17 mai 2019

Derek Bailey - Han Bennink - Evan Parker/ Harald Kimmig/ Charlotte Hug & Lucas Niggli /Jean Jacques Duerinckx John Russell Matthieu Safatly


Derek Bailey Han Bennink Evan Parker Topographie Parisienne Dunois April 3d 1981 Fou Records CD 34-35-36-37. Coffret 4 CD intégrale du concert.

Une suite au légendaire Topography of the Lungs qui avait réuni une première fois les trois improvisateurs il y a presqu’un demi-siècle ? Ou une édition de Company, le groupe à géométrie variable de Derek Bailey ? En effet, un livret de Riccardo Bergerone relève des dates de Company au Dunois en avril 81 avec ces trois musiciens ( 12-13 - 14 avril ?). Quasiment trois heures et demie de musique pour une soirée au Dunois. Deux trios DB – HB – EP de plus de 40 minutes. Deux duos DB-EP de 12 et 27 minutes, un duo DB - HB de 30 minutes, deux duos de HB – EP de 12 minutes et deux solos d’EP de 11 et 10 minutes. Si Evan Parker et Derek Bailey ont collaboré étroitement en duo et dans d’autres ensemble tels que Music Improvisation Company et ensuite Company, ainsi qu'avec le Spontaneous Music Ensemble  (l'album Karyobin et le double cédé légendaire The Quintessence par exemple), c’est surtout en duo avec Derek Bailey qu’Han Bennink s'est produit durant des années. Jean- Marc Foussat , le responsable allumé de FOU Records, a été dès cette époque un preneur de sons omniprésent, enthousiaste, désintéressé et généreux. On lui doit de superbes prises de sons pour ces musiciens : Aïda , un solo de Derek Bailey, Pisa 80 An Improvisor’s Symposium d’Evan Parker avec Bailey Lovens Lewis etc..., Epiphany de Company etc… Aujourd’hui , après avoir vérifié soigneusement les circonstances du concert et de l’enregistrement auprès des protagonistes et de témoins comme Jean Buzelin et Jean Rochard, Foussat a décidé d’en publier l’intégralité. Peut-être que Derek Bailey ou Evan Parker en aurait sélectionné de quoi faire deux cédés.
Depuis l’époque de l’enregistrement de Topography of The Lungs, album phare enregistré en 1970 qui fait figure de manifeste créateur pour le label indépendant Incus fondé par Bailey, Parker et Tony Oxley, beaucoup d’eau avait déjà coulé sous les ponts. Topography était alors l’expression d’une exploration sonore dans la marge de l’instrument . Chaque instrumentiste y assume directement ou à leur corps défendant la revendication « non-idiomatique » exprimée par Bailey quelques années plus tard (cfr son livre Improvisation Its Nature and Practice in Music) au sein du phénomène du free-jazz complètement libre et agressif tendance panzer-muzik des Brötzmann et Schlippenbach. Mais aussi la musique de cet album est celle d’un collectif soudé et cohérent avec un but musical commun, la découverte de nouvelles sonorités et de modes de jeux et d’improvisations complètement révolutionnaires. En 1981, ce concert met en scène trois individualités qui ont évolué depuis l’année de l’enregistrement de Topography of The Lungs et tiennent à souligner leurs divergences. Il est clair que Bennink et Parker n'ont pas les mêmes préoccupations. Derek Bailey s’est trouvé un style personnel qui trouvera sa plus belle expression en 1980 dans l’album acoustique Aïda (Incus 40) et son jeu virtuose à l’électrique, basé sur l’utilisation d’une pédale de volume, a acquis en clarté et logique face à ses partenaires. Evan Parker s’est lancé dans  la musique en solo au sax soprano (une illusion de polyphonie avec la respiration circulaire) comme on peut l’entendre par deux fois dans ce coffret. Et lui aussi a créé un univers très personnel où le traitement oblique d’éléments mélodiques et parfois répétitifs avec une inspiration magique rencontre son goût immodéré pour les techniques de souffle et d’articulation alternatives. Han Bennink a abandonné sa batterie extrême composée de tambours chinois, woodblocks, cloches, racloirs, tablas indiens, une multitude de cymbales et crotales de toutes dimensions et provenances, sans oublier cette grosse caisse gigantesque, pour un kit antique beaucoup plus basique.  Son style actuel fait plus référence à la sonorité de Baby Dodds qu’à celle d'Elvin Jones, réintroduisant des rythmes africains tels qu’on les entend sur les enregistrements de terrain  ethnologiques qu’il collectionna avidement (Ocora et Unesco). Il adopte une foule d’instruments : on l’entend ici à à la clarinette et au trombone avec lequel il ouvre les hostilités dans le trio du CD 2 avec un réel talent tout en jouant de la batterie avec les pieds. Un peu plus loin, c’est à l’harmonica qu’il s’insère entre les deux duettistes British. Mais il n’était pas rare qu’il s’escrime avec un violon ou un banjo assis par terre. On l’entend aussi faire tournoyer les pulsations et les frappes sur la surface de ces instruments comme si tout le mobilier d’un appartement volait dans les escaliers en rebondissant sur les marches.
Plutôt que de créer un univers basé sur un dénominateur commun, chaque artiste, et spécialement Bennink et Bailey, essaye d’entraîner l’autre vers ses marottes personnelles. Lors du premier trio du CD 1, on entend à peine Bailey jouer de la guitare acoustique entouré par la puissance sonore des deux autres. De même lors du duo HB - DB du CD 4. Ce cd 4 se clôture par un fascinant duo de Parker au soprano et Bennink à la clarinette et à la clarinette basse qui arrive à faire face au prodige.  Comme il s’agit vraisemblablement de la deuxième et ultime réunion de ces trois musiciens incontournables, ces enregistrements devraient alerter tout qui s’intéresse de près et de loin aux musiques improvisées et rappeler l’importance du 28 Dunois dans la vie musicale de l’improvisation. Steve Beresford vient de faire un commentaire à propos d'un gig du trio au Little Theatre Club , sans doute au début des années 70. On retire de l'écoute de cet album des moments extraordinaires et des tentatives courageuses pour diversifier les pratiques sonores et tenir le challenge de la durée et de la diversification des improvisations. Topographie parisienne d’une multiplicité de sonorités  et d’actions musicales et d’une réelle complicité entre trois artistes majeurs. Ces enregistrements contiennent tous les ingrédients de la free-music, l’énergie explosive frôle la transe, le silence est approché avec moult détails sonores, la folie d’Han Bennink presse Bailey dans ses derniers retranchements,  même dans les séquences aérées en inventant des figures rythmiques inoubliables. Si Parker semble imperturbable, il n’hésite pas à faire éclater la colonne d’air et faire chauffer son anche.  Malgré les débordements inévitables (Bennink !), une écoute profonde lie les trois musiciens, particulièrement en trio. Le Trio du Cd2 évolue d’ailleurs de manière inattendue, exprimant très valablement la philosophie du projet Company dans sa démarche de renouveler et d’étendre la pratique de l’improvisation. J'ajoute encore qu'on entend le public se marrer avec les facéties (visuelles) du batteur. 
Certains diront que ces quatre cd’s sont trop longs et excessifs. Je maintiens que les échanges et folies contenues ici exercent (encore et toujours) une réelle fascination et qu’elles nous entraînent dans des extrêmes auxquels une session studio n’aboutit pas toujours. Merci Jean-Marc, Han et Evan d’avoir autorisé cette parution inattendue et si hautement réjouissante !
Pour rappel :
Topography of the Lungs fut publié en 1970 par Incus dont c'est le n° 1 du catalogue (Incus 1) a été réédité en 1977 avec une autre présentation question pochette l'année où Derek Bailey organisait les premières tournées de Company. En 2006 , réédition cd par Psi , le label de Parker. Dernièrement réédition chez Otoroku, le label du Café Oto.
les duos Bailey & Bennink :
Han Bennink – Derek Bailey ICP 004 1969,
Performances at Verity’s Place (Incus 9 - 1972) réédité en CD par Cortical Foundation et Honest John’s en vinyle avec un enregistrement concert en bonus,
Company 3 (Incus 25 - 1976),
Han (Incus CD 3 1986)
Post Improvisation Vol 1 & Vol 2 (Incus CD).
les duos Bailey & Parker :
The London Concert (Incus 16 - 1975) concert intégral réédité en cd par Psi. 
Compatibles (Incus 50 – 1985),
Arch Duo (Rastascan BRD 045 - 1980).
Le trio a joué au Little Theatre Club au début des années 70 (sans doute 72 ou 73) et il en existe une copie cassette de qualité low-fi. 
PS : J'ajouterai encore que Jean-Marc Foussat est un solide improvisateur électronique et que si vous êtes un fan d'Evan Parker, vous allez vous régaler avec le duo de Jean-Marc face à Urs Leimgruber, un des rares improvisateurs au sax soprano - absolument déchirant- qui joue aussi en duo avec Evan (cfr CD Twine/ Clean Feed). L'album de Foussat avec Leimgruber est publié par FOU Records sous le titre Urs Leimgruber & Jean Marc Foussat dans un double CD incontournable (FOU Records FRCD- 32-33) que je vous détaillerai dans ma prochaine fournée. 

Harald Kimmig one body one box one string inexhaustible edition ie-014

Album en solo de violon improvisé et … maîtrisé de manière alternative, bruissante et virtuose. Deux pièces respectivement de 37 :05 et de 26 :59. La science du frottement à la fois faussement répétitive, mécanique et pleine de nuances, extrême, étirée, jusqu’au boutiste.  J’avais été fasciné par le Live at  the Mosteiro Santa Clara a Velha par le violoniste Carlos Zingaro, habité par un lyrisme inouï. Se situant au même niveau que son collègue portugais, mais dans une démarche plus « conceptuelle », Harald Kimmig incarne la gestualité et le rapport physique les plus expressifs qu’on puisse entendre. Une formidable capacité à varier les sonorités dans un ostinato dense et sauvage à l'image du dessin de la pochette. Les percussions col legno sur les cordes et le corps de l’instrument, l’insistance rythmée de ces pizzicati et frottements et son audace se libèrent dans un flux organique qui happe l’écoute, l’attention de l’auditeur dans une mise en tension jamais prise en défaut, même quand cela frise le silence (cfr 1/ vers la minute 32-33). Le violoniste sublime l’utilisation des techniques alternatives : magique. Harald Kimmig fut un jour sélectionné par Cecil Taylor lui-même pour se produire avec lui à Berlin en 1989 lors de la deuxième de ses inoubliables résidences Berlinoises (Looking (Berlin Version) Corona/ FMP). C’est tout dire. Il a fait peut parler de lui publiant un album ou deux par décennie. On peut l’entendre aujourd’hui avec le String Trio, en compagnie du violoncelliste Alfred Zimmerlin et du contrebassiste Daniel Studer, un groupe aussi convaincant que le Stellari Quartet de Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards. Écoute recommandée du String Trio : Im Hellen (hat Now ART) et Raw avec John Butcher en invité (Leo). Voici un improvisateur incontournable, intransigeant, radical et portant l’acte d’improviser au sommet comme ses collègues Jacques Demierre, Michel Doneda, Lê Quan Ninh, Urs Leimgruber, John Russell, Gunter Christmann…
Incontournable ! Produit par László Juhász, un irréductible basé à Ljubljana, une ville où il se passe quelque chose.
PS : le premier album solo d'Harald Kimmig fut publié il y a longtemps sur le label Hybrid et est tout aussi merveilleux : Im Freien

Charlotte Hug & Lucas Niggli Fulguratio Live at Ad Libitum 2016 sluchaj foundation fsr 12 2018

Tentative de dialogue et de construction collective dans l’improvisation totale de deux artistes que tout pourrait opposer : alto frotté entre autres avec la technique du soft bow où intervient la voix de l’improvisatrice et un percussionniste puissant et coloré issu à la fois du free-jazz et de l’école suisse de la « quincaillerie ». Un contraste nourri entre les vibrations des éléments métalliques (cymbales, gongs) et du jeu en glissando de l’altiste qui arrivent à communier et se proposer mutuellement des échappées, des timbres et des mouvements qui relancent constamment la grande qualité de leurs échanges. Musicienne de formation classique aussi à l’aise dans le baroque que dans le contemporain, Charlotte Hug exprime la puissance organique et sauvage de la free music improvisée frottant sauvagement les cordes,  et vocalisant comme une chamane, sortant complètement de la personnalité sagement éduquée de l’interprète classique pour se métamorphoser en prophétesse de l’indicible, éructant des voix de l’au-delà, sussurant lugubrement telle une pythonisse. Elle communique sa transe à son partenaire qui ensauvage lui aussi les frappes et les frottements d’une manière de jouer relativement conventionnelle si on la compare aux Lovens et Lytton de l’époque héroïque et de l’intraitable Roger Turner. Au fil des morceaux, Lucas Niggli met la pression, mais rien n’arrête Charlotte et sa furia, sa vocalité insondable et sa recherche sonore à l’alto unies dans la physicalité de l’acte d’improviser, renouvelant sans cesse son matériau (timbres, couleurs, canevas mélodique, tensions, dynamiques, harmoniques) face aux éléments des pulsations déchaînées du percussionniste. Sa voix dit des sons qui pourraient être les mots d’une langue secrète exprimant l’extase, l’inquiétude, la quête, la furie, le renoncement, la rage…
Il revient à Lucas Niggli de savoir calibrer et incarner la relance idoine pour faire vivre et bonifier l’abandon de sa partenaire dans son univers, aussi onirique qu’intensément vécu. Au-delà de l’idée du « grand art » , une conviction inébranlable dans le vécu fragile. Merveilleux.

Jean Jacques Duerinckx John Russell Matthieu Safatly Serpentes Weekertoft 9 (cassette+ DL). https://weekertoft.bandcamp.com/album/serpentes 

Enfin ! Un album où on peut enfin entendre le saxophoniste sopranino virtuose Jean-Jacques Duerinckx, mon concitoyen de Braine l’Alleud (Belgique), et son camarade Matthieu Saftaly, un violoncelliste radicalement expérimental. Une cassette, car c’est autant dans l’air du temps que le vinyle et nettement moins encombrant. Dans Serpentes, ils se joignent à John Russell, guitariste de son état et un des plus grands activistes de la scène improvisée internationale, qui, à force de travail, est parvenu à imposer sa série de concerts MoPoMoSo au fil des décennies comme une fenêtre incontournable de l’improvisation libre et créer le label Weekertoft qui a publié cette petite merveille. Serpentes exprime on ne peut mieux la quête d’improvisateurs qui cherchent l’improbable et repoussent les limites du sonique au sein des échanges interactifs. Sans pour autant éviter un aspect mélodique très oblique chez Duerinckx qui évoque feu Lol Coxhill en plus rêveur. Sans doute, un des albums les plus intransigeants où intervient Russell depuis l’époque bénie du son trio avec John Butcher et Phil Durrant. C’est d’ailleurs ce trio historique qu’évoquent à John Russell ses aventures avec JJD et MS.  Russell a travaillé régulièrement avec les artistes les plus remarquables de la scène improvisée : John Butcher, Maarten Altena, Paul Lovens, Evan Parker, John Edwards, Roger Turner, Stefan Keune, Sabu Toyozumi, Lol Coxhill, Mats Gustafsson, Maggie Nicols, Gunter Christmann etc… C’est à cette aune qu’il faut considérer ce trio qui serpente dans les timbres fous, les gestes insensés, les contorsions de la colonne d’air du sax (le sopranino si difficile à maîtriser), les objets qui vibrent sur le corps du cello, le plectre qui pince inexorablement les cordes de la six cordes dont fusent les harmoniques et les grincements étranges. Cela gratte, fouille, griffe, frémit, se répand, se dilate, striant l’atmosphère, implosant les formes proposées et remises perpétuellement en question, avec ou sans réponse et toujours à l’écoute. Trente-huit minutes mystérieuses enregistrées au Worm à Rotterdam, un lieu légendaire pour une musique qui défie le temps, l’espace et parle à notre imaginaire.

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