1 août 2020

Zlatko Kaučič Joëlle Léandre Agusti Fernandez Evan Parker/ Guilherme Rodrigues/ Damon Smith/ Sarah Gail Brand Paul Rogers Mark Sanders

Jubileum Quartet. a uis?  Zlatko Kaučič  Joëlle Léandre Agusti Fernandez Evan Parker NotTwo Records

Enregistrement du concert donné pour fêter le quarantième anniversaire d’activités musicales et scéniques du batteur percussionniste Slovène Zlatko Kaučič avec comme invités de choix la contrebassiste Joëlle Léandre, du pianiste Agusti Fernandez et du saxophoniste Evan Parker. Peut-être n’avez-vous jamais entendu Zlatko en disque ou sur scène, ce sera l’occasion de découvrir un percussionniste improvisateur particulièrement capable et inspiré qui ne vous fera pas regretter la présence des collègues légendaires habituels qui jouent régulièrement, certains depuis un demi-siècle avec Joëlle Léandre, Evan Parker ou Agusti Fernandez, c’est-à-dire les Paul Lovens, Paul Lytton, Mark Sanders, Ramon Lopez, Martin Blume ou Hamid Drake… Après autant d’années (de décennies), on dira, en ce qui me concerne, qu’un disque de plus ou de moins d’Evan Parker ou de Joëlle Léandre ou d’un pianiste tel qu’Agusti Fernandez, ce n’est pas cela qui va mettre à mal "l’intérêt de ma collection". J’ai suivi Evan à la trace au fil des années parution après parution et je dois dire qu’à la fin je me suis résigné, idem pour Joëlle ou Agusti, tant nous croulons sous la masse des albums parus qu’il est devenu quasi impossible d’écouter par le menu et d’en mémoriser les impressions. Ce qui rend ce Jubileum devenir une acquisition méritoire est justement la présence de Zlatko Kaučič et son style ludique personnel investi dans le mouvement, le sonore et l’imbrication de la multiplication – démultiplication des cellules rythmiques libérées, mouvantes ou flottantes avec la qualité des frappes et des résonances des objets percussifs fixes et accessoires, la dynamique et ses techniques de frottements, secouages, grattements, vibrations métal sur peau. Du grand art avec la capacité de réserver des parts presque silencieuses où des effets sonores subtils mettent en relief les passages sensibles de ses collègues qui relancent remarquablement l’intérêt et le suivi de leur improvisation collective toute en liberté veillée par une écoute intense. Celle-ci tout autant que les interventions individuelles volontaires en métamorphoses – crescendo / decrescendo – éclipse / ellipse transforment ces 43 minutes en jubilation d’un seul trait droit au but, à travers les méandres des nano-secondes qui défilent et en défient la perception. On a droit à de belles négociations de chaque improvisateur donnant à chacun d’eux, l’espace et le temps pour se faire entendre pour le meilleur, la contrebasse de Joëlle se montrant autant à son avantage que le saxophone d’Evan ou le piano d’Agusti, si pas plus. Et le travail de Zlatko digne de rentrer dans la légende plus que semi-séculaire de l’improvisation totale / composition instantanée.

 

Cascata Guilherme Rodrigues Creative Sources CS CD 676

https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/cascata


Violoncelliste maison du label Creative Sources et installé à Berlin depuis quelques années, Guilherme Rodrigues nous propose son premier album solo. Comme il l’explique, « cet album Cascata provient du besoin de partager la liberté totale de ma personne en tant que violoncelliste. N’ayant rien programmé avant d’arriver au studio, j’ai joué durant un peu moins de deux heures. C’était aussi fluide qu’une cascade ». Cascata en portugais. Une quintessence du violoncelle. 23 morceaux courts, concis, expressifs, chacun dédié à une technique particulière ou à une forme précise. Une pression spécifique de l’archet, une approche intégrant multiphoniques et scansions, chant de la corde tendue gorgée de sève, de simples pizzicati balancés tout en langueur, des vibrations tremblées fantomatiques... Un herbier de fleurs rares, une galerie de moments éphémères qui s’imprime dans la mémoire. Une musique intériorisée en guise de réflexion, de dépassement, de conviction pour exprimer le premier jet de la matérialisation d’idées lumineuses et de réminiscenses transfigurées. Concentré dans une démarche minimaliste lower case au début de sa carrière, alors jeune adolescent aux côtés de son père Ernesto et omniprésent dans le catalogue du label familial Creative Sources, voilà que ce jeune musicien s’épanouit pour notre plus grand bonheur en créant un des albums de référence du violoncelle seul à l’instar d’Elisabeth Coudoux dont je n’ai pas encore eu l’heur d’écouter son dernier opus solo. Cascata, une cascade de perles du violoncelle, est traversé par un flux créatif intense frisant la perfection : chaque idée / composition instantanée exprime l’essentiel sans une seule note de trop, ni trop peu. 

 

Whatever is Not Stone Is Light Damon Smith Solo Balance Point Acoustics BPA -10.

Contrebassiste émule et ami de Peter Kowald, l’américain Damon Smith s’est forgé à coup de tournées et de nombreuses collaborations d’albums soignés publiés entre autres par son label Balance Point Acoustics, une stature de premier plan comme spécialiste de la contrebasse dans la scène improvisée. Il a enregistré en duo avec Peter Kowald et développé des projets et/ou des enregistrements avec Wolfgang Fuchs, Martin Blume, Philip Wachsmann, John Butcher, Marco Eneidi, Tony Bevan, Scott Looney, Joëlle Léandre, Birgit Uhler, Frank Gratkowski, Gianni Gebbia, Henry Kaiser, Fred Van Hove, Joe Mc Phee, Frode Gjerstad, Georg Gräwe, Michael Vatcher, Alvin Fielder, Weasel Walter, Burton Greene, Bob Moses, Roscoe Mitchell, Jeb Bishop, Jaap Blonk. Il est aussi un tout proche du grand contrebassiste classique contemporain Bertram Turetzky avec qui il étudie encore. Peu choyé par des labels importants, Damon Smith s’est investi remarquablement  à produire ses enregistrements sur BPA ou par un ou deux labels amis avec une énergie opiniâtre dans les différentes villes où il a séjourné (Oakland, Austin, Boston, St Louis). Aussi, il est un connaisseur éminent de l’improvisation européenne et du jazz libre afro-américain et entretient une écoute active de ses meilleurs collègues même les plus obscurs. Il aime tellement son instrument qu’il ne cesse de louanger de nombreux artistes dont il traque vinyles et cd’s. Non seulement Barre Phillips, Peter Kowald ou Joëlle Léandre mais aussi des contrebassistes comme Simon H.Fell, Johny Dyani, Harry Miller, Klaus Koch, Torsten Müller, Hans Schneider, Uli Philipp, Fred Hopkins, Clayton Thomas. Whatever est un magnifique témoignage composé de 23 pièces de musique de (pour) contrebasse dont il nous rappelle qu’il s’agit aussi d’un grand violon. En effet, son jeu à l’archet est à la fois droit, ample, chaleureux, parfois aussi majestueux, intense, rebondissant, chercheur, bruiteur ou emporté avec un contrôle de l’émission et une dynamique plus que remarquable. Sa pratique professionnelle le mène souvent à jouer du jazz contemporain avec des pianistes ou des souffleurs « free-jazz » en raison du manque d’opportunités au niveau de l’improvisation libre plus radicale. Il s’est fait connaître au départ par un magnifique duo avec Peter Kowald (Mirrors - Broken But No Dust) qui fera date tout en affirmant ses capacités d’improvisateur et de contrebassiste. Avec Whatever, il prouve que quoi qu’il se mette en tête de jouer, il nous fait toujours entendre le meilleur de son instrument au travers de toutes les approches développées dans ce nouvel album solo. Chaque pièce concentre des trouvailles et des émotions avec une belle précision de jeu et d’intention sans jamais s’égarer. De belles sculptures sonores boisées et vibrantes à la fois vignettes d’un panorama diversifié de la contrebasse contemporaine et compositions instantanées du meilleur cru. Une référence importante en matière d’enregistrements de contrebasse en solo.


Deep Trouble : Sarah Gail Brand Paul Rogers Mark Sanders https://sarahgailbrand.bandcamp.com/album/deep-trouble 

Enregistrement publié en digital sur le site bandcamp de la tromboniste Britannique Sarah Gail Brand, une référence incontournable du trombone improvisé, mais lyrique et/ou jazz d’avant-garde complètement ouvert à la libre improvisation. Depuis quelques décennies déjà, elle entretient une connivence merveilleuse avec l’extraordinaire percussionniste Mark Sanders.  À leur actif plusieurs albums dont deux sont disponibles sur ce site : Instinct and The Body, All will be said, All to do again. Pour cet album en trio, Sarah a fait appel à un pote de très longue date, le contrebassiste Paul Rogers, fidèle compagnon de Mark Sanders dans de nombreuses aventures aux côtés d’Elton Dean, Howard Riley, Paul Dunmall, Evan Parker, etc… Pour ces retrouvailles, nous avons droit à de superbes constructions spontanées où chacun a autant son mot à dire que l’autre. Paul Rogers doit se sentir complètement à la maison car il peut entendre chez sa collègue une voix amie qui prolonge et évoque subtilement et amoureusement celle de Paul Rutherford, le tromboniste disparu avec qui Paul a joué en duo et en trio durant des années. Mais laissons ces réminiscences d’un passé qui s’estompe au fil des années et revenons dans cet instant présent ou, du moins, en 2017 au Café Oto à Londres. Deux longues improvisations collectives de 23:35 et 33:46. La batterie féline et les frappes sinueuses et sensibles de Mark Sanders tendent des filets – rhizomes sonores  et vibratoires sur lesquels surfe le chant des lèvres pincées de Sarah Gail Brand au milieu de son embouchure : elle entonne des airs en glissandi et des notes tenues qui tremblent, gonflent, vibrent, éclatent dans l’atmosphère recueillie et nous raconte une histoire . La contrebasse s’insère en feignant le ronronnement ou en explorant plusieurs registres à l’archet alors que l'articulation de la tromboniste zig-zague avec sa belle sonorité. Le sens aigu de la  dynamique et de la lisibilité du jeu de chacun nous fait oublier qu’il s’agit de rythmes libres où les pulsations surgissent par bonheur et s’enfouissent ensuite dans le flux sonore. Leurs interactions se dévoilent par des contrechants subtils, chacun développant et cultivant son domaine propre en toute indépendance, jusqu’au bout. Et pourtant l’écoute mutuelle devient de plus en plus palpable au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans leurs abîmes. L’archet de Rogers chevauche pas moins de sept cordes et dans le deuxième long morceau, roil, Sarah, la tromboniste, puise dans son imaginaire pour élaborer une contrepartie vocalisée réussie, ponctuée par le drive souterrain et doucement bruissant du batteur. Le rythme et la mélodie ressurgissent subrepticement après 23 minutes pour marquer un changement de cap vers une magnifique conclusion en pizzicato et, puis, avec l’archet en fanfare d’un folklore imaginaire -natif….  Une musique de partage, de découverte, où la multiplicité effarante des occurrences sonores et des imbrications de timbres et de vocalisations devient indescriptible, mais s’élabore comme une conversation familière le plus naturellement du monde.  

 

 

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