18 septembre 2013

The last Derek Bailey great duo w. S.H Fell @ Trip-Tyk's Porridge


The Complete 15th august 2001 Derek Bailey & Simon H Fell Confront Recordings CD ou Download (Bruce’s Finger)  http://www.confrontrecordings.com/#!releases/c1o68



T

Qui est Simon H Fell ? Un contrebassiste d’exception, un improvisateur de première, un compositeur chef d’orchestre génial et un des plus importants activistes de la musique improvisée en Grand Bretagne, émigré depuis quelques années dans le Limousin. Derek Bailey, vous connaissez sans doute, hein le Godfather de l’improvisation libre et un guitariste unique etc… Ou vous croyez le connaître ou le reconnaître. A partir du milieu des années nonante, on le vit / fit jouer et enregistrer avec tout un chacun, d’Henry Kaiser à Pat Metheny ou Bill Laswell, Calvin Weston et Jamaladeen Tacuma, les Ruins ou Thurston Moore, Joëlle Léandre… On  a aussi ressuscité le trio avec Gavin Bryars et Tony Oxley : j’étais à un de leurs deux concerts, l’autre est publié par Incus…  hmm… Tout ça, pas toujours pour le meilleur, souvent malheureusement dispensable. Sa guitare électrique s’est d’ailleurs saturée au fil des ans .. aâh ! , l’amplification stéréo de 1974/ 75 avec Braxton, Evan Parker et Honsinger !

Heureusement, Mark Wastell eut un jour le bonheur de réunir Fell et Bailey dans le sous-sol de sa boutique 323 à Highgate et d’enregistrer encore une heure d’improvisation totale que je ne suis pas prêt d’oublier. Dans un vrai lieu londonien bourré d’auditeurs qui ont très souvent une extraordinaire expérience d’écoute de cette musique (hebdomadaire, voire quasi-journalière pour certains : Adam, Gus, George, Gerard, Tim, Tom etc…), Derek joue ici de la guitare acoustique dans son style caractéristique (harmoniques, larges intervalles post dodécaphoniques, cordes à vide et stoppées successivement) et s’échauffe : Pre –Tea 1 avant de s’éclater.  Post -Tea 1 : il se livre à une remise en question de son savoir (clichés) pour chercher l ‘improbable : on a droit à une véritable foire d’empoigne, moulinets dingues et harmoniques placées avec une finesse rarement entendues ailleurs. Il faut entendre Simon H Fell suivre ou précéder les moindres pensées du guitariste, le pousser hors des sillons prévisibles. Ses doigtés qui font le grand écart ne sont jamais pris en défaut, les idées viennent toutes seules.

Derek Bailey a enregistré une dizaine de duos aussi fascinants que différents et qui sortent de l’ordinaire. Ses collègues expriment une grande admiration pour sa capacité à renouveler son jeu dans de multiples circonstances et cela s’exprime avec la plus belle évidence dans ces duos (Evan Parker, Han Bennink, Steve Lacy, Anthony Braxton, Tristan Honsinger, Andrea Centazzo, Jamie Muir, Christine Jeffrey, Tony Coe, John Stevens, Alex Ward, Min Xiao Fen). Ce concert du 15 août 2001 est sans doute le dernier de ces grands duos, avec Seven, excellente conversation avec le percussionniste Ingar Zach (Incus). On y trouve le méthodique, l’instrospectif, le déchaîné, le synthétique, l’exploratoire, le logique, le loufoque, le rageur, le pastoral, l’imprévu, le dingue et le loufdingue. Tous les climats, suspendus au-dessus du vide ou à un train d’enfer…. Des extraits avec un son cassette avaient été publiés en CDr par Confront il y a dix ans. J’en vends une copie… si je la retrouve dans mon fourbi ! Voici la version complète présentée dans un boîtier métallique argenté format boîte à cigarettes à rouler. Fumant !!



NB J’ai pas encore reçu le CD par la poste , mais Bruce's Fingers, le label de Simon H Fell, m’a offert un download que je viens d’avaler d’une traite : quel plaisir !!
Si vous ne savez pas trop qui est Simon H Fell et comment il joue, pas facile de cerner le musicien. Comme SHF n’est pas obsédé par son CV, mais plutôt par la musique, je suggère que nous abandonnions graduellement des idées toutes faites : http://brucesfingers.bandcamp.com   ... Cette musique sert à çà !



Porridge Diplomacy  Ensemble Tryp-Tik  Adam Bohman Adrian Northover Catherine Pluygers. wwwtriptik.org.uk

Ces trois musiciens se sont rencontrés dans le London Improvisors Orchestra, il y a une dizaine d’années, et ont rassemblé leurs  expériences et leurs intérêts musicaux dans un trio décoiffant, excentrique et atypique. Musique contemporaine et classique pour la hautboïste Catherine Pluygers, jazz contemporain et compositions modernes pour le saxophoniste soprano Adrian Northover et le do-it-yourself from scratch pour les objets amplifiés d’Adam Bohman. Ces trois pôles constituent le gros des références musicales de base de l’improvisation libre avec l’imagination en prime, la quelle est une seconde nature chez ces trois improvisateurs. Les deux souffleurs mêlent leurs souffles avec une réelle empathie et , première constatation, Adrian a le bon goût instinctif de faire sonner son soprano de manière à ce que son timbre, son articulation et sa résonnance se marient avec la sonorité et les volutes du hautbois, instrument nettement malléable que le saxophone. Les deux souffleurs sont confrontés au capharnaüm sonique en provenance de la table d’Adam Bohman, couverte des objets amplifiés les plus hétéroclites, trouvés dans les fins de brocante ou sur la décharge, par le truchement des microcontacts collés sur la surface de la table. Le côté low-fi est accentué par le vieil ampli de guitare 20W bon marché. L’interaction entre les musiciens fonctionne à plusieurs niveaux, le fil mélodique des souffleurs semble hétérogène face à la cuisine bruissante du délirant objétiste, une personnalité réellement et complètement surréaliste. Ses collages graphiques qui ornent pochettes de CD’s et affiches du Horse Club l’illustrent à merveille. Ces trois artistes sont aussi différents qu’ils se complètent dans un synchronisme décalé et une empathie insoupçonnée au premier abord. Il y a un courant au sein de l’impro londonienne qui consiste à marier la chèvre et le chou dans des assemblages improbables. Terry Day, Steve Beresford, Phil Wachsmann, Lol Coxhill ont été coutumiers du fait, laissant l’esprit de sérieux à leurs collègues germaniques et français. Cela dit, Porridge Diplomacy  se compose de 18 pièces entre cinquante secondes pour les plus courtes et 3 ou 4 minutes pour les plus longues. Les titres improbables sortent tout droit de l’imagination de Bohman qui est aussi un poète qui utilise l’art de la découpe et le collage des mots dans un télescopage sémantique on ne peut plus british. D’ailleurs lors d’une distribution de chocolat après un concert londonien, et voulant offrir un chocolat aux feuilles de menthe au plus « british » des improvisateurs présents, l’assemblée m’a désigné Adam Bohman comme étant celui-là. Ex-cen-tri-que, sans ostentation et avec la plus confondante simplicité. En slang belge bon teint, Adam est le « king du brol » parfait. Cannibal magnetism, Furlong, Compression Mode, Talcum Chowder, Varicose Lane, Luggage Daffodils and Tungsten  défilent avec un aplomb et un naturel inimitable entraînant les souffleurs à se dépasser au point qu’on oublie qui joue du hautbois ou du soprano et lequel des deux instruments / instrumentistes intervient… en se calant sur les ponctuations des bruitages de Bohman. Le jeu de Catherine Pluygers fait preuve d’une souplesse et d’une fluidité inventive qui demande une technique haut de gamme, sans que cela ne sente l’effort et l’exploit. Une invention naturelle et organique. Adrian Northover souffle dans son sax soprano avec une réelle maîtrise : les multiphoniques et doigtés croisés. Pour ces trois musiciens attachants, l’improvisation , l’écoute et l’expression de leurs singularités musicales est un art de vivre, joyeusement oublieux de l’exégèse esthétiquante de bazar.


porrodge


13 septembre 2013

Improvisation toujours, radical jusqu’aux racines les plus enfouies.


Fauna  Paul Stapleton & Simon Rose pfMENTUM CD074
http://www.pfmentum.com/PFMCD074.html
Un grand disque de free music aussi bon, aussi chercheur et aussi rageur qu’à l’époque FMP INCUS RING etc…. mais follement actuel… !  Paul Stapleton joue d’un étonnant Bonsaï sound sculpture (BoSS) et Simon Rose souffle dans ses saxophones baryton et alto avec une énergie et sens des harmoniques de première. Le BoSS est , je cite, « a portable modular musical instrument (Paul Stapleton & Neil Fawcett 2010) combining a repurposed turntable, DIY electronics, amplified metallic percussion and strings ». Le duo nous offre une musique free sans concessions, une aventure sonique partagée et sublimée. Après une première écoute, on en redemande. La musique de Paul Stapleton évoque avec le plus grand bonheur l’univers sonore et ludique du légendaire Hugh Davies (l’ouverture de Felt) . Cela dit, cette remarque ne m’empêche pas de me plonger avec délectation dans les échanges de ce duo infernal. C’est de la musique improvisée du meilleur tonneau ou du meilleur crû , que vous préfériez soit l’enveloppe sonore ou sa qualité initrinsèque immanente tout au long des improvisations flamboyantes enregistrées lors d’un concert berlinois.  Simon Rose s’enflamme en faisant barir son baryton dans les graves graveleux. La respiration circulaire est utilisée pour transformer le son, glissandi dans les harmoniques, sens du détail et capacité à souffler au bord du silence ou à faire exploser son instrument. Son partenaire a, lui, une solide imagination pour faire parler son installation. La parfaite indépendance des deux improvisateurs et leur capacité à jouer dans des registres contrastés en coordonnant les efforts stimulent l’écoute de tous (auditeurs et musiciens), poussant les deux artistes à s’envoler dans leur recherche insatiable. Les grands écarts d’inspiration se rejoignent dans des convergences magiques et presqu’inespérées. Un duo véritablement remarquable. Pas mal de grands noms de la musique improvisée « libre » ne jouent pas mieux et sont moins passionnnants. Donc, si vous aimez la musique improvisée libre véritable et sans aprêts, découvrez ces deux artistes et leur magnifique FAUNA.


PS : Courez écouter aussi le Schmetterling de Rose en solo au baryton (NotTwo) et son Procession à l'alto (FMR), indispensables et bien sûr Badland - Society of Spectacle (Emanem) avec SH Fell et Steve Noble.


IST Berlin Rhodri Davies - Simon H Fell – Mark Wastell Confront CCS 18

Punkt Und Linie (31:35) IST Harp : Rhodri Davies Double Bass : Simon H.Fell  Mark Wastell : violoncello. Recorded by Hrolfur Vagnsson at Total Music Meeting Podewil Berlin 01.11.2001 Mastered by Simon H Fell.

Lorsqu’il m’a envoyé cet album, Simon H Fell m’avait signalé qu’il aimait participer à des expériences musicales les plus extrêmes, parmi les quelles ce trio IST labellisé alors « London New Silence ». Il citait aussi le duo Descension avec le guitariste noise destroy Stefan Jaworzyn et le trio SHF (Alan Wilkinson / Paul Hession / Simon H Fell) , coupable lui d’un album intitulé The Horrors of Darmstadt sur le label Shock du même Jaworzyn. Leur Bogey’s enregistré il y a 20 ans est devenu un classique de la transe « free » jusqu’auboutisto- brötzmaniaque intelligente. 
La musique du cédé Berlin est l’intégrale d’un concert qui fit date dans l’évolution de la mouvance « réductionniste » berlinoise et partagea le public de manière presque schismatique. Un extrait du concert avait été publié dans Audiology par le label a/l/l . Le titre Point et Ligne se réfère à l’épure sèche qu’évoque cette musique à l’espace (de silences) qui vibre entre chaque point et chaque ligne. Cela dit, cela reste ludique et imprévisible. Les musiciens ne jouent pas au hasard (*), mais chacun suit une logique, réagit à l’écoute en anticipant ou retenant un geste sonore. Différents niveaux d’activité et de dynamique se conjuguent avec une belle précision et une véritable intention. Des événements sonores surgissent de la vibration d’objets dans les cordes de la harpe ou de frottements d’archets diversifiés. Des pizzicatos au bord du silence ou un coup bref  mezzoforte suivi d’un frottement non mesuré ou d’une harmonique éthérée rentrent dans un jeu subtil de contrastes et de correspondances. La qualité du silence qui les entourent ou les séparent et les infimes nuances d’un  jeu à peine audible (16ème et 17ème minutes) concourent à souligner les caractéristiques du son acoustique. Leur univers se déplace vers un dénouement « complexe » stylisé à la vingtième minute comme si l’interaction de l’improvisation libre (l’école Phil Wachsmann John Russell Radu Malfatti  des années 80) était disséquée, toute exubérance écartée.  Certains sons semblent être électroniques mais sont produits acoustiquement : par exemple, un doigt humide frotte la surface de la caisse de résonance d’un instrument avec un bruit strident. Un excellent enregistrement très représentatif d’un état d’esprit et de l’évolution de la scène britannique et internationale.
Aussi, cet album est plus qu’un document, car ces artistes ont le talent nécessaire pour sublimer leur direction musicale et atteindre un niveau de plaisir d’écoute véritable et répété.
Pour info, ce même trio augmenté de Derek Bailey et du virtuose de claquettes Will Gaines figurent dans le CD Company in Marseille / Incus, album produit par Bailey himself.

Evan Parker Barry Guy Paul Lytton Live At Maya Recordings Festival No Business NBCD55
Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton - “Live at Maya Recordings Festival”
Du jazz libre de la plus haute volée par un trio légendaire en activité depuis trente ans. De leur expérience de pionniers incontournables de l’improvisation libre radicale, ces trois musiciens superlatifs apportent une qualité d’écoute, d’interaction, de développement des idées et un sens de l’exploration … (je m’arrête) à nulle autre pareille. La multiplicité foisonnante des rythmes / pulsations libérés, magnificente, n’a pratiquement aucun équivalent, sauf chez un Cecil Taylor. C’est en quelque sorte une musique issue de l’expérience du jazz (libre) et de l’improvisation totale à son point d’intersection le plus risqué et le plus fascinant. La virtuosité extrême du trio est complètement assumée dans la construction de la musique, aussi spontanée que profondément réfléchie. Ayant déjà écouté tous les albums précédents du trio, je ne me lasse pas de leur présent dernier, car Parker, Guy et Lytton insufflent une nouvelle dimension supplémentaire. Epoustouflant et profondément attachant. Une mention spéciale à Paul Lytton, un percussionniste d’exception, trop sous-estimé.

Tony Oxley 1975 Incus 63
Des sessions inédites de Tony Oxley pour ses 75 ans. Improvisateur radical peu documenté, Oxley été souvent sollicité comme batteur par John Mc Laughlin, Bill Evans, Paul Bley, Cecil Taylor, Tomas Stanko, Bill Dixon, Gerd Dudek et Rob Van den Broeck après avoir été le batteur-maison du légendaire Ronnie Scott’s.  Dans cet album produit par Incus, le label de feu Derek Bailey qu’il avait co-fondé en 1970 avec Evan Parker et le guitariste, on trouve un quartet noisy avec Derek Bailey, Pat Thomas et Mat Wand datant de 1993. Des archives de 1977 avec un duo avec Paul Rutherford, un trio « électronique » en compagnie du violoniste Phil Wachsmann et du guitariste Ian Brighton et un solo de percussion amplifié. A cette époque, les improvisateurs britanniques exploraient de la manière la plus radicale les limites entre le son musical et les bruits, les formes musicales par la pratique de l’improvisation. Cette démarche sublimait au-delà des avancées des Cage, Stockhausen et Cecil Taylor réunies avec une totale absence de prétention. Les trois plages de 1977 avec Rutherford (7:19), avec Wachsmann et Brighton (14:15) et en solo (5:54) poursuivent la démarche documentée dans Incus 8 « Tony Oxley » ( les solos de percussions amplifiées et électroniques) et Incus 18 « February Papers ». Les quatre protagonistes transforment leurs instruments avec une utilisation low-fi de l’électronique qui préfigure des développements apparus par la suite dans d’autres scènes expérimentales. Si on reconnaît le style discrètement vocalisé du trombone de Rutherford, il est impossible de deviner de quel instrument  jouent les trois autres larrons car l’aspect électronique est prépondérant et la virtuosité est volontairement remisée au vestiaire. Oxley torture les métaux et on en entend quasi exclusivement les manipulations électroniques.  Brighton et Wachsmann avaient d’ailleurs un malin plaisir à se prêter à l’expérience au point qu’il est impossible de distinguer qui fait quoi au delà des crépitements, frottements, glissandi et manipulations instrumentales. Oxley a expliqué qu’il a été influencé par la guitare de Derek Bailey (comme on l’entend dans son premier album solo Incus 2 de 1971, sans doute). On trouve une inspiration similaire chez Hugh Davies et Paul Lytton. À l’époque, ces musiciens s’échangeaient les trouvailles mutuellement et collectivement. Le solo se termine par un ostinato grinçant qui provient de grincements répétés  sur la surface d’une cymbale démultipliés avec des moyens électroniques. Je regrette que mon écoute a été perturbée par des défauts digitaux de ma copie dans deux des morceaux. Le quartet avec Derek Bailey est excellent et agréablement ludique, pour ne pas dire relativement farfelu / excentrique,  surtout par rapport aux deux autres albums de ce groupe publiés par Jazzwerkstatt et Incus avec une qualité sonore laissant à désirer. Certains passages sont carrément désopilants dans les croisements interactifs et attirent irrésistiblement l’oreille. Par exemple, Pat Thomas avec ces échantillonnages et ces doigtés délirants au piano. C’est joué avec le plus grand sérieux musical sans l’esprit de sérieux. Pour ces raisons et la rareté des plages de 1977, ce compact Incus est à recommander tout spécialement.


Garden of Water and Light Neil Metcalfe Guillaume Viltard Daniel Thompson FMRCD341-0812


Enregistré avec soin à la Shoreditch Church en décembre 2011, la reproduction de cette musique dans un compact est un exploit à cause de l’acoustique très particulière de cette église historique située près de la City et dont le jardin accueille les tombes de compagnons de théâtre de Shakespeare. La flûte de Neil Metcalfe distille des nuances infinies, ce musicien discret et taciturne étant un des vrais poètes de la scène musicale londonienne. On l’a entendu en disque et concert avec John Stevens, Lol Coxhill, Roger Smith, Tony Marsh, Evan Parker, John Rangecroft et Paul Dunmall, musiciens qui ne tarissent pas d’éloge sur la musicalité exceptionnelle de leur collègue.   En compagnie du contrebassiste Guillaume Viltard et du guitariste Daniel Thompson, il trace les contours merveilleux d’un jardin d’eau et de lumière, titre de la suite improvisée (27:05) qui constitue le corps central de ce beau disque. Une conclusion heureuse est concentrée dans les neuf minutes finales d’un set improvisé avec ferveur et précision. Les pincements décalés de Daniel Thompson sollicitent les registres adéquats qui rencontrent les écarts microtonaux infimes mais superbement expressifs du flûtiste. Le génial Robert Dick pourra nous épastrouiller avec ces extraordinaires feux d’artifices, personne d’autre ne nous régalera avec cette distance, cet écart réaliste et fabuleusement subtil de Neil Metcalfe avec les tonalités. Il faut une oreille exercée pour en goûter toutes les nuances. On dira de même des frottements d’archets de Guillaume Viltard dont les intentions racontent une histoire. Rarement entendu des gars sachant vraiment jouer au ralenti de cette manière (19' et suivantes) . Un très beau disque qui vous entraînera à rêver. De l’air de chambre, la force de la délicatesse.



Adhesives and Grout Adam Bohman & If Bwana  BromBron 18

Enregistré par Al Margolis a/k/a If Bwana à Extrapool à Nijmegen en juillet 2010, Adhesives and Grout est une remarquable réalisation sonique improvisée avec une plage de mots parlés, une des spécialités d’Adam Bohman à la quelle se prête avec bonheur If, Bwana. Les deux artistes sont crédités : Prepared violin, home-made eleven stringed instrument, objects including wine and beer glasses, metal fork, wood, plastics, glass etc… (Bohman) ; clarinet, voice, glockenspiel, guitar (If, Bwana) et sur, OXO Triple A, Hey, Adrian Northover et son sax soprano. Superbement enregistré, Adhesives nous fait découvrir un univers bruissant d’une grande poésie. L’auditeur aura de la peine à identifier la source instrumentale des sons produits par le duo et qui s’interpénètrent souvent comme s’il n’y avait qu’un seul musicien. Il y a donc une véritable cohérence que ce soit avec les frottements et manipulations improbables des objets de Bohman (plastiques, verres, peignes, brosses, carrelages, fourchette, boîtes, couvercles, cordages etc…) et le glockenspiel à l’archet d’If, Bwana ou sa clarinette. Le graphisme de la pochette cartonnée, composé des titres - tirés par les cheveux ! – est exquis et augure bien cette excellente collaboration. Sans doute une des plus belles réalisations mettant à la fois en valeur Adam Bohman  et If, Bwana. C’est d’ailleurs avec une certaine insistance que Bohman m’en a confié une copie pour que je l’écoute : il avait bien raison.

Seedy Boy Alan Wilkinson sax alto & baryton et voix Download Bruce Finger’s http://brucesfingers.bandcamp.com/album/seedy-boy 
Seedy Boy cover art
Produit par son camarade Simon H. Fell sur Bruce Finger’s le label de ce dernier et enregistré il y a plus de 20 ans, Seedy Boy est le manifeste témoignage d’un saxophoniste qui allie l’expressionnisme avec une véritable intelligence de jeu. L’exercice solitaire de l’improvisation renforce et rend indiscutable chez Wilkinson  l’authenticité et la profonde sincérité de cet artiste. 4 PM est une improvisation vocale où notre souffleur fait valoir des ressources inouïes de la voix humaine et fait preuve d’imagination. Dans Seedy Boy (14:37), il commence par alterne interventions vocales au-delà des possibilités et un jeu d’alto qui survole et virevolte au travers des multiples facettes de son jeu comme s’il imaginait une course d’obstacle avec une belle fantaisie. La fantaisie étant une qualités prépondérante des improvisateurs qu’on réécoute (Bailey, Rutherford, Coxhill, Van Hove). Remettant sans cesse en question les acquits, refusant l’évidence dans une quête permanente, Alan Wilkinson assume complètement l’acte d’improviser au-delà de l’idiome « free-jazz », catégorie dans laquelle une oreille distraite voudra le ranger. In Memoriam concrétise avec un beau lyrisme sa connaissance profonde et écartée du jazz auquel il tord finalement le coup  dans une succession de rengorgements saturés, de staccatos vibrés et de vocalises. Cet album est une excellente introduction à l’univers du trio HWF, soit Alan Wilkinson, Simon H Fell et Paul Hession. HWF transcende complètement la formule sax / contrebasse / percussion par une osmose organique des trois compères et une urgence aussi expressive que réfléchie qui n’a rien à envier au meilleur trio de Peter Brötzmann. A suivre.

Porridge Diplomacy  Ensemble Tryp-Tik  Adam Bohman Adrian Northover Catherine Pluygers. wwwtriptik.org.uk

Ces trois musiciens se sont rencontrés dans le London Improvisors Orchestra, il y a une dizaine d’années, et ont rassemblé leurs  expériences et leurs intérêts musicaux dans un trio décoiffant, excentrique et atypique. Musique contemporaine et classique pour la hautboïste Catherine Pluygers, jazz contemporain et compositions modernes pour le saxophoniste soprano Adrian Northover et le do-it-yourself from scratch pour les objets amplifiés d’Adam Bohman. Ces trois pôles constituent le gros des références musicales de base de l’improvisation libre avec l’imagination en prime, la quelle est une seconde nature chez ces trois improvisateurs. Les deux souffleurs mêlent leurs souffles avec une réelle empathie et , première constatation, Adrian a le bon goût instinctif de faire sonner son soprano de manière à ce que son timbre, son articulation et sa résonnance se marient avec la sonorité et les volutes du hautbois, instrument nettement malléable que le saxophone. Les deux souffleurs sont confrontés au capharnaüm sonique en provenance de la table d’Adam Bohman, couverte des objets amplifiés les plus hétéroclites, trouvés dans les fins de brocante ou sur la décharge, par le truchement des microcontacts collés sur la surface de la table. Le côté low-fi est accentué par le vieil ampli de guitare 20W bon marché. L’interaction entre les musiciens fonctionne à plusieurs niveaux, le fil mélodique des souffleurs semble hétérogène face à la cuisine bruissante du délirant objétiste, une personnalité réellement et complètement surréaliste. Ses collages graphiques qui ornent pochettes de CD’s et affiches du Horse Club l’illustrent à merveille. Ces trois artistes sont aussi différents qu’ils se complètent dans un synchronisme décalé et une empathie insoupçonnée au premier abord. Il y a un courant au sein de l’impro londonienne qui consiste à marier la chèvre et le chou dans des assemblages improbables. Terry Day, Steve Beresford, Phil Wachsmann, Lol Coxhill ont été coutumiers du fait, laissant l’esprit de sérieux à leurs collègues germaniques et français. Cela dit, Porridge Diplomacy  se compose de 18 pièces entre cinquante secondes pour les plus courtes et 3 ou 4 minutes pour les plus longues. Les titres improbables sortent tout droit de l’imagination de Bohman qui est aussi un poète qui utilise l’art de la découpe et le collage des mots dans un télescopage sémantique on ne peut plus british. D’ailleurs lors d’une distribution de chocolat après un concert londonien, et voulant offrir un chocolat aux feuilles de menthe au plus « british » des improvisateurs présents, l’assemblée m’a désigné Adam Bohman comme étant celui-là. Ex-cen-tri-que, sans ostentation et avec la plus confondante simplicité. En sabir belge brusseleir, Adam est le « king du brol » parfait. Cannibal magnetism, Furlong, Compression Mode, Talcum Chowder, Varicose Lane, Luggage Daffodils and Tungsten  défilent avec un aplomb et un naturel inimitable entraînant les souffleurs à se dépasser au point qu’on oublie qui joue du hautbois ou du soprano et lequel des deux instruments / instrumentistes intervient… en se calant sur les ponctuations des bruitages de Bohman. Le jeu de Catherine Pluygers fait preuve d’une souplesse et d’une fluidité inventive qui demande une technique haut de gamme, sans que cela ne sente l’effort et l’exploit. Une invention naturelle et organique. Adrian Northover maîtrise le sax soprano avec une réelle maîtrise dans les multiphoniques et les doigtés croisés. Pour ces trois musiciens attachants, l’improvisation , l’écoute et l’expression de leurs singularités musicales est un art de vivre, joyeusement oublieux de l’exégèse esthétiquante de bazar.
 J-M VS praticien improvisateur vocaliste

19 juin 2013

Sureau and MouthWind Brussels 29 june

Sureau : Jean-Michel Van Schouwburg- Jean Demey - Kris Vanderstraeten

MouthWind :  Lawrence Casserley - Mick Beck 

- Phil Wachsmann - J-M Van Schouwburg.

Samedi 29 juin 20h (doors) 20h30 : Ateliers Mommen 37 rue de la Charité 1210 Bruxelles Madou.  Entrée libre - free entrance  organised by Inaubible and Ateliers Mommen.
Sureau : Jean Michel Van Schouwburg, voix / Jean Demey, contrebasse / Kris Vanderstraeten, percussion.
MouthWind : Lawrence Casserley, live signal processing / Mick Beck basson /Phil Wachsmann, violin & electronics / J-M Van Schouwburg voix.
live free improvisations. 
MouthWind : Lawrence Casserley a développé un système unique de traitement du son des musiciens et de la voix humaine de son invention avec 14 canaux en temps réel, des laptops, un kaospad, des logiciels complexes et un réseau inextricable de câbles et boîtiers. Il travaille avec Evan Parker et Barry Guy (5 CD's ECM)et dirige l'installation géante ColourScape. La voix de Jean Michel Van Schouwburg se métamorphose de manière ahurissante du falsetto enfantin aux jodels et aux chants de gorge inimitables avec une expressivité visuelle et sera trafiquée par le dispositif de Casserley. Phil Wachsmann est un violoniste de premier plan dans la scène improvisée. Il collabore avec ses artistes les plus significatifs : Evan Parker, Barry Guy, Fred Van Hove, Tony Oxley, Derek Bailey, Paul Rutherford, Irene Schweizer, Paul Lytton, Radu Malfatti, Phil Minton etc... Il a développé des live electronics conjointement avec son instrument. Mick Beck, sax ténor, joue du basson dans MouthWind apportant des couleurs particulières en contorsionnant les sonorités de cet instrument traditionnel de la musique classique. Un improvisateur incontournable en Grande Bretagne. Sureau : trio voix - contrebasse - percussions formé en 2007 lors d'un concert imprévu en plein air à Anvers, frottements et extension sonores des cordes d'une contrebasse organique- Jean Demey, poésie ludique d'une batterie bricolée et d'objets détournés - Kris Vanderstraeten, gosier en folie/ voix explosée / parole sans mots - J-M Van Schouwburg . Construction spontanée, dérive surnaturelle, musique chantier vivante et insaisissable.

Sunday 30 june 17 h 30  Loft EX-I-T  7 rue Scheutveld 1070 AnderlechtMouth Wind & the Cosmophonics    entrance 7 euro

Lawrence Casserley, Phil Wachsmann and Mick Beck will meet the unbelievable free improvising vocal ensemble the Cosmophonics with singer Pierre Michel Zaleski and fellows Marco Loprieno , Claude Colpaert, Anael Honings, Sonia Paço Rocchia, Pat Lugo, Kostas Tatsakis led by J-M Van Schouwburg. voices and instruments ( Kostas dms, Marco sax ténor, Sonia bassoon, Claude trombone). 

Sureau trio : CD Sureau recorded 2007 on Creative Sources , CD the Leuven concert 2009 on Setola di Maiale : JM Van Schouwburg voice / J Demey double bass / Kris Vanderstraeten percussion.
MouthWind : CD MouthWind 2010 on He(a)rme(ye)s : Lawrence Casserley live signal processing @ J-M Van Schouwburg voice



17 juin 2013

summer listenings


Keith Tippett Giovanni Maier Two For Joyce Live in Trieste Long Song Records LSRCD 127/2013
Un duo enregistré dans la banlieue industrielle de Venise en hommage à James Joyce. Un piano magistral et un contrebassiste qui relève le défi durant les 49 minutes de cet excellent concert. Giovanni Maier est un proche du contrebassiste Roberto Bellatalla (ils ont enregistré un superbe trio avec le batteur Michele Rabbia). Comme Roberto Bellatalla  fait lui-même partie de la fratrie londonienne Tippett – Moholo et compagnie depuis des lustres, au sein de Dreamtime, avec qui Keith Tippett a souvent joué et enregistré, cette association de Giovanni Maier avec le légendaire pianiste britannique est tout à fait naturelle. Une belle contrebasse puissante et sensuelle pour épauler avec beaucoup de classe et de retenue un de nos pianistes favoris tout en énergie, en nuances et avec son extraordinaire articulation.  Les deux partenaires nous convient à un parcours de l’univers tipettien dans toutes ces déclinaisons. A la fois improvisateur de l’instant et compositeur dans la durée, le pianiste nous livre une construction tour à tour intime, étincelante et assumée. Après une brillante envolée scandant des motifs africains, nos deux partenaires ménagent un passage introspectif où les harmoniques à l’archet et le jeu dans les cordes se rejoignent. Une comptine au piano préparé se mêle à des pluckings délicats, les cordes graves résonnent dans la table d’harmonie, alternant subtilement deux modes de jeux sans crier gare. Keith Tippett et Giovanni Maier ont fait ici un superbe concert et comme les albums de Keith dédiés au piano en solo ou duo se font rares au fil d’une très longue carrière, on ne boudera pas notre plaisir.

Home John Russell - Fred Lonberg-Holm Peira

Ce sympathique micro-label chicagoan nous présente un magnifique duo de deux personnalités incontournables de l’improvisation libre. Le guitariste John Russell et le violoncelliste Fred Lonberg-Holm se sont rencontrés dans l’appartement du guitariste à Walthamstow pour un superbe échange. Voilà pourquoi Home. L’enregistrement réalisé par Russell a une qualité technique remarquable quand on connaît les circonstances de celui-ci : une petite pièce encombrée de livres, d’étagères de cd’s, ordinateurs, archives etc… La musique est superlative : la distinction du guitariste et les sonorités particulières de son jeu, intervalles dissonnants issus du dodécaphonisme, harmoniques obtenues avec des plectres en pierre, etc… n’ont d’égales que les nuances et la dynamique du violoncelliste. Cet album est un témoignage merveilleux, s’il en est, de tout ce qu’il y a moyen de partager, de jouer et de vivre en improvisant librement sans contrainte avec deux instruments à cordes.  

Southville Summer Dominic Lash – Ricardo Tejero Clamshell records CR 11
Contrebasse (Lash) et saxophone tenor / clarinette (Tejero, …plus sifflets) pour une belle mise en commun de deux camarades associés depuis des années au sein de la communauté improvisée londonienne et du London Improvisors Orchestra dont ils sont des piliers incontournables. Chacun des sept morceaux de l’album enregsitré en 2012 est consacré à un mode de jeu spécifique et des tournures précises qui donnent à ces échanges une identité forte. Le contrebassiste joue à égalité avec le souffleur qui sollicite une belle variété d’effets sonores intégré dans un discours construit qui va du mélodique (Allfoxton), au bruitisme intelligent (Fernleaze) en passant par le classique vingtiémiste (Grittleton). J’apprécie particulièrement l’excellent travail de Dom Lash à la contrebasse aussi bien à l’archet qu’au bout des doigts et auquel les souffles conjugués de Ricardo Tejero offrent une belle contrepartie. Le parti-pris « efficace » de consacrer chaque pièce à une direction musicale différente concentre l’attention de l’auditeur pour le meilleur. Rien ne se perd et au bout du compte, on a parcouru un beau voyage. Des partisans de la musique honnête du partage et de l’écoute.

Songs From Badly-Lit Rooms Tom Jackson & Benedict Taylor Squib-Box 2013-06-09
Songs from Badly-Lit Rooms cover art
Wouf ! Un superbe duo clarinette et (violon) alto par deux jeunes musiciens qui sont à la proue de la relève des improvisateurs britanniques. Dès la première écoute, il est clair que l’altiste Benedict Taylor est sans nul doute un des violonistes les plus intéressants de la scène improvisée à s’être révélé récemment. Avec l’excellent clarinettiste (virtuose) Tom Jackson, il forme un duo remarquable et leur Songs From Badly - Lit Rooms est déjà un enregistrement de référence pour tous les membres du Comité d’Evaluation de la Violonnerie Improvisée de la Fondation Johannes Rosenberg. Benedict Taylor fait littéralement gonfler, distendre les paramètres des sons de son instrument avec un jeu très détaillé de pression de l’archet sur les cordes. Un raffinement sensuel et inouï avec les harmoniques, les transformations du son dans le même coup d’archet surviennent avec un savant mélange de logique et d’intuition, l’altiste tirant magnifiquement parti de la tessiture du violon alto dans des méandres micro-tonaux. Les intervalles sont étirés ou distendus de manière très personnelle voire intime, fruit d’une oreille musicale finement exercée. Une colorisation inédite des timbres. Tom Jackson joue avec précision et inventivité de superbes contrechants, inventant une contrepartie subtile dans un style proche de la musique contemporaine. Son jeu à la clarinette relativement « classique » se met de temps en temps à étirer les intervalles, faisant bonne mesure avec son partenaire. On entend poindre ça et là des écarts avec le chromatisme qui entrent en sympathie agissante avec les soubresauts soniques de son partenaire. Il peut aussi bien naviguer sur un autre plan en se concentrant sur son phrasé « contemporain » très droit laissant son acolyte s’échapper dans de merveilleux glissandi. Pour toutes ces raisons et le fait qu’ils essayent plusieurs points de vue dans les échanges, il s’agit d’un superbe premier album.  Enregistré live dans des lieux différents et avec des acoustiques parfois imparfaites sans que cela soit gênant. Peu importe, la musique est super-réussie et la qualité acoustique n’infère en rien sur mon parti-pris et mon plaisir d’écoute pour leur superbe musique. Voici donc deux improvisateurs vraiment talentueux engagés dans l’improvisation libre dont je me dois de saluer l’arrivée providentielle dans la scène britannique.
Je répète, superbe, voire indispensable si vous aimez le violon et l’alto improvisés.

Gongfarmer 36 Jim Mc Auley LongSong Records.

Ce label italien vient de frapper fort avec ce superbe témoignage  solo d’un guitariste exceptionnel, Jim Mc Auley. Remarqué il y a plus de dix ans dans un album en trio de guitares avec Nels Cline publié par Derek Bailey sur son label Incus, Jim Mc Auley manie aussi bien la guitare classique que le dobro ou la national métallique, instruments emblématique du blues. Un morceau est dédié à John Carter, un autre revisite le saltarello. Des objets sont utilisés dans les cordes en en tirant les meilleurs effets.
Gongfarmer 36 est un témoignage de  de ce qu’un improvisateur / instrumentiste de haut niveau est capable de faire avec des guitares. Plutôt que de « spécialiser » dans un style ou une démarche, Jim Mc Auley réussit tout ce qu’il entreprend, nous offrant un panorama vivant et convaincant de son talent en travaillant le son en profondeur, l’articulation, les intervalles, l'exploration... Il trouve le ton juste avec chaque instrument et chaque approche. Un guitariste improvisateur radical qu’on écoute et réécoute avec plaisir et un intérêt renouvelé : on a l’impression de n’avoir pas fait le tour. Oubliez les références citées dans le texte de pochette (Bailey, Fred Frith) et écoutez la musique. Une surprise de première classe, catégorie « musique honnête ».

FluiDensity Brian Groder Tonino Miano Latham Records Limited Edition Impressus IR Records.
Brian Groder est un de ces fantastiques trompettistes qui pullulent en Amérique et qui s’est, lui, créé un style jazz contemporain personnel et intéressant. Je vous passe les détails de sa carrière, rien que d’avoir enregistré un superbe quartet avec le légendaire Sam Rivers (un musicien que j’adorais étant jeune) est en soi une référence peu commune (Torque / Latham Records). Selon les notes de pochette signées George Grella, la musique du duo de Brian Groder avec le pianiste Tonino Miano se rapporte autant à la tradition du jazz « jusqu’à Cecil Taylor » qu’à la « musique nouvelle » d’origine classique. Ces deux musiciens, instrumentistes superlatifs avec un très solide bagage musical, ont une approche distanciée par rapport à l’engagement physique qui sous-tend l’improvisation libérée issue du jazz et  cette qualité des improvisateurs qu’est la fantaisie. Etant plongé dans l’univers des improvisateurs et de l’improvisation  depuis des décennies au point d’en être devenu un moi-même, je ne ressens pas le feeling de l’improvisation dans cette musique excellemment jouée, avec une justesse toute classique, pensée et réfléchie en profondeur. Pour faire court, on pourrait qualifier leur musique d’une sorte de troisième courant de chambre. Il s’agit plus de variations sur une composition que d’improvisations. Le son de la trompette est éminemment classique et balance merveilleusement le jeu orchestral du pianiste, d’une très grande finesse.  C’est en quelque sorte une musique jazz pour amateurs de musique classique jouée magistralement et, de ce point de vue, c’est une réussite incontestable. Je serais curieux d’entendre Groder en compagnie de Blaise Siwula, François Grillot etc.. ( ils viennent de travailler ensemble), car notre trompettiste a une technique et un contrôle du son de première. Et je suis certain que dans ces contextes, il fera un superbe travail. On peut donc féliciter ces musiciens pour leur excellence.
Toutefois, la référence « Cecil Taylor » citée dans notes de pochette me semble absente dans le travail du pianiste. Etant personnellement un passionné des Cecil Taylor, Paul  Bley, Mal Waldron, Randy Weston, Jaki Byard et Thelonious Monk et un inconditionnel de Fred Van Hove et Alex Schlippenbach depuis ma tendre jeunesse, j’ai personnellement des difficultés à apprécier le piano tempéré « plain vanilla » et son expressivité. J’ai trop écouté Howlin Wolf, John Coltrane, Ornette Coleman, Skip James, Jimi Hendrix, Duke Ellington et Charlie Mingus, la musique des pygmées, celles d’Inde du Nord et du Sud, les musiques africaines, javanaises etc… et donc mon oreille est déformée à tout jamais. Je m’en excuse.
Un super duo quand même.

12 mai 2013

Aerobatically Yours


Black Sky K-Space : Gendos Chamzyrin Tim Hodgkinson Ken Hyder Setola di Maiale SL2410
BLACK SKY
Ce concert avait été organisé et enregistré à Catania en Sicile par le centre Alan Lomax le 18 avril 2009 par Luca Recupero. Alan Lomax est une personnalité enngagée et incontournable dans le domaine des musiques populaires traditionnelles. Le travail qu’il a effectué dans le domaine des racines du blues et de la condition sociale et humaine des Afro – Américains du Delta du Mississipi dans les années quarante et cinquante est une contribution essentielle. Rien d’étonnnant que le centre qui porte son nom ait invité K –Space : Gendos Chamzyrin est un authentique chanteur, lutiste et artiste chaman de Tuva. Le trio qu’il partage avec Tim Hodgkinson et Ken Hyder situe sa pratique musicale aux confluents de la musique traditionnelle de Touva, du post-rock électrique, de la free-music, des modes et des rythmes en phase avec la pratique de la musique traditionnelle. A l’heure où les musiciens classiques Turcs, Iraniens, Kurdes et Indiens développent des formules plus « accessibles » de « cross-over » en simplifiant / standardisant leur héritage multi centenaire au détriment de la finesse inhérente et du sens profond des musiques traditionnelles, Gendos Chamzyrin nous prend à rebrousse poil sans concession. Sous des dehors débonnaires, plaintifs et machos, le blues afro-américain cache bien le jeu de la subversion et sa critique sociale voilée. Je ne comprends pas le sens des paroles de Chamzyrin, mais le timbre unique de sa voix (de « gorge ») a une profondeur, un vécu, exprime une rage de vivre et une détermination. Ken Hyder bruite ou percute ses peaux dans des cycles rythmiques adaptés à la métrique du chant Touvin de Gendos, caractérisé par cette voix de gorge grave d’une épaisseur gutturale irréelle. On découvre ces harmoniques affûtées par une technique « pointe de la langue contre les gencives intérieures » maîtrisée. Interviennent aussi deux cymbales épaisses et bulbées, semblables à celles utilisées dans les rites tibéthains et le luth dombra qui ponctue le chant. Tim Hodgkinson joue en loops ou en direct de sa steel guitar trafiquée ou souffle superbement dans sa clarinette avec les modes requis. Le groupe joue « ensemble » ou « séparement », comme si leurs univers respectifs se côtoyaient sans se croiser ou se toucher  et /ou, soudainement, s’interpénêtrent. Ces deux démarches sont inspirées par les croyances chamaniques. Un groupe parfaitement soudé qui joue une musique engagée et spirituelle, à la fois terrienne et céleste sans le moindre apprêt ni faux-semblant. Leur démarche radicale, l’urgence du chant et du cri sont en phase avec l’improvisation collective la plus sincère et engagée.

Vaincu ! Va Evan Parker Live at Western Front1978.
Vaincu.Va!
L’association Western Front a effectué un travail de présentation des musiques contemporaines, expérimentales et improvisées à Vancouver. En 1978, ils avaient accueilli le dernier concert de la première tournée d’Evan Parker en Amérique du Nord et réalisé l’enregistrement de manière acceptable. Voici que Western Front publie le concert en album vynile ! Au milieu d’une production pléthorique d’albums et de rééditions des « pionniers » , au premier chef, Brötzmann et Parker, qui viennent gonfler leur documentation exponentielle, l’amateur éclairé pourrait se dire : cette fois – ci, je passe ! Et bien, si vous n’avez pas sous la main les quelques albums parus sur musique d’Evan Parker des années 70, certains sold-out, précipitez-vous ! La musique enregistrée est dans la ligne des Saxophone Solos de 1975, par exemple (Psi), de Monoceros de 1977 (non réédité) et du duo avec Paul Lytton (Collective Calls 1972 et Live at Unity Theatre 1975/ Incus réédition Psi). Je me souviens très bien de l’interview où Parker soulignait que l’aspect intéressant de son travail résidait dans la « physicalité » du son. Les harmoniques puissantes et les glissandi furieux s’affirmaient comme un cri de guerre contre la bienséance tonale ou sérielle. Cette démarche est précisément documentée dans les aerobatics des Saxophone Solos, dans Monoceros, Unity Theatre ou dans Three Nails Left du quartet d’Alex Schlippenbach avec Lovens et Kowald (FMP). Une  radicalité novatrice indiquait une voie nouvelle qui fascina Daunik Lazro, Urs Leimgruber, Wolfgang Fuchs, Michel Doneda et beaucoup d’autres. Pour reprendre les mots d’un chroniqueur français de l’époque, « une violence inouïe ». Qui dépasse l’imagination ou l’entendement. Ses doigtés croisés font alterner / juxtaposer des sons inouïs, harmoniques suraiguës et résonances fantômes, glissandi et multiphoniques irréelles. Deux années plus tard, en améliorant sa technique, déjà hallucinante à l’époque, et en raffinant sa démarche vers une «  illusion de polyphonie », Evan Parker créait une contrepartie aérienne et extraordinairement physique aux démarches « minimalistes » d’un Steve Reich ou d’un La Monte Young. Ici, Evan Parker est sauvage et insaisissable. Par bonheur, son concert et sa durée semblent avoir été conçu pour deux faces de 33t. A recommander  absolument.

Schmetterling Simon Rose NotTwo Records MW855-2
Simon Rose (2) - Schmetterling
Un album solo de saxophone baryton qui met en évidence cette physicalité radicale du son dont Evan Parker avait parlé à propos de son travail. Simon Rose qu’on a entendu avec plaisir au saxophone alto avec Simon H Fell et Steve Noble dans le trio Badland (Society of Spectacle / Emanem et Axis of Cavity / Bruce’s Finger), explore le registre graveleux et terrien du sax baryton en exploitant les nuances du cri et des harmoniques, de vibrations timbrales, de glissements microtonaux, de slaps en pointillés, des barissements. Quatorze pièces bien détaillées où Simon Rose travaille distinctement  et en profondeur chaque idée, chaque association de sons en prenant son temps. Sa spontanéité n’empêche aucunement la logique et et la construction intelligente. Un lyrisme sonique, des boucles qui évoquent le meilleur de Joe Mc Phee ou de Daunik Lazro, une approche vocalisée du gros saxophone, qualités qui toucheront nombre d’amateurs de jazz libre et d’improvisation sincère. Les Brötzmanniaques de tout poil trouveront là leur contentement, les autres tout autant et même plus (Panopticon). La respiration circulaire jointe aux staccatos de graves dans South on Squirrel est irrésistible. Il redispose ces éléments avec surprise dans Eel Feeler et ensuite Boxhagener. Chaque plage apporte son bonheur. A la fin, vous vous trouvez comblés et rassasiés. C’est un superbe album que le label polonais NotTwo a eu la témérité et la présence d’esprit d'inclure dans son catalogue. Simon Rose est un de ces représentants inconditionnels de la musique « honnête », comme me l’a si heureusement décrite son ami Paul Dunmall, qu’on soutiendra de manière inconditionnelle tout aussi bien. L’art de l’invention et de la conversation sonores dans ce qu’elle a de plus authentique. On boit du Schmetterling comme du petit lait ou comme un vin de Moselle imaginaire…

Blind Date Quartet Angelika Sheridan Ulrike Stortz Scott Roller John Hollebeck GPE records timezone TZ 794
L’instrumentation. Flûtes (dont une flûte basse) : Angelika Sheridan. Violon : Ulrike Stortz. Violoncelle : Scott Roller. Percussion : John Hollenbeck. Contemporain « classique » : visiblement la pratique de Sheridan, Stortz et Roller. Improvisation : une foi aveugle. Jazz : la batterie d'Hollenbeck Blind Date privilégie le jeu chambriste parce qu’il permet d’entendre chacun dans les moindres détails tous ensemble avec un rare équilibre. Ces quatre musiciens nous font entendre une version superlative de cette musique improvisée libre dont on parle souvent mais qui semble se cacher derrière les concepts, les assemblages de fortune ou la routine. Le souffle d’Angelika Sheridan et les nuances infinies de son jeu donnent le la et ses trois partenaires (deux femmes et deux hommes) réalisent des tours de passe-passe sonores, musicaux, de travail sur les timbres, dynamiques, avec un équilibre supérieur. Ils travaillent une multiplicité d’idées et d’éléments tout au long des superbes quatorze pièces de Blind Date avec un vrai feeling narratif. En plus, il y a l'élan d'un swing naturel, d'un flux rythmique intériorisé qui tire son origine dans l'amour du jazz et de la musique spontanée. Voici un collectif musical basé sur l’écoute mutuelle et le partage intégral du temps, de l’espace et des fréquences ( !) qui ferait sourire un Evan Parker les yeux fermés dans sa barbe. Une véritable vision humaniste de la musique. Enregistré au Loft de Cologne par des musiciens du cru, ce superbe album nous rappelle que cette partie de la Rhénanie est au même titre que Londres ou Berlin, une « capitale » de l’improvisation radicale. On leur décernera le prix John Stevens Serial Idealism, un award imaginaire que je viens d'inventer !