8 février 2021

Sam Rivers Dave Holland Joe Daley Thurman Barker/ Sergio Armaroli Fritz Hauser/ Jean-Marc Foussat & Thomas Lehn/ Welcome to Silkeborg/ Marcelo Dos Reis Onno Govaert Kristan Martinsson Luis Vicente

Sam Rivers Quartet BRAIDS Dave Holland Joe Daley Thurman Barker No Business
http://nobusinessrecords.com/archive-series-volume-4-braids.html

Volume 4 de la série d’inédits de Sam Rivers chez No Business, Braids est l’œuvre magistrale d’un musicien légendaire et sous-estimé d’une musicalité, d’une audace, d’un professionnalisme au-dessus de tout ce qui existe au niveau des Cecil Taylor, John Coltrane, Eric Dolphy. In and Out est un concept qui a fleuri à l’époque du free-jazz dans « l’écurie » avant-garde du label Blue Note. Ou si vous voulez, le label Blue Note s’est ouvert à des musiciens plus révolutionnaires que ceux de la génération hard bop et post bop. Parmi eux, Tony Williams, Eric Dolphy, Bobby Hutcherson, Grachan Moncur, Richard Davis, Andrew Hill, Mc Coy Tyner, Jackie Mc Lean, Larry Young…. Et Sam Rivers dont l’exemplaire Fuchsia Swing Song réunissait Tony Williams, Ron Carter et Jaki Byard, un autre musicien dont l’innovation a tout étant été sousestimée.
Et pourtant, Sam Rivers, en capitalisant sur sa tournée européenne avec Cecil Taylor de 1969 et son travail intense dans son loft new- yorkais RivBea, était devenu entre 1973 et 1980, une attraction incontournable dans le circuit européen des festivals (Berlin, Montreux, Tampere, Umbria Jazz, Moers, etc…) en compagnie du bassiste David Holland, du batteur Barry Altschul, du tubiste Joe Daley et, enfin, du batteur Thurman Barker. Braids ressuscite un concert d’Hamburg de mai 1979 présenté ici en deux parties de 18 :44 et 38 :07 intitulées An Evening In Hamburg Part I (au sax ténor) & Part II (au sax soprano, piano et flûte. Colossal !! Sam Rivers joue free avec ses trois acolytes en favorisant des rythmiques complexes qui s’enchâssent dans les méandres de sa musique polytonale ondulant comme une armada de dauphins dans la mer Égée par temps de meltemi. Sam Rivers , c’est l’olympe du jazz modal complexe. L’Hermès du sax ténor,du soprano, de la flûte et du piano, instruments sur lesquels il improvise / exécute les mouvements de ses suites interminables, mais tellement fascinantes où tournoient inlassablement son souffle passionné dans des constructions mélodiques qui ont un parfum d’éternité et communiquent un bonheur intense. Les rythmes pivotent autour de pulsations entre binaire et ternaire charpentés, ici, par deux géants : le contrebassiste David Holland et le tubiste Joe Daley dont les phrasés rebondissent et s’entrecroisent comme par miracle. Thurman Barker enroule et déroule des empilements rythmiques foisonnants dans une manière funky irrésistible. Une obsession de la polyrythmie assumée de bout en bout. Évidemment, les transitions entre chaque section (ténor/ soprano/piano/ flûte) sont négociées de manière à changer complètement la perspective en offrant à ses acolytes des espaces pour improviser mélodiquement, DH à l’archet ou au pizz, le batteur faisant silence un bon moment avant de relancer par quelques roulements. Joe Daley modifie continuellement les cadences au tuba en évoquant la comparaison avec un agile tromboniste. Dans le passage de Sam au piano, on apprécie son dialogue avec un Joe Daley survolté, lui-même embringué dans les cavalcades vertiginieuses des pizzicatos en « running » bass à tout berzingue d’Holland. Dans le flux de l’improvisation spontanée, on est confit, surpris de suivre l’extrême imbrication de leurs appétences du swing poussé à ses limites quasi ultimes sans que cela ne devienne un exercice de style tape-cul et tape à l’œil. Et tout en favorisant une dégaine expressionniste, le phrasé de Sam Rivers est découpé par des emboîtements de doubles et de triples détachés à couper le souffle avec une sonorité chaleureuse mais aussi réservée (parce qu’en rajouter n’est pas crédible). Et puis, tout à coup, il se met à crier, hurler et faire exploser des harmoniques mordantes dans un aigu revendicatif. Je vous dis pas le flûtiste qu’il fût et le pianiste qui n’avait rien à envier à un Don Pullen, avec qui il a enregistré d’ailleurs un excellent album (Capricorn Rising). David Holland dit de Rivers qu’il fut son meilleur « professeur », alors que Dave a joué avec Miles Davis, De Johnette, Mc Laughlin, Braxton, Corea etc… En écoutant Sam Rivers de fond en comble, on se dit que l’univers du jazz contemporain est peuplé de faiseurs qui n’ont pas grand-chose à dire, depuis… quatre décennies. Sam Rivers forever !!

Angelica Sergio Armaroli & Fritz Hauser Leo Records

Vibraphone et percussions : un très remarquable duo entre Sergio Armaroli, vibraphoniste italien entendu récemment auprès de Harri Sjöström, Andrea Centazzo et Giancarlo Schiaffini, et Fritz Hauser, un percussionniste apprécié pour ses collaborations avec Urs Leimgruber, Joëlle Léandre et Marylin Crispell. Sens de l’espace, rapport au silence, qualité du dialogue, trouvailles sonores du percussionniste, résonances cristallines et chantantes du vibraphone, sonorités en suspens dans une atmosphère feutrée, déclinaisons élégantes d’harmonies recherchées, lames du vibraphone à l’archet, parties rythmiques élaborées, ... Deux suites requérantes enregistrées au Teatro San Leonardo / Angelica à Bologne : Structuring the Silence (at Angelica) – 35 :12 et Angelica – 16 :32. Chapeau bas pour l’exigence musicale et la capacité des deux musiciens pour tenir le gouvernail créatif dans un tel duo de percussions sur cette durée. À la clarté lumineuse du drive de ce vibraphoniste sensuel et hors pair s’ajoute la science rythmique imparable du percussionniste modulant sans répit des pulsations qui s’agrègent sans effort évoquant la grâce quasi-divine des percussionnistes persans (au zarb ou tombak) et indiens (aux tablas)… Vous pouvez considérer cette musique en analysant méticuleusement ses structures ou en vous laissant porter dans leur dimensions oniriques, en rêveur paresseux ou sous le qui-vive de l’écoute active. Sergio Armaroli et Fritz Hauser nous communique autant le plaisir ludique de la musique instantanée que l’étirement sans concessions ni facilités de connections sonores dans des formes étudiées et qui s’imposent au jugement de l’auditeur expérimenté. Un excellent travail dont peut s’enorgueillir la programmation d’Angelica et son équipe et qui compte parmi les réussites les plus probantes des deux instrumentistes – compositeurs – improvisateurs.

Jean-Marc Foussat & Thomas Lehn Spiegelungen Fou Records FR – CD 31

Au catalogue de Fou Records, les albums de Jean-Marc Foussat s’amoncellent en grimpant de gamme. Avec Spiegelungen, on a droit à une rencontre fantasm(ée)agorique, délirante, fascinante de deux as des synthé AKS : Jean-Marc Foussat et Thomas Lehn. Inespéré, super inspiré, grinçant, grimaçant, multidimensionnel, sarcastique, raffiné, contrasté à souhait. Il y a une connivence indiscutable, de toute évidence et, tout à la fois, un parti-pris individualiste d’indépendance mutuelle au niveau des propositions et contributions de chacun. Leurs interactions et leurs divers niveaux de jeux successifs bonifient leur apport individuel dans l’instant et la durée. Voilà, un album qui dépasse et sublime « la carte de visite » d’un projet pour se muer subrepticement en manifeste INTÉGRAL. À mettre dans la boîte de pandore de l’électronique improvisée qui échappe au consensus d’une école ou d’une esthétique pour vous fasciner chaque fois que vous succomberez à l’envie de vous plonger dans ses mystères. On songe à Bark ! : Contraption, Fume of Sighs et That Irregular Galvanic Twitch, FURT (Barrett & Obermayer) : dead or alive, Omnivm, Richard Scott : Tales from the Voodoo Box et son Lightnin’Ensemble : Hyperpunkt. Une pensée émue aussi à Alan Silva, Willy Van Buggenhout, Joker Nies et à mon cher ami Lawrence Casserley …
Il faut du temps pour venir à bout de ce jeu de pistes sonores, à travers toutes ses occurrences organiques, ces splashes, fracas, sifflements, pulsations, explosions, implosions, béatitudes, ces pianissimi à peine audibles, moteurs fous, ces tourneries d’échos de cloches et de claviers distordus, demi-silences mystérieux et murmures malicieux, harmonium éventré, hélicos de cauchemar (1h1’18’’). Donc je m’arrête et vous plante là dans le décor. Vous en aurez pour votre argent … et votre temps … gratuit, libre comme un dimanche d’épouvante au cinéma de quartier.
PS : cet album a failli s'appeler Surprise ! Croyez- moi c'est une sacrée surprise à la puissance 4 !

Welcome to Silkeborg – Alba : Tiago Varela & Monsieur Trinité Creative Sources CS686CD

Avec quelques éléments de percussions et objets sonores rassemblés et des prosaïques mélodicas, ces deux improvisateurs portugais créent un véritable univers poétique. Bienvenue à Silkeborg, une ville du Jutland Danois qui accueille un musée dédié au peintre et céramiste Asger Jorn. Jorn est un artiste fondateur du mouvement CoBrA et un résistant anti-nazi communiste dissident fondateur de l’internationale Situationniste. Un programme. Welcome to Silkeborg est le nom du duo de Tiago Varela (mélodicas) et Monsieur Trinité (several objects) et leur album ALBA se compose de trois pièces improvisées. 1/ Welcome nel laboratorio del pittore farmacista – 27:05. 2/ Esperienze immaginiste #1 – 03 :49. 3/ Esperienze Immaginiste #2 – 09:27. Enregistrement “live” en novembre 2018 (1/) et en septembre 2014 (2/ et 3/). Je pense que si Monsieur Trinité décrit son set de percussions comme étant « quelques objets », c’est qu’il n’a pas la prétention d’être parvenu au sommet de la percussion professionnelle/nalisée ou « virtuose ». Du contraire, il excelle dans l’écoute mutuelle exprimant ses intentions musicales de manière indubitablement créative. Point de fracas et de roulements démonstratifs. Seulement l’essence de l’improvisation et l’utilisation fine , ressentie et inspirée d’objets sonores percussifs, peaux, cymbales, ustensiles. Pour focaliser sa recherche et celle de son alter-ego, Tiago Varela, muni, lui, de quelques instruments de souffle à anche libre et à clavier décrits comme étant des mélodicas, ils se confient l’un à l’autre dans un dialogue intimiste, éphémère, subtil, léger, aéré, improbable et ludique. L’usage du mélodica ne nécessite pas une technique ardue et exigeante comme celle de la clarinette et du saxophone, mais autorise la mimique innocente de l’accordéon, instrument complexe par excellence. Bref, c’est avec plaisir qu’on se laisse porter par les sonorités, les timbres, les vibrations des deux acolytes qui incarnent ici très poétiquement et sans aucun doute le noyau dur de l’écoute mutuelle et l’incarnation assumée et sincère de l’acte d’improviser et de créer une musique collective qui fasse sens. À mon avis plus que d’aucuns professionnels formés dans les conservatoires qui déboulent sur la scène du free-jazz ou de la free-music « à l’européenne » avec leurs idées toutes faites et un sens évident du marketing pour finalement régurgiter les poncifs de ce qui avait été vécu il y a cinquante ans comme une véritable aventure. Donc, je reçois cinq sur cinq la Bienvenue à Silkeborg, le village retranché de la soie.

In Layers : Marcelo Dos Reis Onno Govaert Kristan Martinsson Luis Vicente. Pliable FMR

Quartet atypique, fort heureusement ! Car je suis lassé des formules instrumentales etc…toutes faites. Marcelo Dos Reis : guitare électrique. Onno Govaert percussions. Kristian Martinsson, piano. Luis Vicente trompette. Configuration instrumentale intéressante et volonté affirmée de réunir par empathie des recherches sonores « alternatives » et des idées musicales à l’écart des sentiers rebattus du free jazz bon teint. Leur désir aigu de l’improvisation libre établit de belles correspondances sonores que ce soit sous les doigts du pianiste actionnant les touches du clavier (en bloquant quelques cordes et en évoquant le Paul Bley et le Fred Van Hove des grands jours), l’archet ou les doigts hyperactifs grattant la six-cordes et le souffle anguleux, tout en soubresauts audacieux du trompettiste. L’ensemble encadré par les actions réactions percussives du batteur. Passages en solo, duos ou trios, interactions dynamiques, volontaires ou cohésives, agressives ou du bout des doigts. Le quartet explore plusieurs voies, jouant à fond le jeu de la création instantanée et spontanée à la recherche de trouvailles, de surprises, de négations de l’ennui. Il en résulte une free music qui n’attend qu’une chose et méritoirement : être partagée et découverte par d’enthousiastes et fidèles auditeurs entraînant par là de nouveaux adeptes de la musique libre. Ils font tout leur possible pour créer la surprise avec foi, énergie et une conscience élevée de l’acte d’improviser en évitant, tant que faire se peut, redites, lieux communs et facilités. Ils évoluent au sommet de la vague dans une réelle exigence rythmique et pulsatoire. Pliable parce que ces univers sonores sont malléables et transformables à volonté et ils le prouvent. De très bonnes choses se passent dans ce nouvel album d’In Layers.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bonne lecture Good read ! don't hesitate to post commentaries and suggestions or interesting news to this......