28 février 2019

Dusica Cajlan-Wissel, Etienne Willesen & Georg Wissel / Tania Feichtmair Omnixus + Solo / Philippe Lemoine & Simon Rose / Paulo Alexandre Jorge Luis Desirat Monsieur Trinité


Cajlan Wissel Nillesen fourtyfour fifthythree Creative Sources CS582CD
Dusica Cajlan-Wissel piano préparé, Etienne Nillesen prepared snare drum, Georg Wissel sax alto préparé. Musique de bruissements, de scories, de chuintements d’anche, d’ostinatos sauvages, de réverbérations métalliques, de vibrations contagieuses, un no man’s land de crissements et de frictions des sons musicaux étirés, compressés, implosion de la forme, chantier sonore. Finalement, les trois improvisateurs laissent filtrer une grand sensibilité, le temps s’écoulant par le menu, sorte de goutte à goutte de l’inexorable. Le souffleur va chercher des fétus de timbres au fond de son bocal, à la lisière de l’anche, dans la sous-vibration de l’air en soutenant un filet de son à la limite de sa respiration. Et dans ses moments cruciaux, sa compagne pianiste frotte les spirales cuivrées en amortissant la frappe des marteaux comme une machine détraquée. Le minimalisme radical du percussionniste face à l’unique peau et des rebords de sa caisse claire, se conjugue à une remarquable empathie auditive. Un beau capharnaum sonique. L’évolution des deux improvisations (31 : 54 et 12 : 59) dévoilent tout leur savoir faire sur la durée en renouvelant leurs sonorités et leurs dynamiques et réintroduisant toujours de nouveaux éléments de jeu au fil de leur recherche dans l’instant. Ceux qui ne jurent que par Hubbub (Fred Blondy, JL Guionnet, B.Denzler et cie), Axel Dörner, Birgit Uhler, le lower case etc... seront servis. De ces instants se distinguent une histoire, un récit, une fresque. C’est très réussi, très vivant et très contemporain.


Tania Feichtmair Omnixus + Solo Leo Records LR CD 852
Saxophoniste alto intéressante et improvisatrice / compositrice de talent, Tania Feichmair nous livre ici deux facettes de son art. Omnixus est une remarquable suite de 32’ pour quartet « de chambre » interprétée/ improvisée de manière superlative par Tania et trois musiciens californiens en tournée et enregistrée au Jazzatelier d’Ulrichsberg en mai 2009. Le pianiste Scott Looney, le contrebassiste Damon Smith et le violoncelliste Hugh Livingston participent à son élaboration avec énergie, intelligence et raffinement. Chaque musicien est soliste simultanément et en alternance, par petites touches et accents nets, hachures et sonorités altérées. Un belle imbrication de sons et d'actions qui stimulent l'écoute et l'interaction des musiciens. Le piano est sollicité dans les cordes avec des glissandi et des rebondissements au clavier, la contrebasse cimente et cisèle des coups d’archets qui s’élèvent dans l’espace, secondé par un violoncelle invisible et efficace, le tout sous la houlette de la saxophoniste qui marque les cadences tout en improvisant et sans se mettre en avant comme une soliste par dessus ses collègues. L’improvisation est ici véritablement collective, pleine de vie, de questions et de réponses inattendues. Chaque musicien a l’art d’anticiper, de faire silence, de répondre avec une nouvelle proposition, renforçant toujours plus l’intérêt de l’auditeur.  Plusieurs mouvements se dessinent dans la durée en développant successivement plusieurs modes de jeux et approches sonores, motifs anguleux et dynamiques croisées tout en maintenant l’unité de l’oeuvre. Looney et Smith avaient construit à l’époque une véritable complicité, comme on peut l’entendre dans l’album The Sale Of Tickets For Money Was Abolished avec le saxophoniste basse Tony Bevan, un album étonnant. Les quatre marquent un point d’arrêt dans les 15 minutes après un crescendo énergique et enlevé pour introduire un mouvement recueilli – mélodie sombre et étirée du saxophone ceinturée d’ostinatos fugaces et de frottements soyeux des cordes et du piano dans la table d’harmonie. Le climat est changeant, le vent se lève par degrés savamment contrôlés avec de belles couleurs sonores et enchaîne avec le pianiste qui mène un moment la danse au clavier suivi par un contrechant du violoncelle, etc. Embardée, esquisse de marche, mouvement sériel… On n’a jamais le temps de s’ennuyer, et donc on réécoute volontiers cet Omnixus, un modèle du genre. Excellent moment de construction musicale collective. Deuxième volet, une série de six pièces en Solo conçues par TF où se révèle son véritable talent et une musique de saxophone originale, lyrique, subtile et pleine de détails, de nuances, de cadences variées… Assez proche par l’esprit de Roscoe Mitchell. Ces solos ont été captés au Miles Smiles de Vienne en novembre 2011. La démarche de réunir deux projets différents pourrait sembler disparate. Mais à quoi bon allonger la sauce quand les 32 minutes magistrales d’Omnixus se suffisent à elle même et contrastent agréablement avec les quarante minutes des solos qui font en fait jeu égal avec la durée d’un long playing, comme le génial Solo Saxophone Live In Moers de Braxton en 1974 (Ring Records). Question contenu musical, elle est à la hauteur de son brillant aîné. Tania excelle dans le maniement des techniques de jeu du saxophone basé sur l’articulation, les coups de langue et des nombreux effets sonores et colorations, avec impulsions et résonances, partageant ses émotions au plus près de sa sensibilité intérieure. Son sens du rythme exact et précis fait merveille. Bref une excellente parution tout à fait justifiée qui confirme et surpasse même Trio Now ! paru chez Leo.


Philippe Lemoine & Simon Rose Séance Tour de Bras. TD 89026cd


Le micro label Tour de Bras a plus d’une clé dans son sac et les deux souffleurs, ici présents, un tas de clés (sur leurs sax) dont ils se servent à merveille. Baryton pour le britannique Simon Rose et ténor pour le français Philippe Lemoine, tous deux établis à Berlin. Beaucoup d’empathie, d’écoute attentive consonance fantomatique, souffles détimbrés, diaphanes et brumeux à la fois. Récemment, sont parus quelques duos de sax peu communs : The Cerkno Concert de Joe McPhee & Daunik Lazro (Klopotek) et Tie the Stone to The Wheel d’Evan Parker & Seymour Wright (Fataka) que j’ai chroniqué très favorablement. Séance se situe à la hauteur des intentions et de la réalisation instantanée des précités. Maîtrisant les techniques alternatives et leurs instruments respectifs, ils puisent dans leurs stocks de sons et de timbres de quoi construire un parcours jamais pris en défaut de redondance et de recyclage. Douze pièces qui font corps les unes aux autres en développant leur matériau dans le même état d’esprit. La musique se construit de détails, de micro-mélodies qui s’enchaînent, s’enchâssent et se détachent, toujours dans le piano : p, pp et parfois ppp. Une improvisation apaisée à l’écoute des occurrences des vents, des vibrations physiques de la colonne d’air et de l’anche. Harmoniques délicates, vocalisations discrètes, exacerbation du doux, du feutré, de l’intime. Voici des improvisations qui peuvent nourrir la sensibilité, l’imagination et le goût de l’aventure de tout un chacun à la recherche d’une nature qui si les dommages de la pollution et de l’industrialisation forcée à grande échelle se perpétuent, ne se retrouvera bientôt plus que dans cette musique spontanée, vivante, une biologie des sons et des jeux musicaux rétives aux conventions et à l’endoctrinement…

Admirable ... 

Solstice Paulo Alexandre Jorge Luis Desirat Monsieur Trinité Creative Sources CS559CD


Trio saxophone ténor (Paulo Alexandre Jorge), batterie (Luis Desirat) et « several objects » (Monsieur Trinité) provenant de Lisbonne où le concert a été enregistré. First Round (30:03) et Second Round (15 : 53) contiennent l’intégralité du concert tel qu’il a été joué. Le saxophone ténor suit un leitmotiv en improvisant avec énergie, chaleur avec de bonnes variations dans son articulation, la puissance de son cri, l’énergie, emporté, propulsé, charrié par les multiples roulements puissants du batteur et les sons métalliques du percussionniste. Il y a un côté primal, instinctif, vibratoire qui provient du free-jazz atavique dans son acception radicale, libérée des conventions, mesures, thèmes etc… même si le travail de PAJ se réfère à un matériau mélodique qu’il hache, contorsionne, compresse, étire. Au fil de l’improvisation, les sonorités, la hargne, la frénésie deviennent plus convaincante, assumée. La paire batterie – sax fait silence et l’attention se focalise sur chacun des percussionnistes qui alternent leurs interventions, batterie et percussions métalliques. Le saxophoniste reprend dans un registre intimiste, explorant les sons de son saxophone et créant un dialogue séquentiel en variant les effets. On songe à tout l’intérêt et la fascination que suscite Joe McPhee au ténor (les albums Tenor, Graphics, Glasses, à l’époque Hat Hut). L’atmosphère percussive et rythmique encadre à merveille les harmoniques étirées et habitées du saxophoniste, explosives aux moments choisis. Paulo Jorge Alexandre a la foi qui soulève les montagnes et fait reculer les flots. Un poète allumé et deux comparses avec une belle sensibilité. On appréciera les cymbales caressées, froissées, vibrantes et le souffle retenu dans une autre section de cette remarquable improvisation collective, bien menée sur la durée. Un beau disque.

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