12 octobre 2020

Tony Oxley February Papers/ Tristan Honsinger Nicolas Caloia Joshua Zubot/ Heinz Geisser Ensemble 5/ Ensemble Collectivo Crisis

February Papers Tony Oxley Discus99CD


Une réédition très attendue, grâce à Discus et Martin Archer. Durant des décennies, February Papers est resté un album à la fois rare, négligé par les critiques et recherché par les amateurs avertis. Publié en 1977 par Incus au n°18, le label d’Evan Parker, Derek Bailey et Tony Oxley, cet album a été difficile à trouver dans les années qui ont suivi sa parution alors que les autres albums du catalogue Incus se trouvaient régulièrement dans les bacs des disquaires spécialisés. Et comme Tony Oxley a publié peu d’albums à son nom auprès de labels « improvisés », sa musique enregistrée des années 70-80, avant sa collaboration avec Cecil Taylor est finalement peu connue par de nombreux amateurs. February Papers est un des albums les plus singuliers de cette musique improvisée en Europe, celle qui s’intègre dans la musique contemporaine « savante » expérimentale ou avant-gardiste au même titre qu’AMM (The Inexhaustible Document). Durant les années soixante, Tony Oxley fut le batteur attitré du Ronnie’s Scott auprès de grands du jazz (Bill Evans, Ben Webster, Sonny Rollins, John McLaughlin) tout en lorgnant vers l’avant-garde. Il publie consécutivement trois albums de free music qui ont fait la passerelle entre le free-jazz extrême et la free-music à l’Européenne auprès de majors (CBS et RCA). Dans ses groupes, sont rassemblés Kenny Wheeler, Barry Guy, Paul Rutherford, Evan Parker et Derek Bailey. Dès « Ichnos » (1970), on entend aussi une ou deux pièces en solo de percussions agrémentées d’électronique. Toutefois, la musique d’Oxley n’est pas « entièrement » librement improvisée comme celles de ces associés (Bailey, Parker, Rutherford, Guy). Il y a un écriture thématique sonore d’agrégats de timbre et de cadences, atonales et bruitistes, autour de quelques notes qui enchaînent sur des séquences improvisées (cfr Incus 8). En 1977, Oxley s’oriente vers une musique plus électro-acoustique avec sa batterie amplifiée et s’entoure de musiciens qui transforment les possibilités instrumentales au moyen de dispositifs électroniques, spécialement des cordes. Le violoniste Phil Wachsmann, le guitariste Ian Brighton, le contrebassiste Barry Guy qui joue avec Oxley et le pianiste Howard Riley et un autre violoniste qui fait ici une rare apparition, David Bourne. Cet intérêt pour les cordes vont jusqu’à ce que lui-même joue aussi du violon sur trois morceaux. L’enregistrement a été réalisé en février 1977 dans le studio fréquenté par Vangelis Papathanassiou, un copain d’Oxley, avec l’ingénieur-son Keith Spencer Allen, devenu une sommité de l’audio. Deux quartets, deux trios et trois solos. Ceux qui s’attendent à un disque de batteur en seront pour leurs frais. Toute référence au (free-)jazz est ici bannie, même à la free-music. On dira même que Derek Bailey swingue encore avec son plectre en aller et retour saccadé sur les cordes. Tony Oxley est crédité electronics sur tous les morceaux. Étrangement, Tony ne joue pas de batterie sur les deux  premières plages du vinyle, mais du violon avec les deux autres violonistes et le contrebassiste, lequel est crédité bass-guitar en A1. Soit Quartet 1 et Chant – Quartet 2. Aux deuxièmes plages des deux faces d'Incus 18, le trio Oxley (à la batterie), Wachsmann et Brighton (Sound of The Soil et Trio 2). Ces deux musiciens ont enregistré avec le groupe Balance pour Incus quelques années auparavant, une musique aussi radicale et « out-off-the-wall » que ces February Papers. Il y a d’ailleurs Radu Malfatti, un autre collaborateur d’Oxley. Ensuite, on trouve aux trois dernières plages des solos de percussion avec de l’électronique Brushes, Combination et On The Edge . February Papers figure alors parmi les albums les plus hermétiques pour un free-jazz fan, même le plus réceptif : Music Improvisation Company, AMMmusic et The Crypt, les improvisations de Solo Guitar de Derek Bailey, Iskra 1903 ou Moinho Da Asneira de Lovens – Lytton. Cela va sans dire que la pratique de cette musique par Oxley et co était bien en avance sur son temps dans la sphère de l’improvisation issue du jazz. Je ne vais pas vous décrire le contenu de ce CD bienvenu, car je vous ai déjà dressé les grandes lignes et que vous êtes assez grands que pour vous situer à son écoute. Bonne chance ! 


In The Sea Tristan Honsinger Nicolas Caloia Joshua Zubot Rhizome + Gromka + Vitrola

https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/rhizome-2017 

https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/gromka-2018 

https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/vitrola-2019 


In the Sea. Un trio canadien, bien que Tristan Honsinger habite aujourd’hui dans l’état de New York là où il est né. Des enregistrements de concerts d’In The Sea sont en ligne en digital (8 $ Canadiens) sur https://musiquerayonnante.bandcamp.com : Rhizome, Vitrola, Ulrichsberg, Gromka, Dobialab. Autant de lieux et d’événements auxquels In The Sea a apporté sa superbe musique, où le timbre et le jeu saccadé et délirant du violoncelliste Tristan Honsinger tranche dès la première seconde d’écoute. En sa compagnie, un violiste émérite, Joshua Zubot, aussi inspiré que le guide spirituel du groupe et un solide contrebassiste subtil, discret et puissant, Nicolas Caloia qui s’occupe d’ailleurs du label musique rayonnante . Guide spirituel, car on trouve dans la musique d’In The Sea le fil conducteur de toute la démarche de Tristan Honsinger, un violoncelliste original entre tous doué d’une projection du son extraordinaire. Une musique de groupe ouverte et excellemment coordonnée, des compositions (écrites par chacun) conçues pour que s’échappe joyeusement des improvisations débridées en alternance avec des séquences bien définies, un certain humour incertain mais bien présent, des canevas en perpétuelle mutation, un sens du swing, une palette de timbres et d’atmosphères étendue, un art de l’hésitation et un goût pour tirer les intervalles en tire-bouchon. Musique rayonnante, car elle traverse plusieurs esthétiques ou démarches en les concentrant et les projetant tout à la fois avec quelque chose de plus fort encore qu’une cohérence : une identité jouïssive, ludique, une saveur sonore de cordes gorgée de sève, de plaisir, de puissance. Ce sont des grand maîtres de l’archet et des fanatiques pour ce qui est d’étendre la tonalité occidentale. Un peu la folie ! Pas celle des grandeurs… plutôt celle de l’instant et du consensus chahuté. Le trio et chacun des trois compositeurs laissent le champ libre à la créativité individuelle et simultanée, les trois improvisateurs exécutants jouant des parties fort différentes les unes des autres qui s’emboitent à merveille. L’auditeur doit tendre l’oreille vers trois directions qui convergent  dans un équilibre instable et un chassé-croisé qui finit par donner le tournis. Les compositions fleurent bon la musique sérieuse post Bartok – Stravinsky, les musiques populaires tziganes ou yiddish question violon enflammé et les facéties d’improvisateurs le regard en coin. On retrouve quelques éléments fondamentaux du jazz et un goût sûr et fantaisiste pour la mélodie. On ne dira jamais assez que la fantaisie est la mère de la meilleure improvisation. L’invention instantanée. En achetant ces albums digitaux (Vitrola : 37 minutes, Gromka 33 minutes), vous avez droit à des sets de concerts enlevés et joués souvent d’une traite, les compositions et improvisations se succédant dans un continuum plein de surprises et surtout, vous contribuerez à la survie de Tristan Honsinger. En effet (et malheureusement), avec la conjonction du Covid 19, de la rareté des concerts et de son éloignement d’un grand centre urbain, c’est le seul revenu de ce musicien inoubliable, Tristan Honsinger. Inoubliable… et touchant, surtout lorsqu’il joint sa voix parlée ou chantée à la musique pour des instantanés poétiques. Et pour notre bonheur, chaque album contient de nouvelles compositions et trouvailles.  

PS : les fanatiques collectionneurs se doivent de rechercher le premier CD autoproduit d’ In the Sea : Henry Crabapple Disappear (2013) avec sa magnifique pochette fait main et sa grosse baleine noire qui fait le gros dos. Qualité sonore assurée et présence intelligente du batteur Isaiah Ceccarelli.


Luminescence Heinz Geisser Ensemble 5 w Fridolin Blumer Reto Staub Robert Morgenthaler Naoki Kita. Leo records CD LR 888 

Un quintet entièrement improvisé libre avec une réelle finesse et une capacité à faire coexister des approches sonores individuelles en diversifiant le timing et le débit, la dynamique et les énergies par le biais d’une intense écoute mutuelle. Paradoxalement, il règne un grand équilibre entre chaque voix instrumentale dans l’espace et le temps de manière à ce que chacun soit entendu distinctement alors que la construction musicale s’affirme dans un déséquilibre quasi-permanent. Une tournante tacite se dévoile subrepticement : chaque improvisateur devient l’acteur prépondérant durant quelques instants entraînant un ou deux  autres à suggérer un motif, des timbres ou une idée qui recadre l’ensemble et le relance comme si tous poursuivaient le même but. Une grande lisibilité unit les Cinq de l’Ensemble : Luminescence. Heinz Geisser veille au grain en distillant frappes légères jusqu’à une éventuelle bourrasque. Fridolin Blumer pousse les notes hardies de son gros violon et enlace les harmoniques avec un archet chercheur. Reto Staub place voicings et touches égrenées à bon escient au centre du dispositif. Le trombone de Robert Morgenthaler se fait entendre incisif, tendre, gouailleur. Le violon de Naoki Kita sursaute, crisse, se glisse par-dessus le mouvement. Les inventions et réflexes des membres de l’Ensemble 5 n’ont de sens que dans la dimension collective, lumineuse dans laquelle ils excellent donnant chacun le meilleur d’eux-mêmes. La qualité des interactions, de l’emboîtement des parties instrumentales dans les formes mouvantes et éphémères est vraiment remarquable. Avec eux, la pratique du free-jazz est vivifiée par un sens de l’écoute et d’invention dans l’instant toujours en éveil. Cette qualité bonifie leurs improvisations individuelles au-delà de leurs valeurs intrinsèques, relatives. La relativité dans leur univers est créée par cette empathie sensible provenant d’idéaux, de convictions, de sentiments qui transparaissent ici en pleine lumière créant des formes et des jeux qui forcent l’adhésion. Luminescence. 


Ensemble Collectivo Crisis Live In Hamburg Setola di Maiale SM 4060

Intriguant. Enregistré au Art of the Improvisation Festival à Hambourg 29 juin 2019. Mix au Studio True Muze par Vlatko Kucan. On se souvient de ce label novateur, True Muze, qui nous avaient livré des perles étonnantes autour de feu Peter Niklas Wilson il y a plus de 20 ans : on y trouvait Rajesh Mehta, Trichy Sankaran, Vlatko Kucan, Malcolm Goldstein, le Ton Art Ensemble, Evan Parker. C’était une autre époque. Aujourd’hui, quatre jeunes musciens au sein de l’ Ensemble Collectivo Crisis. Un piano et des préparations, Marco Bussi. Une Stratocaster et des effets, Pietro Figato. Une Telecaster, effets, objets, préparations et loops, Daniel Savio. Batterie, percussions, objets, Davide Rossato. Un groupe non conventionnel. Bruits, bruitages, bruissements. Grattements, grattages, griffures, graffiti, abstraction, concrétisme. Implosion de la forme musicale. Neuf improvisations brèves, titres en minutes et secondes, anonymes. Concentration, écoute diffuse, différée, périphérique. Frictions sur les cordes des deux guitares, objets vibrants ou écrasés contre le micro humbucker de la Telecaster. Plongée du corps courbé dans la table d’harmonie, cordes percutées, pédales enfoncées puis relâchées, touches du clavier frappées ou frôlées en vagues sonores ou onde miroitante. La surface des peaux est explorée avec accessoires et objets. Sustains ou ostinati. Vibrations sonores flottantes, atmosphère grésillante, souffles électroniques, murmures d’amplificateurs. Traces sonores du geste, mouvement organique.  Ensemble parce qu’il y a une écoute mutuelle intense ressentie. Collectif parce qu’ils jouent avant tout ensemble, soudés. Crise parce que tout s’arrête, se dilate, implose, se transforme. La matière est laminée, fissurée, émergeant de l’inconnu.  



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