9 juillet 2026

Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards/ Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi/ Sonic Gnostic Eyvind Kang/ Udo Schindler Harald Kimmig Erik Zwang Eriksson

Felix Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards Fundacja Sluchaj FSR
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix

Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.

Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations

Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.

Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic

Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Ryley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx , le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.

Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2

Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement d’exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.