14 janvier 2019

Paul Dunmall Julian Siegel Percy Pursglove Mark Sanders /Ian Brighton & friends/ Steve Gibbs Willem Schulz & Joachim Raffel / Plant 2000 : Jan Klare Bart Maris Wilbert De Joode Michael Vatcher Elisabeth Coudoux & Steve Swel / Fabien Robbe Jérôme Gloaguen + Julien Palomo/


As One Does Paul Dunmall Julian Siegel Percy Pursglove Mark Sanders FMR CD0512-1018






                                                           

Alors que Paul Dunmall a déserté depuis quelques années les scènes européennes qu’il faut occuper avec insistance pour "exister" et cela sans doute par manque d’intérêt, il persiste à enregistrer des sessions en bonne compagnie qui déclinent toutes ses appétences au saxophone ténor, mais aussi soprano ou clarinettes. Il a déjà publié au moins 130 cd's à son nom et sa musique est suivie de près par de très nombreux amateurs. Pour cet atmosphérique As One Does, il s’est adjoint la frappe subtile et  fascinante de Mark Sanders, un des plus grands batteurs européens. À la contrebasse et à la trompette Percy Pursglove, un solide musicien. Un autre saxophoniste et clarinettiste basse, Julian Siegel, une solide pointure du jazz britannique, complète l’équipée. Après John Gallagher et Jon Irabagon récemment, Dunmall, qu'on entend ici avec une sonorité lunaire, aime la compagnie d’un autre souffleur avec qui il découvre un sens nouveau de l’empathie. Entièrement improvisées, six improvisations collectives autour des huit ou neuf minutes, avec une pointe jusque treize, commencent paresseusement un peu dans cette allure désenchantée à-la-Lester Young, titubant avec deux notes ressassées comme le ferait un sage, pour faire ensuite grimper la tension avec des détachés subtils et en cascade, s’enchevêtrant à qui mieux-mieux. On croirait entendre un clin d’œil free à Warne Marsh et son double avec des harmoniques pointues en plus. Dunmall met son ténor à toutes les sauces. Inspiré avant tout par Coltrane, mais aussi par Shorter, Coleman (George), Rollins, Griffin, Liebman, Rivers, etc…, il se nourrit de leurs expériences avec une extraordinaire cohérence pour créer sa musique de la manière la plus sincère qu’il puisse exister. Il étire la pâte sonore à l’infini et son délire se communique à son acolyte, Julian Siegel, qu’on entend aussi à la clarinette basse. Siegel que je n’avais jamais étend auparavant, manifeste une véritable entente avec camarade. Qui joue quoi, parfois on ne saurait le dire. La plupart des albums de Dunmall sont passionnants : il allonge l’improvisation du jazz jusque dans ces derniers retranchements en découvrant de nouveaux paysages par les chemins écartés sans se perdre. Mark Sanders se fait discret soulignant et commentant les volutes des deux souffleurs en leur ouvrant tout l’espace et en arrêtant le temps. Son jeu varie d’intensité au fil des secondes et des minutes. Sanders et Dunmall qui ont à leur actif un nombre considérable d’albums en commun sont inséparables. Les doigts du contrebassiste bourdonnent d’aise et rebondissent de contentement au fur et à mesure que l’articulation du souffle et le tournoiement mélodique nous éblouissent. La trompette de Pursglove se fait entendre provoquant de belles surprises dans la musique collective. Les morceaux joués le plus spontanément du monde s’enchaînent comme une suite cohérente où les structures et le chant se confondent avec les affects et nous racontent une épopée oubliée. À noter un remarquable duo Pursglove – Sanders,entre autres moments de choix. Le swing quand il surgit à l’improviste n’est pas interdit non plus.      Dunmall peut souffler avec une puissance fracassante peu égalée ou s’adonner à cette manière introspective et fugitive (lunaire) et une tendresse de la sonorité avec la même énergie. Avec Evan Parker, il est sans doute le plus grand saxophone ténor vivant dans le jazz improvisé et au-delà. Si vous voulez vous éclater la cervelle en mode Interstellar Space, écoutez alors le récent The Rain Sessions (FMR) avec Irabagon , Sanders et Jim Bashford, nouvel arrivé dans le cercle Dunmall. Superbe album.

Imaginings Ian Brighton FMR CD 497-0618

Après quelques décennies d’absence, voici le guitariste Ian Brighton, un des piliers de la scène improvisation libre britannique, de retour et fermement impliqué dans des concerts et des enregistrements. Après la sortie de Strings avec Phil Wachsmann, Marcio Mattos et Trevor Taylor et la réédition du légendaire Marsh Gas, voici encore un nouvel album en forme d’anthologie. Deux duos : l'un avec Trevor Taylor, le percussionniste responsable de FMR,  et l'autre avec le violiniste Phil Wachsmann; un trio avec Wachsmann et le violoncelliste Marcio Mattos ; deux quartets : l'un avec le souffleur Joan Seagroat (sax soprano et clarinette basse), Steve Beresford au piano et jouets et le flûtiste Neil Metcalfe et le deuxième avec le saxophoniste François Carrier, Beresford et Trevor Taylor ; sextet avec Mattos, Taylor, Carrier, Seagroat et Beresford et un tutti à huit, suivi d’un solo de guitare. Le style à la fois épuré et complexe de Ian Brighton attire l’écoute par la grande dynamique et les constantes transformations sonores de son jeu, lesquelles ont un air de famille avec les caractéristiques de Derek Bailey même si on entend clairement qu’il a une démarche très différente. En effet, son jeu est très épuré souvent à la limite du pianissimo et du diaphane. Pour obtenir ses sonorités peu courantes, il se sert uniquement de ses doigts de la main gauche, d’une pédale de volume sans cesse sollicitées et des propriétés sonores de la guitare électrique dotée d’un chevalet. Pas de pédales d'effets... Et bien sûr les harmoniques et des touchers à la limite du bruit. ll y a une dimension intuitive spontanée de la part de Brighton dans sa recherche de timbres audacieux, une légèreté et une finesse dans l’utilisation des intervalles. C'est vraiment un improvisateur expérimenté qui jouait déjà avec Wachsmann, Taylor, Frank Perry etc... en 1970. Chaque musicien invité joue dans l’esprit voulu en se rapprochant de la sensibilité pointilliste de Brighton tout en maintenant son esthétique personnelle. Wachsmann, Mattos, Beresford et Seagroat sont bien en phase, Steve grattant subtilement les cordes et faisant résonner discrètement le piano comme un instrument percussif. Le vibraphone et le marimba de Taylor et la flûte de Neil Metcalfe y apportent une dimension plus mélodique, tout comme le phrasé presque jazz de François Carrier répondant au flûtiste. Les morceaux en quintet et sextet sont tout à fait remarquables pour leur équilibre (instable) et leur lisibilité, chacun proposant sons et idées musicales aux formes et aux intensités les plus variées tout en faisant des silences. L’octet final, atteint encore un meilleur équilibre offrant l’occasion assez rare d’un ensemble plus large. Il pourrait évoquer le meilleur de la musique de chambre sérielle en évitant les dogmes propres à cette musique. Certains diront ce n’est pas nouveau, mais étant donné que contrairement à Wachsmann ou Beresford, des artiste bien documentés, les autres, Brighton, Mattos, Taylor, Seagroat et Metcalfe ont peu enregistré ce type de musique durant les années magiques 70-80, alors qu’ils étaient fort actifs dès le tout début des seventies. Les trois albums auxquels a participé Brighton dans le passé, Balance avec Wachsmann, Radu Malfatti, Colin Wood et Frank Perry, son Marsh Gas et February Papers de Tony Oxley sont aussi indispensables que ceux de Bailey, Stevens, Maggie Nicols, Evan Parker, Rutherford, Barry Guy, Oxley et cie… Donc, il me semble que chercher à écouter un des albums récents du guitariste éclairera la lanterne des auditeurs curieux et tous ceux qui ont été passionnés par le travail de Derek Bailey. Admirable. 

NAMU 3 kraan gaar ak  Steve Gibbs Willem Schulz Joachim Raffel Hey ! Jazz. https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/kraan-gaar-ak  

Trio original et album gravé en 2012 qui m’est tombé par hasard dans les mains. Steve Gibbs, remarquable guitariste classique – contemporain (à huit cordes) est aussi improvisateur « libre » et collabore ici avec le violoncelliste Willem Schulz et le percussionniste Joachim Raffel. Deux pièces improvisées de 18 et 15 minutes au début et à la fin de l’album encadrent cinq autres improvisations plus courtes. Deux des musiciens utilisent la voix à différentes reprises comme moyen expressif auxiliaire : Gibbs et Raffel. Leurs improvisations ne suivent pas un tracé logique bien défini, mais prennent des contours contrastés, imprévisibles, anguleux avec une prédilection pour le sonique expressif. La percussion a un rôle de connivence coloriste agitatrice plutôt que l’omniprésence de pulsations et de strates et autres vagues vibratoires et bruissantes héritées du free-jazz. Le travail vocal qui surgit çà et là est proche de la poésie sonore et démontre que ces musiciens accomplis (Gibbs est un virtuose de haut vol qui joue d’un modèle à huit cordes pour pouvoir interpréter les pièces pour Luth de JS Bach) ne se prennent pas au sérieux. Une dimension ludique heuristique presque farceuse envahit l’ambiance de leurs interactions sonores guidées par un sens de l’épure, un goût bruitiste au service de structures créées intuitivement. Le violoncelle est parfois traité par dessus la jambe (octobre) et le guitariste fait parler, crier, maugréer, les cordes « préparées » sans trop faire étalage de sa technique. Toutefois la multiplicité de préhensions et de touchers des huit cordes, et la trame rythmique de cadences arpégées est le propre d’un vrai maître qui n’hésite pourtant pas à cisailler des glissandi destroy. Un bottleneck musardeur. Bien sûr, les trois instruments sont utilisés au-delà des techniques conventionnelles, tirant parti de leurs possibilités et de leurs caractéristiques physiques avec une part de sauvagerie assumée, un lyrisme enfiévré et une irrévérence juvénile. De temps en temps, un brin de classique consonant montre le bout de son nez avant d’être perverti par des effets de percussion ou un chant narquois. Finalement, leur joie de jouer avec un brin d’humour rend leur démarche éminemment sympathique et empathique. Et réellement improbable. 

Plant  2000  Umland 19 / El Negocito Record
Jan Klare Bart Maris Wilbert De Joode Michael Vatcher Elisabeth Coudoux Steve Swell

Après 1000, soit Jan Klare saxophone Bart Maris trompette Wilbert De Joode contrebasse et Michael Vatcher percussions), voici 2000. Le quartet 1000 est devenu 2000, un sextet  avec la violoncelliste Elisabeth Coudoux et le tromboniste Steve Swell. 2000 fonctionne à l’empathie, l’écoute et l’imagination. Une musique qui emboîte des structures subtilement consonantes et minimalistes en sonorités  recherchées, suspendue et dont le souffle s’enfle dans des crescendos de notes tenues, drones jazz vibrantes. Les deux cordistes ont trouvé une belle complicité en phase avec l’esprit de corps des souffleurs. Des fanfares de deux notes en carillon naissent des tuilages invisibles. Tout cela, et encore beaucoup d’autres choses, font de 2000 un groupe de jazz réellement d’avant-garde à nulle autre pareil. Vatcher semble jouer à peine ou alors mène la danse comme dans chills où chaque intervention individuelle se télescope avec celles des autres alors que grogne la contrebasse. Cette pièce est d’une légère subtilité rythmique sursautant dans les harmonies. Pas de « solos », mais un arrangement simultané de l’improvisation qui évolue au fil du disque. Chaque morceau de musique apporte son plaisir propre : les musiciens ont beaucoup travaillé cette musique à six qui allie une grande simplicité à la plus profonde subtilité. Quand le swing s’invite on a droit à des surprises. Un excellent travail qui a le mérite de démontrer aux amateurs de jazz moderne qu’une autre musique est possible qui échappe aux lieux communs. J’apprécie beaucoup leur véritable originalité qui repose sur un son collectif qui entraîne le rêve.

Animus Anima Fabien Robbe Jérôme Gloaguen + Julien Palomo Mazeto square
Utopie 1 est une composition sur un thème de François Tusquès, le maître à penser musique du pianiste Fabien Robbe qu’on entend ici au bugle de belle manière. Le batteur Jérôme Gloaguen anime les cellules rythmiques et les pulsations avec un sens du swing qui s’affine au fil de la session, alors que Julien Palomo étale les sonorités intersidérales de ses ARP 2600 (synthétiseur), ARP sequencer et synthé EMS d’un autre âge, celui de Tangerine Dream et cie ,ou de l’album ECM du tromboniste Julian Priester, Love Love ,où lui-même et Pat Gleeson faisaient voyager les auditeurs dans l’espace par dessus les océans et la jungle avec les mêmes instruments que Palomo s’est approprié. Une démarche en dehors des sentiers battus. Le bugle de Robbe trace un long arc lyrique. Les synthés de Palomo se font bruissants, organiques, et laissent la place à une magnifique construction rythmique du batteur avant de s’échapper en mode sirène. Il semble que le bugle de RF.R. s’enrobe d’un effet électronique alors que celle de J.P. tournoie lentement et laisse échapper une nappe ou deux d’une ou deux notes glissantes , sifflantes.  L’à propos du batteur fait que ces éléments s’intègrent naturellement, même si 30 minutes c’est un peu long. Le synthé frise les maniérismes du jazz rock planant avec le dosage requis pour ensuite s’enfoncer dans les abysses. Du jazz futuriste. Dans Utopie II sur un thème de Tanguy Le Doré, le duo Gloaguen – Robbe perpétue cette aura mystérieuse dans un mode plus intime. Robbe a confectionné des programmations sonores électroniques qui s'immiscent de temps à autre. Le clavier mimant le bandonéon et percussions délicates ouvrent une improvisation ouvragée dans laquelle s’insère des sons programmés par le pianiste qui donne aussi de la voix évoquant une antienne volontairement malhabile. Il entonne à nouveau le bugle, vocalisant à souhait ou la colonne d’air éclatée. Le batteur entraîne le mouvement, projetant les lignes mélodiques du bugliste et ses incartades toutes lèvres dehors dans l’espace qui s’assombrit, saturé de sons électroniques et d’effets, bourdonnements de moteurs au loin. Le paysage sonore évolue d’une séquence à l’autre en proposant des ambiances … etc… Pour résumer, un projet musical inclassable qui se situe bien à l’écart de la musique électro – post techno vulgaire en toute simplicité.

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