16 avril 2021

Philippe Lemoine Anil Eraslan Michel Doneda Simon Rose/ Sue Lynch N.O.Moore Crystabel Riley/ John Butcher/ Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini/ Adam Bohman Keisuke Matsui & Graham McKeachan

Philippe Lemoine Sax Ténor
Solo : Matière Première - Philippe Lemoine
Duo : Deserteafication - Anil Eraslan & Philippe Lemoine
Trio : Bow and Arrows - Michel Doneda Philippe Lemoine Simon Rose



Reçu dans mon courrier ces trois CD’s de Philippe Lemoine inclus chacun dans une pochette « individuelle » en carton et ornée d’un dessin à l’encre de Chine de Cécile Picquot. Initiative originale, créative et sans label. Si ce n’est la mention du site de l’artiste Cécile Picquot www.cecilepicquot.fr . Les dessins de chaque pochette forment des territoires imaginaires, géographie de l’instinct, topologie dans l’espace et chacun d’eux font sans doute partie d’un ensemble dont nous ignorons les contours. Fiché à l’intérieur de l’étui en carton léger brun clair un papier rouge vif signale avec l’indication Matière Première qu’il s’agit bien de l’album solo de Philippe Lemoine. Chacun de ces dyptiques ont été dessinés à l’encre à même la surface du papier cartonné. Des pièces uniques à 20 € pièces obtenues uniquement via le créateur, Philippe Lemoine. À mon avis, du point de vue de la scène improvisée, ces trois albums ainsi produits incarnent l’esprit même de cette musique. Remarquable saxophoniste ténor, Philippe Lemoine travaille le son, le souffle, les phrasés, l’articulation, les effets de timbre les plus délicats ou, parfois quand le besoin se fait sentir, des outrances quasi-expressionnistes, des inflexions lyriques ou des motifs abstraits. Ce bagage musical étendu, cette Matière Première complexe, subtile et qui vient droit du cœur, constitue le matériau d’une recherche-dérive intensive d’un parcours vivant au creux de l’instant. Une fois étalé dans le temps et transmis via son compact, l’auditeur peut se délecter d’une nourriture musicale substantielle, florissante, à la quelle on peut revenir sans se lasser. Il y a tant de tours, de détours, de recoins, d’ombre, de lumière et de clair-obscur qu’on mesure au fur et à mesure de l’écoute, quelle belle merveille est parvenue dans nos mains. D’un point de vue analytique, si la démarche de Philippe est profondément intime et personnelle, et sincère entre toutes, on dira qu’il n’a pas un style « distinctif », clairement défini qui fait qu’on reconnaît immédiatement (Steve Lacy, Evan Parker, Roscoe Mitchell, Lol Coxhill). Philippe maintient une excellente justesse au sax ténor et ne s’aventure pas dans le microtonal et ces écarts infimes et expressifs dans les gammes « occidentales » par rapport aux notes précisément « justes », écarts qui forment la « voix », la marque de fabrique de ces illustres saxophonistes reconnaissables entre mille. Néanmoins, les alternances des pluralités de timbres, sonorités, effets et sa capacité à parler – chanter dans le bec en faisant résonner doucement la colonne d’air comme une voix d’outre-tombe font de Philippe Lemoine un sérieux client qu’on n’hésitera pas à inviter pour remplacer un éventuel collègue saxophoniste « solo » qui aurait fait défaut dans un festival. On pense au niveau musical des Urs Leimgruber, John Butcher, Michel Doneda, Daunik Lazro ou Joe McPhee. Qualité exceptionnelle !!
D’ailleurs, si l’album solo vous effraie et que vous penchez plutôt pour les groupes, quoi de plus original , fascinant et mystérieux que ce trio de saxophones, Bows and Arrows dont c’est le deuxième enregistrement. Tous les possibles du souffle, scories, difractions, bruissements, vibrations graveleuses, méandres infinis, résonances magiques s’ouvrent à nos oreilles. Les sons tournoient, s’amalgament, s’enrichissent, s’égarent dans des zones imprévues, champs magnétiques de l’imagination. Le parfait exemple de l’improvisation collective dite non idiomatique qui échappe aux pronostics. Très fort et très beau. Le troisième opus « Deserteafication » est un superbe dialogue avec le brillant et chatoyant violoncelle de Anil Eraslan. Le violoncelle et le saxophone ténor conjugués est une magnifique occurrence instrumentale. On se souviendra des gigs de 1976/77 d’Ernst Reyseger et de Sean Bergin (R.I.P.). Leur périple en deux chapitres (1/ Flying Tea Leaves (butterflies invasion) 2/ Unexpectedly. Time Is over) transite par des territoires musicaux différents et complémentaires. Le spectre sonore du violoncelle d’Anil Eraslan est d’une grande richesse issue de la pratique classique et des traitements contemporains de la matière sonore. En s’écoutant mutuellement et par l’émulation de leurs imaginaires, les deux improvisateurs créent de magnifiques coïncidences, des correspondances poétiques par une multiplication sagement dosée de tous les éléments sonores et musicaux à leur disposition. Un travail mélodique s’établit dès les premiers instants pour se développer dans des extrapolations plus audacieuses qui s’insinuent comme un paysage impromptu. N’y manque pas l’intensité, l’émotion, une énergie renouvelée et une constante recherche à étendre les formes musicales jusqu’aux contorsions et crissements les plus abstraits. Trois albums d’une haute tenue musicale.

Secant / Tangent Sue Lynch N.O.Moore Crystabel Riley CD dx/dy recordings 2020
https://breakingupintheatmosphere.bandcamp.com/album/secant-tangent


Un trio essentiel dans cette formule très usitée du binôme saxophone et percussions, ici avec guitare électrique. On se réfère souvent au légendaire Topography of the Lungs (Bennink Bailey Parker) comme le fait Steve Beresford dans ses remarquables notes de pochette où il cite aussi John Stevens … Face to Face et le Spontaneous Music Emsemble. Une évidence : Sue Lynch (sax ténor, clarinette et flûte), Cristabel Riley (percussions) et N.O. Moore (guitare électrique) ne se contentent pas de jouer sans réfléchir. Ces trois – là incarnent chacune et chacun un point de vue personnel, démarche basée à la fois sur les possibilités de leur instrument et sur les rapports intenses qui s’imposent à leur imagination et à leur ressenti individuel. Sue Lynch applique des morsures brûlantes et déchiquète les sons du ténor par-dessus les rebondissements des baguettes sur les peaux de Crystabel Riley et les vibrations pneumatiques qui font gronder les cylindres des tambours. Son jeu très particulier opère aux antipodes du free drumming British (Oxley, Stevens, Lytton, Turner) qui exploraient les extrêmes aigus, les métaux, les cliquetis, la vitesse, … C’est dans la masse des sons graves et oscillants du tambour, une polyrythmie tournoyante et décalée et des cycles de pulsations elliptiques qu’elle cherche passionnément son inspiration en syncope avec les cris de la souffleuse. Frappes tactiles à mains nues qui surgissent sous les cris perçants du ténor. Électron libre et ludion électrisant, N.O.Moore saccage les watts normatifs qui alimentent sa six-cordes explosive dans une variété saisissante de contractions, de sons rebelles, d’éclairs vitriolés, de riffs atomisés, de rafales spasmodiques. Une fois planté le décor, le trio n’a de cesse de différer la déflagration finale en poursuivant toutes les pistes sonores et ludiques qui s’offrent à lui (et elles !). Des moods très variés se succèdent, divergent, et s’engouffrent dans une ligne du temps tranchées au hachoir ou abordées subrepticement par la tangente avec précaution et en un clin d’œil. Et c’est là qu’on mesure l’art d’improviser en restant soi-même, lui – même, elles – mêmes spontanées dans cet état second de surprise, urgence ludique de l’instant en ébullition permanente. Mention très bien pour la pochette et toutes mes félicitations à cette nouvelle équipe que j’espère bien croiser un jour.

John Butcher The Turn Things Take
http://westdenhaag.nl/thuistezien/216

Surprenante performance solo de John Butcher au sax soprano filmée à l’intérieur du pavillon de son instrument. Un extraordinaire concentré musical d’un des plus grands saxophonistes improvisateurs – compositeurs de notre époque dans une dimension visuelle inédite. L’intérieur du tube du saxophone soprano, un cône droit, s’illumine par la lumière qui pénètre au travers des orifices qui s’ouvrent graduellement par les doigtés de l’instrumentiste. À regarder, à écouter, à méditer. Du grand art.

Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini. Reloaded Ictus 180 Dark Noise 191

https://ictusrecords.bandcamp.com/album/reloaded

Le free jazz afro-américain s’est distingué par des formes musicales nouvelles tant au point de vue composition et que dans recherche sur le timbre et les sonorités instrumentales et une plus grande liberté rythmique par rapport au style « moderne » be-bop ou modal. Les instrumentistes clés sont le plus souvent des saxophonistes ou des trompettistes. Par la suite , parmi les improvisateurs européens se sont distingués des trombonistes parmi lesquels Giancarlo Schiaffini (avec ses collègues Paul Rutherford, Günter Christmann, Radu Malfatti, les frères Bauer etc…) et des percussionnistes comme Andrea Centazzo (on peut citer Bennink, Oxley, Lovens, Lytton etc…). Après plusieurs décennies d’attente, voici une rencontre inattendue de Centazzo et Schiaffini , le percussionniste étant armé de claviers et de sampling et le tromboniste d’un tuba. Reloaded présente des enregistrements réalisés à Rome en 2013, Chicago en 2017 et Los Angeles en 2018 dans un bel esprit de continuité et une cohérence dans le point de vue de la prise de son assez distante. Plutôt que se résigner à être un amalgame de pièces disparates, l’ensemble s’affirme à l’écoute comme un œuvre aboutie dans des paysages sonores mouvants, climatiques, en demi-teinte, où des sonorités électroniques s’insinuent dans la matière des timbres acoustiques. Le travail de sourdines du souffleur fait écho aux échantillonnages flottants de Centazzo, lesquels ajoutent des ombres et des contrejours qui modulent curieusement les fréquences des deux instruments. Une expérience bien intéressante d’ambient improvisé. Cette démarche trouve un aboutissement plus technologique avec Dark Noise, enregistré en 2019 à Rome et où Schiaffini est crédité electronics. À suivre assurément !!

Tommy Rot Trio : Adam Bohman Keisuke Matsui & Graham McKeachan CD HYG 2
https://hundredyearsgallery.bandcamp.com/album/tommy-rot-trio


Où le grattage des objets « instruments » et des instruments « objets » s’affirment comme un art à part entière et son évanouissement. Ça grince, frotte, irrite, gémit, vibre, enfle : le bruitisme radical dans sa plus belle manifestation. Adam Bohman : prepared strings, amplified objects - Keisuke Matsui : electric guitar, electronics, objects - Graham MacKeachan : double bass, metal, plastic. Keisuke Matsui m'étais encore inconnu, par contre qui ne connaît pas Graham McKeachan ? Il tient un rôle incontournable dans la scène londonienne : dans son espace Hundred Years Gallery, Graham programme chaque semaine des concerts de musiques improvisées et expérimentales avec une très grande ouverture d' esprit en se mettant littéralement au service de l'ensemble des musiciennes et musiciens impliqués dans ces musiques. Tommy Rot Trio est sans doute le plus musicalement bohmanien des albums avec Adam Bohman, l’artiste sonore improvisateur dont l’instrument est une table amplifiée par micro-contacts branchés sur un petit ampli de guitare et recouverte d’une carcasse de violon et des cordes tendues sur du plastic ou des petites boîtes métalliques, des ressorts vibrant sur un verre à bière ou une boîte à cigare. On y trouve des fourchettes, cuillères, lames, cartes de crédit, élastiques, un archet, une lime, des tiges, des débris, des carrelages, tous ces objets ont un rôle à jouer dans un cérémonial des frottements, des grattages et vibrations. Adam a trouvé deux acolytes en phase, concentrés à s’insérer dans la dynamique en usant des procédés similaires dans le toucher menu de la guitare électrique et d’une contrebasse fantôme. On distingue bien les vibrations de la six cordes de Keisuke Matsui mise en sourdine, grésillante, bruissante, titillée par des phalanges expertes et un sens de l’écoute admirable. Je me demande souvent qui fait quoi, car il y a une belle unanimité à multiplier et activer les ressources sonores, parfois traversées par des drones discrets ou des grondements de murmures indécis. L’apothéose du noise cool, maintenu sous contrôle, du scratching intégral d’une étonnante diversité sonore, ludique auquel il arrive à s’agiter par instants, seulement pour en changer l’humeur comme dans le final de the Revenge of the Killer Mermaids. Et quelle entente musicale entre chacun des protagonistes !! Les titres des quatre improvisations semblent être de la plume inspirée de Bohman, lui-même poète collagiste surréaliste. Hautement recommandable. Le CD va arriver d'ici peu, mais je ne pouvais attendre une minute !!

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