18 juillet 2020

Steve Beresford & John Butcher/ Michel Doneda Philippe Lemoine et Simon Rose/Frank Paul Schubert Dieter Manderscheid Martin Blume/ Bucher Tan Countryman/ Baldo Martinez Juan Saiz Lucia Martinez/ Silke Eberhard Potsa Lotsa

Beresford & Butcher Old Paradise Airs Illuso IRCD25

Old Paradise Yard est l’adresse curieuse où se niche une « venue » Londonienne essentielle de la scène improvisée britannique à deux pas de Westminster Bridge et à quelques minutes à pied de la Tamise et du Parlement du Royaume. Il y a bien un piano pour Steve Beresford, mais à force de jouer dans des lieux  sans piano et d’avoir développé durant des décennies son bric-à brac électronique fait de jouets, casio, porte-voix, instruments low-fi analogues et obsolètes pour pouvoir participer, il ne peut plus résister à l’utiliser alternativement ou simultanément avec le piano, même s’il s’agit d’un Grand de premier choix. Il joue « dans les cordes » et sur la table d’harmonie ou au clavier dans un style reconnaissable entre mille. Il y a quelque chose de profondément imprévisible, ludique et décapant dans ses performances et il entretient une relation vraiment fructueuse avec son camarade John Butcher, lui-même un véritable sculpteur de son du saxophone ténor et du soprano. Un inventeur du saxophone d’avant-garde adepte de la précision et ennemi du bavardage qui tire de son instrument des sonorités travaillées et extrêmement personnelles.  Leur précédent duo figurait dans une superbe anthologie des meilleurs moments du premier Freedom of The City Festival 2001 (small groups Freedom of the City 2001 Emanem 4205) auquel j’avais assisté et même introduit les deux compères sur scène avec un texte de mon imagination (le Boute – Chair). Cet incident m’a conduit tout droit à Mopomoso à l’invitation de John Russell et m’a introduit dans la scène improvisée British. D’un bout à l’autre, Beresford et Butcher construisent, démantèlent, recombinent, étirent ou concentrent un dialogue, des échappées, des idées fixes, des interventions lumineuses. Les trouvailles sonores bruissantes et un brin sarcastiques du pianiste – bruiteur obligent le saxophoniste à reconsidérer son jeu, sa pratique. Quand il laisse un moment l’initiative à Beresford (au piano dans Dirl 14 :12), c’est pour ensuite inscrire dans l’air ambiant des signaux de matières qui évoquent une pâte colorée, dense et malléable traçant des signes magiques en relief sur le gris du soir. Mais Beresford s’évade au travers d’un filet de feedback à peine perceptible et des crissements crachotant alors que Butcher distend la vibration de l’anche dans le bec, sa colonne d’air mourant et ressuscitant comme dans un rêve éveillé. Quand le ciel s’assombrit, les doigts du pianiste réjouissent l’atmosphère dans une ambiance de cirque surréaliste.  L’élan des improvisations est soudainement interrompu à de nombreuses reprises par S.B. comme dans un coq à l’âne assumé et auquel un John Butcher impassible se plie avec un goût sûr pour des figures et motifs créés de son imagination et par sa science du son : morsures du timbre, articulations du souffle aux couleurs changeantes, peu disert mais livrant toujours l’essentiel. Exquis ! Butcher sait aussi prendre un fragment de deux ou trois notes de son collègue et le resituer dans une autre dimension par soustraction et addition instantanée de fragments de notes. Signalons encore que le label Illuso recèle quelques perles pour écouteurs et collectionneurs avisés : Into Darkness par Stray (John Russell, Butcher, Dom Lash et Ståle Liavik Solberg), Midnight and Below (Terry Day, Dom Lash et Alex Ward) ou encore Season of Darkness (Fred Lonberg-Holm, Frode Gjerstad et Matt Shipp). Si vous voulez découvrir John Butcher soufflant intelligemment avec un collègue talentueux qui ne se prend pas du tout au sérieux tout en improvisant de manière adroite, retorse et réjouissante, vous avez trouvé ici le maître-achat. Le genre d’album qui ne ressemble à aucun autre et qu’on garde précieusement.

Doneda – Lemoine – Rose Michel Doneda – Philippe Lemoine – Simon Rose
 
Trois souffleurs libres parmi les plus affûtés de cette scène improvisée internationale radicale qui se refuse à jouer les utilités et à brader son talent pour des baudruches. Nous avons droit ici à une recherche de sons à la fois individuelle et collective : chacun cherche son chemin dans les frictions et froissements de la colonne d’air, des doigtés fourchus, des timbres rares, des sonorités extrêmes, des volutes d’harmoniques et vocalisations, de gazouillis aigrelets et grondements sourds, de pincements d’anche et coups de bec. Au sax soprano, Michel Doneda, au ténor, Philippe Lemoine et au baryton Simon Rose. Enregistré au Kühlspot Social club le 28 juin 2019. La cohérence de l’ensemble et les correspondances entre chacun enfle, grandit et envahit l’espace. Growls énormes mais placides, interpénétrations des sonorités formant un drone grouillant, organique, matières en mouvement, textures en tension. Polyphonie sauvage, tellurique, couinante, articulée dans un crescendo de coups de langue fiévreux, de boucles brûlantes, .. et puis deux filets de sons en suspension font bouger deux notes sur elles-mêmes quelques instants jusqu’au bord du silence … lequel se fracture par quelques micro-sons, vibrations infimes et harmoniques hésitantes à l’unisson… Et le tour est joué ! C’est tout bonnement magnifique, magique, essentiel. J’en oublie l’existence des quatre cinquièmes des albums proposés par les labels « qui comptent », éclipsés tous par cette entente fructueuse, sincère et vivifiante. Trente – cinq minutes de bonheur digital.

Spindrift Frank Paul Schubert Dieter Manderscheid Martin Blume Leo Records CD LR 883.
Trio saxophones – contrebasse – batterie co-piloté par trois improvisateurs expérimentés. On ne louangera jamais assez le percussionniste Martin Blume pour la qualité de son travail, son sens aigu de la multiplication / croisement des rythmes, des frappes et des pulsations auprès d’improvisateurs remarquables voire incontournables : John Butcher, Georg Gräwe et Hans Schneider (Frisque Concordance), Phil Minton et Marcio Mattos au violoncelle (Axon), Phil Wachsmann, Jim Denley, Axer Dörner et de nouveau Mattos (Lines), Birgit Uhler et Damon Smith (Sperrgut), Frank Gratkowski etc…. et avec qui on découvre toujours une facette de sa personnalité en osmose avec ses partenaires.  Sans parler des autres formations (duos etc…) avec les précités. En compagnie de l’excellent saxophoniste alto et soprano Frank-Paul Schubert (entendu avec Olaf Rupp, Alex von Schippenbach, Willi Kellers…) et du fidèle contrebassiste Dieter Manderscheid, c’est son approche plus « jazz libre » qui fait surface donnant la répartie au lyrisme anguleux du souffleur en phase avec le travail méticuleux du bassiste aussi à l’aise à l’archet qu’avec les doigts de la main droite sur le bas de la touche. Plutôt que soutenir, voire « pousser » le flux et les articulations des timbres du saxophones avec une énergie trop affirmée, le tandem basse-batterie choisit la légèreté, la subtilité, complétant la trajectoire du souffle et ses multiples modes de jeux de manière à étendre la palette sonore et la dynamique pour plus de lisibilité. Lorsque le premier morceau, Gale (34 :08) dépasse la moitié de sa durée le volume sonore décroit, le batteur frappant légèrement les surfaces et le bords de ses tambours et le sommet de ses cymbales. Chacun offrant à l’autre l’initiative consécutivement changeant le cap des échanges vers d’autres directions et configurations sonores. La facilité mélodique de Frank Paul Schubert se joue des méandres des enchaînements d’intervalles qui obéissent à des relations harmoniques complexes et mouvantes. La quintessence d’un souffle free savant, même s’il vocalise et s’emporte en fin de parcours. En maintenant la légèreté et la lisibilité de ses frappes, Martin Blume entretient la flamme en s’activant de plus belle croisant et multipliant à foison les pulsations avec une science remarquable et un maîtrise peu commune de la qualité de chaque frappe. Ces micros roulements sont superbement modulés nous faisant découvrir différents points sur la caisse claire d’où naissent des sons bien distincts. Laissé à lui-même, le contrebassiste contribue à enrichir la construction collective. Dieter Manderscheid a longtemps travaillé avec Frank Gratkowski, Martin Blume, Hannes Bauer, Gerry Hemingway, etc... La deuxième improvisation (Leucothea 30 :44) voit Blume solliciter ses accessoires métalliques à même les peaux. Petit à petit les volutes du souffleur entourent et font tournoyer le jeu précis et fluide du batteur et les rebonds des cordes du bassiste et s’élancent dans un souffle continu fracturant et hachant le timbre en croisant des doigtés alors que l’archet fait chanter le gros violon avec un ronflement d’harmoniques. C’est le moment choisi d’un fin duo percussion – contrebasse intériorisé et arrêtant le temps : on entend une voix intime poindre au creux de l’échange. Ces trois musiciens ont l’art de développer et faire durer l’expression collective et leur écoute mutuelle en découvrant méthodiquement et spontanément les champs sonores inhérents à leurs capacités instrumentales et musicales et leurs trouvailles qui rencontrent ici un aboutissement sans appel. Magnifique !

Bucher Tan Countryman Empathy FMR CD555-1119
Je suis parti sur mon élan de vous rapporter hauts faits et lubies au sein de trios saxophone, contrebasse et batterie, la combinaison instrumentale la plus récurrente dans le domaine du jazz libre et des « free-musics ». Ici, il s’agit d’un groupe qui sillonne les lieux dédiés au jazz d’avant-garde aux Philippines où semble-t-il, le « free » a largement droit de cité rencontrant sans doute la soif de liberté de nombreux habitants de ces îles innombrables situées entre la Chine, l’Indonésie et le Pacifique. Le batteur suisse Christian Bucher se signale par son jeu tout à fait original en accélération – décélération permanente. Il découpe sans relâche les temps flottants, avec des accents répétés et emportés forçant ou relâchant la pression à la fois sur ces deux collègues. Une simultanéité troublante font coexister et évoluer des pulsations différentes dans le même flux. Il a trouvé chez le contrebassiste Simon Tan le compère idéal qui s’inscrit complètement dans ses vagues rythmiques. Compléter un tel batteur n’est pas de tout repos. Rien de tel pour mettre en valeur le souffle chaleureux et mordant du saxophoniste alto Rick Countryman dans la pure expression free afro-américaine ondulant comme un dauphin sur les rouleaux agités de la Mer de Chine invoquant des divinités  imaginaires. Qualité sonore expressive : la plénitude sonore de cet instrument associé à Charlie Parker, Ornette Coleman, Eric Dolphy ou Sonny Simmons. De ce côté-là, vous ne serez pas déçu : 100% authentique. Timbre optimal.  Ce saxophoniste remarquable nous fut découvert par Julien Palomo (Acceptance – Improvising Beings) et a souvent tourné et enregistré avec le légendaire Sabu Toyozumi et Simon Tan, justement. Le label Japonais Chap Chap a bien publié au moins quatre albums les réunissant (Center of the Contradiction, Preludes and Propositions, Blue Incarnation et Voices of The Spirit) dans des clubs philippins face à des publics enthousiastes.  C’est donc le moment venu de vous mettre sous la dent un super trio bien dans la lignée du meilleur free-jazz avec une pointe d’originalité grâce au jeu personnel du batteur, à leur grande cohésion (Empathy !) au lyrisme charnu et enflammé du saxophoniste. Programme varié et bien équilibré au niveau thématique et mélodique. Belle trouvaille.

Fragil Gigante Baldo Martinez Juan Saiz Lucia Martinez Leo Records LR CD 889


Encore une fois, un trio souffleur – contrebasse – batterie, un modèle de groupe récurrent dans le jazz libre. Baldo Martinez assure la ligne de conduite et les fondements des envolées, comptines et pépiements avec son jeu sûr à la contrebasse. Juan Saiz truste poétiquement la flûte, le piccolo et les saxophones ténor et soprano et Lucia Martinez officie à la batterie que ce soit en soutenant des cadences  aux thèmes ou dans une expression sonore et percussive personnelle basée sur des développements rythmiques. Neuf pièces où se mêlent adroitement improvisations libres « free » et compositions  au fil des quelles, nos trois improvisateurs essayent avec succès à diversifier leur musique en conservant une véritable cohérence, un style lyrique, concerté mais profondément empreint de libertés tout en étant attaché à des éléments mélodiques qui sous-tendent leurs improvisations. Ces éléments thématiques sont relayés tant par le souffleur que par le contrebassiste quand l’un d’entre eux s’élance ailleurs. La plupart du temps, la batteuse joue complètement libre en soulignant le parcours du mouvements collectif avec des effet sonores, des roulements nuancés et sensibles. On entend clairement une assurance dans leur jeu car ces musiciens savent où ils veulent en venir, et une solidarité – écoute mutuelle puissante et fructueuse. Certaines pièces (Bradada) alternent éclats et unisson intériorisé. Freaks s’ouvre à d’autres formes au niveau rythmique créant un dialogue découpé entre le sax soprano et le tandem rythmique basse – batterie qui se prolonge en spirale via un crescendo des pulsations et des dérapages contrôlés. Excellent bassiste et batteuse vraiment compétente dans cette négociation d’échanges rythmiques.  Non seulement, ils font preuve d’un beau savoir-faire, mais celui-ci a pour but de nous enchanter et d’enrichir créativement leur belle musique collective.

Potsa Lotsa Silk Songs For Space Dogs Silke Eberhard Jürgen Kupke Patrick Braun Nikolaus Neuser Gerhard Gschlössl Johannes Fink Taiko Saito Antonis Anissegos Igor Spallati Kay Lübke. Leo Records CD LR 878

La maîtresse d’œuvre et saxophoniste Silke Eberhard n’en est pas à son premier projet orchestral tout en dévotion à un musicien que nous adorons tous, Eric Dolphy, phénomène étoile filante dans les constellations du jazz moderne, resté pour beaucoup d’entre nous à-jamais-contemporain. Décédé en 1964 après quelques années où il a pu enregistrer et faire naître un enthousiasme amoureux pour sa musique anguleuse, fascinante. Le nom du projet, Potsa Lotsa, est en fait le titre d’une composition de Dolphy jouée et enregistrée dans son album live au Five Spot avec Booker Little, Mal Waldron, Richard Davis et Ed Blackwell en 1961. Des dizaines d’années plus tard, la musique d’Eric Dolphy reste avec celles de Charlie Mingus, Thelonious Monk, John Coltrane mais aussi celle du pianiste Herbie Nichols ou du saxophoniste Steve Lacy, une matière d’inspiration, de dépassement ou de re-contextualisation. Le premier projet Lotsa Potsa d'Eberhard rassemblait l’intégrale des compositions d’Eric Dolphy jouées par son quartet de vents. Au trombone : Gerhard Gschlössl, à la trompette : Nikolas Neuser, au sax ténor, Patrick Braun et Silke Eberhard, au sax alto. Dans ce nouvel album de Potsa Lotsa, le travail de compositrice – arrangeuse de Silke Eberhard s’inspire des formes et des techniques de compositions d’Eric Dolphy pour construire un univers swinguant, audacieux et subtil. Pour ceux qui connaissent bien les enregistrements de Dolphy (The Outward Bound, Out There, Far Cry, Out To Lunch, Conversations et Iron Man et les trois albums live au Five Spot), plusieurs clins d’œil surprennent ça et là, comme les phrasés au violoncelle en pizzicato qui évoque Ron Carter dans  Out There ou dans l’album de ce dernier avec Dolphy, Mal Waldron, Georges Duvivier et Charli Persip (Where ? ). La matière orchestrale et les arrangements évoquent clairement aussi ceux de Charles Mingus, Booker Little, ou George Russell avec qui Dolphy a travaillé et enregistré. Mais aussi la lingua franca du jazz « universitaire » haut de gamme à la Bill Holman.  Quand on surprend Silke Eberhard improviser au sax alto, parmi la profusion des autres interventions solistes, elle évoque ou recycle des motifs et des figures dolphyens. Les instrumentistes sont impeccables et certains sont vraiment inspirés, même si les partitions ne prévoient pas beaucoup d’espace pour des improvisations conséquentes. La composition du groupe est ambitieuse pour un projet de ce genre : Silke Eberhard, sax alto, Jürgen Kupke, clarinette, Patrick Braun sax ténor et clarinette, Nikolaus Neuser, trompette, Gerhard Gschlössl, trombone, Johannes Fink, violoncelle, Taiko Saito, vibraphone, Antonis Anissegos, piano, Igor Spallati, contrebasse, Kay Lübke, batterie. Et sa réalisation est remarquablement réussie. Il y a du contenu, de superbes effets orchestraux, l’écriture est soignée et conséquente et les musiciens à la hauteur. Vous en avez pour votre argent. Dans un festival important, le public du jazz contemporain qui aime le jazz moderne créatif et aime à s’y retrouver tout en appréciant certaines audaces va sûrement y trouver son compte. Mais, si vous aimez sérieusement Eric Dolphy et ses comparses (Booker Little, le jeune Freddie Hubbard, Jaki Byard, Mal Waldron, Booker Ervin, Ron Carter, Richard Davis, Roy Haynes, Ed Blackwell etc… sans parler de Mingus et Richmond), leur énergie folle, leurs sonorités flamboyantes, le son du blues, les morsures, la rage anti-raciste et ce surgissement, cette puissance tranchante, cette clarinette basse hallucinée,… Silk Songs for Space Dogs risque de rester dans un coin de votre discothèque. Je n’écris – pas cela- parce que-ces musiciens-sont-légendaires-et-universellement-connus, mais parce que c’est la vérité nue. Un des collègues de ces musiciens, un clarinettiste basse du nom de Rudi Mahall a « un jour » enregistré l’entièreté du répertoire de Thelonious Monk en compagnie d’Alex von Schlippenbach, Axel Dörner Jan Roder et Uli Jennessen (Monk’s Casino) avec un son et des idées et des phrasés à la clarinette basse qui sont le plus digne et plus profond hommage à Eric Dolphy que l’on puisse rêver, en jouant la musique de son compositeur préféré (Hat and Beard).
Il manque donc à cet album bien fait et réjouissant quelques souffleurs de la trempe de Rudi Mahall pour évoquer en substance et en esprit un phénomène aussi « physique », allumé et emporté qu’Eric Dolphy.

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