5 novembre 2020

Musica Elettronica Viva/ Stefan Keune - John Russell - Kris Vanderstraeten/ Trevor Taylor Oscillations Jazz Quintet/ No Base Trio

Musica Elettronica Viva Symphony 108 Live at Brno Philarmonic HermesEar / Ad Sensum Bonum HE 015 / aSB 03


À Rome, il y a plus de cinquante ans, trois freak-out de la musique contemporaine académique en mal de liberté, s’unissent pour former Musica Elettronica Viva avec d’autres personnalités (dont Ivan Vandor qui joua un rôle non négligeable dans le domaine de l’ethnomusicologie via le Conseil International de la Musique de l’Unesco, Steve Lacy etc…). Alvin Curran, Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum et leur instrumentarium diversifié s’il en est. Aujourd’hui, l’écoute de cette SYMPHONY 108 publiée par Jozef Cseres sur son label Hermès Ear en collaboration avec ad Sensum Bonum et enregistrée au Brno Philarmonic, nous aiguille vers un véritable no man’s land esthétique où se croisent sens, signifiants, pratiques dans un merveilleux refus de l’homogénéité ou d’une cohérence programmée. Le clavier d’un grand piano classique se voit martelé quand des bruitages, kazoo et sonorités électroniques se télescopent par-dessus. On n’est en fait pas loin du bric-à-brac des Alterations (Beresford, Cusack, Day, Toop) ou de notre délirant I Belong To The Band (Bohman, Mayne, Sörès, Van Schouwburg), si ce n’est que le pedigree académico-historique des membres du trio MEV semble les rendre plus crédibles… Rzewski, pianiste fabuleux devant l’éternel, a été le successeur d’Henri Pousseur au Conservatoire de Liège et Teitelbaum a bien professé dans des cénacles de haut niveau. Quoi que ces musiciens aient pu faire comme projets sérieux et raffinés durant leur carrière, il faut admettre l’évidence ! Musica Elettronica Viva est une aventure déconcertante, subversive et qui remet à zéro nos habitudes d’écoute et sollicite notre imagination avec une dose de provocation aussi tranchante que subtile et une dimension délirante. Un sens de la collision et du contraste quasi surréaliste. Les transformations des sonorités électroniques par exemple sont remarquables (Teitelbaum : midi keyboardn Apple McBook Pro with Ableton Live Software, crackle box et Curran : computer, midi keyboard) et elles voisinent étrangement avec le shofar, le kazoo, la voix parlée de FR. Ce n’est pas un chef d’œuvre, car telle n’est pas leur intention, MAIS un chantier, un éclatement de contradictions, un faisceau d’informations, de commentaires, une conversation symbolique à bâtons rompus, un happening déstabilisant et non consensuel. Une façon radicale d’improviser invariante comme à l’époque où tout semblait possible dans un moche garage de la banlieue romaine pour des transfuges utopistes du Conservatoire. Il faut entendre les exclamations, râles et vociférations à la minute 39… pour le croire ! La beauté convulsive.

On Sunday Stefan Keune - John Russell - Kris Vanderstraeten New Wave of Jazz nwaj0036
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/on-sunday

Un concert de 2010 à l’Archiduc à Bruxelles dans une atmosphère intime et un lieu de rêve. En effet, si les bars sont souvent bruyants, à L’Archiduc, la magie de ce lieu Art Déco fait qu’on écoute avec attention et que rarement une conversation vient interférer avec la musique. Stefan Keune et John Russell jouent ensemble depuis 2000 et une mémorable tournée japonaise. Quoi de plus naturel qu’ils improvisent un dimanche après-midi en trio avec un percussionniste aussi visuel et poète des sons que Kris Vanderstraeten, lui-même un habitué du label NWJA de Dirk Serries et graphiste d'excaption. Stefan a développé un jeu exacerbé avec une articulation des extrêmes – harmoniques aigües, faux doigtés, frictions de la colonne d’air, éclats de scories, morsures du bec , glissements du timbre – et un sens sériel des harmonies. John Russell a reconsidéré entièrement la guitare archtop (cordes tendues par-dessus un chevalet) pour la faire sonner de manière méta-musicale, surréaliste en exploitant les harmoniques. Harmoniques, faut-il expliquer, produites en levant immédiatement le doigt posé contre la corde lorsque le plectre la fait vibrer. En alternant harmoniques et intervalles dissonants, en grattant et percutant les cordes, John Russell construit d'une manière arachnéenne un canevas mouvant sériel / atonal avec une expressivité fascinante et fantomatique dans lequel les autres improvisateurs doués s’insèrent merveilleusement. Confronté avec les deux duettistes, Kris Vanderstraeten s’inscrit parfaitement dans le continuum en nourrissant leurs inspirations et créant un espace avec son sens de la dynamique. Empathie. Il faut voir sa batterie faite main avec sa grosse caisse de 8,5 cm d’épaisseur, ses tambours chinois et objets insolites qui parsèment son installation et se promènent sur la surface des peaux. Il y a même un globe terrestre et un curieux objet lumineux qui tournoie désespérément. On Sunday ajoute une belle pièce au catalogue de Keune – Russell. Ça explose en se désintégrant ! Pour info, en duo : Excerpts and Offerings / Acta 14 – 2000, Frequency of Use / Nur Nicht Nur - 2002, et un morceau de 21 minutes, Mama Yi Says Hello dans Freedom of the City 2003 Small Groups / Emanem 4212. En collaboration : Deluxe Improvisation Series Vol. 2: 2001 Pt. 1/ ASE-03, Nothing Particularly Horrible avec Paul Lovens et Hannes Schneider / FMR 1993. À ne pas manquer !

Oscillations 12 Tone Music For Jazz Quintet Trevor Taylor FMR avec Shanti Paul Jayashina Josh Ison Dan Banks Jose Canha. FMR pas de trace dans le site ! Est-ce publié ?

L’infatigable Trevor Taylor, responsable enthousiaste du label FMR, se démène pour publier une suite impressionnante d’albums de free-music improvisée / free-jazz / expérimental au point qu’il devient un peu difficile de s’y retrouver, étant souvent débordé vu le nombre de projets auquel il a acquiescé sans même se donner le temps de réfléchir. La générosité même. Dans son catalogue trône Paul Dunmall, Trevor Watts, Frode Gjerstad, mais aussi Lawrence Casserley et ses vieux amis Ian Brighton et Phil Wachsmann avec qui il improvisait il y a déjà … cinquante ans. Dans les notes de pochette ce tout récent opus dont il a écrit les compositions en 12 tons (dodécaphonie) pour un Quintet de Jazz, il raconte l’anecdote d’un concert donné dans un pub avec le saxophoniste alto Jim Liversy. Leur musique était en fait du jazz dodécaphonique qui faisait dresser les cheveux de la tenancière qui s’écria « Too Hairy » ! Qui aurait pu penser qu’il puisse se mettre cinquante ans plus tard à écrire dans cet idiome avant gardiste du jazz des Fifties et des Sixties. En effet, Trevor est connu pour son travail de percussionniste avec ses percussions électroniques, marimba, vibraphones dont témoignent des enregistrements FMR avec le groupe Strings (Brighton Wachsmann Mattos), Lawrence Casserley & Phil Wachsmann (The Rings of Saturn), Paul Dunmall et Phil Gibbs (New Atmospheres) ou Ian Brighton et Steve Beresford (Kontakte). Un profil résolument contemporain et électronique. Toutefois, comme toute une génération de musiciens britanniques free, lui et ses pareils ont d’abord appris à jouer du vrai jazz moderne (Mattos, Brighton, Watts, Coxhill, …). Aujourd’hui , le voici à la tête avec un sérieux groupe de jazz contemporain réellement hors des sentiers battus. Ce sont d’excellents musiciens, peut-être pas des grand stylistes, mais ce qui importe ici c’est qu’ils rendent avec un grand talent l’architecture et l’esprit de la musique de jazz dodécaphonique conçue et écrite par Trevor dans laquelle un réel espace de créativité existe pour les musiciens. Les pièces jouées sont en fait un tremplin pour improviser dans les structures harmoniques et les canevas qui en découlent. C’est tout à fait convaincant, swinguant, aérien, subtil et puissant. Un véritable voyage dans les subtilités de la musique dodécaphonique swinguante ! Vraiment recommandable.

NO Base Trio : No Base Trio Jonathan Suazo Gabriel Vicens Leonardo Osuna Setola di Maiale
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4180
Basé à Porto Rico, le No Base Trio est composé de trois jazzmen de l’île qui en pratiquant le jazz moderne ont petit à petit évolué vers des formes musicales ouvertes et, comme le nom du groupe l’indique, ils ont supprimé les « bases » conventionnelles ou formelles du jazz traditionnel ou du moins cherché ailleurs leurs inspirations. Dans le graphisme de la pochette les lettres BASE ont été inversées haut/bas pour exprimer leur rupture. Et comme ils l’expliquent, lors de leurs parties de concert lorsqu’il se lançaient dans l’improvisation, ils prirent conscience du plaisir qu’ils en éprouvaient. À la guitare électrique, Gabriel Vicens, au sax alto et Ewi, Jonathan Suazo et à la batterie, Leonardo Osuna. À mon avis, le guitariste manie particulièrement bien les pédales d’effets avec une belle coordination simultanée en créant avec logique et un sens dramatique un momentum réussi sur la plupart des pièces, basées sur des riffs et des séquences repérables. Ses ressources sonores et ses alliages de timbre sont détaillés et diversifiés à souhait. Un pro inspiré plutôt par la mouvance jazz-rock avec une dose d’ambient que par le jazz per se. Le batteur a vraiment du métier et manie avec bonheur les rythmes multipliés et les enchaînements de pulsations en dosant ses efforts pour maintenir l’équilibre du trio. Du côté du souffleur, on dira qu’il est OK dans un registre « modal » et qu’il utilise consciencieusement et avec fougue des intervalles choisis, comme dans EXT VII. Les huit morceaux sont Intitulés EXT I, EXT II, etc… jusque VIII. C’est dans le VIII, qu’on peut entendre plus ou moins leurs improvisations les plus audacieuses. Le tout est excellemment produit. Les trois artistes envisagent leur démarche enregistrée comme étant complètement improvisée live et cite une série de musiciens de jazz comme Terry Line Carrington, Larry Polansky, Danilo Perez, George Garzone, Ray Anderson, Joe Lovano. Je pense que ce collectif est en train de se détacher des formes usuelles vers de nouveaux horizons créant un foyer actif à Puerto Rico. S’il leur semble avoir atteint un aboutissement avec ce No Base, on espère bien qu’il s’agisse d’un point de départ vers de nouvelles aventures qui les surprendront plus encore.

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