24 septembre 2018

Biliana Voutchkova Michael Thieke Roy Carroll/ Edoardo Marraffa & Nicola Guazzaloca / Rudi Mahall & Ivo Perelman / Antoine Beuger - Nikolaus Geszewski / Z-Country Paradise

Voutchkova / Thieke / Carroll as found Sound Anatomy SA 10

Sound Anatomy est un label Berlinois intitulé « A new channel for original electroacoustic and experimental music » et mis sur orbite par Richard Scott, un champion du Modular Synth. Le catalogue déborde de références alléchantes. Outre Richard Scott lui-même, on notera pêle-mêle les noms de Kazuhisa Uchihashi, Clive Bell, Axel Dörner, Jon Rose, Evan Parker, Richard Barrett, Michael Vatcher, Ute Wassermann, Emilio Gordoa et Audrey Chen avec qui Scott a enregistré un duo vraiment recommandable. La violoniste Biliana Voutchkova (aussi vocaliste), le clarinettiste Michael Thieke et Roy Carroll aux electro-acoustic media se concentrent sur des drones qui font vibrer des aigus brillants, tremblants, intenses, unissons fragiles et altérés soigneusement par un changement d’intensité ou un glissement de note. Concerné par la hauteur exacte et tenue en sustain/ halo et les harmoniques qui s’en dégagent, les musiciens enchaînent sur d’autres timbres ou textures, parfois sans que l’on s’en aperçoive. Un motif joué à l’archet rebondissant est répété et malaxé jusqu’à ce que la trajectoire amorce des échanges plus contrastés vraiment intéressants pour plusieurs raisons (formelles, sonores, mystérieuses), parce ce que, entre autres raisons, elle fait partie intégrale du tout et de ce qui vient d’être joué  … Thieke respire de curieuse façon dans son bec de clarinette. Curieusement, la répétition de sons noisy, d’agrégats sonores et d’actions instrumentales instaure un rapport auditif avec les sons qui se métamorphosent, créant ainsi une véritable tension dans l’évolution de as found (38 :11).  as left dure  8:40…  
Mastered by Richard Scott et Photography / Design by David Sylvian.
Voilà un enregistrement qui mérite une écoute approfondie et nous invitera à passer un moment de création avec ces trois artistes. 

Edoardo Marraffa & Nicola Guazzaloca EM Portugal. SPM II 

Produit par la Scuola Popolare di Musica Ivan Illich, une école de musique alternative et expérimentale pas comme les autres située à Bologne, et avec l’aide de Bologna Unesco City of Music, EM Portugal nous offre deux improvisations du duo Marraffa – Guazzaloca, professeurs et animateurs de cette école et duettistes depuis une bonne dizaine d'années. On leur connaît plusieurs albums, dont Gluck Auf (Setola di Maiale) et Les Ravageurs (Klopotek). Em Portugal contient deux longues improvisations enregistrées au Festival MIA à Atouguia de Baleia et à la Livraria Ler Devagar à Lisbonne. Edoardo Marraffa a acquis un style vraiment personnel au sax ténor et double au sopranino. Ses idées de jeu, vocalisations, articulations, inflexions, peuvent avoir un air de famille de celles des Luc Houtkamp, John Butcher ou même Stefan Keune et bien sûr l’Archie Shepp des sixties et Ayler. Sifflements d’harmoniques aussi hargneux que chantants. Tout en marchant dans les pas de souffleurs du free-jazz, Marraffa a un jeu personnel immédiatement identifiable tant par le timbre et sa sonorité que par la construction de ses improvisations. L’apparence expressionniste exacerbée est conjointe à une réflexion basée sur le sens des proportions et de la forme (visuelle) et des harmonies distendues par un travail minutieux sur le son, le bec et l’anche. Au sopranino, il canarde comme un dératé, vraiment jouissif en étirant les notes comme un Coxhill ultramontain. Nicola Guazzaloca est un des pianistes les plus convaincants parmi ceux qui prolongent ou redéfinissent les apports de Cecil Taylor, Alex von Schlippenbach ou Fred Van Hove, comme Agusti Fernandez, Sten Sandell, . Au fil de ses nombreux albums que ce soit avec Marraffa (le récent Les Ravageurssur Klopotek) avec Szilard Mezei en duo (Lucca & Bologna Concerts)ou en trio avec Tim Trevor Briscoe (Cantiere Simone Weil/ AUT & Exuvia/ FMR), et en solo (Tecniche ArcaÏche et Live At Angelica), Nicola Guazzaloca affirme sa capacité créative à renouveler son jeu, ses idées, ses concepts, le feeling de l’instant et la trajectoire d’une performance. Sa puissance virtuose et ses qualités rythmiques, son toucher franc et limpide, le renouvellement constant de ses idées musicales et la densité de ses accords pousse son camarade dans les excès les plus répréhensibles. Entre les deux acolytes que tout semble séparer règne un sens de l’écoute, un esprit ludique et l’imagination combinés en toute spontanéité. Ils savent happer chez l’autre un détail d’un frêle instant pour le resservir/ recycler instantanément avec un son inattendu. NG se montre ici sous son jour le plus agressif (pour la musique de chambre, cliquez sur ses groupes avec le violiste Szilard Mezei). La musique du duo  ne laisse pas indifférent. Elle a gardé la fraîcheur et l’aplomb des pionniers de la free-music ne fut ce que par le contraste improbable de leurs personnalités. Du Free Jazz original par la grâce des qualités intrinsèques de nos duettistes. 
PS : Disque sorti tout frais : impossible d'en trouver déjà (le 25/09/18) une image sur le net. 

Rudi Mahall & Ivo Perelman Kindred Spirits Leo Records 2 CD LR CD 840/841

Double cédé de 100 minutes de duo saxophone ténor (Perelman) et clarinette basse (Mahall) réparties en douze improvisations spontanées où l’impétuosité et l’appétit sonore soulignent tout autant un évident sens de la forme et de la dramaturgie  qu’un élan spontané sans rétroviseur ni calcul. Les idées fusent et s’échangent d’un bec à l’autre, chaque musicien, aussi typé qu’ils puissent être l’un par rapport à l’autre, s’abandonne dans l’instant à la musique qui se fait, sortant souvent du bois ou des sentiers battus. Il est parfois difficile de distinguer si c’est le sax ou la clarinette basse tant leurs staccatos sont puissants, leurs sonorités chaleureuses et leur dialogue rapproché. Une invention mélodique merveilleuse s’épanouit et l’amour du son envahit leurs âmes qui aiment à s’égarer dans les harmoniques et les sursauts d’octave et de quinte augmentées. Rudi Mahall et Ivo Perelman aiment à réitérer des motifs hachurés, découpés comme un diamant à tailler ou une flèche à chauffer à la flamme sauvage des feux de brousse. En focalisant leurs improvisations sur le concassage exorcisant de motifs mélodiques courts qui s’enchaînent en se répondant, s’écartant, s’inversant, s’échappant, se découpant, se recollant et s’ajustant, ils inventent une manière de construire une musique de souffles conjoints/disjoints/ tordus et accidentés comme on n’en a très peu entendus. C’est sans doute fortuit, voire accidentel : il n'y a sans doute pas eu (beaucoup) de discussions préalables sur la stratégie du duo avant d'enregistrer. Mais de grands improvisateurs libres sont payés pour créer le meilleur de leur univers commun dans l’immédiat sans s’être concertés auparavant. Le sixième sens. Le clarinettiste n’a d’autre choix que d’étirer les notes au-delà de la gamme face aux timbres du saxophoniste. Une bribe d’air jetée en l’air par RM revient instantanément dans le souffle d'IP avec une petite idée géniale. Le génie naturel des vrais improvisateurs, lyriques envoûtés de surcroît. Ils renouvellent le genre (jazz free - improvisé) parce qu’ils ont tous deux une créativité et un vécu qui n’ont rien à envier à plusieurs créateurs – pionniers qui ont défini cette musique il y a cinquante ou quarante ans. Musiciens de jazz confirmés (il faut entendre leur version des compositions de Thelonious Monk !), ils n’hésitent pas à assumer le champ d’investigation sonore de l’improvisation libre en se perdant dans les méandres et les espaces indéfinis du jeu compulsif, extrême, en faisant reculer le moment de la redondance vers l’infini, entre autres par un sens du timing prodigieux. De la hargne et de la tendresse, suave et brûlant à la fois. Et des extrêmes sonores… Je pense que parmi les nombreux duos et trios suscités par Ivo Perelman, ces Kindred Spirits avec Rudi Mahall sont à mon avis une de ses meilleures initiatives et elle doit être remise sur le métier car le jeu en vaut vraiment la chandelle ! À écouter d’urgence pour votre plus grand plaisir ! Pour ceux qui en ont la capacité d’écoute et d’absorption, il y a un deuxième CD ! 

Antoine Beuger to the memory of  inexhaustible editions ie-007
By Nikolaus Gerszewski  conceptual soundproductions Budapest 

Musiciens : Nikolaus Gerszewski: piano, objects, Lenke Kovács: vocals, Ferenc Getto: vocals, objects, László Németh: trumpet, Dorottya Poór: violin, Nóra Lajkó: guitar, Julien Baillod: guitar, feedback Andor Erazmus Illés: electronics Erik Benjámin Rafael: percussions, objects 
Conceptual, c’est vraiment le cas de le dire. Les notes de pochette de Nikolaus Gerszewski mettent l’œuvre, sa réalisation et la philosophie qui la sous-tend en contexte. Parsemés dans le silence, se font entendre tour à tour les interventions solitaires/ solistes ponctuelles de chacun des musiciens vocalement ou avec leur instrument respectif. Dynamiques et intentions semblent être la prérogative de chacun d’eux. Il n’y a pas d’indications « paramétriques » dans les instructions / la partition. Les sons (ou le son) joués par chaque musicien à chaque intervention est considérée comme une pièce en soi. Les mots parlés sont sensés apporter une dimension poétique et interviennent de plus en plus fréquemment dans la deuxième partie de l'oeuvre jusqu'à ce qu'ils remplacent les instruments. Comme si cette suite interminable de "solos" ultra-courts était en fait une conversation secrète, codée (en langue magyare, généralement inconnue des locuteurs indo-européens que nous sommes). Un dialogue distendu par le temps.
Je pense que cette œuvre nécessite d’être vécue et écoutée en concert plutôt qu’en disque. Les musiciens sont concentrés et démontrent une réelle capacité à ne pas jouer cette musique n’importe comment. Chacune des interventions étant très courte, l’élément conducteur est la variété / multiplicité insolite des différentes attaques et caractéristiques sonores de celles-ci au fur et à mesure que musiciens et auditeurs avancent dans la pièce et l’intention – l’intensité – le lâcher prise de l’exécutant créateur . C’est l’élément Ba-ba de la musique en fait, où le musicien doit concevoir instantanément ce qu’il fait au moment où il le fait, même s’il a la liberté d’y penser bien avant, vu que chacun joue plus ou moins à tour de rôle. D’où, sans doute la signification, du mot conceptuel. En tant qu’auditeur, je m’arroge la liberté d’interpréter la musique pour moi-même. Une œuvre intéressante. Le label inexhaustible editions est sûrement un des labels les plus pointus de la galaxie improvisée – alternative. 

Z-Country Paradise : Live In Lisbon Leo Records CD LR 801

Groupe à mi chemin entre le rock - chanson alternatif un peu "prog"et le free-jazz avec du noise, Z-Country Paradise rassemble la chanteuse (diseuse) Jelena Kuljic , le saxophoniste Frank Gratowski, le guitariste Kalle Kalima, le bassiste Oliver Potratz et le batteur Christian Marien lors d'un concert à Jazz Em Agosto à Lisbonne, soit l'un des plus prestigieux événements consacrés aux jazz d'avant-garde et aux musiques improvisées. Je conçois qu'il faut gagner sa vie : Gratkowski est un super saxophoniste et clarinettiste parmi les meilleurs et plus demandé que d'autres et malgré ses opportunités relativement importantes, il est normal qu'il joue et qu'il aime à jouer d'autres musiques. La musique du groupe est bien jouée et les parties qui relèvent de l'improvisation sont OK (solo de clarinette basse dans Talking the Little Birdies). Christian Marien est un super percussionniste en musique libre, cfr le duo Superimpose avec le tromboniste Matthias Müller. Ici, il joue le tempo avec quelques incartades pour donner le change au souffleur. Le bassiste ronronne. Kalle Kalima guitarise entre le noise et le jazz-rock sans la joliesse plan-plan. L'ensemble est tout à fait professionnel et la musique n'est pas indigente du tout. Mais écoutez les albums du Magic Band avec Capt Beefheart, comme les trois derniers sur Virgin (Bat Chain Puller, Doc at The Radar Station, Ice Cream Crow, plus tempérés on va dire) et vous entendrez des inventions rythmiques qui donnent un sens à cette musique qui se détache du rock d'une certaine manière pour le subvertir mieux que de nombreux punks ont pu le faire. Un modèle du genre. Je n'entends quasiment pas de tentatives pour décaler le tempo d'une manière un peu audacieuse, fofolle, imprévue, un peu de sel. Non la musique est à cet égard est assez plan-plan, souvent répétitive. La chanteuse est assez incantatoire, on aurait aimé qu'elle joue un peu de la voix. Elle en est capable, mais c'est une question d'imagination. Ce qui me chiffonne, c'est que Z-Country Paradise ait obtenu un engagement à Jazz Em Agosto, une rencontre ciblant les musiciens et amateurs de jazz d'avant-garde et aux musiques improvisées. Cet événement a présenté ce qui se fait de mieux dans le genre. Mais ici, je n'en vois pas l'intérêt... ou je ne l'entends pas. Il y a aujourd'hui un tas d'improvisateurs de grand talent qui ne jouent presque jamais dans des festivals de cette envergure (comme Nickelsdorf, Ulrichsberg, Mulhouse, Stavanger, Café Oto) avec un cachet décent (pour une fois). La liste est très longue, il suffit de lire dans ce blog les nombreux patronymes qui ne sont quasi jamais mentionnés dans les programmes notoires. J'appelle cela du foutage de gueule. Ce serait quand même assez simple au moyen d'un sondage systématique des Bandcamp et Soundcloud de quantité d'artistes passionnants , même inconnus, de trouver des invités de haute tenue qui déchaîneraient les passions. Quand je pense qu'un saxophoniste d'envergure mondiale comme Michel Doneda rame pour trouver un concert payé et qu'un géant comme Paul Dunmall doit renoncer à jouer hors Grande-Bretagne faute de propositions normalement décentes. C'est triste !! 



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