Conception Volatile Clément Dechambre & Pierre Gérard scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/conception-volatile
Excellent duo flûte (Clément Dechambre) et violoncelle (Pierre Gérard) provenant de la région liégeoise, Liège ayant été durant de nombreux siècles une Principauté indépendante, d’où un esprit singulier dit « principautaire », indépendant, voire révolutionnaire. Ne nous étonnons pas que le « jazz belge » historique est en bonne partie liégeois et que dans toute la Wallonie « francophone », c’est bien à Liège que les musiques improvisées radicales sont le mieux implantées. Le violoncelliste Pierre Gérard est aujourd’hui un artiste reconnu tant dans l’univers de l’improvisation libre que dans celui, contigu, de la composition alternative un brin « conceptuelle ». Il suffit de consulter sa discographie pour s’en rendre compte : on peut l’entendre aux côtés de Rhodri Davies, Thomas Rochard, Bruno Duplant, Emil Karlsen, etc.. https://www.pierregerard.eu/discography.htm
Alors, rien de plus encourageant pour le Sud du Pays, de pouvoir écouter une belle collaboration avec un autre concitoyen, Clément Dechambre, un flûtiste vraiment aventureux. Le titre de l’album indique clairement en très résumé le processus de l’improvisation collective. Le mot conception se réfère à la démarche de l’artiste, les idées et l’esthétique qui la motive intérieurement et qui prédestine ce qu’il va jouer improviser avec un/une ou des autre(s). Cette démarche est le fruit conjoint de la sensibilité, du savoir faire et de l’expérience, mémoire physique des gestes du /de la musicien-ne et de la rencontre avec l’autre qui improvise concurremment et spontanément. Et cette rencontre se révèle être plus ou moins volatile, ou dirons-nous, imprévisible. C’est bien le sentiment que nous donne cette belle communion musicale impromptue de ces deux artistes. On essaie, on propose, on réagit, on est constamment sur le qui-vive, en suspension dans un effort d’écoute et une volonté d’à propos dont la cohérence est élastique. On entend ici de multiples possibles dans le champ du sonore que permettent les élucubrations dites « de techniques avancées » ou exploratoires obtenues physiquement avec une flûte par des configurations de souffle non-conformiste et toute les sensibilités mouvantes du frottement d’un archet sur les cordes du violoncelle. Les deux musiciens expriment leurs émotions, créent des fragments de dialogues fugaces qui s’écartent ou se répondent. Ou choisissent d’évoluer en parallèles subtilement contrastés. Il en résulte de belles histoires introspectives. L’aspect technique plus ardu survient en fonction d’un besoin occurrent dans le vif de l’action ou avant que la tension s’apaise vers une vibration tenue proche du silence. La fragilité de l’indicible.
Ces différents états d’âme donnent naissance à une belle œuvre spontanée distillée en quatre morceaux de longueur moyenne entre les cinq et onze minutes, une belle substance cohérente.
Berlin London Pascal Marzan Annemarie Roelofs scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/berlin-london
Sept morceaux d’improvisations enregistrées à Berlin et à Londres, deux centres névralgiques du free européen à la sauce improvisée « libre ». Un duo trombone – guitare est déjà chose peu commune dans l’évolution discographique et scénique de l’improvisation radicale depuis plus … d’un demi-siècle. Il y eut le duo de Radu Malfatti et Stefan Wittwer publié à deux reprises par FMP-SAJ. Derek Bailey a écrit et disait à qui voulait l’entendre que Paul Rutherford incarnait l’improvisateur en « solo » absolu par excellence, mais il n’a jamais enregistré en duo avec ce tromboniste séminal après avoir cessé sa participation dans leur trio Iskra 1903 (avec Barry Guy). Günter Christmann aurait pu enregistrer un duo avec son grand ami John Russell, ou le même Derek avec George Lewis (NB j’ai assisté à deux de leurs duos en concerts). Il y eut aussi Sonny Sharrock et Peter Brötzmann... aux sax (!!) sur un CD et un LP. Et c’est tout ! Donc, à mon humble avis, ces duos Berlinois et Londonien font office de première mondiale avec ces deux improvisateurs d’envergure européenne. Que pensez-vous, il n’y a pas de guitariste égal à Pascal Marzan dans la spécialité qu’il s’est choisie : la microtonalité. Soit une guitare espagnole à dix cordes (modèle Narciso Yepes) accordée en TIERS DE TON d’une corde à l’autre. Donc, comme chaque frette marque la césure entre chaque demi-ton tempéré dans l’octave, Pascal a tout le loisir de jouer en sixième de ton tout comme en tiers de ton ou avec les douze intervalles précis de la gamme tempérée. Si vous ne comprenez pas bien de quoi il s’agit et que par ailleurs vous collectionnez une tonne de CD’s au point que vous avez un problème d’étagères, c’est qu’il y a des choses qui vous échappent (moi aussi). En plus, Pascal a une main droite inexorable, absolument fantastique, capable de nuances hyper subtiles ou de cascades millimétrées… même avec le revers des ongles (percussions)… qui font de lui un virtuose question articulation comparable à d’autres instrumentistes comme Barry Guy, Carlos Zingaro, George Lewis et quelques saxophonistes ébouriffants de haut vol (dont je tais les noms par discrétion). Mais rassurez – vous il n’en jette pas trop, car pour Pascal c’est le sens profond de la musique jouée dans l’instant qui compte. Et puis ce serait inconvenant quand un guitariste joue face à une tromboniste, Annemarie Roelofs, une véritable pionnière de l’improvisation aux côtés de ses amies Maggie Nicols, Lindsay Cooper, ou de son copain Paul Lovens. Une excellente tromboniste qui cultive les voicings, les trucs à la Mangelsdorff et toutes ces subtilités sonores vocalisées, glissées, bruitées, fantômes, aériennes, terriennes ou éthérées. Mme Roelofs a plus d’un tour dans son sac. Rappelez vous qu’un ou une tromboniste ne fait pas que souffler dans l’embouchure du trombone et agiter la coulisse, ELLE CHANTE à travers le « trou » au milieu de ses lèvres pincées !! Oui, et si vous l’ignoriez jusqu’à présent tout en étant un inconditionnel au long cours de la musique improvisée, c’est que… c’est plus compliqué que de sucer un bec de saxophone en singeant « l’énergie ». Et si le trombone est un instrument qui permet nombre de dérapages sonores, son contrôle vocal dans ces exercices acrobatiques débridés, n’est vraiment pas une gageure. Bref, ces six improvisations captées au Studio Boerne d’Alex Frangenheim à Berlin et le petit quart d’heure at home chez Susanna Ferrar à Londres (une complice de longue date d’Anne-Marie) sont réellement une œuvre unique qui aurait mérité une publication physique dans un label à audience internationale.
The Forward Process 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe Dropa Disc
https://dropadisc.bandcamp.com/album/the-forward-process
Ces trois artistes sont nés en 1984 mais le nom de ce trio atypique se réfère à l’œuvre prémonitoire d’Orwell et ce récit de fiction sociétal nous vient sûrement à l’esprit depuis que des conflits majeurs nous donnent aujourd’hui la chair de poule et que la répression s’abat impitoyablement contre ceux qui veulent s’opposer résolument face à ces volontés implacablement mortifères. Mariam Rezaei est une platiniste incisive et dérapante à souhait , Sakina Abdou nous fait entendre sa voix aux saxophones ténor et baryton à la fois attentive , suave, chaleureuse, voire urgente. Kobe Van Cauwenberge manie les guitares acoustiques et électriques en compressant et contorsionnant les fréquences avec autant d’élégance dans les passages contenus que de furia électrogène hérissée dans les moments fusionnels ou explosifs. Il faut noter la consistance de son jeu free à la six cordes acoustique. Usage de boucles en tuilages mouvants, actions aux platines qui évoquent un drumming free lorsque la six cordes acoustiques naviguent entre les gammes avec des sursauts anguleux. Vouloir mettre une étiquette sur cette manière d’improviser collectivement est un peu vain, car les occurrences sonores et les ambiances successives de ces 6 improvisations kaléidoscopiques offrent d’autres dimensions et perspectives à leurs échappées qui totalisent la demi-heure. Cela semble être préparé et conçu en studio plutôt qu’une enfilade d’improvisations captée sur une scène en moins de temps qu’il faut pour le jouer. Mais chaque pièce s’affirme comme le fruit d’un instant partagé et on passe à autre chose au morceau suivant sans pour autant que 1984 aie une démarche éclectique. Une véritable cohérence se détache au travers de la diversité contrastée de chacun des morceaux enregistrés ici. Post – rock, noise abrasif, comptine faussement naïve, éclaircies acoustiques ou frictions électriques saturées, effets électroniques, nous avons là un melting pot multidirectionnel, des éclairs rugueux ou des hésitations zig-zaguantes etc…
Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Solitude Creative Sources
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/solitude
Trio violon, alto, violoncelle remarquablement contemporain, musique de chambre pour cordes idéale, moments de grâce et de communion sonore et musicale intense en mutations constantes et instantanées. Pour l’occasion, les trois musiciens Gerhard Uebele (violon), Ernesto Rodrigues (alto) et Guilherme Rodrigues (violoncelle et le fils du précédent) ont ajouté l’usage de leurs propres voix pour ce concert au Maeng Museum à Berlin. Je me répète à dire qu’un artiste comme Ernesto Rodrigues mérite amplement d’être programmé bien plus qu’il ne l’est actuellement. Sa discographie qu’il partage souvent avec son fils Guilherme, lui-même un artiste de premier ordre, et un grand nombre d’excellents artistes tant portugais qu’internationaux, est devenue exponentielle parmi le catalogue de son propre label Creative Sources, une étiquette qui rassemble quasiment 900 CD’s produits depuis l’an 2000. Il suffit de parcourir au hasard les centaines d’enregistrements qu’il a suscité ou auxquels il participe pour réaliser qu’Ernesto et Guilherme sont devenus au fil des ans des artistes incontournables qu’ils se produisent avec des « notoriétés » aussi diverses que Gunther Sommer, Alex von Schlippenbach, Carlos Zingaro, Frank Gratkowski, Floros Floridis, Axel Dörner, Fred Lonberg-Holm, Erhard Hirt etc… qu’avec leurs camarades portugais et internationaux parmi lesquels on peut noter un nombre considérable d’artistes très peu connus comme ce violoniste Gerhard Uebele. Aussi, Ernesto a fédéré un nombre exponentiel d’improvisatrices / improvisateurs portugais dans une véritable galaxie de groupes du trio au grand orchestre en passant par des moyennes formations permanentes tout en travaillant avec son fils Guilherme dès le début de son adolescence. Gerhard Uebele a déjà travaillé et enregistré avec les Rodrigues depuis de nombreuses années. C'est un excellent violoniste. À trois, ils forment un superbe trio de cordes animé par une empathie remarquable et une entente qui magnifie cette intimité sonore spécifique qui est au centre du travail musical entre instrumentistes de la famille des violons.
Douze courtes improvisations truffées de glissandi, de croisements de sonorités tissées avec une grande précision comme il se doit dans la musique contemporaine, mais avec un goût ludique et des surprises élégantes dans une belle variété de formes. Étonnamment, leurs voix parlées se mêlent aux mouvements des cordes dans certains morceaux. La conjonction du traitement expressif du jeu à l'archet frotté de chacun des trois comparses crée de magnifiques interférences sonores, des dissonnances rafinées, une irisation mouvante des timbres, un chatoiement irréel de couleurs, de clair - obscurs, d'harmonies étirées et célestes. À chaque morceau, l'inspiration se renouvelle fruit de l'écoute mutuelle ou d'actions imprévisibles col legno, grincements au fil du rasoir ou mouvements lents qui tournoient vers un crépuscule imaginaire. On n'hésite pas à se métamorphoser toutes les dix secondes entre coups d'archet rageurs, de contorsions soniques ou effets languissants ou miroitements tuilés, compressions de fréquences qui évoquent des miaulements stylisés et suraigus délicats et volatiles. Agrégats de sonorités écartelées, glissandi lents, apparent minimalisme riche en fréquences, harmoniques, sifflements, vibrations boisées, crissements, frottements frénétiques, murmures scintillants, ondulations torsadées... Ou vives interactions percussives qui se résolvent en élans lents et élégiaques ou d'acides frictions presqu'immobiles. L'auditeur percevra toute la gamme des émotions issues du travail effréné et sinueux des cordes dans un éventail infini d'expressions multiples, convergentes ou centrifuges... Les trios ou quartets d'improvisations contemporaines à cordes ne sont pas légion et celui-ci tient son rang parmi les plus remarquables de cett scène internationale (String Trio de Kimmig- Zimmerlin - Studer, Stellari Quartet de Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards ou ce rare Quatuor D'Occasion canadien de Malcolm Goldstein, Josh Zubot, Jean René et Émilie Girard-Charest). À découvrir absolument.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com
7 avril 2026
Clément Dechambre & Pierre Gérard/ Pascal Marzan Annemarie Roelofs/ 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe/ Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues
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