Trifecta Ivo Perelman Marc Ribot Elliott Sharp Joe Morris Mahakala Music 3CD
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/trifecta
Triple album digital et CD publié par le label new yorkais Mahakala Music pour lequel le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman est un collaborateur prépondérant tout comme le guitariste Joe Morris dans cet univers free-jazz de la Grosse Pomme des William Parker, Matt Shipp, Joe Morris, etc… . Trois CD’s enregistrés en 2022 et en 2024 au studio Parkwest de Jim Clouse, chacun d’eux en duo Ivo Perelman face aux guitaristes Marc Ribot, Elliott Sharp et Joe Morris. Chacun des trois cd’s est consacré à un des trois duos. Ce n’est pas la première fois que Sharp et Morris (en tant que guitariste) sont confrontés au souffle d’Ivo Perelman. On se souvient d’Artificial Intelligence (2023, MAHA-054 digital) avec Sharp, de Blue (2016, Leo Records LR 734) et Elliptic Time (2023 MAHA-046 digital) avec Morris. Avec Marc Ribot, il s’agit d’une très fructueuse première rencontre. Qui dit rencontre avec Ivo Perelman, parle d’un dialogue librement improvisé, interactif et spontané dans le mode d’une « composition instantanée » où peuvent intervenir les nombreux éléments sonores enracinés dans le jazz à la fois traditionnel, moderne et free post-aylerien. Il est évident que quiconque a suivi l’évolution d’Ivo Perelman a pu mesurer l’influence prépondérante de l’expressionnisme lyrique du grand Albert Ayler dans sa musique au départ de son évolution dans le « free-jazz ». Il suffit d’écouter le morceau 03 avec Marc Ribot où le délire post aylérien du souffleur et ses harmoniques chantantes, sifflantes et hyper-aiguës font face aux incartades électriques ensauvagées (dans ce morceau) du guitariste, un musicien qui dispose d’une très large palette musicale et sonore et fait montre d’une belle inventivité. Mais il n’y a pas que l’héritage aylerien chez Perelman : on entend clairement dans sa musique, tout le substrat de la mélodicité des musiques brésiliennes, elles – mêmes un entrelacs touffu et dense d’origines et de traditions les plus diverses , sans doute un phénomène d’acculturations mutuelles parmi les plus complexes du Nouveau Monde. Je suis loin d’être un expert, mais il suffit de converser avec des musiciens brésiliens bien informés pour en être édifié. Ce lyrisme d’origine brésilienne s’accommode à merveille de cette approche librement improvisée dans l’instant qu’on trouve dans toutes les rencontres enregistrées par notre saxophoniste Brésilien.Et ces trois enregistrements avec ces remarquables guitaristes en sont des exemples captivants. Pour leur première rencontre enregistrée, Marc Ribot et Ivo Perelman suivent plusieurs pistes, le guitariste proposant des modes de jeux précis et un sens de la construction – déconstruction qui attestent de la diversité de sa palette et de son inventivité. Libre à Perelman d’orienter son trop plein d’inventions mélodico-rythmiques spontanées et ses sonorités à la fois veloutées (quel son de ténor ! ) et mordantes- déchirantes. La qualité d’écoute mutuelle et d’interactivité instantanée est ici superlative…. Et le contraste entre les incartades anguleuses et acides du guitariste et le souffle insistant du brésilien est formidable… comment unir les énergies de la guitare électrique issue du rock, informée par la pratique du jazz moderne, et du souffle brûlant dans les méandres spontanés du free-jazz … sans parler du goût de M.R. soudain pour le « noise » dans le morceau final. Voici la plus belle démonstration réussie qu’il m’a été donné d’entendre. Si une logique structurante soutient les phrasés et déambulations de Marc Ribot, la consistance émotionnelle du lyrisme « saudade » et de l’expressivité free d’Ivo Perelman illumine la créativité de son camarade à la six cordes. D’un point de vue de l’évolution de l’improvisation libre, une belle réponse est donnée à la question « On ne se connaît pas encore, mais que pouvons – nous faire ensemble ? » . Je réponds : mission accomplie au travers de cinq longues improvisations bien différenciées l’une de l’autre.
Face à Elliott Sharp, lui – même , un monstre de la six cordes tant électrique qu’acoustique, il y a déjà eu un chemin parcouru ensemble au préalable (Artificial Intelligence sur MahaKala digital). Pour ceux qui hésiteraient à se pencher sur ce duo de Perelman avec Elliott, je leur signale l’existence d’un album de guitare acoustique en solo de ce guitariste unique publié par Emanem sous le numéro 4098 en 2003 : The Velocity of Hue, une œuvre énorme, pierre blanche dans un parcours musical improbable. Les deux musiciens capitalisent sur leur première expérience mutuelle pour rapprocher et anticiper leurs trouvailles. La plasticité du jeu de Sharp et le souffle aérien et le délire ludique qui sous-tend ses interventions agit comme une invitation pour le souffleur à explorer quelques extrêmes ou à rêver tout haut en toute spontanéité. Par delà les trames improbables et entrechoquées élaborées spontanément par Elliott Sharp, on sent s’éclore le somnambulisme instantané du saxophoniste, un artiste sonore curieux qui visionne la musique en termes de couleurs et de formes plastiques d’une peinture intérieure tout en étant aussi un peintre qu’on peut qualifier (vaguement) d’expressionniste abstrait. - NB : j’utilise des étiquettes en raccourci pour ne pas devoir vous assommer avec des digressions explicatives - Leur art consommé de jouer au chat et la souris entre ces deux artistes que tout semble opposer alors qu’il faut simplement oser vouloir se rencontrer sincèrement et vouloir créer, … est tout à fait remarquable. La symbiose semble totale même dans ses extrémités tout au fil de ses sept improvisations. L’une d’elle est tout à fait curieuse : Four, 3 :44 dans laquelle le guitariste semble jouer d’un orgue positif planant. Au fil de leurs improvisations, Elliott Sharp modifie l’habillage électronique du dispositif d’effets de son engin à six cordes entraînant notre Ivo national dans une sorte de rêve éveillé titillé par ses capacités d’influx rythmiques audacieux, la complexité inouïe de ses sonorités. Vraiment un original de la guitare électro-acoustique comme il y en a peu. Tout l’intérêt de ce type de rencontre vient du fait que ces deux artistes proviennent de deux planètes musicales bien différentes et sont connectés l’un à l’autre par leur sens crucial de l’écoute, leur inventivité et cette assurance d’improvisateurs expérimentés hors du commun. Chez Elliott Sharp, un sens inné de la démesure créative ultra spontanée voire sauvage dans un univers technologique hyper sophistiqué. En présence d’un tel guitariste, Ivo Perelman tient son cap en régurgitant les articulations free en cascade et les hyper aigus maîtrisés et lyriquement ensauvagés qui sont sa marque de fabrique. Pour un dernier morceau de 2 :31, on a droit à une rêverie à laquelle le guitariste trouve la justesse de ton idéale dans son arsenal sonore. Magnifique !
Mais avec Joe Morris c’est à la fois la nostalgie de la guitare jazz « simplement amplifiée » et la démarche lunaire en escaliers d’Escher typique de cet agile guitariste de Boston devenu un sérieux contrebassiste proche d’Ivo Perelman tout autant que ses collègues William Parker et Michal Bisio dans leurs nombreuses aventures. Je ne blague pas : si vous voulez entendre un guitariste qui perpétue la guitare jazz des Jimmy Raney, Jim Hall et René Thomas (mon compatriote wallon !) dans l’univers coloré et extensible du « free-jazz » « free » (librement improvisé sans composition), suivez le guide : Joe Morris. Dès le départ, j’ai apprécié son travail, par exemple avec le saxophoniste alto Rob Brown. Ici avec Ivo Perelman, c’est une symbiose créative qui entraîne notre brésilien dans des spirales et ostinatos colorés, instantanés. Les sonorités du guitariste sont essentiellement le fruit du toucher des cordes, du réglage des micros de guitare et la position du plectre évoluant entre le chevalet et le premier micro à électro-aimants juste après le haut de la touche. Les phrasés singuliers et subtilement « dodécaphoniques » du guitariste induisent la créativité instantanée du souffleur dans une perspective organique comme le feraient tout autant un pianiste ou un percussionniste. Si ce n’est que le jeu de guitare subtil tout en nuances livre un magnifique espace intime propre à mettre en valeur toutes les qualités de ces deux amis plongés dans leur quête musicale. Plutôt que des « solos », chacun des deux musiciens tissent une trame élastique, aérienne empreinte d’un lyrisme désaffecté mais animé d’une intensité intérieure rare. Par rapport aux deux albums précédents de cette trilogie « Trifecta » , le degré d’empathie vous paraîtra plus sensible, plus dans l’empathie tendre et amoureuse. Comme quoi le free-jazz peut se révéler être une musique superbement lyrique sans la moindre concession à la facilité, à l’embardée maniériste ou au moindre trompe-l’œil esthético-tape à l’oreille. Une bouffée d’air frais et tropical à la fois. Un triple album enchanteur !
Adam Bohman Gen Ken Improvised Music tribe tapes CD
https://tribetapes.bandcamp.com/album/improvised-music
Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings OTOHON artbook.
https://adambohman.bandcamp.com/merch/drawings-collages-paintings
Peu de renseignements pour cet « Improvised Music » fruit d’une collaboration à distance pour « audio letters » , violon et electronics. Je n’ai pas pu avoir de précisions lors du mini festival Voicings II à Hundred Years Gallery en début mai, lorsqu’Adam Bohman m’a filé ce CD, car j’étais un peu débordé. Néanmoins, je vous livre mes impressions. Le Gen Ken mentionné n’est rien moins que Gen Ken Montgomery, artiste expérimental New Yorkais incontournable ayant initié ses explorations sonores au tout début des années 80. Lui et Adam Bohman se connaissent depuis l’époque bénie de la scène DIY des cassettes souvent échangées pour le plaisir ou vendues dans l’officine new yorkaise de Gen Ken, Generator au début des années 90. « Improvised Music » vient d’être publié en janvier 2006, comme tous les enregistrements de Bohman, cela mérite une écoute attentive à défaut d’assister à une performance publique. La méthode de travail d’assemblage des sons, des mots et des bruits via cassettes ou audio-letters fut il y a des dizaines d’années un détonateur d’échanges créatifs improbables qui allait déboucher sur une scène parallèle internationale qui eut un retentissement « underground ». Si je comprends bien, Adam Bohman a enregistré ses narrations improbables – délirantes excentriquement british, généralement basées sur des collages de fragments de textes de toute provenance ou simplement des descriptions de situations de la vie de tous les jours enregistrées avec un walkman à cassettes. J’ai plusieurs fois circulé à Londres, Bruxelles ou Budapest avec Adam et je l’ai souvent surpris à confier à la bande magnétique toutes ses observations par rapport à ce qu’il voit (galerie d’art, dans une rue, une place publique, devant un monument ou dans une gare…). Gen Ken y mêle ses improvisations noises électroniques réussies et contribue aussi au niveau narrations, enregistrements de voix parlées ou d’extraits d’émissions radio : mais peut – être l’origine de ces captations est difficile à cerner … Ce qui est certain c’est qu’au verso de la couverture insérée au recto du jewel box on aperçoit clairement une photo de la cassette envoyée par Adam et on reconnaît son écriture manuscrite dans la mention AUDIO TAPE 2 FOR GEN KEN figurant sur la cassette et dans sa lettre d’instructions précises à son correspondant elle-même recouverte de trois cassettes « audio-letters » semblables. Un seul morceau de 48:51 tout à fait imprévisible. L’art de la récitation d’Adam Bohman est indissociable de ses inventions graphiques, tableaux ou collages et de ses cassettes coloriées home-made et de ses inventions verbales et langagières. Confronté aux délires électroniques multiformes, bourdonnants et croassant de Gen Ken, la textologie sémantique d’Adam a fière allure. Tout récemment , la maison d’éditions du Café Oto a publié « Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings » qui rend justice à un des artistes graphiques les plus importants parmi les musiciens improvisateurs, comme Tony Oxley, Jamie Muir, John Stevens, Peter Brötzmann, Bill Dixon ou Alan Davie. Un grand nombre de reproductions reflétant le parcours de l’artiste depuis son plus jeune âge est introduite par une longue interview très détaillée de l’évolution de son art et de ses techniques graphiques. Une somme incontournable, un témoignage de l’imagination fertile de notre objétiste sur table, l’imagination étant le moteur de l’improvisation.
Tilff concert Jean Jacques Duerinckx, Jean-Marc Foussat et Éric Therer. FOU Records CD.
https://www.fourecords.com/
En voie de parution imminente
Tilff est un village de la Wallonie Liégeoise situé au bord de l’Ourthe à environ 10 km de Liège. Souvent victime d’inondations qui ont culminé par la catastrophe de l’été 2021, le patelin recèle un des plus grands réseaux de grottes de Wallonie ce qui le charge de mystère. Mais le 6 décembre 2025, ce sont les mystères de la musique improvisée dans un salon intime, celui du Châlet de Haute Nuit. Le saxophoniste Jean-Jacques Duerinckx (sopranino et baryton) et l’électronicien Jean-Marc Foussat (synthi AKS, voix et jouets) nous convient à une super improvisation marathon raffinée entre les bords du silence et des déchirures existentielles durant les 40’33’’ de En Eaux Profondes, titre de circonstance eû égard à l’histoire et à la configuration géologique du lieu et de ses chantoires où disparaissent une partie des cours d’eau de la région, elle-même voisine de Chaudfontaine et sa légendaire eau minérale. Nos deux artistes ont déjà enregistré « L’île des Trésors » paru en CD sur le même label FOU Records de Jean-Marc Foussat. Pour le final « In Vivo » se joint à eux la voix d’Eric Thérer disant un texte-poème de Marcel (P-A) Foussat très chargé de sens, sens qui peut être mis en parallèle avec l’expression sonore expérimentale. Un texte d'Éric nous narre très bien les circonstances de ce concert. Ce travail musical est élaboré tout en finesse et s’étend dans le temps en contraste avec sa durée finie vers un infini sonore, bruissant, brumeux, fantomatique où interviennent des filaments électroniques vibratiles, les boucles bourdonnantes au sax baryton et les éclats fragmentés, striés, extrêmes du souffle au sax sopranino, un curieux tuyau destiné aux acrobates des clés et des anches en liberté tant le maniement de l’instrument est difficile. J’apprécie beaucoup l’approche effilée et poétique de Jean-Marc Foussat dans l’espace sonore / auditif cet enregistrement. Il suggère le silence, le murmure, l'apesanteur, l'écoute intimiste, laissant flotter les timbres grumelés ou incisifs de son partenaire saxophoniste J-M F a été souvent associé à des improvisateurs de renom comme Joe Mc Phee, Evan Parker, Urs Leimgruber et Daunik Lazro et est jusqu’à présent un preneur de son essentiel des musiques improvisées en Europe. Cfr son label FOU Records et les inombrables enregistrements parus sur une kyrielle de labels dont Incus et Leo Records. J.J.D. s’est révélé être un souffleur d’exception au fil d’une carrière improbable au-delà de tous les styles. Sur la pochette,le regard bandé d’un personnage du peintre Yves Velter, personnage qui a assisté à ce merveilleux concert.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com


