20 mars 2020

Tony Oxley / Tomaz Grom & Zlatko Kaucic/ Martin Küchen & Samo Kutin/ Fredrik Rasten & Jon Heilbron / Sestetto Internazionale Blunt - Kaufmann- Mimmo - Sjöström - Kujala - Schick

Beaming Tony Oxley confront core series core 13

Enregistré le 25 novembre 2019 à Viersen par Tony Oxley (electronics and concept) et Stefan Hölker (acoustic percussion). « Material 1972, electronic frame, Tony Oxley, London ». Cet electronic frame désigne sans doute le rack Dexion sur lequel sont installés des effets électroniques et des micros contacts. On entend cette installation instrumentale dans les deux albums Incus de Tony (Tony Oxley, Incus 8 et February Papers, Incus 18) et son duo avec Alan Davie (Alan Davie Music Workshop ADMW 005 1974). Il y avait, à l'époque, "Ring Modulator, Compressor, Octave Splitter".Par rapport aux sonorités et aux matériaux de ces trois albums, la musique de Beaming est sensiblement plus raffinée, pleine de détails sonores avec une superbe dynamique. Elle n’a rien avoir avec le free-jazz ou ses dérivés. Bien qu’il soit un batteur de jazz d’avant-garde et qu’il a joué avec Bill Evans, Paul Bley et surtout Cecil Taylor, Tony Oxley s’est toujours senti très concerné par la recherche de sons nouveaux suite à sa découverte de la musique de Cage et Xenakis dans les années soixante. Cet aspect de son travail a été peu documenté. Pour qui connaît bien la musique de Tony Oxley, ce sera une sacrée surprise. Et c’est fortuitement que Mark Wastell de Confront Records a été amené à publier ce cd. Dans six pièces de 3 ou 4 minutes jusqu’à six et quatorze minutes (Frame I à VI), le jeu percussif s’étale sur une variété d’instruments et d’accessoires , bien à l’écart des pulsations et des rythmes. Le travail des deux musiciens se focalise essentiellement sur les couleurs sonores, effets vibratoires, frottements et friselis sur cymbales, peaux et métallophones,  transformés par les outils électroniques avec un merveilleux sens du détail et une variété étonnante d’effets de timbre. On devine la présence de la fameuse grande cloche rectangulaire. Les deux sources acoustiques et électroniques s’interpénètrent  et se modulent, sans qu’on en devine l’origine, avec de très fines variations et altérations. Les sons de toute nature semblent naître, jaillir, planer ou s’éteindre alors que d’autres apparaissent subitement. Un univers sonore fascinant et une démarche très originale à l’écart des doxa récurrentes inhérentes à l’avant-garde improvisée. Il s’agit d’un enregistrement majeur d’un artiste incontournable de la scène improvisée Britannique. À écouter après ou avoir entendu « ? » « ! » de Paul Lytton (Pleasure of The Text Records) et Matching Mix d’Eddie Prévost (earshots.org) pour goûter encore plus la singularité et la pertinence de cette démarche exemplaire.

The rear is the shadow of the eye Tomaz Grom & Zlatko Kaucic Zavod Sploh

Graphismes originaux sur la pochette un peu carabouillas, mais on devine quand même qu’il s’agit de Zlatko Kaucic aux percussions et de Tomaz Grom, contrebassiste dont je viens de relater l’écoute d’un autre album sur Zavod Sploh en duo avec Axel Dörner. Tous deux (ZK et TG) sont des musiciens improvisateurs de Slovénie, un pays où la scène improvisée est très active. Leur duo contrebasse - percussions déploie un très beau voyage - parcours de sons et de timbres où les deux instruments vibrent en symbiose. 11 vignettes sonores qui nous font découvrir des secrets acoustiques, des extrêmes en congruence, des émotions sincères… Tout à tour ou simultanément complexe, abrasive, presque silencieuse, bruissante, contrastée, kinesthésique, ludique, Zlatko  secouant les ustensiles ou les frottant, le duo et leur musique se déclinent à travers onze pièces dont je devine à peine les titres (ah le graphisme !). Mais j’en perçois clairement la pertinence, l’urgence, la cohérence au fil des morceaux. Le contrebassiste ne doit pas trop en faire pour créer un univers auquel on tend l’oreille immédiatement, entièrement en phase avec les diverses approches de son compère percussionniste. Le batteur en lui s’efface pour s’incarner en un poète voyant et visionnaire sculpteur de l’espace par le truchement des chocs, battements, frappes, grattages, rebonds, secousses, vibrations , … entre silence, murmures, tintements et fracas. Les deux chercheurs échangent parfois leurs rôles et arrivé au n° 8 ou 9, on devient fasciné par la qualité des échanges et on en oublie qui a joué quoi. Sans aucune prétention « virtuose » mais cavant tout complètement focalisé sur leur écoute  respective et l’imbrication organique de leurs actions sonores. Remarquable, essentiel et rafraîchissant.

Martin Küchen – Samo Kutin Stutter and Strike. Zavod Sploh

Samo Kutin joue ici une vièle à roue modifiée, ressorts acoustiques réverbérants, percussions, objets. Martin Küchen lui est au sax alto et soprano plus percussions et objets. Intense, chargée d’électricité statique comme d’épais nuages menaçants éclairés par un soleil du soir rougeoyant, leur musique grince comme une mécanique rouillée, abandonnée à son sort dans les débris. Elle se tord comme un torrent de lave ou une coulée en fusion qui illuminent les parois d’une caverne où des forgerons millénaires s’acharnent. Des vocalisations métalliques pointent comme des raclements agressifs se joignant au chuintoiement obsédant du saxophone.  Avec un parti-pris radical « musique abstraite » - rouleau compresseur sonique, et des alternances subtiles, Kutin et Küchen parviennent à rendre leur exploration musicale fortement expressive, mordante, sauvage ou éthérée, fugace... extrême de toute façon. Une puissance souterraine, tellurique : l’explosion menaçante d’un intense bouillon magmatique d’où s’échappent d’acides fumeroles phlégréennes et des étincelles au vitriol. Ou alors, un ressac grave où le souffle de Küchen questionne les harmoniques en suspension par dessus l'étirement du frottis de la vièle enrouée. Le paysage sonore se diversifie avec subtilité renouvelant l'intérêt.  L’enregistrement « Live at Unity Theatre » du duo Evan Parker – Paul Lytton (Incus 14 1975) est un excellent point de référence question énergie rentrée et menaçante et je n’en connais pas d’autre. Même si les deux K sont à la fois plus bruts de décoffrage et étrangement "folk". Si vous vous êtes fait une image mentale du travail de Martin Küchen dans d’autres circonstances, il vaut mieux l’oublier et s’ouvrir à leur univers sonore. Tout à fait réussi. 

Fredrik Rasten – Jon Heilbron Arches – with all the mysteries in the open air inexhaustible editions ie-019

Contrebasse pour Jon Heilbron et guitare acoustique et e-bows pour Fredrik Rasten. Recorded by Adam Asnan. Mixed by Werner Dafeldecker. Musique de drones, de notes graves tenues à l’archet en mouvement lent d’une belle intériorité ponctué de silences, l’e-bow vibre discrètement de une corde de la guitare. Effet multi-phonique sur deux cordes avec une légère inclinaison et léger changement de registre. Illusion d’une harmonium céleste. Démarche minimale bien calibrée. Plénitude du son, vibration de l’air ambiant. One, Two, Three, Four. Quatre pièces de 12:49, 6:25, 4:36 et 15 :12. Le frottement très lent soutenu des cordes de la contrebasse sur une seule note dans le grave laisse poindre une hauteur supplémentaire au-dessus et les deux sons s’interpénètrent suspendus dans le silence du studio. Un accord irrésolu s’insinue et persiste tout en se renouvelant. Sa perception semble une illusion. Archétype du minimalisme ou goût du dénuement musical, cette musique plane dans l’espace et on perçoit très lentement une altération – métamorphose ténue dans le rapport entre chaque élément de l’agrégat stationnaire. Le timbre de la contrebasse à l’archet est remarquable et chaque son s’agrège au précédent avec un vrai savoir-faire. Inexhaustible editions est un label pointu qui par le truchement de ses productions très pointues offre un panorama des différentes options musicales radicales et celle-ci est un remarquable échantillon de la démarche ultra-minimaliste qui nous fait découvrir les relations secrètes entre deux sons quasi identiques alternant une ou deux notes soutenues en permanence. Grave et hypnotique.

Sestetto Internazionale Live in Munich 2019 Fundacja Sluchaj fsr 01/2020   
Alison Blunt Achim Kaufman Veli Kujala Gianni Mimmo Ignaz Schick Harri Sjöström

Curieux ensemble par son instrumentation peu conventionnelle : la violoniste Alison Blunt, le pianiste Achim Kaufmann, l’accordéoniste Veli Kujala, deux saxophonistes soprano, Gianni Mimmo et Harri Sjöström (celui-ci aussi en sopranino) et aux platines et sampler, Ignaz Schick. Deux longues improvisations – compositions instantanées en sextet : Quasars #1 (36’48’’) et Quasars #2 (14’12’’). Une plus courte en final : Pikku Pikala (5’42’’) et trois duos pour relâcher la concentration des auditeurs après les 36’ et quelques du premier Quasars : Notturno de Blunt et Mimmo (7’26’’), Anak #1 de Kaufman et Schick (9’12’’) et No Niin de Kulala et Sjöström. À la base de ce Sextet International, la collaboration en duo depuis une dizaine d’année entre les deux saxophonistes, Harri Sjöström et Gianni Mimmo, et le duo de ce dernier avec Alison Blunt, dont le dernier album Busy Butterflies vient de paraître chez Amirani. Ce label dirigé par Mimmo avait publié le remarquable premier album de Sestetto Internazionale, the Helsinki and Turku concerts que je n’avais pas manqué de chroniquer en juin 2017. Dans Quasars # 1,initié par les deux saxophonistes, les fils conducteurs de la démarche individuelle de chacun des six improvisateurs se croisent, s’isolent, s’unissent par faisceaux éphémères, s’écartent lorsque l’un ou l’autre s’arrête de jouer. Des correspondances subtiles se créent ente le violon et le sax soprano ou l’accordéon au quart de ton. Le toucher précis du pianiste intervient en filigrane et réoriente le mouvement global,  les sons électroniques d’Ignaz Schick apparaissent et se meuvent comme des brumes flottant dans le paysage et rejoignent les clusters étirés de l’accordéon de Veli Kujala. Chaque musicien se place tour à tour au centre du champ sonore  et l’ensemble développe des alliages de timbres et de variations de dynamiques étonnants, certains instrumentistes évoluant à des vitesses sensiblement différentes.  C’est une belle expérience d’écoute. Intelligemment après ce long mouvement tout en densités et dérives, les musiciens proposent des duos brefs - vignettes épurées qui situent clairement la personnalité de chacun et le rapport musical qui les unit deux par deux, pour éliminer la tension avant un final relevé. Un album vraiment intéressant. 

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