14 septembre 2020

Veryan Weston Hannah Marshall Mark Sanders/ Chad Fowler - WC Anderson/Ernesto Rodrigues Fred Lonberg-Holm Rodrigo Pinheiro/ Alex Ward/ Annette Krebs - Jean-Luc Guionnet

Crossings Veryan Weston Hannah Marshall Mark Sanders Hi4Head

https://open.spotify.com/album/2UfYGa1tF86ViWpbemCfhv 

Il y a aujourd’hui plus de vingt ans que nous avions découvert la musique en trio du pianiste Veryan Weston du contrebassiste John Edwards et du batteur Mark Sanders. Un inoubliable Mercury Concert (Emanem) qui marquait l’entrée du contrebassiste John Edwards dans l’univers de la free-music, initiant un parcours d’une grande richesse pour ce contrebassiste d’exception et sans doute la première collaboration enregistrée de la paire Edwards – Sanders. Quant à Veryan Weston, c'est à mon avis un pianiste parmi les plus accomplis de ces trente dernières années, et aussi le plus insaisissable. Depuis ce trio Weston-Edwards-Sanders qui grava aussi Gateway (Emanem), c’est la violoncelliste Hannah Marshall qu’on retrouve dans plusieurs projets avec le pianiste, tous aussi excellents, voire exceptionnels, les uns que les autres. En 2007, le Trio of Uncertainty avec la violoniste Sakoto Fukuda, Hannah et Veryan dessine une architecture chambriste complexe et raffinée : Unlocked / Emanem 4141. Haste : autre trio avec la saxophoniste Ingrid Laubrock (Emanem 4149). Ensuite, le violoncelle d’Hannah se fait entendre au sein du génial Temperaments de Jon Rose et Veryan Weston : le violon ténor ( !!) du violoniste australien et le pianiste aux claviers d’orgues d’églises historiques, orgues ayant été conçus avec un diapason et des accordages anciens et très différents de la musique du XXème siècle (Tuning Out / Emanem 5207). On retrouve encore Hannah dans un quartet avec Trevor Watts, Veryan et la violoniste Alison Blunt (Dialogues with Strings/ Fundacja Sluchaj). Récemment, Veryan Weston joue souvent en duo avec le saxophoniste alto et soprano Trevor Watts (6 Dialogues & 5 More Dialogues / Emanem 4069 & 5017 ou Dialogues in Two Places Hi4Head HFHCD010D) *, mais voici qu’il adopte tout récemment un clavier électronique pour ce duo, la keystation. Et donc, nous retrouvons ce clavier électronique au centre de Crossings, ce nouveau trio qui défie tout ce qu’on peut attendre de Veryan Weston. Connaissant assez bien son parcours, entre autres avec le Moiré Music de Watts, ses Tessellations avec sa kyrielle de modes pentatoniques et de structures rythmiques, je ne m’étonne pas du tout du style musical de ce nouveau trio. Mais, je suis sûr qu’il en étonnera plus d’un. Veryan Weston et Mark Sanders ont en commun une très grande maîtrise des rythmes dans toutes leurs diversités. Hannah Marshall réussit à s’imbriquer naturellement dans les vagues, ponctuations et scansions très travaillées ou quasiment chaloupées - funky en douce du tandem. Le grand intérêt de ce trio réside dans le toucher magique de Veryan Weston sur son clavier électronique : je dois avouer n’avoir jamais rien entendu de pareil avec sa miraculeuse keystation. Les variétés de timbres, de couleurs, de dynamiques qu’il obtient quasiment simultanément au sein d’un même doigté ou du même arpège est tout à fait étonnante. Son inspiration puise dans de nombreuses traditions musicales africaines, balinaises et ...jazz funky. L’introduction du premier morceau donne des effets d’orgue qui dérape et d’accordéon psychédélique. Le trio évalue toutes sortes de cas de figures sonores  et rythmiques comme si elles s’étaient échappées d’un zoo peuplé de claviers électriques aussi fous les uns que les autres. Ludique, jouissif, loufoque, mais aussi complexe et recherché. Un vrai challenge ! Tout comme la trépidante Moiré Music de Trevor Watts (une des musiques de jazz syncrétique les plus complexes et désarmantes jamais conçues et jouées) dont le piano de Veryan était la pièce maîtresse,  Crossings est une musique qui défie les catégories. Chaque composition a une cambrure rythmique osée (on pense parfois à son homonyme Randy) et se voit attribuer une sonorité caractéristique et des accordages joyeusement microtonaux ou des jeux pentaphoniques. Défile une sorte de jazz qui n’a pas encore été jouée jusqu’à présent. Je pourrais épiloguer à ce sujet. Cel devrait être le sujet d’un livre. Il y a pas mal de pianistes contemporains qui font leur trou dans la free-music de ces jours et dont je tairai le nom, mais peu sont aussi sensibles, secrets et surtout aussi incontournables que Veryan Weston. Je me répète : c’est le sujet d’un livre ! Et quel batteur ! La précision personnifiée. Étrangement, le violoncelle trouve une place oblique et bienvenue dans cette configuration. Le texte de pochette est une divagation poétique sur les titres des compositions de Monk (et la musique est truffée des plus étranges monkeries qui soient !) et Hannah Marshall chante un poème de Yeats dans le dernier morceau, rendant cet enregistrement encore plus attrayant. En compagnie de ces deux collaborateurs de haute volée (Sanders est un batteur extraordinaire et Hannah Marshall s’est très souvent fait remarquer à son avantage avec la plus grande sincérité), on a un projet vraiment digne d’intérêt, esthétique, auditif et musicologique.

*Watts et Weston ont aussi joué et enregistré en quartet avec Mark Sanders et John Edwards (DVD Hear Now FMR), ce qui renforce encore plus la proximité du pianiste et du batteur.

 

Lacrimosa Chad Fowler – WC Anderson Vol/0 Covid 19 Era /// Remote Improvised Music. Mahakala Music Maha-005

Chad Fowler joue ici du sax alto sur la plupart des 12 morceaux et double aux saxophones sopranino (Lacrimosa), saxello (Corner), C- melody (Trickster), ténor (Matter) et baryton (Marker). WC Anderson concocte d’admirables trames percussives adaptées à l’esprit et aux formes de chaque pièce avec un sens remarquable des structures rythmiques qu’il articule, décompose et restructure au fil des improvisations. Chad Fowler est de toute évidence un « vrai » saxophoniste alto avec une expressivité lyrique et déchirée, hantée par les esprits vagabonds de la Great Black Music. Il étire, distend, compresse le son, vocalise naturellement - son souffle semble une extension de la voix - parsemant ses interventions de silences révélateurs et de moments plus délicats. Le batteur souligne, pulse, alimente le combustible, crée des espaces ou déborde son collègue de roulements. Son assise rythmique chaloupée et foisonnante puise dans le stock d’Elvin Jones avec une réelle dimension orchestrale (Corner). L’assurance de Chad Fowler face à ces découpages rythmiques audacieux fait merveille : la moindre note est soufflée en relation précise avec le rythme sous-jacent aux tourneries du batteur. Son intro de Lacrimosa au sopranino s’écoute comme une invocation avant le grand départ. Le morceau au saxello semble un peu être un interlude. Il faut surtout écouter notre homme au sax alto dont il maîtrise le timbre, les nombreux intervalles avec une belle sonorité chaleureuse, agréablement résonnante et tranchante à souhait, puisant dans le blues comme s’il avait vécu par-delà les voies de chemin de fer. J’apprécie beaucoup le batteur et son jeu qui respire la sensibilité rythmique des grands jazzmen. Ses extrapolations de séquences et motifs rythmiques en liberté sont le fruit d’un travail intense issu de cette lingua franca des grands hommes de la batterie jazz : Roy Haynes, Andrew Cyrille, Jack De Johnette, Paul Motian. Chad Fowler assume la responsabilité de Mahakala Music, un label prometteur. Jugez plutôt : on y trouve le groupe du saxophoniste Dave Sewelson avec Steve Swell, William Parker et Marvin Smith, le duo Ivo Perelman et Matthew Shipp ainsi qu’un tribute pour Alvin Fiedler avec Edward Kidd Jordan, Joel Futterman, W. Parker et Hamid Drake. Ils annoncent aussi les Dopolarians qui associent William Parker, Alvin Fiedler, Edward Kidd Jordan avec Chad Fowler, Kelley Hurt et Christopher Parker. Toutes nos félicitations.

 

Multiforms Ernesto Rodrigues Fred Lonberg-Holm Rodrigo Pinheiro Creative Sources CS 659CD

Formule musique de chambre, piano (Rodrigo Pinheiro), violon alto (Ernesto Rodrigues) et violoncelle (Fred Lonberg Holm). Une musique contemporaine consistante, entraînante entre contraste et empathie, sens de la dynamique et énergie virtuose. À cause de leur proximité au point de vue de leurs registres respectifs et de la capacité à travailler les sonorités à l’archet de manière à élargir ses possibilités au niveau du timbre et des textures et de « l’élasticité » des intervalles grâce à un sens inné des glissandi et altérations précises des notes « exactes", c’est un grand plaisir de goûter leurs connivences à plusieurs niveaux de jeu. Face à ce tandem cordiste de haut-vol, le pianiste donne le meilleur de lui-même en exploitant les ressources du jeu au clavier dans un mode classique contemporain avec une forme d’autorité et autant de brio dans les parties enlevées avec force que de sagacité dans les passages piano – pianissimo. Une improvisation d’une seule traite enregistrée lors du Creative Fest XIII en novembre 2019 à Culto do Ajuda , Lisbonne pour 28 minutes de pur bonheur avec un court encore de quatre minutes vingt secondes en forme de synthèse - chassé-croisé avec différents niveaux d’intensité superbement bien imbriqués . Un sens du timing de très haut niveau qui confère à leur musique une force et une conviction peu commune. Multiforms pourrait passer inaperçu dans l’intense et très ramifiée production actuelle. Bien que publié par le très connoté label Creative Sources, ce magnifique album aurait bien pu l'avoir été chez Emanem. L’intensité, l’esprit collectif, la multiplicité des formes et la succession à la fois spontanée et logique des séquences éminemment ludiques font de Multiforms un opus irrésistible, simultanément chercheur, voire musardeur, et pleinement musical. On l’écoutera surtout pour le plaisir en mettant de côté les références concernant les tendances improvisées respectives de ces trois musiciens et en se concentrant sur chaque instant de leur très réussie musique improvisée contemporaine, un modèle en soi.

 

Frames Alex Ward Relative Pitch Recordings


Album solo d’Alex Ward à la guitare électrique aux confluents de la pratique de Derek Bailey et des guitaristes les plus allumés du Magic Band de Captain Beefheart (Bill Harkleroad, Gary Lucas, Jeff Morris Tepper). Alex mène une quadruple carrière de clarinettiste virtuose, de guitariste électrique à la limite du noise, de compositeur jazz d’avant-garde et d’improvisateur libre folâtreur. Son rôle au sein de nombreux projets du génial contrebassiste disparu, Simon H Fell fait déjà de lui un musicien légendaire malgré son âge relativement jeune. Le catalogue du label Relative Pitch pioche dans plusieurs esthétiques entre diverses moutures du jazz – free et des musiques improvisées radicales, rassemblant au fil des parutions des musiciens de haut vol et des rencontres surprenantes. Qui aurait pensé à des duos de Connie Crothers et Jemeel Moondoc, Urs Leimgruber et Vinny Golia ou Fred Van Hove et Roger Turner ? RPR a son lot de pointures avant-jazz (Shipp, Léandre, Wooley, Halvorson, Laubrock, Rainey etc…) et des outcast intrépides comme Franz Hautzinger, Michel Doneda, Jim Denley et un succulent trio de cordes de Tristan Honsinger avec Jeff Subot et Nicolas Caiola (In The Sea). De bons auspices. Cet album solo nous fait montre des nombreuses facettes et du talent de guitariste flashy d’Alex Ward. Si sa sonorité âcre et saturée est proche de celle des guitaristes punk voire noise, son jeu, les intervalles, les références harmoniques et les tracés mélodiques empruntent au savoir-faire des compositeurs vingtiémistes, soit une bonne dose de Schoenberg – Webern. Ses pièces semblent avoir été écrites ou, alors, il s’agit d’un travail de composition instantanée minutieux. La musique la plus formelle coule souvent naturellement sous les doigts de certains musiciens. Alex Ward s’est révélé très tôt un clarinettiste prodige et il a transposé ses capacités musicales à la guitare électrique en affirmant une identité « post-rock », on va dire. Ses outrances éclatent avec des constructions rythmiques rares et des intervalles à coucher dehors. On pense autant à Derek Bailey qu’aux séquences d’accords et d’écarts de notes injouables des fanatiques qui réalisèrent Trout Mask Replica et Licks My Decals Off. Si vous ignorez de quoi je parle en signalant ces deux opus beefheartiens, je pense qu’il y a lieu de s’informer auditivement au plus vite. Les titres des six morceaux d’A.W. semblent sortir d’un projet contemporain soigneusement naufragé ou naufrageur et intriguent : les cadences torturées de Tight Ship, les cadres mouvants de Frames, la complexité de Alternate Flow et le caractère épique puis destroy d’Allegro Apprensivo avec leurs  empilements de doigtés bizarres ou décalés ou le subtil et plus léger, voire sautillant, Humid Retreat. Pochette ornée du portrait d'Alex par la peintre Gina Southgate. Remarquablement, Alex Ward opère une synthèse complètement organique et spontanée de plusieurs approches musicales et sonores jazz – psychédélique – free-rock - contemporain avec le plus grand naturel et une efficacité à toute épreuve. Super guitariste – compositeur.  


Pointe sèche Annette Krebs - Jean-Luc Guionnet inexhaustible editions ie-022

Dans un label comme inexhaustible editions dont le titre évoque un album incontournable d’AMM (The Inexhaustible Document), il faut s’attendre à des choses parfois extrêmes ou plus conceptuelles. Pointe sèche se réfère sans doute aux dessins de Jean-Luc Guionnet qui ornent la pochette. Cet artiste est crédité « church organ » et sa collègue Annette Krebs «konstruktion # 4 ». J’ai très peu de prétentions musicologiques « contemporaines » per se et j’aurais aimé trouver dans la pochette une clé pour comprendre ce qu’est « konstruction #4 » , un instrument, une installation, une composition pré-enregistrée… J’ai trouvé une réponse sur son site. La musique fut enregistrée en juin 2018 à l’église St Pierre à Bistrica Ob Sotli en Slovénie. Connu pour son travail de saxophoniste dans les cercles de l’avant-garde de l’improvisation internationale, Jean-Luc Guionnet pratique avec succès l’orgue d’église en explorant et requérant les uniques possibilités de souffle, de sifflement des tuyaux d’orgue avec des pressions des touches qui laissent flotter les vibrations minimums, voire minimales des colonnes d’air produisant des sonorités hantées, désincarnées, dans des drones vacillants et fantômatiques, glissandi et agrégats de timbres défiant la notion de texture. Un travail minutieux sur quelques paramètres savamment sélectionnés et déformés jusqu’au mystère. Pentes paru chez à bruit secret il y a bien longtemps est d’ailleurs un opus révélateur. Sa collègue qui fut un temps guitariste dans la scène réductionniste berlinoise (Burkhard Beins, Andrea Neumann, Axel Dörner) projette dans l’espace de brefs collages de voix ou de percussions qui oblitèrent les soufflement diserts ou font sursauter l’organiste. Trois pièces 1., 2., 3. respectivement 26, 24 et 19 minutes. Je vous fait grâce des secondes. Au fil des morceaux, la tension monte et les intentions musicales se dévoilent à petites doses. Le discours se corse et l’écoute s’anime. Je suis particulièrement friand d’orgue à vents et à tuyaux traités de cette manière et je ne pourrai m’empêcher de me plonger à plusieurs reprises dans leur univers pour jouir de la fascination de clusters mouvants, glissants, s’échappant dans l’espace et le silence. Des surprises… Une vocalité inespérée (diphtongues nordiques, sibériennes ou magyar) qui s’installe sans peine dans une acoustique difficile. L’acoustique des églises sont souvent très dures en raison du sol en dalles de pierre ou de marbres, des murs réverbérant et des fréquences malaisées générées par la disposition du bâti.  J’espère que d’autres aient la même idée : écouter soigneusement ce disque. La musique improvisée ou expérimentale est un chantier permanent et cette musique exprime cela au mieux. Un très bel ouvrage aussi mystérieux que réussi.

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