28 janvier 2026

Cecil Taylor New Unit featuring Okkyung Lee, Tony Oxley, Harri Sjöström, Jackson Krall / Cecil Taylor Tony Oxley duo/Vasco Trilla & Luis Vicente / Marco Colonna Giorgio Pacorig Stefano Giust

Words and Music the Last Bandstand Cecil Taylor New Unit featuring Okkyung Lee, Tony Oxley, Harri Sjöström, Jackson Krall. Fundacja Sluchaj FSRCD
https://sluchaj.bandcamp.com/track/words-and-music-the-last-bandstand

Voici le dernier concert de Cecil Taylor avec son New Unit le 23 avril 2016 au Whitney Museum, NY. Pour Cecil il s’agissait de renouer avec le travail en profondeur de ses Units précédents. Cette dénomination était réservée telle un emblème de ce qui était le plus important dans s a démarche musicale. On se souvient d’Unit Structures, son album Blue Note de 1966, the Cecil Taylor Unit, un album de 1978 sur New World Records, Spring of Two Blue J’s sur son label Unit Core, réédité complètement par Oblivion Records en 2022 (The Complete, Legendary, Live Return Concert at The Town Hall NYC November 4, 1973), Dark To Themselves en 1976 publié par Enja, Live At Fat Tuesday's, February 9, 1980 First Visit et Live At Fat Tuesday's, February 10, 1980 First Visit , tous deux publiés par ezz-thetics. Ouf… tous ses enregistrements sont labellisés « Cecil Taylor Unit ».
Le concert est publié en deux parties de 35:16 et de 44:07 sur bandcamp, mais le contenu du CD ne contient qu’un seul morceau de 79 minutes reprenant les deux parties publiées séparément en digital. Cette deuxième partie commence par un poème de Cecil dit par lui-même illustré par les excellentes interventions de chacun des instrumentistes dans une dimension musique de chambre avant-gardiste, radicale par rapport à la lingua franca du jazz « libéré ». Dans cet orchestre Tony Oxley joue exclusivement des « electronics », laissant le batteur Jackson Krall colorer percussivement les échanges entre le violoncelle de Okkyung Lee, l’électronique d’Oxley et les sax soprano et sopranino de Harri Sjöström avec le piano de Cecil dans la première partie alors que dans la deuxième partie, la voix de Cecil disant ses poèmes avec toute son expressivité rugueuse et accentuée est prépondérante.Jackson Krall et Harri Sjöström ont auparavant joué et enregistré avec Cecil Taylor dans les deux Cd’s Qu’a et Qu’a Yuba Live at Irridium Vol.1 et Vol.2 (Cadence) et individuellement dans d’autres CD’s comme le Cecil Taylor Quintet « Lifting the Bandstand » enregistré en 1998 et publié par le même Fundacja Sluchaj avec Paul Lovens, Tristan Honsinger et Teppo Hauta – Aho. et bien sûr Tony Oxley a très souventjoué et enregistré avec Cecil Taylor en duu, trio avec William Parker et différents groupes pour le label FMP
La musique de ce New Unit tranche fort par rapport des enregistrements successifs des groupes de Cecil Taylor jusqu’à ce jour. On est plus proche ici de la musique introspective de l’improvisation de chambre « free » « à l’européenne », encore que l’art de Cecil Taylor est basé sur une connaissance profonde de la musique contemporaine occidentale dès le départ. C’est un kaléïdoscope interactif basé sur l’imagination réactive de chaque improvisateur se complétant les uns les autres dans des ramifications arborescentes contrôlées par petites ou moyennes touches. Le jeu de piano de Taylor y est souvent moins dense, multidimensionnel et omniprésent que par le passé, moins disert, surtout au départ. Un lyrisme plus évident, disons. C’était déjà la voie tracée par un de ses derniers duos, celui tracé en 2003 avec le contrebassiste Dominic Duval, The Last Dance publié par Cadence, dont une personne bien informée m’a suggéré que cette publication n’aurait pas été autorisée (?).
Chaque personnalité présente ici vient avec sa musique personnelle, son background et leur rencontre crée une collaboration cohérente et interactive qui se complètent tout en assumant leurs différences. Le dosage des interventions de chacune et chacun est finement mené autour du développement aérien de l’œuvre par le pianiste, son toucher et ses accents rythmiques est un ravissement. Même en jouant moins de notes que par le passé, on reconnaît immédiatement la marque de Cecil. Autour de lui, les musiciens ponctuent leurs interventions de silences et breaks. C’est d’abord la viloncelliste qui entre dans le jeu et ses frottements d’archet oscillent ou vibrionnent, se faisant entendre clairement Harri Sjöström susurre rythmiquement dans son sax sopranino tout à l’écoute et s’envole de temps à autres. Jackson Krall multiplie les phases de jeu dans des directions presque contradictoires. Petit à petit le jeu du pianiste s’égaie et revêt momentanément plusieurs incarnations de sa manière, ostinatos bancals, tournoiements en plain clavier, clusters qui n’appartiennent qu’à lui. Au fil du morceau, le saxophoniste est entraîné dans une sarabande de spirales aiguës fragmentées ou le piano explose ou s’élance dans des girations énergétiques ou les deux. Jackson Krall suractive et presse le pianiste alors que les cordes du violoncelle d’Okkyung Lee crissent, hululent, enflent carrément sous la pression de l’archet en pagaille. Chacun a la présence d’esprit de laisser jouer les autres par instants ou de proposer quelque chose de différent tout en signalant adroitement qu’il ou elle a saisi au vol une idée surgie de nulle part. Et quand la tension décroît, on découvre des contrastes intéressants jusqu'à ce qu'un bref duo piano batterie relance l'improvisation collective vers le haut. c'est alors qu'Oxley iintervient à très bon escient avant que la tension descend jusqu'à ce que la voix de Cecil entame sa diction du poème qui couvrira les 44 minutes suivantes. Bref, on reconnaît l’identité taylorienne de la musique ... dans une autre perspective qui mérite vraiment d'être découverte.

Cecil Taylor Tony Oxley Flashing Spirits Burning Ambulance CD
https://ceciltaylor-bam.bandcamp.com/album/flashing-spirits

Le label Burning Ambulance a publié des albums passionnants comme les quatre superbes volumes de Polarity par le duo de Nate Wooley et d’Ivo Perelman , chroniqués ici même ou une série d’enregistrements inédits de la tournée 1985 du quartet d’Anthony Braxton avec Marylin Crispell Mark Dresser et Gerry Hemingway en Grande Bretagne que j’aurais dû couvrir dans mon blog. Mais ce duo de Cecil Taylor et de Tony Oxley déjà sold out en CD est tout à fait spécial. Il a été enregistré à l’Outside In Festival, Crawley, UK, le 3 septembre 1988 juste après la résidence de Cecil à Berlin organisée par FMP en juillet 1988. Lors de cette résidence C.T. enregistra une série de duos avec les batteurs free européens : Bennink Oxley Lovens Sommer et Moholo, résident londonien durant des décennies. Mais aussi en solo avec Derek Bailey, un trio avec Evan Parker et Tristan Honsinger et deux grands orchestres. Par la suite, on assista à une suite ininterrompue d’enregistrements de Cecil Taylor à Berlin publiés par FMP jusqu’à ces dernières années. Depuis la disparution de Cecil en 2018, trois CD’s de duos Taylor Oxley enregistrés dans la phase plus tardive de leur collaboration ont vu le jour (labels Discus, Fundacja Sluchaj et Jazzwerkstatt). L’intérêt de ce Flashing Spirits est qu’il intervient juste après leur première rencontre (sans avoir jamais joué ensemble au paravant) et on trouve chez le batteur d’alors l’engagement physique et la volatilité insensée du free-drumming à l’européenne tiré de la pratique de l’improvisation libre radicale. Extrême qualité sonore du travail des cymbales et métaux dans les passages où le pianiste expose ses différents points de départ mélodico rythmiques comme au début et à partir de la 30ème minute du plat de consistance du Concert , les 38 minutes 21 secondes de Flashing Spirits. Et entre ces deux sections, l’envolée ahurissante « à fond la caisse » (comme on dit en belgo français) qu’on retrouve super bien négociée en crescendo decrescendo au niveau « vitesse- densité » de jeu à vous donner le tournis au final de Flashing Spirits. À cette époque Oxley avait juste cinquante ans et Cecil cinquante – huit. Ils pouvaient se permettre de dépenser sans compter. Je rappelle qu’âgé de plus de 60 ans, le pianiste donnait des concerts de son groupe de trois heures et plus qui laissaient complètement pantois et lessivés ses collègues nettement plus jeunes. Pour couronner le tout deux Encores d’anthologie de 4 et 1 minutes. Évidemment le CD est sold out. J’ai dû l’écouter « hors hi-fi ». Incontournable !!

Vasco Trilla & Luis Vicente Ghost Strata Cipsela 13 CD
https://cipsela.bandcamp.com/album/ghost-strata

Le percussionniste espagnol Vasco Trilla fait parler de lui pour son utilisation d'accessoires vibrant sur les peaux, des murmures ou grondements, de tintements ou sonnailles, des timbres frictionnés ou suspendus dans le vide, frottements etc... On découvre un univers sonore percussif organique qui convient parfaitement à la recherche sonore d'un acolyte comme le trompettiste portugais Luis Vicente. Les lèvres de celui-ci créent un langage cuivré, colonne d'air compressée, suraigus outragés, effets de souffle. On aime les frottements de l'archet à même le métal sur la tranche de la cymbale vibrant sur la peau, cela siffle ou une voix d'outre tombe oscille dans l'air. Des combinaisons de frappes - peaux - métaux - cloches - gongs - à même les surfaces des tambours flottent dans l'espace élevant les effets d'air insufflé dans l'embouchure et les tubes de la trompette, pistons poussés à mi-chemin alors qu'une sorte de métallophone improvisé résonne en ritournelle. Il y aussi des sonneries infinies et un moteur actionnant une fine baguette flagellant une sonnaille à toute vitesse alors que pétarade doucement l'embouchure. Ces deux-là créent un univers sonore renouvelé à chaque pièce improvisée. C'est à la fois intrigant, poétique et peu commun qu'on ne trouve pas ailleurs. De l'inouï en quelque sorte. On se laisse séduire, il y a l'aspect ludique, machinique, des objets sonnant et se mouvant en toute indépendance et simultanément dans un chahut concerté isorythmique et les errrances de la trompette transformée en sifflet improbable ou en corne de brume. Une musique d'effets sonores poussées à son paroxysme. C'est fantastique ! Une magnifique leçon de choses bruissante. C'est bien le genre d'albums dont on ne se sépare jamais. On a entendu ces deux musiciens, comme tout un chacun, nous servir l'honorable lingua franca de la free - music. Mais ici, ils font un effort remarquable, méritant et mérité d'une invention d'associations de sons, de timbres, de vibrations, de trouvailles donnant lieu à un univers expressif esthétique tout à fait original. À recommander absolument !!

Marco Colonna Giorgio Pacorig Stefano Giust La Saggezza Degli Elefanti Setola di Maiale 5000 CD .
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5000

Ces trois musiciens figurent parmi les improvisateurs les plus actifs et volontaires en Italie, un pays où la scène entière du free-jazz international a déferlé durant les années 70 et 80 aux côtés d’une scène locale vivace entreprenante où pullulent encore concerts, clubs et labels de disques dont Setola di Maiale s’est taillée une large place par la grâce du travail acharné de Stefano Giust, le batteur de ce super trio. Vous pensez ! Un label qui compte plus de 500 Cd’s qui couvrent quasiment toute la scène italienne, free et expérimentale de manière quasi exhaustive et nombre d’improvisateurs étrangers. Marco Colonna est un excellent clarinettiste de Rome, tant « basse » que « soprano », qui a développé un travail fantastique ces quinze dernières années. Il faut suivre ses improvisations sinueuses à la clarinette basse basée sur une connaissance profonde des harmonies complexes et chargée d’intensité et d’émotion. Aussi, son jeu est au service des deux camarades, ouvert et volatile de manière à laisser toute la latitude au pianiste Giorgio Pacorig, déjà un vieux routard de la scène avec qui Stefano a enregistré un superbe duo prémonitoire (Cosi Com’è 2024) de ce trio d’exception dont je tiens le CD en les mains. La musique traverse différentes approches émotionnelles, modes de jeux depuis le trilogue décontracté et introspectif musique de chambre hyper bien détaillée (grand bon point à Stefano à la percussion) jusqu’à l’embardée frénétique de Il Tempo Non Ha Una Storia. On goûtera le lyrisme éperdu de Colonna à la petite clarinette face au doigtés impressionnistes lumineux de Pacorig et aux friselis racés de Giust de la pointe des baguettes dans Moha ou les tortillements et saccades qui débutent Un Oscuro Scrutare et qui finissent par tournoyer avec une belle élégance. On découvrira que l’essence du message de Paul Bley transparaît dans le jeu cristallin et distingué de Giorgio Pacorig. Stefano Giust a atteint une maturité au niveau du free drumming tant au niveau de la légèreté et de la diversité des frappes pour improviser valablement en toute liberté tout en laissant le champ libre à son collègue pianiste et au clarinettiste. Il a l’art de souligner en nuances foisonnantes mais discrètes, car il faut des nuances pour un tel pianiste. C’est naturel, organique et tous les tics de batteur ont été évacués pour laisser place à l’inspiration créative de tous les instants (cfr après la minute 5 d’Un Oscuro Scrutare. En telle compagnie, un souffleur du talent comme Marco Colonna donne le meilleur de lui-même. Certains collectionneurs auditeurs connaisseurs ne suivent quasiment que les valeurs « sûres » prescrites par les chroniqueurs, organisateurs et groupies au détriment du travail de haute qualité. Ce trio de la Sagesse des Éléphants a tout pour convaincre. Un sommet de créativité assumée, rien à jeter !

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