17 novembre 2020

Yoni Silver Mark Sanders Tom Wheatley/ Ivo Perelman Matthew Shipp Whit Dickey/Detail + John Stevens Frode Gjerstad Johny Dyani Paul Rutherford Barry Guy/ Rhodri Davies/ Trio Eskimo/ Urs Blöchlinger Revisited

NAX/XUS Yoni Silver Mark Sanders Tom Wheatley Confront ccs66 https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/nas-xus

Trio homogène travaillant dans le sombre, les ombres et reflets occasionnés par une instrumentation tout à fait particulière, orientée vers les sonorité graves. Clarinette basse de Yoni Silver, peaux, woodblocks et cymbales de Mark Sanders, contrebasse à l’archet de Tom Wheatley. Après un départ grasseyant, harmoniques et vocalisations, vibrations et graves tout dehors, s’installe une zone d’échange ponctuant le silence par des murmures et des frappes délicates et qui aspire notre écoute. L’enregistrement date de 2015 et a eu lieu à la Hundred Years Gallery de Graham McKeachan, endroit de création providentiel où tout un chacun peut proposer un projet sans avoir à craindre la moindre retouche, suggestion malhabile et considération oiseuse. Tout en sculptant les sons et modulant les timbres, le trio évoque au détour d’un méandre de leur inconscient, un lambeau de folklore imaginaire. Grâce et légèreté, idées fixes, but encore inconnu, nos trois improvisateurs se fraient un chemin dans la jungle des possibilités sonores et des agrégats de pulsations, frottements boisés, résonances métalliques, souffle intériorisé d’une clarinette basse onirique, traçant là une fresque de l’instant parmi les plus édifiantes qu’il nous a été donné d’entendre. Point de programme, d’expressivité appuyée, de manifeste (cagien ou autre), mais la vérité nue de l’intime, la propagation de l’écoute intense, mutuelle face au silence et à son franchissement à peine perceptible dans le feutré. Depuis les Carpathes de Peter Kowald, Michel Pilz et Paul Lovens (1976), nous n’avions éprouvé une telle plénitude dans un registre voisin mais très différent avec cette proximité contrebasse et clarinette basse (Wheatley – Silver), deux instruments frère et sœur aux aptitudes soniques complémentaires et empathiques, enlacées par la magie de la percussion (Sanders). Une belle plongée dans les mystères de l’improvisation libre et un des meilleurs albums parus chez Confront. Et en légère pochette en papier recyclé faute d'avoir commandé à temps pour obtenir la version avec le fameux boîtier métallique Confront CC, (le cauchemar des étagères).

Garden of Jewels Ivo Perelman – Matthew Shipp – Whit Dickey Taoforms https://taoforms.bandcamp.com/

J’étais en train de finir l’écriture et la traduction d’un livre sur la musique d’Ivo Perelman et Matthew Shipp en duo et leurs nombreux albums, voici que me parviennent huit joyaux du studio de Jim Clouse : Garden of Jewels. C’est leur première session depuis le pic de la pandémie à NYC. À leurs côtés, le fidèle percussionniste Whit Dickey. Quelque chose a changé dans le jeu du souffleur, la vocalité de son timbre s’est épanouie et il malaxe l’articulation vers les suraigus et dans un tendre legato, on croit entendre sa peau trembler. Sans doute, est-ce la conséquence de tous les exercices intenses durant l’inactivité de la pandémie. La qualité du dialogue entre Ivo et Matthew, s’est encore renforcée au niveau de l’acuité des accents et du dialogue. Qui connaît Matthew Shipp en solo ou en trio, (sans Ivo), sera surpris par son style épuré qui embrasse littéralement le souffle poétique de son collègue et par les métamorphoses de son jeu au fils de chaque improvisation. Leur musique n’est pas faite de thèmes et de solos individuels où le pianiste « accompagne » le souffleur. Il s’agit de jouer et faire corps ensemble en distillant la musique vers l’essentiel dans l’instant et une écoute mutuelle totale. Un sens de l'épure se marque de toute évidence dans les signaux qu'ils s'échangent. Leur musique improvisée raconte une histoire inventée qui cherche en permanence de nouvelles formes nées du jeu et de leur imagination. Whit Dickey s’introduit dans leur dialogue en sélectionnant ses frappes, les vibrations des cymbales et en évitant les roulements. Un sens de l’espace et un jeu plus pointilliste qui s’agrège à l’ensemble et s’en détache lorsque l’intuition point. On sent Whit Dickey entièrement à l’écoute des enchaînements mélodiques spontanés et mouvants du piano et du souffle éperdu. Chacun de ces joyaux exprime un autre état de conscience, un feeling renouvelé. Onyx semble commencer comme des rêves croisés et finit par se déplacer par rebonds simultanés des trois musiciens, échancrés par quelques élans du saxophoniste auquel fait écho trois ou quatre notes du piano en guise d’accord. Turquoise démarre en vives questions - réponses soutenues avec un motif au piano énoncé brièvement et tenu en réserve, et comme souvent et de manière peu prévisible, les trois musiciens ralentissent et s’étalent, le motif apparu brièvement ressurgit et entraîne des contrepoints tournoyants en cascade alors que le batteur décroise les battements. Cette proximité de plus en plus fertile entre Matthew Shipp et Ivo Perelman s’est communiquée au batteur. Nous avons déjà aperçu cette empathie profonde, ce sentiment d’unité lors de la session d’Ineffable Joy avec Bobby Kapp et William Parker. Nous ressentons très fort ici leur communion intense dans la qualité sonore et les réactions intimes à la fraction de seconde près, épurée et expressive sans excès mais avec cette puissance véritable qui n'a rien avoir avec le volume. Ces trois musiciens ne pensent plus « sax ténor » « piano » ou « batterie », mais sonorités, langages, dialogue, images, couleurs, nuances, mouvements mêmes infimes, émotions, déchirements ou apaisements, transparence ou harmonique extrême, intériorité ou surgissement de l’expression comme au cœur de Sapphire. Un joyau.

Detail + : A Concert . Frode Gjerstad – Johny Dyani – John Stevens + Paul Rutherford & Barry Guy Circulasione Totale CT 067 https://frodegjerstad.bandcamp.com/album/a-concert-detail Enregistré par la Radio Norvégienne le 11 septembre 1983 à Hennie Onstad Cultural Centre.

Voici un brelan d’as de première grandeur avec le roi du lyrisme désolé et insolent, Paul Rutherford le roi de la synergie personnifiée, John Stevens et trois as de cœur, Frode Gjerstad, Johny Dyani et Barry Guy. Je dis la synergie car celle-ci est à la base de la musique improvisée collective libre ou libérée… et le batteur est sans doute la personne (disparue en 1994) qui a laissé de ce point de vue l’empreinte la plus profonde dans la scène Londonienne dont ont fait partie physiquement et mentalement les musiciens présents dans ce concert pas comme les autres. Detail était un trio très remarquable réunissant Johny Dyani et John Stevens, une paire basse – batterie essentielle qui s’était promis une, fidélité éternelle depuis le temps aujourd’hui immémorial lorsqu’ils œuvraient au sein du Spontaneous Music Ensemble en compagnie de Maggie Nicols et de Trevor Watts (Oliv & Familie – SME – Emanem 4033) ou avec Mongezi Fesa, Kenny Wheeler ou Derek Bailey. Une fois établi en Suède, Dyani tourna avec le trompettiste Mongezi Fesa et le percussionniste Okay Temiz, Dollar Brand et puis, les Blue Notes recomposées vers les années 77-79. Au début des années 80, un jeune saxophoniste Norvégien, frode Gjerstad, réunit John et Johny en parcourant les scènes norvégiennes d’Oslo à Tromsö pour faire revivre un free-jazz totalement improvisé. Batterie post-Ed Blackwell polyrythmique allumée, contrebasse puissante et amplifiée et doigtés frénétiques, souffle enflammé, Frode, alors aux saxes ténor embrumé et soprano volatile et, parfois, le cornet de John. Et fréquemment des invités, et du beau monde : il y eut l'unique cornettiste Bobby Bradford, le violoniste Billy Bang, le saxophoniste Courtney Pine. Et les voici en novembre 1983 avec deux autres fondateurs du Spontaneous Music Ensemble : le bassiste Barry Guy et le tromboniste Paul Rutherford, lesquels ont collaboré durant des décennies au sein du trio Iskra 1903, parangon de l'mprovisation libre. Les voici dans un univers « plus free-jazz » et je dois ajouter qu’au milieu des années soixante, Barry Guy et John Stevens étaient embarqués dans un trio qui préfigurait Detail en compagnie de Trevor Watts au sax alto. Depuis cette époque, Frode Gjerstad a compris que sa destinée passait par le sax alto et c’est avec cet instrument que Detail a livré sa plus belle et dernière bataille : Last Detail- Live at Café Sting (Cadence) avec Kent Carter à la contrebasse le 2 mai 1994, quelques années après la disparition de Johny Dyani (R.I.P. 30-11-1945 – 24-10-1986) et peu avant celle de John Stevens (R.I.P. 10-06-1940 – 13-09-1994). Revenons au Hennie Onstad Centre près d’Oslo. Ce concert est un pari sur l’ouverture d’esprit où un groupe avec une trajectoire donnée et bien établie accueille des artistes qui vont inévitablement entraîner le centre de gravité et l’intérêt ludique dans une direction différente qui pourrait sembler contradictoire. En effet, lors de la très longue deuxième partie (4 ) on a droit à un véritable duo Barry Guy – Paul Rutherford lequel n’a jamais été entendu sur un quelconque album en tant que tel alors qu’ils ont joué par exemple au festival de Moers en 1977. Le concert commence par une apostrophe de contrebassistes atypique et caractéristique par Johny Dyani et Barry Guy. On réalise combien ils peuvent s’intégrer l’un à l’autre, flagellant et percutant leurs deux gros violons dans une véritable improvisation et faisant gémir les cordes et leurs amplis avec leurs archets en triturant aigus et harmoniques d'une expressivité dramatique rare. Une belle narration place magistralement le début du concert en abordant des nuances mystérieuses, des timbres fragiles, frôlant les cordes près du chevalet. John Stevens s’immisce délicatement aux balais et le duo nous livre déjà une apothéose frottée d’anthologie. Frode Gjerstad, alors encore vert, n’aura plus droit à la bienveillance. Il pourra cristalliser toute son énergie, sa faconde et se dépasser. Mais voilà ! Tel un djinn se prélassant sur un coussin d’air, le chant ineffable de Paul Rutherford s’élève et se joue de tous les subtilités harmoniques dans un lyrisme confondant, sinueux, développant des volutes nacrées dans des coups de lèvres imprévisibles avec un sens inné et majestueux de la décontraction par-dessus les volées de baguettes sur peaux et cymbales et l’articulation déjantée du souffleur complètement allumé. Compagnie étonnante, ce Detail Plus transcende l’idée de jam, de rencontre pour livrer l’essentiel en escamotant l’accessoire (les scories et les passages où on songe à recentrer le débat) par le truchement de la foi, de l’énergie dans des instants merveilleux qui nous font oublier les quelques longueurs, mises en bouche de formidables plats consistants. Entendre Paul Rutherford avec Frode Gjerstad est une belle récompense, le phrasé magique et nostalgique du tromboniste illumine les échanges et font que leur connivence a un parfum de sainteté. On a trop peu demandé à Paul Rutherford de jouer ce rôle d’alter ego cool avec ces épiques souffleurs d’anches, sa musicalité et ses qualités innées d’improvisateur ayant, selon moi, la capacité de faire monter les enchères, celles de la créativité. C’est moi-même qui ait voulu que Paul joue aux côtés d’Evan Parker en août 1985 et que l’enregistrement étincelant soit publié (Emanem 4030). L’invention mélodique de Rutherford apporte toujours un supplément d’âme et relève le niveau. Au fur et à mesure que la musique évolue, ce quintette à deux contrebasses évoque sans crainte l’ébullition du groupe d’Archie Shepp à deux trombones (Rudd et Moncur) du Live at Donaueschingen (1967) où un jeune Paul Lovens reçoit le baptême du feu dans l’assistance. Il fut par la suite un compagnon fidèle du tromboniste. Ce qui rend la fête crédible et enjouée, ces écarts - apartés que se donnent les acolytes : le soliloque si troublant de Rutherford au trombone ou un magnifique solo de contrebasse de Dyani. On mesure la puissance de sa poigne par la résonance et la tension de la corde, et les miaulements, bourdonnements et glissandi sous un archet folâtre qui trouvent un écho dans le cornet faussement naïf de Stevens. De cadences bien orchestrées, on s’égare volontairement dans un inconnu mouvant, articulations sinueuses et acides du sax soprano, aigus du cornet, percussions sur la contrebasse dérivant sans faillir. La batterie reprend ses droits et le trio Detail nous offre dans une autre séquence une autre perspective. Entraînant ses deux camarades, John module des rythmes croisés en alternant roulements et accents, dans une insistance africaine, tribale vers la transe. Son agilité à la cymbale ride est hypnotique. Le solo « absolu » de Rutherford (sans « accompagnement » haha !) survient après que le trio ait usé sa verve jusqu’à un cul de sac. Ses vocalisations mêlées aux harmoniques, ses sauts constants de registre expriment un lyrisme unique qui n’appartient qu’à lui. Jouer autrement du trombone, quand on l’entend, serait malpoli, presque vulgaire. Cette rencontre offre au sein du même concert ce qui distingue les personnalités musicales présentes et ce qui les rassemble dans une exploration temporelle, insistante, échevelée, par l’affirmation de conceptions esthétiques qui peuvent paraître divergentes pour les « connaisseurs ». Pour l’auditeur – spectateur lambda de ce concert de 1983 en Norvège, ce concert s’est imposé comme une extraordinaire leçon de choses et une magnifique expérience, rien que pour le drumming polyrythmique flamboyant de John Stevens et toutes les qualités de ses compagnons. Durant plus d'une heure, vous trouvez plusieurs options improvisées qui se succèdent comme dans un beau livre, et le plaisir !

Telyn Rawn Rhodri Davies amgen 001 https://rhodridavies.bandcamp.com/album/telyn-rawn

Nouvel album solo du harpiste gallois Rhodri Davies. Il s’est fait faire une harpe ancienne « Telyn Rawn » comme elle apparaissait dans la littérature musicale et poétique galloise du 14ème siècle. Cette harpe est aussi le symbole du Pays de Galles. Un instrument archaïque sans pédale, avec un cadre nettement moins imposant que la harpe moderne et des cordes de crin de cheval noir, reconstitué en se fiant à des écrits anciens et en s’appuyant sur la technique de fabrication des harpes africaines. Accordée dans une gamme non tempérée, cette harpe est jouée avec des motifs tournoyants, voire répétitifs et des intervalles et des écarts tonaux qui font songer à un « folklore » extra-européen : on songe à la kora de l’Afrique de l’Ouest (Mali, Côte d’Ivoire) ou même à la harpe birmane saung (Myanmar). Rhodri Davies est aussi un locuteur expérimenté en langue galloise, d’ailleurs il a écrit les notes de pochette dans les deux langues anglaise et galloise. Pour lui, en retrouvant une harpe galloise antique qu’elle soit idéalisée ou proche de ce que la Telyn Rawn aurait pu être, il affirme son attachement à la culture gaélique, à sa musique et à une identité nationale forte. La langue du Pays de Galles est encore et toujours parlée et écrite tant officiellement que dans la chanson, la poésie, la littérature et la vie de tous les jours. Cette musique est aussi fraîche et limpide que l’eau d’une source et semble tourner sur elle-même comme un pas de vis magique ou une danse de l’au-delà. Il utilise aussi l’archet dans une forme d’ostinato avec une qualité de timbre sauvage et étoffée. La musique de Telyn Rawn échappe à l’histoire et à un quelconque folklore, terme qui évoque la naphtaline par rapport à une tradition vivante qu’il semble ressusciter ou recréer. Son jeu à la harpe fait vibrer en nous ces tonalités perçues ailleurs à l’instar du violon hardanger norvégienne, les launeddas sardes ou la zampouna hellénique, vestiges vivaces des musiques européennes disparues. L’accordage spécifique de la Telyn Rawn engendre des résonances d’harmoniques mystérieuses et divergentes. Un magnifique travail musical inlassable et salutaire. Connu pour ses innovations révolutionnaires et son radicalisme musical et sonore, Rhodri Davies étonnera, avec ce nouvel opus, ceux qui croient connaître sa personnalité et ses choix esthétiques. Un magnifique album solo.

Fumàna Trio Eskimo Alberto Bertoni Enrico Trebbi Ivan Valentini + Ospite Luca Perciballi Setola di Maiale SM 4130.

Le Trio Eskimo est une association chaleureuse entre deux poètes italiens s’exprimant dans un dialecte, Alberto Bertoni et Enrico Trebbi et un saxophoniste Ivan Valentini. Comme il se doit au pays de l’accueil généreux, un « Ospite » (invité en français), le guitariste Luca Perciballi, crédité aussi live electronics et harmonica. Les poèmes dits par leurs deux auteurs sont le fil conducteur de l’enregistrement, les deux improvisateurs établissant des commentaires sonores ponctuant ou soulignant le texte qui défile, familier à mes oreilles (l’auteur de cette chronique étant un locuteur expérimenté en langue italienne) même avec ses élisions caractéristiques qui font disparaître les voyelles terminales. Je ne comprends pas tout, mais l’élocution aiguillonnée par les instrumentistes finit par s’incarner de manière à la fois plus physique et plus intime. Le travail des deux improvisateurs – instrumentistes fait preuve de sensibilité et d’à-propos en apportant la dose exacte nécessaire à l’équilibre et à la finesse de l’entreprise, mettant en valeur les voix, la diction et la respiration de l’œuvre. Bribes de mélodie, effets de guitare originaux, friselis des doigts au milieu des cordes, scansion du souffle et boucles au sax alto. Limpide. On aurait aimé avoir une notice indiquant l’origine du dialecte et les motivations des poètes, même si leurs poèmes sont imprimés dans le livret accompagnateur de ce digipack orné d’un paysage presqu’immaculé et nu sur lequel se détachent trois arbres dépareillés au creux de l’hiver dans un coin perdu de la plaine du Pô, cloîtré dans un brouillard presqu’aussi blanc que la neige qui couvre les sillons du champ bordé par l’alignement des troncs noirs hérissés de branches dénudées. Une belle surprise telle que, seul, le label Setola di Maiale nous offre dans son parcours utopiste.

Urs Blöchlinger Revisited Harry Doesn’t Mind Leo Records CD LR 885

Urs Blöchlinger (1954 - 1995) était un jeune musicien Suisse prodige, saxophoniste alto et basse et compositeur – chef d’orchestre émérite et qui nous a quitté il y a trop longtemps sans avoir pu sans doute apporter une contribution reconnue dans le jazz contemporain européen. Car son talent dépassait les frontières étriquées de la Confédération Helvétique, patrie de nombreux improvisateurs plus que remarquables : Irene Schweizer, Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Léon Francioli, Charlotte Hug, Peter K Frey, Pierre Favre, Daniel Studer, Alfred Zimmerlin et Peter Schärli, lequel fut un compagnon indéfectible de ce saxophoniste qui croyait au Folklore Imaginaire, le leitmotiv du Workshop de Lyon. Je n’ai malheureusement pas suivi Urs Blöchlinger à cette époque (années 80-90), car il est impossible de suivre la trace de toutes les propositions esthétiques dans le jazz d’avant-garde. Mais l’écoute de cet album du Urs Blöchlinger Revisited vaut vraiment le détour. Quand les Suisses squattent Leo Records, ce n’est pas pour parader, et il y en a de ces jours des suisses au catalogue Leo ! Un véritable orchestre de solides pointures s’est constitué pour faire revivre de manière dynamique et salutaire le répertoire de ce saxophoniste qui n’hésitait pas à intégrer son sax basse dans la section de cuivres. Le batteur Dieter Ulrich a écrit des notes de pochette foisonnantes qui retracent les origines et le pourquoi de chacune des compositions interprétées et rejouées ici par un orchestre soudé et particulièrement brillant, tant par l’engagement personnel de ses membres et la coordination synergique des talents réunis pour cette aventure (U.B. Revisited) depuis plus de dix ans. Certains des musiciens sont d’ailleurs ses camarades d’il y a presque quarante ans, le batteur Dieter Ulrich, le pianiste Christoph Baumann, le bassiste Neal Davis. Son propre fils Lino Blöchlinger, le saxophoniste Sebastian Strinning, le tromboniste Beat Unternährer et le trompettiste Silvan Schmid complètenet cette fine équipe. La musique parle d’elle-même. On dira pour faire court que c’est proche de Willem Breuker mais avec plus d’audaces, de recherche et de complexité jazziques, rythmiques et harmoniques. Et le swing ! L’inspiration va chercher dans les musiques roumaines et bulgares et dans toutes sortes d’influences littéraires - musicales (Adorno - Hans Eisler, Adrian Rollini ( !)) ainsi qu’une fascination pour les rythmes impairs créant des mouvements tournoyants. Les thèmes s’enchâssent dans des sections improvisées peu prévisibles et l’écriture défie les paramètres conventionnels mêmes ceux du jazz risqué et « avant ». Écoute jouïssive et conseillée à qui veut écrire du jazz contemporain et n’a pas perdu le sens de l’humour et une forme de réflexion lucide.

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