4 septembre 2026

Veryan Weston : Tessellations 1/ Sergio Armaroli Francesca Gemmo Barry Guy/ Shonosuke Okura : Iyasaka Dedicated to Kim Dae-Hwan with Choi Sun-Bae, Yuki Saga, Kaori Komura, Noriko Terukina, Fugen Watazumi, Shingo Tomimatsu / Tiri Carreras, Sylvain Guérineau, Fred Marty

Tessellations 1 Veryan Weston Shrike CD (enregistré en 2001)
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/tessellations-1

Voilà un album que je connais par cœur depuis le début des années 2000, après avoir fait la connaissance de Veryan Weston lors d’un concert de Lol Coxhill en mars 2001 à Bruxelles (Worms Organising Archdukes Emanem). Comme j’avais par la suite fait inviter et co-produit une session d’enregistrement de son duo avec Jon Rose quelques mois plus tard (Cfr Temperaments Emanem). Veryan Weston m’avait confié un premier enregistrement de sa composition Tessellations pour piano datant de Juillet 2000 au Gateway Studio , suivi de deux autres versions datant de Mars 2002 au Hatfield Centre of Music and Arts et de Janvier 2003 lors d’un concert à Berne en Suisse. Le titre Tessellations se réfère à un assemblage de formes polygonales qui couvrent complètement une surface donnée par l’accointance précise de leurs dimensions. Ce concept géométrique est illustré par un enchaînement précis de 52 modes pentatoniques qui s’emboîtent successivement en modifiant une seule note de chacun d’eux pour lequel est écrit deux différents thèmes / compositions mélodico-rythmiques (pour chaque mode, bien sûr), le pianiste exécutant devant alors improviser la transition d’un mode à l’autre. Pour le dernier mode pentatonique de cette suite, il n’y a qu’un seul thème et donc 103 sections mélodico rythmiques évoquant successivement des musiques africaines, indonésiennes etc…. Je peux vous dire que ma compagne et moi – même avons écouté et réécouté cette suite de plus de 62 minutes plus d’une fois. En voici donc une version initiale enregistrée le 24 Novembre 2001 au Cheltenham et Gloucester College of Higher Education. Mais figurez vous que Veryan Weston avait l’occasion de faire une performance au Musée des instruments de Musique de Bruxelles où se trouve un des deux seuls Luthéal Piano pour lequel Maurice Ravel a écrit les deux seules compositions de son répertoire. La troisième composition pour cet étrange piano est la transcription de Tessellations pour Luthéal Piano enregistrée le 14 Mars 2003 et publiée par Emanem sous le titre Tessellations for Luthéal Piano (Emanem 4095). Le responsable officiel de l’organisation des concerts au Musée, lui-même pianiste et claveciniste, m’a dit par la suite que Veryan est un des deux meilleurs claviéristes - pianistes à qui il ait jamais eu affaire dans sa carrière. Le Luthéal est un piano Pleyel muni de quatre tirants semblables à ceux d’un orgue. Deux tirants déposent des pièces métalliques légères tout près de chaque corde des deux registres du piano produisant un effet sonore proche de celui du clavecin. Les deux autres tirants actionnent un mécanisme de tiges métalliques qui bloquent la vibration de la corde frappée par le marteau et la touche enfoncée au juste milieu de cette corde de manière à émettre un son de « harpe tirée » à l’octave supérieure. Simultanément, on peut jouer avec le son du piano normal et chacun des mécanismes sur les deux registres de cordes plus diffciles graves ou aigus. En effet, Veryan est arrivé un jour au Musée et muni de la partition de Tessellations, il a essayé l’instrument en prenant des notes en vue de transcrire sa composition entière. La date du concert établie, il est seulement venu jouer le jour du concert après avoir répété certains passages le temps que j’aille acheter quatre ballons gonflables d’hélium au magasin de Farces et Attrapes dans le quartier, ballons de couleur sensés évoquer les Quatre saisons. La danseuse et artiste Jennifer Pike (âge 87 ans) a dansé dans ce concert de 65 minutes non stop avec un déguisement et quatre masques représenter les Printemps, Été, Automne et Hiver. J’ajoute qu’elle a marché depuis l’hôtel jusqu’au Musée avec des béquilles ( ! ). Bien sûr, Veryan Weston n’a jamais travaillé cet instrument compliqué avant le concert comme le font les concertistes. On va me dire que ce n’est pas de l’avant-garde ou de la musique improvisée ou que sais – je. Je réponds que Veryan Weston est un des tous meilleurs grands pianistes de cette scène improvisée à l’instar des Cecil Taylor, Alex Schlippenbach, Fred Van Hove, Keith Tippett,Irene Schweizer, Matt Shipp, Muhal Richard Abrams, Paul Bley, Agusti Fernandez etc… Rien que d’entendre l’introduction de Tessellations pour piano dans laquelle les notes tombent du ciel comme des pierres d’une montagne et résonne dans une harmonie décalée post monkienne, organique comme la vie elle-même ; ça vibre autant comme certains courts morceaux du premier solo de Van Hove pour SAJ (Verloren Maandag SAJ -11). C’est aussi un exploit musical peu commun alors que la musique est distillée magiquement dans cette version Bruxelloise. Ces mélodies me sont devenues familières et chacune de leurs réinterprétations entendues au fil des années en donne chaque fois un éclairage et une perspective différente. Cette structure complexe et tirée par les cheveux , unique dans l’histoire de la musique sonne de la manière la plus authentique, naturelle et spontanée qui soit. C’est un vrai miracle. J’avais suggéré à Trevor Watts de jouer Tessellations avec Veryan mais comme il avait déjà lui – même un sac énorme de modes pentatoniques, il décliné l’idée pour se concentrer sur leurs sublimes Dialogues improvisés publiés par Emanem et Hi4Head. Je n’ai qu’un seul regret : ces Tessellations pour piano n’ont pas été publiées avant , durant les années 2000. Donc mille mercis à Shrike Records.
Alors la musique ? Veryan Weston a créé une musique que le critique français Denis Constant (Jazz Magazine années 70) aurait qualifié de syncrétique avec des subtilités rythmiques, mélodiques, conceptuelles exceptionnelles. Les univers des musiques contemporaines occidentales, de l’imagination pragmatique improvisée « free », de l’expérience afro-américaine du jazz, des formes de l’esthétique musicale tant africaine qu’indonésienne ou latino fusionnent, s’interpellent, transitent les unes vers les autres tout en suivant scrupuleusement un cheminement truffé de strictes contingences d’ordre musical et compositionnel. Cette composition découle aussi du travail de pianiste de Veryan Weston au sein du Moiré Music Orchestra de Trevor Watts, un saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre absolument unique de l’histoire du jazz ne fut ce que par l’approche rythmique et poly-modale. Ce qui aurait pu aboutir à un exercice de style fumeux ou formaliste se révèle au fil des écoutes répétées une musique palpitante, une expérience émotionnelle, un univers sonore mouvant à la fois familier et insaisissable. La taille de l’œuvre par rapport à un morceau de jazz de pianiste comme on peut en écouter par milliers dans une tonne d’albums dont les critiques nous vendent les mérites avec componction est colossale. Tessellations est une somme équivalente à celle des concerts solos de Cecil Taylor, aux quatre faces des vinyles Blue Note d’Herbie Nichols de la compilation Milestones « Pure Monk » ou deux ou trois des meilleurs LP’s de son homonyme, Randy Weston (African Nite/ Owl, Informal Piano Solos/ Hi-Fly) ou les albums de Mal Waldron. Mais en réalité les 65 minutes que dure cette œuvre contiennent une variété et une multiplicité de formes rarement égalée, avec l’unique spécificité d’être reliée les unes aux autres via des improvisations qui doivent se fondre dans la composition suivante.
À travers les Tessellations, Veryan Weston traite les rythmes et les pulsations dans un flux constant d’inventions en élaguant systématiquement toutes les options dans leurs minutieux arrangements qui transfigurent la partition par son extrême spontanéité. Il faut écouter différentes versions enregistrées ces années-là, entre 2000 et 2005, pour se rendre compte que chaque « interprétation » est sujette à son humeur du moment, à ses impressions du monde extérieur, aux influx instantanés qui se pressent dans son système nerveux et alimente sa sensibilité, ses gestes, certains très abrupts, comme on peut le ressentir chez des improvisateurs de haut vol comme Derek Bailey et Fred Van Hove dans certains instants, ces outrages ludiques de l’impro libre qui jaillissent comme un éclair. Veryan Weston accumule les formes rythmiques comme s’il résolvait un puzzle de 3.000 pièces aussi patiemment que sa patience minutieuse et son funambulisme pianistique ne sont même pas perceptible, tant l’évidence de l’écoulement de son improvisation et des 103 séquences enchaînées dans la complexité de tous ses canevas mélodico-rythmiques semble aussi naturelle que le parcours d’un torrent de montagne dans une longue vallée accidentée. L’aspect figuratif « folk » de l’œuvre côtoie la pratique sonore « abstraite » post Webernienne dans une évidente symbiose. C’est d’ailleurs sous son jour plus « contemporain », « énigmatique » pour un strict jazzfan ou amateur de classique, que débute l’œuvre, afin sans doute d’exprimer une mise en garde alors que dans l’instant d’après les doigts effectuent une superbe chorégraphie où l’auditeur visualise la danse du corps. Tout le long, sa musique a une véritable dimension ludique, un challenge permanent vis-à-vis de l’œuvre elle-même, telle qu’elle est conçue sur la partition dont les passages obligés sont exécutés avec la pus grande fidélité/ Durant son exécution hardie au Piano Luthéal, j’ai senti qu’il observait le déroulement de l’œuvre comme s’il en avait un regard extérieur. Par exemple lorsqu’il a bougé cette pyramide en papier colorée qui indiquait le passage précis des 4 saisons et aussi en adaptant son jeu et la fluidité face à l’évolution de la danseuse quadragénaire Jennifer Pike sur la scène. Jennifer fut l’épouse du poète sonore Bob Cobbing et une créatrice textile étonnante. Cette composition devient dans ces mains un organisme vivant, un labyrinthe exotique, un serpent d’ivoire blanche et noire, fait de marteaux et de cordes tendues qui danse, tressaute, monte et descend, oscille et tourne sur lui-même, s’éloigne et se rapproche en sursautant avec une grâce infinie. Il y a là autant de blues et de boogies psychédéliques, une dimension africaine, que de sonorités angéliques, de miroitements et d’ombrages que d’éclats de lumière crue pour que l’auditeur ouvert, sensible et un brin connaisseur en demeure pantois. Surtout, sa mémoire de l’instant passé et de l’écoulement de Tessellations dans la durée exclut quasiment la redondance de formules utilisées auparavant, jusqu’à ce que résonne un élément de trois notes du premier thème initial qui signale la fin de l’œuvre et la composition n° 103. Donc, si c’est vraiment dommage que Tessellations n’a pu être entendue au milieu de cette jungle touffue qu’est la scène européenne du jazz contemporain et des musiques improvisées à l’époque de sa création, il y avait en fait urgence à en proposer une publication supplémentaire à Tessellation for Luthéal Piano et Different Tessellations 2010 interprétées par le pianiste Leo Svirsky et The Vociferous Choir (Emanem 5015). Important : cette musique est liée aux traditions musicales africaines au niveau des rythmes et des cycles mélodiques, c’est un élément fondamental de l’œuvre. L’idéal serait de réunir plusieurs versions par Veryan Weston dans un coffret pour que l’œuvre prenne tout son sens. Voilà ! Une œuvre sensationnelle, profonde et tout à fait unique.
P.S. Pour ceux qui méjugeraient cette influence africaine, il faut rappeler le travail indispensable de Veryan Weston au sein du Moiré Music Orchestra de Trevor Watts en compagnie de percussionnistes africains qui ont ensuite continué à jouer dans le Drum Orchestra de Trevor. L’expérience de Moiré Music est sans doute un apport essentiel à la création de Tessellations.
L’aspect mathématique géométrique des rythmes est à la base du travail d’orchestres africains de percussions adjoints à des danseurs, car pour jouer sa partie au sein d’un tel ensemble, il faut savoir compter et mesurer les cadences des frappes et des accentuations dans des cycles rythmiques très complexes.

Sergio Armaroli Francesca Gemmo Barry Guy At Sotto Il Mare First Visit Ezz-Thetics 106
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/at-sotto-il-mare-first-visit

Le formidable label Suisse évolutif Hat-Hut / Hat Art / Hat Musics/ hatology / Ezz-thetics n’en finit plus d’étendre sa toile avec autant de nouveaux enregistrements que de rééditions réitérées de son super catalogue ou d’albums séminaux du free-jazz des années 60 ou même du lointan be-bop, plus des œuvres contemporaines intéressantes. Sergio Armaroli est un excellent vibraphoniste qui depuis quelques années enregistre avec des pionniers incontournables de la scène improvisée comme Giancarlo Schiaffini, Andrea Centazzo, Harri Sjöström, Steve Piccolo, Elliott Sharp, Roger Turner, Fritz Hauser et tout récemment, Ezz Thetics First Visit a publié un étonnant quartet avec Francesca Gemmo, Andrea Centazzo et Pierre Favre (dont j’attends une copie pour le commenter par écrit ici-même). Sotto Il Mare est une remarquable suite d’improvisations de chambre soigneusement jouée, exécutée et enregistrée, assez courtes émaillées de trois Interlude I-II-II en solo de chacun des trois musicienne-musiciens et de deux duos. Francesca Gemmo est pianiste, Sergio Armaroli au vibraphone et Barry Guy à la contrebasse, soit une instrumentation intéressante J’ai parfois entendu de la par de copains difficiles obnubilés par « la musique improvisée libre non-idiomatique » qui voyait le fameux trio Evan Parker Barry Guy Paul Lytton des années 90-2000 comme du free-jazz hard core d’une époque révolue à l'époque du réductionnisme minimaliste. Ici Barry Guy joue à peu près comme à cet époque avec son amplification et le volume. C’est en fait une sorte de Gary Peacock survitaminé hyper précis qui peut jongler avec des phrases et des doigtés injouables sur sa cinq cordes tout comme solliciter les registres les plus ténus, les choses les plus pointillistes et les glissandi les plus fascinants, assemblant simultanément tout et son contraire.. Tout récemment, je l’ai entendu jouer encore mieux que ce que j’avais déjà entendu dans les années et décennies précédentes. Cela s’entend dans son solo Interludes qui s’écarte un tant soit peut de l’ambiance de ce magnifique disque. Pour quelqu’un âgé de 79 ans, conserver une énergie pareille est étonnant. Mais ce que j’aime dans ce trio, outre les solos, c’est l’empathie et l’esprit d’ouverture entre les trois artistes qui trouvent spontanément des points de rencontre, d’interaction et d’équilibre. On l’entend clairement dans les deux duos : Duet One - … Timeless et Duet Two - … In Dialog, contrebasse – vibraphone et contrebasse piano, deux miniatures de 2 :40. Ces solos et quelques duos sont situés au milieu de la durée de l’album dont les trios (ou duos) consécutifs sont organisés dans un plan logique : Prélude, Al Sotto il Mare first movement, Intertwining I Different Plans (duo) …. Puis les interludes I,II,III en solo et les Duets One & Two et ensuite Intertwing II et At Sotto Il Mare – Second & Third Movement. Il y a donc une structure générale des morceaux et une structure interne à chaque série de trios selon les titres. Barry Guy est un sacré improvisateur et avec deux musiciens de ce niveau qui savent exactement ce qu’ils font au moment donné, il a sans doute proposé ce qu’il affectionne, en tant que compositeur, d’échelonner une rencontre avec une successions d’idées, d’orientations et de buts internes à chaque pièce au service de l’improvisation. J’ai assisté à un extraordinaire concert avec Evan Parker, Trevor Watts, lui-même, Paul Lytton, Ramon Lopez, Paul Dunmall, Percy Pursglove, Veryan Weston et Alexander Hawkins le 21 novembre dernier pour lequel il avait écrit les différents assemblages des musiciens avec des indications guidant les improvisations : le collectif a surpassé tous les espoirs fondés au niveau qualité, dynamique, interactions , lisibilité, durées des sections, textures, expressions individuelles et trouvailles orchestrales et créativité. Et jamais la moindre longueur et le moindre moment creux durant deux heures et plus de concert à neuf musiciens dont plusieurs jouaient le même instrument ce qui rend la chose moins aisée. C’est un peu ce qui se passe ici. On apprécie autant les touchers et l’élégance de Sergio Armaroli et de Francesca Gemmo, la concision de chaque pièce, son identité propre, la fluidité des improvisations, les perspectives visuelles qui se dégagent, les accélérations énergiques et la science sensible du détail. De Sergio Armaroli, je retiens aussi son excellent solo en (5), un parfait exemple de free-jazz avec une intensité rythmique. J’apprécie beaucoup le travail sensible de Francesca Gemmo pour son solo Interludes II et sa manière d’adapter son jeu et son toucher dans le feu de l’action ou dans un espace de relâche ou de suspension, avec la finesse qui convient aux sonorités du vibraphone, les deux s’enrichissant l’un et l’autre alternativement ou simultanément dans des enchaînements vifs et contrastés, chaque pièce du trio se décomposant dans des éclairages et des dynamiques variés, structurant l’instant créatif en mini-séquences interconnectées avec soin et un effet de surprise. Donc pas la moindre longueur et improvisation giratoire à rallonge… De toute évidence, s’il y a une énergie jazz dans cette musique, le trio incarne aussi la démarche intrinsèque de la musique contemporaine post-sérielle de l’époque Boulez etc… Pour l’auditeur, il y a vraiment une matière isubstantielle à écouter … et les réécoutes offrent encore bien des coins et des recoins qui multiplient l’intérêt et le plaisir de la découverte. C’est un album à la fois généreux en formes et avare de ses effets, musique retenue ou emballée, subtile et intelligemment musclée avec le rôle percussif partagé entre les trois comparses.

Shonosuke Okura : Iyasaka Dedicated to Kim Dae-Hwan Shonosuke Okura, Choi Sun-Bae, Yuki Saga, Kaori Komura, Noriko Terukina, Fugen Watazumi, Shingo Tomimatsu Chap-Chap records CPCD-033 https://chapchaprecords.jimdofree.com/cpcd-001/

Pour trouver cet album via le link ci-dessus (sans audio), il faut dérouler la page jusqu’au bout après les précédents numéros du catalogue de Chap Chap Records. Comme d’autres nombreux enregistrements sur ce label dédié à la free-music japonaise et aussi coréenne, la musique de cet album collectif dédié au percussionniste sud - coréen Kim Dae-Hwan, musicien traditionnel ouvert à l’improvisation et à la musique contemporaine, a été enregistrée à Hofu City les 25 mai 2024 et 25 mai 2025 avec le même collectif dont voici les noms, les instruments et les morceaux ・大倉正之助/Shonosuke Okura (大鼓/ ōtsuzumi ) 1,2,3,5,7,8,・崔善培/Choi Sun Bae(tp) 2,5,・さがゆき/Yuki Saga (voice,g) 2,4,・香村かをり/Kaori Komura (korean percussion) 2,・照喜名仙子/Noriko Terukina (gamelan, perc) 3,4,6,8,・海童普賢/Fugen Watazumi (法竹/ hochiku) 4,5,・富松慎吾/Shingo Tomimatsu (大太鼓/ ōdaiko) 3,4,6,8,

Un album précédent de Kim Dae Hwan a été publié récemment par Chap-Chap : Echoes of Empty / Live at Gallery MAI 1994 Chap-Chap Records CPCD 027 en compagnie de Shonosuke Okura et Choi Sun Bae. Un autre, Korean Fantasy Kim Dae Hwan & Choi Sun Bae sur le label No Business - Chap Chap Series enregistré en 1999. Cette collaboration coréenne – japonaise contribue d’abord à apaiser les tensions et rancœurs justifiées par l’occupation japonaise en Corée. Ces deux pays viennent seulement de se rapprocher officiellement pour une meilleure collaboration industrielle et politique. Mais ce qui justifie ce type de démarche de rencontre interactive entre musiciens traditionnels coréens et japonais avec des improvisateurs free ou des compositeurs contemporains est le réel intérêt de ces musiciens traditionnels face à la musique moderne. Par rapport à la musique classique européenne ou même le jazz conventionnel, ces musiques coréennes et japonaises traditionnelles sont effctivement très far-out, parfois carrément « free » spécialement les orchestres anciens et cela au niveau des rythmes irréguliers, des gammes absolument non tempérées. Le premier disque de Heike Monogatari avec chant et satsuma biwa par la chanteuse et luthiste Kinshi Tsuruta a été produit par Iannis Xenakis. C’est une musique sauvage et qui vous paraîtra complètement déjantée et bouleversante.
L’album s’ouvre par une performance vocale de Shonosuke Okura proche et de son ōtsuzumi , un petit tambour « sablier » à deux membranes martelée avec une approche rythmique issue tout comme la voix, du Nô et du Kabuki. Encore une fois le trompettiste Choi Sun Bae se révèle comme un souffleur audacieux et novateur avec sa science quasi bruitiste en compagnie de qui le guitariste (électrique) Yuki Saga fait un super raffut et le percussionniste Kaori Komura intervient ponctuellement. Ce morceau est visiblement mis en scène : le chanteur Shonosuke Okura et ses percussions commente vocalement avec de longues notes tenues en léger glissando tout en frappant ponctuellement sa percussion. Durant les 15 :21 de Toki no Mandala. Okura poursuit sa méditation vocale et son incantation avec le concours la joueuse de gamelan japonaise Noriko Terukina et Shingo Tomimatsu et son grand tambour ōdaiko en forme de tonneau qu’on joue aussi dans la fameuse musique Kodo. La musique un peu hiératique au départ se meut en une remarquable improvisation polyrythmique dans laquelle les sensibilités musicales japonaises, coréennes ou autres se fondent dans une autre réalité dans l’instant. Kinsei Sokyo (9 :44) s’impose comme une musique de danse avec Fugen Watazumi, un remarquable souffleur de hochiku, une flûte en bambou différente du shakuhashi avec les percussions de Shingo Tomimatsu et Noriko Terukina qui prolongent l’atmosphère et l’esprit de la pièce précédente. Tout au long du disque on apprécie comment les artistes présents s’insèrent dans le fil conducteur d’une véritable suite d’une belle cohérence puissante et fragile. Tout comme Suiki Breath and Return : le hochiku ululant et sifflant de Fugen Watazumi face à la trompette extrême de Choi Sun Bae avec la voix de Shonosuke Okura est une performance fantomatique, délicate et mystérieuse. Impression prolongée par Bumi to Sora (17:46) où Noriko Terukina joue du gender (instrument à lamelles métalliques accordées) avec des nuances cristallines tout en conservant le feeling de la pièce précédente pour évoluer vers un véritable crescendo après lequel vient se joindre les frappes dansées du tambour okaido de Shingo Tomimatsu scandées par Terukina. Pour qui se souvient de la musique de Kim-Dae-Hwan, on retrouve chez son confrère japonais sa manière particulière de battre le temps. Si la musique fait songer à une cérémonie (en hommage à Kim-Dae-Hwan avec les incantations de Shonosuke Okura, ses ports de voix qui semblent appeler les esprits et ses frappes isochrones fluctuantes sur son ōtsuzumi, l’auditeur s’immerge dans un univers musical extrême – oriental qui paraîtra hiératique, chamanique. Même si nombre d’émotions et de contenus signifiants internes à ce concert nous échappent, le flux de la musique, sa pureté, ses multiples rythmes et pulsations émanent de toute évidence d’une volonté partagée de créer des moments de liberté, d’intensité et de communion spirituelle et émotionnelle d’une cohérence absolue entre chacune des individualités aux pratiques musicales et culturelles différentes. Certains des musiciens japonais traditionnels sortent du cadre de la musique liée à leurs instruments. Ils essaient avec succès de collaborer dans l’instant pour créer un projet communautaire de haute tenue qui forme un véritable univers en soi sur toute la durée de l’album. Magnifique !

T(h)ree Tiri Carreras, Sylvain Guérineau, Fred Marty Vol.1 4DA Records
https://4darecord.bandcamp.com/album/t-h-ree

Le label portugais 4DARecords du contrebassiste João Madeira continue son petit bonhomme de chemin en partageant ses intérêts pour des esthétiques différentes qui vont de l’impro libre pour contrebasses et violon (avec Carlos Zingaro et Fred Lonberg-Holm, du free-jazz, du noise, de la percussion expérimentale, du classique contemporain ou un projet guitaristique exceptionnel (Christian Vasseur et Steve Gibbs). Comme l’intérêt des auditeurs de ces musiques sont souvent les mêmes personnes sans œillères, autant être bon public et prendre ce qui est bon à prendre sans faire la fine bouche. Ce trio sax ténor (Sylvain Guérineau), contrebasse (Fred Marty), Tiri Carreras (batterie) a comme évident point de départ le légendaire trio d’Albert Ayler avec Gary Peacock et Sunny Murray de 1964 (Spiritual Unity et Prophecy / ESP-Disk), duquel on a mis de côté les thèmes et mélodies de départ et de fin, pour n’en laisser que le côté improvisation libre. Sylvain Guérineau est un saxophoniste de free-jazz vétéran que j’ai découvert par des CD’s du défunt label improvising beings de notre ami Julien Palomo : Cîme avec le bassiste Jean Rougier et le batteur Didier Lasserre, D’une Rive à l’Autre avec Guérineau, Itaru Oki, Kent Carter et Makoto Sato et Couleur de l’exil avec Kent Carter. Il a aussi enregistré pour Leo Records, Amor Fati, Marge, Fou records (en trio avec J-M Foussat et Joe Mc Phee). Rien de très surprenant dans son jeu, mais surtout une belle sonorité qui vient droit de l’expérience afro-américaine, une âme chaleureuse, un sens mélodique évident, le sillage aylérien sincère et un lyrisme free authentique parfois expressionniste ou qui étire les notes et les éclate par moments ou joue le blues véritable avec quelques dérapages assumés. Il a aussi sûrement écouté Coltrane avec amour, ça s’entend clairement et … sans tic(s) ! Fred Marty peut tout autant développer un jeu libre en toute indépendance ou simplement s’inscrire dans le flux du trio avec bienveillance et pureté en toute simplicité. Sans surjouer, mais cela sonne bien. Les deux se connaissent pour avoir déjà joué et enregistré ensemble en 2022 (Parodies/ Creative Sources. Je n’avais jamais entendu Tiri Carreras auparavant, mais je suis convaincu par son potentiel et le flux de son activité polyrythmique multidirectionnelle avec frappes et roulements élastiques, ponctuations, breaks, dynamique, variations d’intensité. La percussion free en groupe est un genre difficile en soi, mais Tiri fait mieux que se débrouiller dans ces quatre morceaux de 7, 9, 10 et 18 minutes et quelques, centrées sur la superbe voix du saxophone ténor (vraiment ténor sax !) avec une collaboration empathique et énergique du tandem contrebasse et batterie. Voilà, un trio pour lequel on se déplacerait volontiers pour goûter leur chaleureuse musique dont on ne se lasse jamais depuis qu’on a découvert Coltrane et Ayler lors de notre prime jeunesse.