Jacques Demierre The Hills Shout Wide Ear Records
https://wideearrecords.bandcamp.com/album/the-hills-shout
Un album au piano seul, composé, joué et mixé par Jacques Demierre pour le label helvétique Wide Ear dont j’ai déjà chroniqué de belles trouvailles. On retrouve dans ce cri des collines une attitude intransigeante et un amour du son brut ou poétique du piano voisine ou proche de son précédent opus solitaire One Is Land (Creative Sources). La harpe du jeu cordes aiguës est sollicitée du bout des doigts semblable à une surface d’eau calme irisée par une brise ondulante à plusieurs reprises ainsi que des frappes violentes sur l’armature – chocs vibratoires abrupts de la résonance des cordes les plus graves. Chaque séquence alterne avec un bref silence : tournoiement des sonorités des cordes frottées et jeux d’eau avec les touches et cordes stoppées ou vibration continue d’une corde grave. Le leitmotiv de la harpe frottée en carillon intimiste revient un moment pour introduire un ostinato sourd et puissant. L’artiste joue des contrastes et des dynamiques distinctes plaçant avec précision de brefs événements sonores qui mettent en valeur le piano objet, ses possibilités sonores, ses résonnances intimes , le mouvement du son dans l’espace, le timbre qui se meurt dans le silence. Sur les 39 :46 , le jeu presque délicat avec la harpe du jeu de cordes est réitéré avec précision, alternant avec quelques notes isolées qui vibrent comme une bulle à la surface de l’eau avant de disparaître. Ou alors, un fracas éclate et un orage s’éteint dans des murmures. Et toujours, revient ce carillon aérien dans la harpe comme une ritournelle. Jacques Demierre travaille la sonorité pure à l’écart des harmonies, cadences, pulsations et doigtés, avec la maîtrise des tout grands pianistes . Il assène, frappe les cordes et les touches en bloquant la vibration et faisant tituber les marteaux. Etc… Chaque séquence apporte évidence et mystère et synthétise – concentre une approche du piano au clavier ou dans la table d’harmonie en créant des correspondances imprévisibles entre chacune d’elles. Parcours de leçons de choses pianistiques conçu comme un portfolio sensitif et imaginaire.
Voici un album contenu dans une pochette feuillue et qui apporte une dimension aussi expérimentale qu’universelle du jeu sonore du grand piano.
Prophecy Ivo Perelman Aruan Ortiz Lester St Louis Mahakala Music 064
Free-jazz totalement improvisé sensitivement interactif en mode musique de chambre, option composition instantanée. La présence distinguée du violoncelle de Lester St Louis et sa capacité à faire parler son instrument en utilisant de multiples ressources sonores (frappes col legno, frottements saturés, pizzicati puissants ou bourdonnants, walking bass déjantée, crissements) trouve un écho dans le jeu introspectif et sonique d’Aruan Ortiz dans les cordes du piano ou en bloquant celles-ci d’une main en touchant le clavier de l’autre. Ivo Perelman s’immisce entre ces deux pôles avec un souffle à la fois charnel et pincé, étirant les notes avec des suraigus inspirés et mélodieux qui n’appartiennent qu’à lui. Le trio s’élance dans un jeu d’équilibres mouvants dans une approche interactive détaillée et expressive où chaque instrumentiste occupe une place prépondérante simultanément ou successivement. Deux longues improvisations collectives de 37 :23 et de 17 :48 évoluent par échanges décalés, spirales, échappées centrifuges un instant, convergences thématiques ou sonores à un autre moment, épanchements lyriques et harmoniques chantantes du saxophone. On frôle le silence, on hésite, auscultant le souffle, l’anche et le bec, la corde et la touche, la table d’harmonie et les mécanismes. Dix fois, vingt fois, ces trois-là remettent l’ouvrage sur le métier et leur métier, c’est le jeu, la faconde ludique, à la fois légèrement expressionniste et introspective. La recherche de formes imprévues alliée à une musicalité inconstestable. Plus loin, des ostinatos puissants partagés et échangés chacun à leur manière, comme ils le ressentent dans l’instant et sans interruption, des changements de registre, d’affects, des métamorphoses sonores, des dérives poétiques spontanées, et parfois une mélodie élégiaque. Le nom de Lester St Louis évoque ce trompettiste légendaire originaire de St Louis, Lester Bowie. Ce jeune violoncelliste est sans nul doute un des artistes parmi les plus prometteurs de l’éternel nouveau jazz (New Thing), entendu aux côtés de feu Jaimie Branch dans l’inoubliable Fly Or Die 2 , Bram De Looze et du Tri-Centric O. d’Anthony Braxton. Aruan Ortiz a déjà enregistré un des neuf duos avec Ivo Perelman pour son coffret Brass and Ivory Tales. Son jeu scintillant, classieux et subtil s’est distingué aux côtés d’Andrew Cyrille, Nasheet Waits, James Brandon Lewis, Chad Taylor etc… Par rapport à cet enregistrement en duo, la performance d'Aruan Ortiz va encore plus loin par rapport aux conventions du jazz le plus moderne
Tout comme pour Lester St Louis au violoncelle, nous découvrons chez ce pianiste une nouvelle facette intrépide, ludique et radicale suscitée par l’intransigeance d’improvisateur d’Ivo Perelman pour qui l’improvisation instantanée, libre et collective sans faux-fuyant est la raison d’être.
Le free-jazz peut lasser s’il est prévisible, consensuel ou « systématique », avec le trio Prophecy, l’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer tant les ressources de chacun sont sollicitées dans de multiples narratifs, chassés-croisés d’une connivence créative qui est informée par plusieurs courants de conscience, l’héritage de compositeurs et l’expérience de plusieurs générations d’improvisateurs et improvisatrices. Si ces trois musiciens sont des musiciens « savants » émérites, on dira aussi qu’ils ont le goût de la bagatelle, le sens de la forme instantanée, l’art de transgresser les conventions de chaque instrument au moment précis où cela fait sens et l’amour de la pagaille et de la surprise. Pour rappel un album trop méconnu du trio Albert Ayler Gary Peacock Sunny Murray enregistré en juin 1964 avait pour titre Prophecy (ESP 3030). Lorsqu’on écoute Prophecy 2023, on a le sentiment que cette musique en est un merveilleux aboutissement
Michel Doneda Alexander Frangenheim Roger Turner Nail Concepts of Doing COD 009 – LC 10087
http://frangenheim.de/news
Ce n’est pas la première fois qu’on entend le percussionniste Roger Turner et le contrebassiste Alexander Frangenheim. Cfr les 2 CD’s du quartet WTTF avec Phil Wachsmann et Pat Thomas, l’un datant de 1998 – et « light air still gets dark » avec Isabelle Duthoit). De même Michel Doneda et Roger Turner avaient enregistré the Cigar that Talks avec John Russell pour le label Pied-Nu en 2010.
Rien d’étonnant que les trois compères se réunissent pour cette superbe mise en commun de sons toute en nuances, détails infimes de l’instant, des interactions subtiles en alternance de brefs silences, grincements, sifflements, effets de bec au saxophone, aigus rares et vocalisés, harmoniques, frottements organiques des cordes avec un archet frémissant ou frappes col legno. La percussion de Roger Turner gémit, sursaute, vibre, bruite, cliquète, déboule comme un mille-pattes, bruissante, piquetée, le batteur agitant subrepticement un objet sur une caisse ou son rebord. Chaque geste spontané nourrit le dialogue avec une précision inouïe. Il ne s’agit pas de « solos » individuels qui se poursuivent, mais l’expression d’une intense complicité où chaque intervention devient une contrepartie de ce qui vient d’être joué et de ce qui survient immédiatement. En écoutant avec intention, on s’aperçoit qu’ils jouent le plus souvent à deux simultanément, Roger/ Alex, Alex/ Michel, Michel/ Roger qu’en trio. Car chacun des trois improvisateurs est profondément à l’écoute et laisse un véritable espace existentiel sonore, une respiration qui nous livre les détails ludiques, les timbres les plus singuliers, les sonorités les plus étirées, les plus hésitantes et les plus urgentes. De temps à autre, ils rappellent à notre bon souvenir qu’ils sont des virtuoses capables de nous estomaquer en articulant très vite les sonorités les plus étonnantes, mais en fait se concentrent sur des émotions infinitésimales, ralenties, fantômes expressifs et mirages de l’attention. L’art de la friction, du hululement, du striage, du grincement minutieux, des micro-timbres, de la recherche d’un trésor enfoui, inestimable et éphémère, de réitérations magiques. Nail est un enregistrement remarquable aux durées brèves (3 :29 et 3 :49) ou longues (17:34) et (26:07), il défie l’entendement et la recherche d’excitations rééitérées par ailleurs pour souligner la réflexion, le mystère et l’évidence d’une écoute active et sensible.
The Art is in the Rhythm Vol. 2 Trevor Watts’Original Drum Orchestra Double CD Jazz in Britain JIB 46 S-CD
https://jazzinbritain.co.uk/album/the-art-is-in-the-rhythm-volume-2
L’Afrique mythique se trouve souvent évoquée au cœur de l’évolution du Jazz et des motivations esthétiques de très nombreux jazzmen, certains musiciens comme le sud-africain Dollar Brand ou l’afro-américain Randy Weston incarnant merveilleusement cette influence prépondérante. Parmi eux, il faut absolument considérer le travail syncrétique du saxophoniste (alto et soprano) britannique Trevor Watts, un des pionniers les plus incontournables du free-jazz européen et de l’improvisation libre. Son Original Drum Orchestra des années 80 et 90 rassemblait des percussionnistes Ghanéens, Nana Tsiboe et Kofi Adu, le bassiste Sud – Africain Ernest Mothle, le batteur « rock » Irlandais Liam Genockey et le violoniste folk Peter Knight, membre du groupe Steeleye Span. Leur musique célèbre l’extraordinaire profusion poly-rhythmique africaine dans des cascades de girations tournoyantes, rebondissantes par-dessus les quelles se répondent les lignes mélodiques infinies du saxophone et du violon. Les labels FMR et Hi4Head , dédiés à la cause de Trevor Watts, ont déjà publié respectivement deux albums très probants de ce groupe en 2006 et 2007 : Burundi Monday 1983 avec Mamadi Kamara a.l.d d’Adu et Drum Energy en 1989 (HFHCD006). Deux enregistrements plus tardifs de Trevor Watts nous dévoilent une version d’une musique similaire mais avec une équipe de percussionnistes africains plus étoffées : Moiré Music Group : Live at the Athens Concert Hall 1998 (ARC CD08) et With The Flow Trevor Moiré Music Drum Orchestra Live at the Karslruhe Jazz Festival 1994 (Hi4Head HFHCD 032). Avec les deux CD’s consacrés à deux concerts du T.W.’s Moiré Music Group (Chicago 2000) et TW’s Moiré Music Drum Orchestra (Lugano 1996) inclus dans le coffret « Trevor Watts - A World View » publié par Fundacja Sluchaj, on détient la totale. Il n’est pas inintéressant de confronter l’écoute de tous ces albums pour mesurer la cohérence et la capacité d’improvisation de ces musiciens, surtout pour saisir la magie collective de cet Art Is In The Rhythm Volume 2 qui fait suite au Volume 1 du duo Watts Genockey, lui-même un des témoignages les plus convaincants des duos sax-batterie de l’histoire du free-jazz.. Car si on entend une musique superbement structurée et coordonnée, Trevor Watts nous assure que ce concert fut « improvised without any previous discussion » et on peut le croire, Trevor étant une personnalité sans détour ni « manière » et d’une franchise absolue, déconcertante. Alors, je ne vous dis que cela car en plus, la qualité de l'enregistrement est supérieurs à certains des albums précités de la galaxie . Étant jeune , j'avais lu un article de l'excellent critique Denis Constant dans Jazz Magazine. Il qualifiait la démarche musicale d'un musicien antillais de syncrétisme car elle était un mélange de jazz, de musique caraïbe, et de concepts classiques modernes. Le Trevor Watts’Original Drum Orchestra s'affirme au coeur d'une intégration - coexistence de pratiques / cultures musicales tant ouest ou sud africaines, (free) jazz ou "folk celtique dans un esprit d'improvisation totale. La connivence rhythmique de Nana Tsiboe et Kofi Adu avec Liam Genockey laisse pantois l'auditeur : un enchevêtrement de pulsations, de rythmes, de frappes qui emporte tout sur son passage avec la pression constante du jeu implacale du bassiste, Ernest Mothle, un incontournable des groupes de Dudu Pukwana et de Louis Moholo, les (free) jazzmen Sud Africains exilés de l'Apartheid qui ont mis le feu à la scène jazz Britannique vers la fin des années 60. L'échange permanent entre Trevor Watts et Peter Knight devient au fil des morceaux, magique, l'auditeur ayant parfois du mal à distinguer le violon ou le saxophone. On entend aussi Trevor souffler dans ces deux sax alto et soprano simeultanément ou doubler les fragments mélodiques au moyen d'une hallucinate respiration circulaire. Dans cette musique très complexe et qui semble ultra spontanée, le travail de répétitions pour mettre au point ces enchaînements de rythmes et leurs insondables imbrications est un apostolat. En effet, conserver la conscience du temps dans ce maillage rythmique aussi inextricable est un véritable embrouillamini pour percussionnistes professionels quelqu'ils soient. Je vous le demande : à quel instant précis commence le premier temps de cette métrique infernale ? Rien que pour cela Trevor Watts est un héros incontournable de la musique "rythmique" (appelez cela jazz si ça vous amuse). D'ailleurs, les pays latino-américains ( Venezuela, Colombie, Cuba etc... leur on fait un triomphe. Cette musique est absolument extraordinaire tout comme l'étaient celles de Moiré Music (une musique obsessionnelle et injouable mais ô combien fascinante), et de Moiré Drum Orchestra. Ne mourrez pas idiot : dégustez ce The Art is in the Rhythm Vol. 2 Trevor Watts’Original Drum Orchestra.... (On peine à croire que cette musique est totalement improvisée)....
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com
5 juillet 2023
16 juin 2023
Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Joao Madeira Bruno Parrinha Monsieur Trinité/ Ivo Perelman Matthew Shipp & Jeff Cosgrove /Markus Eichenberger Carl Ludwig Hübsch Etienne Nillesen Philip Zoubek/ Tom Jackson Dirk Serries Benedict Taylor Daniel Thompson Colin Webster
Dérive Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Joao Madeira Bruno Parrinha Monsieur Trinité Creative Sources. CS772CD
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/d-rive
Dérive parce que d’une séquence pointilliste très précise au départ cette super équipe d’improvisateurs transite instinctivement dans différentes congruences ludiques, sonores et interactives en improvisant totalement leurs échappées instrumentales en les faisant évoluer dans l’instant en tenant compte exclusivement de ce qu’ils viennent de jouer dans les dernières secondes. Bien que cela ne soit pas indiqué dans les notes de pochette (quasi-absentes), l’album est composé de neuf improvisations collectives qui évoluent assez différemment les unes des autres même s’il y a une évidente cohérence musicale entre chacune d’elles. Prépondérantes sont les cordes frottées : Ernesto Rodrigues à l’alto, Guilherme Rodrigues au violoncelle, Joao Madeira à la contrebasse s’entendent comme les cinq doigts de la main dans un gant de velours. On aurait peine à réécouter dix fois (et plus) leurs improvisations sans qu’on vienne au bout de leurs inventions, découvrant continuellement de nouveaux éléments sonores dans une multiplicité de formes et de configurations acoustiques d’effets sonores. La recherche de timbres et sonorités liées à des actions instrumentales est mise ici au service intégral du jeu collectif et de la construction musicale improvisée en étirant ces possibilités sonores jusqu’à des points de non-retour où leurs avancées se métamorphosent instantanément et inconsciemment dans d’autres dimensions. La percussion parcimonieuse et aérienne de Monsieur Trinité colore et ponctue adroitement les moindres faits et gestes de ces camarades avec doigté ajoutant des touches sonores toujours bienvenues qui s’intègrent dans le jeu des cordistes. À quoi sert d’en dire trop et de remplir quand la musique jouée se suffit à elle – même alors que les trois cordistes cultivent aussi une approche percussive avec leurs picotements et frappes col legno à l’archet sur les cordes ? Et c’est aussi la qualité primordiale du souffleur Bruno Parrinha, ici à la flûte et à la clarinette basse d’intégrer la dynamique du jeu de ses collègues sans jamais surjouer et en respectant les caractéristiques sonores du travail spécifique du trio alto violoncelle contrebasse, car on le sait, les instruments de la famille des violons se délivrent totalement de leurs âmes que lorsqu’ils sont réunis à l’exclusion d’autres instruments (à vent, claviers etc…) Et c’est bien tout le mérite de Bruno Parrinha et, avant lui, le saxophoniste Nuno Torres d’incarner cet axiome en pliant son jeu de souffleur à ces exigences esthético-instrumentales évidentes (ou alors faites une autre métier que celui d’improvisateur libre). Pour la description des détails des sonorités et techniques « alternatives, veuillez-vous référer à mes précédentes chroniques sur la musique des Rodrigues et consorts publiées dans ces lignes par le passé. Fantastique et merveilleuse dérive !
Live in Carrboro Ivo Perelman – Matthew Shipp – Jeff Cosgrove Soul City Sounds
https://perelmanshippcosgrove.bandcamp.com/album/live-in-carrboro
On dira que j’y reviens souvent. Le duo du Brésilien Ivo Perelman (sax ténor) et de l’Américain de la côte Est Matthew Shipp ( piano) est un vecteur musical insigne qui unit les exigences musicales et le délire instantané de l’improvisation libre « totale » avec l’expressivité et les racines assumées du « jazz » afro-américain dans ce qu’il a d’aventureux , d’intense en s’appuyant sur une connaissance approfondie des harmonies et des structures musicales. Le but découvrir et étendre des formes musicales créées dans le feu de l’instant que ce soit en duo ou en s’adjoignant des comparses « habituels » ou d’un soir comme ce superlatif batteur, Jeff Cosgrove. Il s’agit d’ailleurs de leur deuxième opus en trio enregistré en concert, comme le précédent (Live in Baltimore Leo Records). Leur musique en studio se concentre très souvent sur une dizaine ou plus de pièces – compositions instantanées comme si elles étaient hantées chacune par un thème secret, un narratif poétique qu’ils découvraient tous les deux dans l’instant. Ce processus créatif en studio se répercute dans leurs magnifiques duos comme les albums Callas, Corpo, Amalgam, Intuition ou les superbes trios en compagnie des William Parker, Gerald Cleaver, Mike Bisio, Whit Dickey ou Bobby Kapp, Nate Wooley, Joe Morris et plusieurs autres. Leurs enregistrements en concerts, eux, nous livrent des suites phénoménales qui enchaînent des séquences bien typées sur la distance avec des durées entre les trente minutes jusqu’à une heure de musique bien tassée (ici 54 :55), emportée par leur énergie vitale, exacerbée par les furieux coups de bec et les intenses harmoniques hurlantes – chantantes – frémissantes du saxophoniste ténor et les cadences majestueuses, l’empilement de clusters truffés d’harmonies cachées et d‘ondulations moirées et telluriques sur toute la surface du clavier par ce pianiste d’exception. De véritables architectes de l’improvisation spontanée, dialoguant en permanence sans jamais se livrer à l’exercice du « solo », car le jeu sauvage – sophistiqué de chacun d’eux détermine celui de l’autre. L’auditeur voyage auditivement dans un labyrinthe sonore/ rythmique « libre » construit aussi méthodiquement qu’improvisé sur le fil du rasoir. On entend l’écho des pianistes du passé (Mal Waldron, Jaky Byard, Tristano, Randy Weston, Monk, Powell, Hines) et les fantômes de Coltrane, Ayler, Getz, Webster, Shepp, curieusement. Tout le mérite de Jeff Cosgrove est de s’intégrer merveilleusement au creux de leur empathie par la clarté, la dynamique et un sens inné du rythme hérité des grands batteurs inventifs et subtils qui ont fait l’histoire du jazz de ces soixante dernières années. On songe à Andrew Cyrille, Tony Williams, Paul Motian, etc…. Sa contribution à ce trio « Perelman – Shipp + » est tout bonnement d’une grande beauté et ajoute une perspective lumineuse qui met en valeur les immenses qualités des duettistes. Il suffit d’entendre ses oscillations spontanées et millimétrées dans la frappe délicate des cymbales comme si elles commentaient au plus près les doigtés cristallins du pianistes dans de subtils micro- contre-temps appuyés avec une précision quasi acrobatique au feeling sur des fractions de huitième et seizième de temps. Ou alors ses roulements bruissants et simultanés à ses frappes croisées où se jouent d’infinis accélérés – « décélérés » comme l’eau vive d’un torrent translucide où tressautent les galets luisants des pulsations face au rouleau compresseur du piano endiablé et des déchirures vocalisées et les infernaux staccatos du souffleur en transe. Nombre d’auditeurs « informés » de plus ou moins longue date vous diront qu’il n’y a là « rien de neuf » par rapport aux sagas héroïques du free – jazz des années 60-70 (Trane, Ayler, Ornette, Taylor, Rivers et bcp d’autres). J’entends bien. Mais, il est incontestable qu’autant on ne compare des pommes avec des poires, des poètes et des prosateurs, des artistes peintres comme Kandinsky, Klee ou Klein, De Kooning ou K…. qu’il est absurde de bouder son plaisir face à tant de musicalité, d’audace, de passion et d’écoute mutuelle intense.
Werckmeister Two Movements. Markus Eichenberger Carl Ludwig Hübsch Etienne Nillesen Philip Zoubek. Creative Sources CS769CD.
https://markuseichenberger.bandcamp.com/album/two-movements
Werckmeister est le groupe d’improvisation radicale formé par le clarinettiste Suisse Markus Eichenberger, le tubiste Allemand Carl Ludwig Hübsch, le percussionniste Etienne Nillesen (extended snare drum) et le pianiste Autrichien Philip Zoubek, ici au Moog Synthesizer. Les souffleurs Markus et Carl Ludwig ont en commun d’avoir dirigé deux exceptionnels grand orchestres d’improvisation radicale : Domino Concept For Orchestra (https://markuseichenberger.bandcamp.com/album/domino-concept-for-orchestra paru chez Emanem en 2001) et Ensemble X https://huebsch.me/cds/ensemblex-2/ en participant dans chacun d’eux. On retrouve sans doute quelque chose de similaire dans la démarche de ce quartet Werckmeister dont c’est le deuxième album, enregistré à Munich le 2 Février 2022. Comme le titre l’indique, deux mouvements (First et Second) de 22 :52 et 23:08 où les textures s’agrègent, se distinguent, s’interpénètrent et se valorisent par correspondances poétiques et pulsations pneumatiques (tuba et clarinette), vibrations électrogènes, drones bruissants, glissandi, sons feutrés ou acides, grasseyements graves du tuba . À tout moment, une sonorité caractéristique disparaît une pour deux autres dont on ignore la provenance. S’agit-il du Moog bruitiste ou du tuba ? Le percussionniste manie l’art du rebondissement sur son unique caisse claire « étendue » avec ses ustensiles et une cymbale avec une singulière discrétion. La clarinette se profile par instants avec des sons choisis, harmoniques « hésitantes », effets de souffle, … Différentes possibilités de jeux collectifs se croisent, se succèdent avec un étonnante sagacité et une pratique alternée ou simultanée de la stratification organique ultra-fine et de l’interaction post-schönberguienne. Oscillations tendues, ostinatos de crissements, tensions croissantes, sifflements électriques, diffractions pointillisme qui s’évapore dans l’inconnu. Une œuvre multiforme métamorphique qui mange à tous les rateliers de l’inventivité improvisée de pointe tout en les faisant se coïncider merveilleusement à la recherche de sons, de timbres rares ou « connotés » qu’ils associent avec une fantastique dynamique, un sens de l’écoute superlatif . La deuxième longue improvisation ajoute encore plus de crédit à leur démarche en donnant le tournis. Une rage froide et une saturation forcenée (la clarinette et le moog !) submerge l’espace entre les 13ème et 16ème minutes pour aboutir à un decrescendo – des événements sonores et des oscillations d’halos de timbres raréfiés en suspension vers le final. Un album d’une classe supérieure révélant bien des inconnues.
It used to be an elephant Tom Jackson Dirk Serries Benedict Taylor Daniel Thompson Colin Webster Empty Birdcage
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/it-used-to-be-an-elephant
Chacun des albums publiés par Empty Birdcage, le label du guitariste Daniel Thompson apporte sa pierre à l’édifice volatile, la cage vide, le dénuement d’une musique qui n’existe que dans la magie de l’instant partagé trop éphémère. La bonne idée : deux guitares acoustiques, Dirk Serries et Daniel Thompson, deux souffleurs – clarinette pour Tom Jackson et sax alto pour Colin Webster et au centre du dispositif, l’alto de Benedict Taylor (violon alto !). L’avantage : chacun des cinq improvisateurs a joué et enregistré en duo ou trio (et plus) avec les autres individuellement, et cela depuis une dizaine d’années. Il se fait que j’ai eu la chance de pouvoir écouter leurs albums en duo respectifs et chanté à différentes reprises avec Jackson, Taylor et Thompson dans des assemblages réussis au fil des ans ainsi qu’un premier impromptu avec Serries et d’autres. Et il faut avouer que tous leurs précédents albums en duos ou trios anticipaient à peine les premières minutes introspectives de ce qui « avait été un éléphant » et la riche imbrication interactive de modes de jeux différents et parfois interchangeables en constante évolution. Je trouve que la démarche de ces duettistes de choc sublime et fait même table rase de leurs acquits en imaginant spontanément un univers sonore collectif au-delà de ce que nous connaissions d’eux-mêmes jusqu’à présent. Ces artistes ont une très haute idée des possibilités et des exigences de la pratique de l’improvisation libre et une absence de préjugé. On le sait (Joëlle Léandre vous le dira volontiers): plus on est de "fous" à improviser sur une scène au même moment, plus il devient difficile de gérer une forme de coordination spontanée créatrice qui atteindrait le niveau de qualité de jeu et la cohérence musicale d'un duo ou d'un trio dédié. Ces cinq improvisateurs y parviennnent en nous surprenant à plusieurs moments. En plus, ils prennent le risque à carburer leur improvisation collective jusqu'à atteindre les 55 minutes d'une traite avec de multiples contours et détours jusqu'à un idéal d'infini "ressenti". Ludique, frémissante, éphémère, volatile, truffée de crissements, frottements, ellipses, exubérances staccato,grattages, lubies microtonales percussivité des cordes, spirales rêveuses et lunaires de la clarinette, frictions des cordes sur les frettes, harmoniques ultra-aiguës et glissandi lunatiques, contrastes, leurs individualités bien distinctes alliées à un sens inné de l'écoute mutuelle, échappées et dérives... Le fait qu'il s'agit d'un album digital en streaming ou download ne doit pas vous faire douter. Jetez - y une oreille , vous serez agréablement surpris. Vraiment remarquable.
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/d-rive
Dérive parce que d’une séquence pointilliste très précise au départ cette super équipe d’improvisateurs transite instinctivement dans différentes congruences ludiques, sonores et interactives en improvisant totalement leurs échappées instrumentales en les faisant évoluer dans l’instant en tenant compte exclusivement de ce qu’ils viennent de jouer dans les dernières secondes. Bien que cela ne soit pas indiqué dans les notes de pochette (quasi-absentes), l’album est composé de neuf improvisations collectives qui évoluent assez différemment les unes des autres même s’il y a une évidente cohérence musicale entre chacune d’elles. Prépondérantes sont les cordes frottées : Ernesto Rodrigues à l’alto, Guilherme Rodrigues au violoncelle, Joao Madeira à la contrebasse s’entendent comme les cinq doigts de la main dans un gant de velours. On aurait peine à réécouter dix fois (et plus) leurs improvisations sans qu’on vienne au bout de leurs inventions, découvrant continuellement de nouveaux éléments sonores dans une multiplicité de formes et de configurations acoustiques d’effets sonores. La recherche de timbres et sonorités liées à des actions instrumentales est mise ici au service intégral du jeu collectif et de la construction musicale improvisée en étirant ces possibilités sonores jusqu’à des points de non-retour où leurs avancées se métamorphosent instantanément et inconsciemment dans d’autres dimensions. La percussion parcimonieuse et aérienne de Monsieur Trinité colore et ponctue adroitement les moindres faits et gestes de ces camarades avec doigté ajoutant des touches sonores toujours bienvenues qui s’intègrent dans le jeu des cordistes. À quoi sert d’en dire trop et de remplir quand la musique jouée se suffit à elle – même alors que les trois cordistes cultivent aussi une approche percussive avec leurs picotements et frappes col legno à l’archet sur les cordes ? Et c’est aussi la qualité primordiale du souffleur Bruno Parrinha, ici à la flûte et à la clarinette basse d’intégrer la dynamique du jeu de ses collègues sans jamais surjouer et en respectant les caractéristiques sonores du travail spécifique du trio alto violoncelle contrebasse, car on le sait, les instruments de la famille des violons se délivrent totalement de leurs âmes que lorsqu’ils sont réunis à l’exclusion d’autres instruments (à vent, claviers etc…) Et c’est bien tout le mérite de Bruno Parrinha et, avant lui, le saxophoniste Nuno Torres d’incarner cet axiome en pliant son jeu de souffleur à ces exigences esthético-instrumentales évidentes (ou alors faites une autre métier que celui d’improvisateur libre). Pour la description des détails des sonorités et techniques « alternatives, veuillez-vous référer à mes précédentes chroniques sur la musique des Rodrigues et consorts publiées dans ces lignes par le passé. Fantastique et merveilleuse dérive !
Live in Carrboro Ivo Perelman – Matthew Shipp – Jeff Cosgrove Soul City Sounds
https://perelmanshippcosgrove.bandcamp.com/album/live-in-carrboro
On dira que j’y reviens souvent. Le duo du Brésilien Ivo Perelman (sax ténor) et de l’Américain de la côte Est Matthew Shipp ( piano) est un vecteur musical insigne qui unit les exigences musicales et le délire instantané de l’improvisation libre « totale » avec l’expressivité et les racines assumées du « jazz » afro-américain dans ce qu’il a d’aventureux , d’intense en s’appuyant sur une connaissance approfondie des harmonies et des structures musicales. Le but découvrir et étendre des formes musicales créées dans le feu de l’instant que ce soit en duo ou en s’adjoignant des comparses « habituels » ou d’un soir comme ce superlatif batteur, Jeff Cosgrove. Il s’agit d’ailleurs de leur deuxième opus en trio enregistré en concert, comme le précédent (Live in Baltimore Leo Records). Leur musique en studio se concentre très souvent sur une dizaine ou plus de pièces – compositions instantanées comme si elles étaient hantées chacune par un thème secret, un narratif poétique qu’ils découvraient tous les deux dans l’instant. Ce processus créatif en studio se répercute dans leurs magnifiques duos comme les albums Callas, Corpo, Amalgam, Intuition ou les superbes trios en compagnie des William Parker, Gerald Cleaver, Mike Bisio, Whit Dickey ou Bobby Kapp, Nate Wooley, Joe Morris et plusieurs autres. Leurs enregistrements en concerts, eux, nous livrent des suites phénoménales qui enchaînent des séquences bien typées sur la distance avec des durées entre les trente minutes jusqu’à une heure de musique bien tassée (ici 54 :55), emportée par leur énergie vitale, exacerbée par les furieux coups de bec et les intenses harmoniques hurlantes – chantantes – frémissantes du saxophoniste ténor et les cadences majestueuses, l’empilement de clusters truffés d’harmonies cachées et d‘ondulations moirées et telluriques sur toute la surface du clavier par ce pianiste d’exception. De véritables architectes de l’improvisation spontanée, dialoguant en permanence sans jamais se livrer à l’exercice du « solo », car le jeu sauvage – sophistiqué de chacun d’eux détermine celui de l’autre. L’auditeur voyage auditivement dans un labyrinthe sonore/ rythmique « libre » construit aussi méthodiquement qu’improvisé sur le fil du rasoir. On entend l’écho des pianistes du passé (Mal Waldron, Jaky Byard, Tristano, Randy Weston, Monk, Powell, Hines) et les fantômes de Coltrane, Ayler, Getz, Webster, Shepp, curieusement. Tout le mérite de Jeff Cosgrove est de s’intégrer merveilleusement au creux de leur empathie par la clarté, la dynamique et un sens inné du rythme hérité des grands batteurs inventifs et subtils qui ont fait l’histoire du jazz de ces soixante dernières années. On songe à Andrew Cyrille, Tony Williams, Paul Motian, etc…. Sa contribution à ce trio « Perelman – Shipp + » est tout bonnement d’une grande beauté et ajoute une perspective lumineuse qui met en valeur les immenses qualités des duettistes. Il suffit d’entendre ses oscillations spontanées et millimétrées dans la frappe délicate des cymbales comme si elles commentaient au plus près les doigtés cristallins du pianistes dans de subtils micro- contre-temps appuyés avec une précision quasi acrobatique au feeling sur des fractions de huitième et seizième de temps. Ou alors ses roulements bruissants et simultanés à ses frappes croisées où se jouent d’infinis accélérés – « décélérés » comme l’eau vive d’un torrent translucide où tressautent les galets luisants des pulsations face au rouleau compresseur du piano endiablé et des déchirures vocalisées et les infernaux staccatos du souffleur en transe. Nombre d’auditeurs « informés » de plus ou moins longue date vous diront qu’il n’y a là « rien de neuf » par rapport aux sagas héroïques du free – jazz des années 60-70 (Trane, Ayler, Ornette, Taylor, Rivers et bcp d’autres). J’entends bien. Mais, il est incontestable qu’autant on ne compare des pommes avec des poires, des poètes et des prosateurs, des artistes peintres comme Kandinsky, Klee ou Klein, De Kooning ou K…. qu’il est absurde de bouder son plaisir face à tant de musicalité, d’audace, de passion et d’écoute mutuelle intense.
Werckmeister Two Movements. Markus Eichenberger Carl Ludwig Hübsch Etienne Nillesen Philip Zoubek. Creative Sources CS769CD.
https://markuseichenberger.bandcamp.com/album/two-movements
Werckmeister est le groupe d’improvisation radicale formé par le clarinettiste Suisse Markus Eichenberger, le tubiste Allemand Carl Ludwig Hübsch, le percussionniste Etienne Nillesen (extended snare drum) et le pianiste Autrichien Philip Zoubek, ici au Moog Synthesizer. Les souffleurs Markus et Carl Ludwig ont en commun d’avoir dirigé deux exceptionnels grand orchestres d’improvisation radicale : Domino Concept For Orchestra (https://markuseichenberger.bandcamp.com/album/domino-concept-for-orchestra paru chez Emanem en 2001) et Ensemble X https://huebsch.me/cds/ensemblex-2/ en participant dans chacun d’eux. On retrouve sans doute quelque chose de similaire dans la démarche de ce quartet Werckmeister dont c’est le deuxième album, enregistré à Munich le 2 Février 2022. Comme le titre l’indique, deux mouvements (First et Second) de 22 :52 et 23:08 où les textures s’agrègent, se distinguent, s’interpénètrent et se valorisent par correspondances poétiques et pulsations pneumatiques (tuba et clarinette), vibrations électrogènes, drones bruissants, glissandi, sons feutrés ou acides, grasseyements graves du tuba . À tout moment, une sonorité caractéristique disparaît une pour deux autres dont on ignore la provenance. S’agit-il du Moog bruitiste ou du tuba ? Le percussionniste manie l’art du rebondissement sur son unique caisse claire « étendue » avec ses ustensiles et une cymbale avec une singulière discrétion. La clarinette se profile par instants avec des sons choisis, harmoniques « hésitantes », effets de souffle, … Différentes possibilités de jeux collectifs se croisent, se succèdent avec un étonnante sagacité et une pratique alternée ou simultanée de la stratification organique ultra-fine et de l’interaction post-schönberguienne. Oscillations tendues, ostinatos de crissements, tensions croissantes, sifflements électriques, diffractions pointillisme qui s’évapore dans l’inconnu. Une œuvre multiforme métamorphique qui mange à tous les rateliers de l’inventivité improvisée de pointe tout en les faisant se coïncider merveilleusement à la recherche de sons, de timbres rares ou « connotés » qu’ils associent avec une fantastique dynamique, un sens de l’écoute superlatif . La deuxième longue improvisation ajoute encore plus de crédit à leur démarche en donnant le tournis. Une rage froide et une saturation forcenée (la clarinette et le moog !) submerge l’espace entre les 13ème et 16ème minutes pour aboutir à un decrescendo – des événements sonores et des oscillations d’halos de timbres raréfiés en suspension vers le final. Un album d’une classe supérieure révélant bien des inconnues.
It used to be an elephant Tom Jackson Dirk Serries Benedict Taylor Daniel Thompson Colin Webster Empty Birdcage
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/it-used-to-be-an-elephant
Chacun des albums publiés par Empty Birdcage, le label du guitariste Daniel Thompson apporte sa pierre à l’édifice volatile, la cage vide, le dénuement d’une musique qui n’existe que dans la magie de l’instant partagé trop éphémère. La bonne idée : deux guitares acoustiques, Dirk Serries et Daniel Thompson, deux souffleurs – clarinette pour Tom Jackson et sax alto pour Colin Webster et au centre du dispositif, l’alto de Benedict Taylor (violon alto !). L’avantage : chacun des cinq improvisateurs a joué et enregistré en duo ou trio (et plus) avec les autres individuellement, et cela depuis une dizaine d’années. Il se fait que j’ai eu la chance de pouvoir écouter leurs albums en duo respectifs et chanté à différentes reprises avec Jackson, Taylor et Thompson dans des assemblages réussis au fil des ans ainsi qu’un premier impromptu avec Serries et d’autres. Et il faut avouer que tous leurs précédents albums en duos ou trios anticipaient à peine les premières minutes introspectives de ce qui « avait été un éléphant » et la riche imbrication interactive de modes de jeux différents et parfois interchangeables en constante évolution. Je trouve que la démarche de ces duettistes de choc sublime et fait même table rase de leurs acquits en imaginant spontanément un univers sonore collectif au-delà de ce que nous connaissions d’eux-mêmes jusqu’à présent. Ces artistes ont une très haute idée des possibilités et des exigences de la pratique de l’improvisation libre et une absence de préjugé. On le sait (Joëlle Léandre vous le dira volontiers): plus on est de "fous" à improviser sur une scène au même moment, plus il devient difficile de gérer une forme de coordination spontanée créatrice qui atteindrait le niveau de qualité de jeu et la cohérence musicale d'un duo ou d'un trio dédié. Ces cinq improvisateurs y parviennnent en nous surprenant à plusieurs moments. En plus, ils prennent le risque à carburer leur improvisation collective jusqu'à atteindre les 55 minutes d'une traite avec de multiples contours et détours jusqu'à un idéal d'infini "ressenti". Ludique, frémissante, éphémère, volatile, truffée de crissements, frottements, ellipses, exubérances staccato,grattages, lubies microtonales percussivité des cordes, spirales rêveuses et lunaires de la clarinette, frictions des cordes sur les frettes, harmoniques ultra-aiguës et glissandi lunatiques, contrastes, leurs individualités bien distinctes alliées à un sens inné de l'écoute mutuelle, échappées et dérives... Le fait qu'il s'agit d'un album digital en streaming ou download ne doit pas vous faire douter. Jetez - y une oreille , vous serez agréablement surpris. Vraiment remarquable.
20 mai 2023
Agnes Heginger Elisabeth Harnik Uli Winter Fredi Proll/ Dave Tucker & Pierpaolo Martino/Ernesto Rodrigues Nuno Torres Bruno Parrinha Luisa Gonçalves Flak João Madeira Carlos Santos José Oliveira/ Franco Donatoni, Iannis Xenakis, Xavier Bonfill, Thanos Chrysakis, Tim Hodgkinson/ Michael Fischer Alessandro Vicard Dieter “Didi” Kern
Plasmic live at porgy and bess Agnes Heginger Elisabeth Harnik Uli Winter Fredi Proll inexhaustible editions ie-056
https://inexhaustible-editions.com/ie-056/
Quartet voix piano violoncelle et percussion chambriste et exquis à souhait. On ne présente plus la pianiste Elisabeth Harnik, la beauté de son toucher et le raffinement harmonique contemporain de son jeu. Belle surprise, la chanteuse Agnes Heginger dont la voix égrène subtilement vocalises enjouées et phonèmes en sursaut constant avec une grâce rythmique surprenante. En guise de « section rythmique » les efforts conjoints du violoncelliste Uli Winter et du batteur Fredi Proll, entendus il y a quelques années au sein du Trio Now ! avec la saxophoniste Tania Fetchmair. Pour eux, la musique de Plasmic, est une toute autre orientation, à la fois poétique, imbriquée à l’envi, sonique avec une belle part de risque dans le renouvellement des formes et des émotions. Avec ces six improvisations de longueur moyenne oscillant entre sept minutes et le quart d’heure, les quatres musiciennnes – ciens développent un sens de l’écoute, de la recherche en mettant en évidence le collectif et chaque individualité dans ce qu’elle a de plus intime. Du label slovène Inexhaustible Editions, nous viennent de belles surprises et s’ils affichent une démarche résolument radicale « sans concession » (Inexhaustible évoque le titre d’un album phare d’AMM), il proposent aussi des musiques libres moins austères dérivées du jazz contemporain, option pour laquelle ils ont un goût judicieux. Ce magnifique Plasmic dévide sa petite musique en joignant au sérieux contemporain, la qualité des échanges, un savant dosage de l’invention et de l’ubiquité ludique à un superbe raffinement qui cadre admirablement avec la finesse musicale et la vocalité elfique d’Agnes Heginger. Au fur et à mesure que défilent les plages, Agnès se libère et effeuille les nombreuses facettes de son talent entraînant ses trois collègues dans des séquences cascadantes, des dialogues impromptus, des interactions diffuses et éclatements subits de formes volatiles … Uli Winter tiraille et pressure son archet sur les cordes crissantes ou chuintantes, des effets miroitants de harpe folle surgissent de l’âme du piano d’Élisabeth Harnik fertilisant les murmures ombrageux de la vocaliste. Dans une telle compagnie, Fredi Proll , un batteur prolixe quand il le faut, s’est mué avec en bruiteur discret et ponctuel avec beaucoup d’à-propos (ah ! , il y a une batterie ?) et de respect de la liberté collective et individuelle. Un magnifique album.
Dave Tucker & Pierpaolo Martino Melophobia Confront Core 25
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/melophobia
Melophobia : la phobie de la mélodie ? Dave Tucker est un des guitaristes insignes de la scène londonienne qui gravite autour du London Improvisers Orchestra , de Mopomoso et du Café Oto. Son improbable trio de gloire nous a livré deux albums mémorables en compagnie de collègues trop British pour émoustiller les médias spécialisés : l’extraordinairement subtil et explosif tromboniste Alan Tomlinson et le batteur atypique par excellence, Phil Marks (de Bark !). En compagnie du bassiste Pierpaolo Martino, un natif des Pouilles entendu aux côtés de Steve Beresford et de Valentina Magaletti ou avec Gianni Mimmo, Dave Tucker nous révèle la face noise exacerbée de son travail avec force effets, drones électrogènes, vibrations saturées et occurrences métalloïdes subtilement mises en valeur. Avec ce qu’il faut de noirceur et d’ombres, le contrebassiste met en valeur les paysages sonores et les déflagrations contrôlées du guitariste qui ne dédaigne pas la mélodie ni une dimension ludique. 11 improvisations intitulées Melophobia I à XI nous livrent des pièces d’un seul tenant, arcboutées par l’électricité à saturation , crissante, obsessionnelle, criant gare auxquelles répondent les parties de contrebasse carrément punk de son alter ego. Avec cette électricité saturée agressive, Dave Tucker tisse une trame étirée et acide, fils barbelés soniques hérissés dans les suraigus rendus encore plus implacables et cisaillantes par l’absence de batterie ou de percussion. L’air chargé d’électricité nous fait voir venir un orage magnétique, évité fort heureusement par le découpage modeste des durées de chaque improvisation, la plus longue totalisant plus de neuf dangereuses minutes. Le dosage minutieux et la lisibilité des excès sonores de Dave Tucker ici enregistrés et la sagacité de son compère bassiste, permettent une écoute analytique sans que celle-ci ne faiblit l’exutoire rageur de ce duo magnifiquement noise. Plus on se rapproche de la fin, s'impose le cri primal du rock le plus noir, le plus rebelle.
Confront Records, le label incontournable de Mark Wastell a encore frappé.
Suspensão Impromptu Ernesto Rodrigues Nuno Torres Bruno Parrinha Luisa Gonçalves Flak João Madeira Carlos Santos José Oliveira Creative Sources CS 773CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/impromptu
La scène improvisée portugaise est devenue incontournable au fil des années pour sa musique de chambre expérimentale et ses multiples projets rassemblant un énorme pool de musiciennes – musiciens à géométrie variable avec un sens profond du collectif. Ernesto Rodrigues est sans doute un de ses plus remarquables catalyseurs tant par le nombre et la diversité des groupes auquel il participe que par la publication systématique d’enregistrements de qualité via son label Creative Sources. Outre Ernesto au « violon » alto et au crackle box, on note la présence de ses collaborateurs habituels tels que Nuno Torres au sax alto, Bruno Parrinha à la clarinette basse, João Madeira à la contrebasse, Carlos Santos au synthé modulaire et José Oliveira à la percussion. Luisa Gonçalves et Flak complètent cet ensemble Suspensão au piano et à la guitare électrique respectivement. Cet Impromptu sonne comme une œuvre très cohérente d’une grande diversité sonore. L’imbrication des interventions individuelles fonctionne à merveille, chacun se détachant un court moment de l’ensemble ou agit en filigrane. La dynamique et le sens égalitaire du collectif sont les maîtres mots de l’ensemble Suspensão. Miasmes, bourdonnements, notes égarées, interventions isolées, vibrations, hésitations, frétillements de l’archet, coups de bec, fragiles glissandi ou bruissements persistants, micro frappes percussives, toutes ces figures de style et sons spontanés créent une trame, un patchwork mouvant où pointent des directions subites, des changements de cap ou une renouvellement complet de l’ambiance sonore. Une idée émise par l’alto aboutit à une friction de la guitare, des grincements engendrent des clusters au piano qui s’évanouissent au profit d’un léger fracas percussif ou une vibration électronique. Au fil de l’improvisation unique au titre improbable, l’éclairage et la perspective se modifie comme si on pénétrait un autre univers. En sollicitant une myriade de sons possibles au sein de leur instrumentarium, les huit improvisateurs de Suspensão créent un momentum délicat et insaissable tout en focalisant notre écoute. trente-cinq minutes qui s’échappent comme un rêve. Un merveilleux moment de musique improvisée éminemment collective.
Music for Trombones, Bass Clarinets & Horn Franco Donatoni, Iannis Xenakis, Xavier Bonfill, Thanos Chrysakis, Tim Hodgkinson Aural Terrains TRRN 1751
https://www.auralterrains.com/releases/51
Le travail de producteur d’enregistrements, d’initiateur de projets et d’organiste (et aussi électronicien) de Thanos Chrysakis se situe dans l’interpénétration des démarches respectives de compositeurs contemporains et d’improvisateurs. Le catalogue très choisi de son label s’étoffe au fil des mois et des années dans cette direction. Cette Musique pour trombones, clarinettes basses et cor rassemble des œuvres de Franco Donatoni ( Ombra – 1984) d’Iannis Xenakis (Keren 1986), Xavier Bonfill (2X2 – 2020), Thanos Chrysakis (Septet – 2020 et Axis Mundi – 2016) et Tim Hodgkinson (Anérithmon – 2020).Ombra, Keren et Axis Mundi sont écrits pour des instruments à vent en solitaire. Jason Alder est aux prises avec les graves graveleux et carbonés de la clarinette contrebasse d’Ombra de Donatoni, un remarquable exercice ludique qui s’étend sur douze minutes suspendues dans l’espace et rend grâce à la densité et aux possibilités sonores de cet énorme instrument. Interprété par le tromboniste Christian Larsen, Keren de Xenakis cultive les résonnances du pavillon et des lents effets de coulisse qui font encore plus de sens quand surgit le duo Alder et Larsen aux prises dans les drones atmosphériques du 2X2 de Xavier Bonfill. Jason Alder (clarinette basse et pédale midi / live electronics) et Christian Larsen (trombone et pédale midi/ live electronics. Pour notre plus grand bonheur, surgit le Septet de Thanos Chrysakis (2020 – 11 :30) interprété par Tim Hodgkinson et Jason Alder (clarinettes), Julian Faultless (horn), Ben Vernon et Ed Lucas (trombones), Yoni Silver et Hannah Shilvock (clarinettes basse) et Leo Geyer (conductor). Cette pièce remarquable aux textures mouvantes suspendues dans l’espace avec ce qu’il faut de glissandi est suivie du superbe Axis Mundi du même écrit pour le cor solitaire de Julian Faultless. Anérithmon de Tim Hodgkinson, autre morceau de consistance de ce recueil nous fait découvrir trois trombones (Vernon- Lucas- Larsen) face à trois clarinettes basses (Silver - Shilvock – Alder). Outre les œuvres spécifiques de chaque compositeur, l’album Music for Trombones, Bass Clarinets & Horn est conçu pour mettre en valeur des conceptions communes à chacun d’eux et devient aussi l’œuvre de son initiateur – producteur, Thanos Chrysakis et une entreprise collective et collaborative pour chacun des instrumentistes au niveau de leur sensibilité propre et de leurs centres d’intérêts. Je vous passe la description musicologique, mais vous recommande expressément ce nouvel album d’Aural Terrains.
M.A.D. Michael Fischer Alessandro Vicard Dieter “Didi” Kern Interstellar Records LP INT056
https://madvienna.bandcamp.com/album/fischer-vicard-kern
Michael Fischer est sans nul doute un des meilleurs représentants Autrichiens du saxophone (ténor) dans l’improvisation radicale, instrument qu’il agrémente d’un analog-no effect feedback quand il ne chante pas (dans Wolizei). Il conduit aussi le Vienna Improvisers Orchestra depuis deux décennies et maintient une solide carrière https://m.fischer.wuk.at/about.htm . Ses partenaires dans le trio M.A.D. sont le contrebassiste Alessandro Vicard et le batteur Dieter « Didi » Kern, entendu aux côtés de Mats Gustafsson, Marshall Allen, Elisabeth Harnik, Juini Booth (R.I.P.) et Marco Eneidi etc…. at aussi une valeur sûre dans la scène rock underground. Rassurez-vous, Didi est un véritable free drummer et il assume aussi cette magnifique liberté de séquences rythmiques décalées lorsque Michael Fischer utilise sa voix ou bruite avec son installation d’analog-no effect feedback saxophone. Le contrebassiste s’infiltre ou s’impose dans l’espace ludique. On songe à la démarche « improv-punk » du batteur Peter Hollinger disparu récemment après avoir été quasiment omniprésent aux côtés de Jon Rose, Dietmar Diesner, Hannes Bauer, Wolfgang Fuchs. On trouve dans cet album des audaces noises radicales, une filiation post punk- no wave, des ambiances mystérieuses ou parfois accrocheuses le tout instillé dans un no-man’s land instable. Comment caractériser le tintinabullement de cymbales entouré de feedbacks et de murmures sonores de schweber en face B. Ou l’improvisation collective noise aiguillée de micro-frappes de percussions, avec ces grésillements électroniques et le saxophone « électronique » torturé de ruff times ruff tones… qui monte en puissance bousculée dans un crescendo de free-drumming. Le morceau court suivant (breathe) est, surprise, une pièce introspective au bord du silence et un brin grinçante, avec une focalisation sur les détails sonores très lisible et apaisée. Un album réjouissant adressé au public friand de noise déjanté et de free punk primal allumé.
https://inexhaustible-editions.com/ie-056/
Quartet voix piano violoncelle et percussion chambriste et exquis à souhait. On ne présente plus la pianiste Elisabeth Harnik, la beauté de son toucher et le raffinement harmonique contemporain de son jeu. Belle surprise, la chanteuse Agnes Heginger dont la voix égrène subtilement vocalises enjouées et phonèmes en sursaut constant avec une grâce rythmique surprenante. En guise de « section rythmique » les efforts conjoints du violoncelliste Uli Winter et du batteur Fredi Proll, entendus il y a quelques années au sein du Trio Now ! avec la saxophoniste Tania Fetchmair. Pour eux, la musique de Plasmic, est une toute autre orientation, à la fois poétique, imbriquée à l’envi, sonique avec une belle part de risque dans le renouvellement des formes et des émotions. Avec ces six improvisations de longueur moyenne oscillant entre sept minutes et le quart d’heure, les quatres musiciennnes – ciens développent un sens de l’écoute, de la recherche en mettant en évidence le collectif et chaque individualité dans ce qu’elle a de plus intime. Du label slovène Inexhaustible Editions, nous viennent de belles surprises et s’ils affichent une démarche résolument radicale « sans concession » (Inexhaustible évoque le titre d’un album phare d’AMM), il proposent aussi des musiques libres moins austères dérivées du jazz contemporain, option pour laquelle ils ont un goût judicieux. Ce magnifique Plasmic dévide sa petite musique en joignant au sérieux contemporain, la qualité des échanges, un savant dosage de l’invention et de l’ubiquité ludique à un superbe raffinement qui cadre admirablement avec la finesse musicale et la vocalité elfique d’Agnes Heginger. Au fur et à mesure que défilent les plages, Agnès se libère et effeuille les nombreuses facettes de son talent entraînant ses trois collègues dans des séquences cascadantes, des dialogues impromptus, des interactions diffuses et éclatements subits de formes volatiles … Uli Winter tiraille et pressure son archet sur les cordes crissantes ou chuintantes, des effets miroitants de harpe folle surgissent de l’âme du piano d’Élisabeth Harnik fertilisant les murmures ombrageux de la vocaliste. Dans une telle compagnie, Fredi Proll , un batteur prolixe quand il le faut, s’est mué avec en bruiteur discret et ponctuel avec beaucoup d’à-propos (ah ! , il y a une batterie ?) et de respect de la liberté collective et individuelle. Un magnifique album.
Dave Tucker & Pierpaolo Martino Melophobia Confront Core 25
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/melophobia
Melophobia : la phobie de la mélodie ? Dave Tucker est un des guitaristes insignes de la scène londonienne qui gravite autour du London Improvisers Orchestra , de Mopomoso et du Café Oto. Son improbable trio de gloire nous a livré deux albums mémorables en compagnie de collègues trop British pour émoustiller les médias spécialisés : l’extraordinairement subtil et explosif tromboniste Alan Tomlinson et le batteur atypique par excellence, Phil Marks (de Bark !). En compagnie du bassiste Pierpaolo Martino, un natif des Pouilles entendu aux côtés de Steve Beresford et de Valentina Magaletti ou avec Gianni Mimmo, Dave Tucker nous révèle la face noise exacerbée de son travail avec force effets, drones électrogènes, vibrations saturées et occurrences métalloïdes subtilement mises en valeur. Avec ce qu’il faut de noirceur et d’ombres, le contrebassiste met en valeur les paysages sonores et les déflagrations contrôlées du guitariste qui ne dédaigne pas la mélodie ni une dimension ludique. 11 improvisations intitulées Melophobia I à XI nous livrent des pièces d’un seul tenant, arcboutées par l’électricité à saturation , crissante, obsessionnelle, criant gare auxquelles répondent les parties de contrebasse carrément punk de son alter ego. Avec cette électricité saturée agressive, Dave Tucker tisse une trame étirée et acide, fils barbelés soniques hérissés dans les suraigus rendus encore plus implacables et cisaillantes par l’absence de batterie ou de percussion. L’air chargé d’électricité nous fait voir venir un orage magnétique, évité fort heureusement par le découpage modeste des durées de chaque improvisation, la plus longue totalisant plus de neuf dangereuses minutes. Le dosage minutieux et la lisibilité des excès sonores de Dave Tucker ici enregistrés et la sagacité de son compère bassiste, permettent une écoute analytique sans que celle-ci ne faiblit l’exutoire rageur de ce duo magnifiquement noise. Plus on se rapproche de la fin, s'impose le cri primal du rock le plus noir, le plus rebelle.
Confront Records, le label incontournable de Mark Wastell a encore frappé.
Suspensão Impromptu Ernesto Rodrigues Nuno Torres Bruno Parrinha Luisa Gonçalves Flak João Madeira Carlos Santos José Oliveira Creative Sources CS 773CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/impromptu
La scène improvisée portugaise est devenue incontournable au fil des années pour sa musique de chambre expérimentale et ses multiples projets rassemblant un énorme pool de musiciennes – musiciens à géométrie variable avec un sens profond du collectif. Ernesto Rodrigues est sans doute un de ses plus remarquables catalyseurs tant par le nombre et la diversité des groupes auquel il participe que par la publication systématique d’enregistrements de qualité via son label Creative Sources. Outre Ernesto au « violon » alto et au crackle box, on note la présence de ses collaborateurs habituels tels que Nuno Torres au sax alto, Bruno Parrinha à la clarinette basse, João Madeira à la contrebasse, Carlos Santos au synthé modulaire et José Oliveira à la percussion. Luisa Gonçalves et Flak complètent cet ensemble Suspensão au piano et à la guitare électrique respectivement. Cet Impromptu sonne comme une œuvre très cohérente d’une grande diversité sonore. L’imbrication des interventions individuelles fonctionne à merveille, chacun se détachant un court moment de l’ensemble ou agit en filigrane. La dynamique et le sens égalitaire du collectif sont les maîtres mots de l’ensemble Suspensão. Miasmes, bourdonnements, notes égarées, interventions isolées, vibrations, hésitations, frétillements de l’archet, coups de bec, fragiles glissandi ou bruissements persistants, micro frappes percussives, toutes ces figures de style et sons spontanés créent une trame, un patchwork mouvant où pointent des directions subites, des changements de cap ou une renouvellement complet de l’ambiance sonore. Une idée émise par l’alto aboutit à une friction de la guitare, des grincements engendrent des clusters au piano qui s’évanouissent au profit d’un léger fracas percussif ou une vibration électronique. Au fil de l’improvisation unique au titre improbable, l’éclairage et la perspective se modifie comme si on pénétrait un autre univers. En sollicitant une myriade de sons possibles au sein de leur instrumentarium, les huit improvisateurs de Suspensão créent un momentum délicat et insaissable tout en focalisant notre écoute. trente-cinq minutes qui s’échappent comme un rêve. Un merveilleux moment de musique improvisée éminemment collective.
Music for Trombones, Bass Clarinets & Horn Franco Donatoni, Iannis Xenakis, Xavier Bonfill, Thanos Chrysakis, Tim Hodgkinson Aural Terrains TRRN 1751
https://www.auralterrains.com/releases/51
Le travail de producteur d’enregistrements, d’initiateur de projets et d’organiste (et aussi électronicien) de Thanos Chrysakis se situe dans l’interpénétration des démarches respectives de compositeurs contemporains et d’improvisateurs. Le catalogue très choisi de son label s’étoffe au fil des mois et des années dans cette direction. Cette Musique pour trombones, clarinettes basses et cor rassemble des œuvres de Franco Donatoni ( Ombra – 1984) d’Iannis Xenakis (Keren 1986), Xavier Bonfill (2X2 – 2020), Thanos Chrysakis (Septet – 2020 et Axis Mundi – 2016) et Tim Hodgkinson (Anérithmon – 2020).Ombra, Keren et Axis Mundi sont écrits pour des instruments à vent en solitaire. Jason Alder est aux prises avec les graves graveleux et carbonés de la clarinette contrebasse d’Ombra de Donatoni, un remarquable exercice ludique qui s’étend sur douze minutes suspendues dans l’espace et rend grâce à la densité et aux possibilités sonores de cet énorme instrument. Interprété par le tromboniste Christian Larsen, Keren de Xenakis cultive les résonnances du pavillon et des lents effets de coulisse qui font encore plus de sens quand surgit le duo Alder et Larsen aux prises dans les drones atmosphériques du 2X2 de Xavier Bonfill. Jason Alder (clarinette basse et pédale midi / live electronics) et Christian Larsen (trombone et pédale midi/ live electronics. Pour notre plus grand bonheur, surgit le Septet de Thanos Chrysakis (2020 – 11 :30) interprété par Tim Hodgkinson et Jason Alder (clarinettes), Julian Faultless (horn), Ben Vernon et Ed Lucas (trombones), Yoni Silver et Hannah Shilvock (clarinettes basse) et Leo Geyer (conductor). Cette pièce remarquable aux textures mouvantes suspendues dans l’espace avec ce qu’il faut de glissandi est suivie du superbe Axis Mundi du même écrit pour le cor solitaire de Julian Faultless. Anérithmon de Tim Hodgkinson, autre morceau de consistance de ce recueil nous fait découvrir trois trombones (Vernon- Lucas- Larsen) face à trois clarinettes basses (Silver - Shilvock – Alder). Outre les œuvres spécifiques de chaque compositeur, l’album Music for Trombones, Bass Clarinets & Horn est conçu pour mettre en valeur des conceptions communes à chacun d’eux et devient aussi l’œuvre de son initiateur – producteur, Thanos Chrysakis et une entreprise collective et collaborative pour chacun des instrumentistes au niveau de leur sensibilité propre et de leurs centres d’intérêts. Je vous passe la description musicologique, mais vous recommande expressément ce nouvel album d’Aural Terrains.
M.A.D. Michael Fischer Alessandro Vicard Dieter “Didi” Kern Interstellar Records LP INT056
https://madvienna.bandcamp.com/album/fischer-vicard-kern
Michael Fischer est sans nul doute un des meilleurs représentants Autrichiens du saxophone (ténor) dans l’improvisation radicale, instrument qu’il agrémente d’un analog-no effect feedback quand il ne chante pas (dans Wolizei). Il conduit aussi le Vienna Improvisers Orchestra depuis deux décennies et maintient une solide carrière https://m.fischer.wuk.at/about.htm . Ses partenaires dans le trio M.A.D. sont le contrebassiste Alessandro Vicard et le batteur Dieter « Didi » Kern, entendu aux côtés de Mats Gustafsson, Marshall Allen, Elisabeth Harnik, Juini Booth (R.I.P.) et Marco Eneidi etc…. at aussi une valeur sûre dans la scène rock underground. Rassurez-vous, Didi est un véritable free drummer et il assume aussi cette magnifique liberté de séquences rythmiques décalées lorsque Michael Fischer utilise sa voix ou bruite avec son installation d’analog-no effect feedback saxophone. Le contrebassiste s’infiltre ou s’impose dans l’espace ludique. On songe à la démarche « improv-punk » du batteur Peter Hollinger disparu récemment après avoir été quasiment omniprésent aux côtés de Jon Rose, Dietmar Diesner, Hannes Bauer, Wolfgang Fuchs. On trouve dans cet album des audaces noises radicales, une filiation post punk- no wave, des ambiances mystérieuses ou parfois accrocheuses le tout instillé dans un no-man’s land instable. Comment caractériser le tintinabullement de cymbales entouré de feedbacks et de murmures sonores de schweber en face B. Ou l’improvisation collective noise aiguillée de micro-frappes de percussions, avec ces grésillements électroniques et le saxophone « électronique » torturé de ruff times ruff tones… qui monte en puissance bousculée dans un crescendo de free-drumming. Le morceau court suivant (breathe) est, surprise, une pièce introspective au bord du silence et un brin grinçante, avec une focalisation sur les détails sonores très lisible et apaisée. Un album réjouissant adressé au public friand de noise déjanté et de free punk primal allumé.
16 avril 2023
Adam Bohman/ Franz Hautzinger & Éric Normand/ Jack Wright & Ben Bennett / Samo Kutin & Pascal Battus / Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues & João Madeira
Adam Bohman Music and Words 3 Paradigm Discs
https://adambohman.bandcamp.com/album/music-and-words-3-2
Troisième CD d’Adam Bohman intitulé Music & Words 3 publié par Paradigm Discs, le label de Clive Graham. Clive et Adam Bohman participèrent activement au groupe Morphogenesis. Le catalogue de Paradigm contient un unique triple CD du légendaire Gentle Fire, l’Up Your Sleeve d’Alterations, des albums de Morphogenesis, bien sûr et un mix d’inédits et/ ou rééditions de cassettes ou de vinyles rares d’Adam Bohman, Trevor Wishart, Max Eastley, Daphne Oram, Pauline Oliveiros, Dight Frizzell, Amnon Raviv , etc… même William Burroughs. Cet album Music and Words 3 d’Adam Bohman contient à la fois des pièces/ chansons délirantes des années 80 parues en cassette (« Music ») alternées avec des extraits improbables de ses talkin’tapes enregistrées avec un mini-cassette de poche lors de ses pérégrinations en tournée (« Words »). En fait, Adam enregistre beaucoup à tout moment en décrivant les situations, ce qui vient de lui arriver, les personnes avec qui il se trouve, les lieux où il déambule décrits minutieusement. Il adore aussi lire des menus détaillés des restos cheap en indiquant le prix. L’album débute avec trois morceaux de « musique » (comme ce At Grand Parents/ Hearing Aid ??) et enchaîne sur une série de 6 talkin’tapes enregistrées à Brighton en 2009 alternant d’autres morceaux répertorié « musique ». Parmi ceux-ci se distingue un Unpleasant Discharge Blues n°1 où interviennent des parties de trompette en multi-tracking low-fi et une vague backing track. En fait , Adam jouait de la trompette au début de sa carrière jusqu'à ce qu'il ait éviscéré un violon désaxé. Il y a aussi des chansons improbables telles The Yellow Rose of Zork, Dominic the Dragon Fly, Montague the Toothbrush, une version délirante et potache de Maggie May de Rod Stewart, chansons dont la mise en place est disons aléatoire. On trouve aussi sous cette dénomination « Music » des collages contrastés et bruitistes low-fi utilisant des sons électroniques saturés et édités avec un sens du contraste et de la diversion réussi = Bitumen Sex, Scrum Quartet ou les Interruptions 2. Le tout réalisé avec des cassettes bon marché et les moyens du bord. Une fois la suite des Brighton Pt1 à Pt6 écoulées alternant avec les morceaux/ chansons décrits plus hauts, on trouve à nouveau trois pièces « Music » : Montague the Toothbrush , Maggie May et à nouveau une autre improbable narration outdoors « at Grandparents » . Ces trois morceaux enchaînent avec quatre séquences de description spontanée in situ à Clacton on Sea truffées de détails anodins, parfois croustillants ou nonsensiques de ses observations méticuleuses de l’environnement. Ces quatre séquences de Clacton on Sea éditées au départ d’un de ces auto-reportages potaches et candides, alternent avec des divagations telles que Talkin’ about Manilow , Melancolic Alcoholic, ou une dernière chanson , Foster’s Champions qui clôture cette bien curieuse troisième anthologie « music and words ». À la fois non-sensique, chargée de sens, enfantillage, humour septième degré, patiemment descriptif et indescriptible, sardonique, délirant, sarcastique, faussement candide, prosaïque, infantile, désenchanté, persiffleur, l’art verbal/textuel sans queue ni tête ni antécédent d’Adam Bohman a tout gagné à être produit auditivement par l’avisé Clive Graham, un des plus éminents Bohmanologues en activité. Ne ratez pas un concert de Secluded Brontë ou des Bohman Brothers, cela vous donnera sûrement l’envie de vous pencher sur ses Music and Words.
unbelievably late Franz Hautzinger & Éric Normand tour de bras / inexhaustible editions tdb90054/ie-051
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/unbelievably-late
Depuis Gomberg, le premier album solo de Franz Hautzinger à la quartertone trumpet, le paysage de la trompette est universellement chamboulé ; de même pour le Trumpet d’Axel Dörner et le Kunststoff de Birgit Ulher avec Ute Wassermann. Mais il ne suffit pas de découvrir quelques facettes inouïes de la « méta-trompette » amplifiée, d’enregistrer au plus près de l’instrument, de faire bourdonner la colonne d’air et percuter l’embouchure. Cette recherche doit nourrir un message poétique, une narration musicale, faire du sens pour l’auditeur. La nouveauté de ce postulat sonore et instrumental peut très bien se transformer en gimmick, posture ou auto-caricature. Mais un musicien de la stature de Franz Hautzinger est bien conscient que cette esthétique relativement « minimaliste » d’infrasons basée sur des techniques de souffle aussi contraignantes pourrait aboutir à une voie sans issue et sa démarche pourrait finir par tourner en rond. Comme ses deux collègues (Axel et Birgit), Franz recherche sans relâche les moyens, l’inspiration et l’énergie pour faire avancer expressivité, technique et trouvailles dans ses improvisations en compagnie d’un ou deux collègues qui partagent sa vision musicale. Les six pièces ci-enregistrées en 2020-21 entre 4 et 9 minutes chacune conjuguent bien des atouts. On est médusé par sa capacité à faire évoluer sur la durée ces effets sonores, bruissements de l’embouchure, coups de langue et frémissements des lèvres ces passages chuintants ou sifflants de l’air délicatement pulsé dans le tube, notes tenues acides …. Les interventions discrètes et diversifiées d’Éric Normand, ses effets électroniques ou le toucher subtil des cordes de la basse électrique (instrument ingrat dans ce contexte) contribuent superbement à la mise en valeur de leurs dynamiques conjointes à cet esprit de neutralité – no man’s land sonore d’interaction tangentielle, cette fantômisation mystérieuse des sons instrumentaux. Mention spéciale pour la sensibilité d'Éric Normand. Par de là le bruissement sonore se dégage un sens secret de micro-mélodie et d’intuitions harmoniques indéfinissables basées sur l’écoute et cette expérience de longue haleine. D’avoir persévéré dans cette voie singulière leur a ouvert les portes de signes et syntaxes neufs ou renouvelés par 731des coïncidences ludiques conscientes ou spontanées. Un bien curieux univers sonore destiné à une écoute apaisée et concentrée. Excellent !
Jack Wright – Ben Bennett Augur Palliative Records
https://milmin.bandcamp.com/album/augur
Enregistré et réalisé dix ans après leur album Tangle, Augur est l’augure d’un des plus scintillants enregistrements en duo entre un/des saxophones (alto-soprano) et un percussionniste, le souffleur Jack Wright, plus de quarante années d’improvisation au compteur, et son « cadet », Ben Bennett, le lutin – esprit frappeur percutant ses instruments à même le sol, les talons nus enfoncés sur les peaux de ses deux tambours sur cadre… Ce duo n’a rien à envier au duo SME de Face to Face (Watts - Stevens), il y a … un demi-siècle, année lumière de l’improvisation radicale. Ou encore, Roy Ashbury et Larry Stabbins dans Fire Without Bricks, Roy jouant aussi ses instruments épars sur le sol. Jack Wright est sans doute un des plus anciens « free-improvisers » en activité aux U.S.A. et un des plus engagés esthétiquement et socialement. C’est aussi un virtuose du saxophone qui cache bien son jeu, pointant ses triples détachés quand c’est l’instant, canaillant l’anche à la Lol Coxhill, soutirant harmoniques, morsures, multiphoniques , glissandi, bourdonnements, et vocalisations en interagissant adroitement avec son collègue. L’exigence de qualité supérieure de leurs échanges est évidente et très remarquable. Chacun d’eux suit son chemin à fond dans leur univers sonore personnel et distinctif et coïncide à des instants précis, vif-argent, dans les recoins des accents marqués ou des silences propices. Il faut surtout voir le Ben Bennett frapper avec une précision étonnante et éclatée rebords et peaux alors que l’on devine l’impassible bonhomie de Jack Wright, et sa figure d’écrivain philosophe voyageur. Celui-ci canarde et tarabiscote ses articulations sauvages du son, sursautant dans les aigus ou zigzaguant dans les intervalles écartelés par-dessus les rebonds, chocs, frappes sèches et raclements de son alter-ego tirant d’infinies nuances de frappes sur deux peaux souvent sourdinées avec les pieds, les mains, ou un gros woodblock voyageur. Ben souffle aussi dans des membranes tendues sur deux cylindres ou un tube connecté à une membrane arrosée d’eau dont il tire de curieux effets de volatiles siffleurs ou criards… Bref, c’est de l’improvisation dynamique interactive de haut niveau et un spectacle visuel, le batteur virevoltant des baguettes comme le lutin du Bois aux Roches de notre enfance. L’imbrication mutuelle est très sophistiquée alors que leur musique a un aspect « sauvage » organique. Hautement recommandé !! PS : Le label estampillé « Palliative » est un euphémisme pour une gesticulation sonore aussi émoustillante.
Samo Kutin Pascal Battus living bridges edition friforma eff-014
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/living-bridges
Un bon génie du son alternatif d’envergure hante les hauteurs de Slovénie. Il a nom Samo Kutin et sa rencontre avec Pascal Battus, notoire guitariste français bruitiste, ici crédité rotating surfaces, objects, cymbals, s’annonce vraiment passionnante pour devenir envoûtante tout au long des sept pièces enregistrées dans des lieux inhabituels avec des résonances particulières « old stable in lesno brdo, ou tkalca cave in rakov skocjan ». Samo manie des vièles à roue, objets et des résonateurs acoustiques. Je me souviens d’un album sauvage avec Martin Küchen (Stutter and Strike/ Sploh) et un autre complétement hanté avec Lee Patterson (The Universal Veil That Hangs Together Like A Skin/inexhaustible editions). Si Sutter & Strike avec Samo étaii aussi vénéneu qu’allumé et orgiastiques, le présent compact i-e étire des drones sonores sourdes, grésillantes, sifflantes, métalliques, industrielles, frottements grinçants etc… avec une belle dynamique et des densités irréelles. Impossible de définir la source sonore, l’instrument ou les objets actionnés. Mais question qualité de timbres alliée à la profondeur de champ auditive, l’ionisation des vibrations et les imbrications de strates sonores en flux mouvant et oscillant, l’auditeur exigeant a décroché la martingale. Les notions de minimalisme, de lamination et autres avant-garderies récurrentes qui souvent/ parfois génèrent la morosité et la vulgate didactique, n’ont cours ici. Même quand le morceau débute avec une cymbale frottée et ses harmoniques tenues, une expressivité, une truculence parfois s’impose. Des scories craquèlent, d’autres frictions d’objets ou de cordes s’élèvent, enflent, s’ajoutent, résonnent, crachouillent, ahanent. Le septième morceau nous envoie dans un autre monde. On est au pays des farfadets, des nutons cosmiques, de la lutherie sauvage, et l’alap des sorcières des Alpes de Kamnik Savinja s’apprête à voir bouillonner un rituel mystérieux.
Edition friforma est une succursale de l'incontournable inexhaustible editions.
Cosmos Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues João Madeira Creative Sources CS 731CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/cosmos
Trio alto (Ernesto Rodrigues), violoncelle (Guilherme Rodrigues) et contrebasse (João Madeira). Il n’y a rien à faire , je suis friand des groupes d’improvisation réunissant exclusivement des instruments à cordes de la famille des violons. Que ce soient les associations au tour des Rodrigues père et fils, surtout avec leur ami Madeira qui les connait si bien, que le String Trio d’Harald Kimmig Alfred Zimmerlin et Daniel Studer ou le Stellari Quartet qui réunit Phil Wachsmann, Charlotte Hug, Marcio Mattos et John Edwards, je suis toujours aux anges tant la qualité de son, l’intime proximité de chacun des cordistes, la conviction qu’il s’agit de la meilleure combinaison instrumentale pour violon, alto, violoncelle et contrebasse. En outre, l’alto, instrument, très exigeant, a cette particularité d’être plus riche au niveau textures et densité des timbres que le violon. Voilà ! On n’a de cesse de d’écouter et réécouter leurs spirales et volutes infinies, pizz puissants et sauvages, harmoniques filtrées, accents nasillards, contrepoints spontanés, et leurs assemblages mouvant d’idées et d’esquisses concertées et déconcertantes, cadences brisées, fuites en avant, tutti vibratiles, échos fébriles, col legno subtils, ralentandos touffus, cafouillages hystériques, col legno subtils, sonorités s’amplifiant par la magie des pressions plus intenses de l’archet, …. Cascades et touffus sous-bois, landes désolées et ample rivière qui s’écoule presqu’en silence. Les figures et leurs évolutions traversent bien des paysages sonores et de multiples colorations. L’auditeur en retire un sentiment d’infini, une plénitude sans nom, celui d’une écoute intense et d’un trilogue forcené où le moindre son compte même s’il est avalé par le temps. L’énergie du free primal conjoint à une science musicale raffinée. Sans doute une de leurs meilleures réalisations parmi beaucoup d’autres.
P.S. : On a entendu les Rodrigues avec Matthias Bauer et Dietrich Petzold (dis-con-sent) ou Klaus Kürvers et Julia Brussel (Fantasy Eight) ou dans l'Iridium String Quartet, pièces de choix du tout-violon-alto-cello-basse sur le label Creative Sources vers lesquels vous feriez bien de vous ruer, ça vous changera des saxophonistes testostéronés et des guitaristes destroy.
https://adambohman.bandcamp.com/album/music-and-words-3-2
Troisième CD d’Adam Bohman intitulé Music & Words 3 publié par Paradigm Discs, le label de Clive Graham. Clive et Adam Bohman participèrent activement au groupe Morphogenesis. Le catalogue de Paradigm contient un unique triple CD du légendaire Gentle Fire, l’Up Your Sleeve d’Alterations, des albums de Morphogenesis, bien sûr et un mix d’inédits et/ ou rééditions de cassettes ou de vinyles rares d’Adam Bohman, Trevor Wishart, Max Eastley, Daphne Oram, Pauline Oliveiros, Dight Frizzell, Amnon Raviv , etc… même William Burroughs. Cet album Music and Words 3 d’Adam Bohman contient à la fois des pièces/ chansons délirantes des années 80 parues en cassette (« Music ») alternées avec des extraits improbables de ses talkin’tapes enregistrées avec un mini-cassette de poche lors de ses pérégrinations en tournée (« Words »). En fait, Adam enregistre beaucoup à tout moment en décrivant les situations, ce qui vient de lui arriver, les personnes avec qui il se trouve, les lieux où il déambule décrits minutieusement. Il adore aussi lire des menus détaillés des restos cheap en indiquant le prix. L’album débute avec trois morceaux de « musique » (comme ce At Grand Parents/ Hearing Aid ??) et enchaîne sur une série de 6 talkin’tapes enregistrées à Brighton en 2009 alternant d’autres morceaux répertorié « musique ». Parmi ceux-ci se distingue un Unpleasant Discharge Blues n°1 où interviennent des parties de trompette en multi-tracking low-fi et une vague backing track. En fait , Adam jouait de la trompette au début de sa carrière jusqu'à ce qu'il ait éviscéré un violon désaxé. Il y a aussi des chansons improbables telles The Yellow Rose of Zork, Dominic the Dragon Fly, Montague the Toothbrush, une version délirante et potache de Maggie May de Rod Stewart, chansons dont la mise en place est disons aléatoire. On trouve aussi sous cette dénomination « Music » des collages contrastés et bruitistes low-fi utilisant des sons électroniques saturés et édités avec un sens du contraste et de la diversion réussi = Bitumen Sex, Scrum Quartet ou les Interruptions 2. Le tout réalisé avec des cassettes bon marché et les moyens du bord. Une fois la suite des Brighton Pt1 à Pt6 écoulées alternant avec les morceaux/ chansons décrits plus hauts, on trouve à nouveau trois pièces « Music » : Montague the Toothbrush , Maggie May et à nouveau une autre improbable narration outdoors « at Grandparents » . Ces trois morceaux enchaînent avec quatre séquences de description spontanée in situ à Clacton on Sea truffées de détails anodins, parfois croustillants ou nonsensiques de ses observations méticuleuses de l’environnement. Ces quatre séquences de Clacton on Sea éditées au départ d’un de ces auto-reportages potaches et candides, alternent avec des divagations telles que Talkin’ about Manilow , Melancolic Alcoholic, ou une dernière chanson , Foster’s Champions qui clôture cette bien curieuse troisième anthologie « music and words ». À la fois non-sensique, chargée de sens, enfantillage, humour septième degré, patiemment descriptif et indescriptible, sardonique, délirant, sarcastique, faussement candide, prosaïque, infantile, désenchanté, persiffleur, l’art verbal/textuel sans queue ni tête ni antécédent d’Adam Bohman a tout gagné à être produit auditivement par l’avisé Clive Graham, un des plus éminents Bohmanologues en activité. Ne ratez pas un concert de Secluded Brontë ou des Bohman Brothers, cela vous donnera sûrement l’envie de vous pencher sur ses Music and Words.
unbelievably late Franz Hautzinger & Éric Normand tour de bras / inexhaustible editions tdb90054/ie-051
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/unbelievably-late
Depuis Gomberg, le premier album solo de Franz Hautzinger à la quartertone trumpet, le paysage de la trompette est universellement chamboulé ; de même pour le Trumpet d’Axel Dörner et le Kunststoff de Birgit Ulher avec Ute Wassermann. Mais il ne suffit pas de découvrir quelques facettes inouïes de la « méta-trompette » amplifiée, d’enregistrer au plus près de l’instrument, de faire bourdonner la colonne d’air et percuter l’embouchure. Cette recherche doit nourrir un message poétique, une narration musicale, faire du sens pour l’auditeur. La nouveauté de ce postulat sonore et instrumental peut très bien se transformer en gimmick, posture ou auto-caricature. Mais un musicien de la stature de Franz Hautzinger est bien conscient que cette esthétique relativement « minimaliste » d’infrasons basée sur des techniques de souffle aussi contraignantes pourrait aboutir à une voie sans issue et sa démarche pourrait finir par tourner en rond. Comme ses deux collègues (Axel et Birgit), Franz recherche sans relâche les moyens, l’inspiration et l’énergie pour faire avancer expressivité, technique et trouvailles dans ses improvisations en compagnie d’un ou deux collègues qui partagent sa vision musicale. Les six pièces ci-enregistrées en 2020-21 entre 4 et 9 minutes chacune conjuguent bien des atouts. On est médusé par sa capacité à faire évoluer sur la durée ces effets sonores, bruissements de l’embouchure, coups de langue et frémissements des lèvres ces passages chuintants ou sifflants de l’air délicatement pulsé dans le tube, notes tenues acides …. Les interventions discrètes et diversifiées d’Éric Normand, ses effets électroniques ou le toucher subtil des cordes de la basse électrique (instrument ingrat dans ce contexte) contribuent superbement à la mise en valeur de leurs dynamiques conjointes à cet esprit de neutralité – no man’s land sonore d’interaction tangentielle, cette fantômisation mystérieuse des sons instrumentaux. Mention spéciale pour la sensibilité d'Éric Normand. Par de là le bruissement sonore se dégage un sens secret de micro-mélodie et d’intuitions harmoniques indéfinissables basées sur l’écoute et cette expérience de longue haleine. D’avoir persévéré dans cette voie singulière leur a ouvert les portes de signes et syntaxes neufs ou renouvelés par 731des coïncidences ludiques conscientes ou spontanées. Un bien curieux univers sonore destiné à une écoute apaisée et concentrée. Excellent !
Jack Wright – Ben Bennett Augur Palliative Records
https://milmin.bandcamp.com/album/augur
Enregistré et réalisé dix ans après leur album Tangle, Augur est l’augure d’un des plus scintillants enregistrements en duo entre un/des saxophones (alto-soprano) et un percussionniste, le souffleur Jack Wright, plus de quarante années d’improvisation au compteur, et son « cadet », Ben Bennett, le lutin – esprit frappeur percutant ses instruments à même le sol, les talons nus enfoncés sur les peaux de ses deux tambours sur cadre… Ce duo n’a rien à envier au duo SME de Face to Face (Watts - Stevens), il y a … un demi-siècle, année lumière de l’improvisation radicale. Ou encore, Roy Ashbury et Larry Stabbins dans Fire Without Bricks, Roy jouant aussi ses instruments épars sur le sol. Jack Wright est sans doute un des plus anciens « free-improvisers » en activité aux U.S.A. et un des plus engagés esthétiquement et socialement. C’est aussi un virtuose du saxophone qui cache bien son jeu, pointant ses triples détachés quand c’est l’instant, canaillant l’anche à la Lol Coxhill, soutirant harmoniques, morsures, multiphoniques , glissandi, bourdonnements, et vocalisations en interagissant adroitement avec son collègue. L’exigence de qualité supérieure de leurs échanges est évidente et très remarquable. Chacun d’eux suit son chemin à fond dans leur univers sonore personnel et distinctif et coïncide à des instants précis, vif-argent, dans les recoins des accents marqués ou des silences propices. Il faut surtout voir le Ben Bennett frapper avec une précision étonnante et éclatée rebords et peaux alors que l’on devine l’impassible bonhomie de Jack Wright, et sa figure d’écrivain philosophe voyageur. Celui-ci canarde et tarabiscote ses articulations sauvages du son, sursautant dans les aigus ou zigzaguant dans les intervalles écartelés par-dessus les rebonds, chocs, frappes sèches et raclements de son alter-ego tirant d’infinies nuances de frappes sur deux peaux souvent sourdinées avec les pieds, les mains, ou un gros woodblock voyageur. Ben souffle aussi dans des membranes tendues sur deux cylindres ou un tube connecté à une membrane arrosée d’eau dont il tire de curieux effets de volatiles siffleurs ou criards… Bref, c’est de l’improvisation dynamique interactive de haut niveau et un spectacle visuel, le batteur virevoltant des baguettes comme le lutin du Bois aux Roches de notre enfance. L’imbrication mutuelle est très sophistiquée alors que leur musique a un aspect « sauvage » organique. Hautement recommandé !! PS : Le label estampillé « Palliative » est un euphémisme pour une gesticulation sonore aussi émoustillante.
Samo Kutin Pascal Battus living bridges edition friforma eff-014
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/living-bridges
Un bon génie du son alternatif d’envergure hante les hauteurs de Slovénie. Il a nom Samo Kutin et sa rencontre avec Pascal Battus, notoire guitariste français bruitiste, ici crédité rotating surfaces, objects, cymbals, s’annonce vraiment passionnante pour devenir envoûtante tout au long des sept pièces enregistrées dans des lieux inhabituels avec des résonances particulières « old stable in lesno brdo, ou tkalca cave in rakov skocjan ». Samo manie des vièles à roue, objets et des résonateurs acoustiques. Je me souviens d’un album sauvage avec Martin Küchen (Stutter and Strike/ Sploh) et un autre complétement hanté avec Lee Patterson (The Universal Veil That Hangs Together Like A Skin/inexhaustible editions). Si Sutter & Strike avec Samo étaii aussi vénéneu qu’allumé et orgiastiques, le présent compact i-e étire des drones sonores sourdes, grésillantes, sifflantes, métalliques, industrielles, frottements grinçants etc… avec une belle dynamique et des densités irréelles. Impossible de définir la source sonore, l’instrument ou les objets actionnés. Mais question qualité de timbres alliée à la profondeur de champ auditive, l’ionisation des vibrations et les imbrications de strates sonores en flux mouvant et oscillant, l’auditeur exigeant a décroché la martingale. Les notions de minimalisme, de lamination et autres avant-garderies récurrentes qui souvent/ parfois génèrent la morosité et la vulgate didactique, n’ont cours ici. Même quand le morceau débute avec une cymbale frottée et ses harmoniques tenues, une expressivité, une truculence parfois s’impose. Des scories craquèlent, d’autres frictions d’objets ou de cordes s’élèvent, enflent, s’ajoutent, résonnent, crachouillent, ahanent. Le septième morceau nous envoie dans un autre monde. On est au pays des farfadets, des nutons cosmiques, de la lutherie sauvage, et l’alap des sorcières des Alpes de Kamnik Savinja s’apprête à voir bouillonner un rituel mystérieux.
Edition friforma est une succursale de l'incontournable inexhaustible editions.
Cosmos Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues João Madeira Creative Sources CS 731CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/cosmos
Trio alto (Ernesto Rodrigues), violoncelle (Guilherme Rodrigues) et contrebasse (João Madeira). Il n’y a rien à faire , je suis friand des groupes d’improvisation réunissant exclusivement des instruments à cordes de la famille des violons. Que ce soient les associations au tour des Rodrigues père et fils, surtout avec leur ami Madeira qui les connait si bien, que le String Trio d’Harald Kimmig Alfred Zimmerlin et Daniel Studer ou le Stellari Quartet qui réunit Phil Wachsmann, Charlotte Hug, Marcio Mattos et John Edwards, je suis toujours aux anges tant la qualité de son, l’intime proximité de chacun des cordistes, la conviction qu’il s’agit de la meilleure combinaison instrumentale pour violon, alto, violoncelle et contrebasse. En outre, l’alto, instrument, très exigeant, a cette particularité d’être plus riche au niveau textures et densité des timbres que le violon. Voilà ! On n’a de cesse de d’écouter et réécouter leurs spirales et volutes infinies, pizz puissants et sauvages, harmoniques filtrées, accents nasillards, contrepoints spontanés, et leurs assemblages mouvant d’idées et d’esquisses concertées et déconcertantes, cadences brisées, fuites en avant, tutti vibratiles, échos fébriles, col legno subtils, ralentandos touffus, cafouillages hystériques, col legno subtils, sonorités s’amplifiant par la magie des pressions plus intenses de l’archet, …. Cascades et touffus sous-bois, landes désolées et ample rivière qui s’écoule presqu’en silence. Les figures et leurs évolutions traversent bien des paysages sonores et de multiples colorations. L’auditeur en retire un sentiment d’infini, une plénitude sans nom, celui d’une écoute intense et d’un trilogue forcené où le moindre son compte même s’il est avalé par le temps. L’énergie du free primal conjoint à une science musicale raffinée. Sans doute une de leurs meilleures réalisations parmi beaucoup d’autres.
P.S. : On a entendu les Rodrigues avec Matthias Bauer et Dietrich Petzold (dis-con-sent) ou Klaus Kürvers et Julia Brussel (Fantasy Eight) ou dans l'Iridium String Quartet, pièces de choix du tout-violon-alto-cello-basse sur le label Creative Sources vers lesquels vous feriez bien de vous ruer, ça vous changera des saxophonistes testostéronés et des guitaristes destroy.
15 avril 2023
OMFI # 40 : Solo performances Wedn. 26/04 : MAJA JANTAR - DIDIÉ NIETSZCHE - J-M VAN SCHOUWBURG Chapelle du Grand Hospice 1000 Bruxelles rue du Gd Hospice
OMFI # 40 : Solo performances 26 avril 8PM : MAJA JANTAR - DIDIÉ NIETSZCHE - J-M VAN SCHOUWBURG Chapelle du Grand Hospice 1000 Bruxelles rue du Gd Hospice entrée : 8 euros
MAJA JANTAR VOICE Maja Jantar is an interdisciplinary, multilingual and polysonic artist living in Isokyrö, Finland, whose work spans the fields of performance, music, poetry, ceramics, visual arts and theatre. Interested in creating connections, engaging with the more than human, using various media. Collaborative - be it in performance or theatre, with interest in hybrid forms, poetics, ecology, history, rituals, and arts as a form of ritual. A co-founder of the poetic group Krikri, she has been giving individual and collaborative performances throughout Europe and experimenting with poetic sound works since 1996. Long time collaborators are Angela Rawlings with whom she forms the duo Völva and Vincent Tholomé.
As opera director Maja Jantar has directed various productions, including Monteverdi’s classic Incoronazione di Poppea, Sciarrino’s contemporary Infinito Nero as well as Humperdinck’s Hänsel und Gretel and Bernstein’s West Side Story. She created various theatrical music performances, for small and big stage, among others 4 performances for orchestra aimed at a young audience, with the Symphony Orchestra of Flanders. Her visual poetry has appeared amongst others in the catalogue Zieteratuur (The Netherlands); EOROPOE, an anthology of European poets; The Future of Poetry, GanGan Lit Mag #50; Fractured Ecologies.
Her visual work has been shown in several exhibits: at the Art Book Fair, Arts centre Wiels in Brussels; at Été 78 in Brussels and Les Abattoirs de Bomel in Namur; and recently at Palais de Tokyo in Paris, in LA VOIX LIBERÉE a sound poetry exhibition. Recently she performed at Twisted Shout #2 Text/Sound festival in Stockholm, performing her solo vocal sound work. Collaborated with pianist and curator Guy Vandromme on Silence - an immersive concert based on 3’44 by John Cage and Sleepconcert, for babies, in Wemmel, Belgium, and Malmö, Sweden. Created Ichigo Ichie, a multi-disciplinary sensory installation combining traditional tea ceremony with a ceramics sound installation, march 2023 Galerie19, Gent, Belgium.
DIDIÉ NIETZSCHE electronics
Didié Nietzsche est un artiste numérique (musique, vidéo, arts virtuels), né le 25 novembre 1911 (d'après sa défunte page Facebook) et habitant à Marchin. C'est à l’orée des années 80, que Didié Nietzsche, dégoûté par les méthodes classiques d’apprentissage de la musique, se fait offrir pour la Saint Nicolas une boîte «100 expériences électroniques». Il commence aussitôt à bricoler ses propres instruments et effets, à partir de cellules photoélectriques, de métronomes électroniques, de cordes de guitares tendues sur des caisses métalliques, etc. Les parties rythmiques sont obtenues grâce aux parasites provoqués par une machine à calculer sur une radio FM. Après quelques concerts dans le sud de la Belgique sous le nom de Radio Prague, Didié déménage à Huy où il rencontre Jules Nerbard a.k.a Shri Nerbard Petit Jr., qui devient le deuxième membre permanent du groupe. Une première cassette, sobrement intitulée "Quand j'ai entendu le bruit, je me suis dit : "Ca y est, c'est encore un camion…"", est publiée. https://archive.org/details/radio_prague_k7_camion Radio Prague participe alors activement au mouvement « mail art », au travers de cassette-labels tels qu’Insane Music, Home Produkt, The Sound of Pig, etc.
https://www.youtube.com/watch?v=77mswQFvBGE Le groupe fait ensuite l’acquisition d’instruments plus conventionnels, accueille de nouveaux membres, et prend une orientation plus commerciale (Electro Body Music) qui (hélas ?) n’aboutira pas vraiment : un album enregistré mais jamais distribué. Didié s'attache alors à d'autres projets: - Nietzsche, électro-punk neurasthénique (album "Dieu est mort, nous sommes Nietzsche" et nombreux concerts à Bruxelles, Dour, Nandrin, Francofolies de Spa, etc.) https://youtu.be/y9deW7yc6B8 - Participation au concert pour 100 guitares de Rhys Chatham à Mons https://www.youtube.com/watch?v=KIGE3-IJ0Es - Silicon Ballet, side-project utopique du groupe Showstar, dont le premier EP a été composé et enregistré en quinze jours (été 2011) dans une église, par des musiciens qui jusqu'alors ne se connaissaient pas. https://www.youtube.com/watch?v=OETW8KP8J7U - Ecriture de plusieurs morceaux pour Les Vedettes, groupe de majorettes électro-punk accompagnant régulièrement Philippe Katerine. https://www.youtube.com/watch?v=VYaOhN2rKQg - Collaborations et concerts avec le designer sonore franco-belge Christophe Bailleau (sous le nom de 11:60) https://soundcloud.com/11h60 - Nombreuses participations au site "A Tribute to Soulseekers" (http://atributetosoulseekers.blogspot.be/2015/02/carte-blanche-radio-prague-semaine-1.html), sous formes de musiques, de vidéos et élaboration d'un projet d'intelligence artificiellle. https://www.pandorabots.com/pandora/talk?botid=b3405fa14e34d2f2 - Début 2013, Didié participe au mixage de l'album "we could bring you silk in may", une collaboration entre 48 Cameras et Scanner. Des liens se créent, et Didié est finalement intégré au groupe comme membre à part entière jusqu'en 2015. https://48cameras.bandcamp.com/album/we-could-bring-you-silk-in-may - En 2016, Renata Kambarova, flûtiste de formation classique, se joint à Radio Prague. De nouveaux morceaux sont créés.Création d'une vidéo qui sera exposée à l'exposition "Digital Echoes" au Musée des Beaux-Arts de Mons, en marge de l'exposition "Premiers vidéastes Terry Fox-Bill Viola" https://www.youtube.com/watch?v=Ycpck27gBYY et à la cassette compilation « cassette art », à l’occasion de City Sonic, en remixant le premier morceau de la toute première cassette produite par le groupe.https://transonic-records.bandcamp.com/album/casette-art-1 . En mars 2017, participation de Radio Prague à une cassette-compilation publiée par le label Transonic, rassemblant des enregistrements effectués pendant le festival "Solstice" https://transonic-records.bandcamp.com/album/solstice . En Octobre 2019, sortie de "Déchu", un CD publié sur le label anglais Siren Wire: https://sirenwire.com/sw-editions/ - Fin 2016, Didié rejoint le groupe Icare (incluant plusieurs handicapés mentaux), où il se charge des boucles électro et effets divers. Nombreux concerts, puis sortie d'un album autoproduit en 2020: https://soundcloud.com/icare-music - En mars 2017, Didié commence une série de concerts solo dans l'univers virtuel Second Life, sous le nom de A Limb . Ce projet va se développer au fil des ans et prendre une place particulière durant le confinement. https://vimeo.com/532622053 . En 2018, une vidéo réalisée par Glasz Decuir sur une musique de A Limb gagne le coucours de machinimas (vidéos réalisées entièrement dans un monde virtuel) organisé par l'Université de Perth (Australie)
https://uwainsl.blogspot.com/2018/03/the-long-kiss-goodnight-finale-uwa.html - En 2018 il rejoint un collectif d'improvisation, Lab'OMFI, qui va rapidement essaimer en plusieurs projets distincts: - L'Odeur qui Chante, trio de chansons improvisées: https://youtu.be/Z4mnALWbMJI - Lama Phi, autre collectif d'impro, qui a poursuivi ses performances durant toute la durée du confinement: https://youtu.be/zmI0PUKPnzE - Neptunian Maximalism, groupe de jazz métal drone psychédélique. Nombreux concerts (Magasin 4, Botanique, festival RoadBurn et Guess Who aux Pays-Bas, Copenhague, Prague, Berlin,etc) https://www.youtube.com/watch?v=jo7vBoqvrZ0 et plusieurs albums publiés https://i-voidhangerrecords.bandcamp.com/album/solar-drone-ceremony -
ZaAar, quintette d'improvisation groovy. Concerts en Belgique et en Allemagne. Un album disponible: https://i-voidhangerrecords.bandcamp.com/album/magicka-dz-ungl-a. - En 2020, les concerts dans le multiverse (A Limb) et dans les rues de Bruxelles (LamaPhi) se poursuivent. Plusieurs vidéos réalisées sous plusieurs noms. Participation de A Limb à la chaîne Youtube "Nice Music from Other Worlds", dédiée à la musique "ambient" jouée par les artistes de Second Life. Plusieurs nouvelles vidéos sont en préparation, et un festival dans Second Life cet été. https://youtube.com/playlist?list=PL6YftcX19akNhpqL6hDyUglNc34oB7vQ7 - Depuis lors: - Didié effectue plusieurs résidences à Mons avec le projet Paradise Now. Sortie d'un EP en collaboration avec la poétesse/artiste/activiste Biba Sheik https://transonic-records.bandcamp.com/album/paradise-now-a-limb-transonic-lab-residency-ep-1 . Un album CD sera publié très bientôt.. - Publication d'une session d'impro de A Limb sous le label Transonic/No Lockdown Art https://transonic-records.bandcamp.com/track/mindfuck-live-at-cats-circus-second-life-18dec2020 - Sortie d'une vidéo, sous le même label et sur le même thème, en collaboration avec les artistes de Second Life SaveMe Oh et Glasz Decuir https://www.youtube.com/watch?v=TIsJBxf6dgU - Organisation d'un Festival Transonic trimestriel dans Second Life http://transcultures.be/2021/02/18/transonic-second-life-festival-1-cats-circus/ - Participation à la collection Transonic Video Art #1 https://transonic-records.bandcamp.com/track/cosmic-invertebrate-mindfuck-second-life-session - Participation (musique) à la vidéo de Jonathan Juste (Marc Veyrat i-REAL) "Monde 4 “ALICE“ https://www.youtube.com/watch?v=Sisqkz7BKm8 - Préparation d'un nouvel album de Radio Prague.
JEAN-MICHEL VAN SCHOUWBURG VOICE
Jean Michel Van Schouwburg Voice, performance, texts.
Biography updated 2022.
Born 1955. Jean-Michel Van Schouwburg develops vocal improvisation and voice extended techniques : jodels, deep throat singing, falsetto, mouth noises, imaginary languages,glissando pulses, phonemes, etc… He coined the word « phonoetry » (phonésie in french) to describe the kind of poésie sonore in his solo voice performance « ORYNX ». Solo voice performances in London, Lille, Nitra /Slovakia, Liège, Brno, Budapest, Gent, Rotterdam, Hannover, Assenede and Brussels.
Along the years worked extensively with Inaudible Collective since 1984, as a guitar player and switched gradually to vocals from 1996 onwards and focused on interactive and collective free improvisation as a vocalist.
Current groups and recordings with :
Sverdrup Balance with Yoko Miura & Lawrence Casserley since 2015 (UK, Italy, Belgium).
Sureau with bassist Jean Demey & Kris Vanderstraeten percussion since 2007 (Antwerp, Ghent, Leuven, Mechelen Brussels, Essen).
Mouthwind duo with Lawrence Casserley since 2010 (UK, Belgium,Czechia, Italy)
876 with violonist Matthias Boss & percussionnist Marcello Magliocchi plus Jean Demey while touring Italy, Austria & Hungary. I Belong to The Band w Zsolt Sörès, Adam Bohman and Oli Mayne. New trio with Ivo Perelman & Phil Minton (in UK).
Duos with: guitarists John Russell and Phil Gibbs, Adam Bohman on amplified objects, pianist Yoko Miura, violist Benedict Taylor and legendary percussionnist Sabu Toyozumi.
Performed also with Gianni Mimmo, Phil Wachsmann, Mike Goyvaerts Jacques Foschia, Marjolaine Charbin, Pascal Marzan, Audrey Lauro, Phil Minton, Ute Wassermann, Phil Durrant, Harri Sjöström, Günter Christmann, Elke Schipper, Kay Grant, Daniel Thompson, Guilherme Rodrigues and many others.
Toured United Kingdom (a lot), France, Italy, Germany, Austria, Hungary, Slovakia, Czechia, Slovenia, Spain… Music : http://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg Albums: www.orynx.bandcamp.com
JM VS has organized and contributed to hundreds of improvised music concerts, gigs and festivals around Brussels along decades. Writes currently on improvised music in his own Music blog : http://orynx-improvandsounds.blogspot.com
Prochainement / Next Concert SOLOS :
Mercredi 17 Mai : PASCAL MARZAN guitare microtonale - MATTIA MASOLINI contrebasse - GUIOM VAN ESPEN percussion
Mercredi 14 Juin : TOM JACKSON clarinette - KRIS VANDERSTRAETEN percussions - GASPER PIANO guitare .
10 avril 2023
Mein Freund Der Baum Paul Lovens Rudi Mahall Florian Stoffner/ Guylaine Cosseron & Lori Freedman / Guy Thouin & Aaron Leaney/ Roland Devocelle & Luc Bouquet/ Elisabeth Harnik & Zlatko Kaučič
Mein Freund Der Baum Paul Lovens Rudi Mahall Florian Stoffner Spontaneous Live Series D02
https://spontaneousliveseries.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-d02
Le batteur Paul Lovens a arrêté le service il y a environ deux ans et il nous laisse ici un moment inoubliable d’improvisation libre avec deux camarades exceptionnels. Le clarinettiste basse Rudi Mahall, sans doute le plus fascinant des clarinettistes basses vivants quelque soit le style ou le type de musique qu’il aborde. Le guitariste Florian Stoffner prolonge brillamment la démarche complexe d’un Derek Bailey en usant des nombreuses possibilités sonores, bruitistes et alternatives de la guitare électrique dans la libre improvisation. Paul et Florian ont aussi enregistré en duo (Tetratne - ezzthetics) peu après avoir publié Mein Freund Der Baum avec Rudi Mahall pour le label helvétique Wide Hear. Le titre de cet album est devenu le nom de ce trio qui a eu sans doute l’existence la plus courte parmi les associations les plus mémorables du percussionniste d’Aix – la Chapelle. Sa démarche épurée décompose les rythmes et le sens de la pulsation avec une palette sonore pointilliste et un travail minutieux, carrément maniaque sur la moindre frappe, le toucher, la résonnance, le rebond, une relation organique avec le silence, la qualité souvent inouïe des timbres. Tous ses gestes sont maîtrisés dans le moindre détail, évacuant mentalement les réflexes, tics et automatismes gestuels pour se concentrer sur chaque son émis dans l’instant Il accélère ou ralentit la cadence de ses micro-frappes sur la surface des cymbales ou des peaux avec une technique de sourdine personnelle instantanée, signature sonore de son jeu. Il nous fait découvrir une particularité résonnante insoupçonnée pour chacun des instruments objets percussifs qu’il touche et manipule. Son lexique percussif semble aussi simple qu’il est extraordinairement diversifié. Au cours de ses quatre Composed Improvisations (11 :33, 9 :03, 11:10, 2:30), le souffle intense de Rudi Mahall étire les notes et la sonorité expressive de sa clarinette basse comme s’il poursuivait un but lointain, une trame dont il livre, seconde après seconde, les mystères abyssaux de ses enchaînements, pépiements et morsures, hoquets et interjections en sursauts irréguliers, suivant une logique monkienne. Florian Stoffner déniaise la guitare et ses effets électroniques avec une palette sonore pointue qui se marie parfaitement avec celle du percussionniste, le quel lui laisse beaucoup d’espace dans le champ sonore pour qu’on puisse entendre les détails les plus ténus de ses contorsions guitaristiques. Stoffner a un sens inné du dosage dans ses interventions millimétrées qui cadre étonnamment avec la philosophie lovensienne. Durant sa longue carrière, Paul Lovens fut très peu associé avec des guitaristes, si ce n’est John Russell et c’est avec ravissement qu’on le découvre avec Florian Stoffner avant qu’il tire son ultime révérence. Dans ce contexte, l’idée d’avoir associé un souffleur comme Rudi Mahall à leur tandem pointilliste « abstrait » est géniale, car le sens mélodico-sonore de ce dernier met en valeur leurs interactions et les projette dans une perspective inouïe, celle qui échappe trop souvent au commun des mortels de la libre improvisation. Il ne suffit pas de « maîtriser » les techniques instrumentales radicales « alternatives » ou étendues ; cela devient fabuleux quand on leur donne un sens qui échappe à la raison logique, aux convenances, etc.. et l’évidence de la lumière pointe dans la grisaille.
Cet album est à situer au top de la production d’enregistrements incontournables de l’improvisation libre depuis ses débuts tant pour l’apport individuel des trois musiciens au point de vue du jeu collectif que pour la haute qualité instantanée dans le moindre instant vécu.
Guylaine Cosseron Lori Freedman Grace 2021 tour de bras – inexhaustible editions tdb90055/ie-52
https://inexhaustible-editions.com/ie-052/
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/grace-2021
Collaboration franco-canadienne voix – clarinette : la chanteuse Guylaine Cosseron cultive une conception de la voix organique et ludique en utilisant de multiples points de vue ayant trait au chant, à la phonétique, à une poésie sonore instinctive, à l’expressivité non verbale suggérant des états d’âme, l’indicible face au travail sonore de la clarinettiste Lori Freedman qui fait chauffer et érailler les harmoniques, effets de souffle et borborymes de son instrument en Mib ou la clarinette basse. Il y a en jeu une grande spontanéité « anti » académique et une capacité de dialogue autant à l’écoute (intense) l’une de l’autre qu’une volonté d’indépendance et de création individuelle sur des chemins parallèles. Ceux-ci se rejoignent dans des instants peu prévisibles. Sa vocalité chantée et bruissante met en évidence la dimension buccale, gutturale et tous les éléments de l’organe vocal dans une dimension poétique : lèvres, dents, langue, palais, gosier en étirant parfois à l’extrême La démarche physique de la clarinettiste faites de cris modulés, de bruissements s’intègre à celle de sa collègue de manière qu’on entende clairement tout ce qui vient de la voix distinctement par rapport au travail de souffle. La connivence est optimale. Les deux dames n’ont aucun agenda mais une ouverture totale à l’instant qui surgit, se développe et enchaîne sur d’autres instants. Il n’y a aucun moment une attitude « posturière » d’avant-garde, mais avant tout un profond vécu expressif même quand la vocaliste semble torturer les entrailles de son gosier que la clarinettiste fait crier une harmonique martyrisée avec une réelle violence. Guylaine Cosseron est une artiste qui a su choisir une partenaire aussi allumée qu’elle-même et celle-ci, Lori Freedman a le chic de jouer le plus sincèrement du monde la contrepartie sans divaguer avec des effets virtuoses, complètement au service exclusif du drame qui se joue et se déjoue au fil de huit improvisations nommées par des prénoms féminins. Des chanteuses (?) katrina, wilma, jeanne, isabel, iris, opal, alicia et hazel. La musique de leur duo est tellement évidente qu’elle défile sans qu’on puisse en mesurer et en palper la durée. Le don du merveilleux. À écouter et réécouter à plusieurs reprises tant le plaisir rivalise avec l’intensité. Incontournable pour quiconque s'intéresse à la voix humaine dans le contexte de la libre improvisation
Lockdown Featuring Guy Thouin. Aaron Leaney & Guy “Yug” Thouin Astral Spirits LP
https://aaronleaney.bandcamp.com/album/lockdown-featuring-guy-thouin
Inspirée à la fois par le free-jazz afro-américain et les musiques du monde, la musique de Lockdown basée sur le concept du duo canadien saxophone (Aaron Leaney) – percussions (Guy Thouin), fait aussi appel à une considérable panoplie d’instruments et de rythmes dits « exotiques », certains venus de multiples cultures musicales africaines ou indiennes. Outre ses saxophones alto et ténor, Aaron Leaney joue aussi de la mbira africaine et de la flûte Fulani (ou Peul). Quant à Guy Thouin qui a aujourd’hui 83 ans, il est crédité drums, cymbals, kick drums, toms, tablas, cow bells, gongs & percussion et a introduit dans son jeu des rythmes complexes issus d’un apprentissage croisé de pulsations africaines et de talas Indiens du Nord. On entend curieusement une inspiration organique pas éloignée de la pratique polyrythmique (et de frappes) d’un Milford Graves, lequel avait intégré les foisonnements rythmiques africain, indien du nord et des natifs américains. Il y a a très longtemps, ce batteur a travaillé avec Robert Charlebois et fut un fondateur pionnier du groupe légendaire Jazz Libre du Québec. Il a vécu un peu partout en Inde ou ailleurs pour apprendre de première main les rythmes de la Terre, ces pratiques percussive et rythmique qui ont bouleversé la musique occidentale. Pour quiconque s’intéresse de près aux batteurs de la New Thing au sens large en commençant par Elvin Jones, Milford Graves, Han Bennink, Don Moye etc… Dans sa jeunesse, on peut imaginer que Guy « Yug » Thouin a dû être émerveillé par un Elvin Jones et s’est juré d’en rechercher les racines en Inde et ailleurs . Son travail, essentiel à mon avis, mérite qu’on l’écoute très attentivement. Son jeu est irrésistible, même s’il est un peu « didactique » : on y trouve là une pratique et une approche originale d’une grande profondeur qui s’écarte du jeu de batterie venu droit des écoles de musique et de conventions techniques (4/4) trop souvent reproduites mécaniquement. Sa musique s'est forgée à l'écoute des pratiques rythmiques des percussionnistes indiens qu'il a côtoyé de près. Un vécu très profond, une expérience de vie peu commune qui rejoint l'engagement de son cadet. Fort heureusement, Aaron Leaney est un solide saxophoniste qui fait un usage inspiré d’échelles modales et de techniques respiratoires avec une belle énergie. Ce musicien a des racines afro-caribéennes qui transpirent dans son souffle spiralé et puissant et ses capacités mélodiques originales. Son jeu expressif et intense fonctionne remarquablement bien avec ce percussionniste que devraient solliciter de nombreuses pointures du free-jazz américain en tournée au Canada. Il se fait que Yug Thouin est impliqué corps et âme dans la scène locale de Montréal et son HEart Ensemble. Il communique sa passion et transmet ses connaissances à de jeunes et moins jeunes musiciens avec la foi qui soulève les montagnes. C’est donc super qu’un label comme le bien nommé Astral Spirits publie leur album rassemblant neuf remarquables compositions très bien conçues autour des 4 – 5 minutes où les deux artistes créent un univers mélodico-rythmique « free » unique en son genre.
Je cite ici les notes descriptives de leur remarquable projet.
« Lockdown est le premier album en duo d'Aaron Leaney et du légendaire batteur Guy Thouin, pionnier du free-jazz québécois. Le jeu lyrique et multitextural du saxophone ténor et alto de Leaney est omniprésent, tout comme son jeu sur la mbira zimbabwéenne et la flûte flulani d'Afrique de l'Ouest. Le disque comprend à parts égales des compositions planifiées et profondément répétées par Leaney et Thouin, chacune avec sa propre saveur, brassées ensemble pour former une musique organique unique.
Il s'agit du premier enregistrement studio documenté de l'exploration de toute une vie de Thouin, 83 ans, en matière de sons et de rythmes, avec son installation hybride folklorique et bricolée derrière la batterie : double kick et frame drums, tablas, bols chantants tibétains, cloches, gongs japonais et cymbales. La musique se concentre profondément sur l'intersectionnalité de l'héritage indo-caribéen de Leaney, les multiples exodes de Thouin en Inde pour étudier avec le gourou du tabla Karamuthulla et leur approche commune en tant qu'improvisateurs de jazz malgré leur écart d'âge de quatre décennies. » À écouter absolument.
Roland Devocelle & Luc Bouquet Trapèze
https://devocelleroland.bandcamp.com/album/trap-ze
Auto-produit avec un don assez visionnaire. Titre de l’album : trapèze (acrobate équilibriste du son mais aussi des rythmes et mélodies qui sé délitent). Huit improvisations en duo saxophones batterie qui se décline au départ d’un saut au trapèze (12 :17 )en volte-face (9 :38) oblique (4 :55) vers l’élévation (13 :27) ou le lâcher prise (15 :10))dans un envol (3 :00) voltige (6 :12) pour un point de chute (7 :42). Roland Devocelle souffle et Luc Bouquet bat et frappe, tous deux en liberté en assumant leur rôle ludique et le vécu sincère qui les animent. Enregistré en hiver 2022, cette session « free » free-jazz improvisée détient une qualité essentielle, celle du dialogue véritable, de la connivence spontanée d’improvisateurs qui se comprennent, s’écoutent, s’inspirent et se complètent de A à Z en passant par toutes les vocalises, diphtongues, cris et chuchotements de leurs échanges passionnés. Les frappes sur les toms en roulements modulés avec amour font naître des inflexions vocales bleuies au fer rougeoyant , ce growl issu des ghettos ou des bayous. Avec ce langage « lingua franca » du jazz free percussions - saxophone tant sollicité, ils font vibrer l’essentiel et rendre leur vertu profonde à cette grammaire, cette syntaxe qui pourrait ressembler à un cliché éternel devient ce foyer qui se consume sans faiblir tout le sous-bois environnant, celui des mystères du jeu, de l’intensité et des valeurs humaines : mise en commun, partage, sincérité, foi en l’humain, celui des gens qui n’ont plus rien à perdre ou à gagner. Rien que dans les douze minutes de Trapèze (premier morceau), il y a plusieurs choses qui se passent, s’enchaînent, se démultiplient et se répondent. Roland Devocelle démontre très valablement à développer un élément « thématique » - canevas de quelques notes dans plusieurs arrangements spontanés expressifs et cohérents par lesquels notre attention chemine sans effort. Une belle évidence. Dans la volte-face qui suit, le batteur semble mener le jeu en faisant » parler ses fûts dans une belle narration inspirante dont le souffleur en imagine instantanément la parade idéale, les contrepoints anguleux et hautement expressifs en insistant sur un motif de deux ou trois notes qu’il assène avec son propre « jeu de batterie » intérieur. On aura l’impression d’avoir entendu cela quelque part dans nos jeunes années. Mais ces deux-là ont le métier, la gouaille, la conviction de revenir à l’an zéro du free – jazz quand Jimmy Lyons et Sunny Murray entraînaient Cecil dans l’aventure. Sans pour autant hésiter à chercher des sons dans l’absolu (oblique) ou de réitérer l’évidence bruissante en lui faisant traverser de belles occurrences sonores, grognées frottées, grattées pour atteindre le lyrisme béatifié (élévation) qui commence dans une douceur bluesy avec cymbales frémissantes et murmures de peaux assourdies vers une construction rondement menée vers l’éclatement du souffle saturé dans une belle mise en scène tranchante du duo. Là encore, pardon : il y a le métier et l’inspiration. Roland Devocelle est un mélodiste free avisé du sax (ici alto) qui vous fera passer une soirée merveilleuse, surtout en compagnie de son acolyte, l’émérite batteur Luc Bouquet qui crée de belles ambiances sonores avec de magnifiques points de chute. Après les quatre premières compositions – improvisations, on est déjà heureux, mais avec les morceaux suivants, on devient réellement surpris. Le morceau suivant , Lâcher prise, commence exactement comme il le devrait pour créer un vrai mystère , le contraste absolu mystère après le final puissant du morceau précédent. Crissements de cymbales et sifflements expressifs de l’anche tout à fait organiques !! Leur savoir-faire est incontournable ! Free-music de haut niveau qui sublime leur technique individuelle par un surcroit d’âme, de sagacité lucide. Tope-là ! Super !
Elisabeth Harnik & Zlatko Kaučič One Foot in the Air NotTwo MW1029-2
Concert autrichien de juin 2022 de la pianiste Elisabeth Harnik et du batteur Zlatko Kaučič paru avant qu’il ne se trouve accessible via internet ou un compte bandcamp. Basé sur le dialogue concentré, dynamique et tournoyant, One Foot in the Air laisse suggérer que nous avons affaire à une danse un pied en l’air. La pianiste imprime la cadence d’une chorégraphie spontanée avec un jeu rythmique basé sur la répétition en évolution constante (one foot in the air I), le batteur hyper actif maintenant la pression sans marquer le rythme tournoyant (6 minutes et silence). One foot in the air II : Harnik sollicite le clavier par petites touches alors que Kaucic intervient à peine de ci de là. De ces hésitations naît au fil de longues minutes un croisement d’ostinatos en crescendo qui s’intensifie et se clustérise au fur et à mesure, secondé par les frappes directes du batteur légèrement en retrait. Une fois, l’arc d’énergie atterrissant, l’initiative revient à Kaucic : tous deux , attentifs investiguent « les entrailles » de leurs instruments, grattent, frottent, crissent, cordes du piano bloquée , une boîte à musique égrène un fragment ténu de ritournelle. One foot in the air II s’allonge et l’ostinato tournoyant du piano trouve une solution mélodique spiralée par-dessus l’activité souterraine et bruissante du batteur. On approche les 15 minutes et demie avant que le duo s’enfonce dans le silence. Une bonne partie du public a compris qu’il ne faut pas applaudir : one foot in the air III commence au bord du silence , la pianiste avec les deux mains auscultant lentement la caisse de résonnance et les fils de cuivre spiralés autour des câbles graves. Sons ténus imitant la nature, courts sifflets d’oiseaux rares, zeste de flexitone, grincements lointains appliqués délicatement et vers la sixième minute, percussions de l’armature métallique, un pivert frappeur a pris possession du nid, grondements dans les cordages. De la syntaxe bruitiste naît la libre poésie des sons, marteau métallique sur la corde la plus aiguë et vers la 10ème minute les riffs cinglants et tournoyants au clavier dialoguent avec le marteau ivre sur les coups sourds de la grosse caisse et les fouaillements des cymbales. Accélération et crescendo rendement mené jusqu’à une fin abrupte. N.B. emprunts formels et évidents à Cecil Taylor. Cette remarquable suite instrumentale raconte une belle histoire et on n’entend pas passer le temps, tant les dialoguistes ont un vrai talent pour tenir les auditeurs en haleine. Zlatko Kaucic se révèle au mieux dans One foot in the air V. Mention spéciale pour la pianiste Elisabeth Harnik au talent considérable. Excellent !
https://spontaneousliveseries.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-d02
Le batteur Paul Lovens a arrêté le service il y a environ deux ans et il nous laisse ici un moment inoubliable d’improvisation libre avec deux camarades exceptionnels. Le clarinettiste basse Rudi Mahall, sans doute le plus fascinant des clarinettistes basses vivants quelque soit le style ou le type de musique qu’il aborde. Le guitariste Florian Stoffner prolonge brillamment la démarche complexe d’un Derek Bailey en usant des nombreuses possibilités sonores, bruitistes et alternatives de la guitare électrique dans la libre improvisation. Paul et Florian ont aussi enregistré en duo (Tetratne - ezzthetics) peu après avoir publié Mein Freund Der Baum avec Rudi Mahall pour le label helvétique Wide Hear. Le titre de cet album est devenu le nom de ce trio qui a eu sans doute l’existence la plus courte parmi les associations les plus mémorables du percussionniste d’Aix – la Chapelle. Sa démarche épurée décompose les rythmes et le sens de la pulsation avec une palette sonore pointilliste et un travail minutieux, carrément maniaque sur la moindre frappe, le toucher, la résonnance, le rebond, une relation organique avec le silence, la qualité souvent inouïe des timbres. Tous ses gestes sont maîtrisés dans le moindre détail, évacuant mentalement les réflexes, tics et automatismes gestuels pour se concentrer sur chaque son émis dans l’instant Il accélère ou ralentit la cadence de ses micro-frappes sur la surface des cymbales ou des peaux avec une technique de sourdine personnelle instantanée, signature sonore de son jeu. Il nous fait découvrir une particularité résonnante insoupçonnée pour chacun des instruments objets percussifs qu’il touche et manipule. Son lexique percussif semble aussi simple qu’il est extraordinairement diversifié. Au cours de ses quatre Composed Improvisations (11 :33, 9 :03, 11:10, 2:30), le souffle intense de Rudi Mahall étire les notes et la sonorité expressive de sa clarinette basse comme s’il poursuivait un but lointain, une trame dont il livre, seconde après seconde, les mystères abyssaux de ses enchaînements, pépiements et morsures, hoquets et interjections en sursauts irréguliers, suivant une logique monkienne. Florian Stoffner déniaise la guitare et ses effets électroniques avec une palette sonore pointue qui se marie parfaitement avec celle du percussionniste, le quel lui laisse beaucoup d’espace dans le champ sonore pour qu’on puisse entendre les détails les plus ténus de ses contorsions guitaristiques. Stoffner a un sens inné du dosage dans ses interventions millimétrées qui cadre étonnamment avec la philosophie lovensienne. Durant sa longue carrière, Paul Lovens fut très peu associé avec des guitaristes, si ce n’est John Russell et c’est avec ravissement qu’on le découvre avec Florian Stoffner avant qu’il tire son ultime révérence. Dans ce contexte, l’idée d’avoir associé un souffleur comme Rudi Mahall à leur tandem pointilliste « abstrait » est géniale, car le sens mélodico-sonore de ce dernier met en valeur leurs interactions et les projette dans une perspective inouïe, celle qui échappe trop souvent au commun des mortels de la libre improvisation. Il ne suffit pas de « maîtriser » les techniques instrumentales radicales « alternatives » ou étendues ; cela devient fabuleux quand on leur donne un sens qui échappe à la raison logique, aux convenances, etc.. et l’évidence de la lumière pointe dans la grisaille.
Cet album est à situer au top de la production d’enregistrements incontournables de l’improvisation libre depuis ses débuts tant pour l’apport individuel des trois musiciens au point de vue du jeu collectif que pour la haute qualité instantanée dans le moindre instant vécu.
Guylaine Cosseron Lori Freedman Grace 2021 tour de bras – inexhaustible editions tdb90055/ie-52
https://inexhaustible-editions.com/ie-052/
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/grace-2021
Collaboration franco-canadienne voix – clarinette : la chanteuse Guylaine Cosseron cultive une conception de la voix organique et ludique en utilisant de multiples points de vue ayant trait au chant, à la phonétique, à une poésie sonore instinctive, à l’expressivité non verbale suggérant des états d’âme, l’indicible face au travail sonore de la clarinettiste Lori Freedman qui fait chauffer et érailler les harmoniques, effets de souffle et borborymes de son instrument en Mib ou la clarinette basse. Il y a en jeu une grande spontanéité « anti » académique et une capacité de dialogue autant à l’écoute (intense) l’une de l’autre qu’une volonté d’indépendance et de création individuelle sur des chemins parallèles. Ceux-ci se rejoignent dans des instants peu prévisibles. Sa vocalité chantée et bruissante met en évidence la dimension buccale, gutturale et tous les éléments de l’organe vocal dans une dimension poétique : lèvres, dents, langue, palais, gosier en étirant parfois à l’extrême La démarche physique de la clarinettiste faites de cris modulés, de bruissements s’intègre à celle de sa collègue de manière qu’on entende clairement tout ce qui vient de la voix distinctement par rapport au travail de souffle. La connivence est optimale. Les deux dames n’ont aucun agenda mais une ouverture totale à l’instant qui surgit, se développe et enchaîne sur d’autres instants. Il n’y a aucun moment une attitude « posturière » d’avant-garde, mais avant tout un profond vécu expressif même quand la vocaliste semble torturer les entrailles de son gosier que la clarinettiste fait crier une harmonique martyrisée avec une réelle violence. Guylaine Cosseron est une artiste qui a su choisir une partenaire aussi allumée qu’elle-même et celle-ci, Lori Freedman a le chic de jouer le plus sincèrement du monde la contrepartie sans divaguer avec des effets virtuoses, complètement au service exclusif du drame qui se joue et se déjoue au fil de huit improvisations nommées par des prénoms féminins. Des chanteuses (?) katrina, wilma, jeanne, isabel, iris, opal, alicia et hazel. La musique de leur duo est tellement évidente qu’elle défile sans qu’on puisse en mesurer et en palper la durée. Le don du merveilleux. À écouter et réécouter à plusieurs reprises tant le plaisir rivalise avec l’intensité. Incontournable pour quiconque s'intéresse à la voix humaine dans le contexte de la libre improvisation
Lockdown Featuring Guy Thouin. Aaron Leaney & Guy “Yug” Thouin Astral Spirits LP
https://aaronleaney.bandcamp.com/album/lockdown-featuring-guy-thouin
Inspirée à la fois par le free-jazz afro-américain et les musiques du monde, la musique de Lockdown basée sur le concept du duo canadien saxophone (Aaron Leaney) – percussions (Guy Thouin), fait aussi appel à une considérable panoplie d’instruments et de rythmes dits « exotiques », certains venus de multiples cultures musicales africaines ou indiennes. Outre ses saxophones alto et ténor, Aaron Leaney joue aussi de la mbira africaine et de la flûte Fulani (ou Peul). Quant à Guy Thouin qui a aujourd’hui 83 ans, il est crédité drums, cymbals, kick drums, toms, tablas, cow bells, gongs & percussion et a introduit dans son jeu des rythmes complexes issus d’un apprentissage croisé de pulsations africaines et de talas Indiens du Nord. On entend curieusement une inspiration organique pas éloignée de la pratique polyrythmique (et de frappes) d’un Milford Graves, lequel avait intégré les foisonnements rythmiques africain, indien du nord et des natifs américains. Il y a a très longtemps, ce batteur a travaillé avec Robert Charlebois et fut un fondateur pionnier du groupe légendaire Jazz Libre du Québec. Il a vécu un peu partout en Inde ou ailleurs pour apprendre de première main les rythmes de la Terre, ces pratiques percussive et rythmique qui ont bouleversé la musique occidentale. Pour quiconque s’intéresse de près aux batteurs de la New Thing au sens large en commençant par Elvin Jones, Milford Graves, Han Bennink, Don Moye etc… Dans sa jeunesse, on peut imaginer que Guy « Yug » Thouin a dû être émerveillé par un Elvin Jones et s’est juré d’en rechercher les racines en Inde et ailleurs . Son travail, essentiel à mon avis, mérite qu’on l’écoute très attentivement. Son jeu est irrésistible, même s’il est un peu « didactique » : on y trouve là une pratique et une approche originale d’une grande profondeur qui s’écarte du jeu de batterie venu droit des écoles de musique et de conventions techniques (4/4) trop souvent reproduites mécaniquement. Sa musique s'est forgée à l'écoute des pratiques rythmiques des percussionnistes indiens qu'il a côtoyé de près. Un vécu très profond, une expérience de vie peu commune qui rejoint l'engagement de son cadet. Fort heureusement, Aaron Leaney est un solide saxophoniste qui fait un usage inspiré d’échelles modales et de techniques respiratoires avec une belle énergie. Ce musicien a des racines afro-caribéennes qui transpirent dans son souffle spiralé et puissant et ses capacités mélodiques originales. Son jeu expressif et intense fonctionne remarquablement bien avec ce percussionniste que devraient solliciter de nombreuses pointures du free-jazz américain en tournée au Canada. Il se fait que Yug Thouin est impliqué corps et âme dans la scène locale de Montréal et son HEart Ensemble. Il communique sa passion et transmet ses connaissances à de jeunes et moins jeunes musiciens avec la foi qui soulève les montagnes. C’est donc super qu’un label comme le bien nommé Astral Spirits publie leur album rassemblant neuf remarquables compositions très bien conçues autour des 4 – 5 minutes où les deux artistes créent un univers mélodico-rythmique « free » unique en son genre.
Je cite ici les notes descriptives de leur remarquable projet.
« Lockdown est le premier album en duo d'Aaron Leaney et du légendaire batteur Guy Thouin, pionnier du free-jazz québécois. Le jeu lyrique et multitextural du saxophone ténor et alto de Leaney est omniprésent, tout comme son jeu sur la mbira zimbabwéenne et la flûte flulani d'Afrique de l'Ouest. Le disque comprend à parts égales des compositions planifiées et profondément répétées par Leaney et Thouin, chacune avec sa propre saveur, brassées ensemble pour former une musique organique unique.
Il s'agit du premier enregistrement studio documenté de l'exploration de toute une vie de Thouin, 83 ans, en matière de sons et de rythmes, avec son installation hybride folklorique et bricolée derrière la batterie : double kick et frame drums, tablas, bols chantants tibétains, cloches, gongs japonais et cymbales. La musique se concentre profondément sur l'intersectionnalité de l'héritage indo-caribéen de Leaney, les multiples exodes de Thouin en Inde pour étudier avec le gourou du tabla Karamuthulla et leur approche commune en tant qu'improvisateurs de jazz malgré leur écart d'âge de quatre décennies. » À écouter absolument.
Roland Devocelle & Luc Bouquet Trapèze
https://devocelleroland.bandcamp.com/album/trap-ze
Auto-produit avec un don assez visionnaire. Titre de l’album : trapèze (acrobate équilibriste du son mais aussi des rythmes et mélodies qui sé délitent). Huit improvisations en duo saxophones batterie qui se décline au départ d’un saut au trapèze (12 :17 )en volte-face (9 :38) oblique (4 :55) vers l’élévation (13 :27) ou le lâcher prise (15 :10))dans un envol (3 :00) voltige (6 :12) pour un point de chute (7 :42). Roland Devocelle souffle et Luc Bouquet bat et frappe, tous deux en liberté en assumant leur rôle ludique et le vécu sincère qui les animent. Enregistré en hiver 2022, cette session « free » free-jazz improvisée détient une qualité essentielle, celle du dialogue véritable, de la connivence spontanée d’improvisateurs qui se comprennent, s’écoutent, s’inspirent et se complètent de A à Z en passant par toutes les vocalises, diphtongues, cris et chuchotements de leurs échanges passionnés. Les frappes sur les toms en roulements modulés avec amour font naître des inflexions vocales bleuies au fer rougeoyant , ce growl issu des ghettos ou des bayous. Avec ce langage « lingua franca » du jazz free percussions - saxophone tant sollicité, ils font vibrer l’essentiel et rendre leur vertu profonde à cette grammaire, cette syntaxe qui pourrait ressembler à un cliché éternel devient ce foyer qui se consume sans faiblir tout le sous-bois environnant, celui des mystères du jeu, de l’intensité et des valeurs humaines : mise en commun, partage, sincérité, foi en l’humain, celui des gens qui n’ont plus rien à perdre ou à gagner. Rien que dans les douze minutes de Trapèze (premier morceau), il y a plusieurs choses qui se passent, s’enchaînent, se démultiplient et se répondent. Roland Devocelle démontre très valablement à développer un élément « thématique » - canevas de quelques notes dans plusieurs arrangements spontanés expressifs et cohérents par lesquels notre attention chemine sans effort. Une belle évidence. Dans la volte-face qui suit, le batteur semble mener le jeu en faisant » parler ses fûts dans une belle narration inspirante dont le souffleur en imagine instantanément la parade idéale, les contrepoints anguleux et hautement expressifs en insistant sur un motif de deux ou trois notes qu’il assène avec son propre « jeu de batterie » intérieur. On aura l’impression d’avoir entendu cela quelque part dans nos jeunes années. Mais ces deux-là ont le métier, la gouaille, la conviction de revenir à l’an zéro du free – jazz quand Jimmy Lyons et Sunny Murray entraînaient Cecil dans l’aventure. Sans pour autant hésiter à chercher des sons dans l’absolu (oblique) ou de réitérer l’évidence bruissante en lui faisant traverser de belles occurrences sonores, grognées frottées, grattées pour atteindre le lyrisme béatifié (élévation) qui commence dans une douceur bluesy avec cymbales frémissantes et murmures de peaux assourdies vers une construction rondement menée vers l’éclatement du souffle saturé dans une belle mise en scène tranchante du duo. Là encore, pardon : il y a le métier et l’inspiration. Roland Devocelle est un mélodiste free avisé du sax (ici alto) qui vous fera passer une soirée merveilleuse, surtout en compagnie de son acolyte, l’émérite batteur Luc Bouquet qui crée de belles ambiances sonores avec de magnifiques points de chute. Après les quatre premières compositions – improvisations, on est déjà heureux, mais avec les morceaux suivants, on devient réellement surpris. Le morceau suivant , Lâcher prise, commence exactement comme il le devrait pour créer un vrai mystère , le contraste absolu mystère après le final puissant du morceau précédent. Crissements de cymbales et sifflements expressifs de l’anche tout à fait organiques !! Leur savoir-faire est incontournable ! Free-music de haut niveau qui sublime leur technique individuelle par un surcroit d’âme, de sagacité lucide. Tope-là ! Super !
Elisabeth Harnik & Zlatko Kaučič One Foot in the Air NotTwo MW1029-2
Concert autrichien de juin 2022 de la pianiste Elisabeth Harnik et du batteur Zlatko Kaučič paru avant qu’il ne se trouve accessible via internet ou un compte bandcamp. Basé sur le dialogue concentré, dynamique et tournoyant, One Foot in the Air laisse suggérer que nous avons affaire à une danse un pied en l’air. La pianiste imprime la cadence d’une chorégraphie spontanée avec un jeu rythmique basé sur la répétition en évolution constante (one foot in the air I), le batteur hyper actif maintenant la pression sans marquer le rythme tournoyant (6 minutes et silence). One foot in the air II : Harnik sollicite le clavier par petites touches alors que Kaucic intervient à peine de ci de là. De ces hésitations naît au fil de longues minutes un croisement d’ostinatos en crescendo qui s’intensifie et se clustérise au fur et à mesure, secondé par les frappes directes du batteur légèrement en retrait. Une fois, l’arc d’énergie atterrissant, l’initiative revient à Kaucic : tous deux , attentifs investiguent « les entrailles » de leurs instruments, grattent, frottent, crissent, cordes du piano bloquée , une boîte à musique égrène un fragment ténu de ritournelle. One foot in the air II s’allonge et l’ostinato tournoyant du piano trouve une solution mélodique spiralée par-dessus l’activité souterraine et bruissante du batteur. On approche les 15 minutes et demie avant que le duo s’enfonce dans le silence. Une bonne partie du public a compris qu’il ne faut pas applaudir : one foot in the air III commence au bord du silence , la pianiste avec les deux mains auscultant lentement la caisse de résonnance et les fils de cuivre spiralés autour des câbles graves. Sons ténus imitant la nature, courts sifflets d’oiseaux rares, zeste de flexitone, grincements lointains appliqués délicatement et vers la sixième minute, percussions de l’armature métallique, un pivert frappeur a pris possession du nid, grondements dans les cordages. De la syntaxe bruitiste naît la libre poésie des sons, marteau métallique sur la corde la plus aiguë et vers la 10ème minute les riffs cinglants et tournoyants au clavier dialoguent avec le marteau ivre sur les coups sourds de la grosse caisse et les fouaillements des cymbales. Accélération et crescendo rendement mené jusqu’à une fin abrupte. N.B. emprunts formels et évidents à Cecil Taylor. Cette remarquable suite instrumentale raconte une belle histoire et on n’entend pas passer le temps, tant les dialoguistes ont un vrai talent pour tenir les auditeurs en haleine. Zlatko Kaucic se révèle au mieux dans One foot in the air V. Mention spéciale pour la pianiste Elisabeth Harnik au talent considérable. Excellent !
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