17 septembre 2019

Jacques Demierre/ Pat Thomas/Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell/ Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe et Adrian Northover/ Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen


Jacques Demierre The Well Measured Piano Creative Works cw 1064

Pianiste improvisateur associé à Barre Philips et à Urs Leimgruber dans un trio providentiel, le suisse Jacques Demierre est un chercheur qui se situe à la croisée des chemins de l’improvisation radicale, de la composition contemporaine, de la performance sonore questionnant la pratique du piano, son toucher, ses possibilités vibratoires, son architecture, ses mécanismes, sa résonance. Chacun des aspects mentionnés sont interdépendants les uns des autres dans une démarche à la fois complexe et « primale » qui se révèle très profonde, essentielle. Je suis marri quand je considère ces pianistes talentueux qui s’ébrouent sur les scènes en vue des festivals importants évoquant à peine la furia des Fred Van Hove et des Alex von Schlippenbach de notre jeunesse et débitant des rondelles digitales comme un charcutier le ferait d’un saucisson. Heureusement qu’il y ait une exploratrice de la trempe de Sophie Agnel, par exemple, ou une Eve Risser qui n’hésite pas trop à tenter quelque chose... Si cet album-ci, the Well Measured Piano vous semble loin des référents free-jazz ou noise ou savant de votre background personnel, tentez une oreille vers One Is Land son autre album solo (Creative Sources), monumentale pièce à conviction du noise intégral. Dilute the Sky with Care : Demierre assène un accord et enfonce obstinément la touche en bloquant la corde percutant ainsi le piano en isorythmie en faisant résonner son âme. Sauvage et extrêmement calculé au niveau rythmique. Il pousse la logique de la répétition obsessionnelle à son point de rupture. Vingt-six minutes à ce régime vous rendront fous, pantelants, écorchés. La consonance répulsive. On se demande si c’est beau, consonant, harmonieux : la percussion de la corde aiguë qui , bloquée vibre à peine et dégage quand même un son métallique mêlant acier et cuivre, comme si on martelait un clou céleste. Il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie. Dingue et inouï. Il joue simultanément des choses contradictoires qui s'emboîtent de manière curieuse et et dont les effets s'alternent, se renversent, disparaissent et ressuscitent avec obstination. Peu descriptible dans le cadre d'une chronique qu'il faut terminer.  Wind Motet s’enfonce encore plus dans la rage froide mêlant crissements furieux et effets d’harpes dantesques, ostinatos hésitants. Cette pratique extrême du piano s’inscrit dans une forme musicale précise qu’on pourrait noter, cataloguer, épiloguer. Il y a une mise en scène dramatique du son, une histoire … Mais, un auditeur averti et bien informé reconnaîtra que Jacques Demierre échappe à tous les paramètres en vigueur dans le monde de l’improvisation relatives au piano et se singularise de manière absolue. Oubliez ce que vous croyez connaître, reconnaître, entendre recycler que vous réécoutez d’un pianiste à l’autre. Morton Feldman ? Cage ? Etc… Foin de modèles et d’archétypes, la scène improvisée réelle est pleine d’individualités passionnantes qui s’écartent des radars fatigués. Jacques Demierre s’affirme parmi les premiers d’entre eux. À bas l’ennui !

Pat Thomas Solo Piano : The Elephant Clock of Al Jazari  Otoroku Roku019

Label attaché au Café Oto, lieu névralgique des musiques improvisées, expérimentales, free jazz situé à Dalston au Nord Est de Londres, Otoroku propose à la fois des rééditions de vinyles légendaires (Topography of the Lungs et the London Concert) très rapidement sold out, des albums de musiciens s’étant produit au Café Oto comme Roscoe Mitchell avec John Edwards et Mark Sanders, une rencontre entre Joe McPhee/Evan Parker/ Lol Coxhill/ Chris Corsano ou la violoncelliste Okkyung Lee avec le guitariste Bill Orcut. Au-delà du statut de « document » ou d’article de démonstration (d’un talent qui n’a plus rien à prouver), c’est réellement l’existence d’un chef d’œuvre – manifeste du travail intensif - du pianiste Pat Thomas qu’affirment les plages granitiques de The Elephant Clock of Al Jazari, enregistrées au Café Oto (quand ?).  Musique anguleuse, autant remarquablement structurée et conçue que le fruit de l’émotion créative dans l’instant (live), située au confluent du free-jazz, de la musique « contemporaine » et de l’improvisation libre et assumant autant son appartenance au continuum afro-américain que l’influence prépondérante d’improvisateurs « libres » de la scène européenne. Ayant grandi à Oxford et d’origine jamaïcaine, le jeune Pat Thomas fut marqué par les concerts de Tony Oxley, Derek Bailey, Lol Coxhill et joua (et enregistra) par la suite très souvent avec eux autant au piano qu’avec l’électronique. J’avais déjà pu mesurer son talent de pianiste en solo avec Nur (Emanem) et Naqsh (inclus dans le coffret de 4 CD Making Rooms Weekertoft).  Toutes les qualités de ses précédents opus sont bonifiées, vivifiées dans l’engagement physique d’un concert magistral devant un public ami, complice, connaisseur (et pour cause !). Vouloir décrire son talent protéiforme serait un exercice un peu vain : on trouve dans sa musique l’extraordinaire énergie virevoltante et les articulations/ pulsations démultipliées propres aux virtuoses « free » passés dans la légende : Cecil Taylor, Don Pullen, Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove. Toutefois, sa démarche n’est pas monolithique comme celle de Cecil T… On retrouve des couleurs et des décélérations – fausses hésitations qui évoquent Fred V. H., une puissance torrentielle (Alex v.S.) faisant résonner le choc des marteaux sur les cordes au sommet des capacités vibratoires de la caisse de résonance ou ce sens du détail du bout des doigts spécifique à la scène européenne. On trouve aussi une manière très personnelle d’animer la surface des cordages dans la table d’harmonie avec une superbe expressivité. Quelques soient les facettes de son œuvre, chacun des quatre élans gravés ici se situe dans une esthétique éminemment personnelle qui n’appartient qu’à lui. Un original qu’il faut absolument considérer à l’égal d’un Matthew Shipp. Suite à l’émergence et au développement de pianistes de premier plan tels Keith Tippett, Howard Riley et Veryan Weston durant les décennies précédentes, sans oublier un original comme Steve Beresford, la scène britannique ouverte et ultra-collaborative a maturé en son sein une personnalité incontournable du piano, Pat Thomas. Il faut écouter ce musicien à tout prix, surtout si vous êtes intéressé par le piano.

Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell The Map is Not The Territory Confront core series core 08.

Huitième opus de la Core Serie du label Confront de Mark Wastell dont on a bien envie de collectionner numéro après numéro. Jugez plutôt : Julie Tippets avec Mark Wastell, un superbe Company de Derek Bailey avec le danseur de claquettes Will Gaines, Mark Wastell et Rhodri Davies, David Silvian ( !) avec les deux précités, Arild Andersen à contre-emploi avec Clive Bell et un brûlot de Dunmall et Cie dédié au Sun-Ship de Coltrane avec Alan Skidmore, Benoît Delbecq… Alléchant… et passionnant, je vous assure ! Max Eastley, un proche de David Toop est une personnalité incontournable de la scène radicale britannique spécialisé dans l’arc musical, proche de David Toop. Soit un câble tendu et amplifié, frotté avec un archet produisant drones et harmoniques. Fergus Kelly a amené des instruments auto- inventés / fabriqués et des pièces de métal trouvées et Mark Wastell, son inévitable tam-tam (gong si on veut), une percussion métallique et le cadre d’un piano. La musique est sidérante et intersidérale. On se croirait quelque part dans l’espace, des ondes provenant de l’infini suspendues dans le vide nous apportent des sonorités continues et mouvantes, obstinées et éphémères. Après deux pièces de 8 et 12 minutes, les trois musiciens contractent leur perception du temps en jouant plus court (deux minutes voire quatre ou six) tout en étendant et relâchant les sons qui se dévident avec une remarquable lenteur. Grondements lointains, sifflements métalliques, bourdons riches en harmoniques, glissements sur la surface du tam-tam, frottement ésotérique de l’arc dans les graves. Plus la musique ralentit, plus le temps s’écoule rapidement. On est éberlué quand la dernière vibration retentit et que le dernier son meurt. Une bien belle expérience sonore à peu d’autres pareilles. En tout point remarquable : un CD à ne pas égarer !!

The Visitors Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe Adrian Northover FMR

Toujours sur FMR, la suite de la collaboration du percussionniste  « Pugliese Marcello Magliocchi avec le saxophoniste Adrian Northover et le flûtiste Neil Metcalfe, abonnés depuis quelques années avec le Runcible Quintet en compagnie du contrebassiste John Edwards et du guitariste Daniel Thompson (CD’s FMR Five et Four). Le guitariste Phil Gibbs travaille depuis deux décennies avec Paul Dunmall et Paul Rogers, tout comme Neil Metcalfe. Tout cela pour situer le niveau musical dans lequel s’ébatent the Visitors. Neil Metcalfe joue précisément d’une flûte baroque en bois noir "tardive" et en tire des sons truffés d’altérations microtonales. En effet, avec son souffle, il altère les notes avec précision, un peu comme certains flûtistes orientaux. Rien d’étonnant, au Red Rose ou ailleurs, de voir Neil et feu Lol Coxhill partager des pint de ale et deviser musique. Cette prédilection est partagée par Adrian Northover que ce soit au sax soprano et à l’alto, lui-même travaillant régulièrement avec des musiciens indiens (Inde du Nord – Musiques de Raga). Metcalfe est celui des quatre qui joue « mélodique » par moments. Le jeu subtil et pulsatoire (légèrement électrifié) de Phil Gibbs (lequel est un inconditionnel de Metcalfe) convient parfaitement à l’affaire par ses conceptions post-modales sophistiquées et ses tuilages de voicings… Percussionniste forcé de voyager avec peu de moyens, Marcello Magliocchi qui semble être devenu le percussionniste attitré de Northover (si ce n’est pas le contraire), joue systématiquement avec une mini-batterie très réduite et quelques métaux intrigants (cymbale « rectangulaire » etc…). Sa conception complètement « libre » est basée sur la dynamique et une multiplicité de frappes, grattements, rebondissements, tintements très variés dont il accélère ou ralentit le débit avec une réelle maîtrise. Un frère à Paul Lovens ou Roger Turner. Un voisinage avec Tony Oxley … La grande qualité de ce groupe est la lisibilité précise du jeu des quatre musiciens en précisant que Adrian et Neil se plaisent à brouiller les pistes tant leurs jeux se complètent, focalisés sur les micro-tons. Le cheminement complexe du groupe visite des paysages variés, transforme les perspectives, passant du duo au trio ou au quartet insensiblement avec un sens spontané et réussi des enchaînements… Une espèce d'octopode insaisissable.
C’est une musique éminemment collective qui donne une image/ référence moins précise de chaque individualité que si cell-ci jouait en duo avec un autre instrument offrant un contraste net. Si par exemple, vous voudriez approfondir votre connaissance relativement à Neil Metcalfe, il y a cet album Incus S& M avec le génial guitariste Roger Smith ou le trio de Neil avec le bassiste Nick Stephens et le batteur Tony Marsh (Breaking Silence Loose Torque). Gibbs a un nombre incalculable d’albums avec Dunmall, vous avez l’embarras du choix. Quant au percussionniste Marcello Magliocchi, son jeu particulier est documenté avec toutes ses nuances dans Otto Sette Sei (improvising beings) avec le violoniste Matthias Boss et votre serviteur, J-M VS à la voix et le discret bassiste Roberto Del Piano. Musiciens à suivre et même à traquer.

Up and Out. Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen Amirani. AMRN 060

Le remarquable saxophoniste soprano Gianni Mimmo propose sur son label Amirani la musique d’un groupe rassemblé par un autre saxophoniste soprano d’envergure, le finlandais Harri Sjöström, coupable d’avoir succédé finalement à Jimmy Lyons auprès de Cecil Taylor. Invité spécialement pour ce concert, le violoniste Philipp Wachsmann avec qui Sjöström joue « on and off » depuis 1980, entre autres avec Paul Lovens & Paul Rutherford dans Quintet Moderne, entretient une relation en chassé-croisé elliptique avec le saxophoniste durant ce concert. À la contrebasse, Matthias Bauer, le frère des deux trombonistes Conny et Hannes (R.I.P), le fin batteur Dag Magnus Norvesen et l’intriguant vibraphoniste Emilio Gordoa, tous musiciens basés à Berlin, LA ville de la musique improvisée en Europe. Initiant leur rencontre sous forme de tentative de prise de contact, le quintet met une bonne dizaine de minutes à se chauffer, à instiller des réactions et des propositions et, petit à petit, une tension s’installe, l'énergie se dégage. Le percussionniste choisit ses angles de frappe et ses rebonds, le bassiste secoue la vibration des cordes, tandis que les jeux respectifs de Phil et Harri, s’interpénètrent, se font de curieux échos, tournoient ou jouent à chat perché. Les sons s’étirent ou se précipitent et la musique devient grave, légère, … volutes, pointillisme, miettes électroniques, atmosphère irréelle tissée par le vibraphone. Le saxophoniste est insaisissable, le violoniste échappe à la gravitation, le cliquetis des baguettes sur les peaux et le métal active les échanges…  Somme toute, un bon concert basé sur l’écoute, l’interaction, la lisibilité instrumentale et  la participation égalitaire pour chaque musicien à la fois soliste et musicien collectif. À écouter car il y a de bonnes choses.

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