Gargorium Sophie Agnel Olivier Benoît Daunik Lazro Fou Records FRLP-09
https://www.fourecords.com/FR-LP09.htm
Un LP FOU. Sur la pochette en couleurs la photo d’un diablotin de gargouille fièrement campé au creux d’un jardin (monastère, église médiévale ?). Gargorium… ! Daunik Lazro, le saxophoniste rebelle amoureux de la pâte sonore des utopies. Sophie Agnel auscultant, palpant les entrailles vibrantes d’un grand piano et de ses câbles tendus à tout rompre, Olivier Benoît triturant et malaxant cordes, micros, manches et électricité parasite de sa six-cordes. Méta-musique, exploration sonore, mise en commun, fétus bruitistes, scories, vibrations fumantes, … Musique enregistrée le 25 septembre 2008 par Peter Orins à la Malterie à Lille : migrating motor complex 10’05’’, vibratile 12’07’’, tony malt 7’39’ et le 17 avril 2009 par Greg Pyvka au Carré Bleu à Poitiers, grâce à Muzzix et Jazz à Poitiers. Ce n’est pas la première collaboration d’Agnel et Lazro : rien d’étonnant à cela, ces deux acteurs personnifient l’improvisation radicale en France, celle aussi qui s’évade de schémas idéologiques restrictifs. On retrouve en duo dans Marguerite d’Or Pâle sur le même label Fou Records et dans l’unique album du Quatuor Quat Neum Sixx : Live at Festival NPAI (Amor Fati). Ils ont tous deux enregistrés chacun un duo mémorable avec Phil Minton : Tasting avec Agnel (another timbre) et Alive at Sonorités avec Lazro (émouvance). Olivier Benoît entretient une proximité créative avec la pianiste depuis leur duo enregistré Rip-Stop (In situ) et ensuite Reps (Césaré). Ces rencontres renouvelées contribuent donc à un fil conducteur et une confiance réciproque dans le flux de l’improvisation.
On aime à parler de nouvelle musique d’improvisation, d’urgence, d’innovation radicale. Mais quand des enregistrements révélateurs captés en 2008 – 2009 sont publiés en 2023, on peut alors envisager la réflexion, la maturité et que sais-je, l’invariant obstiné de cette recherche qui n’en finit pas de se renouveler.
Quatre moments inédits et assez différents l’un de l’autre même si le postulat d’agrégation des sons, des timbres des actions individuelles, leur interpénétration laminaire sont le dénominateur commun. Il y a très longtemps lors d’une interview, Daunik Lazro parlait de musiques d’énergie et citait ses confrères en qui il se reconnaissait. On le retrouve des décennies plus tard avec de nouveaux confrères leur laissant tout l’espace, à l’écoute et prêt à l’action. Il se rappelle à nous, ceeux de cette époque lointaine avec un filet de son d’alto filant dans l’espace avec une harmonique enragée et étirée (Tony Malt) puis son baryton bourdonnant par-dessus les mystères électriques et bruissants d’une guitare électrogène et des marteaux qui effleurent les notes dans la carcasse murmurante du grand piano. Des moments intrigants perdus dans la nuit de temps oubliés et livrant leur merveilleuse agonie. Encore merci à J-M F pour cette surprise vynilique.
Featuring WLSFW : Phil Wachsmann Paul Lytton Sten Sandell Floros Floridis Nate Wooley Puzzle Musik Piece 040.
http://www.puzzlemusik.com/release/wlsfw-featuring/
Voilà un nom de label qui convient à ce genre de musique librement improvisée à la fois labyrinthique et démultiplicatrice d’une quantité infinie de détails sonores, de lignes, courbes, zig-zags, pointillés, contre-jours, clair-obscur, etc… WLSFW, en référence sans doute à cet album vinyle de 1986, Ellispontos, du quartet LSFW qui réunissait Paul Lytton aux percussions, Hans Schneider à la contrebasse, Floros Floridis à la clarinette et Phil Wachsmann au violon. Les revoici en compagnie de Sten Sandell au piano et de Nate Wooley à la trompette et enregistré en 2016 au Kaleidophon d’Ulrichsberg pour cet album paru en 2018 qui m’avait échappé alors. Archiconnu pour sa participation récurrente au trio explosif « free free-jazz » avec Evan Parker et Barry Guy et la profusion extraordinaire de son jeu à la batterie, Paul Lytton se révèle ici le roi du silence, ses interventions éclatées et volatiles intervenant à des moments clés de cette longue improvisation intitulée The Half Has Never Been Told (29:33) où prédomine l’aspect musique de chambre traversée ponctuellement d’éclairs d’énergie incontrôlée. Comme l’indique le titre très british, il ne faut pas vouloir tout raconter pour que cela ait du sens. Dans cette longue histoire, on cultive l’art de la suggestion. Dans le contexte de ce quintet choisi, chaque improvisateur a le droit d’être lui-même en assumant ses choix musicaux individuels et en les combinant adroitement par rapport à l’ensemble et à chacun de ses acolytes, dont plusieurs ont une histoire commune, en empruntant plusieurs méthodes et modes de jeux, processus diversifiés de la composition instantanée. Deux morceaux plus courts : Featuring (5 :47) résume l’aspect musique de chambre, alors que Sand Stones and Water (5 :29) concentre l’énergie saturée et toute la rage dont ils sont capables après les avoir conservées sous la cendre durant la demi-heure précédente, pour le feu d’artifice final dans un tutti écervelé/ Nate Wooley brille dans ses exercices soniques extrêmes à la limite des possibilités de son embouchure et de la colonne d’air : celui-ci est strié, éclaté, déchiré, comme une étoile filante dans l’éther de nos tympans ou fragmenté en shrapnels de scories sonores volatiles. Mais dans « Featuring » c’est bien sa facette « jazz » qui s’impose. Floros Floridis fait son bonhomme de chemin avec un lyrisme authentique et une capacité d’écoute optimale, y compris à la clarinette basse dont il privilégie la musicalité. À la clarinette tout court, son inspiration s'écarte du canon classique avec la plasticité de la musique populaire hellénique. Phil Wachsmann déconcerte par ses interventions soupesées et sournoises qui s’agrège de manière surprenante aux trouvailles du pianiste par exemple. Celui-ci, Sten Sandell, prend soin d’intervenir en force à des moments bien choisis, car ce qui compte est de créer le momentum à l’instant le plus propice. Lorsque ses baguettes et autres ustensiles n’arpentent pas la surface de ses peaux parsemées d’objets percussifs, Paul Lytton actionne ses Live Electronics et Home Made Instruments. Je n’ai pu vérifier leur disposition précise pour ce concert pour vous en dire plus. Ce sens de l’épure et cette stratégie oblige les improvisateurs à se focaliser dans l’essentiel évitant l’accessoire et alternant improvisation individuelle, jeu collaboratif et écoute mutuelle pour déconstruire/ construire des équilibres instables et une interactivité oscillante à plusieurs niveaux. Leurs capacités d'imbrication ludique est le fait de musiciens improvisateurs d'exception. Pochette réalisée par Anna Lytton
Pour information, l’assemblage de personnalités de ce WLSFW est le fruit d’une pratique commune, parfois très ancienne. Lytton et Wachsmann collaborent régulièrement depuis 1973 (avec Radu Malfatti), dans le quartet LSFW de 1985 en Grèce avec Floridis, au sein du King Übü Örkestrü de Wolfgang Fuchs, de Balance of the Trade avec Herb Robertson et Dominic Duval (CIMP 114 1996), au sein de l’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker (7 albums cher ECM, Psi et Victo) et en duo (Some Other Seasons ECM et Imagined Time Bead Rds) auquel s’ajoute Ken Vandermark (Cinc Okkadisk) ou l’accordéoniste Kalle Moberg (the Punk and the Gaffer). Nate Wooley est l’autre collaborateur le plus fréquent de Paul Lytton : en duo dès 2007 (untitled Broken Research lp br-028 ,Creak Above 33 Psi et Known/Unknown Fundacja Sluchaj). Ce duo est augmenté par David Grubbs (Seven Storey Mountain Important Rds), par Ikue Mori ou Ken Vandermark (The Nows Clean Feed) et Christian Weber (Six Feet Under NoBusiness). Trumpets and Drums rassemble Wooley, Lytton, Peter Evans et Jim Black (Live in Ljubljana Clean Feed). On retrouve Sten Sandell dans une collaboration épisodique avec Lytton et Evan Parker (Gubbröra Psi). Outre ce LSFW sus-mentionné, Floros Floridis avait enregistré aussi Adônis 21 10 1983 avec L S F M, soit Paul Lytton, Pinguin Moshner et Hans Schneider (aux saxophones !). Floros Floridis est sans nul doute le jazzman d’avant-garde le plus incontournable de Grèce et son activité de catalyseur y fut crucial tout comme Sten Sandell en Suède. On retrouve aussi Floridis et Wachsmann dans les Soundscapes initiées par Harri Sjöström (2CD Fundacja Sluchaj). Sten Sandell fut le pianiste de Gush avec Gustafsson et Ray Strid qui faisait allégeance à leurs aînés Parker Lytton Lovens Schlippenbach etc… dans les années 90.Ce trio enregistra un album avec Phil Wachsmann (GushWachs Bead CD). Sandell a plusieurs fois enregistré avec Evan Parker avec qui Lytton est associé depuis plus d’un demi-siècle et s’impose comme pianiste de choix dans cet aéropage assez phénoménal.
Lih Kadim Sunday Sextet Marko Jenič Jure Borsič Andrej Bostiančič Ruda Jaka Berger Jost Drasler Vid Drasler FMR CD 645-0822
https://brgstime.bandcamp.com/album/sunday-sextet-lih-kadim
La scène improvisation free jazz de Slovénie est devenue très dynamique et consistante malgré la faible population de ce petit pays. Sa capitale, Ljubljana, contient 280.000 habitants et le pays plus de 2 millions. Le jazz contemporain y a toujours eu droit de cité et une scène d’improvisation radicale en gestation depuis plus de vingt ans s’est affirmée activement. Ce Sunday Sextet rassemble plusieurs participants à des sessions collectives hebdomadaires qui ont finalement débouché sur la publication de cet album fascinant qui démarre avec une séquence de free free-jazz frénétiquement désarticulé et pétaradant (Saturday 10:36). La longue suite qui lui succède , Friday (35:36)est révélatrice de l’empathie des six musiciens et leur capacité à coexister créativement, à interagir et imbriquer leurs interventions librement improvisées de manière lisible et dynamique à la fois contrastée et cumulative. Six improvisateurs en roue libre, ce n’est pas de la tarte. Demandez à Joëlle Léandre qui elle, le dit carrément, un sextet 100% librement improvisé, ce n’est pas pour elle. En cause, la probabilité sérieuse de congestion, non communication, surenchère, confusion, difficulté à trouver un terrain d’entente. Et elle n’a pas tort, surtout quand la configuration de la scène - espace de jeu ne s’y prête pas. Mais visiblement et auditivement, ces six musiciens relèvent le défi haut la main ! Marko Jenic violon, Jure Borsic anches, Andrej Bost Jancic Ruda guitares électriques, Jaka Berger live sampling & modular synth , Jost Drasler contrebasse et Vid Drasler percussions. Ils font évoluer cette très longue improvisation en entraînant les auditeurs dans de nombreux paysages sonores constamment diversifiés en se relayant et relançant avec ardeur une multitude de détails sonores, actions instrumentales, interférences, ébauches de dialogues, cultivant une indépendance farouche et l’empathie mutuelle, l’invention imaginative ou contrastée et un sens de la répartie jamais pris en défaut. Cette conviction est illustrée dans le très court Sunday (04:58) qui clôture l’album et où sont concentrées toutes leurs qualités et les interventions judicieuses de chacun d’eux avec une belle précision et un sens du timing exemplaire. Pour leur bonheur, le percussionniste Vid Drasler a intégré les caractéristiques indispensables du « free drumming » dispersé et éclaté issues de la pratique éclairée des John Stevens, Paul Lovens et Roger Turner qui permettent la rotation des initiatives dans un orchestre « atomisé » où tous les membres partagent tous les rôles de manière libre, indépendante et responsable et met chacun de ces excellents improvisateurs en évidence. Pour notre plus grand bonheur. Le collectif est donc aux commandes, on n’a que faire de solistes et chefs de file.
Martina Verhoeven Quintet Driven Live at Roadburn 2022 Klanggalerie
https://dirkserries.bandcamp.com/album/driven-live-at-roadburn-festival-2022
Avec Onno Govaert à la batterie, Gonçalo Almeida à la contrebasse, Dirk Serries à la guitare et Colin Webster, la pianiste Martina Verhoeven est aux commandes d’un quintet hard-free , enregistré au Paradox de Tilburg lors de quatre jours de résidence du guitariste. Le piano sert ici d’instrument de percussion entraîné par les contorsions du contrebassiste et le drive emporté du batteur. Colin Webster fait éclater l’articulation brûlante de ses notes pressées dans des loops expressionnistes. Enfouies dans le magma sonore, les hachures trash du guitariste se révèlent à la 9ème minute face au piano pour introduire brièvement les frottements grésillants et minimalistes de la contrebasse. S’y agrègent petit à petit le souffleur en respiration circulaire et le batteur. Les cinq musiciens ont pris la décision d’enchaîner des mouvements variés et contrastés qui relancent l’écoute et crée des ambiances inattendues par rapport aux vrombissements de l’introduction. Jeu pointilliste du piano et de la guitare durent quelques minutes, rejoints par le souffleur devenu soudain mélodiste et le grondement sourd de la contrebasse. On se situe ici à la jointure de la démarche improvisée libre et du free-jazz rebelle. Leurs phases d’exploration sonore jouée du bout des doigts alternent avec des envolées hard-free effervescente, coulée de lave – raz de marée durant lesquels Martina Verhoeven martèle le clavier comme un dératée emportée par le déménagement torrentiel de ses acolytes. Allusion aux flots déchaînés des rivières ardennaises qui ont tout emporté sur leur passage durant l’été 2022 ? Ça craint, ça dépote, asphyxie ou pulse ce qu’il faut d’oxygène pour mettre le feu au brûlot. Bref interlude d’applaudissements et cela repart à la 25 ème minute sous la houlette de Colin Webster concassant les notes en virevoltant avec une belle adresse, commentée par les col legno et grincements glissés d’harmoniques de Gonçalo Almeida. Ces enchaînements ludiques sont du plus bel effet, bien détaillés et fort à propos même si une partie extrême de canardage sans répit et en pleine déflagration nous remémore la panzer muzik de nos très jeunes années. Voilà une improvisation collective convaincante qui détourne les déflagrations du hard free au bénéfice d’échanges ludiques et y retourne ensuite. Un très bon point !
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com
26 février 2023
Sophie Agnel Olivier Benoît Daunik Lazro/ Phil Wachsmann Paul Lytton Sten Sandell Floros Floridis & Nate Wooley/ Sunday Sextet : Marko Jenič Jure Borsič Andrej Bostiančič Ruda Jaka Berger Jost Drasler & Vid Drasler/ Martina Verhoeven Quintet avec Colin Webster Dirk Serries Gonçalo Almeida et Onno Govaert
24 février 2023
Julie & Keith Tippett(s) / Ivo Perelman Ray Anderson Joe Morris Reggie Nicholson / Klaus Kugel Kazuhisha Uchihashi Frank-Paul Schubert
Keith & Julie Tippetts Couple In Spirit Sound In Stone Discus Music
https://discusmusic.bandcamp.com/album/sound-on-stone-143cd-2023
Jusqu’au décès récent de Keith Tippett, le légendaire pianiste (R.I.P.) et son épouse la chanteuse Julie Tippetts, née Driscoll, ont travaillé et développé une musique d’improvisation en duo ou au sein de groupes où on croise Paul Dunmall, Willi Kellers, Maggie Nicols, Trevor Watts, Harry Miller et Frank Perry. Dans ce dernier album, la chanteuse a procédé à un re-recording / collage de sa voix avec des enregistrements solitaires de Keith datant de 1979 réalisés lors de sa tournée hollandaise de laquelle ont été tirées les plages mémorables de son fameux double album solo The Unlonely Dancer, qui a été réédité il y a peu par Discus (morceaux en 2,3,4 et 8). Seuls les morceaux 1 et 5 datent de 1996/96 et 6 et 7 datent de 1991 (Bologna). Nous sommes à la fois plongés dans l’univers poétique de Julie interprétant ses propres textes avec sa voix phénoménale, ultra-sensible et convaincante. Les parties chantées ajoutées aux improvisations au piano sont ici souvent organisées en multipistes, ce qui donne une ampleur orchestrale et dramatique à cette œuvre peu commune. Au son du piano tippettien fait de cascades, de clusters emportés dans une dimension lyrique et onirique, de graves granitiques, s’ajoutent l’utilisation sonore de cithares, boîtes à musiques et percussions (dont des mbiras africaines). La réalisation des parties chantées par Julie qu’elles soient en canon, en contraste, ou mélopées et comptines à l’unisson avec de légers décalages est du plus haut degré professionnel. Cela sonne de manière spontanée à la fois digne, hymnique mais aussi dans la droite ligne de la Julie Driscoll de nos jeunes années. Cette suite magnifique est émaillée de vocalises free, de glissandi soniques, d’effets de voix limpides, flûtés ou graves, gauchissant les diphtongues qui illustre sa capacité à improviser librement comme elle a pu le faire en compagnie de Maggie Nicols, du Spontaneous Music Ensemble ou de la Company de Derek Bailey. On retrouve aussi le blues, musique de ses débuts lorsque très jeune elle tournait avec Sonny Boy Williamson et ses camarades d’alors dont Rod Stewart et Trevor Watts. Julie restera pour nous tous une chanteuse et une voix inoubliable, ultra-sensible, pure et rebelle. On pense aussi à Jeanne Lee. Ce Sound on Stone est aussi le plus bel hommage à son mari et compagnon de toute une vie, Keith Tippett, pianiste secret et flamboyant s’il en est et dont vous trouverez plusieurs pièces parmi les plus éloquentes de son art (Improvisation 8 :49 avec jeu dans les cordes, boîte à musique et voix aiguë montant dans la stratosphère). Pour la bonne bouche, authentique !
Ivo Perelman Ray Anderson Joe Morris Reggie Nicholson Molten Gold Fundacja Sluchaj 2CD
https://sluchaj.bandcamp.com/album/molten-gold
Dès l’intro du premier morceau, un auditeur expérimenté et amateur vif du free-jazz ancestral pensera immédiatement au brûlot « Live at Donaueschingen » d’Archie Shepp enregistré il y plus de cinquante ans en compagnie des trombonistes Roswell Rudd et Grachan Moncur, du bassiste Jimmy Garrison, ex-Coltrane Quartet et du batteur Beaver Harris. Ils n’ont pas tout à fait tort, car il y a de nombreux points communs, hormis la rengaine funky triturée sur deux faces de LP , The Shadow of Your Smile. Quelle surprise d’entendre enfin un tel tromboniste en compagnie d’Ivo Perelman pour la première fois! L’attaque puissante, grasse, glissante et opulente de Ray Anderson complémente idéalement les échanges entre les quatre instrumentistes. Charpenté par le puissant (et sauvage) contrebassiste qui s’est révélé chez Joe Morris, guitariste de choix de la scène free (Perelman, William Parker, David S Ware, Joe Maneri, Matt Shipp), ce quartet déménage, s’envole, sursaute et amplifie son jazz libre en privilégiant l’écoute mutuelle et le dialogue instantané l’invention mélodique et une approche sonore savamment expressionniste, charnelle et suave à la fois. Le batteur Reggie Nicholson, indispensable compagnon de route d’Henry Threadgill (et de Thomas Borgmann), effectue un beau travail sur les pulsations, attentif à la dynamique, la rotation polyrythmique et de nombreuses nuances de frappes et de pulsations diversifiées. Ils choisissent aussi de se partager en duos trombone contrebasse et sax ténor batterie comme dans le deuxième morceau , Liquid. La personnalité du tromboniste Ray Anderson évoque souvent un funk-jazz accrocheur et un lyrisme puncheur et exubérant avec une qualité sonore carrément New Orléanaise, disparue dans le jazz moderne à l’avènement des JJ Johnson, Curtis Fuller, puis ressuscitée par Roswell Rudd. Mais ce serait oublier le travail accompli au début de sa carrière, quand Ray Anderson défrayait la chronique en trio avec des batteurs aussi raffinés que Barry Altschul et Gerry Hemingway au début des années 80, après avoir étonné le monde du jazz dans le quartet d’Anthony Braxton en 1979 où il remplaçait son ami George Lewis. Le disque Performance in Willisau de 1979 est resté depuis lors un moment incontournable de la saga braxtonienne et la contribution expressive et audacieuse de Ray Anderson (et de ses sourdines) dans cette formidable réussite est incontestable. Donc, c’est très bien vu de la part d’Ivo Perelman de s’associer à un tel géant du slide trombone, à la fois garant du soulful swing et créateur de formes intrigantes avec une utilisation très imaginative des sourdines devant le pavillon. Cette tradition des sourdines datant du jazz ancien (Ellington etc…), abandonnée durant le be-bop, eurent la faveur de pionniers du free comme Roswell Rudd et Paul Rutherford. Mais avec un souffleur créateur aussi avisé qu’Ivo Perelman, on ne s’en tient pas qu’aux formules déjà exploitées précédemment par d’autres trombonistes et saxophonistes. Il suffit d’entendre le long finale très soft de Liquid. Les quatre musiciens s’adonnent à cet exercice brumeux tout en légèreté d’une musique de chambre onirique. Aussi, Ivo Perelman semble avoir évolué au niveau de la sonorité et a considérablement mûri avec ses nombreuses expériences. S’il imprime sa marque de fabrique avec ses harmoniques chantantes et étirées dans les aigus et privilégie des fragments mélodiques de comptines brésiliennes et de curieux ostinatos pour ensuite relancer plus avant son cri caractéristique qui fait songer à Albert Ayler, sa sonorité semble plus naturelle, organique suite à l’adoption d’une nouvelle embouchure qui confère à son souffle un timbre légèrement « boisé » et moins cuivré. Aqua Regia (2.1) débute avec la contrebasse de Joe Morris frottée à l’archet et les deux souffleurs jouant des notes tenues comme s’ils s’accordaient pour créer une proximité émotionnelle avant de faire tournoyer spirales et tohu-bohus charnels, éclatements et déchirures. Durant les quatre morceaux (20 :02 – 20 :08 – 28 :35 – 20 :49), les musiciens s’ingénient à diversifier les occurrences en duos ou trios égalitaires momentanés et enchaînés ou lorsqu’une des voix prédomine (sax ténor, trombone ou contrebasse) dans le quartet ou quand les deux souffleurs alternent leurs interventions en se relançant constamment, échangeant de courtes interventions qui s’imbriquent dans un dialogue subtil ou expressif. Reggie Nicholson donne ici toute sa mesure en dévoilant petit à petit tout ce dont il est capable avec l’aide pertinente du contrebassiste Joe Morris, aussi classe que lorsqu’il guitarise. Et insistons : leurs libres improvisations collectives contribuent à créer des formes architecturées spontanément et inspirées par leurs échanges. Instant compositions : ce n’est pas de la « jam » , mais du grand art !! Aussi , le son du jazz authentique, celui qui vibre, saigne, malaxe les sons, rugit et murmure, se souvient d’un passé douloureux et anticipe l’utopie. Bref, c’est un double album qui mérite d’être parcouru et reparcouru morceau par morceau avec arrêts « sur image » tant la musique coule de source et nous entraîne dans un rêve éveillé. Magnifique !
Klaus Kugel Kazuhisha Uchihashi Frank-Paul Schubert Black Holes Are Hard To Find
https://schubert-uchihashi-kugel.bandcamp.com/album/black-holes-are-hard-to-find
Le batteur allemand Klaus Kugel a de fortes attaches avec le free-jazz afro – américain. Je me souviens d’un album avec le trompettiste Peter Evans , le clarinettiste Perry Robinson, le bassiste Hilliard Greene et le guitariste Bruce Eisenbell ou encore ce trio avec Joe McPhee et John Edwards, Journey to Parazzar. Avec Frank-Paul Schubert au sax soprano , il peut compter sur un souffleur improvisateur très compétent qui se situe à mi-chemin entre un lyrisme free nourri par l’expérience du free-jazz historique et une pratique chercheuse pointue sur l’instrument en roue libre totalement improvisée. Frank Paul Schubert a enregistré avec Willi Kellers, Paul Dunmall, Martin Blume, Alex von Schlippenbach, Olaf Rupp, Paul Rogers etc… où son louable sens de l’aventure fait merveille. Un camarade comme le guitariste japonais Kazuhisha Uchihashi ouvre le champ sonore avec un réel sens de la dynamique et de superbes nuances à l’aide des multiples pédales d’effets sonores truffée de clusters aériens, de glissandi diaphanes, d et de notes chatoyantes et mystérieuses. Kazuhisha a travaillé et enregistré avec des artistes aussi divers qu'Hans Reichel, Richard Scott ou Roger Turner. Avec ces deux acolytes férus de cette musique détaillée déployant un nuancier coloriste à faire pâlir un détaillant en peintures d’ameublement, le jeu de batterie en frappes croisées de Klaus Kugel s’est allégé considérablement par rapport au travail de groupe qui l’a fait connaître sur la scène du free-jazz. Son jeu de cymbales aérien dévoile une sensibilité de toucher et d’attaques tout à fait remarquable. Cette musique s’envole et navigue en apesanteur dans un espace intersidéral (Needle ‘s Eye , Black Holes Are Hard To Find), avec un jeu feutré traversé de légères stridences (cymbales à l’archet) et de friselis de cordes triturées. Notes tenues, souffles électriques, tintinnabulement de clochettes, mailloches sautillant sur les peaux assourdies et roulant en crescendo – decrescendo. Kazuhisha Uchihashi a acquis un sens du détail et de la finesse avec son installation de guitare électronique : il crée des ondes venteuses glissant dans le grave ou s’échappant dans l’aigu. La voix suave du saxophoniste à l’alto se love en des spirales irradiantes ou plane en étirant une note ou deux. La liberté qu’ils s’autorisent les fait dépasser ce jeu légèrement réactif et planant post ECM en pratiquant des interactions tangentielles, le souffle jusque-là retenu et introspectif de Frank-Paul Schubert devient mordant et acide au fil d’Explosive Past. Leur musique s’intériorise et s’épure sensiblement en étirant sons et notes dans New Kind of Terrain en se concentrant sur la transformation méthodique de textures et l’apparition de nouveaux modes de toucher les instruments, Schubert pratiquant alors la respiration circulaire en faisant grésiller sa colonne d’air et vocalisant légèrement. Il nourrit imperceptiblement l’effet légèrement rotatoire du trio comme s’il le rattachait à la terre nourricière avec son jeu en zigzag et grâce à toutes les facultés swinguantes des frappes démultipliées de Klaus Kugel. Une libre manière de jazz cosmique. Tout cela est joué avec classe, concentration et inspiration et mérite une écoute pour une belle fin de soirée d’hiver loin du bruit des mondes.
https://discusmusic.bandcamp.com/album/sound-on-stone-143cd-2023
Jusqu’au décès récent de Keith Tippett, le légendaire pianiste (R.I.P.) et son épouse la chanteuse Julie Tippetts, née Driscoll, ont travaillé et développé une musique d’improvisation en duo ou au sein de groupes où on croise Paul Dunmall, Willi Kellers, Maggie Nicols, Trevor Watts, Harry Miller et Frank Perry. Dans ce dernier album, la chanteuse a procédé à un re-recording / collage de sa voix avec des enregistrements solitaires de Keith datant de 1979 réalisés lors de sa tournée hollandaise de laquelle ont été tirées les plages mémorables de son fameux double album solo The Unlonely Dancer, qui a été réédité il y a peu par Discus (morceaux en 2,3,4 et 8). Seuls les morceaux 1 et 5 datent de 1996/96 et 6 et 7 datent de 1991 (Bologna). Nous sommes à la fois plongés dans l’univers poétique de Julie interprétant ses propres textes avec sa voix phénoménale, ultra-sensible et convaincante. Les parties chantées ajoutées aux improvisations au piano sont ici souvent organisées en multipistes, ce qui donne une ampleur orchestrale et dramatique à cette œuvre peu commune. Au son du piano tippettien fait de cascades, de clusters emportés dans une dimension lyrique et onirique, de graves granitiques, s’ajoutent l’utilisation sonore de cithares, boîtes à musiques et percussions (dont des mbiras africaines). La réalisation des parties chantées par Julie qu’elles soient en canon, en contraste, ou mélopées et comptines à l’unisson avec de légers décalages est du plus haut degré professionnel. Cela sonne de manière spontanée à la fois digne, hymnique mais aussi dans la droite ligne de la Julie Driscoll de nos jeunes années. Cette suite magnifique est émaillée de vocalises free, de glissandi soniques, d’effets de voix limpides, flûtés ou graves, gauchissant les diphtongues qui illustre sa capacité à improviser librement comme elle a pu le faire en compagnie de Maggie Nicols, du Spontaneous Music Ensemble ou de la Company de Derek Bailey. On retrouve aussi le blues, musique de ses débuts lorsque très jeune elle tournait avec Sonny Boy Williamson et ses camarades d’alors dont Rod Stewart et Trevor Watts. Julie restera pour nous tous une chanteuse et une voix inoubliable, ultra-sensible, pure et rebelle. On pense aussi à Jeanne Lee. Ce Sound on Stone est aussi le plus bel hommage à son mari et compagnon de toute une vie, Keith Tippett, pianiste secret et flamboyant s’il en est et dont vous trouverez plusieurs pièces parmi les plus éloquentes de son art (Improvisation 8 :49 avec jeu dans les cordes, boîte à musique et voix aiguë montant dans la stratosphère). Pour la bonne bouche, authentique !
Ivo Perelman Ray Anderson Joe Morris Reggie Nicholson Molten Gold Fundacja Sluchaj 2CD
https://sluchaj.bandcamp.com/album/molten-gold
Dès l’intro du premier morceau, un auditeur expérimenté et amateur vif du free-jazz ancestral pensera immédiatement au brûlot « Live at Donaueschingen » d’Archie Shepp enregistré il y plus de cinquante ans en compagnie des trombonistes Roswell Rudd et Grachan Moncur, du bassiste Jimmy Garrison, ex-Coltrane Quartet et du batteur Beaver Harris. Ils n’ont pas tout à fait tort, car il y a de nombreux points communs, hormis la rengaine funky triturée sur deux faces de LP , The Shadow of Your Smile. Quelle surprise d’entendre enfin un tel tromboniste en compagnie d’Ivo Perelman pour la première fois! L’attaque puissante, grasse, glissante et opulente de Ray Anderson complémente idéalement les échanges entre les quatre instrumentistes. Charpenté par le puissant (et sauvage) contrebassiste qui s’est révélé chez Joe Morris, guitariste de choix de la scène free (Perelman, William Parker, David S Ware, Joe Maneri, Matt Shipp), ce quartet déménage, s’envole, sursaute et amplifie son jazz libre en privilégiant l’écoute mutuelle et le dialogue instantané l’invention mélodique et une approche sonore savamment expressionniste, charnelle et suave à la fois. Le batteur Reggie Nicholson, indispensable compagnon de route d’Henry Threadgill (et de Thomas Borgmann), effectue un beau travail sur les pulsations, attentif à la dynamique, la rotation polyrythmique et de nombreuses nuances de frappes et de pulsations diversifiées. Ils choisissent aussi de se partager en duos trombone contrebasse et sax ténor batterie comme dans le deuxième morceau , Liquid. La personnalité du tromboniste Ray Anderson évoque souvent un funk-jazz accrocheur et un lyrisme puncheur et exubérant avec une qualité sonore carrément New Orléanaise, disparue dans le jazz moderne à l’avènement des JJ Johnson, Curtis Fuller, puis ressuscitée par Roswell Rudd. Mais ce serait oublier le travail accompli au début de sa carrière, quand Ray Anderson défrayait la chronique en trio avec des batteurs aussi raffinés que Barry Altschul et Gerry Hemingway au début des années 80, après avoir étonné le monde du jazz dans le quartet d’Anthony Braxton en 1979 où il remplaçait son ami George Lewis. Le disque Performance in Willisau de 1979 est resté depuis lors un moment incontournable de la saga braxtonienne et la contribution expressive et audacieuse de Ray Anderson (et de ses sourdines) dans cette formidable réussite est incontestable. Donc, c’est très bien vu de la part d’Ivo Perelman de s’associer à un tel géant du slide trombone, à la fois garant du soulful swing et créateur de formes intrigantes avec une utilisation très imaginative des sourdines devant le pavillon. Cette tradition des sourdines datant du jazz ancien (Ellington etc…), abandonnée durant le be-bop, eurent la faveur de pionniers du free comme Roswell Rudd et Paul Rutherford. Mais avec un souffleur créateur aussi avisé qu’Ivo Perelman, on ne s’en tient pas qu’aux formules déjà exploitées précédemment par d’autres trombonistes et saxophonistes. Il suffit d’entendre le long finale très soft de Liquid. Les quatre musiciens s’adonnent à cet exercice brumeux tout en légèreté d’une musique de chambre onirique. Aussi, Ivo Perelman semble avoir évolué au niveau de la sonorité et a considérablement mûri avec ses nombreuses expériences. S’il imprime sa marque de fabrique avec ses harmoniques chantantes et étirées dans les aigus et privilégie des fragments mélodiques de comptines brésiliennes et de curieux ostinatos pour ensuite relancer plus avant son cri caractéristique qui fait songer à Albert Ayler, sa sonorité semble plus naturelle, organique suite à l’adoption d’une nouvelle embouchure qui confère à son souffle un timbre légèrement « boisé » et moins cuivré. Aqua Regia (2.1) débute avec la contrebasse de Joe Morris frottée à l’archet et les deux souffleurs jouant des notes tenues comme s’ils s’accordaient pour créer une proximité émotionnelle avant de faire tournoyer spirales et tohu-bohus charnels, éclatements et déchirures. Durant les quatre morceaux (20 :02 – 20 :08 – 28 :35 – 20 :49), les musiciens s’ingénient à diversifier les occurrences en duos ou trios égalitaires momentanés et enchaînés ou lorsqu’une des voix prédomine (sax ténor, trombone ou contrebasse) dans le quartet ou quand les deux souffleurs alternent leurs interventions en se relançant constamment, échangeant de courtes interventions qui s’imbriquent dans un dialogue subtil ou expressif. Reggie Nicholson donne ici toute sa mesure en dévoilant petit à petit tout ce dont il est capable avec l’aide pertinente du contrebassiste Joe Morris, aussi classe que lorsqu’il guitarise. Et insistons : leurs libres improvisations collectives contribuent à créer des formes architecturées spontanément et inspirées par leurs échanges. Instant compositions : ce n’est pas de la « jam » , mais du grand art !! Aussi , le son du jazz authentique, celui qui vibre, saigne, malaxe les sons, rugit et murmure, se souvient d’un passé douloureux et anticipe l’utopie. Bref, c’est un double album qui mérite d’être parcouru et reparcouru morceau par morceau avec arrêts « sur image » tant la musique coule de source et nous entraîne dans un rêve éveillé. Magnifique !
Klaus Kugel Kazuhisha Uchihashi Frank-Paul Schubert Black Holes Are Hard To Find
https://schubert-uchihashi-kugel.bandcamp.com/album/black-holes-are-hard-to-find
Le batteur allemand Klaus Kugel a de fortes attaches avec le free-jazz afro – américain. Je me souviens d’un album avec le trompettiste Peter Evans , le clarinettiste Perry Robinson, le bassiste Hilliard Greene et le guitariste Bruce Eisenbell ou encore ce trio avec Joe McPhee et John Edwards, Journey to Parazzar. Avec Frank-Paul Schubert au sax soprano , il peut compter sur un souffleur improvisateur très compétent qui se situe à mi-chemin entre un lyrisme free nourri par l’expérience du free-jazz historique et une pratique chercheuse pointue sur l’instrument en roue libre totalement improvisée. Frank Paul Schubert a enregistré avec Willi Kellers, Paul Dunmall, Martin Blume, Alex von Schlippenbach, Olaf Rupp, Paul Rogers etc… où son louable sens de l’aventure fait merveille. Un camarade comme le guitariste japonais Kazuhisha Uchihashi ouvre le champ sonore avec un réel sens de la dynamique et de superbes nuances à l’aide des multiples pédales d’effets sonores truffée de clusters aériens, de glissandi diaphanes, d et de notes chatoyantes et mystérieuses. Kazuhisha a travaillé et enregistré avec des artistes aussi divers qu'Hans Reichel, Richard Scott ou Roger Turner. Avec ces deux acolytes férus de cette musique détaillée déployant un nuancier coloriste à faire pâlir un détaillant en peintures d’ameublement, le jeu de batterie en frappes croisées de Klaus Kugel s’est allégé considérablement par rapport au travail de groupe qui l’a fait connaître sur la scène du free-jazz. Son jeu de cymbales aérien dévoile une sensibilité de toucher et d’attaques tout à fait remarquable. Cette musique s’envole et navigue en apesanteur dans un espace intersidéral (Needle ‘s Eye , Black Holes Are Hard To Find), avec un jeu feutré traversé de légères stridences (cymbales à l’archet) et de friselis de cordes triturées. Notes tenues, souffles électriques, tintinnabulement de clochettes, mailloches sautillant sur les peaux assourdies et roulant en crescendo – decrescendo. Kazuhisha Uchihashi a acquis un sens du détail et de la finesse avec son installation de guitare électronique : il crée des ondes venteuses glissant dans le grave ou s’échappant dans l’aigu. La voix suave du saxophoniste à l’alto se love en des spirales irradiantes ou plane en étirant une note ou deux. La liberté qu’ils s’autorisent les fait dépasser ce jeu légèrement réactif et planant post ECM en pratiquant des interactions tangentielles, le souffle jusque-là retenu et introspectif de Frank-Paul Schubert devient mordant et acide au fil d’Explosive Past. Leur musique s’intériorise et s’épure sensiblement en étirant sons et notes dans New Kind of Terrain en se concentrant sur la transformation méthodique de textures et l’apparition de nouveaux modes de toucher les instruments, Schubert pratiquant alors la respiration circulaire en faisant grésiller sa colonne d’air et vocalisant légèrement. Il nourrit imperceptiblement l’effet légèrement rotatoire du trio comme s’il le rattachait à la terre nourricière avec son jeu en zigzag et grâce à toutes les facultés swinguantes des frappes démultipliées de Klaus Kugel. Une libre manière de jazz cosmique. Tout cela est joué avec classe, concentration et inspiration et mérite une écoute pour une belle fin de soirée d’hiver loin du bruit des mondes.
16 février 2023
Kay Grant & Daniel Thompson / Matthias Boss & Marcello Magliocchi / MUEJL Michel Stawicki Uygur Vural Elisabetta Manfredini João Madeira Luiz Rocha/C/W I N Dusica Caljan Georg Wissel Etienne Nillesen
Kay Grant & Daniel Thompson quite pleased to be playing under a birdcage, that doesn’t have a bird in it Empty Birdcage EBR008
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/quite-pleased-to-be-playing-under-a-birdcage-that-doesnt-have-a-bird-in-it
Quoi dire au sujet de cet album en duo, les deux improvisateurs étant très contents qu’il n’y a pas d’oiseau dans la cage vide. Cela me fait penser à l’hymne régional wallon de la petite gayole où il est question qu’« elle me l’avait toudi promis, une belle p’tite gayole » et « quand mon canari saura t’chanter, il ira vîr les filles » etc… La gayole du guitariste Daniel Thompson, elle est vide (Empty Birdcage, le nom du label), car lui et la chanteuse Kay Grant ont trop d’imagination et de sens de l’improvisation pour se laisser enfermer dans une grille ou un quelconque format, fut-il improvisé. C’est toute une vie et des émotions qui se dévident dans le babil et les inventions vocales de Kay Grant éperonnées par le jeu saccadé en fil barbelé de Daniel Thompson. L’album fut enregistré au Catford Constitutionnal Club à l’invitation d’Adam Bohman, l’objétiste maniaque qui est aussi le plus grand fan de ses collègues quels que soient leurs visions de l’improvisation, et au légendaire Mopomoso de feu John Russell. Deux sets de plus de vingt minutes car on vient aussi écouter les autres copains conviés à la soirée.
Certains diront sans doute que Daniel Thompson a puisé son inspiration chez John Russell ou le Derek Bailey acoustique. Mais pour quelqu’un comme moi qui ait passé le plus clair de sa vie à écouter l’un et l’autre et si le matériau sonore de base et une certaine pratique de la guitare sont largement partagés par les trois guitaristes, il est évident que Daniel Thompson joue du Daniel Thompson avec une réelle maîtrise et une invention sonore instantanée qui musarde autant qu’elle synthétise. Intervalles abrupts, clusters expressifs, escaliers d’Escher, trompe l’œil harmoniques, coups de griffes métalliques, grinçants, cavalcades en zigzag ou ballade interrompue par l’écoute, frémissements des cordes frottées ou crissées. On le reconnaît immédiatement par ses obsessions et son mordant, sa rage. Avec la chanteuse Kay Grant, il a établi un rapport direct, une télépathie immédiate, une intense communauté d’intérêts au point que leur duo va devenir un réel pôle d’attraction. Kay Grant n’est pas une diva ou une passionaria débordante, ou emphatique - elle ne crie jamais - mais la détentrice fidèle d’un art secret du partage inventif et de la communion introspective, avec un sens de la méthode et du dosage qui colle au temps de l’improvisation comme la plus belle conversation entre amis. Sens de l'épure sans emphase. Elle a le chic de glisser une ritournelle imaginaire par-dessus le motif répété en accords brisés de son partenaire. La suggestion, l’effort opiniâtre du moindre instant où son gosier éclate, sa glotte crie, ses joues sussurent, ou croassent contre le micro. Bruits de bouche, jargons insaisissables, aigus flûtés, voyelles concassées, miasmes gutturaux, mélopées venues de l'inconnu, tout a la marque de l’intime. Sa qualité d’écoute est phénoménale. Sa voix ne s’élance point dans l’espace avec des tirades entendues, mais lutte point à point, chaque nano-seconde après-chaque nano-seconde pour faire coïncider ses interventions très précises aux signes ésotériques de son acolyte guitariste avec autant d'indépendance que de fidélité. Celui-ci transforme sa guitare à coups de picotements, de raclages, de frictions déjantées, de sourdines improbables, d’harmoniques libératrices, avec une vigueur spasmodique ultra ludique et extrême ou un balancement désenchanté. Leur musique est déjà parvenue à un achèvement remarquable. Mais que dire alors de leur dernier concert londonien du dimanche 5 février dernier où je les avais moi-même invités à se produire à l’ iconique Hundred Years Gallery après notre quartet (Casserley, Marzan, Wachsmann , Van Schouwburg) ? Leur magnifique duo était alors passé dans la dimension supérieure, plus intense, plus construit, plus concentré et émouvant. Présente, Armorel Weston, la chanteuse qui avait fixé les premiers gigs de John Stevens, Trevor Watts et cie au Little Theatre Club vers 1965 et suivi les débuts de cette scène « légendaire » parmi les premières dont Maggie Nicols trois ans plus tard. Armorel a alors ajouté par son écoute et sa présence irremplaçable ce déclic magique, celui de l’entente parfaite. Venir à Londres pour découvrir cela et notre trio avec Dan et Roland Ramanan au Boat Ting qui tangua alors avec le sourire complice de Kay Grant, auditrice. Inoubliable !
Et quel bel album !!
Schnellissimo Matthias Boss & Marcello Magliocchi Plus Timbre
https://plustimbre.bandcamp.com/album/schnellissimo
Duo violon et percussions super fins par deux orfèvres de l’improvisation libre. Peut – être n’avez-vous jamais ouï dire de ce phénomène du violon Jurassien Bernois, Matthias Boss. Mais ses collègues et les auditeurs avisés qui l’ont entendu dans de bonnes conditions , eux , s’en souviennent. Et quand Matthias est confronté à son alter-ego percussionniste des Pouilles, Marcello Magliocchi, vous tenez là une conversation musicale de très haut niveau créatif improvisé contemporain. On voyage à la même latitude d'excellence des duos de Philipp Wachsmann avec des percussionnistes comme Paul Lytton, Roger Turner et Martin Blume, que Philipp a publié sur son excellent et légendaire label Bead Records.
Ce qui frappe dès le départ, c’est la qualité du toucher du percussionniste sur tous les ustensiles sélectionnés avec soin de sa mini batterie et sa grande précision. Il faut d’ailleurs le voir (son kit) pour le croire. Le pointillisme décontracté de sa manière fait suggérer au violiniste Matthias Boss des bribes d’interventions ultra-précis dont la dynamique, le centre tonal, les accents, l’action de l’archet et les lambeaux mélodiques dodéca-choses évoluent avec une logique déconcertante d'une fraction de seconde à l'autre. Marcello sollicite sa grosse caisse avec des frappes gargantuesques complètement décalées quelques instants, pour ensuite d’éparpiller avec des baguettes de riz chinoises sur la peau d’un tambourin et des objets métalliques. Glissandi serpentins mus par un lyrisme oriental improbable au violon. Quasiment un moment d’anthologie. La qualité des échanges , leurs variétés de l’opulence à la raréfaction, du striage nerveux et scintillements de la corde aiguë à des flottements de matières percussives puis des frappes résonnantes sur les peaux et les métaux au centre de gravité incertain. Polyrythmie fragmentée, accélérée ou en suspension. Ça peut s’agiter sans demi-mesure avec des cadences infernales multidirectionnelles ou atterrir comme un oiseau sur une fine branche. Aller et retour entre la retenue au bord du silence et une hyper activité éphémère qui polarisent et centrifugent tous les aléas antinomiques, éclatés ou rassembleurs d’une improvisation volontairement décousue où le fil conducteur, le sentier de la gloire s’inscrit par des froissements de feuillages et d’infimes traces au sol au travers d’une jungle sonore qui s’estompe avec nos sens en alerte et que l’auditeur volontaire suivra par enchantement. Voici cinq pièces à convictions d’un duo d’une très haute tenue : un percussionniste et un violoniste exceptionnels par leur métaphores sans pareil. Matthias Boss et Marcello Magliocchi. Fabuleuse merveille.
By Breakfast MUEJL Michel Stawicki Uygur Vural Elisabetta Manfredini João Madeira Luiz Rocha 4darecords 4DACD006
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/by-breakfast
Le nom du groupe assemble les initiales des prénoms de chaque instrumentiste et de la vocaliste, Elisabetta Lanfredini. Michel Stawicki au sax ténor Uygur Vural au violoncelle, Elisabetta voix, João Madeira contrebasse et Luiz Rocha clarinette. Une formation cohérente : deux cordes, une voix et deux souffleurs et des compositions instantanées bien équilibrées où se concentrent l’écoute mutuelle et la juste répartition des énergies et de l’attention dans l’espace. Neuf morceaux assez courts entre deux, trois ou quatre minutes les deux plus longs atteignant 7’34’’ et 7’27’’. Le bassiste João Madeira étant sans doute à l’initiative de cet enregistrement sous la coiffe de producteur et mixeur- mastériseur, il convient de souligner la variété esthétique des excellents projets qu’il présente sur son label 4DAR, tout récemment inauguré. Certains albums comme Cochlea (João Madeira et José Oliveira) se focalise sur un travail en profondeur individuel de la matière sonore et une conception radicale de l’interactivité entre deux musiciens très proches, en l’occurrence un contrebassiste et un percussionniste. By Breakfast, au petit-déjeuner qu’il vienne de quitter lorsque se met en marche la machine enregistreuse face à ce quintet particulier. Il faut avouer qu’avec une telle instrumentation, on aura droit à une musique qui s’écarte des sentiers battus de la free-music, cette zone esthétique où prédomine la présence systématique de souffleurs , d’une contrebasse et d’une batterie. Avec ce présent quintet, de multiples occurrences sonores voient le jour, chaque « idée » ou « canevas » est développé selon une recette particulière. C’est le moment de découvrir le travail orchestral typiquement clarinette basse avec ses scansions irrégulières et ses coups de langue appuyés, effets de souffle qui se joignent dans une belle communion avec les cadences du violoncelle et de la contrebasse, frottements bourdonnants, grincements, archets pressurés, notes tenues, guigues fofolles , interventions millimétrées. Ah le pizzicato puissant de João Madeira, toujours bienvenu au moment opportun, créant l’ossature de plusieurs morceaux avec goût. Le babil sautillant de Elisabetta Lanfredini se mue dans un chant puissant et imposant, un parler chanter inspiré, une comptine improbable ou une incantation tribale. Magnifique. Et les ajouts en demi-teinte de Michel Stawicki : ah il y a un sax ténor ? Et ce final au violoncelle aux airs d’Asie Centrale. Ce musicien a très bien intégré l’esprit de la rencontre. Il y a là une belle activité improvisée d’échange, de partage et d’invention concertée , sans le moindre bavardage et qui force l’admiration entre autres par le renouvellement constant de l’inspiration et l’utilisation subtile de processus compositionnels organiquement intégrés à l’improvisation collective. Super réussite collective.
C/W I N thirty nine fifty five Dusica Cajlan Georg Wissel Etienne Nillesen Acheulian handaxe AHA 2202
https://handaxe.org/album/c-w-n-thirty-nine-fifty-five
Méta-musique millimétrée faite de chocs brefs et résonnants sur l’anche du sax du rebord de la caisse et dans la table d’harmonie, de sons bruissants, de bulles d’air qui affluent lentement dans le tube, de résonnance des cordes du piano à peine touchées ou grattées, timbres en suspension flottant dans la pénombre. Les premières minutes de I (29’08’’). Dusica Caljan est une pianiste distinguée, Georg Wissel est un souffleur maniaque des sourdines insolites à même le pavillon du sax, Etienne Nillesen joue d’une simplissime extended snare drum en lieu et place de batterie. Cette suite de 29 minutes est le lieu et le temps d’un premier remarquable crescendo – decrescendo en intensité du « presque rien » minimaliste à peine audible jusqu’au point de convergence de l’énergie et de staccatos hachés à volonté pour redescendre dans l’intimité de l’intérieur du piano assourdi où murmurent les cordes métalliques quand se soulèvent les marteaux en vague imperceptible sous la férule de la baguette follement hésitante à marteler cette caisse claire fantômatique. Tout autour s’agitent frottements et chuintements dans un tourbillon de feuilles mortes. Cette musique ésotérique suggère une agitation fébrile en deça d’un niveau ostensible de décibels et souvent rejoignant le quasi silence, celui propice à faire tinter le clavier comme il se doit en arpèges sauvages clusterisés. Cette orientation musicale n’est certes pas neuve, mais le grand attrait de ce trio c’est la classe superbe de ses trois musiciens. Il suffit d’entendre le saxophoniste jouer ces larges intervalles post-tristaniens avec une articulation tortueuse et un timbre diaphane transgressé de morsures et de sursauts d’humeur bruitistes qui plongent une fois de plus au bord du silence lorsque les deux autres le rejoignent. L’occasion d’une étrange respiration circulaire à l’anche à peine résonnante et des fétus de sons. En II , 10’47’’ qui concentre tout ce qui vient d'être exposé dans une forme ramassée, concentrée et métamorphique. On se rend petit à petit compte que leurs déambulations sonores interactives débouchent sur des formes – itinéraires maîtrisés avec un sens inné de la navigation, de la suite. Concentrez-vous sur les sons du trio et le jeu de chacun et l’écoute intense vous fera pénétrer un monde secret d’échanges inouïs.
Quoi dire au sujet de cet album en duo, les deux improvisateurs étant très contents qu’il n’y a pas d’oiseau dans la cage vide. Cela me fait penser à l’hymne régional wallon de la petite gayole où il est question qu’« elle me l’avait toudi promis, une belle p’tite gayole » et « quand mon canari saura t’chanter, il ira vîr les filles » etc… La gayole du guitariste Daniel Thompson, elle est vide (Empty Birdcage, le nom du label), car lui et la chanteuse Kay Grant ont trop d’imagination et de sens de l’improvisation pour se laisser enfermer dans une grille ou un quelconque format, fut-il improvisé. C’est toute une vie et des émotions qui se dévident dans le babil et les inventions vocales de Kay Grant éperonnées par le jeu saccadé en fil barbelé de Daniel Thompson. L’album fut enregistré au Catford Constitutionnal Club à l’invitation d’Adam Bohman, l’objétiste maniaque qui est aussi le plus grand fan de ses collègues quels que soient leurs visions de l’improvisation, et au légendaire Mopomoso de feu John Russell. Deux sets de plus de vingt minutes car on vient aussi écouter les autres copains conviés à la soirée.
Certains diront sans doute que Daniel Thompson a puisé son inspiration chez John Russell ou le Derek Bailey acoustique. Mais pour quelqu’un comme moi qui ait passé le plus clair de sa vie à écouter l’un et l’autre et si le matériau sonore de base et une certaine pratique de la guitare sont largement partagés par les trois guitaristes, il est évident que Daniel Thompson joue du Daniel Thompson avec une réelle maîtrise et une invention sonore instantanée qui musarde autant qu’elle synthétise. Intervalles abrupts, clusters expressifs, escaliers d’Escher, trompe l’œil harmoniques, coups de griffes métalliques, grinçants, cavalcades en zigzag ou ballade interrompue par l’écoute, frémissements des cordes frottées ou crissées. On le reconnaît immédiatement par ses obsessions et son mordant, sa rage. Avec la chanteuse Kay Grant, il a établi un rapport direct, une télépathie immédiate, une intense communauté d’intérêts au point que leur duo va devenir un réel pôle d’attraction. Kay Grant n’est pas une diva ou une passionaria débordante, ou emphatique - elle ne crie jamais - mais la détentrice fidèle d’un art secret du partage inventif et de la communion introspective, avec un sens de la méthode et du dosage qui colle au temps de l’improvisation comme la plus belle conversation entre amis. Sens de l'épure sans emphase. Elle a le chic de glisser une ritournelle imaginaire par-dessus le motif répété en accords brisés de son partenaire. La suggestion, l’effort opiniâtre du moindre instant où son gosier éclate, sa glotte crie, ses joues sussurent, ou croassent contre le micro. Bruits de bouche, jargons insaisissables, aigus flûtés, voyelles concassées, miasmes gutturaux, mélopées venues de l'inconnu, tout a la marque de l’intime. Sa qualité d’écoute est phénoménale. Sa voix ne s’élance point dans l’espace avec des tirades entendues, mais lutte point à point, chaque nano-seconde après-chaque nano-seconde pour faire coïncider ses interventions très précises aux signes ésotériques de son acolyte guitariste avec autant d'indépendance que de fidélité. Celui-ci transforme sa guitare à coups de picotements, de raclages, de frictions déjantées, de sourdines improbables, d’harmoniques libératrices, avec une vigueur spasmodique ultra ludique et extrême ou un balancement désenchanté. Leur musique est déjà parvenue à un achèvement remarquable. Mais que dire alors de leur dernier concert londonien du dimanche 5 février dernier où je les avais moi-même invités à se produire à l’ iconique Hundred Years Gallery après notre quartet (Casserley, Marzan, Wachsmann , Van Schouwburg) ? Leur magnifique duo était alors passé dans la dimension supérieure, plus intense, plus construit, plus concentré et émouvant. Présente, Armorel Weston, la chanteuse qui avait fixé les premiers gigs de John Stevens, Trevor Watts et cie au Little Theatre Club vers 1965 et suivi les débuts de cette scène « légendaire » parmi les premières dont Maggie Nicols trois ans plus tard. Armorel a alors ajouté par son écoute et sa présence irremplaçable ce déclic magique, celui de l’entente parfaite. Venir à Londres pour découvrir cela et notre trio avec Dan et Roland Ramanan au Boat Ting qui tangua alors avec le sourire complice de Kay Grant, auditrice. Inoubliable !
Et quel bel album !!
Schnellissimo Matthias Boss & Marcello Magliocchi Plus Timbre
https://plustimbre.bandcamp.com/album/schnellissimo
Duo violon et percussions super fins par deux orfèvres de l’improvisation libre. Peut – être n’avez-vous jamais ouï dire de ce phénomène du violon Jurassien Bernois, Matthias Boss. Mais ses collègues et les auditeurs avisés qui l’ont entendu dans de bonnes conditions , eux , s’en souviennent. Et quand Matthias est confronté à son alter-ego percussionniste des Pouilles, Marcello Magliocchi, vous tenez là une conversation musicale de très haut niveau créatif improvisé contemporain. On voyage à la même latitude d'excellence des duos de Philipp Wachsmann avec des percussionnistes comme Paul Lytton, Roger Turner et Martin Blume, que Philipp a publié sur son excellent et légendaire label Bead Records.
Ce qui frappe dès le départ, c’est la qualité du toucher du percussionniste sur tous les ustensiles sélectionnés avec soin de sa mini batterie et sa grande précision. Il faut d’ailleurs le voir (son kit) pour le croire. Le pointillisme décontracté de sa manière fait suggérer au violiniste Matthias Boss des bribes d’interventions ultra-précis dont la dynamique, le centre tonal, les accents, l’action de l’archet et les lambeaux mélodiques dodéca-choses évoluent avec une logique déconcertante d'une fraction de seconde à l'autre. Marcello sollicite sa grosse caisse avec des frappes gargantuesques complètement décalées quelques instants, pour ensuite d’éparpiller avec des baguettes de riz chinoises sur la peau d’un tambourin et des objets métalliques. Glissandi serpentins mus par un lyrisme oriental improbable au violon. Quasiment un moment d’anthologie. La qualité des échanges , leurs variétés de l’opulence à la raréfaction, du striage nerveux et scintillements de la corde aiguë à des flottements de matières percussives puis des frappes résonnantes sur les peaux et les métaux au centre de gravité incertain. Polyrythmie fragmentée, accélérée ou en suspension. Ça peut s’agiter sans demi-mesure avec des cadences infernales multidirectionnelles ou atterrir comme un oiseau sur une fine branche. Aller et retour entre la retenue au bord du silence et une hyper activité éphémère qui polarisent et centrifugent tous les aléas antinomiques, éclatés ou rassembleurs d’une improvisation volontairement décousue où le fil conducteur, le sentier de la gloire s’inscrit par des froissements de feuillages et d’infimes traces au sol au travers d’une jungle sonore qui s’estompe avec nos sens en alerte et que l’auditeur volontaire suivra par enchantement. Voici cinq pièces à convictions d’un duo d’une très haute tenue : un percussionniste et un violoniste exceptionnels par leur métaphores sans pareil. Matthias Boss et Marcello Magliocchi. Fabuleuse merveille.
By Breakfast MUEJL Michel Stawicki Uygur Vural Elisabetta Manfredini João Madeira Luiz Rocha 4darecords 4DACD006
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/by-breakfast
Le nom du groupe assemble les initiales des prénoms de chaque instrumentiste et de la vocaliste, Elisabetta Lanfredini. Michel Stawicki au sax ténor Uygur Vural au violoncelle, Elisabetta voix, João Madeira contrebasse et Luiz Rocha clarinette. Une formation cohérente : deux cordes, une voix et deux souffleurs et des compositions instantanées bien équilibrées où se concentrent l’écoute mutuelle et la juste répartition des énergies et de l’attention dans l’espace. Neuf morceaux assez courts entre deux, trois ou quatre minutes les deux plus longs atteignant 7’34’’ et 7’27’’. Le bassiste João Madeira étant sans doute à l’initiative de cet enregistrement sous la coiffe de producteur et mixeur- mastériseur, il convient de souligner la variété esthétique des excellents projets qu’il présente sur son label 4DAR, tout récemment inauguré. Certains albums comme Cochlea (João Madeira et José Oliveira) se focalise sur un travail en profondeur individuel de la matière sonore et une conception radicale de l’interactivité entre deux musiciens très proches, en l’occurrence un contrebassiste et un percussionniste. By Breakfast, au petit-déjeuner qu’il vienne de quitter lorsque se met en marche la machine enregistreuse face à ce quintet particulier. Il faut avouer qu’avec une telle instrumentation, on aura droit à une musique qui s’écarte des sentiers battus de la free-music, cette zone esthétique où prédomine la présence systématique de souffleurs , d’une contrebasse et d’une batterie. Avec ce présent quintet, de multiples occurrences sonores voient le jour, chaque « idée » ou « canevas » est développé selon une recette particulière. C’est le moment de découvrir le travail orchestral typiquement clarinette basse avec ses scansions irrégulières et ses coups de langue appuyés, effets de souffle qui se joignent dans une belle communion avec les cadences du violoncelle et de la contrebasse, frottements bourdonnants, grincements, archets pressurés, notes tenues, guigues fofolles , interventions millimétrées. Ah le pizzicato puissant de João Madeira, toujours bienvenu au moment opportun, créant l’ossature de plusieurs morceaux avec goût. Le babil sautillant de Elisabetta Lanfredini se mue dans un chant puissant et imposant, un parler chanter inspiré, une comptine improbable ou une incantation tribale. Magnifique. Et les ajouts en demi-teinte de Michel Stawicki : ah il y a un sax ténor ? Et ce final au violoncelle aux airs d’Asie Centrale. Ce musicien a très bien intégré l’esprit de la rencontre. Il y a là une belle activité improvisée d’échange, de partage et d’invention concertée , sans le moindre bavardage et qui force l’admiration entre autres par le renouvellement constant de l’inspiration et l’utilisation subtile de processus compositionnels organiquement intégrés à l’improvisation collective. Super réussite collective.
C/W I N thirty nine fifty five Dusica Cajlan Georg Wissel Etienne Nillesen Acheulian handaxe AHA 2202
https://handaxe.org/album/c-w-n-thirty-nine-fifty-five
Méta-musique millimétrée faite de chocs brefs et résonnants sur l’anche du sax du rebord de la caisse et dans la table d’harmonie, de sons bruissants, de bulles d’air qui affluent lentement dans le tube, de résonnance des cordes du piano à peine touchées ou grattées, timbres en suspension flottant dans la pénombre. Les premières minutes de I (29’08’’). Dusica Caljan est une pianiste distinguée, Georg Wissel est un souffleur maniaque des sourdines insolites à même le pavillon du sax, Etienne Nillesen joue d’une simplissime extended snare drum en lieu et place de batterie. Cette suite de 29 minutes est le lieu et le temps d’un premier remarquable crescendo – decrescendo en intensité du « presque rien » minimaliste à peine audible jusqu’au point de convergence de l’énergie et de staccatos hachés à volonté pour redescendre dans l’intimité de l’intérieur du piano assourdi où murmurent les cordes métalliques quand se soulèvent les marteaux en vague imperceptible sous la férule de la baguette follement hésitante à marteler cette caisse claire fantômatique. Tout autour s’agitent frottements et chuintements dans un tourbillon de feuilles mortes. Cette musique ésotérique suggère une agitation fébrile en deça d’un niveau ostensible de décibels et souvent rejoignant le quasi silence, celui propice à faire tinter le clavier comme il se doit en arpèges sauvages clusterisés. Cette orientation musicale n’est certes pas neuve, mais le grand attrait de ce trio c’est la classe superbe de ses trois musiciens. Il suffit d’entendre le saxophoniste jouer ces larges intervalles post-tristaniens avec une articulation tortueuse et un timbre diaphane transgressé de morsures et de sursauts d’humeur bruitistes qui plongent une fois de plus au bord du silence lorsque les deux autres le rejoignent. L’occasion d’une étrange respiration circulaire à l’anche à peine résonnante et des fétus de sons. En II , 10’47’’ qui concentre tout ce qui vient d'être exposé dans une forme ramassée, concentrée et métamorphique. On se rend petit à petit compte que leurs déambulations sonores interactives débouchent sur des formes – itinéraires maîtrisés avec un sens inné de la navigation, de la suite. Concentrez-vous sur les sons du trio et le jeu de chacun et l’écoute intense vous fera pénétrer un monde secret d’échanges inouïs.
29 janvier 2023
Maggie Nicols & Mark Wastell / Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Dirk Serries / João Madeira & Paulo Galão
Maggie Nicols & Mark Wastell And John Confront Recordings confront core series 28
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/and-john
And John. John ? Il s’agit du batteur John Stevens, visionnaire du Spontaneous Music Ensemble (avec Trevor Watts, Evan Parker, Derek Bailey, mais aussi Roger Smith et Julie Tippetts parmi pas mal d’autres. La chanteuse Maggie Nicols, alors très jeune (oie blanche) chanteuse de standards et danseuse de claquettes, se fait un soir aborder par un grand escogriffe barbu allumé lors d’une de ses prestations chantées dans un bar Londonien. Son interlocuteur se présente : « John Stevens, batteur. J’ai besoin d’une chanteuse dans notre (mon ?) groupe, le Spontaneous Music Ensemble et vous etc… » . Mise au parfum assez vite des méthodes créatives plutôt cryptiques du maestro et de son lieutenant, le patient et pragmatique saxophoniste Trevor Watts, elle s’implique enthousiaste dans leurs sessions – ateliers journalières. On est en 1968 et comme l’a raconté Trevor, Maggie avait encore du travail à accomplir. Mais très vite, les gigs s’enchaînent, et une invitation mène le Spontaneous au premier Total Music Meeting (futur FMP) à Berlin en novembre 1968 (Stevens, Maggie Nicols, Carolann Nichols et Watts). Durant leur concert, rien moins que John McLaughlin s’invite sur scène. Il y a le tentet de Brötzmann avec Evan, Bennink, il y a Sony Sharrock, Pharoah Sanders, Lol Coxhill et Alexis Korner etc… Ensuite session pour un disque publié par Giorgio Gomelsky avec Johnny Dyani à la contrebasse, ‘Oliv’ et réédité par Emanem en CD. Une face A en quartette et une face B où s’ajoutent Kenny Wheeler, Derek Bailey, Peter et Pepi Lemer.
Pour Maggie Nicols, cet apprentissage avec John et Trevor est crucial.
Pour ces deux session / concert enregistrés à la Hundred Years Gallery les 28 janvier et 29 juillet 2022 par Graham Mc Keachan, Mark Wastell a sélectionné plusieurs instruments de percussions et quelques cymbales ayant appartenu à John Stevens et Maggie est créditée voix, taps et hand percussion. Très jeune, Mark a assisté à des concerts du Spontaneous Music Ensemble dans sa phase finale avec Roger Smith et Nigel Coombes, et peut-être John Butcher ou Neil Metcalfe. Son trio IST a enregistré un morceau en hommage au légendaire batteur (Ghost’s Notes/ Bruce’s Fingers)
Deux morceaux : And John (18 :22) et Such a Beautiful Place (38 :58). Mais rien ne nous prépare à une telle performance que ces références de Spontaneous Music Ensemble, John Stevens, Trevor Watts ou la Maggie Nicols du trio Les Diaboliques (avec Joëlle Léandre et Irene Schweizer) ou les groupes de Wastell (IST ou Sealed Knot). Le long morceau de 39 minutes, Such a Beautiful Place commence par ce qui ressemble à un exercice sonore préparatif à l’improvisation libre comme les a conçus John Stevens pour le Spontaneous et leurs ateliers ouverts. Maggie Nicols les a repris à son compte dans ses propres ateliers catalysant l’énergie créative de chanteuses, artistes et musiciennes. Dans Such a Beautiful Place, une phase d’introduction avec une ou deux notes tenues à la voix grave et la vibration de gongs se développe graduellement vers le cœur des échanges. Le « style » vocal de Maggie Nicols puise à plusieurs sources et pratiquesmusicales : Webern, berceuses cosmiques, chants de Pygmées, d’Inde, folklores imaginaires, free jazz, inspiration celtique et tout est soigneusement mélangé, interconnecté, leurs références directes s’estompant grâce à une imagination débordante, spontanée et à un dosage savant de leurs apparitions dans le fil ininterrompu de l’improvisation. Cela semble aussi léger qu’une plume et c’est le produit d’une énergie colossale, une puissance irradiante qui soulève les montagnes. Avec Mark Wastell, improvisateur multiforme subtil et très expérimenté aux confins de tous les ismes des démarches improvisées, Maggie Nicols trouve les éléments sonores favorables à son envol. Souffles vibratoires d’un tam-tam, effets d’enclume sur un résonateur en bois, friselis métalliques qui s’étale en douceur, frappes sèches sur cymbales amorties, un jeu simple et organique à l’écart du batteurisme à roulements mais qui favorise la création d’un macrocosme solaire, un rituel magique. Leurs échanges en parallèles transitent du hiératique retenu vers une expression intérieure tellurique, libération des esprits et des corps d’animaux assoupis au fond de la jungle de la forêt primitive. Ils s’éveillent, murmurent, nous appellent, crient au ciel, feulements, extrêmes aigus, déploiements de la gorge, sifflements des langues, explosions de la bouche, battement frénétique des cordes vocales stoppées héritées du Tahrir persan ou du Dhrupad hindi. Rebelle. Babil de l’enfance éternelle. Fracas métallurgiques, fouaillements de quincaillerie mystique de Wastell qui se dépense sans compter. La poésie universelle de Maggie à son zénith - car, ici elle est livrée, à son sort, être féminin et ballerine de cour des miracles - plonge son partenaire dans la transe. Cosmogonie du désir. Utopie libératrice des échanges humains. Plus que ça, tu meurs. Les nuages de la grisaille du quotidien sont balayés inexorablement par le bleu ciel de l’amour. Et le savoir-faire vocal est renversant : pouvoir improviser en créant et recréant constamment durant les 39 minutes d'un seul tenant en utilisant et transcendant toutes les possibilités physiques, sonores, mentales et culturelles de la voix est un pari fou pour une ou un chanteur/teuse même super expérimenté(e). Demandez à Phil Minton, Jaap Blonk ou Benat Achiary !! Dans les dix-huit minutes d'And John, tout est dit en sélectionnant le meilleur ! Bienheureux Mark Wastell pour nous offrir ce joyau, le fruit de toute une vie.
Revenons sur terre : cent copies pour quelques dizaines de minutes miraculeuses, c’est trop peu ! Que chaque label « important » qui cultive des prétentions universelles grâce à un travail méritoire, prenne sa part du culte. On imagine que tour à tour, InTakt, No Business ou Fundacja Sluchaj prennent le relai et préservent la disponibilité de ce talisman sonore en l'incluant dans leur catalogue pour maintenir la flamme.
Si vous devez posséder ne fût-ce qu’un seul CD récent de « musiques improvisées libres » , « And John » est le (ou un des) meilleur(s) choix.
Maggie Nicols est une artiste pionnière de la voix aussi essentielle et influente que les icônes de la galerie des ancêtres : John Stevens, AMM, Evan Parker, Paul Rutherford, Lol Coxhill, Derek Bailey, Paul Lovens, Barre Phillips, Eddie Prévost, Han Bennink, Fred Van Hove, Peter Brötzmann, Phil Wachsmann, Cecil Taylor, Albert Ayler, Steve Lacy, Irene Schweizer, Trevor etc… Son travail est nettement (beaucoup) moins documenté que ceux de ses pairs (ou son amie Joëlle Léandre) et ce merveilleux CD est sans doute la plus belle pièce à conviction de son art avec l’apport crucial de la foi de Mark Wastell, responsable d’un label miraculeux qui n’a pour ambition que la création musicale pure sous toutes ses formes les plus étonnantes.
Brecht Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Dirk Serries Creative Sources CS766CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/brecht
Enregistré en novembre 2022 dans une chapelle de Brecht (pas Bertold !) lors d’une tournée du trio portugais du saxophoniste Nuno Torres et d’Ernesto et Guilherme Rodrigues, excellant respectivement à l’alto et au violoncelle, lesquels ont abouti dans ma série de concerts d’improvisation à Bruxelles le lendemain, ce quartet remarquable est gratifié d’une excellente prise de son et de la présence discrète et efficace du guitariste Dirk Serries, infatigable activiste de la cause improvisée (label a New Wave of Jazz). Il a affaire ici à des géants de l’activisme alternatif dans leur pays, le Portugal : il suffit de lire le n° du catalogue de leur label Creative Sources attribué à cette perle incontestable : CS 766 CD. 766 références d’albums de musique improvisée radicale, minimaliste ou sonorageuse, abrasive ou hyper-subtile. S’ajoutent à cela une multitude de groupes (Variable Geometry, String Quartet, G.I.O. IKB etc..) et de collaborations internationales dont Ernesto est le catalyseur – organisateur, des centaines de concerts qui fédèrent une des scènes les plus actives dans le monde, celle de Lisbonne. Mais toutes ces accolades ne peuvent vous préparer à l’écoute de ces merveilleuses improvisations : cristallines, fouillis de cordes, souffles discrets en phase, dynamique des cordes frottées, crissées, grondantes ou hululantes d’harmoniques filantes, insertion d’arpèges insolite du guitariste. Nuno Torres incarne le parti pris du camouflage intégral du souffle anche contre colonne d’air cuivrée qui s’agrège aux vibrations sonores des cordes frottées, alto au bec soufflant vs alto à l’archet aiguillonnant qu’on peine à distinguer l’un de l’autre. Ou est-ce la projection des croisements de notes du violoncelle avec son petit frère ? L’empathie du père et du fils, Ernesto et Guilherme, est sidérante. Comme rarement, elles se complètent comme les cinq doigts d’une main par toutes leurs sonorités. Moirage sauvage et nuancé à l'extrême, ionisation des timbres, des couleurs, dosage infini des densités. Dirk Serries les suit à la trace sans surjouer et faisant ce qu’il faut en pointillé, en ombragé, mettant les pointes sur les voyelles pour les gauchir, épaississant légèrement le trait. Saxophoniste discret, Nuno Torres cache bien son jeu, mais est entièrement concerné par le son d’ensemble de ce quartet d’exception qui se révèle par la haute qualité d’écoute mutuelle et l’invention hyper collective. Pas de solos ni d’accompagnement. Des compositions instantanées de haut vol dont l’ombre hante les recoins de la chapelle Oude Klooster à Brecht, village rural situé au nord d’Anvers et qu'on retrace avec une avide écoute attirée par leur sens de la dynamique immaculé et une inventivité palpitante.
Ângulo-Flama João Madeira Paulo Galão 4DA records 4DRCD001
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/ngulo-flama
Singulière musique de chambre pour contrebasse et sax ou clarinette enregistrée pour le premier numéro du catalogue 4DA Records. Le contrebassiste João Madeira est un pilier incontournable de l’importante scène improvisée portugaise, proche d’Ernesto et Guilherme Rodrigues, Jose Oliveira, Hernani Faustino, Miguel Mira etc… Paulo Galão est muni d’un son onctueux et d’une vive articulation à la clarinette avec une préférence pour un jeu feutré et mélodique free tout en nuances, et souffle précieux et léger au saxophone. Les duettistes nous offrent six improvisations de durées moyennes entre 6 et 8 minutes dans lesquelles ils contournent adroitement les lignes et courbes de chacun d’eux en suivant chacun leur cheminement tout en se complétant sur la bande en ellipses et tangentes. Leur musique oscille, balance (Palavras sem Boca) ou s’insinue au bord du silence (Morder Bruma) en se transformant d’une improvisation à l’autre. Ils ont fait le choix de la douceur des matins blêmes et des fin d’après-midi où l’on contemple les rayons du soleil raser les feuillages des buissons. Réserve et retenue, émotion rentrée sont les maîtres mots Fraîcheur, spontanéité, joliesse ou beauté. Poésie de l’indicible. L’archet est maintenu et actionné de mains de maître par un Madeira inspiré et son pizzicato a une belle puissance qui fait vibrer l’âme du gros violon. Belarmino est la belle pièce où Galão, secret et palpitant nous ouvre le fond de son cœur à la clarinette. Ângulo Flama qui donne son titre à l’album imprime une cadence à la contrebasse frottée avec une superbe dose d’harmoniques, sa part de mystère et quelques notes tenues par le souffleur. Voilà un bel album à écouter pour le plaisir de contempler un ouvrage bien fait qui vient du cœur. Comme je l'exprimais plus haut à propos de Brecht, la scène portugaise a énormément à offrir à ceux qui veulent bien suivre leurs parutions sur ces micro-labels inspirés et les incontournables Creative Sources et Clean Feed
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/and-john
And John. John ? Il s’agit du batteur John Stevens, visionnaire du Spontaneous Music Ensemble (avec Trevor Watts, Evan Parker, Derek Bailey, mais aussi Roger Smith et Julie Tippetts parmi pas mal d’autres. La chanteuse Maggie Nicols, alors très jeune (oie blanche) chanteuse de standards et danseuse de claquettes, se fait un soir aborder par un grand escogriffe barbu allumé lors d’une de ses prestations chantées dans un bar Londonien. Son interlocuteur se présente : « John Stevens, batteur. J’ai besoin d’une chanteuse dans notre (mon ?) groupe, le Spontaneous Music Ensemble et vous etc… » . Mise au parfum assez vite des méthodes créatives plutôt cryptiques du maestro et de son lieutenant, le patient et pragmatique saxophoniste Trevor Watts, elle s’implique enthousiaste dans leurs sessions – ateliers journalières. On est en 1968 et comme l’a raconté Trevor, Maggie avait encore du travail à accomplir. Mais très vite, les gigs s’enchaînent, et une invitation mène le Spontaneous au premier Total Music Meeting (futur FMP) à Berlin en novembre 1968 (Stevens, Maggie Nicols, Carolann Nichols et Watts). Durant leur concert, rien moins que John McLaughlin s’invite sur scène. Il y a le tentet de Brötzmann avec Evan, Bennink, il y a Sony Sharrock, Pharoah Sanders, Lol Coxhill et Alexis Korner etc… Ensuite session pour un disque publié par Giorgio Gomelsky avec Johnny Dyani à la contrebasse, ‘Oliv’ et réédité par Emanem en CD. Une face A en quartette et une face B où s’ajoutent Kenny Wheeler, Derek Bailey, Peter et Pepi Lemer.
Pour Maggie Nicols, cet apprentissage avec John et Trevor est crucial.
Pour ces deux session / concert enregistrés à la Hundred Years Gallery les 28 janvier et 29 juillet 2022 par Graham Mc Keachan, Mark Wastell a sélectionné plusieurs instruments de percussions et quelques cymbales ayant appartenu à John Stevens et Maggie est créditée voix, taps et hand percussion. Très jeune, Mark a assisté à des concerts du Spontaneous Music Ensemble dans sa phase finale avec Roger Smith et Nigel Coombes, et peut-être John Butcher ou Neil Metcalfe. Son trio IST a enregistré un morceau en hommage au légendaire batteur (Ghost’s Notes/ Bruce’s Fingers)
Deux morceaux : And John (18 :22) et Such a Beautiful Place (38 :58). Mais rien ne nous prépare à une telle performance que ces références de Spontaneous Music Ensemble, John Stevens, Trevor Watts ou la Maggie Nicols du trio Les Diaboliques (avec Joëlle Léandre et Irene Schweizer) ou les groupes de Wastell (IST ou Sealed Knot). Le long morceau de 39 minutes, Such a Beautiful Place commence par ce qui ressemble à un exercice sonore préparatif à l’improvisation libre comme les a conçus John Stevens pour le Spontaneous et leurs ateliers ouverts. Maggie Nicols les a repris à son compte dans ses propres ateliers catalysant l’énergie créative de chanteuses, artistes et musiciennes. Dans Such a Beautiful Place, une phase d’introduction avec une ou deux notes tenues à la voix grave et la vibration de gongs se développe graduellement vers le cœur des échanges. Le « style » vocal de Maggie Nicols puise à plusieurs sources et pratiquesmusicales : Webern, berceuses cosmiques, chants de Pygmées, d’Inde, folklores imaginaires, free jazz, inspiration celtique et tout est soigneusement mélangé, interconnecté, leurs références directes s’estompant grâce à une imagination débordante, spontanée et à un dosage savant de leurs apparitions dans le fil ininterrompu de l’improvisation. Cela semble aussi léger qu’une plume et c’est le produit d’une énergie colossale, une puissance irradiante qui soulève les montagnes. Avec Mark Wastell, improvisateur multiforme subtil et très expérimenté aux confins de tous les ismes des démarches improvisées, Maggie Nicols trouve les éléments sonores favorables à son envol. Souffles vibratoires d’un tam-tam, effets d’enclume sur un résonateur en bois, friselis métalliques qui s’étale en douceur, frappes sèches sur cymbales amorties, un jeu simple et organique à l’écart du batteurisme à roulements mais qui favorise la création d’un macrocosme solaire, un rituel magique. Leurs échanges en parallèles transitent du hiératique retenu vers une expression intérieure tellurique, libération des esprits et des corps d’animaux assoupis au fond de la jungle de la forêt primitive. Ils s’éveillent, murmurent, nous appellent, crient au ciel, feulements, extrêmes aigus, déploiements de la gorge, sifflements des langues, explosions de la bouche, battement frénétique des cordes vocales stoppées héritées du Tahrir persan ou du Dhrupad hindi. Rebelle. Babil de l’enfance éternelle. Fracas métallurgiques, fouaillements de quincaillerie mystique de Wastell qui se dépense sans compter. La poésie universelle de Maggie à son zénith - car, ici elle est livrée, à son sort, être féminin et ballerine de cour des miracles - plonge son partenaire dans la transe. Cosmogonie du désir. Utopie libératrice des échanges humains. Plus que ça, tu meurs. Les nuages de la grisaille du quotidien sont balayés inexorablement par le bleu ciel de l’amour. Et le savoir-faire vocal est renversant : pouvoir improviser en créant et recréant constamment durant les 39 minutes d'un seul tenant en utilisant et transcendant toutes les possibilités physiques, sonores, mentales et culturelles de la voix est un pari fou pour une ou un chanteur/teuse même super expérimenté(e). Demandez à Phil Minton, Jaap Blonk ou Benat Achiary !! Dans les dix-huit minutes d'And John, tout est dit en sélectionnant le meilleur ! Bienheureux Mark Wastell pour nous offrir ce joyau, le fruit de toute une vie.
Revenons sur terre : cent copies pour quelques dizaines de minutes miraculeuses, c’est trop peu ! Que chaque label « important » qui cultive des prétentions universelles grâce à un travail méritoire, prenne sa part du culte. On imagine que tour à tour, InTakt, No Business ou Fundacja Sluchaj prennent le relai et préservent la disponibilité de ce talisman sonore en l'incluant dans leur catalogue pour maintenir la flamme.
Si vous devez posséder ne fût-ce qu’un seul CD récent de « musiques improvisées libres » , « And John » est le (ou un des) meilleur(s) choix.
Maggie Nicols est une artiste pionnière de la voix aussi essentielle et influente que les icônes de la galerie des ancêtres : John Stevens, AMM, Evan Parker, Paul Rutherford, Lol Coxhill, Derek Bailey, Paul Lovens, Barre Phillips, Eddie Prévost, Han Bennink, Fred Van Hove, Peter Brötzmann, Phil Wachsmann, Cecil Taylor, Albert Ayler, Steve Lacy, Irene Schweizer, Trevor etc… Son travail est nettement (beaucoup) moins documenté que ceux de ses pairs (ou son amie Joëlle Léandre) et ce merveilleux CD est sans doute la plus belle pièce à conviction de son art avec l’apport crucial de la foi de Mark Wastell, responsable d’un label miraculeux qui n’a pour ambition que la création musicale pure sous toutes ses formes les plus étonnantes.
Brecht Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Dirk Serries Creative Sources CS766CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/brecht
Enregistré en novembre 2022 dans une chapelle de Brecht (pas Bertold !) lors d’une tournée du trio portugais du saxophoniste Nuno Torres et d’Ernesto et Guilherme Rodrigues, excellant respectivement à l’alto et au violoncelle, lesquels ont abouti dans ma série de concerts d’improvisation à Bruxelles le lendemain, ce quartet remarquable est gratifié d’une excellente prise de son et de la présence discrète et efficace du guitariste Dirk Serries, infatigable activiste de la cause improvisée (label a New Wave of Jazz). Il a affaire ici à des géants de l’activisme alternatif dans leur pays, le Portugal : il suffit de lire le n° du catalogue de leur label Creative Sources attribué à cette perle incontestable : CS 766 CD. 766 références d’albums de musique improvisée radicale, minimaliste ou sonorageuse, abrasive ou hyper-subtile. S’ajoutent à cela une multitude de groupes (Variable Geometry, String Quartet, G.I.O. IKB etc..) et de collaborations internationales dont Ernesto est le catalyseur – organisateur, des centaines de concerts qui fédèrent une des scènes les plus actives dans le monde, celle de Lisbonne. Mais toutes ces accolades ne peuvent vous préparer à l’écoute de ces merveilleuses improvisations : cristallines, fouillis de cordes, souffles discrets en phase, dynamique des cordes frottées, crissées, grondantes ou hululantes d’harmoniques filantes, insertion d’arpèges insolite du guitariste. Nuno Torres incarne le parti pris du camouflage intégral du souffle anche contre colonne d’air cuivrée qui s’agrège aux vibrations sonores des cordes frottées, alto au bec soufflant vs alto à l’archet aiguillonnant qu’on peine à distinguer l’un de l’autre. Ou est-ce la projection des croisements de notes du violoncelle avec son petit frère ? L’empathie du père et du fils, Ernesto et Guilherme, est sidérante. Comme rarement, elles se complètent comme les cinq doigts d’une main par toutes leurs sonorités. Moirage sauvage et nuancé à l'extrême, ionisation des timbres, des couleurs, dosage infini des densités. Dirk Serries les suit à la trace sans surjouer et faisant ce qu’il faut en pointillé, en ombragé, mettant les pointes sur les voyelles pour les gauchir, épaississant légèrement le trait. Saxophoniste discret, Nuno Torres cache bien son jeu, mais est entièrement concerné par le son d’ensemble de ce quartet d’exception qui se révèle par la haute qualité d’écoute mutuelle et l’invention hyper collective. Pas de solos ni d’accompagnement. Des compositions instantanées de haut vol dont l’ombre hante les recoins de la chapelle Oude Klooster à Brecht, village rural situé au nord d’Anvers et qu'on retrace avec une avide écoute attirée par leur sens de la dynamique immaculé et une inventivité palpitante.
Ângulo-Flama João Madeira Paulo Galão 4DA records 4DRCD001
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/ngulo-flama
Singulière musique de chambre pour contrebasse et sax ou clarinette enregistrée pour le premier numéro du catalogue 4DA Records. Le contrebassiste João Madeira est un pilier incontournable de l’importante scène improvisée portugaise, proche d’Ernesto et Guilherme Rodrigues, Jose Oliveira, Hernani Faustino, Miguel Mira etc… Paulo Galão est muni d’un son onctueux et d’une vive articulation à la clarinette avec une préférence pour un jeu feutré et mélodique free tout en nuances, et souffle précieux et léger au saxophone. Les duettistes nous offrent six improvisations de durées moyennes entre 6 et 8 minutes dans lesquelles ils contournent adroitement les lignes et courbes de chacun d’eux en suivant chacun leur cheminement tout en se complétant sur la bande en ellipses et tangentes. Leur musique oscille, balance (Palavras sem Boca) ou s’insinue au bord du silence (Morder Bruma) en se transformant d’une improvisation à l’autre. Ils ont fait le choix de la douceur des matins blêmes et des fin d’après-midi où l’on contemple les rayons du soleil raser les feuillages des buissons. Réserve et retenue, émotion rentrée sont les maîtres mots Fraîcheur, spontanéité, joliesse ou beauté. Poésie de l’indicible. L’archet est maintenu et actionné de mains de maître par un Madeira inspiré et son pizzicato a une belle puissance qui fait vibrer l’âme du gros violon. Belarmino est la belle pièce où Galão, secret et palpitant nous ouvre le fond de son cœur à la clarinette. Ângulo Flama qui donne son titre à l’album imprime une cadence à la contrebasse frottée avec une superbe dose d’harmoniques, sa part de mystère et quelques notes tenues par le souffleur. Voilà un bel album à écouter pour le plaisir de contempler un ouvrage bien fait qui vient du cœur. Comme je l'exprimais plus haut à propos de Brecht, la scène portugaise a énormément à offrir à ceux qui veulent bien suivre leurs parutions sur ces micro-labels inspirés et les incontournables Creative Sources et Clean Feed
24 janvier 2023
Joe McPhee Seattle Symphony Solo/ Cassettes : Anton Mobin Gabriel Lemaire Lionel Martin Graham Dunning Benedict Taylor Daniel Thompson.
Seattle Symphony Joe Mc Phee solo LP KYE 47
Une belle et fascinante suite pour Bill Dixon en trois mouvements à la Face A , composée et jouée à la trompette de poche par Joe McPhee. Cette suite est suivie à la Face B par For Fred Anderson en trois autres mouvements 4, 5 et 6. Joe Mc Phee est un artiste qui (il le reconnaît lui-même) est sur-documenté discographiquement et certains albums, à mon avis n’apportent pas grand-chose à sa musique. Mais pour obtenir cette superbe et audacieuse Face A de cette Seattle Symphony en solo, on jetterait volontiers un bon paquet de CD’s. Face à lui-même et au silence, Joe McPhee vient ici à l’essentiel. Face A , il commence à faire grogner sa trompette de poche puis un souffle minimaliste sursaute en explorant les registres sonores extrêmes, des multiphoniques, des harmoniques, des suraigus en soufflant très fort ou à peine. Il émet ensuite des sons étirés, aériens, éthérés qui semblent planer dans l’espace ou s’affaler en glissant dans un grave subaquatique. En tête, McPhee a mémorisé quelques schémas , des embryons de mélodies, des techniques, des fragments de voix instrumentales qui s’échappent du silence comme un espoir, une prière, une idée. Cela me semble à la fois planifié et susceptible d’être chamboulé à tout instant. Dans le free-jazz contemporain, on aime faire des hommages à des musiciens légendaires, sans doute pour faire de la copie. Mais dans le cas de Joe McPhee, on ne pouvait rien trouver de plus adéquat pour honorer la mémoire de Bill Dixon (1925-2010) que son hommage figurant sur l’entièreté de la Face 1. Le troisième mouvement tient dans deux ou trois notes qui font vibrer l’air dans le pavillon et quelles notes ! Au fil de l’énoncé de la pièce, une puis deux et trois notes viennent s’ajouter avec un écho mystérieux joué par le souffleur en temps réel. L’efficacité de la plus profonde simplicité. Pour finir, des bruissements rares,… des déchirements dans la colonne d’air… ,des éclats forcenés. Une pièce d’anthologie !
Face 2, Joe au saxophone nous rappelle qu’il fut un aylerophage, mais aujourd’hui mâtiné de Roscoe Mitchell. Pas une question de « copier » Roscoe , mais seulement d’être sur une longueur d’ondes similaire. D’emblée, il aborde le saxophone comme une machine à découvrir des sons et des émotions. C’est de suite émouvant et pas du tout « tape à l’œil et l’oreille », plutôt initimiste, comme s’il nous parlait intérieurement. Le travail en multiphonique garde son côté candidement ludique et assez aléatoire. Le deuxième morceau est plus franc, affirmatif et tranchant, mais son approche est toujours aussi pudique, et « auto-contradictoire » . Il prend spontanément le contre-pied de ce qu’il vient d’affirmer. Non seulement il y a l’imagination, mais aussi une facilité déconcertante de passer du coq à l’âne avec le naturel d’une confession la plus sincère . Qu’entends-je ? Un morceau où intervient des séquences en respiration circulaire citant brièvement mot à mot une trouvaille de son collègue Gianni Gebbia, un saxophoniste qu’il faut avoir absolument écouté. Dans les notes de pochette, Joe explique qu’il aurait aimé jouer du sax ténor pour rendre homage à Fred Anderson, mais comme le sien était en réparation, c’est avec un sax alto qu’il avait joué pour Fred, légendaire saxophoniste ténor de Chicago et membre fondateur de l’AACM. Dans un autre morceau très court, il évoque encore Roscoe Mitchell. Et toujours cette simplicité qui fait dire l’essentiel à un brin de ritournelle très adroitement gauchie et jouée pour contenir l’expression d’une vie intérieure intense. Même si cette face B au sax alto est moins fascinante que la Face A , elle est un sérieux bonus pour emballer ce chef d’œuvre intemporel à la trompette. Magnifique !
PS : KYE est le label vinyle de Graham Lambkin , un artiste électronique etcétériste entreprenant et ayant enregistré avec Joe Mc Phee, Keith Rowe et Jason Lescalleet. Le label a aussi publié un LP réunissant McPhee Raymond Boni et Jean-Marc Foussat. L’album date de 2017, mais comme je n’en avais jamais entendu parler et que je viens d’en trouver une copie chez mon ami Benoît de Kosmic Music Rue des Pierres à Bruxelles, j’en profite pour vous communiquer mon impression.
À la suite d’un déménagement il y a quelques années, je n’avais pas ré- installé mon lecteur de cassette JVC des années 80 ( !) faute de place. Je le fis plus tard, mais la présence de deux cassettes d’Anton Mobin en duo et remises il y a des années m’échappa. Je profite de l’arrivage tout récent de cassettes avec Benedict Taylor, Daniel Thompson et Tom Jackson pour réparer cette lacune.
Anton Mobin & Gabriel Lemaire GLAM Middle Eight Recordings Cassette 2018 AABA #11 – 50 copies.
https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/glam-aaba-11
Milles excuses, donc, d’être aussi en retard pour chroniquer cette discrète cassette produite par Anton Mobin artiste sonore – improvisateur – constructeur d’instruments amplifiés, les chambres préparées. Nous le trouvons ici en duo avec le saxophoniste Gabriel Lemaire (sax alto, baryton et clarinette) un jour de 2017 à la Médiathèque d’Orléans. Une chambre préparée d’Anton Mobin est une caisse en bois ouverte sur la face supérieure et contenant des fils, ressorts et pièces métalliques amplifiées par micro-contact. On songe à l’esprit d’invention de Hugh Davies auquel le travail d’Anton Mobin se réfère. L’enregistrement réalisé par Aurélien Claranbaux a été mixé par Anton lui-même sans effet ni , me semble-t-il de tentative de monter le niveau ou de forcer afin sans doute d’être fidèle à l’action enregistrée. Le souffle du saxophoniste requiert des fréquences discrètes , la matière du souffle avec des effets subits de clapets, des boucles avec une sonorité translucide ou de menues harmoniques que transgressent deux envolées d’un bref crescendo venteux. Son acolyte développe minutieusement sa démarche bruitiste du bout des doigts, ça glisse, les ressorts vibrent et crissent, les fils font trembler des notes mouvantes, incertaines, ça grince, ça gratte. Les deux faces A et B sont mystérieusement chiffrées : 2031 et 2434. Au fil de l’improvisation le saxophone baryton se meut dans l’espace, parsème des notes tenues ou flottantes. J’ai entendu Anton Mobin dans des séquences tendues et animées, on le découvre ici rêveur, à l’écoute.
Lionel Martin et Anton Mobin MALM Middle Eight Recordings / Ouch Records Cassette 2019 K001/1 AABA#17
https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/malm-aaba-17
Enregistré en 2018 à Orléans au Studio de la Borde, MALM met en présence le saxophoniste ténor Lionel Martin et le spécialiste des « chambres préparées » , Anton Mobin dans une belle empoignade improvisée radicale. D’emblée le saxophoniste embouche son bec en pressant sur l’anche pour pressurer la colonne d’air avec une vigueur bruissante qui nous fait oublier le timbre et les caractéristiques de l’instrument par plusieurs techniques de souffle hors des sentiers battus. Anton s’en donne à cœur joie à gratter et faire trembler ses fils de fer tendus, ses ressorts attachés à la caisse rectangulaire de sa « chambre » manipulant, gratouillant et frottant les appendices de cette boîte résonnante amplifiés sourdement par des micros contacts. Frictions, picages électroniques, bourdonnements, infra-basses, bruitages discrets ou déchirants, toute une gamme de sonorités qu’il musicalise et dans lesquelles le souffleur a bien du plaisir à s’insinuer. Voici encore un bon exemple d’un appareil à bruits musical interférant avec un instrumentiste audacieux.
The Tape Dunning / Taylor/ Thompson a new wave of jazz nwoj0057 cassette
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/the-tape
Crûment, the Tape. Benedict Taylor un altiste (violon alto!) classieux et son acolyte guitariste acoustique Daniel Thompson sont ici confrontés à un bruitiste affirmé , Graham Dunning , crédité turntable, dubplates, spring reverbs. Enregistré au festival A New Wave of Jazz dans l’incontournable Hundred Years Gallery d’Hoxton (London) en Février 2020 juste avant le début de la pandémie. Après un bref prélude sonore hésitant où chacun prend la mesure de l’autre, la musique décolle. Daniel Thompson suspend ses zigs-zags fragmentés en plein vol et Benedict Taylor alterne attentes crissantes et sursauts tournoyants alors que Graham Dunning intervient de différentes manières , caverneuse, sifflante, abrasive, sourde avec un de ses engins – allez savoir lequel. Une éternité de questions, de tentatives, de soubresauts, de hoquets pointillistes et de spirales de glissandi infimes et des réponses toujours reportées, tant le Dunning rétorque avec des sons hantés et insaisissables. L’imagination instantanée et l’instinct de Taylor est remarquabale. Mais voici que le lecteur JVC émet un gros CLAC abrupt qui semblerait faire partie de cette improvisation insolite. Part One ? Part Two ? Une pour chaque face de cette cassette mystère. Rien n’est indiqué sur la cassette, car peut-être sont-elles interchangeables. Donc après le CLAC de fin , une improvisation parfois plus offensive de l'altiste et du guitariste. Probant. Évaluer cette musique, en chercher les intentions ? Elle fait réfléchir et force l’écoute, sans qu’on puisse en dire que c’est une merveille. Réfléchir.
Une belle et fascinante suite pour Bill Dixon en trois mouvements à la Face A , composée et jouée à la trompette de poche par Joe McPhee. Cette suite est suivie à la Face B par For Fred Anderson en trois autres mouvements 4, 5 et 6. Joe Mc Phee est un artiste qui (il le reconnaît lui-même) est sur-documenté discographiquement et certains albums, à mon avis n’apportent pas grand-chose à sa musique. Mais pour obtenir cette superbe et audacieuse Face A de cette Seattle Symphony en solo, on jetterait volontiers un bon paquet de CD’s. Face à lui-même et au silence, Joe McPhee vient ici à l’essentiel. Face A , il commence à faire grogner sa trompette de poche puis un souffle minimaliste sursaute en explorant les registres sonores extrêmes, des multiphoniques, des harmoniques, des suraigus en soufflant très fort ou à peine. Il émet ensuite des sons étirés, aériens, éthérés qui semblent planer dans l’espace ou s’affaler en glissant dans un grave subaquatique. En tête, McPhee a mémorisé quelques schémas , des embryons de mélodies, des techniques, des fragments de voix instrumentales qui s’échappent du silence comme un espoir, une prière, une idée. Cela me semble à la fois planifié et susceptible d’être chamboulé à tout instant. Dans le free-jazz contemporain, on aime faire des hommages à des musiciens légendaires, sans doute pour faire de la copie. Mais dans le cas de Joe McPhee, on ne pouvait rien trouver de plus adéquat pour honorer la mémoire de Bill Dixon (1925-2010) que son hommage figurant sur l’entièreté de la Face 1. Le troisième mouvement tient dans deux ou trois notes qui font vibrer l’air dans le pavillon et quelles notes ! Au fil de l’énoncé de la pièce, une puis deux et trois notes viennent s’ajouter avec un écho mystérieux joué par le souffleur en temps réel. L’efficacité de la plus profonde simplicité. Pour finir, des bruissements rares,… des déchirements dans la colonne d’air… ,des éclats forcenés. Une pièce d’anthologie !
Face 2, Joe au saxophone nous rappelle qu’il fut un aylerophage, mais aujourd’hui mâtiné de Roscoe Mitchell. Pas une question de « copier » Roscoe , mais seulement d’être sur une longueur d’ondes similaire. D’emblée, il aborde le saxophone comme une machine à découvrir des sons et des émotions. C’est de suite émouvant et pas du tout « tape à l’œil et l’oreille », plutôt initimiste, comme s’il nous parlait intérieurement. Le travail en multiphonique garde son côté candidement ludique et assez aléatoire. Le deuxième morceau est plus franc, affirmatif et tranchant, mais son approche est toujours aussi pudique, et « auto-contradictoire » . Il prend spontanément le contre-pied de ce qu’il vient d’affirmer. Non seulement il y a l’imagination, mais aussi une facilité déconcertante de passer du coq à l’âne avec le naturel d’une confession la plus sincère . Qu’entends-je ? Un morceau où intervient des séquences en respiration circulaire citant brièvement mot à mot une trouvaille de son collègue Gianni Gebbia, un saxophoniste qu’il faut avoir absolument écouté. Dans les notes de pochette, Joe explique qu’il aurait aimé jouer du sax ténor pour rendre homage à Fred Anderson, mais comme le sien était en réparation, c’est avec un sax alto qu’il avait joué pour Fred, légendaire saxophoniste ténor de Chicago et membre fondateur de l’AACM. Dans un autre morceau très court, il évoque encore Roscoe Mitchell. Et toujours cette simplicité qui fait dire l’essentiel à un brin de ritournelle très adroitement gauchie et jouée pour contenir l’expression d’une vie intérieure intense. Même si cette face B au sax alto est moins fascinante que la Face A , elle est un sérieux bonus pour emballer ce chef d’œuvre intemporel à la trompette. Magnifique !
PS : KYE est le label vinyle de Graham Lambkin , un artiste électronique etcétériste entreprenant et ayant enregistré avec Joe Mc Phee, Keith Rowe et Jason Lescalleet. Le label a aussi publié un LP réunissant McPhee Raymond Boni et Jean-Marc Foussat. L’album date de 2017, mais comme je n’en avais jamais entendu parler et que je viens d’en trouver une copie chez mon ami Benoît de Kosmic Music Rue des Pierres à Bruxelles, j’en profite pour vous communiquer mon impression.
À la suite d’un déménagement il y a quelques années, je n’avais pas ré- installé mon lecteur de cassette JVC des années 80 ( !) faute de place. Je le fis plus tard, mais la présence de deux cassettes d’Anton Mobin en duo et remises il y a des années m’échappa. Je profite de l’arrivage tout récent de cassettes avec Benedict Taylor, Daniel Thompson et Tom Jackson pour réparer cette lacune.
Anton Mobin & Gabriel Lemaire GLAM Middle Eight Recordings Cassette 2018 AABA #11 – 50 copies.
https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/glam-aaba-11
Milles excuses, donc, d’être aussi en retard pour chroniquer cette discrète cassette produite par Anton Mobin artiste sonore – improvisateur – constructeur d’instruments amplifiés, les chambres préparées. Nous le trouvons ici en duo avec le saxophoniste Gabriel Lemaire (sax alto, baryton et clarinette) un jour de 2017 à la Médiathèque d’Orléans. Une chambre préparée d’Anton Mobin est une caisse en bois ouverte sur la face supérieure et contenant des fils, ressorts et pièces métalliques amplifiées par micro-contact. On songe à l’esprit d’invention de Hugh Davies auquel le travail d’Anton Mobin se réfère. L’enregistrement réalisé par Aurélien Claranbaux a été mixé par Anton lui-même sans effet ni , me semble-t-il de tentative de monter le niveau ou de forcer afin sans doute d’être fidèle à l’action enregistrée. Le souffle du saxophoniste requiert des fréquences discrètes , la matière du souffle avec des effets subits de clapets, des boucles avec une sonorité translucide ou de menues harmoniques que transgressent deux envolées d’un bref crescendo venteux. Son acolyte développe minutieusement sa démarche bruitiste du bout des doigts, ça glisse, les ressorts vibrent et crissent, les fils font trembler des notes mouvantes, incertaines, ça grince, ça gratte. Les deux faces A et B sont mystérieusement chiffrées : 2031 et 2434. Au fil de l’improvisation le saxophone baryton se meut dans l’espace, parsème des notes tenues ou flottantes. J’ai entendu Anton Mobin dans des séquences tendues et animées, on le découvre ici rêveur, à l’écoute.
Lionel Martin et Anton Mobin MALM Middle Eight Recordings / Ouch Records Cassette 2019 K001/1 AABA#17
https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/malm-aaba-17
Enregistré en 2018 à Orléans au Studio de la Borde, MALM met en présence le saxophoniste ténor Lionel Martin et le spécialiste des « chambres préparées » , Anton Mobin dans une belle empoignade improvisée radicale. D’emblée le saxophoniste embouche son bec en pressant sur l’anche pour pressurer la colonne d’air avec une vigueur bruissante qui nous fait oublier le timbre et les caractéristiques de l’instrument par plusieurs techniques de souffle hors des sentiers battus. Anton s’en donne à cœur joie à gratter et faire trembler ses fils de fer tendus, ses ressorts attachés à la caisse rectangulaire de sa « chambre » manipulant, gratouillant et frottant les appendices de cette boîte résonnante amplifiés sourdement par des micros contacts. Frictions, picages électroniques, bourdonnements, infra-basses, bruitages discrets ou déchirants, toute une gamme de sonorités qu’il musicalise et dans lesquelles le souffleur a bien du plaisir à s’insinuer. Voici encore un bon exemple d’un appareil à bruits musical interférant avec un instrumentiste audacieux.
The Tape Dunning / Taylor/ Thompson a new wave of jazz nwoj0057 cassette
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/the-tape
Crûment, the Tape. Benedict Taylor un altiste (violon alto!) classieux et son acolyte guitariste acoustique Daniel Thompson sont ici confrontés à un bruitiste affirmé , Graham Dunning , crédité turntable, dubplates, spring reverbs. Enregistré au festival A New Wave of Jazz dans l’incontournable Hundred Years Gallery d’Hoxton (London) en Février 2020 juste avant le début de la pandémie. Après un bref prélude sonore hésitant où chacun prend la mesure de l’autre, la musique décolle. Daniel Thompson suspend ses zigs-zags fragmentés en plein vol et Benedict Taylor alterne attentes crissantes et sursauts tournoyants alors que Graham Dunning intervient de différentes manières , caverneuse, sifflante, abrasive, sourde avec un de ses engins – allez savoir lequel. Une éternité de questions, de tentatives, de soubresauts, de hoquets pointillistes et de spirales de glissandi infimes et des réponses toujours reportées, tant le Dunning rétorque avec des sons hantés et insaisissables. L’imagination instantanée et l’instinct de Taylor est remarquabale. Mais voici que le lecteur JVC émet un gros CLAC abrupt qui semblerait faire partie de cette improvisation insolite. Part One ? Part Two ? Une pour chaque face de cette cassette mystère. Rien n’est indiqué sur la cassette, car peut-être sont-elles interchangeables. Donc après le CLAC de fin , une improvisation parfois plus offensive de l'altiste et du guitariste. Probant. Évaluer cette musique, en chercher les intentions ? Elle fait réfléchir et force l’écoute, sans qu’on puisse en dire que c’est une merveille. Réfléchir.
14 janvier 2023
John Butcher Angarhad Davies Matt Davis Dominic Lash Dimitra Lazaridou Chatzigoga/ Toshinori Kondo Massimo Pupillo Tony Buck/ Joao Madeira & José Oliveira
Nodosus John Butcher Angarhad Davies Matt Davis Dominic Lash Dimitra Lazaridou Chatzigoga Empty Birdcage Records EBR007
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/nodosus
John Butcher - saxophones
Angharad Davies - violin
Matt Davis - trumpet
Dominic Lash - double bass
Dimitra Lazaridou-Chatzigoga – zither
Septième album d’Empty Birdcage Records, le label du guitariste Daniel Thompson, lequel label s’affirme dans une véritable continuité par la diversité des orientations esthétiques au sein du courant de la musique improvisée britannique, laquelle est plus une communauté amicale voire familiale qu’un conglomérat d’artistes reliés par une appellation musicale, « free », « non-idiomatic improvisation ». Matt Davis et Angarhad Davies ont fait partie du mouvement « London New Silence » a/k/a lower case en compagnie du harpiste Rhodri Davies, le frère d’Angarhad , de Mark Wastell, Phil Durrant etc… au début des années 2000. Matt Davis publia même un superbe album solo pour Confront Records de Wastell et John Butcher a souvent travaillé avec Rhodri en duo. On retrouve Angarhad et John au sein du groupe Common Objects (whitewhashed with lines). Dimitra Lazaridou-Chatzigoga qui joue ici de la cithare s’est agrégée à ce milieu d’avant-garde pointue et il n’est pas rare d’entendre le contrebassiste Dominic Lash en compagnie de John Butcher (cfr deux récents albums réunissant Butcher et Lash avec John Russell : But Everything now left before it arrived (Meenna-962) et discernment (Spoonhunt SHCD003). Tout ça pour dire qu’il n’y a rien d’hasardeux dans la démarche de ces cinq créateurs sonores : leurs recherches musicales sur les timbres, les sonorités et la multiplicité focalisée de leurs agrégats et combinaisons sont aussi basées sur une proximité humaine et une sociabilité partagée. Nodosus est constitué de deux parties : part one et part two (24:04 et 28:03) et développe de lents mouvements où éclosent bien des textures curieuses et particulières obtenues par une utilisation extrême et radicale des instruments au bord du murmure, du bruissement et du presque silence. Ces sons étirés, grésillants, sifflés, bruiteurs, impurs, s’associent, s’agrègent, se stratifient, se distinguent, se soustraient, disparaissent ou s’obstinent, grondant, striant la matière, tremblant, ondulant légèrement, oscillent, se dilatent, s’exaspèrent pour faire un forcing jusqu’à un silence abrupt (20ème minute de part two). De ce silence momentané s’élève lentement un souffle, un chuchotement d’objet froissé, le grondement insaisissable de l’archet et le sifflement de merle des harmoniques de l’archet sur les cordes du violon qu’on confond avec le sax soprano lequel fait vibrer légèrement l’anche fantômatique dans le bocal avec un zeste de souffle. Enchaînement aléatoire d’événements sonores minutieux mais modulé inconsciemment dans une cohérence collective impalpable et évidente à l’oreille. Le merveilleux !
Je me dois d'ajouter encore des commentaires à mon texte précédent ! En effet, je viens de recevoir ce jour (19 janvier 23) la copie CD de cet album Nodosus plus de deux mois et demie après son expédition par le label !! En cause, le processus de dédouanement orchestré par la Poste Belge. Celle-ci retient le colis (inférieur à 100 gr) et m'informe quelques semaines plus tard que je dois remettre une copie de la facture (très élevée, vous pensez !) sans pour autant désigner l'envoyeur (le responsable du label) dans sa missive via la poste. Je m'affaire ensuite sur la plate-forme web de la Poste avec la référence du courrier et là aussi , je constate que le cliché du colis est absent, contrairement à la procédure. Je leur réponds via leur plate-forme en informant qu'il est nulle part indiqué le nom de l'envoyeur : de qui s'agit-il ? En effet, cela pourrait bien être quelqu'un d'autre qui m'envoie un CD Demo. Finalement, je reçois une lettre de leur part m'indiquant le nom de l'envoyeur. N'ayant aucune image du colis (il y est bien indiqué DemoCD Commercial Sample) , je leur envoye une preuve de paiement PayPal à ce label et avec encore quinze jours de patience, le CD arrive enfin !!
Pour rédiger la chronique valablement, il est indispensable d'écouter le CD physique dans une véritable chaîne Hi-Fi et non pas un fichier digital (même) wav. avec mon Ibook Air et ses haut-parleurs. La connection Bluetooth vers ma chaîne (ampli Cambridge) ne fonctionne quasi-jamais. La prise de son (Shaun Crook au Café Oto - Mixé et masterisé par John Butcher) est optimale, le moindre détail de la musique prend sa place dans l'espace sonore. Les sons se déplacent en suspension et leurs fréquences et leurs timbres respectifs s'interpénètrent sans s'annihiler les uns les autres ; certains se ramifient, enflent, se réduisent, muent, s'éteignent.La maîtrise de l'émission sonore est remarquable vu leur ténuité, leur quasi-insignifiance volumique, fétus, pollens, gouttes, fumeroles, grincements dérisoires. La combinaison collective des sonorités et son aspect ludique au ralenti des cinq improvisateurs font qu'on puisse parler de minimalisme interactif. Non seulement, les peintures colorées de Beverley Waller sur la pochette dépliante des EBR Il ("The Land Resonates") sont belles et originales, mais en plus, un texte poétique d'Helen Frosi y figure. Une mention "musicien - responsable de label intelligent, avisé et inspiré" à Daniel Thompson. Soit il propose des excellents duos de lui-même avec ses comparses Benedict Taylor et Colin Webster en CD physique, mais deux autres CD's sont consacrés à un solo de percussion inhabituel de Steve Noble et au projet Nodosus dans une direction esthétique différente de la sienne. En digital only, il y a son bref hommage en solo à John Russell (for John) et deux autres projets réunissant Martin Hackett Phil Wachsmann et Daniel (ha th wa) et Hutch Demouilpied Matt Hutchinson et Sue Lynch (crunch). Aucun de ces albums ne ressemblent au précédent et on voit petit à petit défiler plus de collègues qu'il estime sans pour autant travailler avec eux, plus que ses proches collaborateurs (Benedict Taylor) avec qui il joue régulièrement. Et cela, sans doute, pour être en phase avec l'esprit collectif de cette communauté plutôt que de se mettre en scène et de se refermer sur sa "micro-scène". Exemplaire.
Eternal Triangle Toshinori Kondo Massimo Pupillo Tony Buck I Dischi di Angelica - IDA 052
https://idischidiangelica.bandcamp.com/album/eternal-triangle
Reçu cet album en digital file du label I Dischi di Angelica, lequel est aussi une structure de concerts et d'un festival trentenaire située au cœur de Bologne depuis une trentaine d’années. Angelica draine des artistes de nombreuses sphères alternatives, expérimentales et musiques improvisées. Un innovateur de la trompette tel que Toshinori Kondo (RIP) se devait de rejoindre leur catalogue de CD’s au même titre que Cecil Taylor, Phil Minton & Veryan Weston, Tristan Honsinger, Leo Smith, John Tilbury, Terry Riley, Misha Mengelberg, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, Pauline Oliveros, Plakki Vlakkula, Charlemagne Palestine, Christian Wolff, John Cage, Fred Frith, Lindsay Cooper, Peter Brötzmann etc… et mon favori de l’étape transalpine Gianni Gebbia. Cet Eternal Triangle voit Kondo aux côtés du batteur Tony Buck et du bassiste de Zu, Massimo Pupillo, rencontré aussi en compagnie de Mats Gustafsson. La musique jouée ici met en évidence les paysages interstellaires et galactiques de la trompette du free-jazzman nippon processée et transformée en habiles strates sonores vocalisées en suspension autour d’une planète exocentrée évoquant un orgue électronique ou un synthétiseur avec une bonne dose d’écho et de loops. Aussi bruissements de clochettes et tintinnabulements des cymbales à peine frappées. La trompette joue des gammes étirées et perverties par les effets électroniques. Cette tapisserie sonore perturbée par une massification des strates et leur compression, l’emballement des boucles et des collisions intersidérales décole dans une troposphère étoilée. Il y a indubitablement une invention sonore et une ambition esthétique à ne pas se contenter de l’acquit, mais plutôt chercher des voies de traverses et des tensions parfois peu soutenables. C’est le genre de musique dont je ne recherche pas l’écoute, mais je dois avouer que la qualité du travail est au rendez-vous. On n’engage pas un Tony Buck pour des ronds de jambes pour gogos. Et le son de la trompette ainsi filtrée ou réverbérée a quelques charmes. Des points de rupture nous catapultent vers l’inconnu… Cette musique s’adresse au public de l’électro – ambient – post rock - planant de base etc… et réussit à le tirer vers le haut, le dense, la recherche d’agrégats sonores curieux. Pour un large public averti et friand d’électronisme cosmique. Car de ce point de vue, Toshinori Kondo a plus d'un tour dans son sac avec sa boîte à malices intersidérales
Cochlea Joao Madeira & José Oliveira 4BR Records 4BRcd002
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/cochlea
Enregistré en 2015 et publié en 2022 par un micro-label portugais comme je les affectionne, ce duo contrebasse (Joao Madeira) et percussions (José Oliveira) cultive la recherche sonore et gestuelle affairée en sollicitant un assortiment diversifié de manipulations instrumentales, de techniques alternatives étendues. La caisse, la touche et les cordes de la contrebasse sont palpées, frottées, assourdies, vibrent avec un objet au travers des cordes ou frottées minutieusement au bord du chevalet. L’archet actionne aussi les rebords des cymbales ou un accessoire pressé sur la peau d’un tambour. S’engage un dialogue interpénétré par les sons de Joao et José, tant leur connivence est profonde et qu’il est sensiblement impossible de les distinguer l’un de l’autre. On oublie la source sonore qui réside au creux de leurs instruments pour se concentrer sur les sons eux-mêmes, habités et investis par la conscience profonde du silence et du ressenti de leurs actions intimes. Cochlea Part I en est le prélude pour dix minutes qui semblent hésitantes, tentativesques le temps que la concentration et l’écoute mutuelle s’établisse dans la transe qui les réunit. Dans Cochlea Part II et ses 28 longues minutes, l’auditeur aspiré par leur incessante activité ludique suit le moindre contour, les détails infimes et le tournoiement anarchique des sons et des frappes qui se confondent comme s’il y avait seulement un seul musicien à l’œuvre. Dynamique sonore imparable. Un superbe témoignage d’improvisation libre à la fois pointu, tranchant et feutré, « chambrisme raffiné » exige même si le duo s’introduit de la sorte : Percussive Double Bass et Bastard Percussion. Abonnés de la formidable scène improvisée (collective !) portugaise émergée ces 20 dernières années, Madeira et Oliveira sont des improvisateurs collectifs par excellence. Je rappelle l’existence de duos enregistrés contrebasse – percussion qui valent le détour : Nisus de John Edwards & Mark Sanders, 13 Definitions of Truth de Peter Kowald et Tatsuya Nakatani, There Must Be A Reason Damon Smith & Jeremy Bryerton et Off Course de Joëlle Léandre et Paul Lovens. Je suis témoin que ce Cochlea est à la hauteur de ces merveilles.
Joao Madeira Aqui,Dentro Miso MCD49.22
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/aqui-dentro
Contrebasse solitaire pour une projection intense dans les graves les plus profonds. Sur la base d’un concept, Joao Madeira crée un tissu vibrant organique autour d’un ostinato obsédant, lent, un drone grave, un son de moteur indifférencié, une vibration sous-marine, sur la même seule note à laquelle il imprime un bref glissando. L’œuvre Aqui, Dentro se subdivise en deux Parte, Parte 1 et Parte 2 (24 :12 et 16:50). Après la dixième minute de Parte 1, une cadence s’imprime et les frottements s’accélèrent progressivement par étapes pour évoluer dans une course monocorde qui s’estompe un peu vers la 15’ pour libérer des sonorités adjacentes et créer une sensation rythmique. Le musicien joue avec la structure de base ralentissant et adoucissant la pression de l’archet et lui faisant revêtir de nouvelles durées. En se dirigeant vers la fin de ce long morceau, le mouvement se ralentit graduellement et s’apaise pour s’évanouir progressivement vers le silence. Cette translation unique à travers cette musique continue autour de cette vibration boisée basique est réalisée avec une belle classe et un véritable savoir – faire maîtrisé. La Parte 2 initie un glissement col legno à peine perceptible sur la surface des cordes et quelques pizz isolés et un peu résonnants. Une autre réalité toute différente prends corps comme un fantôme, une vision extatique du presque rien. On se laisse rêver dans cette ode au silence qui entoure le contrebassiste dans le studio. Mais Joao Madeira concocte une surprise en combinant notes graves isolées et cordes assourdies et cette légère vibration qui rejoint le silence, le vide. Cette musique ne se veut pas "excitante", mais nous porte à une réflexion apaisée et à une forme de méditation. Le temps s’écoule vers le néant, la solitude nous réunit.
P.S. À l'écoute de Aqui,Dentro de Joao Madeira, l'auditeur ne doit pas conclure que cet artiste est essentiellement un compositeur "minimaliste" et lui coller définitivement cette étiquette. Sur la pochette de son duo Cochlea avec le percussionniste Jose Oliveira, chroniqué plus haut, Joao se décrit lui-même avec une forme d'auto dérision "Percussive Double Bass" et dans ce contexte sa musique est pointilliste, grinçante, tortueuse et se décline dans une foul'titude de détails sonores, glissandi, frictions de cordes, sifflements, grondements, actions sonores lesquels se situent dans un univers très différent.
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/nodosus
John Butcher - saxophones
Angharad Davies - violin
Matt Davis - trumpet
Dominic Lash - double bass
Dimitra Lazaridou-Chatzigoga – zither
Septième album d’Empty Birdcage Records, le label du guitariste Daniel Thompson, lequel label s’affirme dans une véritable continuité par la diversité des orientations esthétiques au sein du courant de la musique improvisée britannique, laquelle est plus une communauté amicale voire familiale qu’un conglomérat d’artistes reliés par une appellation musicale, « free », « non-idiomatic improvisation ». Matt Davis et Angarhad Davies ont fait partie du mouvement « London New Silence » a/k/a lower case en compagnie du harpiste Rhodri Davies, le frère d’Angarhad , de Mark Wastell, Phil Durrant etc… au début des années 2000. Matt Davis publia même un superbe album solo pour Confront Records de Wastell et John Butcher a souvent travaillé avec Rhodri en duo. On retrouve Angarhad et John au sein du groupe Common Objects (whitewhashed with lines). Dimitra Lazaridou-Chatzigoga qui joue ici de la cithare s’est agrégée à ce milieu d’avant-garde pointue et il n’est pas rare d’entendre le contrebassiste Dominic Lash en compagnie de John Butcher (cfr deux récents albums réunissant Butcher et Lash avec John Russell : But Everything now left before it arrived (Meenna-962) et discernment (Spoonhunt SHCD003). Tout ça pour dire qu’il n’y a rien d’hasardeux dans la démarche de ces cinq créateurs sonores : leurs recherches musicales sur les timbres, les sonorités et la multiplicité focalisée de leurs agrégats et combinaisons sont aussi basées sur une proximité humaine et une sociabilité partagée. Nodosus est constitué de deux parties : part one et part two (24:04 et 28:03) et développe de lents mouvements où éclosent bien des textures curieuses et particulières obtenues par une utilisation extrême et radicale des instruments au bord du murmure, du bruissement et du presque silence. Ces sons étirés, grésillants, sifflés, bruiteurs, impurs, s’associent, s’agrègent, se stratifient, se distinguent, se soustraient, disparaissent ou s’obstinent, grondant, striant la matière, tremblant, ondulant légèrement, oscillent, se dilatent, s’exaspèrent pour faire un forcing jusqu’à un silence abrupt (20ème minute de part two). De ce silence momentané s’élève lentement un souffle, un chuchotement d’objet froissé, le grondement insaisissable de l’archet et le sifflement de merle des harmoniques de l’archet sur les cordes du violon qu’on confond avec le sax soprano lequel fait vibrer légèrement l’anche fantômatique dans le bocal avec un zeste de souffle. Enchaînement aléatoire d’événements sonores minutieux mais modulé inconsciemment dans une cohérence collective impalpable et évidente à l’oreille. Le merveilleux !
Je me dois d'ajouter encore des commentaires à mon texte précédent ! En effet, je viens de recevoir ce jour (19 janvier 23) la copie CD de cet album Nodosus plus de deux mois et demie après son expédition par le label !! En cause, le processus de dédouanement orchestré par la Poste Belge. Celle-ci retient le colis (inférieur à 100 gr) et m'informe quelques semaines plus tard que je dois remettre une copie de la facture (très élevée, vous pensez !) sans pour autant désigner l'envoyeur (le responsable du label) dans sa missive via la poste. Je m'affaire ensuite sur la plate-forme web de la Poste avec la référence du courrier et là aussi , je constate que le cliché du colis est absent, contrairement à la procédure. Je leur réponds via leur plate-forme en informant qu'il est nulle part indiqué le nom de l'envoyeur : de qui s'agit-il ? En effet, cela pourrait bien être quelqu'un d'autre qui m'envoie un CD Demo. Finalement, je reçois une lettre de leur part m'indiquant le nom de l'envoyeur. N'ayant aucune image du colis (il y est bien indiqué DemoCD Commercial Sample) , je leur envoye une preuve de paiement PayPal à ce label et avec encore quinze jours de patience, le CD arrive enfin !!
Pour rédiger la chronique valablement, il est indispensable d'écouter le CD physique dans une véritable chaîne Hi-Fi et non pas un fichier digital (même) wav. avec mon Ibook Air et ses haut-parleurs. La connection Bluetooth vers ma chaîne (ampli Cambridge) ne fonctionne quasi-jamais. La prise de son (Shaun Crook au Café Oto - Mixé et masterisé par John Butcher) est optimale, le moindre détail de la musique prend sa place dans l'espace sonore. Les sons se déplacent en suspension et leurs fréquences et leurs timbres respectifs s'interpénètrent sans s'annihiler les uns les autres ; certains se ramifient, enflent, se réduisent, muent, s'éteignent.La maîtrise de l'émission sonore est remarquable vu leur ténuité, leur quasi-insignifiance volumique, fétus, pollens, gouttes, fumeroles, grincements dérisoires. La combinaison collective des sonorités et son aspect ludique au ralenti des cinq improvisateurs font qu'on puisse parler de minimalisme interactif. Non seulement, les peintures colorées de Beverley Waller sur la pochette dépliante des EBR Il ("The Land Resonates") sont belles et originales, mais en plus, un texte poétique d'Helen Frosi y figure. Une mention "musicien - responsable de label intelligent, avisé et inspiré" à Daniel Thompson. Soit il propose des excellents duos de lui-même avec ses comparses Benedict Taylor et Colin Webster en CD physique, mais deux autres CD's sont consacrés à un solo de percussion inhabituel de Steve Noble et au projet Nodosus dans une direction esthétique différente de la sienne. En digital only, il y a son bref hommage en solo à John Russell (for John) et deux autres projets réunissant Martin Hackett Phil Wachsmann et Daniel (ha th wa) et Hutch Demouilpied Matt Hutchinson et Sue Lynch (crunch). Aucun de ces albums ne ressemblent au précédent et on voit petit à petit défiler plus de collègues qu'il estime sans pour autant travailler avec eux, plus que ses proches collaborateurs (Benedict Taylor) avec qui il joue régulièrement. Et cela, sans doute, pour être en phase avec l'esprit collectif de cette communauté plutôt que de se mettre en scène et de se refermer sur sa "micro-scène". Exemplaire.
Eternal Triangle Toshinori Kondo Massimo Pupillo Tony Buck I Dischi di Angelica - IDA 052
https://idischidiangelica.bandcamp.com/album/eternal-triangle
Reçu cet album en digital file du label I Dischi di Angelica, lequel est aussi une structure de concerts et d'un festival trentenaire située au cœur de Bologne depuis une trentaine d’années. Angelica draine des artistes de nombreuses sphères alternatives, expérimentales et musiques improvisées. Un innovateur de la trompette tel que Toshinori Kondo (RIP) se devait de rejoindre leur catalogue de CD’s au même titre que Cecil Taylor, Phil Minton & Veryan Weston, Tristan Honsinger, Leo Smith, John Tilbury, Terry Riley, Misha Mengelberg, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, Pauline Oliveros, Plakki Vlakkula, Charlemagne Palestine, Christian Wolff, John Cage, Fred Frith, Lindsay Cooper, Peter Brötzmann etc… et mon favori de l’étape transalpine Gianni Gebbia. Cet Eternal Triangle voit Kondo aux côtés du batteur Tony Buck et du bassiste de Zu, Massimo Pupillo, rencontré aussi en compagnie de Mats Gustafsson. La musique jouée ici met en évidence les paysages interstellaires et galactiques de la trompette du free-jazzman nippon processée et transformée en habiles strates sonores vocalisées en suspension autour d’une planète exocentrée évoquant un orgue électronique ou un synthétiseur avec une bonne dose d’écho et de loops. Aussi bruissements de clochettes et tintinnabulements des cymbales à peine frappées. La trompette joue des gammes étirées et perverties par les effets électroniques. Cette tapisserie sonore perturbée par une massification des strates et leur compression, l’emballement des boucles et des collisions intersidérales décole dans une troposphère étoilée. Il y a indubitablement une invention sonore et une ambition esthétique à ne pas se contenter de l’acquit, mais plutôt chercher des voies de traverses et des tensions parfois peu soutenables. C’est le genre de musique dont je ne recherche pas l’écoute, mais je dois avouer que la qualité du travail est au rendez-vous. On n’engage pas un Tony Buck pour des ronds de jambes pour gogos. Et le son de la trompette ainsi filtrée ou réverbérée a quelques charmes. Des points de rupture nous catapultent vers l’inconnu… Cette musique s’adresse au public de l’électro – ambient – post rock - planant de base etc… et réussit à le tirer vers le haut, le dense, la recherche d’agrégats sonores curieux. Pour un large public averti et friand d’électronisme cosmique. Car de ce point de vue, Toshinori Kondo a plus d'un tour dans son sac avec sa boîte à malices intersidérales
Cochlea Joao Madeira & José Oliveira 4BR Records 4BRcd002
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/cochlea
Enregistré en 2015 et publié en 2022 par un micro-label portugais comme je les affectionne, ce duo contrebasse (Joao Madeira) et percussions (José Oliveira) cultive la recherche sonore et gestuelle affairée en sollicitant un assortiment diversifié de manipulations instrumentales, de techniques alternatives étendues. La caisse, la touche et les cordes de la contrebasse sont palpées, frottées, assourdies, vibrent avec un objet au travers des cordes ou frottées minutieusement au bord du chevalet. L’archet actionne aussi les rebords des cymbales ou un accessoire pressé sur la peau d’un tambour. S’engage un dialogue interpénétré par les sons de Joao et José, tant leur connivence est profonde et qu’il est sensiblement impossible de les distinguer l’un de l’autre. On oublie la source sonore qui réside au creux de leurs instruments pour se concentrer sur les sons eux-mêmes, habités et investis par la conscience profonde du silence et du ressenti de leurs actions intimes. Cochlea Part I en est le prélude pour dix minutes qui semblent hésitantes, tentativesques le temps que la concentration et l’écoute mutuelle s’établisse dans la transe qui les réunit. Dans Cochlea Part II et ses 28 longues minutes, l’auditeur aspiré par leur incessante activité ludique suit le moindre contour, les détails infimes et le tournoiement anarchique des sons et des frappes qui se confondent comme s’il y avait seulement un seul musicien à l’œuvre. Dynamique sonore imparable. Un superbe témoignage d’improvisation libre à la fois pointu, tranchant et feutré, « chambrisme raffiné » exige même si le duo s’introduit de la sorte : Percussive Double Bass et Bastard Percussion. Abonnés de la formidable scène improvisée (collective !) portugaise émergée ces 20 dernières années, Madeira et Oliveira sont des improvisateurs collectifs par excellence. Je rappelle l’existence de duos enregistrés contrebasse – percussion qui valent le détour : Nisus de John Edwards & Mark Sanders, 13 Definitions of Truth de Peter Kowald et Tatsuya Nakatani, There Must Be A Reason Damon Smith & Jeremy Bryerton et Off Course de Joëlle Léandre et Paul Lovens. Je suis témoin que ce Cochlea est à la hauteur de ces merveilles.
Joao Madeira Aqui,Dentro Miso MCD49.22
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/aqui-dentro
Contrebasse solitaire pour une projection intense dans les graves les plus profonds. Sur la base d’un concept, Joao Madeira crée un tissu vibrant organique autour d’un ostinato obsédant, lent, un drone grave, un son de moteur indifférencié, une vibration sous-marine, sur la même seule note à laquelle il imprime un bref glissando. L’œuvre Aqui, Dentro se subdivise en deux Parte, Parte 1 et Parte 2 (24 :12 et 16:50). Après la dixième minute de Parte 1, une cadence s’imprime et les frottements s’accélèrent progressivement par étapes pour évoluer dans une course monocorde qui s’estompe un peu vers la 15’ pour libérer des sonorités adjacentes et créer une sensation rythmique. Le musicien joue avec la structure de base ralentissant et adoucissant la pression de l’archet et lui faisant revêtir de nouvelles durées. En se dirigeant vers la fin de ce long morceau, le mouvement se ralentit graduellement et s’apaise pour s’évanouir progressivement vers le silence. Cette translation unique à travers cette musique continue autour de cette vibration boisée basique est réalisée avec une belle classe et un véritable savoir – faire maîtrisé. La Parte 2 initie un glissement col legno à peine perceptible sur la surface des cordes et quelques pizz isolés et un peu résonnants. Une autre réalité toute différente prends corps comme un fantôme, une vision extatique du presque rien. On se laisse rêver dans cette ode au silence qui entoure le contrebassiste dans le studio. Mais Joao Madeira concocte une surprise en combinant notes graves isolées et cordes assourdies et cette légère vibration qui rejoint le silence, le vide. Cette musique ne se veut pas "excitante", mais nous porte à une réflexion apaisée et à une forme de méditation. Le temps s’écoule vers le néant, la solitude nous réunit.
P.S. À l'écoute de Aqui,Dentro de Joao Madeira, l'auditeur ne doit pas conclure que cet artiste est essentiellement un compositeur "minimaliste" et lui coller définitivement cette étiquette. Sur la pochette de son duo Cochlea avec le percussionniste Jose Oliveira, chroniqué plus haut, Joao se décrit lui-même avec une forme d'auto dérision "Percussive Double Bass" et dans ce contexte sa musique est pointilliste, grinçante, tortueuse et se décline dans une foul'titude de détails sonores, glissandi, frictions de cordes, sifflements, grondements, actions sonores lesquels se situent dans un univers très différent.
Christoph Erb - Magda Mayas - Gerry Hemingway/ Ivo Perelman & Matthew Shipp Tryptich/ Chaos Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Joao Madeira José Oliveira
Bathing Music Christoph Erb - Magda Mayas - Gerry Hemingway Veto Records
https://veto-records.bandcamp.com/album/bathing-music
Veto Records semble être le label taillé sur mesure pour l’excellent saxophoniste improvisateur suisse Christoph Erb (ténor/soprano), vu le nombre de trios ou duos enregistrés et publiés à son catalogue où il figure en bonne compagnie (Tomeka Reid, Keefe Jackson, Fred Lonberg Holm, Michael Zerang, Jason Adasiewicz, Jason Roebke, Franz Loriot, …). Bathing Music est déjà le deuxième album avec le percussionniste Gerry Hemingway et la pianiste Magda Mayas après Dinner Music que je n’ai pu écouter. Sur le compte bandcamp, les quatre superbes improvisations de Bathing Music sont mentionnées par une Side A et une Side B comme si la musique était imprimée sur un vinyle 33 t : A - 1/ The Surrounding Shore 15:31 2/ Under water falling 4:01 B – 1/ Mist that whispers 8:15 2/ Drifting in morning rain 11:34. Album Paru en août 2022 : veuillez m’excuser pour le retard de cette chronique, j’en écoute la version digitale au casque et comme souvent je plonge plus facilement sur les compacts qui tournent luxueusement sur la hi-fi, même si mon vieux HHB défaille avec certaines gravures. Rien d’étonnant de retrouver Gerry Hemingway dans cette musique introspective, il s’est installé en Suisse pour le plus grand bonheur de ses collègues helvétiques, car il se plie volontiers et fort heureusement aux exigences musicales et esthétiques de ses collaborateurs. La pianiste suédoise Magda Mayas, basée à Berlin est sans nul doute une des pianistes les plus intéressantes de sa génération : elle utilise simultanément le clavier et les préparations en étendant le corps vibratoire interne du piano avec des objets de manière originale, fée clochette créant des cadences carillonnantes en symbiose avec les tintinnabulements métalliques du percussionniste. On songe au résonnement lointain des cloches de vaches dans les alpages Fribourgeois ou Valaisans. Alors que Christoph utilise les possibilités sonores alternatives du saxophone avec des « faux doigtés », des boucles aériennes et éthérées, machouillant l’anche et le bec pour laisser flotter et onduler harmoniques, timbres fantômatiques et sifflements hantés et animés dans l’espace par ces pulsations organiques communes à l’activité ludique des trois comparses. La science des rythmes et des frappes détaillées de Gerry fait ici merveille : il contribue à mettre en valeur le flux sonore du trio et s’insère dans les doigtés arachnéens de Magda. On notera le subtil et discret ostinato suggérant une pulsation régulière, décalant l’ordonnancement du jeu parcimonieux de la pianiste. Musique paisible et subtile qui laisse découvrir un univers sonore aussi chatoyant que giratoire, évoquant une installation d’objets – sculptures suspendues à un carrousel aux girations à durées multiples et aux coïncidences aléatoires générant auditivement des vagues d’ ostinatos et battements qui se mettent soudainement à foisonner ou à décélérer vers un silence abrupt.
Ivo Perelman & Matthew Shipp Tryptich I, II & III SMP Records
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-1-digital-release
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-2-digital-release
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-3-digital-release
Nouvelle série d’enregistrements de ce prolifique duo sax ténor et piano à qui nous devons de multiples albums parus chez Leo Records, SMP, ESP, Mahakala Music, imprimés sous le signe du dialogue. Le concept d’instant composing est une belle idée et force est de constater que le duo du saxophoniste Brésilien Ivo Perelman et du pianiste U.S. originaire du Delaware Matthew Shipp en est une vibrante incarnation.
Plusieurs artistes « indispensables » du jazz improvisé libre suscitent chez leurs auditeurs acharnés ou goulus une frénésie acheteuse complétiste, souvent atteints par la collectionnite. La mienne est raisonnée, mais un brin maniaque. Ces collectionneurs veulent tout posséder, albums, vinyles, 45t, CD’s, cassettes, anthologies, rééditions, inédits, bonus tracks, « pirates », y compris les albums d’autres artistes où ces musiciens incontournables font parfois de la figuration. Cette chasse obsessionnelle des collectionneurs effervescents et maniaques doit finalement les embarrasser à cause d’« œuvres mineures » et le rebut est finalement remisé au placard ou dans des caisses au grenier. L’autre jour, j’ai parcouru les quatre cd’s Emanem de Steve Lacy en solo enregistrés à Avignon en 1972 lors de ses deux premiers concerts solitaires et d’autres performances subséquentes à Berlin, Paris, Edmonton, etc… (Avignon & After Vol 1, Avignon Vol 2 et le double CD Cycles). Quelle fut ma surprise : il n’y a rien à jeter ! Tout est essentiel, chaque composition a sa place dans son œuvre en complétant et prolongeant valablement les précédentes ! Une véritable architecture de sons dans l’espace au fil des mois et des années. C’est bien un sentiment équivalent qui m’a gagné lorsque je me suis pris au jeu de suivre le cours des enregistrements de ces deux duettistes, plongé dans une écoute attentive depuis la parution de the Art of the Duet volume 1 (sic ! il n’y a pas de volume 2), Callas, Corpo, etc… et jusqu’au moment où les deux musiciens ont joué et enregistré « Live in Brussels – 2CD Leo Records » à l’Archiduc en ma présence. Sans parler des nombreuses collaborations du tandem avec William Parker, Michael Bisio, Gerald Cleaver, Whit Dickey, Bobby Kapp, etc… Depuis lors, je suis abonné au miracle.
Bien sûr, vous me direz qu’on peut faire son choix dans la masse de leurs albums, le portefeuille et le temps d’écoute étant limité, heureusement ou malheureusement. L’embarras du choix, parce que même en étant très critique, tous ces albums en duo (il y en a vingt et un en tout) sont tous aussi excellents les uns que les autres avec un surcroît d’âme lorsqu’on s’avance dans le temps : Live in Brussels, le coffret de 4CD Efflorescence, Amalgam, Procedural Language, Fruition…. Rien à jeter ! On peut les acquérir en confiance, one sera sûrement pas déçu. Leur recette est aussi simple que complexe. Ils pratiquent l’improvisation totale en roue libre en construisant un dialogue interactif en inventant en permanence des formes évidentes ou surprenantes avec autant de cohérence que d’indépendance individuelle. Ivo Perelman s’inscrit dans une tradition du sax ténor qui de Coleman Hawkins, Ben Webster et Don Byas s’étend jusqu’à Albert Ayler via Dexter Gordon, Sonny Rollins, Stan Getz, John Coltrane mais aussi David S. Ware, David Murray, Evan Parker et Paul Dunmall. On entend chez lui qu’il a étudié leur travail intense et sans répit du souffle et des sonorités tout en créant sa propre voie – voix singulière et intime étirant les notes avec cet accent brésilien caractéristique, ces glissandi très fins, chantants comme les vozes de la samba. Matthew Shipp offre à la fois un écrin accompagnateur qu’il enrichit par les jeux complices, décalés ou concertés des deux mains sur les touches, développant harmonies majestueuses ou acides, grappes et colliers de notes puissantes ou perlées, cycles dissonants, fontaines cristallines, escaliers d'Escher en trompe l'oeil . Il crée des structures mouvantes, mues par des cadences en mouvement perpétuel s'emboîtant, se décalant et se confondant dans un lent mouvement giratoire, le quel se fracture par une éruption maîtrisée de clusters, montagnes russes ou chemin en lacets d'un col montagneux imaginaire en forçant son collègues à réinventer en permanence ses envoûtantes volutes et chapelets de notes bigarrées.
Chacune de leurs nombreuses improvisations est en fait une composition instantanée qui s’écoule ou jaillit en toute spontanéité dans une invention simultanée dont l’écoute mutuelle se fait subtilement l’écho, créant des coïncidences, des échanges d’éléments mélodiques ou rythmiques, ballades, ostinatos, démarrages saccadés, volutes et spirales, autant dans le contraste, un moment donné, que dans la connivence la plus intime ensuite. Le flux d’idées et la substance musicale lors d’une session les amènent à concevoir successivement des morceaux brefs aux ambiances différentes avec des éléments formels et évolutifs formant une galerie imaginaire. Une suite de tableaux sonores qui se distinguent clairement les uns des autres au niveau des harmonies, des mélodies, des intensités, des motifs, et leurs architectures ; ils se complètent en renouvelant constamment l’écoute et le ressenti de l’auditeur, comme avec les onze pièces du futur compact Tryptich I. Il y a là le son et le feeling du jazz le plus authentique, l’ouverture tout azimut du free, l’expérience du classique contemporain, le déchirement physique issu du blues et du gospel, un feeling brésilien – latin, une logique musicale atteinte de folie à certains moments. Sous le couvert de la ballade point le moment de rupture expressionniste.
Pour le moment, les Tryptich I, II et III sont des albums digitaux dont il est prévu une édition en CD (Tryptich 1), en LP vynile (le II) et en cassette (le III). En public, d’après ce que j’ai écouté en concert, sur disque live et dans des enregistrements privés, le processus créatif combine leurs inventions dans de longues suites qui peuvent durer de vingt-cinq à plus de quarante minutes (cfr Live In Brussels 2CD Leo Records). Leurs « instant compositions » s’y enchaînent les unes aux autres avec un sens inné de la construction musicale et une puissante expression lyrique. C’est à cette option des concerts à laquelle nous sommes conviés dans les deux autres volumes II et III de Tryptich : deux longues improvisations de 18:59 et 17:30 pour les deux faces du 33 tours putatif qui paraîtra peut-être un jour en vinyle. Et deux suites plus courtes pour les deux faces de la cassette éventuelle.
Si vous voulez que cette triade soit publiée, je vous recommande expressément d’acheter des copies du CD Live in Nuremberg et de la Special Edition Box contenant leur CD Procedural Langage, le DVD d’un concert au Brésil et le livre que j’ai consacré à leur musique : Ivo Perelman & Matthew Shipp : Embrace of the Souls. En faisant rentrer un peu d’argent dans les caisses du label SMP, il y a une chance que celui-ci puisse exaucer nos vœux les plus chers. Quant à moi, je n’ai pas le choix : la connection Bluetooth entre mon portable et l’ampli de la Hi-Fi est défaillante et le support physique est ma seule planche de salut. Car le jeu en vaut la chandelle, surtout pour les résidents de l’Union Européenne, car mis à part Live in Nuremberg qui est publié par un label allemand, tous les albums « physiques » du duo sont localisés aux État-Unis (ESP et Mahakala Music sont basés à NYC) et en Grande-Bretagne (Leo Records). En effet, les importations hors UE sont malheureusement punies de frais de douane et de TVA à des montants prohibitifs si vous passez vous-mêmes commande à ces labels via leurs sites ou un compte bandcamp. Le prix neuf pratiqué par les vendeurs par correspondance ou via Discogs pour ces CD et LP américains ou britanniques est majoré de 25 -30 % par rapport aux albums produits en U.E. et s’ajoutent alors les frais d’envoi. Bref, la sortie de ces trois albums Tryptich par SMP est providentielle, car je pense sincèrement que la musique du duo Perelman – Shipp délivre un message universel dans le sillage d’un John Coltrane ou d’un Steve Lacy et il est indispensable qu’elle soit partagée, entendue et appréciée pour les valeurs d’écoute mutuelle et de profonde émotion partagées et transcendées qui bonifient leurs duos lyriques et intimistes.
Chaos Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Joao Madeira José Oliveira Creative Sources cs759cd
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/chaos
Trois cordistes et un percussionniste portugais nous disent construire – déconstruire un Chaos. Ernesto Rodrigues à l’alto, son fils Guilherme au violoncelle, Joao Madeira à la contrebasse et José Oliveira à la percussion nous offrent ici une manière de tourbillon interactif dense, hérissé, tout en cisaillements, zébrures hyperactives toutes cordes enflées par les frottements pressurant les cordes enflées par ces vibrations forcenées, saturant l’espace tout en maintenant une bonne lisibilité de chaque instrument. Et cela dans les trois premiers (I, II, III) « Chaos » numérés de I à VIII. Il semble loin le temps où les deux Rodrigues et leurs acolytes incarnaient le minimalisme bruiteur et grinçant et le réductionnisme. Avec José Oliveira , Ernesto avait gravé Sudden Music en 2001 (Creative Sources cs2cd), au début de leur aventure avec ce label. Des dizaines et dizaines d’albums jalonnent leur parcours et leur association présente avec Madeira et Oliveira pour ce n° 759 du catalogue CS est tout sauf fortuite : ces quatre-là jouent comme les cinq doigts de la main dans un gant … multidimensionnel comme le démontre le Chaos IV où les échanges sont dosés, alternés avec glissandi, moirages désarticulés, harmoniques irréelles, et les frappes précises et sélectives du percussionniste. Au fil des morceaux, la musique collective se diversifie et l’invention ludique monte en graine avec forces détails, mouvements fugaces, imbrication de frottements, col legno, suraigus, grondements qui s’enlacent et se charadent poétiquement, le bassiste poussant les graves charnus sur la touche avec ses gros doigts. Les deux Rodrigues jouent en tandem comme si leurs centres nerveux étaient en osmose totale, reliés par les fils d'une écoute transitive organique comme de très rarement. Il faut noter le jeu affairé mais discret et ouvert, crépitant et pointilliste du batteur qui laisse tout l’espace aux aiguillonnements des archets virevoltant sur les cordes. Sonorités frissonnantes et cascades de vibrations boisées, chœurs multiphoniques, utopie du jeu « ensemble ». Une ivresse nous surprend, les Chaos révèlent un ordonnancement naturel qui s’échappe de la rationalité et bouleverse nos perceptions
https://veto-records.bandcamp.com/album/bathing-music
Veto Records semble être le label taillé sur mesure pour l’excellent saxophoniste improvisateur suisse Christoph Erb (ténor/soprano), vu le nombre de trios ou duos enregistrés et publiés à son catalogue où il figure en bonne compagnie (Tomeka Reid, Keefe Jackson, Fred Lonberg Holm, Michael Zerang, Jason Adasiewicz, Jason Roebke, Franz Loriot, …). Bathing Music est déjà le deuxième album avec le percussionniste Gerry Hemingway et la pianiste Magda Mayas après Dinner Music que je n’ai pu écouter. Sur le compte bandcamp, les quatre superbes improvisations de Bathing Music sont mentionnées par une Side A et une Side B comme si la musique était imprimée sur un vinyle 33 t : A - 1/ The Surrounding Shore 15:31 2/ Under water falling 4:01 B – 1/ Mist that whispers 8:15 2/ Drifting in morning rain 11:34. Album Paru en août 2022 : veuillez m’excuser pour le retard de cette chronique, j’en écoute la version digitale au casque et comme souvent je plonge plus facilement sur les compacts qui tournent luxueusement sur la hi-fi, même si mon vieux HHB défaille avec certaines gravures. Rien d’étonnant de retrouver Gerry Hemingway dans cette musique introspective, il s’est installé en Suisse pour le plus grand bonheur de ses collègues helvétiques, car il se plie volontiers et fort heureusement aux exigences musicales et esthétiques de ses collaborateurs. La pianiste suédoise Magda Mayas, basée à Berlin est sans nul doute une des pianistes les plus intéressantes de sa génération : elle utilise simultanément le clavier et les préparations en étendant le corps vibratoire interne du piano avec des objets de manière originale, fée clochette créant des cadences carillonnantes en symbiose avec les tintinnabulements métalliques du percussionniste. On songe au résonnement lointain des cloches de vaches dans les alpages Fribourgeois ou Valaisans. Alors que Christoph utilise les possibilités sonores alternatives du saxophone avec des « faux doigtés », des boucles aériennes et éthérées, machouillant l’anche et le bec pour laisser flotter et onduler harmoniques, timbres fantômatiques et sifflements hantés et animés dans l’espace par ces pulsations organiques communes à l’activité ludique des trois comparses. La science des rythmes et des frappes détaillées de Gerry fait ici merveille : il contribue à mettre en valeur le flux sonore du trio et s’insère dans les doigtés arachnéens de Magda. On notera le subtil et discret ostinato suggérant une pulsation régulière, décalant l’ordonnancement du jeu parcimonieux de la pianiste. Musique paisible et subtile qui laisse découvrir un univers sonore aussi chatoyant que giratoire, évoquant une installation d’objets – sculptures suspendues à un carrousel aux girations à durées multiples et aux coïncidences aléatoires générant auditivement des vagues d’ ostinatos et battements qui se mettent soudainement à foisonner ou à décélérer vers un silence abrupt.
Ivo Perelman & Matthew Shipp Tryptich I, II & III SMP Records
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-1-digital-release
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-2-digital-release
https://smprecords.bandcamp.com/album/triptych-3-digital-release
Nouvelle série d’enregistrements de ce prolifique duo sax ténor et piano à qui nous devons de multiples albums parus chez Leo Records, SMP, ESP, Mahakala Music, imprimés sous le signe du dialogue. Le concept d’instant composing est une belle idée et force est de constater que le duo du saxophoniste Brésilien Ivo Perelman et du pianiste U.S. originaire du Delaware Matthew Shipp en est une vibrante incarnation.
Plusieurs artistes « indispensables » du jazz improvisé libre suscitent chez leurs auditeurs acharnés ou goulus une frénésie acheteuse complétiste, souvent atteints par la collectionnite. La mienne est raisonnée, mais un brin maniaque. Ces collectionneurs veulent tout posséder, albums, vinyles, 45t, CD’s, cassettes, anthologies, rééditions, inédits, bonus tracks, « pirates », y compris les albums d’autres artistes où ces musiciens incontournables font parfois de la figuration. Cette chasse obsessionnelle des collectionneurs effervescents et maniaques doit finalement les embarrasser à cause d’« œuvres mineures » et le rebut est finalement remisé au placard ou dans des caisses au grenier. L’autre jour, j’ai parcouru les quatre cd’s Emanem de Steve Lacy en solo enregistrés à Avignon en 1972 lors de ses deux premiers concerts solitaires et d’autres performances subséquentes à Berlin, Paris, Edmonton, etc… (Avignon & After Vol 1, Avignon Vol 2 et le double CD Cycles). Quelle fut ma surprise : il n’y a rien à jeter ! Tout est essentiel, chaque composition a sa place dans son œuvre en complétant et prolongeant valablement les précédentes ! Une véritable architecture de sons dans l’espace au fil des mois et des années. C’est bien un sentiment équivalent qui m’a gagné lorsque je me suis pris au jeu de suivre le cours des enregistrements de ces deux duettistes, plongé dans une écoute attentive depuis la parution de the Art of the Duet volume 1 (sic ! il n’y a pas de volume 2), Callas, Corpo, etc… et jusqu’au moment où les deux musiciens ont joué et enregistré « Live in Brussels – 2CD Leo Records » à l’Archiduc en ma présence. Sans parler des nombreuses collaborations du tandem avec William Parker, Michael Bisio, Gerald Cleaver, Whit Dickey, Bobby Kapp, etc… Depuis lors, je suis abonné au miracle.
Bien sûr, vous me direz qu’on peut faire son choix dans la masse de leurs albums, le portefeuille et le temps d’écoute étant limité, heureusement ou malheureusement. L’embarras du choix, parce que même en étant très critique, tous ces albums en duo (il y en a vingt et un en tout) sont tous aussi excellents les uns que les autres avec un surcroît d’âme lorsqu’on s’avance dans le temps : Live in Brussels, le coffret de 4CD Efflorescence, Amalgam, Procedural Language, Fruition…. Rien à jeter ! On peut les acquérir en confiance, one sera sûrement pas déçu. Leur recette est aussi simple que complexe. Ils pratiquent l’improvisation totale en roue libre en construisant un dialogue interactif en inventant en permanence des formes évidentes ou surprenantes avec autant de cohérence que d’indépendance individuelle. Ivo Perelman s’inscrit dans une tradition du sax ténor qui de Coleman Hawkins, Ben Webster et Don Byas s’étend jusqu’à Albert Ayler via Dexter Gordon, Sonny Rollins, Stan Getz, John Coltrane mais aussi David S. Ware, David Murray, Evan Parker et Paul Dunmall. On entend chez lui qu’il a étudié leur travail intense et sans répit du souffle et des sonorités tout en créant sa propre voie – voix singulière et intime étirant les notes avec cet accent brésilien caractéristique, ces glissandi très fins, chantants comme les vozes de la samba. Matthew Shipp offre à la fois un écrin accompagnateur qu’il enrichit par les jeux complices, décalés ou concertés des deux mains sur les touches, développant harmonies majestueuses ou acides, grappes et colliers de notes puissantes ou perlées, cycles dissonants, fontaines cristallines, escaliers d'Escher en trompe l'oeil . Il crée des structures mouvantes, mues par des cadences en mouvement perpétuel s'emboîtant, se décalant et se confondant dans un lent mouvement giratoire, le quel se fracture par une éruption maîtrisée de clusters, montagnes russes ou chemin en lacets d'un col montagneux imaginaire en forçant son collègues à réinventer en permanence ses envoûtantes volutes et chapelets de notes bigarrées.
Chacune de leurs nombreuses improvisations est en fait une composition instantanée qui s’écoule ou jaillit en toute spontanéité dans une invention simultanée dont l’écoute mutuelle se fait subtilement l’écho, créant des coïncidences, des échanges d’éléments mélodiques ou rythmiques, ballades, ostinatos, démarrages saccadés, volutes et spirales, autant dans le contraste, un moment donné, que dans la connivence la plus intime ensuite. Le flux d’idées et la substance musicale lors d’une session les amènent à concevoir successivement des morceaux brefs aux ambiances différentes avec des éléments formels et évolutifs formant une galerie imaginaire. Une suite de tableaux sonores qui se distinguent clairement les uns des autres au niveau des harmonies, des mélodies, des intensités, des motifs, et leurs architectures ; ils se complètent en renouvelant constamment l’écoute et le ressenti de l’auditeur, comme avec les onze pièces du futur compact Tryptich I. Il y a là le son et le feeling du jazz le plus authentique, l’ouverture tout azimut du free, l’expérience du classique contemporain, le déchirement physique issu du blues et du gospel, un feeling brésilien – latin, une logique musicale atteinte de folie à certains moments. Sous le couvert de la ballade point le moment de rupture expressionniste.
Pour le moment, les Tryptich I, II et III sont des albums digitaux dont il est prévu une édition en CD (Tryptich 1), en LP vynile (le II) et en cassette (le III). En public, d’après ce que j’ai écouté en concert, sur disque live et dans des enregistrements privés, le processus créatif combine leurs inventions dans de longues suites qui peuvent durer de vingt-cinq à plus de quarante minutes (cfr Live In Brussels 2CD Leo Records). Leurs « instant compositions » s’y enchaînent les unes aux autres avec un sens inné de la construction musicale et une puissante expression lyrique. C’est à cette option des concerts à laquelle nous sommes conviés dans les deux autres volumes II et III de Tryptich : deux longues improvisations de 18:59 et 17:30 pour les deux faces du 33 tours putatif qui paraîtra peut-être un jour en vinyle. Et deux suites plus courtes pour les deux faces de la cassette éventuelle.
Si vous voulez que cette triade soit publiée, je vous recommande expressément d’acheter des copies du CD Live in Nuremberg et de la Special Edition Box contenant leur CD Procedural Langage, le DVD d’un concert au Brésil et le livre que j’ai consacré à leur musique : Ivo Perelman & Matthew Shipp : Embrace of the Souls. En faisant rentrer un peu d’argent dans les caisses du label SMP, il y a une chance que celui-ci puisse exaucer nos vœux les plus chers. Quant à moi, je n’ai pas le choix : la connection Bluetooth entre mon portable et l’ampli de la Hi-Fi est défaillante et le support physique est ma seule planche de salut. Car le jeu en vaut la chandelle, surtout pour les résidents de l’Union Européenne, car mis à part Live in Nuremberg qui est publié par un label allemand, tous les albums « physiques » du duo sont localisés aux État-Unis (ESP et Mahakala Music sont basés à NYC) et en Grande-Bretagne (Leo Records). En effet, les importations hors UE sont malheureusement punies de frais de douane et de TVA à des montants prohibitifs si vous passez vous-mêmes commande à ces labels via leurs sites ou un compte bandcamp. Le prix neuf pratiqué par les vendeurs par correspondance ou via Discogs pour ces CD et LP américains ou britanniques est majoré de 25 -30 % par rapport aux albums produits en U.E. et s’ajoutent alors les frais d’envoi. Bref, la sortie de ces trois albums Tryptich par SMP est providentielle, car je pense sincèrement que la musique du duo Perelman – Shipp délivre un message universel dans le sillage d’un John Coltrane ou d’un Steve Lacy et il est indispensable qu’elle soit partagée, entendue et appréciée pour les valeurs d’écoute mutuelle et de profonde émotion partagées et transcendées qui bonifient leurs duos lyriques et intimistes.
Chaos Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Joao Madeira José Oliveira Creative Sources cs759cd
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/chaos
Trois cordistes et un percussionniste portugais nous disent construire – déconstruire un Chaos. Ernesto Rodrigues à l’alto, son fils Guilherme au violoncelle, Joao Madeira à la contrebasse et José Oliveira à la percussion nous offrent ici une manière de tourbillon interactif dense, hérissé, tout en cisaillements, zébrures hyperactives toutes cordes enflées par les frottements pressurant les cordes enflées par ces vibrations forcenées, saturant l’espace tout en maintenant une bonne lisibilité de chaque instrument. Et cela dans les trois premiers (I, II, III) « Chaos » numérés de I à VIII. Il semble loin le temps où les deux Rodrigues et leurs acolytes incarnaient le minimalisme bruiteur et grinçant et le réductionnisme. Avec José Oliveira , Ernesto avait gravé Sudden Music en 2001 (Creative Sources cs2cd), au début de leur aventure avec ce label. Des dizaines et dizaines d’albums jalonnent leur parcours et leur association présente avec Madeira et Oliveira pour ce n° 759 du catalogue CS est tout sauf fortuite : ces quatre-là jouent comme les cinq doigts de la main dans un gant … multidimensionnel comme le démontre le Chaos IV où les échanges sont dosés, alternés avec glissandi, moirages désarticulés, harmoniques irréelles, et les frappes précises et sélectives du percussionniste. Au fil des morceaux, la musique collective se diversifie et l’invention ludique monte en graine avec forces détails, mouvements fugaces, imbrication de frottements, col legno, suraigus, grondements qui s’enlacent et se charadent poétiquement, le bassiste poussant les graves charnus sur la touche avec ses gros doigts. Les deux Rodrigues jouent en tandem comme si leurs centres nerveux étaient en osmose totale, reliés par les fils d'une écoute transitive organique comme de très rarement. Il faut noter le jeu affairé mais discret et ouvert, crépitant et pointilliste du batteur qui laisse tout l’espace aux aiguillonnements des archets virevoltant sur les cordes. Sonorités frissonnantes et cascades de vibrations boisées, chœurs multiphoniques, utopie du jeu « ensemble ». Une ivresse nous surprend, les Chaos révèlent un ordonnancement naturel qui s’échappe de la rationalité et bouleverse nos perceptions
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