21 septembre 2012

Universal Trios in improvised music


White Smoke  Willy Van Buggenhout  Mike Goyvaerts  Jeffrey Morgan Creative Sources CS 218
Un proverbe dit qu’il n’y pas de fumée sans feu. J’ajouterais volontiers qu’on perçoit même une fumée blanche ici. Voire des signes aériens qui transmettent des impressions, des émotions et signalent des trouvailles … Le percussionniste Mike Goyvaerts est un praticien enthousiaste de l’improvisation radicale qui a évolué depuis le rock – jazz de son adolescence dans une recherche obstinée sans plus jamais regarder en arrière. Il fut des légendaires collectifs WIM (Antwerpen) et Inaudible (Bruxelles) et à soixante ans, il continue à creuser pour faire évoluer sa musique et son approche originale de la percussion. A deux pas de chez lui, dans la banlieue nord de Bruxelles, M.G a trouvé un alter ego original qui, depuis plus de trente ans, triture un vieux synthé analogique à fiches, Willy Van Buggenhout. On peut entendre d’ailleurs Willy sur le premier vinyle d’Inaudible (Inaudible 1981-82). Son inspiration provient  indubitablement de son travail d’artiste plasticien et de graphiste. Leur duo Hotzeniebotze s’est récemment transformé en trio avec le saxophoniste Jeffrey Morgan, un californien établi à Cologne et que nous avons souvent entendu au sax alto, entre autres avec Mark Sanders et Peter Jacquemyn (un bon pote à Goyvaerts) dans un registre exalté et hyper énergétique (The Sign of The Raven). Le voici au ténor et au soprano, réfléchi et cherchant l’équilibre entre les échanges de ses deux acolytes de White Smoke. Certains des morceaux dépassent avec bonheur l’intérêt que d’aucuns trouvent encore dans la documentation exhaustive dans lequel a plongé une bonne partie de la production d’enregistrements improvisés. Bref, certaines plages agitent des images, des gestes, des moments merveilleux qui sont au cœur de la passion que tant d’improvisateurs ressentent pour cette pratique musicale. Donc, ça vibre, ça cherche. Il y a des surprises, des secousses, les harmoniques du saxophone, de l’écoute et de l’invention débridée. L’expression d’une invariance depuis l’époque où les sons effarants de la Music Improvisation Company, largement en avance sur son temps, surgissaient dans le catalogue naissant d’ECM. Un raffinement de cette recherche sans fin et une affirmation que l’univers indéchiffrable de la musique spontanée reste une friche récalcitrante aux modes et à celles de la pensée dominante, que ce soit en musique ou dans les relations sociales. J’ajoute encore que le trio White Smoke existe aussi en version belgo-belge avec le saxophoniste J.J. Duerinckx, un spécialiste incontournable du sax sopranino et du baryton. Un très bon moment en ce qui me concerne.


Love Letters to the President  Schweizer Holz Trio Hans Koch Urs Leimgruber Omri Ziegele Intakt 154

Je ne sais pas s’il y a un rapport entre le titre de ce CD du Schweizer Holz Trio, Love Letters to the President , et celui de Holz for Europa, Comité Imaginaire, avec le même Hans Koch et les clarinettistes « basses » de Wolfgang Fuchs et Peter Van Bergen (FMP 084). Toujours est – il, le titre de l’un suggère qu’on l’adresse à l’autre. Le « président » du « comité imaginaire », c’est sans doute cette quatrième personne qui dans chaque trio semble être la composante des existences qui s’unissent et se parlent dans le temps éphémère d’une rencontre. Et donc, voici un album remarquable où trois fortes personnalités mettent en commun leurs musiques, leurs talents et de leurs sensibilités dans une symbiose fascinante. Ils se font mutuellement de la place, de l’espace dans une écoute profonde. Dès la première lettre au président, Koch et Leimgruber scrutent et dissèquent la mécanique et les vibrations des tuyaux et clapets, Ziegele affirmant au saxophone alto un lyrisme retenu articulé en dents de scie. 
HK et UL sont des experts en « techniques étendues » et tous ces étranglements de la colonne d’air,  ces harmoniques froissées, sifflements d’anches contrôlés, doigtés croisés qui s’accélèrent, ronflements ou crissements improbables. Leurs manies ont déteint sur OZ qui crachote et fredouille de plus belle…Vite, les trois souffleurs font corps avec tous les sons qu’ils extraient des colonnes d’air et du bec, pour ensuite se distinguer à nouveau en choisissant l’un un débit saccadé, l’autre un temps relâché. Dans ces échanges qu’ils soient touffus, virevoltants ou sur la pointe des pieds, on les entend se relayer, se dépasser, s’attendre et se confondre avec la plus grande aisance comme s’ils ne faisaient qu’un tout en assumant leurs singularités. Cet enregistrement est véritablement un modèle d’un mode de vie musical(e) et il mérite qu’on s’y attarde. C’est quoi l’improvisation « libre » ? Et bien, on ne  se trompera pas en affirmant : c’est çà !

Again : The Shoreditch Trio Live In Bruxelles : Nicola Guazzaloca Hannah Marshall Gianni Mimmo Amirani Records/ Teriyaki Records AMRN 029/ TRK 02 
10.000 Leaves : Wild Chamber Trio : Clementine Gasser Elisabeth Harnik Gianni Mimmo NotTwo Records MW 880-2
Haste  Veryan Weston Hannah Marshall Ingrid Laubrock. Emanem 5025
Albeit  Urs Leimgruber Jacques Demierre Barre Phillips. Jazzwerkstatt jw074
Depuis ce qui nous semble être des siècles, le jazz libre s’est développé à 90% dans univers instrumental archétypique dominé par la batterie. Coltrane, Ayler et Ornette sont inséparables de leurs batteurs, Elvin Jones, Rashied Ali, Sunny Murray, Beaver Harris, Ed Blackwell et Charles Moffett, pour citer leurs groupes phares des années soixante.
Cette configuration, souffleurs - basse – batterie, dite du « free-jazz afro-américain », soulève un problème musical. La dynamique, la qualité du son intrinsèque de la contrebasse et du saxophone deviennent « compressés » dans cette association d’instruments en raison du volume sonore des percussions. J’ajoute encore que tout en étant un inconditionnel des groupes évoqués plus haut et de la trilogie JC – AA – OC, j’aime varier les plaisirs de l’écoute.
C’est tout l’intérêt de ces deux trios dans lesquels officie le saxophoniste soprano Gianni Mimmo. D’aucuns vont regretter que la musique de ce saxophoniste évolue dans le domaine « lacyen », tant son style évoque le maître disparu. Mais, indiscutablement l’écoute de ces trios révèle que la sonorité et le jeu de Mimmo ont une présence, une puissance et une projection peu communes. G.M. est un « vrai » saxophoniste soprano, une espèce assez rare (Lacy, Coxhill, Parker, Liebman, Doneda, Leimgruber, Sjöström et quelques autres). Le soprano est difficile et c’est tout à l’honneur de Mimmo de se risquer avec des intervalles qui rendent le contrôle de l’instrument particulièrement ardu. Dans ces deux trios, se développent des interactions et des échanges qui mettent en valeur la sonorité pleine et entière de chaque artiste. La Heraclitus suite (20 :18) qui ouvre le CD Again se transforme en duos, solos et trio avec un remarquable sens de la recherche, de l’écoute et des formes. Lyrisme aérien et gravité réfléchie cohabitent à chaque instant. Cette configuration instrumentale du piano, du violoncelle et du sax soprano allie la clarté, la dynamique, l’énergie et la qualité des timbres de chaque instrument, leurs nuances dans une dimension orchestrale. Le vent et les cordes frottées laissent le champ libre aux couleurs du piano. Chaque instrument est à la fois au centre et chacun des deux couples de trois musiciennes/musiciens évolue dans un vrai rapport égalitaire dans le temps et l’espace. Gianni Mimmo avec la violoncelliste Hannah Marshall et le pianiste Nicolà Guazzaloca ou avec la violoncelliste Clementine Glasser et la pianiste Elisabeth Harnik se complète avec lui-même et les autres au point que 10.000 Leaves est devenue une partie consubstancielle à Again et vice-versa. Au point que l’on puisse dire : « Vous reprendrez du (dix) Mille-Feuilles, ma chère ? » . « Yes, Again avec le plus grand plaisir, cher ami ». Avec Again, on prend la marque par rapport au précédent opus : The Shoreditch Concert. L’imagination et la profondeur de ces improvisateurs font de ces deux enregistrements (de haute qualité technique) des disques attachants qu’on aime à réécouter car il s’y passe des choses mémorables dans des registres multiples et variés. Depuis les attentes au bord du silence, à travers des plongées dans le son, jusqu’aux courses-poursuites effrénées menées par le clavier ou aux chuintements boisés et solitaires des deux violoncellistes. J’ajoute que Guazzaloca s’est révélé un pianiste très créatif dans plusieurs projets où il démontre que son jeu brillant a une belle capacité d’adaptation (duos avec le pianiste Thollem McDonas et le saxophoniste Edoardo Marraffa, un trio avec Nils Gerold et Stefano Giust). Et ces deux autrichiennes, Glasser et Harnik, qu'on découvre avec bonheur. D’autres musiciens se sont consacrés à ce trio magique : Hannah Marshall excelle aussi avec le pianiste Veryan Weston et la saxophoniste Ingrid Laubrock (Haste/ Emanem). Au passage, comparez le jeu de cette musicienne (très personnelle au sax ténor) au sax soprano avec celui de Gianni Mimmo et vous conviendez que le transalpin a une capacité à se faire entendre et à imprimer sa personnalité dans la musique de ses deux trios.  Veryan Weston est depuis des années un de mes pianistes favoris. Sa pensée musicale et son style racé évoluent  dans une symbiose étonnante avec chacun de ses camarades en musique (feu Lol Coxhill, Trevor Watts, Sakoto Fukuda, Jon Rose, Phil Minton, Mark Sanders et John Edwards). Cela fait de lui un improvisateur unique, une personnalité de l’envergure d’un Paul Lovens ou d’un Barre Phillips.  Aussi je ne peux résister à évoquer ce trio fantastique d’explorateurs « plus radicaux/ risqués » : Urs Leimgruber/ Jacques Demierre /Barre Phillips (sax ténor & soprano / piano / contrebasse). Avec Wing Wane/ Victo, Cologne/ Psi, Albeit/ Jazzwerkstatt et un dernier né sur ce même label dont j’oublie le titre, nos trois musiciens se livrent à une exploration systématique des moments musicaux dans les gestes, l’écoute, la surprise. Sculpteurs de matières et passeurs de murailles du son, ils ont tracé là une belle aventure. Je trouve finalement que les architectures remarquables de ces trios particuliers coïncident pour nous faire goûter une belle dimension de la musique improvisée : la complémentarité des voix et des êtres transcende chacun des artistes impliqués. Cet alliage instrumental en souligne une pertinence accrue par sa singularité. D’ailleurs, je n’ai pu résister moi-même à prêter la main à la production de Discovery of Mysteries du TAG trio (Setola di Maiale) pour étayer ma thèse. Une première rencontre à l’Archiduc de Bruxelles du clarinettiste basse et contrebasse germanique Ove Volquarz avec le bassiste Jean Demey et la pianiste japonaise Yoko Miura complète cette galerie dans une dimension supplémentaire. Une mention spéciale pour le timbre unique de ce souffleur méconnu qui insuffle à cet instrument monstrueux qu’est la clarinette contrebasse une couleur, une suavité, un lyrisme grâce à l’équilibre sonore de la formule. Ce qu’il fallait démontrer. 




Polishing the Mirror MAGIMC Edoardo Marraffa Thollem McDonas Stefano Giust Amirani AMRN031



Lorsqu'on écoute le trio MAGIMC et qu'on a mon âge, on a une bouffée de souvenirs et une bonne surprise. Le trio saxophone (ici ténor) - piano - batterie fut au centre de la free music européenne : on pense aux trios légendaires des Brötzmann /Van Hove /Bennink ou des Rudiger Carl / Irene Schweizer / Louis Moholo et à celui toujours en activité d'Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker... Je recommanderais l'écoute du Cecil Taylor Unit lors de sa tournée européenne de 1966 avec Andrew Cyrille, Jimmy Lyons et Alan Silva pour remonter le courant de l'histoire. Certains enregistrements de cet Unit de Cecil Taylor préfigurent les sons et l'interactivité des européens des années 70 alors que ceux-ci avaient encore en 1966 un solide pied dans la pratique du jazz avec tempo régulier. Ces trios historiques ont happé l'imagination de leurs contemporains et modifié le cours du jazz vers la musique improvisée radicale pour beaucoup d'auditeurs. 
La bonne surprise, c'est la furia de Thollem Mc Donas, un pianiste exceptionnel qui demande à être suivi à la trace. On annonce un CD en trio avec Nils Cline et William Parker ! Les cliquetis rebondissants et dynamiques de Stefano Giust qui prend bien garde de ne pas couvrir les nuances colorées du clavier de son partenaire. Les morsures et diffractions de la colonne d'air, le souffle hanté par la jouissance d'Edoardo Marraffa. Ces trois-là inventent et déconstruisent leurs équilibres sur le fil tendu entre des rochers battus par les flots en furie d'un typhon aléoutien. Un ressac fait trembler la table d'harmonie sous les spasmes du bec du ténor barissant. La spontanéité n'exclut pas la réflexion et c'est bien cette démarche paradoxale qui excite les sens. Après avoir taillé dans la pierre, voilà qu'ils polissent les facettes...... Mirobolant !!

Transition Nils Gerold  Nicola Guazzaloca Stefano Giust Setola di maiale
TRANSITION
Gerold, Giust et Guazzaloca, musiciens passablement dissemblables par leurs backgrounds et leurs centres d’intérêt gravent ici de formidables cycles rythmiques en variant à l’infini les impacts, les dactyles et les croisements avec la force G 3 ( au cube !). Guazzaloca est un pianiste virtuose impressionnant qui cultive une capacité importante d’adapter son discours musical spirituellement et techniquement avec ses collaborateurs. On l’a entendu avec le prodigieux sax ténor Edoardo Marraffa avec l’oblique sopraniste Gianni Mimmo et dans un formidable duo avec un autre pianiste rare, Thollem Mc Donas. Dans leur Noble Art dédié à la boxe (label Amirani), les idées pleuvent dans un torrent fabuleux de doigtés aussi étincelants que vibratoires. Stefano Giust est resté fidèle au punk de sa jeunesse en jouant sec et précis, amortissant cymbales et fûts en matraquant les bords de ses caisses dans des spirales infinies et rebondissantes. Nils Gerold, saxophoniste en souffrance, est passé flûtiste et est un souffleur dansant per excellence. Le pianiste et le flûtiste accordent leurs précisions comme s’ils partageaient le même cerveau. Leurs circonvolutions polyrythmiques se retournent sans fin sur le fil du rasoir dans l’espace lisible des crépitements du batteur.

Pour une première rencontre « transitoire », c’est une réussite incontestable dans une direction post free-jazz qui a rarement été aussi heureusement documentée. On en oublie la qualité moyenne de l’enregistrement live à la Scuola Popolare di Musica Ivan Illich de Bologne. On est fasciné de découvrir la capacité de Guazzaloca à adapter son jeu spontanément et de manière uniformément cohérente et logique face à la pression rythmique exercée par ses deux camarades. Stefano et Nicolà sont aussi deux animateurs majeurs de la scène improvisée italienne, bien au-delà du membership de l’Instabile Orchestra auquel on voudrait résumer la créativité avant jazz italienne.

The Cigar That Talks Doneda Russell Turner  Collection PiedNu

Michel Doneda est un des artistes majeurs de la scène d’improvisation radicale à avoir remis en question l’utilisation de modes de jeux qui datent parfois de l’époque où ces deux partenaires de cet album admirable se sont rencontrés au début des années 70. Il a trouvé ici avec le guitariste John Russell et le percussionniste Roger Turner deux complices aux ressources insoupçonnées. Ces deux britanniques n’ont aucune idée préconçue où peut les emmener l’improvisation. J’avais souligné les qualités de cet enregistrement publié par Bab Ili Lef : «  Une Chance Pour L’Ombre » et qui rassemblait Doneda, Tetsu Saitoh, Kazue Sawaï, Kazuo Imai et Lê Quan Ninh. On retrouve ici cette ouverture, cette dimension profondément naturelle et organique. Ce dernier mot est souvent galvaudé, mais connaissant la profonde sincérité des trois protagonistes, c’est une véritable plongée dans la nature la plus vivante des sons en liberté qui nous envahit en douceur. Points de guitarismes, de percussionnismes ou de saxophonismes ici ! Mais des nuances dans une approche intelligente de la simplicité. Surtout, une profonde recherche partagée pour établir un univers sonore sensible souvent éloigné de l’idée qu’on pourrait se faire d’un tel trio pour qui connaît ces trois personnalités. Tous Toux (plage 4) rétablit cette image, mais avec toutes les qualités développées précédemment (pour autant que l’ordre des plages respecte celui des pièces enregistrées au studio Honolulu). Eyes on Uncle, la cinquième et dernière plage, débute par une séquence qui évoque un Topography of the Lungs miniature particulièrement enlevé et complètement réactualisé.  Cela s’égare ensuite dans un univers onirique qui bonifie les acquits des échanges précédents. Les trois compères ont développé un grand choix d’options. L’écoute en est complètement stimulée. Un cédé remarquable et d’un groupe à recommander chaudement. Bravo à Piednu ! Le titre fumant est dû à Roger Turner.

Trio and Triangle Spontaneous Music Ensemble + Orchestra Emanem 4150

Dernier album du Spontaneous Music Ensemble paru du vivant de John Stevens et passé inaperçu, Trio and Triangle n’en est pas moins une pièce incontournable du puzzle SME dont j’ai essayé de tracer les grandes lignes dans les nos de février et mars 2007 de ce magazine (Spontaneous Music Ensemble & John Stevens 1965-1994). L’oeuvre signée Stevens qui orne la pochette indique S.M.E. + S.M.O. in concert. Enregistré lors d’un concert londonien de 1981, le disque original contenait deux compositions de Stevens pour le SMO, Triangle et un fragment de Static, et une pièce du trio SME proprement dit. Triangle parce que « trio de trios » avec neuf musiciens sur scène, principalement des proches de Stevens. Outre lui-même et ses deux acolytes du « string » SME, le violoniste Nigel Coombes et le guitariste Roger Smith, il y a la chanteuse Maggie Nicols, Trevor Watts et Lol Coxhill aux sax sopranos, les trombonistes Paul Rutherford et Alan Tomlinson et le trompettiste Jon Corbett. Un extrait d’un des meilleurs concerts du SME (si l’on en croit Coombes et Smith) enregistré à Newcastle en 1978 a été ajouté pour compléter le compact. Les bandes du concert ayant été égarées, on se contentera d’une copie du vinyle SFA original. Triangle en est la pièce maîtresse. C’est initialement une pièce pour trois musiciens répartis en triangle, chacun répondant aux deux autres placés face à lui comme une paire stéréo. Les musiciens du SMO sont donc répartis en trois triangles et échangent des sortes de syllabes de sons qui s’imbriquent les unes aux autres, espacées par des silences. John Stevens y joue du cornet. L’effet produit donne tout son sens à la dimension collective revendiquée par les adeptes de l’impro libre.L’expression soliste individuelle est bannie pour construire la dynamique du groupe : chacun est solidaire des autres à tout moment. Mis à part la guitare acoustique de Roger Smith, il est impossible de distinguer les instrumentistes. Chacun place adroitement et en un éclair un bref motif sonore en réponse à l’un des huit autres.  Ainsi se dessine clairement le dessein social et éthique de la musique de John Stevens : au fil de l’écoute, l’auditeur est happé la concentration atomisée du flux musical et la conscience collective des improvisateurs. Cette musique semble durer et pourtant on est surpris par la vitesse avec laquelle elle se termine (23:57).  Static est une version intéressante de « Sustain » et paraît, inversément, durer longuement, malgré ses 5 : 31. Le trio de Reciprocal nous rappelle ô combien dans quel savoureux détachement se laissait aller ce trio, le SME ultime. Un abandon total réceptif à la communion sonore et ludique.  Ce groupe, qui fit bien des beaux soirs devant le public clairsemé des arrière-salles de pubs, ne joua jamais sur le continent. On regrettera le son « cassette » des deux Newcastle 78 A & B. Néanmoins, ces deux documents sont bien utiles pour se faire une idée de quoi était capable Nigel Coombes et pour encore mieux saisir l’esprit provocant et toujours sur la brèche du maestro. Les échanges délirants de la partie centrale de 78B où Stevens joue merveilleusement du cornet justifient pleinement l’édition de ces trouvailles inédites. Après une coda inspirée de Coombes, les trois joyeux drilles s’éclatent alors complètement, aussi pitres que poètes de l’absurde. Vers la fin des 23 minutes, une atmosphère délicieusement élégiaque fait appel à notre imaginaire.  Un certain nombre de virtuoses professionnels de la scène improvisée ont acquis l’art incontestable de nous en mettre plein la vue. Le SME « string » avait une faculté unique pour susciter le ravissement des sens auditifs et de l’imagination poétique.  A ranger précieusement entre Face to Face et Quintessence.

15 juin 2012

Chroniques de disques déjà sortis, mais à découvrir au plus vite.

Dans le désordre, des cédés découverts il y a quelques années  et plus et dont les musiques se singularisent par l' invention, l'unicité, la providentialité , la réflexion etc... éminemment actuelles 

Franz Hautzinger  Gomberg II  « Profile » , Franz Hautzinger Quartertone Trumpet Loewenhertz 018.


En 2000, le label GroB avait publié le manifeste ultime de la « nouvelle trompette » de ce formidable improvisateur et compositeur autrichien : Gomberg . Quartertone Trumpet Solo (GroB 211). Un essai de Bill Dixon en personne soulignait l’extrême qualité et la pertinence du travail du trompettiste viennois (15 pages de Bill avec des dessins !) qui redéfinit complètement la trompette contemporaine. Depuis lors, GroB a publié un duo de Franz Hautzinger avec Derek Bailey et deux autres cds’ (Brospa en duo avec la pianiste Marion Liu Winter et Absinth avec John Tilbury, Dafeldecker et Sachiko M). D’autres méta-trompettistes sont apparus : Axel Dörner, Ruth Barberan, Nate Wooley, Masafumi Ezaki, Greg Kelley et l’extraordinaire Peter Evans. Voici que Franz Hautzinger nous resert un autre opus solitaire : « Gomberg II ». Ceux qui auraient été refroidis par certaines des propositions des collègues de Franz cités plus haut peuvent se rassurer. Le propos de Gomberg II se situe ailleurs. Onze compositions pour quatorze trompettes éditées en multipiste et toutes jouées par le maestro. Certaines assez courtes (2‘). Il faut d’abord souligner la réalisation et la qualité du son, en tout points remarquables (enregistré et mixé par Christoph Amman en personne). Franz H est un excellent compositeur contemporain. Seule, la deuxième composition, Deep T. évoque clairement le tuyautage caractéristique du premier Gomberg. Certaines pièces sont fascinantes et utilisent plusieurs procédés compositionnels universels (hoquet, unisson, tuilage etc…). La musique évoque le vol d’un avion de ligne au-dessus des nuages cotonneux (plage 8 Loha et ses graves étonnants), un espace intersidéral (plage 10 Pitch où les 14 trompettes jouent la même hauteur) ou un rassemblement de trompes hymalayennes un peu psychédéliques (plage 9 J.M.). Dans Unken, il joue beaucoup de silences sur chacune des douze pistes. On entend aussi à qui on a à faire :  un trompettiste exceptionnel. Certains auditeurs jugeront sévèrement la réverbération parfois un peu excessive.  Gomberg II est une oeuvre superbe qui a le mérite de faire converger différentes pratiques et plusieurs approches musicales en enrichissant chacune d’elles et en ravissant l’auditeur ouvert et inspiré. Plusieurs souffleurs-compositeurs de la jazzosphère improvisée ont enregistré des pièces en multipistes, mais aucun d’entre eux ne me semble avoir réalisé un travail aussi abouti. Chef d’œuvre ? Un artiste parmi les meilleurs de cette musique déclara, il y a fort longtemps, qu’il était plus intéressé dans la construction d’un simple abri que dans l’érection d’un monument ambitieux. Franz Hauzinger, qui s’est livré ici à un travail intense, a le chic de ne pas nous en faire peser tout le poids. Il nous fait vraiment voyager avec sa musique. Gomberg II a conservé toute la légèreté de l’air, même si notre trompettiste autrichien en a soufflé des centaines d’hectolitres durant sa réalisation. Un artiste sincère. Ces compositions ont été présentées en première  au festival « Contrasts 07- Strange Music » à Krems en Autriche avec d’autres souffleurs. Une idée géniale pour un festival. 

sperrgut Birgit Uhler / Damon Smith/ Martin Blume Balance Point Acoustics BPA 009
Umlaut trio PUT ( Birgit Uhler Ulrich Philipp Roger Turner) NurNichtNur.

Birgit Ulher - Cover

Label californien du contrebassiste Damon Smith, BPA relate ses aventures sonores avec des improvisateurs européens tels Tony Bevan (un des rares saxophonistes basse de la planète improvisation), Wolfgang Fuchs, Joëlle Léandre, Phil Wachsmann, Martin Blume, etc.. et ses potes états-uniens, comme l’excellent percussionniste Jerome Bryerton ou la chanteuse Aurora Josephson. Three October Meetings avec Wolfgang Fuchs est à cet égard un enregistrement à recommander. Faisant suite à l’exceptionnel trio PUT de Birgit Uhler avec Roger Turner et le contrebassiste Ulrich Phillipp (Umlaut Nurnichtnur), sperrgut est une rencontre vive du tandem Damon Smith et Martin Blume avec LA trompettiste de la scène improvisée européenne. Cet enregistrement d’un concert de 2004 nous laisse entendre le moindre détail du jeu des improvisateurs. Birgit Uhler favorise les morceaux courts et concentrés, comme dans ce Umlaut et son duo avec la chanteuse Ute Wassermann (Kuntstoff – Creative Sources). Curieusement, chaque morceau est titré par des mesures de volume comme s’il s’agissait de mesures de cadres pour chaque tableau sonique. Côté pochette comme toujours avec notre trompettiste de Hambourg, nous avons droit à un élégant gribouillage sur polaroïd. Je recommande ce cédé car il est sans doute son album le plus accessible et un des meilleurs qu’elle ait produit. Martin Blume est excellent dans l’art du dialogue et sa frappe caractéristique est particulièrement variée. Elle est immédiatement reconnaissable par sa qualité boisée et son jeu très fin sur les cymbales et accessoires métalliques. Damon Smith est un contrebassiste sensible et inspiré qui laisse vibrer l’instrument de manière particulièrement adéquate pour un tel trio. Les deux hommes laissent le champ sonore complètement ouvert aux introspections de la trompettiste et aux infinies nuances de son jeu. J’avais déjà chroniqué très positivement les albums de BU pour Creative Sources. Parmi eux, Scatter est un remarquable et audacieux solo de trompette. Sperrgut est donc un disque excellent (super gut !), mais rien là ne nous prépare à la claque magistrale reçue à l’écoute de Umlaut par le trio PUT, mentionné plus haut. (Umlaut / 2000 - Nurnichtnur 1000425). On sait qu’une partie des improvisateurs allumés engagés actuellement dans un renouvellement de l’improvisation libre par des voies plus minimalistes tient ce « style » de musique improvisée pour dépassé ou daté, comme pouvait nous sembler le devenir le « free jazz » à l’époque nous nous essayions à devenir « non-idiomatiques » (!). On pourrait mettre beaucoup au défi de jouer avec autant de précision. C’est absolument renversant. On a là le meilleur de Roger Turner et Ulrich Philipp montre qu’il est un contrebassiste beaucoup trop sous-estimé. Son feeling à l’archet est absolument unique. Il vaut parfois mieux faire un retour en arrière de quelques années pour découvrir un joyau passé inaperçu que de se précipiter sur les nouveautés recensées par le site de Peter Stubley. Une musique collective avec absence d’ego et une invention surprenante. J’adore car il y a une qualité unique dans cette musique que vous ne trouverez que dans ce disque. Jimmy Giuffre enregistra en juin 55, un album génial : « Tangents in Jazz ». Ici, on a affaire à « Tangents in Free Improvisation ». A découvrir absolument. 

Daunik Lazro - Phil Minton Alive at Sonorités émouvance

Fantastique ! Pour ceux et celles qui voudraient acquérir un seul album avec Phil Minton, cet enregistrement est un pur régal. D’abord, il y a la qualité de l’enregistrement et ensuite la qualité de la musique. La séparation stéréophonique d’une part et tout le savoir faire de Daunik Lazro au sax baryton, exclusivement et ce n’est pas une mince affaire, permettent d’obtenir le rendu de l’extraordinaire expression du vocaliste gallois. En effet, Lazro veille durant tout le concert à ne pas surjouer et déborder les vocalises de Minton, celles-ci étant d’une variété et d’une richesse étourdissante. Durant les cinq improvisations, le chanteur ne se répète quasiment jamais et offre un panorama très étendu de son extraordinaire répertoire sonore. Le saxophoniste réalise une performance aussi réussie que celle d’Evan Parker avec la chanteuse Sainkho Namchylak contenue dans le cd « Mars Song » (Victo). La dernière plage est absolument explosive. Certaines des prouesses de Minton sont proprement hallucinantes. Il a poussé la ventriloquie et la transe du gosier au point de rupture (la plage 2). Mais il fait aussi chanter la cavité buccale sans faire vibrer les cordes vocales et la gorge. Tous les enfants bruitent sous les joues des manières de croassements, mais essayez seulement de moduler de la sorte des notes comme une flûte. Ses bruitages buccaux ont des tonalités voulues et ce miaulement de chaton inquiet… du grand art ! Depuis l’époque d’AMMO (son disque en duo avec Roger Turner en 1981), ses borborygmes et sa poésie sonore n’ont fait que se raffiner. Daunik Lazro fait preuve d’inventivité et de subtilité et ses harmoniques sont inimitables. Il entretient la conversation de la manière la plus intelligente en faisant silence à bon escient. L’improvisation libre dans ce qu’elle a de plus réjouissant sans mettre en avant l’aspect technique virtuose. Une parmi des meilleures galettes digitales à se mettre sous les oreilles. Deux parmi les plus authentiques artistes de la planète improvisation.

J-M Van Schouwburg

Peter Evans More is More Psi
Suite aux Franz Hautzinger, Axel Dörner, Greg Kelley, Mazafumi Ezaki, Birgit Uhler , Ruth Barberan, Mazen Kerbaj et consorts, voici encore un trompettiste de la nouvelle génération ! Et en solo ! Mais si la plupart des précités ont essayé avec plus ou moins de réussite d’exprimer l’idée que Less Is More, Peter Evans ( un américain ?) claironne bien fort : More Is More ! Depuis le Last Supper du trompettiste Toshinori Kondo avec Paul Lovens (PoTorch1980), on n’avait plus entendu cela. Psi et Evan Parker ont eu la main très heureuse. Quelques membres influents des nouvelles formes d’improvisation m’ont déjà informé qu’ils saluaient la sortie de ce CD. Donc , dites vous bien que  More Is More. Et je n’en dirai pas plus. Je préfère écouter ce disque extraordinaire. C’est complètement renversant, si vous avez quelque sympathie pour l’instrument. Essentiel si figurent déjà dans votre panthéon personnel Bill Dixon, Leo Smith, Lester Bowie et quelques uns des précités. À écouter d’urgence !!!!!!!!!!

Hubbub . Hoop Whoop - Matchless MRCD53/ Lowlands.

Dans l'univers de la musique improvisée (libre, radicale etc…), on est frappé par le nombre toujours croissant de musiciens qui s'engagent dans cet art à la fois aussi exigeant que gratuit (dans tous les sens du terme, car on y gagne souvent que des clopinettes). Dès lors, il devient plus difficile de ne pas jouer comme X ou Y et d'avoir "quelque chose à dire". Nombre de musiciens plus jeunes n'ont pas toujours l'envergure et le charisme des pionniers qui ont par la suite accédé à la notoriété. Ils ont aussi moins l'occasion de se produire et de mûrir leurs musiques, les organisateurs n'accordant d'importance qu'aux valeurs sûres. Malgré quelques notables exceptions, les musiciens français sont toujours un peu restés en retrait en matière d'originalité. C'est pour tout cela que je tiens spécialement à saluer la musique de ce groupe parisien vraiment étonnant, Hubbub. Le pianiste Frédéric Blondy, les saxophonistes Jean-Luc Guionnet et Bertrand Denzler, le guitariste Jean-Sébastien Mariage et le batteur Edward Perraud, tous autour de la trentaine, se croisent dans plusieurs groupes qui vont du free jazz à l'innovation la plus radicale. Un des groupes de Guionnet et Perraud avec le pianiste et violoniste Dan Warburton et le contrenassiste François Fuchs s'appelle "The Return of The New Thing", tout un programme. Hoop Whoop est le deuxième album d'Hubbub et est publié par Matchless , le label d'Eddie Prévost, percussionniste du groupe AMM. On y entend une musique essentiellement collective où s'efface dans l'enchevêtrement des sons l'exploit individuel du soliste. Peu importe qui joue quoi, personne ne "tire son épingle du jeu ". Le groupe contribue comme un seul homme à cette improvisation de 52'58". Mon collègue P.L. Renou a écrit de remarquables notes de pochette : celles-ci cadrent parfaitement avec une musique qui pose plus de questions qu'elle n'y répond. Comme trop rarement de nos jours, voici un manifeste qui rompt avec les habitudes plutôt qu'un enregistrement de plus, fût - il excellent. Ces cinq courageux défendent une esthétique exigeante et revalorisent de manière exemplaire la nécessité collective de l'improvisation libre que d'aucuns veulent réduire à l'expression soliste d'individualités, certes rares. Chez Hubbub, c'est le très haut degré d'imbrication collective qui fait toute la rareté et le prix de la musique.

London Ernesto Rodrigues Angarhad Davies Guilherme Rodrigues Alessandro Bosetti Masafumi Ezaki Creative Sources 080. 


London parce qu’enregistré à Londres lors de l’Atlantic Waves Festival 2005, soutenu par des institutions culturelles portugaises. Ernesto Rodrigues est le directeur artistique de Creative Sources et un altiste (viola en anglais) singulier, genre tortionnaire ébéniste, mais du meilleur effet. Tout comme son fils Guilhermo au violoncelle, il prépare son instrument et utilise tous les bruitages délicats que son instrument lui permet. La violoniste galloise Angarhad Davies n’est pas en reste avec ses frottements d’archets et ses coups secs grincés. Toujours aussi concentrée. Alessandro Bosetti est un sax soprano milanais émigré dans le Berlin du réductionnisme des Axel Dörner et Burkhard Beins et qui a travaillé avec Michel Doneda ( Placés en l’Air /Potlatch).  Le trompettiste Masafumi Ezaki est l’antenne japonaise de cette conspiration du silence. Ah oui, comme on est à Londres, c’était du New London Silence vers 2002. La musique se répand avec lenteur dans le silence dans l’attente d’événements sonores. Les tiges placées entre les cordes du violoncelle se balancent sur un fond d’archet qui fait sussurer une corde du violon. Des souffles éventuels se propagent comme un gaz rare. Le silence se fait plus présent. La durée de London (l’unique pièce) n’est pas indiquée, mais comme on est dans un état de recueillement approfondi, indispensable pour graviter dans un tel état d’apesanteur, on ne s’en soucie guère. Alessandro siffle doucement dans la colonne d’air (comment fait-il ?). Le temps est aboli. Aucune virtuosité, seulement la maîtrise du timbre, même le plus ténu. Une scansion s’insinue à notre insu et les sons de chacun des cinq s’agrègent comme par enchantement. On finit par enfin découvrir les effets de tuyaux d’Ezaki. Cette manière a le mérite de nous faire entendre une dimension réelle du silence que ces musiciens révèlent au creux de la matière instrumentale distillée dans la douceur la plus clinique. Le silence après la fin fait partie de la musique. Ecoute étonnante. Nouveau ? Bof ! Certains trouvent des inspirations depuis les travaux d’Alvin Lucier et de Phill Niblock, des artistes reconnus depuis fort longtemps. Donc ! Mais une expérience révélatrice. 
Carré Bleu ( à la mémoire de Bernard Prouteau) Frédéric Blondy, Michel Doneda, Tetsu Saitoh. Travessia 003.
The Geometry of Sentiment John Butcher Emanem 4142

Deux pôles du saxophone contemporain. L’un, français et poète enflammé de l’instant et du son, a foi en l’aventure. L’autre, britannique et scientifique, est le constructeur méthodique de son univers. Le Carré Bleu était l’espace d’un ami aujourd’hui disparu, investi ici avec l’appui d’un compagnon des antipodes animé de la même foi et d’un explorateur hexagonal des mécanismes et des cordes du piano, de son grand cadre et de ses résonances. Arrimés au corps flottant du piano préparé de Blondy comme à un radeau emporté par des courants imprévisibles, le contrebassiste et le saxophoniste dérivent vers un point secret de l’océan. Leur équipée est d’un seul tenant, le flux de Doneda se projetant dans une seule coulée tendue vers le but ultime, atteint après 70 minutes de concert (Carré Bleu part 1 & 2). Les amarres sont lâchées et la pique de la contrebasse de Tetsu Saitoh et son archet forment un gouvernail rudimentaire. Advienne que pourra et l’aventure, finalement, fascine. Sur l’île, au creux de la roche de l’Oya Stone Museum, tel un géomètre, John Butcher dévide les sons selon un plan qu’il s’invente avec une logique confondante (plages 1 et 2, First et Second Zizoku). Son précédent album solitaire « Cavern with Nightlife » (Weight of wax 01) avait été en partie enregistré dans cette caverne japonaise, remarquable pour son acoustique. Les plages 3 et 6 nous donnent à entendre ses expériences avec un amplified feedback curieux. Action Theory Blues indique une filiation avec Steve Lacy, avec lequel Butcher marque sa singularité avec un jeu répété et ambigu sur deux notes vers la sixième minute. But More So est un hommage à Derek Bailey en souvenir d’une anecdote rapportée par le violoniste Phil Wachsmann. Celui-ci fut d’ailleurs un compagnon de Doneda dans leurs jeunes années. Devant un public non averti et hostile au début des années soixante-dix, le défunt guitariste interrompt le concert et informe le public que « La musique que nous jouerons lors du restant de la soirée sera comme celle-ci, mais plus encore comme elle ». But More So. Cette intransigeance, cette plongée dans l’inconnu est vécue ainsi de manière insigne par le trio de Carré Bleu à travers les occurrences turbulentes de leurs échanges. Le travail du pianiste confirme qu’il est bien un des éléments à suivre de la seconde génération (cfr part 2 de 13’ à 25’) avec un goût généreux pour l’expérimentation et l’inouï assumé. Trois improvisateurs exemplaires et un architecte du son. Deux démarches profondément complémentaires et deux sensibilités radicalement différentes qui s’éclairent l’une et l’autre à la lumière de leurs emportements respectifs et de leurs convictions. 

Jean Michel Van Schouwburg 

21 mars 2012

Paul Dunmall un improvisateur au long cours

Paul Dunmall



Des extraits du texte ci -dessous ont été traduits en anglais et figurent dans le livre consacré à Paul Dunmall : The Entire 50 CD Collection on FMR Records, coffret enfin publié en édition limitée à 100 copies et qui est accompagné par ce livre très intéressant dans lequel le concept The Big Key de ce  saxophoniste exceptionnel est expliqué en profondeur par un musicologue remarquable, Beni Williams. Un livre à lire absolument pour qui s'intéresse de près à l'improvisation libre toutes catégories. J-M VS 04/2013.
Je venais de recevoir « Kithara », le dernier cédé de Paul Dunmall pour le label FMR. A ses côtés, de fidèles complices du saxophoniste : son « alter-ego » et vieux compagnon de route, Paul Rogers, le contrebassiste à 7 cordes (et cordes sympathiques), Phil Gibbs un guitariste de Bristol qu’on n’entend jamais qu’avec Dunmall et Mark Sanders, le batteur polyrythmicien par excellence.  Alors que j’ai déjà des dizaines d’albums avec Dunmall, je n’ai pu m’empêcher de l’écouter à plusieurs reprises. Les volutes du sax ténor qu’autorise une articulation démentielle surfe littéralement sur les rythmes croisés et mouvants du batteur, un équilibriste sur le fil du rasoir. Je pensai tout de suite au premier album pour FMR, North South West East, avec les mêmes Sanders et Gibbs et un autre guitariste, John Adams. On y retrouve bien sûr les accents rythmiques particuliers issus du rock hard-core des années 80’s dans lequel a baigné le batteur et le son des guitares speedées et agressives, mais avare d’effets et de coups de pédales. La rythmique est endiablée et la frappe de Sanders fourmille de mille détails dont font écho les chassé – croisés des deux six-cordes. Au sommet de la crête et dans les tourbillons écumants, le souffle ultra tendu et sans effort apparent du ténor, un géant de l’instrument. Une écoute rapide a fait dire à un batteur de mes connaissances « C’est pas intéressant, il joue comme Coltrane ». Il ne sait pas quel bonheur nous avons !
Soyons sérieux ! Lorsque John Coltrane s’est complètement lâché vers la fin de son Quartet avec Elvin Jones, Mc Coy et Garrison (1965 First Meditations, Transition, Sun Ship), il a encore vécu à peine deux ans pour nous léguer ses Interstellar Space en duo avec Rashied Ali. Depuis lors, on se contente d’écouter ses disques et de regretter que certains de ses héritiers immédiats ont bifurqué vers des rivages plus « consensuels ». Son œuvre ambitieuse et inégalée sollicitait des cycles harmoniques complexes qu’il triturait et faisait exploser avec un son démentiel en utilisant les ressources insoupçonnées de son instrument. Un cri aussi sauvage que sophistiqué lui faisait atteindre les overtones aigus du ténor dans des hymnes extatiques. Cette capacité à jongler avec les entrelacs des intervalles les plus curieux (« weird ! ») rend encore aujourd’hui notre écoute inlassable. Derrière cette sauvagerie fascinante, une maîtrise absolue de l’instrument et des interrelations précises des hauteurs et des sons définies par une mathématique de l’extravagance.  Comment jouer aussi fort avec une telle expressivité humaine, une démesure qui confine à la folie céleste ? Il n’y en a qu’un, c’est Coltrane ! Il y a eu des artistes aussi allumés, mais le plus souvent aux moyens sérieusement plus limités. Ornette Coleman et Albert Ayler ont ouvert des portes et imposé chacun une expression vocalisée unique, elles furent une révolution dans le jazz et la musique afro-américaine. Ces deux artistes, dont je suis un fan absolu, n’ont jamais jeté leur carlingue à l’eau par pareils mauvais temps sur d’aussi longues distances avec une telle obstination dans l’instant. De nombreux « petits maîtres » (comme les appellent les critiques) réputés, et excellents musiciens au demeurant, qui firent parler d’eux à l’époque explosive du free – jazz des années soixante font figure d’amateurs en comparaison. Coltrane permettait à « ses » batteurs, Elvin Jones et ensuite Rashied Ali, de le secouer autant qu’une mer démontée le ferait d’un frêle esquif. Mais son sens inné du rythme et son assurance toute puissante lui permettaient de faire face à tous les défis. Son énergie incandescente entraînait ses partenaires dans l’au-delà de la conscience en soufflant sans répit (les morceaux de la tournée japonaise de 66 durent quarante, voire cinquante minutes cfr Live In Japan). Son utilisation à la fois systématique et aléatoire d’intervalles choisis, et certains parmi les plus étranges, dans des centaines de possibilités harmoniques faisait imprimer au flux des notes des mouvements gravitationnels imprévisibles qui recréaient constamment des équilibres instables et volatiles. Cet équilibre rompu en perpétuel rétablissement créait inconsciemment une fascination chez les auditeurs, véritablement hypnotisés, et cette hypnose était doublement renforcée par les sonorités déchirantes qui émanaient de son saxophone ténor. Derrière le cri, une connaissance magistrale de la colonne d’air et de ses vibrations les plus extrêmes. Les spirales du soprano faisaient ensuite s’envoler l’imagination du public vers une sensation d’apaisement élégiaque. A la base de son esthétique, une foi inébranlable dans les vertus de l’improvisation.  C’est d’ailleurs cette qualité fondamentale que nous trouvons chez Paul Dunmall.
Donc, en conclusion, les quelques années de notre John Coltrane en roue libre, c’était beaucoup trop court !! En outre, Dolphy et Ayler, eux aussi, nous avaient quittés trop vite  !! Ces disparitions ont laissé un vide dans lequel se sont engouffrés ses « petits frères » et les plus brillants d’entre eux se sont orientés vers des musiques plus programmatiques (Art Ensemble, Steve Lacy, Braxton) ou plus « expérimentales » (Braxton encore). On aurait aimé pouvoir continuer à écouter une telle musique « à la Coltrane » in vivo une décennie ou deux de plus. Et ne pas devoir se contenter d’écouter ses albums et les concerts piratés. De la musique en boîte ! La musique est faite pour être entendue, en chair et en os, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on entend qui compte, peu importe qui joue, le reste appartient à la vanité humaine et au fétichisme !
Je vous demande sérieusement de nous dire quel musicien a pris la relève de Coltrane en étant animé par un feu intérieur  digne de lui dans une aventure dont l’audace, l’intensité et la déraison s’en rapprochent. Après Coltrane, nous avons découvert un très grand musicien saxophoniste, Anthony Braxton : il situa son esthétique dans d’autres perspectives et donc la comparaison est impossible. David Murray est devenu un excellent arpenteur de « projets » cultivant un héritage. Evan Parker transgressa le style coltranien avec des techniques hallucinantes tant au soprano qu’au ténor tout en devenant le héraut de l’improvisation totale. David S Ware fut reconnu à juste titre par Sonny Rollins (dont Coltrane était le meilleur ami) comme étant le challenger afro-américain de l’après-Coltrane / Rollins. Brötzmann a un son énorme, bien sûr et son esthétique art brut le place sur autre orbite, plutôt post-Ayler. Aujourd’hui, de nombreuses voix se lèvent pour reconnaître le rare talent de Paul Dunmall : adopter le sillon coltranien sans avoir l’air d’un copiste. Ecoutez  avec attention ses improvisations note à note : la musique de Dunmall n’appartient qu’à lui. Ses qualités musicales et sa lucidité lui font éviter les tics, poncifs et plans à la traine du Trane. Dunmall, c’est  le moule coltranien investi par les improvisations libres d’un saxophoniste britannique lucide qui assume son background de jazzman. Pas de compositions de thèmes, de schémas préétablis ou de cheminement : il réunit des potes dans un club ou autour des micros et tous se jettent à l’eau sans arrière-pensée et une écoute mutuelle. Britannique menant une vie paisible dans la campagne du Gloucestershire, sa voix a un autre accent que celles de la Nouvelle Orléans (Kidd Jordan), de Chicago (Fred Anderson) ou NYC (D.S. Ware). Les britanniques sont flegmatiques, pudiques et réservés, ils ne parlent pas l’anglais comme les américains et cela nous l’entendons clairement dans le son du ténor de Paul. Il n’y a aucun calcul dans ses improvisations, il se lance instinctivement dans la bourrasque et ne craint pas de s’égarer, de tenter l’impossible. Il fait, comme il dit très simplement, de la musique improvisée libre « honnête » sans craindre les conséquences des risques encourus. Il ajoute : «  Je suis un peu « conservative » (par rapport à ses collègues de l’impro libre londonienne tels Bailey, Butcher, Russell, Prévost, Turner , Wachsmann etc..) ». Dunmall, improvisateur libre, revendique son attachement à la tradition du jazz, tout comme Derek Bailey entendait évoluer hors de celle-ci. A ses débuts, ses saxophonistes favoris furent Coltrane, Rollins, Dexter Gordon, Johnny Griffin, Wayne Shorter et Ornette Coleman. On entend clairement cet héritage dans sa musique, mais d’un peu loin, car l’univers dans lequel il évolue est libre des barres de mesure, des chorus, des mélodies etc… et aussi des convenances du jazz libre tel qu’on le joue encore aujourd’hui. Sam Rivers a eu une démarche similaire dans les années 70’s, bien qu’il jouât aussi de la flûte et du piano. Sam, un musicien plus âgé, aurait joué d’ailleurs ainsi quoiqu’il advienne, même si Coltrane n’avait pas existé.



Né en 1954 dans une famille de la working class du sud-est londonien, Paul Dunmall fut introduit à la musique par un paternel batteur. Après avoir tâté de la batterie, il suivit un cours de clarinette dès l’âge de douze ans. Il devient assez vite un professionnel après avoir commencé au sax alto à l’âge de quinze ans. Son premier job fut un groupe de soul music pour lequel il adopta le ténor et on le retrouva dans le groupe prog-rock Marsupilami qui tourna en Europe après avoir bossé dans le légendaire magasin d’instruments à vent Bill Lewington’s vers 1969. Travaillant son saxophone sans relâche, il développe une concentration extrême, proche de l’extase, celle que connaissent les souffleurs d’anches au point culminant de leur quête pour le contrôle du son, mais aussi les pianistes, violonistes, chanteurs dans leurs recherches. Cet état second qui point lorsque l’apprenti musicien atteint un niveau supérieur dans la maîtrise de l’instrument, peut déboucher sur une extension de la conscience qui peut friser une expérience mystique. Cela mène Paul vers la méditation : il quitte tout pour un ashram de musiciens aux Etats-Unis. Il participe à un grand orchestre, the Divine Light Mission, qui collabore avec Alice Coltrane. Musique et saxophone du matin au soir, sept jours sur sept. Engagé par Johny « Guitar » Watson en 1976, il l’accompagne dans une longue tournée mondiale, jusqu’à ce qu’il rencontre la femme de sa vie, Linda. Celle-ci a un job intéressant et embrasse avec enthousiasme la vocation de Paul : musicien professionnel dans le jazz créatif avec tous les aléas du métier. Le couple décide de s’établir à la campagne, Paul fait un trait sur la vie itinérante du show Guitar Watson et s’engage dans la communauté jazz – improvisée britannique. Les musiciens de classe internationale y sont légion et les moyens mis en œuvre nettement moins considérables que sur le continent. Très vite, il fait connaissance avec ses futurs compagnons d’éternité : le contrebassiste Paul Rogers, le tromboniste Paul Rutherford, les saxophonistes Simon Picard et Andy Sheppard, le contrebassiste Peter Brandt de Bristol etc… Recruté dans le groupe Spirit Level par le pianiste Tim Richards, son style fait merveille dans les clubs et festivals. Il joue régulièrement dans les groupes folk/jazz du bassiste Danny Thompson. Toutes ces expériences le mènent à rechercher plus de libertés en musique tout en faisant de lui un musicien de haut vol. Un album « plus free » le touche particulièrement : Spirit Rejoice du Louis Moholo Octet avec Evan Parker, Johny Dyani, Kenny Wheeler, Radu Malfatti et Nick Evans aux trombones et le légendaire pianiste Keith Tippett (Ogun).

 Keith Tippett joue régulièrement avec le contrebassiste Paul Rogers et le batteur Tony Levin, un pilier incontournable de la scène jazz et qu’on a entendu très longtemps avec Tubby Hayes. Le saxophoniste du groupe, Larry Stabbins, obtient un gros succès avec le groupe Working Week au milieu des années 80 et s’y consacre à plein temps. C’est vers cette époque que  Paul Dunmall se joint à eux pour former le groupe coopératif Mujician en 1988. Leur musique est complètement improvisée. Le nom du groupe Mujician se réfère aux solos de Keith Tippett enregistrés pour le label FMP et dans le quel il utilise brillamment les possibilités de la table d’harmonie. Pour Keith, ce groupe est au cœur de sa musique.  Keith fut un des pionniers de l’impro libre tout en s’étant fait un nom en jouant et enregistrant avec King Crimson, le groupe prog rock aventureux du guitariste Robert Fripp. Il a d’ailleurs décliné l’invitation de Fripp à devenir un membre permanent du Roi Pourpre. Keith a fait évoluer sa musique dans le groupe Ovary Lodge avec la chanteuse Julie Tippetts (son épouse, ex-Driscoll), le bassiste Sud - Africain Harry Miller et le percussionniste mystique Frank Perry , transitant insensiblement de l’univers énergétique du jazz libre (Ovary Lodge / RCA) vers le jeu intuitif des correspondances sonores insoupçonnées du quartet de l’album Ovary Lodge publié par le label Ogun. On notera que Frank Perry et Harry Miller deviendront à l’époque des collaborateurs du tromboniste radical Radu Malfatti. Balance avec Perry, Malfatti, Colin Wood, Phil Wachsmann et Ian Brighton, le duo Miller - Malfatti, le Spontaneous Music Ensemble de John Stevens dans le quel Julie Tippetts chantera en 70/71 créent alors un univers esthétique qui se situe “hors du jazz”. Derek Bailey a inventé le terme “improvisation non-idiomatique” pour faire comprendre aux lecteurs de son livre le rejet de toute forme de règles « conventionnelles » inhérentes aux musiques basées sur une tradition, comme le jazz ou les musiques traditionnelles d’Orient etc… dans lesquels l’improvisation est prépondérante. Je pense que ce terme didactique est impropre, non scientifique et est récusé par nombre d’improvisateurs importants (je publierai un texte à cet égard dans mon blog Orynx-Improvandsounds).  
        Cette musique improvisée repose sur l’équilibre entre l’aspect collectif « démocratique – égalitaire » et la liberté artistique individuelle basée sur l’écoute mutuelle. Chaque musicien occupe une part de l’espace et du temps égale à celle de chacun des autres et tous veillent à maintenir une balance, un modus vivendi qui permet à chacun d’improviser sur un même plan en s’échangeant les rôles et les fonctions au sein du groupe : rythmique, textures, mélodique, etc... Il n’y a plus d’accompagnateur, ni soliste, ni leader, ni compositeur, ni exécutant. Mais rien qu’une utopie fraternelle, télépathique, spirituelle.  Cet aspect des choses est aussi important que la recherche sonore et l’invention de nouveaux territoires que ces musiciens découvrent. Les musiciens improvisateurs libres radicaux ont tellement proliféré à Londres et en Grande Bretagne, et cela de manière exponentielle égale aux talents de nombreux artistes,  que leur influence et les valeurs qu’ils défendent deviendront communément adoptées par les jazzmen de ce pays qui ont envie de secouer les chaînes des barres de mesure et des musiques à programme. A tel point qu’Eddie Prévost, musicien radical par excellence, publie un album solo de Dunmall en multi-pistes sur son austère label Matchless. Aussi les Britanniques ont un sens inné du fair-play et les improvisateurs de ce pays ont une ouverture d’esprit vers quiconque essaye de s’exprimer avec originalité.

L’aventure du groupe Mujician traduit et synthétise ces aspirations en assumant l’héritage du jazz afro-américain via Coltrane. Paul Rogers a été illuminé par les enregistrements de John Stevens, Bailey, Parker et consorts à la BBC 3, ce fut un déclic à ses débuts. Voulant commencer par les racines, il se mit à découvrir la tradition du jazz en visant la liberté sur un long terme. Rogers et son pote Simon Picard, un extraordinaire saxophoniste ténor proche de Paul, eurent le trio PRS avec John Stevens. Mujician publie plusieurs albums sur le label US Cuneïform : The Journey, Poem about The Hero, Birdman. Comme les bons pianos sont rares, l’envie de jouer pousse Rogers et Dunmall à travailler en duo dans une veine “folk” (Folks Rare Music) ou en trio avec Tony Levin.  Celui-ci invite Paul à souffler en duo ou dans des groupes sans bassistes avec d’autres souffleurs comme Andy Sheppard et Jerry Underwood qui lui succédera chez Spirit Level. Cet étalement des possibilités au sein du groupe, Paul Dunmall va l’étendre à une véritable famille musicale. Pour le moment, on l’entend au ténor, à l’alto, au baryton et au soprano. Deux premiers albums fondateurs de sa démarche, Babu et Desire and Liberation du Paul Dunmall Octet sont publiés par SLAM. Pour l’Octet , soit Mujician augmenté de Picard,  ….  Paul a composé une suite et d’autres albums de ce groupe paraîtront par la suite. Dans le double album Babu, on l’entend en quartet avec Simon Picard, Rogers et Levin. Simon est tout aussi brillant que Paul et c’est une honte pour la scène du jazz européen que ce musicien soit si peu entendu. Comme me l’a fait remarquer un excellent saxophoniste français qui avait écouté Babu à l’époque et ignorait tout de la carrière de nos deux amis : « Ces deux-là, ce sont deux tueurs ! ». On s’en rend encore mieux compte dans Utoma, un album des deux saxophonistes avec le batteur Tony Bianco (Emanem). Une  surprise au sein du sextet du deuxième cd de l’album Babu : le guitariste John Adams fait son entrée. J’ai été accroché directement par l’équilibre rare de ce groupe et la place que cette guitare nerveuse et sans effet prenait au milieu de l’architecture souffleurs – contrebasse – batterie. On découvre bien vite un trio avec John Adams et Mark Sanders (Ghostly Thoughts Hatology et Totally Fried Up Slam) qui dégage, propulsé par les pirouettes du batteur. Autant Tony Levin tournoie autour des tempi que Mark Sanders les fouette et les précipite, chacun d’eux avec une lisibilité étonnante, marque de fabrique du free anglais : la fameuse consigne fair play de John Stevens : Si tu n’entends plus les autres, arrêtes-toi de jouer (moins fort). La guitare apporte une énergie aérienne, fluide et s’insère entre la batterie et le saxophone de manière à reconsidérer les tensions entre le souffle et la percussion. Le trio a une dimension unique dans l’histoire du free jazz : tournant autour de rythmes binaires croisés avec légèreté, les trois musiciens jouent à armes égales entraînés simultanément dans une course poursuite par leur frénésie individuelle. Le souffle démentiel du saxophoniste ténor avec ses triples détachés hallucinants passe graduellement d’un son presque détimbré avec une puissance contenue jusqu’aux morsures les plus brûlantes du cri, mais toujours lucide. Il semble que si son esprit en éveil plane au-dessus de la mêlée.

Totally Fried Up marque l’instant où subitement, la personnalité de Dunmall s’affirme irrévocablement. Dès lors, tout se précipite dans sa musique. Il abandonne le baryton et l’alto pour se concentrer sur le ténor et le soprano et adopte les cornemuses sur scène et en studio. Et il initie sa collaboration avec le label FMR de Trevor Taylor. Sur la lancée du trio, FMR publie North South East West avec Sanders, Adams et Phil Gibbs, un nouveau guitariste qui occupera une part aussi importante que Rogers dans l’évolution de leurs groupes. Paul Rogers acquiert une nouvelle contrebasse sept cordes, plus petite et compact pour les voyages, réalisée par le luthier Alain Leduc de Nîmes. Cet instrument aux possibilités et à la tessiture étendue est munie de cordes sympathiques. Dunmall et Rogers s’engagent petit à petit dans une direction plus introspective et mystérieuse sans batterie auquel Phil Gibbs se joindra bien vite : le Moksha trio.  Le batteur Tony Bianco rentre en scène ainsi que le bassiste John Edwards, entendu aux côtés de Veryan Weston et d’Evan Parker avec Mark Sanders, justement. Un autre album FMR, Shooter’s hill, documente une autre version de groupe plus large dans le droit fil de l’Octet avec le trio Adams / Dunmall/ Sanders augmenté de Paul Rutherford, du trompettiste John Corbett et du bassiste Roberto Bellatalla. Mais ce n‘est pas tout : pour pouvoir documenter ses obsessions musicales et ses expériences les plus contrastées, Paul lance son propre label, Duns Limited Edition. Des enregistrements de concerts ou des sessions plus risquées seront publiées sous formes de CDR autoproduits à 80 ou 100 copies avec de superbes dessins, peintures ou gravures sur bois. Jusqu’à présent,  Duns totalise une septantaine d’albums dont trois contiennent chacun quatre CDRs : Nîmes, Deep Joy et Folks History. Cette trilogie synthétise l’évolution de trois facettes de son travail avec Paul Rogers. L’histoire déjà ancienne du duo Folks est documentée dans cette History avec quatre concerts de 1994/95 : on note l’utilisation des bagpipes dérivée de la musique traditionnelle et la magnificence du saxophoniste et du contrebassiste déjà parvenus au sommet de leur art. Des mélodies de type traditionnel sont le point de départ d’improvisations et d’échanges entre la contrebasse et les deux saxophones ténor et soprano dans une dimension lyrique à la fois terrienne et aérienne. La puissance charnue de la contrebasse et le magistral coup d’archet propulsent le souffleur dans les voies multiples des modes. Deep Joy en trio avec Tony Levin navigue avec une énergie incomparable dans les eaux du jazz libre. Les deux Paul s’adjoignent les guitares de Phil Gibbs dans le Moksha trio qu’illustre Nîmes. Le centre d’intérêt de Duns se tournera graduellement vers ce Moksha trio avec l’utilisation exclusive du sax soprano, d’autres instruments à vent et à cordes, de tampuras indiennes, du gopichand en symbiose avec le son particulier de la contrebasse ALL et ses cordes sympathiques.

       Alors, la question que le lecteur se posera : « Pourquoi cette boulimie de  publications alors que nous avons déjà dans les mains un coffret FMR de cinquante cédés publiés depuis 2000 ? ». Sans oublier les albums sortis sur le label SLAM, etc… Simplement, parce que la musique de Dunmall ne peut être appréhendée qu’à travers les combinatoires multiples des personnalités avec qui il partage cette communion musicale basée sur l’improvisation collective avec des racines musicales traditionnelles, jazz mais aussi de la musique d’Inde du Nord.  Plus qu’un concept de groupe ou un « projet », Paul Dunmall a développé un esprit de famille en déclinant l’improvisation sous toutes les nuances de l’émotion avec le risque de l’aventure en fonction de différents musiciens – amis associés. Ces essais débouchent régulièrement sur des cédés aboutis. Une période d’investigation est couronnée par un trio exceptionnel, comme ce sublime Deep Whole avec Rogers et Sanders, de retour dans la fratrie. Il convie un nombre grandissant de partenaires complémentaires en enregistrant toutes les formules instrumentales possibles : Tony Marsh, Tony Orrell, Peter Brandt, Neil Metcalfe, Elton Dean, Andrew Ball, Hillary Jefferies, Nick Stephens , Keith et Julie Tippett(s) et des invités comme Markus Stockhausen, jusqu’au trio avec les deux guitaristes Phil Gibbs et John Adams, ou cet album délirant, All Sorts of Rituals. Dans cette session, Gibbs et Dunmall explorent une panoplie d’instruments à cordes trafiqués, d’instruments à vent (anches-double, flutes, cornemuses) et aussi sitar et thérémine, le tout joué de façon improbable, microtonale exacerbée. Les improvisateurs français ont inventé le terme folklore imaginaire. Si vous voulez savoir ce que cela veut dire, écoutez les douces folies excentriques de Dunmall et Gibbs chez Duns, comme Moksha Live ou Live at the Quaker Center. Et sa variante avec le flûtiste Neil Metcalfe ou le harpiste Rhodri Davies. On est bien ici au pays de Lol Coxhill.

Parmi les albums FMR les plus remarquables, il faut noter I You en duo et Out of The Cage en quartet avec le bouillonnant drummer américain Tony Bianco qu’on retrouve quelques années plus tard en trio avec Paul Rogers ou Dave Kane dans Cosmic Craftsmen, Dig Deep et Ritual Beyond. Contre toute attente, cet album crée la surprise car sous la pression infernale du batteur, on entend Paul s’envoler à la clarinette dès le premier morceau au lieu du sax ténor. Live in Dartington nous le fait entendre au soprano avec Keith Tippett et Julie Tippetts dans un merveilleux échange dans lequel notre ami s’insère à la perfection. Il collabore aussi avec Trevor Taylor et ses percussions électroniques et les deux musiciens ont formé un quartette, avec Gibbs et la pianiste Evelyn Chang, pour investir une musique de chambre spatialisée (Athmospheres without Oxygen en trois volumes). Il se met à travailler avec le batteur Miles Levin, le propre fils de Tony Levin, tristement disparu il y a plusieurs mois. La frappe de Tony est sans doute la plus appropriée pour le soprano, il suffit d’entendre Paul se concentrer sur cet instrument avec Tony et Rogers dans Deep Joy Live in Austria ou dans Language of the Spirit en trio avec John Edwards (Rare Music). Duns propose même un superbe album avec le père et le fils en trio (The Golden Lake). Enregistré avec Miles, le bassiste Percy Pursglove et le pianiste Michaël Hurley, le superbe Four Moons le dispute en qualité avec Manu avec Miles, de nouveau, et Phil Gibbs, qu’on n’entend d’ailleurs qu’en compagnie de Paul. Un autre guitariste, Barry Edwards a fait son apparition avec Mark Sanders (Mind Out !). Dans Boundless, ce nouveau trio est augmenté de Phil Gibbs et la musique y est aussi écorchée que celle de Manu est détendue. Il y a tellement de variations d’affects, de timbres, de construction des solos et des structures modales et harmoniques en relation avec ses différents partenaires que sa musique en devient exemplaire par une  grande diversité paradoxalement homogène. C’est l’expression profonde et sincère de la vie.  Cette production pléthorique montre que Paul Dunmall est un musicien de plus en plus demandé parmi les amoureux du jazz aventureux et des musiques improvisées, alors que les organisateurs de concerts hésitent souvent à l’engager. Etrangement, il publie plus d’albums en CD qu’il n’a de  concerts payés. Et ses albums se vendent bien, surtout aux USA (les Duns sont sold-out !). Ces dernières années,  il y a collaboré et enregistré avec des légendes historiques du free jazz, comme Henry Grimes, Rashied Ali, Andrew Cyrille et Hamid Drake, et avec le batteur Chris Corsano.   Love Warmth and Compassion est un offshoot du trio Moksha (PD – Gibbs - Rogers) en compagnie du batteur chicagoan Hamid Drake avec une solide dose de pulsations afro-américaines. Toutefois, Paul se risque à jouer de la cornemuse sur un titre de l’album attirant le groupe dans un univers fantômatique. Car sa musique n’est pas la réalisation d’idées figées et toutes faites, mais plutôt une cuisine casalinga toujours renouvelée avec les ingrédients sous la main au moment de la cuisson. Un menu en constante évolution qui nous tient en haleine depuis des années. Dunmall est un musicien - improvisateur très logique avec une pratique des modes quasi-mathématique et la plus grande fantaisie assumée, le propre des vrais improvisateurs. Un bon exemple de cette fantaisie est le fabuleux Solo Bagpipes, où il fait littéralement exploser le son et craquer les intervalles. Un autre exemple est son jeu discret à la clarinette basse dans les deux premiers morceaux du cd Sun Inside avec Phill Gibbs, Rogers et le flûtiste Neil Metcalfe. Ces trois compagnons s'éclatent autour du bourdonnement imperturbable de clarinette basse de Paul, explorant les registres extrêmes de leurs instruments. Son jeu au saxophone ténor est plein de sursauts irréguliers autour d’imaginaires barres de mesure et cette caractéristique était déjà lisible chez Coleman Hawkins et Lester Young, les pères du saxophone ténor en jazz  et musiciens excentriques, s’il en est.  Comme Charlie Parker, John Coltrane, Thelonious Monk et Sonny Rollins, Paul Dunmall est un improvisateur authentiquement WEIRD ! Contrairement aux légendes qui courent sur la vie des jazzmen, Paul Dunmall mène une vie rangée dans son cottage du Gloucestershire, quitte le club après le concert pour rentrer chez lui et ne traîne jamais au bar. Pas d’alcool, pas de drogues, ni de vie de bâton de chaise. Un simple bon sens pragmatique l'a amené à étendre la pratique du souffle, de l'improvisation dans une relative tradition dans une réalité insoupçonnée. Il consacre son temps libre à sa peinture qui retrace ses visions de paix ou des hallucinations expressionnistes évoquant les démons que ses pères spirituels, de Coltrane à Dexter, ont chassés, parfois en pure perte. Toute la folie du monde qui détruisit la vie de tant de musiciens chers à notre cœur, de Lester Young à Billie Holiday, de Bird à Albert Ayler et John Coltrane, Paul Dunmall la projette dans sa musique avec toute la complexité des sentiments humains, la spiritualité qui lui est propre et la plus profonde lucidité. Vous trouverez dans ces cinquante albums qu’il est impossible de décrire tous ici, une bonne partie de l’étonnante saga de cet homme simple  et bon pour qui la musique est le message de l’amitié profonde partagée avec les auditeurs et ses amis musiciens. A vous de lire son message.
J-M VS
(musique improvisée : m.... i.... ce sont aussi les initiales de modestie et imagination et ce sont bien deux choses qui frappent celui qui rencontre Paul et ses acolytes Phil, Paul R, John E... )