grésille, frise l’infra-son ou s’irise dans des griffures appliquées sur la surface des cymbales ou le filetage des deux câbles du grand piano. Cette musique peut être entendue successivement dans une forme de recueillement où l’imagination perceptive de l’auditeur se renouvelle au fil des écoutes et de la découverte incessante de l’imbrication sonore et émotionnelle. On a affaire à une musique contemporaine de haut niveau réalisée dans la simplicité de la mise en commun des ressources sonores au service d’un paysage mental et d’une ferveur intérieure, langue de feu d’un idiome neuf. Un magnifique témoignage d’une conception de la création musicale sans concession qui fait suite à leurs trois précédents albums en duo qui se précise au fil des années : Kumbos (atrito afeito 008 / 2017), The Wind Wends Its Way Round (atrito afeito 012 / 2023) et Edge Once Fractured (atrito afeito 013 / 2024).
Olaf Rupp & Udo Schindler HerzAtmungen Creative Sources CS833CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/herzatmungen
Olaf Rupp est sans nul doute un des guitaristes free – improvisateurs parmi les plus passionnants et les plus originaux. Il travaille le son de la guitare électrique dans son épaisseur, son expressivité à la fois mécanique et cinétique en associant adroitement plusieurs techniques et approches de toucher, une variété importante d’effets et de dispositifs (pédales etc…) et les possibilités des deux micros de sa Fender. On va dire que l’étendue de sa palette est aussi étendue que celle de Derek Bailey sans que sa pratique englobe un système post – harmonique d’origine dodécaphonique ou sériel ni une complexité rythmique comme ce dernier, mais plutôt une grande ouverture à de nombreuses occurrences sonores. Et cela spécialement dans le cadre de ce duo avec un souffleur multi-instrumentiste tel qu’Udo Schindler. Une démarche pas simple : comment adapter successivement son souffle et son organe respiratoire et buccal à des instruments aussi différents que le cornet, la clarinette basse, le sax alto et le tuba. Schindler n’est peut être pas un grand virtuose de chaque instrument, mais son jeu réfléchi a ici les qualités adéquates pour créer un dialogue intense, vécu et significatif pour enthousiasmer un public de connaisseurs ou d’auditeurs occasionnels ouverts à l’expérience. Il y a donc six HerzAtmungen numérotées de #1 à #6 pour une durée totale de 68:57 d’improvisations captivantes. Le champ d’action et les variations quasi infinies de l’invention guitaristique aussi audacieuse que méticuleuse d’Olaf Rupp fait de lui un improvisateur incontournable parmi les nombreux guitaristes de la scène. Sa manière de suspendre les sonorités en modifiant adroitement sa hauteur, son timbre, sa dynamique, son volume et les bruissements et agrégats conséquents créent un univers sonore très particulier, immédiatement identifiable mais aussi très varié au point qu’il ne lasse pas l’écoute. Aussi, il est capable de cisailler dans toutes les dimensions les configurations de doigtés et de positions sur le manche avec une furia maniaque quand le besoin s’en fait sentir. Aussi, il évite d’être démonstratif en imposant un abatage exhaustif de sa grande technique : ses moyens sont au service de la musique et de l’équilibre du duo. Dans ce contexte, et par la grâce de l’esprit d’ouverture et l’adaptabilité du guitariste, Udo Schindler illustre avec bonheur l’art d’improviser en empathie avec l’esprit de la musique de son collègue tout en mettant en valeur son savoir faire avec talent.
Alex Frangenheim – Stefan Keune new traces scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/new-traces
Enfin , voici ces deux authentiques improvisateurs libres de très haut niveau enfin réunis pour onze improvisations bien radicales. Alex Frangenheim est un contrebassiste sculpteur de sonorités parmi les plus impliqués dans la libre improvisation en Allemagne avec une capacité instrumentale et créative de classe internationale. Il y a plus de trente ans, on l’entendait en compagnie du tromboniste/ violoncelliste Günter Christmann, du percussionniste Paul Lovens, du saxophoniste Mats Gustafsson à ses débuts mais aussi Steve Noble, Urs Leimgruber, Phil Durrant, Tony Bevan et aussi Roger Turner et Michel Doneda, des artistes incontournables avec qui il a enregistré récemment pour son label Concepts of Doing. Ce label Concepts of Doing était même adossé à celui de Günter Christmann, un pionnier de premier plan de la free music européenne, Edition Explico. C'est tout dire. Vous allez me dire qu’il y a déjà une grande quantité de contrebassistes très remarquables. Mais ce qui fait de cet album une véritable merveille unique en son genre, c’est la participation inspirée de Stefan Keune, un souffleur allemand pointu capable d’exceller aux saxophones ténor, alto, soprano, sopranino et baryton en faisant exploser le son, les timbres et la colonne d’air avec une précision extraordinaire et une combinaison extrême de célérité et de diversité sonore kaléïdoscopique. Il est avec des saxophonistes « radicaux » comme Michel Doneda, Urs Leimgruber, voire Mats Gustafsson et quelques autres, un héritier complet des avancées inouïes d’Evan Parker au point de vue articulation, techniques alternatives, cross fingerings, coups de langue, vocalisations subites, harmoniques subreptices, bruitages, sens aigu de la dynamique et atomisation de la phrase musicale et des spirales du souffle post-coltranien qu’il déchiquète de manière volontairement chaotique. Ce style «pointilliste » extrême demande un contrôle du son énorme car tous les paramètres du souffle sont incessamment transformés de manière très contrastée à la vitesse de l’éclair. Sa stature musicale en fait un véritable incontournable dont sans doute l’apparence modeste et réservée ne convainc pas organisateurs, prescripteurs et cognoscenti – groupies à s’intéresser à sa musique et à l’inviter dans un festival ou une salle importante. Il a enregistré et joué régulièrement (ou occasionnellement) avec le guitariste John Russell, les batteurs Steve Noble ou Paul Lovens, son vieux camarade contrebassiste Hans Schneider ou récemment le contrebassiste américain Damon Smith et la guitariste Sandy Ewen. On peut aisément collectionner ses CD’s car au fil de plus de 30 ans de carrière, sa production excède à peine une douzaine d’albums. D’ailleurs, qui aime un contrebassiste chercheur comme John Edwards va se régaler avec Alex Frangenheim qui parvient à équilibrer les échanges et pousser en avant une foule de détails sonores sauvages avec un archet tournoyant en diable face à ce phénomène du souffle qui joue ici du sax ténor et du sax sopranino, très difficile à maîtriser. Vous prêtez à un saxophoniste "très connu" un sax sopranino, il y a de très grosses chances qu'il aura du mal à en maîtriser les notes précises et à en accorder le registre complet tout en soufflant. Tous les densités boisées de la résonance des frottements d’archets, de pizz et de col legno font farine au moulin chez cet inspiré de l’improvisation libre qu'est Alex Frangenheim. Écoutez successivement les duos enregistrés d’Evan Parker et Barry Guy et de John Butcher et John Edwards avant de vous immerger dans ces New Traces de Keune et Frangenheim, vous vous régalerez à souhait et sans regret tellement c'est convainquant, magique et radical.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
27 juillet 2026
12 juillet 2026
Tom Challenger & Evan Parker / Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista/ Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani / Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha
May Spring Last a Life time Tom Challenger Evan Parker False Walls fw21
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/may-spring-last-a-lifetime
Duo de saxophones tenor d’une durée de 53 minutes couvrant toute la durée de ce CD False Walls, label partiellement dédié aux enregistrements récents d’Evan Parker dont le projet du Transatlantic Trance Map, Marconi’s Drift ou ces Heraclitean Two Steps en solo de saxophone soprano (4CD’s 19 morceaux 2024). Si vous aimez le free cool relax mais profond et nuancé qui explore sonorités, harmonies complexes et étirements mélodiques méandreux avec une extraordinaire qualité de timbre, ce duo de sax ténor est une pure merveille où ces deux grands souffleurs prennent le temps de jouer .. au ralenti souvent au bord du silence. Tom Challenger (qui porte bien son patronyme) est vraiment un acolyte de choix au sein de ce duo, jouant avec un parfait niveau d’empathie et de subtilité face à Evan Parker, sans doute un des souffleurs hors-norme de sa génération … et des suivantes jusqu’à ce jour. Quand j’écris qu’ils prennent le temps de jouer, on entend vraiment pas ici ces extraordinaires cascades de notes et ces articulations du souffle et des doigtés ,truffées de triple détachés qui s’emboîtent comme si l’ingé son avait accéléré la vitesse de déroulement de la bande magnétique. Tout au contraire cet étalement de sons, de notes, de timbres « au ralenti » qui au fil des nombreuses minutes s’accélèrent jusqu’à la 26ème minute et des… permet à l’auditeur de pénétrer les secrets détaillés de fabrique de l’univers Evanparkérien, surtout pour un saxophoniste ténor qui cherche à développer son travail. Aussi, Tom Challenger offre une contrepartie idéale qui donne tout son sens à la musique. Effets de miroirs au travers desquels chacun se singularise autant qu’il complète la voix de l’autre. On y découvre aussi l’aspect ludique du bruitage percussif des clés duquel naissent des sifflements vaporeux pour enfin laisser place à des contrastes entre sonorités pleinement expressives et ces fumeroles subtiles presque désincarnées, lesquelles demandent un contrôle du son exceptionnel et un merveilleux sens mélodique. Aussi, on se laisse donc emporter par une narration – fil d’Ariane qui sous-tend toute la durée de la performance. Même si vous pensez avoir tout entendu d’Evan Parker depuis les débuts de sa carrière ou même depuis une vingtaine d’années après avoir empilé des tas de CD’s ou des vieux vinyles de collection, c’est à recommander vivement. Comme le dit le titre : May Spring Last a Lifetime.
Triacontagon Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista Defkaz fk029 CD
https://defkaz.bandcamp.com/album/triacontagon
Voilà bien une association de personnalités et d’instruments intéressante qui, à l’écoute, se révèle fascinante pour quiconque désire varier ses plaisirs dans l’univers du free-jazz en recherchant la surprise, l’originalité et même du jamais entendu ailleurs, … question assemblage contrasté d’improvisateurs. Saxophoniste d’inspiration aylérienne et travailleur obstiné de la sonorité du saxophone ténor avec une maîtrise du registre aigu, bien au-dessus de la tessiture de l’instrument, Ivo Perelman s’adjoint deux collègues atypiques par rapport à la doxa du jazz contemporain même free. Son compatriote Cyro Baptista est un percussionniste issu des différentes musiques traditionnelles brésiliennes dans le sillage des Airto Moreira et Nana Vasconcelos dont l’origine plonge pleinement dans les racines de la musique africaine. Plutôt que jouer les rythmes ou que de tourner autour comme le font les batteurs « free », Cyro suggère les rythmes ou plus exactement des pulsations croisées avec tout un attirail percussif brésilien qu’on « frappe » , gratte, frotte secoue, cliquète comme s’il s’agissait de mouvements du corps dans une dimension quasi kaléidoscopique (claves, cloches, paniers de coquillages ou de graines, grattoirs, arc à corde métallique berimbau, tambours atabaque, reco-reco etc..… Évidemment, les harmoniques aiguës du souffleur sifflent et chantent avec le feeling de la « saudade » de la samba , influences de la capoeira, du candomblé … tout en se déchaînant comme un free-jazzman allumé ou au contraire éthéré et évoquant le timbre des jazzmen Stan Getz ou Hank Mobley… Jusque-là ce tandem évoluerait dans un univers syncrétique unissant les expériences brésiliennes et free – jazz afro-américaines s’il n’y avait pas la présence étonnante du guitariste électro-acoustique New – Yorkais Elliott Sharp, ici à la huit-cordes. Celui-ci , tout comme Cyro Baptista a évolué dans la sphère improvisée expérimentale de la Grosse Pomme dont John Zorn est pour beaucoup la référence la plus souvent citée dans les média. Cette mouvance qui a été autrefois fortement influencée par la scène de l’improvisation libre européenne aime a mélanger les genres, les styles et croiser des démarches individuelles très souvent dissemblables pour faire évoluer la pratique musicale.
Et merveilleusement, la démarche sonore « abstraite » entre bruitisme et électro-acoustique colorée et mouvante d’Elliott Sharp s’intègre parfaitement au sein de ce trio pas comme les autres. Il y aurait un côté post-rock assumé reliant certains rythmes appuyés de Baptista avec les sons qui semblent sortir de nulle part et oscillent en syncope avec ceux du brésilien, alors qu’Ivo Perelman assume la vocalité des speaking tongues incontournables du sax ténor free-jazz avec la plus grande classe. Les trois musiciens évitent tous les clichés dans lesquels ils auraient pu tomber quand on exploite systématiquement des trucs et des ficelles. D’un morceau à l’autre apparaissent de nouvelles idées où par exemple des techniques alternatives de la guitare électrique s’intègrent dans des beats qui relaient ou relancent les rythmes et pulsations du percussionniste. Sur cette complicité (et la voix de Cyro, transformée (?) par instants), s’élance en spirales et ellipses le lyrisme tendre ou les morsures aiguës et déchiquetées de Perelman (1/ Dyonisus in Amazon). Une fois atteint un degré d’intensité ludique, chacun des membres du trio rivalise pour tromper l’ennui avec frénésie, dérapages et accélérations tournoyantes. Six improvisations remarquables échantillonnent vivement autant dans l’emballement de l’action qu’avec une forme de délicatesse distanciée comme dans 2/ Sacred Geometry in the Tropics, les trois musiciens distillant les sons, bruissements et couleurs en toute quiétude en vue de construire un autre univers qui s’étale comme dans un rêve. Ah les frappes décalées et rythmiques sur des ustensiles métalliques et tambours de Cyro Baptista qui trouvent un écho jungle par le truchement des glissades saccadées sur les cordes de Sharp lequel semble utiliser à perte de vue un arsenal d’effets déconcertant . Chacune des six improvisations libres développe des idées nouvelles tout en recyclant adroitement des éléments utilisés dans les morceaux précédents afin de leur donner une autre dimension. L’invention se situant ici au croisement de l’imagination spontanée et de la mémoire d’événements antérieurs, cultivant l’irrégularité dans le flux et la pluralité des inspirations au-delà des conventions. Au cœur de la musique, des rythmes afro-brésiliens libres qui ne dictent aucune métrique mais laisse chacun des trois artistes libres de voyager dans cet unique univers suggéré par les titres : Inside a Broken Circle, Electric Banacchalia, Irregular Forms in Humid Space, Disordered Continuum. Mais aussi l’adaptabilité imprévisible d’Elliott Sharp avec qui Ivo a gravé deux excellents albums (Artificial Intelligence et le CD 2 de Trifecta) et le lyrisme multi facettes d’Ivo Perelman, un jazzman « free » qui ne se produit que dans le contexte sans concession de l’improvisation libre (totale) d’égal à égal. Il titre d’ailleurs de son sax les harmoniques aiguës extrêmes les plus lyriques et expressives qui soient sans s’imposer comme le soliste (aussi introverti qu’exacerbé selon les instants) du trio tracté ou propulsé par les deux autres. Il s’agit d’une collaboration égalitaire où chacun est libre, à l’écoute, audacieux voire intrépide, et responsable/ solidaire. Les surprises sonores de Sharp et Baptista surgissent de nulle part pour illuminer notre perception de l’imaginaire, de l’imagé et de leurs émotions vibratoires qui divaguent parfois dans un no man’s land formel « non-idiomatique » . C’est en cela que ce jazz free d’un autre type adopte pleinement les expériences vécues de l’improvisation libre radicale. Rappelons que Cyro Baptista a joué et enregistré avec Derek Bailey, le « guru de l’improvisation libre » et qu’Ivo Perelman s’adonne systématiquement à enregistrer des rencontres avec de nombreux improvisateurs / instrumentistes, Sharp étant sans doute le plus far out de ce trio atypique. Defkaz a publié un quartet « plus traditionnel » du point de vue « jazz », Synesthesia (Ivo, Matt Shipp, W. Parker et Bobby Kapp). Voici une véritable innovation surprenante publié par ce label grec qui mérite notre attention au titre curieux de Triacontagon dont je vous laisse deviner le sens au niveau sémantique. Une merveille de synchronisation inspirée
Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani 4DARecords 4DRCD024
https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/steve-gibbs-plays-alain-f-ron
Spécialiste de la guitare à 8 cordes, Steve Gibbs s’est d’abord adonné à la sept cordes dans le but de transcrire, adapter et jouer les pièces de luth de la musique baroque. Son association avec le compositeur contemporain Alain Féron s’insère pour les deux musiciens dans le prolongement et sous l’inspiration de la musique baroque de Luys de Narváez(Fantasia Sobre Fa-Do-Mi-Ré), de Girolamo Frescobaldi (Altro Ricercar) et de Francesco Geminiani (Adagio), respectivement actifs aux débuts du 16ème siècle, du 17ème s. et du 18ème s. Dans le déroulement des œuvres enregistrées tout au long de l’album initié par la Cena d le ceneri op. 37 d’Alain Féron, alternent successivement les œuvres anciennes des compositeurs précités et celles contemporaines d’Alain Féron. L’Adagio de Geminiani est suivi des Variations en Abîme op. 44 (d’après une sonate de Geminiani), œuvre réactualisant le jeu de la guitare en conservant la complexité et certaines caractéristiques essentielles de la facture de la musique dont Alain Féron s’inspire en s’évadant des formes initiales et de leurs relations harmonico-mélodiques. Je n’ai pas la prétention ni le savoir d’un musicologue aguerri, c’est pourquoi mon intérêt est surtout centré sur la qualité du travail du guitariste confronté aux formes musicales et à leurs agencements dans le temps et la durée. Steve Gibbs est un vieux routier de la musique savante qui a un art consommé et agile pour faire vivre et battre le cœur de la musique sur les cordes résonantes et vibrantes de son fragile instrument pour lesquelles chaque note jouée s’animent en sympathie fréquentielle avec celles émises presque simultanément dans des déambulations eschériennes ou pythagoriennes bourdonnantes ou infiniment précises. La virtuosité s’efface dans le concert intérieur des lignes, angles et croisillons qui d’interpénètrent le plus naturellement du monde exprimant la grâce sans souligner l’effort. Quant un compositeur subtil et original et un super instrumentiste virtuose se mettent au service l'un de l'autre pour élargir le champ musical autour d'un intérêt commun et une synergie intime et très proche. De magnifiques inspirations pour un guitariste "classique" (mais aussi improvisateur) avec un parcours de vie musicale exceptionnel comme le mentionne le passionnant livret informatif de pochette. !
Allons – y Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha 4DARecords 4DRCD023
https://4darecord.bandcamp.com/album/allons-y
Après Vas-Y , le premier album du tandem Ricardo Guerra Pirès – Bruno Parrinha respectivement guitariste électrique « noise » et sax alto, voici Allons-y avec un tableau nocturne d’une villa éclairée de l’intérieur et un voiture à peine perceptible dans la nuit profonde et stationnée à proximité. Les crédits indiquent : Electronic processing and loops were made « live” (en studio). Une musique dense, épaisse, noire, noise, bruitiste destroy et intensément électronique. Avec un nom de groupe tel que Le Vice Anglais, j’aurais imaginé que celui-ci fasse allusion aux excès de l’improvisation livre British qui fut il y a cinquante voire quarante ans la plus radicale de la scène free européenne (AMM, Bailey, Parker, Lytton, Wachsmann, Oxley, Rutherford, Minton, Turner etc…). Les musiciens de la scène free allemande la qualifiait de British Disease vers les années 1972-74. Mais je traduis les notes de la page bandcamp d’Allons- Y : L'expression « le vice anglais » désigne le goût acquis pour les châtiments corporels, prétendument répandu au sein de la population anglaise. On suppose que ce goût est stimulé par l'exposition régulière des adolescents à ces pratiques dans le cadre de l'enseignement traditionnel (aujourd'hui abandonné). En psychanalyse, le lien entre le plaisir de la douleur (masochisme) et la compulsion de répétition est un thème central. Freud postulait que le fonctionnement psychique était régi par le principe de plaisir, qui recherche la satisfaction et évite le déplaisir. Cependant, l'observation clinique de patients répétant sans cesse des expériences traumatiques et douloureuses a remis en question cette théorie. Dans la recherche de satisfaction dans la souffrance, la psychanalyse suggère que les individus peuvent obtenir une forme de satisfaction en se plaçant dans des situations de souffrance ou de maltraitance. La répétition de situations douloureuses sert également de forme d'autopunition pour satisfaire des besoins internes, ce qui peut paradoxalement apporter une forme déformée de soulagement ou de plaisir. Par la répétition, un individu peut transformer une expérience traumatique vécue passivement en une action active, ce qui lui confère l'illusion de contrôler le traumatisme initial. Ce contexte sert de base conceptuelle à la définition de la catharsis du groupe « Le Vice Anglais » face aux pressions de la société actuelle. Leur premier album, intitulé « vas-y », est sorti en 2025.
L’intense densité électrique – électronique et les bouillonnements et étirements des effets sonores électroniques font parfois songer à une sorte d’orgue électrique déjanté sur le point d’exploser. Mais au fil des plages le paysage sonore et l’ambiance se diversifient au niveau des sonorités, des formes et de la conception. Comme je ne suis généralement pas friand de musiques intensément électriques qu’on qualifie de noise ou destroy, j’apprécie malgré tout tous les efforts accomplis à la suite de leur premier album, Vas-y, dont l’oeuvre d’art quasi photographique de la pochette est tellement similaire à celle d’Allons-Y tout en me demandant sous quelle forme sonore intervient le saxophoniste tant son saxophone alto est peu aisément reconnaissable. Sauf peut être dans 6/ et 7/ où on devine la source sonore du sax alto dont la sonorité est malaxée avec une articulation féroce avant de tournoyer simultanément comme une soucoupe volante dans toutes les directions. Sans doute à cause du processing électronique qui l’assimile aux effets sonores de la guitare électrique, rendus malléables, presqu’intersidéraux, à travers de minutieux réglage qui passent inaperçus dans une pâte sonore en fusion incandescente et rougeoyante. Les bords de cette masse brûlante oscillent dans des sifflements perçants et s’effritent dans des frictions bruitistes ou des crachements fumigènes. Ces 13 morceaux offrent à chaque fois une approche sonore différente qui permet d’identifier clairement chacun d’eux. Souvent plusieurs couches sonores se superposent, certaines en boucles et d’autres étirées jusqu’à un relatif paroxysme ou hurlant comme un cracheur de feu et puis, fusionnent dans un magma bouillonnant, acide et déchirant, criant rageusement au point qu'une écoute inattentive oblitère la perception des glissandi excellement contrôlés (cfr 2/ first alles drinnen) et du calibrage des sons étrangements agrégés et suspendus par-dessus un vide abyssal. Bref à chaque morceau sa peine : on happe des formes renouvelées et extravagantes au départ d’une formule instrumentale en forme de parti-pris sublimé tout au long de l’album par un renouvellement constant et une exubérance brûlante et noire de souffre. Une fois accoutumé à leur démarche, l’auditeur en découvre la musicalité inhérente d’une harmonie secrète d’extrêmes interférences et d'oscillations de glissandi contradictoires saturés (5 / inter faeces et urinam). Une belle découverte dans un genre ardu à valider avec toute la conviction nécessaire pour convaincre un auditeur exigeant rompu à l'exercice.
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/may-spring-last-a-lifetime
Duo de saxophones tenor d’une durée de 53 minutes couvrant toute la durée de ce CD False Walls, label partiellement dédié aux enregistrements récents d’Evan Parker dont le projet du Transatlantic Trance Map, Marconi’s Drift ou ces Heraclitean Two Steps en solo de saxophone soprano (4CD’s 19 morceaux 2024). Si vous aimez le free cool relax mais profond et nuancé qui explore sonorités, harmonies complexes et étirements mélodiques méandreux avec une extraordinaire qualité de timbre, ce duo de sax ténor est une pure merveille où ces deux grands souffleurs prennent le temps de jouer .. au ralenti souvent au bord du silence. Tom Challenger (qui porte bien son patronyme) est vraiment un acolyte de choix au sein de ce duo, jouant avec un parfait niveau d’empathie et de subtilité face à Evan Parker, sans doute un des souffleurs hors-norme de sa génération … et des suivantes jusqu’à ce jour. Quand j’écris qu’ils prennent le temps de jouer, on entend vraiment pas ici ces extraordinaires cascades de notes et ces articulations du souffle et des doigtés ,truffées de triple détachés qui s’emboîtent comme si l’ingé son avait accéléré la vitesse de déroulement de la bande magnétique. Tout au contraire cet étalement de sons, de notes, de timbres « au ralenti » qui au fil des nombreuses minutes s’accélèrent jusqu’à la 26ème minute et des… permet à l’auditeur de pénétrer les secrets détaillés de fabrique de l’univers Evanparkérien, surtout pour un saxophoniste ténor qui cherche à développer son travail. Aussi, Tom Challenger offre une contrepartie idéale qui donne tout son sens à la musique. Effets de miroirs au travers desquels chacun se singularise autant qu’il complète la voix de l’autre. On y découvre aussi l’aspect ludique du bruitage percussif des clés duquel naissent des sifflements vaporeux pour enfin laisser place à des contrastes entre sonorités pleinement expressives et ces fumeroles subtiles presque désincarnées, lesquelles demandent un contrôle du son exceptionnel et un merveilleux sens mélodique. Aussi, on se laisse donc emporter par une narration – fil d’Ariane qui sous-tend toute la durée de la performance. Même si vous pensez avoir tout entendu d’Evan Parker depuis les débuts de sa carrière ou même depuis une vingtaine d’années après avoir empilé des tas de CD’s ou des vieux vinyles de collection, c’est à recommander vivement. Comme le dit le titre : May Spring Last a Lifetime.
Triacontagon Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista Defkaz fk029 CD
https://defkaz.bandcamp.com/album/triacontagon
Voilà bien une association de personnalités et d’instruments intéressante qui, à l’écoute, se révèle fascinante pour quiconque désire varier ses plaisirs dans l’univers du free-jazz en recherchant la surprise, l’originalité et même du jamais entendu ailleurs, … question assemblage contrasté d’improvisateurs. Saxophoniste d’inspiration aylérienne et travailleur obstiné de la sonorité du saxophone ténor avec une maîtrise du registre aigu, bien au-dessus de la tessiture de l’instrument, Ivo Perelman s’adjoint deux collègues atypiques par rapport à la doxa du jazz contemporain même free. Son compatriote Cyro Baptista est un percussionniste issu des différentes musiques traditionnelles brésiliennes dans le sillage des Airto Moreira et Nana Vasconcelos dont l’origine plonge pleinement dans les racines de la musique africaine. Plutôt que jouer les rythmes ou que de tourner autour comme le font les batteurs « free », Cyro suggère les rythmes ou plus exactement des pulsations croisées avec tout un attirail percussif brésilien qu’on « frappe » , gratte, frotte secoue, cliquète comme s’il s’agissait de mouvements du corps dans une dimension quasi kaléidoscopique (claves, cloches, paniers de coquillages ou de graines, grattoirs, arc à corde métallique berimbau, tambours atabaque, reco-reco etc..… Évidemment, les harmoniques aiguës du souffleur sifflent et chantent avec le feeling de la « saudade » de la samba , influences de la capoeira, du candomblé … tout en se déchaînant comme un free-jazzman allumé ou au contraire éthéré et évoquant le timbre des jazzmen Stan Getz ou Hank Mobley… Jusque-là ce tandem évoluerait dans un univers syncrétique unissant les expériences brésiliennes et free – jazz afro-américaines s’il n’y avait pas la présence étonnante du guitariste électro-acoustique New – Yorkais Elliott Sharp, ici à la huit-cordes. Celui-ci , tout comme Cyro Baptista a évolué dans la sphère improvisée expérimentale de la Grosse Pomme dont John Zorn est pour beaucoup la référence la plus souvent citée dans les média. Cette mouvance qui a été autrefois fortement influencée par la scène de l’improvisation libre européenne aime a mélanger les genres, les styles et croiser des démarches individuelles très souvent dissemblables pour faire évoluer la pratique musicale.
Et merveilleusement, la démarche sonore « abstraite » entre bruitisme et électro-acoustique colorée et mouvante d’Elliott Sharp s’intègre parfaitement au sein de ce trio pas comme les autres. Il y aurait un côté post-rock assumé reliant certains rythmes appuyés de Baptista avec les sons qui semblent sortir de nulle part et oscillent en syncope avec ceux du brésilien, alors qu’Ivo Perelman assume la vocalité des speaking tongues incontournables du sax ténor free-jazz avec la plus grande classe. Les trois musiciens évitent tous les clichés dans lesquels ils auraient pu tomber quand on exploite systématiquement des trucs et des ficelles. D’un morceau à l’autre apparaissent de nouvelles idées où par exemple des techniques alternatives de la guitare électrique s’intègrent dans des beats qui relaient ou relancent les rythmes et pulsations du percussionniste. Sur cette complicité (et la voix de Cyro, transformée (?) par instants), s’élance en spirales et ellipses le lyrisme tendre ou les morsures aiguës et déchiquetées de Perelman (1/ Dyonisus in Amazon). Une fois atteint un degré d’intensité ludique, chacun des membres du trio rivalise pour tromper l’ennui avec frénésie, dérapages et accélérations tournoyantes. Six improvisations remarquables échantillonnent vivement autant dans l’emballement de l’action qu’avec une forme de délicatesse distanciée comme dans 2/ Sacred Geometry in the Tropics, les trois musiciens distillant les sons, bruissements et couleurs en toute quiétude en vue de construire un autre univers qui s’étale comme dans un rêve. Ah les frappes décalées et rythmiques sur des ustensiles métalliques et tambours de Cyro Baptista qui trouvent un écho jungle par le truchement des glissades saccadées sur les cordes de Sharp lequel semble utiliser à perte de vue un arsenal d’effets déconcertant . Chacune des six improvisations libres développe des idées nouvelles tout en recyclant adroitement des éléments utilisés dans les morceaux précédents afin de leur donner une autre dimension. L’invention se situant ici au croisement de l’imagination spontanée et de la mémoire d’événements antérieurs, cultivant l’irrégularité dans le flux et la pluralité des inspirations au-delà des conventions. Au cœur de la musique, des rythmes afro-brésiliens libres qui ne dictent aucune métrique mais laisse chacun des trois artistes libres de voyager dans cet unique univers suggéré par les titres : Inside a Broken Circle, Electric Banacchalia, Irregular Forms in Humid Space, Disordered Continuum. Mais aussi l’adaptabilité imprévisible d’Elliott Sharp avec qui Ivo a gravé deux excellents albums (Artificial Intelligence et le CD 2 de Trifecta) et le lyrisme multi facettes d’Ivo Perelman, un jazzman « free » qui ne se produit que dans le contexte sans concession de l’improvisation libre (totale) d’égal à égal. Il titre d’ailleurs de son sax les harmoniques aiguës extrêmes les plus lyriques et expressives qui soient sans s’imposer comme le soliste (aussi introverti qu’exacerbé selon les instants) du trio tracté ou propulsé par les deux autres. Il s’agit d’une collaboration égalitaire où chacun est libre, à l’écoute, audacieux voire intrépide, et responsable/ solidaire. Les surprises sonores de Sharp et Baptista surgissent de nulle part pour illuminer notre perception de l’imaginaire, de l’imagé et de leurs émotions vibratoires qui divaguent parfois dans un no man’s land formel « non-idiomatique » . C’est en cela que ce jazz free d’un autre type adopte pleinement les expériences vécues de l’improvisation libre radicale. Rappelons que Cyro Baptista a joué et enregistré avec Derek Bailey, le « guru de l’improvisation libre » et qu’Ivo Perelman s’adonne systématiquement à enregistrer des rencontres avec de nombreux improvisateurs / instrumentistes, Sharp étant sans doute le plus far out de ce trio atypique. Defkaz a publié un quartet « plus traditionnel » du point de vue « jazz », Synesthesia (Ivo, Matt Shipp, W. Parker et Bobby Kapp). Voici une véritable innovation surprenante publié par ce label grec qui mérite notre attention au titre curieux de Triacontagon dont je vous laisse deviner le sens au niveau sémantique. Une merveille de synchronisation inspirée
Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani 4DARecords 4DRCD024
https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/steve-gibbs-plays-alain-f-ron
Spécialiste de la guitare à 8 cordes, Steve Gibbs s’est d’abord adonné à la sept cordes dans le but de transcrire, adapter et jouer les pièces de luth de la musique baroque. Son association avec le compositeur contemporain Alain Féron s’insère pour les deux musiciens dans le prolongement et sous l’inspiration de la musique baroque de Luys de Narváez(Fantasia Sobre Fa-Do-Mi-Ré), de Girolamo Frescobaldi (Altro Ricercar) et de Francesco Geminiani (Adagio), respectivement actifs aux débuts du 16ème siècle, du 17ème s. et du 18ème s. Dans le déroulement des œuvres enregistrées tout au long de l’album initié par la Cena d le ceneri op. 37 d’Alain Féron, alternent successivement les œuvres anciennes des compositeurs précités et celles contemporaines d’Alain Féron. L’Adagio de Geminiani est suivi des Variations en Abîme op. 44 (d’après une sonate de Geminiani), œuvre réactualisant le jeu de la guitare en conservant la complexité et certaines caractéristiques essentielles de la facture de la musique dont Alain Féron s’inspire en s’évadant des formes initiales et de leurs relations harmonico-mélodiques. Je n’ai pas la prétention ni le savoir d’un musicologue aguerri, c’est pourquoi mon intérêt est surtout centré sur la qualité du travail du guitariste confronté aux formes musicales et à leurs agencements dans le temps et la durée. Steve Gibbs est un vieux routier de la musique savante qui a un art consommé et agile pour faire vivre et battre le cœur de la musique sur les cordes résonantes et vibrantes de son fragile instrument pour lesquelles chaque note jouée s’animent en sympathie fréquentielle avec celles émises presque simultanément dans des déambulations eschériennes ou pythagoriennes bourdonnantes ou infiniment précises. La virtuosité s’efface dans le concert intérieur des lignes, angles et croisillons qui d’interpénètrent le plus naturellement du monde exprimant la grâce sans souligner l’effort. Quant un compositeur subtil et original et un super instrumentiste virtuose se mettent au service l'un de l'autre pour élargir le champ musical autour d'un intérêt commun et une synergie intime et très proche. De magnifiques inspirations pour un guitariste "classique" (mais aussi improvisateur) avec un parcours de vie musicale exceptionnel comme le mentionne le passionnant livret informatif de pochette. !
Allons – y Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha 4DARecords 4DRCD023
https://4darecord.bandcamp.com/album/allons-y
Après Vas-Y , le premier album du tandem Ricardo Guerra Pirès – Bruno Parrinha respectivement guitariste électrique « noise » et sax alto, voici Allons-y avec un tableau nocturne d’une villa éclairée de l’intérieur et un voiture à peine perceptible dans la nuit profonde et stationnée à proximité. Les crédits indiquent : Electronic processing and loops were made « live” (en studio). Une musique dense, épaisse, noire, noise, bruitiste destroy et intensément électronique. Avec un nom de groupe tel que Le Vice Anglais, j’aurais imaginé que celui-ci fasse allusion aux excès de l’improvisation livre British qui fut il y a cinquante voire quarante ans la plus radicale de la scène free européenne (AMM, Bailey, Parker, Lytton, Wachsmann, Oxley, Rutherford, Minton, Turner etc…). Les musiciens de la scène free allemande la qualifiait de British Disease vers les années 1972-74. Mais je traduis les notes de la page bandcamp d’Allons- Y : L'expression « le vice anglais » désigne le goût acquis pour les châtiments corporels, prétendument répandu au sein de la population anglaise. On suppose que ce goût est stimulé par l'exposition régulière des adolescents à ces pratiques dans le cadre de l'enseignement traditionnel (aujourd'hui abandonné). En psychanalyse, le lien entre le plaisir de la douleur (masochisme) et la compulsion de répétition est un thème central. Freud postulait que le fonctionnement psychique était régi par le principe de plaisir, qui recherche la satisfaction et évite le déplaisir. Cependant, l'observation clinique de patients répétant sans cesse des expériences traumatiques et douloureuses a remis en question cette théorie. Dans la recherche de satisfaction dans la souffrance, la psychanalyse suggère que les individus peuvent obtenir une forme de satisfaction en se plaçant dans des situations de souffrance ou de maltraitance. La répétition de situations douloureuses sert également de forme d'autopunition pour satisfaire des besoins internes, ce qui peut paradoxalement apporter une forme déformée de soulagement ou de plaisir. Par la répétition, un individu peut transformer une expérience traumatique vécue passivement en une action active, ce qui lui confère l'illusion de contrôler le traumatisme initial. Ce contexte sert de base conceptuelle à la définition de la catharsis du groupe « Le Vice Anglais » face aux pressions de la société actuelle. Leur premier album, intitulé « vas-y », est sorti en 2025.
L’intense densité électrique – électronique et les bouillonnements et étirements des effets sonores électroniques font parfois songer à une sorte d’orgue électrique déjanté sur le point d’exploser. Mais au fil des plages le paysage sonore et l’ambiance se diversifient au niveau des sonorités, des formes et de la conception. Comme je ne suis généralement pas friand de musiques intensément électriques qu’on qualifie de noise ou destroy, j’apprécie malgré tout tous les efforts accomplis à la suite de leur premier album, Vas-y, dont l’oeuvre d’art quasi photographique de la pochette est tellement similaire à celle d’Allons-Y tout en me demandant sous quelle forme sonore intervient le saxophoniste tant son saxophone alto est peu aisément reconnaissable. Sauf peut être dans 6/ et 7/ où on devine la source sonore du sax alto dont la sonorité est malaxée avec une articulation féroce avant de tournoyer simultanément comme une soucoupe volante dans toutes les directions. Sans doute à cause du processing électronique qui l’assimile aux effets sonores de la guitare électrique, rendus malléables, presqu’intersidéraux, à travers de minutieux réglage qui passent inaperçus dans une pâte sonore en fusion incandescente et rougeoyante. Les bords de cette masse brûlante oscillent dans des sifflements perçants et s’effritent dans des frictions bruitistes ou des crachements fumigènes. Ces 13 morceaux offrent à chaque fois une approche sonore différente qui permet d’identifier clairement chacun d’eux. Souvent plusieurs couches sonores se superposent, certaines en boucles et d’autres étirées jusqu’à un relatif paroxysme ou hurlant comme un cracheur de feu et puis, fusionnent dans un magma bouillonnant, acide et déchirant, criant rageusement au point qu'une écoute inattentive oblitère la perception des glissandi excellement contrôlés (cfr 2/ first alles drinnen) et du calibrage des sons étrangements agrégés et suspendus par-dessus un vide abyssal. Bref à chaque morceau sa peine : on happe des formes renouvelées et extravagantes au départ d’une formule instrumentale en forme de parti-pris sublimé tout au long de l’album par un renouvellement constant et une exubérance brûlante et noire de souffre. Une fois accoutumé à leur démarche, l’auditeur en découvre la musicalité inhérente d’une harmonie secrète d’extrêmes interférences et d'oscillations de glissandi contradictoires saturés (5 / inter faeces et urinam). Une belle découverte dans un genre ardu à valider avec toute la conviction nécessaire pour convaincre un auditeur exigeant rompu à l'exercice.
9 juillet 2026
Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards/ Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi/ Sonic Gnostic Eyvind Kang/ Udo Schindler Harald Kimmig Erik Zwang Eriksson
Felix Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards Fundacja Sluchaj FSR
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix
Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.
Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations
Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.
Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic
Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Riley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx, le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.
Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2
Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du (petit) nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement à exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix
Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.
Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations
Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.
Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic
Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Riley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx, le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.
Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2
Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du (petit) nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement à exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.
Inscription à :
Articles (Atom)











