20 mai 2019

Urs Leimgruber & Jean-Marc Foussat / Pat Thomas Dominic Lash & Lawrence Casserley/ Adam Bohman Adrian Northover & Sue Lynch/ Phil Durrant & Martin Vishnick / Joaò Pedro Viegas Luis Rocha Silvia Corda & Adriano Orrù



Urs Leimgruber & Jean-Marc Foussat  Face to Face FOU Records FOU FRCD 32-33
Un double album fascinant fait de deux enregistrements de concerts au WIM à Zürich et à la Kunsthalle de Lucerne. Urs Leimgruber est ce saxophoniste (soprano et ténor) chercheur de sonorités et de timbres qui s’envole dans l’atmosphère de manière à la fois lucide, introvertie, candide, soudainement expressionniste, pure… Un des collègues les plus inventifs des Evan Parker, John Butcher et Michel Doneda qui n’a rien à envier à personne et surtout qui nous donne à entendre la surprise, au-delà des facilités, des bienséances, de la virtuosité affichée. En premier lieu l’exigence, la foi et cette passion de l’instant musical nourrie de milliers d’heures patientes à explorer les recoins du bocal, du tuyau et du bec du saxophone droit, son espace intérieur, sa vibration, la pression des lèvres, le chant de l’anche en toute liberté . Mais quelles que soient les qualités intrinsèques et le potentiel d’un improvisateur, ils trouvent leur aboutissement final quand en compagnie d’un partenaire « compatible » ou imprévisible, ils se mettent en quête d’absolu. Là où la musique de l’un enrichit celle de l’autre et où les deux emmêlés nous dévoilent des perspectives insoupçonnées, un enrichissement fait de générosité sans limite, d’inconscient exposé, de temps dilaté dont l’auditeur captivé en oublie instantanément la durée. Où les sons se métamorphosent face à ceux du partenaire. Jean Marc Foussat manipule le synthé AKS depuis des décennies et s’est construit un langage multiforme, reptilien, fait de vents, rafales, nuages lourds, courants imprévisibles, boucles folles. Ces dernières années, il s’est frotté à de nombreux partenaires en cherchant la bonne formule, l’équipe gagnante qui puisse contribuer à l’épanouissement de ses recherches. Tout récemment, j’avais applaudi à un magnifique album en trio avec Matthias Müller et Nicolas Souchal. Aujourd’hui, j’ai le fort sentiment d’avoir en main la pépite qui va rester pour très longtemps dans les rayonnages favoris de ma cédéthèque, ceux qu‘on garde à portée de la main pour en goûter les détails et en jauger la quintessence, leur évidence à chaque instant où on les écoute. Face to Face est aussi le titre du duo Trevor Watts (au soprano) et John Stevens, duo historique enregistré en 1973 pour le label Emanem. Flottant et virevoltant autour et par-dessus les traitements sonores de J-M.F. , Urs joue les registres intimes, inconnus, découverts dans l’instant de son saxophone, passant du murmure du souffle caressant la colonne d’air à l’harmonique saturée et inouïe la plus mordante dans un même jet. Il projette l’indicible, le désespoir qui se révèle devenir subitement une conviction, striant l’espace du cri de ses tripes bouleversées ou des tremblements inquiets de la colonne d’air. Stridences organiques d’où la mélodie est évacuée laissant la place aux sons sauvages retournés à l’état de nature. Une musique non domestiquée où l’artiste laisse parler et vivre les sons rendus possibles par le truchement mécanique des clés, tampons, orifices, tuyau, bec, anche, ligature et l’action du corps et de l’âme. Le souffleur se laisse diriger par ce qu’il s’entend jouer et est happé par l’instantané de son action comme un corps céleste dans un trou noir, projetant pigmentations et zébrures sur l’écran de la vie tout court. Toute notre perception de ce phénomène est sublimée par les écoulements, éruptions, flots produits par l’autre, celui qui manipule son synthé, en se retenant, comprimant le flux, étirant les halos, lui imprimant retards et soubresauts. C’est sans nul doute un document unique en son genre qui, haut niveau de l’électronique, rejoint les meilleurs moments enregistrés de Thomas Lehn, Richard Scott, Furt, Lawrence Casserley… et évoque le mieux du monde l’esprit des légendaires Saxophones Solos d’Evan Parker en 1975 (a/k/a Aerobatics Incus 19). Camarades fascinés par les aventures improvisées de saxophonistes tels qu’Evan Parker, John Butcher, Michel Doneda, Roscoe Mitchell, Joe McPhee, Stefan Keune, Mats Gustafsson etc…,  il est inconcevable qu’on puisse éviter l’écoute d’un tel improvisateur. Ses albums solos (#12 , Chicagos Solos / Leo) sont une excellente introduction et ceux avec Barre Phillips et Jacques Demierre la meilleure carte de visite pour son travail en groupe (LDP – Cologne / Psi, Albeit et Montreuil / Jazzwerkstatt). Dans ce duo gravé pour le label de Jean-Marc Foussat, Urs Leimgruber trace des lignes magiques, des glyphes incandescents, la poésie pure, le langage du coeur. La composante des deux univers est sublime. À écouter sans détour !

Valid Tractor or the validity of the tractors Pat Thomas Dominic Lash Lawrence Casserley FMR CD515-1018

Piano classieux, anguleux, dense, puissant, intense : Pat Thomas, contrebasse vibrante, subtile, assidue, vivante : Dominic Lash, installation « live signal processing polymorphe, métamorphosante, consistante, éthérée, imprévisible : Lawrence Casserley. Dix pièces intitulées  de différentes marques de tracteurs (Kubota, McCormick, etc…)  enregistrées en concert au Singing Barn at Piggots  le 3 juillet 2013 (quel nom de lieu !). De très nombreux paramètres de jeux et de formes changeantes sont envisagés et assumés, tous tractés avec une grande validité quant à l’intérêt de l’auditeur et au résultat musical des improvisations spontanées happées, ressenties, partagées. Des équilibres peu stables se retrouvant dans des forces d’attraction – répulsion en constant réajustement et qui justifient les options de chacun au fur et à mesure que la musique se fait. C’est une suite de digressions qui se résolvent dans et par le dialogue, l’écoute, la complémentarité imprévue qui sourd à tout moment, de préférence de manière inattendue. Lawrence Casserley capte en permanence les sons de ses partenaires et cette matière est instantanément transformée dans des agrégats sonores qui échappe parfois à toute logique en regard des sons acoustiques joués par les deux instrumentistes. Pat Thomas est un pianiste parmi les tout meilleurs de la scène (Shipp, Alex, Veryan, Agusti, Demierre etc..). La dynamique utilisée est très large l’amenant à incarner une variété incessante de jeux de rôle, de textures, de timbres dans la masse orchestrale atteignant de manière exceptionnelle les qualités sonores et musicales idéalisées et rêvées par les compositeurs contemporains historiques rendues possibles au moyen de l’électronique. La complexité de son système est prodigieuse, mais c’est bien ce qu’il en fait sur le terrain d’un concert spontané qui le valide ouvrant tout un champ d’exploration tant pour le musicien électronique que pour ses partenaires confrontés à sa machinerie. S’inspirant réciproquement dans leurs quêtes , ils gratifient l’auditeur d’une improvisation stellaire à la contrebasse et archet acharné agrémenté  des actions extra-terrestres au piano et au live-signal-processing (Sonalika) qui font corps l’un à l’autre, justifiant remarquablement le postulat du live signal processing. Eicher renforce encore l’idée qu’ils peuvent étendre leurs registres sans fatigue et s’interpénétrer toujours plus avant. Une solide incursion de réelle avant-garde sublimant la pratique et les aléas de et après (plus de) quarante années d’improvisation libre.  Vraiment convaincant.

The Custodians Moribund Mules and Muskett Fire Adam Bohman Adrian Northover Sue Lynch Tutore Burlato #12  Cassette.

Adam : prepared strings, objects, wine glasses, voice, text & tapes
Adrian : saxophones, voice, wasp synth, kalimba, cowbell
Sue : tenor sax, clarinet, flute, voice.
Entendons-nous bien : voice dont est crédité chaque membre de ce trio pas comme les autres est celle qui dit des textes, parmi les plus out-of-the-wall qui puissent être entendus, parce qu’ils sont écrits par Adam Bohman, l’artiste surréaliste par excellence de la scène improvisée et noise britannique et absurdiste notoire. Une douzaine de titres répartis de chaque côté de la bande de la cassette et focalisés sur sa science du collage de mots / prose aléatoire ou son art de gratter et frotter (scrape and rub en anglais) ses objets, verres à vin, cartes de banque, ressorts, moule à gâteaux, fourchettes , débris, baguettes, vis, élastiques, boîtes etc…. amplifiés par micro-contact. L’écoute mutuelle est palpable, le rêve est présent, le goût des sons crachotants, sifflants et grinçants de l’objétiste et des ambiances fugaces, éthérées, évasives distillées par les deux souffleurs qui se mettent au service de la dynamique idéale. Il faudrait sans doute voir jouer/parler ces Custodians. Mais le gai crayonnage coloré et bucolique qui orne le boîtier dit tout : deux lapins habillés comme à la campagne conversent avec un épouvantail sans tête empaillé d’herbe fraîche sur un fond de montagnes stylisées. Dessin d’enfant d’Adam Bohman retrouvé par hasard dans ses archives, époque naïve. Au fil des plages, les actions musicales se précisent et s’intègrent aux paroles qui se dévident des manuscrits improbables avec une réelle conviction, celle des visionnaires, et cette diction bohmanienne qui défierait les cours d’art dramatique.  Titres à coucher dehors : Moribund Mules and Muskett Fire, Oxiacetylene Certifications. À conserver précieusement sur le coin d’étagère Bohman. Je vous promet un jour une chronique de l’intégrale des CDr auto-produits des Custodians (of the Realm) !

Phil Durrant - Martin Vishnick Rifinitori di momenti Confront ccs 95

Duo mandoline et guitare classique sur le label Confront de Mark Wastell. Mark Wastell et Phil Durrant ont collaboré durant des années dans la mouvance « réductionniste » - « lower case » et Phil avait abandonné  le violon (trio avec John Russell et John Butcher) pour l’électronique. Maintenant le revoilà avec une mandoline acoustique (et octave mandola) et un partenaire guitariste, Martin Vishnick avec une six cordes espagnole. Leur musique très cohérente semble jouée comme s’ils avaient en commun des vases communicants reliant leur écoute, leur cerveau, leurs sens l’un à l’autre et inversément. On est ici dans un univers acoustique arachnéen, pointilliste, sériel, sonique proche de guitaristes comme John Russell et Roger Smith ou le violoniste Phil Wachsmann. Cette improvisation typée British ou plus exactement Londonienne semble être née au légendaire Little Theatre Club  à l’ombre du grand John Stevens lecturant collègues et public. C’est l’album ECM (si si !) Improvisations for Cello and Guitar (Derek Bailey & Dave Holland, enregistrés en 1971 au LTC) qui a porté le genre sur les fonds baptismaux discographiques. Depuis, cette démarche cordiste et poétique a eu ses hauts et ses bas question faveurs du public et (surtout) des organisateurs-promoteurs et subi maintes fluctuations.  Derek Bailey (acoustique) Phil Wachsmann et John Russell en ont gravé les heures sans doute les plus étincelantes. En voici d’autres traces qu’il ne faut pas perdre : leurs échanges expriment une belle pertinence, l’hésitation permanente de ceux qui cherchent, une quête d’équilibres instables, une dérive dans un labyrinthe inexhaustif de doigtés sauvages et intuitifs, un tuilage sans fin ni début. Cordes nylons et cordes métalliques. On goûte l’improvisation véritable évitant par atavisme l’œuvre quantifiable et mesurable pour plonger dans le jeu sans arrière-pensée, la recherche incessante de l’éphémère. Vraiment intéressant et ludique.

Joao Pedro Viegas Luis Rocha Silvia Corda Adriano Orrù  Unknown Shores Amirani Records amrn 58

Unknow Shores : Rivages Inconnus. Avec un tel line-up et leur manière chambriste, on semble se trouver en territoire connu que ce soit une rive, la côte, une baie, ou même une falaise. Contrebasse au jeu super bien équilibré (Orrú), piano qui tire vers le classique contemporain (Corda avec un air de ce cher Howard Riley), deux clarinettes basses à la fois bruissantes ou suaves (Joao Pedro Viegas et Luis Rocha qui double à la clarinette Eb). Subtiles notes de pochette de Massimo Falascone. On se laisse emporter par le rêve, l’élégance des traits, la trajectoire méandreuse, l’inspiration lumineuse. L’inconnu se situe plutôt dans la grande qualité qu’ils se voient capables d’instiller au fil des secondes et minutes dans le moindre détail du jeu au travers d’un domaine musical qui a ses nombreux émules. Dix pièces excellemment montées, la dixième n'étant pas indiquée sur les détails de la pochette : Follow the White Rabbit , c'est ce que j'ai fait durant cette soirée d'écoute en pensant à Grace. Retenue et précision, multiplicité des occurrences sonores, création instantanée de formes construites avec un sens des perspectives et des équilibres tous azimuts. Une écoute profonde, sensible, raffinée relient les quatre participants où chacun partage à égalité l’espace sonore et le déroulement des improvisations sans qu’une voix accompagne l’autre, mais la renforce, la complète, l’enrichit, vient au devant de ses désirs sans tomber dans le trivial appel - réponse et autres mimiques. Les inconnus commencent à poindre dans les derniers morceaux car la construction collective devient plus ambitieuse sans nuire au taux de réussite, qui lui s'élève. Four Portraits les dévoilent crachant, percutant et grattant toujours de manière mesurée sans excès. Le cri  déchirant peut y côtoyer le clair obscur (Refractions). Défilent dessins, traits, figures, ellipses, taches, ombres, éclaircies et spatialisations du geste musical.  Un travail exquis et une véritable entente musicale. Corda et Orrù sont associés de longue date et fonctionnent comme les quatre ou cinq doigts dans un gant de velours. Ensemble avec ces deux clarinettistes de choix, ils réalisent un magnifique projet où l’improvisation spontanée jouxte la composition instantanée. Plus on l'écoute et plus on adore !! 

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