lundi 7 novembre 2016

Elisabeth Coudoux solo/ Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher/ Toma Gouband Mark Nauseef & Evan Parker

Elisabeth Coudoux Some Poems Leo Records LRCD  777

Un courageux album de violoncelle solo par une excellente musicienne auquel je souscris de tout cœur. Le titre : Some Poems. On a tous notre acception de la poésie, mais quelle musique ! Principalement des compositions, sauf deux improvisations libres pour les plages 1 & 8. Maîtrise de l’instrument et un beau travail sur le son. Re-recording aussi (shaken boundary conditions). Dans ces notes Kevin Whitehead cite une série quasi exhaustive de violoncellistes de jazz d’avant garde et d’improvisation, je pense à Jean-Charles Capon, Tristan Honsinger, Dave Holland, Abdul Wadud et Okkyung Lee qui m’ont particulièrement marqués. Il omet par contre Marcio Mattos, Albert Markos et Hannah Marshall, par exemple, et cite des violoncellistes que je n’ai pas encore eu le plaisir de découvrir. Fort heureusement, on retrouve chez Elisabeth Coudoux de nombreuses qualités propres à tous ces artistes et une capacité à faire sonner son violoncelle de manière expressive, grave, joyeuse, exploratoire, fugace, subtile …. qui va à l’essentiel. On trouve un magnifique éventail des possibles musicaux et sonores du violoncelle contemporain avec entre autres des accordages alternatifs. Une sorte d’anthologie passionnante de pièces bien pensées, subtilement travaillées et absolument convaincantes. Dans Sounding bodies, elle travaille sur un motif cadencé et répétitif à l’archet tout en en modifiant  presqu’insensiblement la qualité sonore quasiment à chaque coup d’archet. Impressionnant.  Les deux improvisations libres enregistrées témoignent de son expertise et de sa sensibilité en la matière. Derrière la brillance de l’exécution, il y a une véritable exigence musicienne. Elle joue régulièrement avec des improvisateurs tels que Philipp Zoubek, Mathias Muche, Daniel Landfermann, Nicola Hein et participe à  The Octopus un quartet de violoncelle avec Hugues Vincent, Nathan Bontrager et Norah Krahl (Subzo(o)ne LRCD 770). Ayant aussi écouté Vincent et Bontrager, rien que l’évocation d’un tel quartet, me met l’eau à la bouche. A suivre, à suivre, à suivre.Pour un premier album, c'est de suite l'excellence !!

Raw Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher Leo records LRCD 766

Cette toute récente livraison de Leo Records consacrée aux cordes frottées (Trio Kimmig Studer Zimmerlin & John Butcher, Elisabeth Coudoux en solo et le quartet de violoncelles The Octopus) est un magnifique brelan de réussites. Raw place la musicalité, la richesse du son, la finesse du jeu et l’imagination au sommet. Vous connaissez (nettement) moins parmi les cordistes, le violoniste Harald Kimmig, le contrebassiste Daniel Studer ou le violoncelliste Alfred Zimmerlin, que par exemple, Barry Guy, Joëlle Léandre, Fred Lonberg-Holm, Mark Feldman ou Carlos Zingaro. Mais quelque soit leur valeur intrinsèque individuelle, et comme cette musique improvisée est essentiellement collective, vous pouvez vous dire que le Trio Kimmig-Studer-Zimmerlin, en matière de libre improvisation, c’est vraiment quelque chose d’unique ! Et ne croyez pas que John Butcher est venu s’ajouter pour faire monter la sauce. D’ailleurs, musicien particulièrement intelligent et expérimenté, le saxophoniste britannique s’insère dans le jeu des cordes comme un fabricant de sonorités, un explorateur de l’inconnu, plutôt que comme un « soliste invité ». Quand cet artiste intègre se détache du lot par son phrasé butchérien, cela vient à des moments-clés comme pour souligner la pertinence du chemin déjà parcouru, tel un signal visible dont la signification resterait secrète. On a droit ici à l’expression spontanée et (aussi) hautement réfléchie d’une forme aussi sophistiquée que sauvage de la pratique improvisée contemporaine. Chacun des cordistes relancent la dynamique, l’évolution des propositions, altèrent les sonorités et les timbres, transformant spontanément les paramètres du son d’ensemble au fil des secondes, parfois avec un goût bruitiste affirmé et ce qu’il faut de provocation. L’écoute attentive de cet album nécessite de repasser le compact sur la chaîne (au casque !) à plusieurs reprises pour commencer à en saisir les lignes de force, la subtilité des détails, ses occurrences sonores irrévocables, sa radicalité. On joue parfois avec des riens, souvent avec une gravité non feinte et un sens ludique à la limite de l’absurde. Ça gratte, fouette, frappe, dérape, scie, harmonise, secoue, glisse, vibre, plane, assombrit ou ilumine. On est très très loin de l’exercice de style ou de la mise en pratique d’un concept. Ces trois-là nous font entendre tout ce qui est possible avec une contrebasse, un violoncelle et un violon sans tenir compte du fait qu’ils jouent avec un saxophoniste ténor ou soprano. John Butcher réalise un travail absolument remarquable, hautement musical même si les amateurs de saxophone « free » (ceux qui suivent obstinément Brötz, MatsG, KenV, JoeMc, Evan mais évitent quasiment d’autres moins notoires) ne vont pas y retrouver leurs jeunes. Avec la notoriété qui est la sienne, John Butcher (un artiste très sollicité) pouvait se contenter d’un No Man’s Land créatif en jouant les utilités dans une kyrielle de projets. Il montre ici que trente années après que je l’ai moi-même entendu pour la première fois, il n’a pas cessé de se remettre en question et de jouer le jeu. Raw porte bien son titre car est ici en jeu la qualité Raw de l’improvisation libre. Exemplaire.

As the Wind Toma Gouband Mark Nauseef Evan Parker  
Psi 16.01

Réunis par Mark Nauseef pour une session d’enregistrement, les trois musiciens ont surpassé les espérances de ce qui est au départ un vol d’essai en trio suite à une collaboration commune au sein d’un ensemble plus large. Et donc, la musique intrigante, aérée et peu commune de As The Wind , enregistrée en 2012a droit aux honneurs d’une publication sur Psi, le label d’Evan Parker. Psi avait marqué d'une longue pause ses publications suite à la baisse catastrophique des ventes de CD’s et ne publiait plus que des rééditions, comme cet album solo d’Evan Parker, Monoceros. C’est dire que cette belle session à deux percussionnistes a vraiment convaincu cet artiste exigeant pour qu’il la publie lui-même. Toma Gouband joue des lithophones (percussions en pierres) disposées sur les peaux des tambours et les cymbales inversées d’une batterie pour obtenir une résonnance, alors que Mark Nauseef, utilise une panoplie d’accessoires et instruments percussifs métalliques (gongs, tam-tam, cymbales, crotales, cloches). Evan Parker joue uniquement du saxophone soprano et nous reconnaissons sa sonorité dès les premières notes, une contorsion d’harmonique, ce glissando si caractéristique qui n’appartient qu’à lui. Multiphoniques et respiration circulaire dans un lent balancement en apesanteur. Sonorité exceptionnelle et travail sur le timbre en délicatesse, sans tordre les sons, ni « mâcher » l’articulation de manière paroxystique comme il peut le faire en trio avec Schlippenbach et Lovens, Guy et Lytton ou il y a quarante ans (cfr The Longest Night / Ogun 1976). Les sons très fins des deux percussionnistes, terrien et pierreux de Gouband et aérien et vibrations cuivrées de Nauseef, flottent dans l’espace. Une très belle facette d’un minimalisme sensuel et secret. L’univers conjoint des deux faiseurs de sons frappés (et grattés,etc..) engage le souffleur à la limite du silence, traçant une épure du souffle, parfois évanescent (hm!), dévidant une spirale dans l’infini, faisant durer les notes dans l’éther. Je pense évidemment au duo de Parker avec Eddie Prévost, Most Material (Matchless MRCD33) et ici, les trois musiciens poussent encore plus fort la retenue, le flottement s’éternise. Une harmonique fantôme émanant d'un crotale rejoint le souffle sotto voce ... il arrive que les sons de MN et EP se croisent sans qu'on sache lequel des deux musiciens les a émis. De temps à autre, le souffle s’anime et les harmoniques s’enchaînent en se croisant de cette manière si caractéristique quelques moments et pour s’échapper à nouveau vers le silence et animer ensuite une autre idée, des cycles étirés, une ellipse magique... 
Voilà donc un album qui surprendra ceux qui connaissent Evan Parker pour son énergie inextinguible et son jeu complexe, explosif et tortueux au ténor et au soprano et leur fera découvrir une autre forme de percussion, basée avant tout sur les sons, les timbres et leurs couleurs plutôt que sur les pulsations et les rythmes. Absolument magnifique !!


4 commentaires:

  1. Замечательно ! Браво !

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  2. Allons, le nouveau disque Psi est mauvais, pourquoi ne pas le dire simplement ?! Alangui, churchy, écolo ramollo et plutôt complaisant... (ce que le travail avec Nauseef sur le CD "Near Nadir" laissait présager en fait...) Je ne réclame pas de violents cyclones, mais la rêverie, quand elle est creuse, afflige. Le fait qu'Evan Parker prise particulièrement cet enregistrement n'est en rien un gage pour l'auditeur (a fortiori lorsque ledit auditeur prise particulièrement l'oeuvre d'EP).

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  3. Allons, le trio Parker Gouband Nauseef est mauvais, avouons-le : songe-creux (une rêvasserie vide), churchy et ramollo - sans réclamer de cyclone, et à l'aune de l'ouvre d'EP, on pleure en s'inquiétant devant tant de complaisance.

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Bonne lecture Good read ! don't hesitate to post commentaries and suggestions or interesting news to this......