Lucerne Live Marianischer Saal : Urs Leimgruber Bobby Burri Fritz Hauzer Tizia Zimmermann Christy Doran Creative Works Records CD CW1085
https://www.creativeworksrecords.com/shop/lucerne/
Il y a une cinquantaine d’années, un nouveau groupe suisse s’est fait un nom dans l’antre d’ECM au travers de l’étiquette Japo : OM avec quatre long playings et des concerts à la clé. Le saxophoniste Urs Leimgruber, le guitariste Christy Doran, le bassiste Bobby Buri et le batteur Fredy Studer, décédé récemment. Il s’agissait d’une musique jazz à la fois free, expérimentale et frisant le rock avant-gardiste (psychédélique ?). Peu avant la disparition de Studer, OM a effectué un comeback bien venu et apprécié et publié un album (50 https://omintakt.bandcamp.com/album/50). Dans la foulée de cette démarche prévue pour le 50ème anniversaire du groupe, voici un nouvel enregistrement en quintet en compagnie du percussionniste Fritz Hauser, un compagnon régulier de Leimgruber, et de l’accordéoniste Tizia Zimmermann. On entend celle-ci à son avantage dans AIR Volume 3, un récent album de duos avec le saxophoniste. Justement cet album optimal par sa diversité et sa substance rassemblait Urs Leimgruber en duo avec Bobby Burri, Fritz Hauser, Tizia Zimmermann, Christy Doran : Air Vol 3 Creative Works CD CW 1079. https://www.creativeworksrecords.com/shop/air-vol-3/
Depuis l’époque de OM, ces artistes ont effectué tout un parcours en prenant des voies différentes. Outre leurs instruments respectifs, Doran (e-guitar) et Burri sont crédités « devices », c-à-d. effets électroniques et assimilés. Les duos avec Urs et chacun d’eux permettent de trouver une voie médiane fructueuse et créative, des connections sonores et conceptuelles qui rapprochent leurs univers respectifs à un niveau indiscutable de cohérence et d’empathie. Leur expérience d’improvisateurs leur est très utile. Mais un quintet relativement disparate avec deux musiciens qui ajoutent en plus des sonorités électroniques soit une extension instrumentale supplémentaire par rapport à leurs instruments cela commence à faire "rempli" ou trop "chargé" alors que l’accordéoniste a, en plus, toute une gamme de sons tenus avec une multiplication des voix. Il faut donc que le groupe et chacun des improvisateurs en tiennent compte pour éviter un trop plein de sonorités qui risquent de se superposer dans un véritable brouhaha hyper congestionné où l’auditeur et les artistes eux-mêmes soient pris de confusion. C’est tout l’art savant du dosage, de l’écoute mutuelle, d’éviter le remplissage, d’intervenir à bon escient par petites touches. Peut – être cet album ne sera pas considéré par l’un d’entre vous « comme une réussite » ou un chef d’œuvre, plutôt un essai ou une tentative. En ce qui me concerne, j’ai acquis cette expérience d’avoir écouté des centaines de duos réussis et très souvent fantastiques ou excellents. Mais il faut dire que lorsque des musiciens tels qu’Urs Leimgruber joue en duo avec une ou un collègue de talent, ces artistes ont un tel métier et un tel talent qu’ils ne vous décevront pas, voire jamais. Par contre les quintets ou sextets sont des occurrences plus rares dans cet univers improvisé. C’est plus facile et faisable économiquement de tourner en concert lorsqu’on se présente en duo que lorsqu’on essaie d’obtenir un concert pour un quintette et plus. Et comme je viens de le dire, plus on est sur scène plus il y a de chances que le concert soit moins réussi, car il est bien plus difficile d’évoluer en improvisant librement sur un territoire avec un dénominateur esthétique commun avec cinq ou six personnes qui ont chacun des idées et des backgrounds différents et que cela fasse sens.
C’est la raison pour laquelle j’ai toujours la plus profonde estime pour les collègues qui rejettent la facilité pour prendre des risques sur scène alors que les fans respectifs de chacun des artistes risquent d’être moins convaincus que lorsqu’ils se présentent en soliste vedette face à un collègue à la hauteur de leur talent dans un duo bien calibré. (Question : improvisent-ils encore car ils se connaissent par cœur respectivement ?)
Bref, on a droit ici à une magnifique démonstration où chacun des cinq artistes intervient à bon escient, laisse jouer les autres (Urs intervient souvent par intermittence). Le premier morceau débute de manière remarquable : chacun intervient par petites touches avec des caractéristiques sonores bien différentiées en construisant un kaléidoscope d’une grande variété sonore (timbres, textures, dynamiques, sons isolés distingués de ceux des autres… etc), imbrication du silence... Si le « call and response » est un poncif de l’improvisation libre, on dira que la tournante aussi diversifiée d’actions brèves et précises en interaction avec cette gestion collective de la durée est très remarquable surtout lorsqu’elle enchaîne sur un tournoiement aussi efficace sur une durée plus longue et qui fait sens. Ces cinq musiciens peuvent alors ralentir ce mouvement effréné pour suivre/ seconder l’accordéoniste qui imprime un mouvement lent. L’art de la métamorphose et du silence individuel mènent à des phases où on entend que deux artistes, le percussionniste et le contrebassiste. Et chaque aboutissement momentané conduit l’un ou l’autre à s’insérer avec d’autres motifs et idées qui passent brièvement au premier plan. Cette subtile économie – cogestion de l’improvisation collective constamment renouvelée peut déboucher sur des instants plus intenses que le précédent tutti pour évoluer ensuite avec une autre facette où intervient avec une certaine prédominance momentanée celui ou celle qui imprime sa marque avec la complicité d’un ou deux collègues qui l’assistent comme quand Tizia et son accordéon en furie est assistée par les frappes lègéres mais sauvages de Fritz. Et l’instant d’après se révèle très minimaliste et clairsemé, avec l’air qui souffle dans le pavillon d’Urs et les sons isolés de la guitare, ouvrant alors un toute autre univers , hybride celui-là. On est alors dans l’improbable, car Fritz Hauser swingue alors que Christy et Bobby joue exclusivement électronique avec une belle lisibilité. Ah et puis c’est le saxophoniste soprano qui carbure comme peu y parviennent dans des suraigus « organiques » aussi bien maîtrisés ou dans des sonorités « aspirantes » auxquelles ces deux potes se joignent avec un talent « électronique » alternatif stupéfiant. La folie aboutit à la précision délicate sans crier gare. La classe !! Cela va sans dire que la musique est enregistrée de manière supérieure où tous les sons se distinguent avec une magnifique précision. Aussi, au fil des mouvements, ils n’hésitent pas à confronter les contraires opposés comme ce duo passager de l’accordéon éthéré et de la contrebasse littéralement sciée à l’archet. Les interventions lumineuses d’un moment affleurent comme dans une carrière de pierres et de minéraux rares. C’est sans doute un enregistrement en quintet absolument remarquable par sa grande diversité sonore, sa belle cohérence et son sens sublime du collectif que rien ne prédestinait apparemment à un pareil aboutissement esthétique incontestable. Une amie musicienne exigeante impliquée depuis des années dans le cercle proche d’Eddie Prévost / AMM , m’a confié avoir adoré le concert londonien d’OM. Comme quoi les étiquettes et idées toutes faites ne résistent pas à l’évidence du talent et de la musicalité. Surtout à ce niveau. Absolument formidable !
Blowing on the Knots Viv Corringham Gianni Mimmo Rosebud Relevant Records RRR002
https://www.giannimimmo.com/home/record/blowing-on-the-knots
https://www.rosebudrelevant.com/record/blowing-on-the-knots
Toujours bienvenu d’écouter une voix humaine et le souffle d’un saxophone surtout soprano en duo, chose pas gagnée d’avance. La chanteuse Viv Corringham est, me semble-t-il, issue des musiques disons traditionnelles (turques) ou folk, et s’est fait connaître dans la scène improvisée par deux enregistrements en duo avec des guitaristes : Avant Roots avec Mike Cooper (Mash CD1 1993) et Operet avec Peter Cusack aussi au bouzouki (Review Records) dans des répertoires issus des musiques traditionnelles moyen orientales. On l’entendit aussi avec Milo Fine et Lawrence Casserley, dans un domaine musical plus « improvisé » tout en développant des performances en « extérieur » intitulées « soundwalks » ou Shadow-walks. Durant ces Shadow-walks, elle déambule dans l’espace public d’une ville ou d’un quartier tout en expérimentant avec la voix et de nombreuses techniques expressives alternatives en interaction avec l’environnement qui lui inspire et module ses improvisations vocales en fonction d’effets de résonance ou des sons provenant de celui-ci (rumeurs, bruits de la ville, échos, etc… Son CD Walking publié par Innova 2013 a été enregistré à Porto, Minneapolis, Hong-Kong, London, Brooklyn. Aussi, elle a un remarquable port de voix – projection vocale qui coïncide à merveille avec sa capacité à jouer des modes (gammes - échelles musicales) issues des musiques traditionnelles qui sont le point de départ de sa démarche artistique. Sa confrontation avec le saxophoniste soprano Gianni Mimmo est tout à fait singulière. Notre homme est un maître du saxophone soprano et un grand connaisseur de la polymodalité issu de la démarche de Steve Lacy qu’il a projeté dans l’univers de l’improvisation totale (absence de composition et de partition pour s’immerger avec des improvisateurs libres). Les deux artistes tentent un dialogue en cherchant des points de convergences, une écoute oblique et une empathie lyrique qui évite le formalisme musicologique d’une quelconque école ou une adhésion à une esthétique commune restrictive. Donc, Viv Corringham s’exprime ici comme elle le ferait dans ces soundwalks en incorporant des bruitages électroniques ou du multi-tracking avec sa propre voix sur une ou deux autres pistes simultanées. Ses capacités vocales sont remarquables et il y a dans sa démarche une sincérité profonde, une puissance organique, une expression cosmique, pas de minauderie, d'emphase déplacée ou d'effets faciles... rien que du vécu, du taillé d'un seule pièce à la dimension d'une vie aventureuse, généreuse et sensible. Cette femme s'émerveille de tout. Imperturbable, voire flegmatique, Gianni Mimmo dévide ses spirales qui évoluent dans un complexe réseau d’intervalles et d’harmonies croisées ou superposées en soufflant avec une inexorable précision et une élégance unique. On trouve rarement un saxophoniste soprano qui maîtrise le moindre son, sa densité, l'accentuation précise, des inflexions originales, une chorégraphie assumée et une orfèvrerie sonore et musicale aussi savante que superbement lyrique avec ce côté lunaire et irrégulier. Il s’agit donc pour ce duo, d’improvisations en parallèle qui contemplent leurs deux univers singuliers l’un vers l’autre, en magnifiant leurs lyrismes respectifs, sans devoir seulement citer ou évoquer une seule fois des éléments formels de la musique de chacun. Ce n’est pas un art « simple » et évident, croyez-moi, mais cette disposition d’esprit, cette démarche à la fois très réfléchie et spontanée porte ses fruits avec une superbe simplicité naturelle. Je suis enchanté.
P.S. Rien que le contenu de ce mini-disc enregistré par Viv Corringham à Oakland, CA le 18/02/2002 est à lui seul une extraordinaire aventure !
Fred Lonberg Holm João Madeira Bruno Pedroso Carlos Zingaro Convergência do Vôo 4DARecords & Flying Aspidistra 4DRDGT010
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/converg-ncia-do-v-o
Ce n’est pas la première fois que le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, le contrebassiste João Madeira et le violoniste Carlos Zingaro enregistre ensemble pour le label 4DARecords dont Madeira est le responsable. Il y eut Na Parede en quartet avec le guitariste Florian Stoffner et Enleio avec le souffleur José Parrinha avec qui Madeira joue en trio avec le batteur Bruno Pedroso, un batteur de jazz réputé au Portugal (Puma Ground Zero of the Hunt) . Pour ce troisième opus des cordistes (Lonberg-Holm, Madeira et Zingaro), ceux-ci ont invité Bruno Pedroso. Ça parait peut – être systématique ou éventuellement redondant avec les innombrables albums de cordes+ de Creative Sources, le label d’Ernesto Rodrigues, mais cette formule violon - violoncelle - contrebasse se renouvelle avantageusement en compagnie d’un autre invité, fut-il guitariste, saxophoniste ou batteur. on entend de suite que le batteur Bruno Pedroso est un solide intsrumentiste et une valeur très sûre de la scène jazz portugaise qui de temps à autres joue volontiers avec des musiciens free comme João Madeira. Pas vraiment le profil esthétique des percussionnistes improvisateurs libres puristes comme les légendaires Lovens, Turner, Oxley etc... mais son drumming est énergisé à souhait, plein d'allant, de fouaillements de peaux, de frappes asymétriques, et de bon sens collectif. Au niveau des cordes, le chassé croisé accidenté du violoncelliste et du contrebassiste, leurs frottements endiablés bourré d'harmoniques criantes, de spirales forcenées, de col legno furieux qui font claquer la touche, le violoniste crissant et ondulant les stries. De temps à autres, la tension baisse car il faut finir. Mais, l'agitation perturbante et interactive entraîne chaque acteur, le batteur trouvant un style chaotico-cataclysmique ; les cordistes font songer à une lutte de catch jusqu'à ce qu'ils trouvent un point de départ de dialogue équilibré, mais toujours avec cette pression constante. On adore le côté abrasif de Fred Lonberg-Holm, sa capacité à faire hurler la corde sous son archet sur-puissant, la rondeur et l'à propos bondissant de João Madeira et leurs embardées implacables... les frappes agressives de Bruno Pedroso et ses baguettes et leur danse de Saint-Guy frénétique sur les rims des caisses. Et comment notre Zingaro national s'adapte à la folie ambiante avec une belle furia et autant de musicalité dans les arcanes de son phrasé zingarien. Si les ensembles de cordistes (violons, cellos, basses) portugais chez Creative Sources (où on retrouve les mêmes) donnent dans le contemporain soigné avec cette qualité sonore subtil, diaphane .... ici , on est en plain "free" free-jazz allumé, exalté, emporté voire furieusement expressionniste et c'est tant mieux , car c'est réussi. Et quand ce mouvement énergétique s'arrête, il laisse la place à un vent de désolation aux harmoniques lacérées, criantes, grondantes, crissements rageurs, comme si les boyaux criaient à mort et du vrai bruitisme. Et puis quand le batteur s'acharne sur les cymbales, crotales et tam-tams dans la folie ambiante, c'est une véritable sauvangerie (5. Flutua). Il faut savoir varier les plaisirs.
In the Absence of Gods Anna Piosik 4DA Records 4DRCD021
https://4darecord.bandcamp.com/album/in-the-absence-of-gods
Solo de trompette agrémenté de field recordings et enregistrée à pleins poumons, erraillée et claironnante. Anna Piosik est une artiste improvisatrice d’origine polonaise établie au Portugal. Un souffle enflammé et rustique, et qui ne manque pas de charme et d’assurance. Elle est membre du collectif féminin Lantana en compagnie d’Helena Espivall, Maria do Mar, Maria Radich, Carla Santana et Joanna Guerra dont l’enregistrement Elemental a été publié par Cipsela https://cipsela.bandcamp.com/album/elemental . Ce n’est pas le premier album de solo de trompette (après Bill Dixon, Lester Bowie, Leo Smith, Hugh Ragin, Axel Dörner, Frantz Hauzinger, Peter Evans…) et sans doute pas le plus brillant. Mais, c’est quand même irrésistible comme l’était en son temps la sonorité cuivrée et l’énergie de Don Ayler qui a illuminé le groupe de son frère Albert vers 1965-67. Le charme et la singularité sonore, ses approximations volontaires accentuées dans la gamme qui amplifie ce son cuivré avec un véritable culot. Les enregistrements de terrain (cigales, oiseaux, échos lointains) en situent la topographie imaginaire dans un espace de plein air, même si les crédits indiquent un leu d’enregistrement à Memória, probablement dans le quartier lisboète d’Ajuda près de l’Église de la Mémoire ou Igreja de Memória situé au bas du Jardin Botanique. Très plaisant, émouvant même, Anna Piosik questionne les intervalles dissonnants et étirés/décalés, gauchissant son discours pour plus d'expressivité, d'énergie physique, Encore un des innombrables témoignages de l’activité « musique improvisée » vivace au Portugal, si on considère le nombre exponentiel de musiciennes / musiciens improvisateurs actifs et des initiatives de ce genre dans ce pays de taille moyenne. J’ai vraiment bien apprécié.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com
10 avril 2026
7 avril 2026
Clément Dechambre & Pierre Gérard/ Pascal Marzan Annemarie Roelofs/ 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe/ Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues
Conception Volatile Clément Dechambre & Pierre Gérard scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/conception-volatile
Excellent duo flûte (Clément Dechambre) et violoncelle (Pierre Gérard) provenant de la région liégeoise, Liège ayant été durant de nombreux siècles une Principauté indépendante, d’où un esprit singulier dit « principautaire », indépendant, voire révolutionnaire. Ne nous étonnons pas que le « jazz belge » historique est en bonne partie liégeois et que dans toute la Wallonie « francophone », c’est bien à Liège que les musiques improvisées radicales sont le mieux implantées. Le violoncelliste Pierre Gérard est aujourd’hui un artiste reconnu tant dans l’univers de l’improvisation libre que dans celui, contigu, de la composition alternative un brin « conceptuelle ». Il suffit de consulter sa discographie pour s’en rendre compte : on peut l’entendre aux côtés de Rhodri Davies, Thomas Rochard, Bruno Duplant, Emil Karlsen, etc.. https://www.pierregerard.eu/discography.htm
Alors, rien de plus encourageant pour le Sud du Pays, de pouvoir écouter une belle collaboration avec un autre concitoyen, Clément Dechambre, un flûtiste vraiment aventureux. Le titre de l’album indique clairement en très résumé le processus de l’improvisation collective. Le mot conception se réfère à la démarche de l’artiste, les idées et l’esthétique qui la motive intérieurement et qui prédestine ce qu’il va jouer improviser avec un/une ou des autre(s). Cette démarche est le fruit conjoint de la sensibilité, du savoir faire et de l’expérience, mémoire physique des gestes du /de la musicien-ne et de la rencontre avec l’autre qui improvise concurremment et spontanément. Et cette rencontre se révèle être plus ou moins volatile, ou dirons-nous, imprévisible. C’est bien le sentiment que nous donne cette belle communion musicale impromptue de ces deux artistes. On essaie, on propose, on réagit, on est constamment sur le qui-vive, en suspension dans un effort d’écoute et une volonté d’à propos dont la cohérence est élastique. On entend ici de multiples possibles dans le champ du sonore que permettent les élucubrations dites « de techniques avancées » ou exploratoires obtenues physiquement avec une flûte par des configurations de souffle non-conformiste et toute les sensibilités mouvantes du frottement d’un archet sur les cordes du violoncelle. Les deux musiciens expriment leurs émotions, créent des fragments de dialogues fugaces qui s’écartent ou se répondent. Ou choisissent d’évoluer en parallèles subtilement contrastés. Il en résulte de belles histoires introspectives. L’aspect technique plus ardu survient en fonction d’un besoin occurrent dans le vif de l’action ou avant que la tension s’apaise vers une vibration tenue proche du silence. La fragilité de l’indicible.
Ces différents états d’âme donnent naissance à une belle œuvre spontanée distillée en quatre morceaux de longueur moyenne entre les cinq et onze minutes, une belle substance cohérente.
Berlin London Pascal Marzan Annemarie Roelofs scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/berlin-london
Sept morceaux d’improvisations enregistrés à Berlin et à Londres, deux centres névralgiques du free européen à la sauce improvisée « libre ». Un duo trombone – guitare est déjà chose peu commune dans l’évolution discographique et scénique de l’improvisation radicale depuis plus … d’un demi-siècle. Il y eut le duo de Radu Malfatti et Stefan Wittwer publié à deux reprises par FMP-SAJ. Derek Bailey a écrit et disait à qui voulait l’entendre que Paul Rutherford incarnait l’improvisateur en « solo » absolu par excellence, mais il n’a jamais enregistré en duo avec ce tromboniste séminal après avoir cessé sa participation dans leur trio Iskra 1903 (avec Barry Guy). Günter Christmann aurait pu enregistrer un duo avec son grand ami John Russell, ou le même Derek avec George Lewis (NB j’ai assisté à deux de leurs duos en concerts). Il y eut aussi Sonny Sharrock et Peter Brötzmann... aux sax... (!!) sur un CD et un LP. Et c’est tout ! Donc, à mon humble avis, ces duos Berlinois et Londonien font office de première mondiale avec ces deux improvisateurs d’envergure européenne. Que pensez-vous, il n’y a pas de guitariste égal à Pascal Marzan dans la spécialité qu’il s’est choisie : la microtonalité. Soit une guitare espagnole à dix cordes (modèle Narciso Yepes) accordée en TIERS DE TON d’une corde à l’autre. Donc, comme chaque frette marque la césure entre chaque demi-ton tempéré dans l’octave, Pascal a tout le loisir de jouer en sixième de ton tout comme en tiers de ton ou avec les douze intervalles précis de la gamme tempérée. Si vous ne comprenez pas bien de quoi il s’agit et que par ailleurs vous collectionnez une tonne de CD’s au point que vous avez un problème d’étagères, c’est qu’il y a des choses qui vous échappent (moi aussi). En plus, Pascal a une main droite inexorable, absolument fantastique, capable de nuances hyper subtiles ou de cascades millimétrées… même avec le revers des ongles (percussions)… qui font de lui un virtuose question articulation comparable à d’autres instrumentistes comme Barry Guy, Carlos Zingaro, George Lewis et quelques saxophonistes ébouriffants de haut vol (dont je tais les noms par discrétion). Mais rassurez – vous, il n’en jette pas trop, car pour Pascal c’est le sens profond de la musique jouée dans l’instant qui compte. Et puis ce serait inconvenant quand un guitariste joue face à une tromboniste, Annemarie Roelofs, une véritable pionnière de l’improvisation aux côtés de ses amies Maggie Nicols, Lindsay Cooper, ou de son copain Paul Lovens. Une excellente tromboniste qui cultive les voicings, les trucs à la Mangelsdorff et toutes ces subtilités sonores vocalisées, glissées, bruitées, fantômes, aériennes, terriennes ou éthérées. Mme Roelofs a plus d’un tour dans son sac et un sens merveilleux de la dynamique. Rappelez vous qu’un ou une tromboniste ne fait pas que souffler dans l’embouchure du trombone et agiter la coulisse, ELLE CHANTE à travers le « trou » au milieu de ses lèvres pincées !! Oui, et si vous l’ignoriez jusqu’à présent tout en étant un inconditionnel au long cours de la musique improvisée, c’est que… c’est plus compliqué que de sucer un bec de saxophone en singeant « l’énergie ». Et si le trombone est un instrument qui permet nombre de dérapages sonores, son contrôle vocal dans ces exercices acrobatiques débridés, n’est vraiment pas une gageure. Bref, ces six improvisations captées au Studio Boerne d’Alex Frangenheim à Berlin et le petit quart d’heure at home chez Susanna Ferrar à Londres (une complice de longue date d’Anne-Marie) sont réellement une œuvre unique qui aurait mérité une publication physique dans un label à audience internationale.
The Forward Process 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe Dropa Disc CD
https://dropadisc.bandcamp.com/album/the-forward-process
Ces trois artistes sont nées en 1984 mais le nom de ce trio atypique se réfère à l’œuvre prémonitoire d’Orwell et ce récit de fiction sociétal nous vient sûrement à l’esprit depuis que des conflits majeurs nous donnent aujourd’hui la chair de poule et que la répression s’abat impitoyablement contre ceux qui veulent s’opposer résolument face à ces volontés implacablement mortifères. Mariam Rezaei est une platiniste incisive et dérapante à souhait , Sakina Abdou nous fait entendre sa voix aux saxophones ténor et baryton à la fois attentive, suave, chaleureuse, voire urgente. Kobe Van Cauwenberge manie les guitares acoustiques et électriques en compressant et contorsionnant les fréquences avec autant d’élégance dans les passages retenus que de furia électrogène hérissée dans les moments fusionnels ou explosifs. Il faut noter la consistance de son jeu free à la six cordes acoustique. Usage de boucles en tuilages mouvants, actions aux platines qui évoquent un drumming free lorsque la six cordes acoustique navigue entre les gammes avec des sursauts anguleux. Vouloir mettre une étiquette sur cette manière d’improviser collectivement est un peu vain, car les occurrences sonores et les ambiances successives de ces 6 improvisations kaléidoscopiques offrent d’autres dimensions et perspectives à leurs échappées qui totalisent la demi-heure. Cela semble être préparé et conçu en studio plutôt qu’une enfilade d’improvisations captée sur une scène en moins de temps qu’il faut pour le jouer. Mais chaque pièce s’affirme comme le fruit d’un instant partagé et on passe à autre chose à chaque morceau sans pour autant que 1984 n'ait une démarche éclectique. Une véritable cohérence se détache au travers de la diversité contrastée de chacun des morceaux enregistrés ici. Post – rock, noise abrasif, comptine faussement naïve, éclaircies acoustiques ou frictions électriques saturées, effets électroniques, nous avons là un melting pot multidirectionnel, des éclairs rugueux ou des hésitations zig-zaguantes etc…
Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Solitude Creative Sources
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/solitude
Trio violon, alto, violoncelle remarquablement contemporain, musique de chambre pour cordes idéale, moments de grâce et de communion sonore et musicale intense en mutations constantes et instantanées. Pour l’occasion, les trois musiciens Gerhard Uebele (violon), Ernesto Rodrigues (alto) et Guilherme Rodrigues (violoncelle et le fils du précédent) ont ajouté l’usage de leurs propres voix pour ce concert au Maeng Museum à Berlin. Je me répète à dire qu’un artiste comme Ernesto Rodrigues mérite amplement d’être programmé bien plus qu’il ne l’est actuellement. Sa discographie qu’il partage souvent avec son fils Guilherme, lui-même un artiste de premier ordre, et un grand nombre d’excellents artistes tant portugais qu’internationaux, est devenue exponentielle parmi le catalogue de son propre label Creative Sources, une étiquette qui rassemble quasiment 900 CD’s produits depuis l’an 2000. Il suffit de parcourir au hasard les centaines d’enregistrements qu’il a suscité ou auxquels il participe pour réaliser qu’Ernesto et Guilherme sont devenus au fil des ans des artistes incontournables qu’ils se produisent avec des « notoriétés » aussi diverses que Gunther Sommer, Alex von Schlippenbach, Carlos Zingaro, Frank Gratkowski, Floros Floridis, Axel Dörner, Fred Lonberg-Holm, Erhard Hirt etc… qu’avec leurs camarades portugais et internationaux parmi lesquels on peut noter un nombre considérable d’artistes très peu connus comme ce violoniste Gerhard Uebele. Aussi, Ernesto Rodrigues a fédéré un nombre exponentiel d’improvisatrices / improvisateurs portugais dans une véritable galaxie de groupes du trio au grand orchestre en passant par des moyennes formations permanentes, tout en travaillant avec son fils Guilherme dès le début de son adolescence. Gerhard Uebele a déjà travaillé et enregistré avec les Rodrigues depuis de nombreuses années. C'est un excellent violoniste. À trois, ils forment un superbe trio de cordes animé par une empathie remarquable et une entente qui magnifie cette intimité sonore spécifique qui est au centre du travail musical entre instrumentistes de la famille des violons.
Douze courtes improvisations truffées de glissandi, de croisements de sonorités tissées avec une grande précision comme il se doit dans la musique contemporaine, mais avec un goût ludique et des surprises élégantes dans une belle variété de formes. Étonnamment, leurs voix parlées se mêlent aux mouvements des cordes dans certains morceaux. La conjonction du traitement expressif du jeu à l'archet frotté de chacun des trois comparses crée de magnifiques interférences sonores, des dissonnances rafinées, une irisation mouvante des timbres, un chatoiement irréel de couleurs, de clair - obscurs, d'harmonies étirées et célestes. À chaque morceau, l'inspiration se renouvelle fruit de l'écoute mutuelle ou d'actions imprévisibles col legno, grincements au fil du rasoir ou mouvements lents qui tournoient vers un crépuscule imaginaire. On n'hésite pas à se métamorphoser toutes les dix secondes entre coups d'archet rageurs, de contorsions soniques ou effets languissants ou miroitements tuilés, compressions de fréquences qui évoquent des miaulements stylisés et suraigus délicats et volatiles. Agrégats de sonorités écartelées, glissandi lents, apparent minimalisme riche en fréquences, harmoniques, sifflements, vibrations boisées, crissements, frottements frénétiques, murmures scintillants, ondulations torsadées... Ou vives interactions percussives qui se résolvent en élans lents et élégiaques ou d'acides frictions presqu'immobiles. L'auditeur percevra toute la gamme des émotions issues du travail effréné et sinueux des cordes dans un éventail infini d'expressions multiples, convergentes ou centrifuges... Les trios ou quartets d'improvisations contemporaines à cordes ne sont pas légion et celui-ci tient son rang parmi les plus remarquables de cett scène internationale (String Trio de Kimmig- Zimmerlin - Studer, Stellari Quartet de Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards ou ce rare Quatuor D'Occasion canadien de Malcolm Goldstein, Josh Zubot, Jean René et Émilie Girard-Charest). À découvrir absolument.
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/conception-volatile
Excellent duo flûte (Clément Dechambre) et violoncelle (Pierre Gérard) provenant de la région liégeoise, Liège ayant été durant de nombreux siècles une Principauté indépendante, d’où un esprit singulier dit « principautaire », indépendant, voire révolutionnaire. Ne nous étonnons pas que le « jazz belge » historique est en bonne partie liégeois et que dans toute la Wallonie « francophone », c’est bien à Liège que les musiques improvisées radicales sont le mieux implantées. Le violoncelliste Pierre Gérard est aujourd’hui un artiste reconnu tant dans l’univers de l’improvisation libre que dans celui, contigu, de la composition alternative un brin « conceptuelle ». Il suffit de consulter sa discographie pour s’en rendre compte : on peut l’entendre aux côtés de Rhodri Davies, Thomas Rochard, Bruno Duplant, Emil Karlsen, etc.. https://www.pierregerard.eu/discography.htm
Alors, rien de plus encourageant pour le Sud du Pays, de pouvoir écouter une belle collaboration avec un autre concitoyen, Clément Dechambre, un flûtiste vraiment aventureux. Le titre de l’album indique clairement en très résumé le processus de l’improvisation collective. Le mot conception se réfère à la démarche de l’artiste, les idées et l’esthétique qui la motive intérieurement et qui prédestine ce qu’il va jouer improviser avec un/une ou des autre(s). Cette démarche est le fruit conjoint de la sensibilité, du savoir faire et de l’expérience, mémoire physique des gestes du /de la musicien-ne et de la rencontre avec l’autre qui improvise concurremment et spontanément. Et cette rencontre se révèle être plus ou moins volatile, ou dirons-nous, imprévisible. C’est bien le sentiment que nous donne cette belle communion musicale impromptue de ces deux artistes. On essaie, on propose, on réagit, on est constamment sur le qui-vive, en suspension dans un effort d’écoute et une volonté d’à propos dont la cohérence est élastique. On entend ici de multiples possibles dans le champ du sonore que permettent les élucubrations dites « de techniques avancées » ou exploratoires obtenues physiquement avec une flûte par des configurations de souffle non-conformiste et toute les sensibilités mouvantes du frottement d’un archet sur les cordes du violoncelle. Les deux musiciens expriment leurs émotions, créent des fragments de dialogues fugaces qui s’écartent ou se répondent. Ou choisissent d’évoluer en parallèles subtilement contrastés. Il en résulte de belles histoires introspectives. L’aspect technique plus ardu survient en fonction d’un besoin occurrent dans le vif de l’action ou avant que la tension s’apaise vers une vibration tenue proche du silence. La fragilité de l’indicible.
Ces différents états d’âme donnent naissance à une belle œuvre spontanée distillée en quatre morceaux de longueur moyenne entre les cinq et onze minutes, une belle substance cohérente.
Berlin London Pascal Marzan Annemarie Roelofs scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/berlin-london
Sept morceaux d’improvisations enregistrés à Berlin et à Londres, deux centres névralgiques du free européen à la sauce improvisée « libre ». Un duo trombone – guitare est déjà chose peu commune dans l’évolution discographique et scénique de l’improvisation radicale depuis plus … d’un demi-siècle. Il y eut le duo de Radu Malfatti et Stefan Wittwer publié à deux reprises par FMP-SAJ. Derek Bailey a écrit et disait à qui voulait l’entendre que Paul Rutherford incarnait l’improvisateur en « solo » absolu par excellence, mais il n’a jamais enregistré en duo avec ce tromboniste séminal après avoir cessé sa participation dans leur trio Iskra 1903 (avec Barry Guy). Günter Christmann aurait pu enregistrer un duo avec son grand ami John Russell, ou le même Derek avec George Lewis (NB j’ai assisté à deux de leurs duos en concerts). Il y eut aussi Sonny Sharrock et Peter Brötzmann... aux sax... (!!) sur un CD et un LP. Et c’est tout ! Donc, à mon humble avis, ces duos Berlinois et Londonien font office de première mondiale avec ces deux improvisateurs d’envergure européenne. Que pensez-vous, il n’y a pas de guitariste égal à Pascal Marzan dans la spécialité qu’il s’est choisie : la microtonalité. Soit une guitare espagnole à dix cordes (modèle Narciso Yepes) accordée en TIERS DE TON d’une corde à l’autre. Donc, comme chaque frette marque la césure entre chaque demi-ton tempéré dans l’octave, Pascal a tout le loisir de jouer en sixième de ton tout comme en tiers de ton ou avec les douze intervalles précis de la gamme tempérée. Si vous ne comprenez pas bien de quoi il s’agit et que par ailleurs vous collectionnez une tonne de CD’s au point que vous avez un problème d’étagères, c’est qu’il y a des choses qui vous échappent (moi aussi). En plus, Pascal a une main droite inexorable, absolument fantastique, capable de nuances hyper subtiles ou de cascades millimétrées… même avec le revers des ongles (percussions)… qui font de lui un virtuose question articulation comparable à d’autres instrumentistes comme Barry Guy, Carlos Zingaro, George Lewis et quelques saxophonistes ébouriffants de haut vol (dont je tais les noms par discrétion). Mais rassurez – vous, il n’en jette pas trop, car pour Pascal c’est le sens profond de la musique jouée dans l’instant qui compte. Et puis ce serait inconvenant quand un guitariste joue face à une tromboniste, Annemarie Roelofs, une véritable pionnière de l’improvisation aux côtés de ses amies Maggie Nicols, Lindsay Cooper, ou de son copain Paul Lovens. Une excellente tromboniste qui cultive les voicings, les trucs à la Mangelsdorff et toutes ces subtilités sonores vocalisées, glissées, bruitées, fantômes, aériennes, terriennes ou éthérées. Mme Roelofs a plus d’un tour dans son sac et un sens merveilleux de la dynamique. Rappelez vous qu’un ou une tromboniste ne fait pas que souffler dans l’embouchure du trombone et agiter la coulisse, ELLE CHANTE à travers le « trou » au milieu de ses lèvres pincées !! Oui, et si vous l’ignoriez jusqu’à présent tout en étant un inconditionnel au long cours de la musique improvisée, c’est que… c’est plus compliqué que de sucer un bec de saxophone en singeant « l’énergie ». Et si le trombone est un instrument qui permet nombre de dérapages sonores, son contrôle vocal dans ces exercices acrobatiques débridés, n’est vraiment pas une gageure. Bref, ces six improvisations captées au Studio Boerne d’Alex Frangenheim à Berlin et le petit quart d’heure at home chez Susanna Ferrar à Londres (une complice de longue date d’Anne-Marie) sont réellement une œuvre unique qui aurait mérité une publication physique dans un label à audience internationale.
The Forward Process 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe Dropa Disc CD
https://dropadisc.bandcamp.com/album/the-forward-process
Ces trois artistes sont nées en 1984 mais le nom de ce trio atypique se réfère à l’œuvre prémonitoire d’Orwell et ce récit de fiction sociétal nous vient sûrement à l’esprit depuis que des conflits majeurs nous donnent aujourd’hui la chair de poule et que la répression s’abat impitoyablement contre ceux qui veulent s’opposer résolument face à ces volontés implacablement mortifères. Mariam Rezaei est une platiniste incisive et dérapante à souhait , Sakina Abdou nous fait entendre sa voix aux saxophones ténor et baryton à la fois attentive, suave, chaleureuse, voire urgente. Kobe Van Cauwenberge manie les guitares acoustiques et électriques en compressant et contorsionnant les fréquences avec autant d’élégance dans les passages retenus que de furia électrogène hérissée dans les moments fusionnels ou explosifs. Il faut noter la consistance de son jeu free à la six cordes acoustique. Usage de boucles en tuilages mouvants, actions aux platines qui évoquent un drumming free lorsque la six cordes acoustique navigue entre les gammes avec des sursauts anguleux. Vouloir mettre une étiquette sur cette manière d’improviser collectivement est un peu vain, car les occurrences sonores et les ambiances successives de ces 6 improvisations kaléidoscopiques offrent d’autres dimensions et perspectives à leurs échappées qui totalisent la demi-heure. Cela semble être préparé et conçu en studio plutôt qu’une enfilade d’improvisations captée sur une scène en moins de temps qu’il faut pour le jouer. Mais chaque pièce s’affirme comme le fruit d’un instant partagé et on passe à autre chose à chaque morceau sans pour autant que 1984 n'ait une démarche éclectique. Une véritable cohérence se détache au travers de la diversité contrastée de chacun des morceaux enregistrés ici. Post – rock, noise abrasif, comptine faussement naïve, éclaircies acoustiques ou frictions électriques saturées, effets électroniques, nous avons là un melting pot multidirectionnel, des éclairs rugueux ou des hésitations zig-zaguantes etc…
Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Solitude Creative Sources
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/solitude
Trio violon, alto, violoncelle remarquablement contemporain, musique de chambre pour cordes idéale, moments de grâce et de communion sonore et musicale intense en mutations constantes et instantanées. Pour l’occasion, les trois musiciens Gerhard Uebele (violon), Ernesto Rodrigues (alto) et Guilherme Rodrigues (violoncelle et le fils du précédent) ont ajouté l’usage de leurs propres voix pour ce concert au Maeng Museum à Berlin. Je me répète à dire qu’un artiste comme Ernesto Rodrigues mérite amplement d’être programmé bien plus qu’il ne l’est actuellement. Sa discographie qu’il partage souvent avec son fils Guilherme, lui-même un artiste de premier ordre, et un grand nombre d’excellents artistes tant portugais qu’internationaux, est devenue exponentielle parmi le catalogue de son propre label Creative Sources, une étiquette qui rassemble quasiment 900 CD’s produits depuis l’an 2000. Il suffit de parcourir au hasard les centaines d’enregistrements qu’il a suscité ou auxquels il participe pour réaliser qu’Ernesto et Guilherme sont devenus au fil des ans des artistes incontournables qu’ils se produisent avec des « notoriétés » aussi diverses que Gunther Sommer, Alex von Schlippenbach, Carlos Zingaro, Frank Gratkowski, Floros Floridis, Axel Dörner, Fred Lonberg-Holm, Erhard Hirt etc… qu’avec leurs camarades portugais et internationaux parmi lesquels on peut noter un nombre considérable d’artistes très peu connus comme ce violoniste Gerhard Uebele. Aussi, Ernesto Rodrigues a fédéré un nombre exponentiel d’improvisatrices / improvisateurs portugais dans une véritable galaxie de groupes du trio au grand orchestre en passant par des moyennes formations permanentes, tout en travaillant avec son fils Guilherme dès le début de son adolescence. Gerhard Uebele a déjà travaillé et enregistré avec les Rodrigues depuis de nombreuses années. C'est un excellent violoniste. À trois, ils forment un superbe trio de cordes animé par une empathie remarquable et une entente qui magnifie cette intimité sonore spécifique qui est au centre du travail musical entre instrumentistes de la famille des violons.
Douze courtes improvisations truffées de glissandi, de croisements de sonorités tissées avec une grande précision comme il se doit dans la musique contemporaine, mais avec un goût ludique et des surprises élégantes dans une belle variété de formes. Étonnamment, leurs voix parlées se mêlent aux mouvements des cordes dans certains morceaux. La conjonction du traitement expressif du jeu à l'archet frotté de chacun des trois comparses crée de magnifiques interférences sonores, des dissonnances rafinées, une irisation mouvante des timbres, un chatoiement irréel de couleurs, de clair - obscurs, d'harmonies étirées et célestes. À chaque morceau, l'inspiration se renouvelle fruit de l'écoute mutuelle ou d'actions imprévisibles col legno, grincements au fil du rasoir ou mouvements lents qui tournoient vers un crépuscule imaginaire. On n'hésite pas à se métamorphoser toutes les dix secondes entre coups d'archet rageurs, de contorsions soniques ou effets languissants ou miroitements tuilés, compressions de fréquences qui évoquent des miaulements stylisés et suraigus délicats et volatiles. Agrégats de sonorités écartelées, glissandi lents, apparent minimalisme riche en fréquences, harmoniques, sifflements, vibrations boisées, crissements, frottements frénétiques, murmures scintillants, ondulations torsadées... Ou vives interactions percussives qui se résolvent en élans lents et élégiaques ou d'acides frictions presqu'immobiles. L'auditeur percevra toute la gamme des émotions issues du travail effréné et sinueux des cordes dans un éventail infini d'expressions multiples, convergentes ou centrifuges... Les trios ou quartets d'improvisations contemporaines à cordes ne sont pas légion et celui-ci tient son rang parmi les plus remarquables de cett scène internationale (String Trio de Kimmig- Zimmerlin - Studer, Stellari Quartet de Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards ou ce rare Quatuor D'Occasion canadien de Malcolm Goldstein, Josh Zubot, Jean René et Émilie Girard-Charest). À découvrir absolument.
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