29 janvier 2018

R.I.P SUNNY MURRAY . ALBERT SMILES WITH SUNNY !

Sunny Murray

23 novembre 62  Copenhagen. Café Montmartre

La soirée s’avance. Le pianiste est survolté, le saxophoniste alto s’envole évoquant Charlie Parker (Bird), tous deux inexorablement emportés par les vagues rythmiques du batteur un amérindien noir dégingandé qui paraît le double du pianiste. Entre les morceaux, ils pensent à Bird lequel avait défrayé la chronique locale et mystifié les amateurs de jazz vif dix ans plus tôt lors d’une tournée mémorable en Suède. Lors de leur séjour à Stockholm, les trois musiciens recueillirent le lot de témoignages de fans transis avec force détails et anecdotes, leur rappelant la douloureuse disparition de ce musicien qui les habitait encore tout entier.  Mais la mémoire tout fraîche, immédiate, miraculeuse  d’un jeune saxophoniste ténor prodige avec une mèche blanche tranchant une barbe de chèvre les rendait encore incrédules…
Deux semaines plus tôt, lors d’une soirée au Gyllene Cirkeln, Sonny Murray, sans doute fasciné par l’allure et le charisme du nouveau venu, l’avait invité à se joindre au quartet de Cecil Taylor, le pianiste, avec le saxophoniste Jimmy Lyons, lui-même, Sonny Murray, le batteur et le bassiste suédois, Kurt Lindgren. Celui-ci remplaçait momentanément le contrebassiste titulaire, Henry Grimes, alors occupé à jouer avec Sonny Rollins. Le boss, un virtuose brillant et circonspect, avait tiqué et puis, finalement, jugé que le lieu et l’heure tardive ne justifiait pas de faire valoir ses prérogatives de leader et céda volontiers malgré toute l’importance obsédante qu’il vouait à son travail. Taylor et Murray n’avaient-ils pas répété et mûri leur musique durant des mois, voire une année, avant de jouer en public, après d’infinies discussions et échanges de vue ? En effet, pour la première fois, un jazzman se mettait à jouer des pulsations libres en dehors de toute métrique conventionnelle, créant un véritable schisme au sein de la communauté du jazz.
Mais divine surprise, l’inconnu se révélait être un chamane, un esprit libre larguant au passage les harmonies et la bienséance des saxophonistes ténor issus des lignées Bean/Hawk, Pres, Dexter, Newk et Trane ! Une nouvelle porte s’ouvrait à eux, un monde inconnu semblait à portée de mains. Le jeune saxophoniste avait emprunté le bac pour Copenhagen et s’était joint au trio le 16 novembre et les deux ou trois jours qui suivirent.
Maintenant, les bandes d’un enregistreur se déroulent …. les événements vont à toute vitesse. Trance, Lena, What’s New …. la pression de l’énergie est énorme. Les trois musiciens sont complètement en transe. Call commence par une sorte de balade au ralenti où le silence joue un rôle prépondérant. Le saxophoniste esquisse une mélodie introductive et laisse la place à un singulier échange percussions – piano où un des instrumentistes propose une idée rythmique et l’autre réagit et vice et versa. L’écoute mutuelle et une spatialisation de la musique créent une situation nouvelle, un modus operandi en forme de question réponse : le batteur  est sur le même plan que le pianiste. Le saxophoniste revient sur la pointe des pieds, proposent une volute hésitante. Le pianiste joue des notes éparses avec un toucher d’une grande beauté, un son hanté, des intervalles inouïs, des altérations du blues à déterrer un mort. Un rêve à dormir debout.  Et puis tout à coup, après un thème bluesy emporté, le jeu collectif s’endiable, tournoie inexorablement et débouche sur une  improvisation primale au milieu de laquelle, tourneboulé par le vertige de cette batterie en mouvement perpétuel et ses propres contrepoints interstellaires au toucher insaisissable, Taylor invente une manière de blues de l’espace, un hymne magique alors que le batteur recadre son jeu dans une manière de swing fugace. Les mains du pianiste déroulent une percussion endiablée sur tout le clavier, traçant un tohu-bohu, un réseau de montagnes russes cosmiques, concassant des intervalles saisissants de blues dans des cellules éclatées en dehors de toute tonalité. Le saxophoniste remonte ses boucles dans l’aigu avec une articulation aussi vertiginieuse que sa sonorité est soulful, décomposant et recréant instantanément le phrasé idéal que Bird aurait joué, s’il ne s’était pas éteint dans le salon de Nica, un soir de mars 1955. Sur l’album Live at The Café Montmartre, D Trad, That’s What  raconte une histoire, un tronçon vivace et rebelle du continuum afro-américain. Ou même amérindien, Sonny Murray est un descendant de Noirs Marrons qui avaient fui leurs conditions d’esclaves pour se réfugier dans une communauté de natifs amérindiens. Les trois musiciens improvisent simultanément, librement en prenant toutes les libertés autour de ce thème au parfum be-bop. Codas multiples, emboîtements spontanés, la fin est proche. Carillon de notes de piano dans les graves. Un destin est tracé. Quoi qu’il fasse, Cecil joue du Taylor grandeur nature (déjà !), et Sonny Murray est devenu l’aiguillon indispensable de son inspiration. Une autre version de Call se prolonge : Jimmy Lyons s’envole dans son jeu parkérien qui pointe vers l’infini et Taylor persiste dans le jeu économe et restreint, profondément anguleux. Aspiré dans le trou d’air du souffleur, les battements des mains sur le clavier évoluent insensiblement  vers une fureur rentrée.  Le saxophoniste s’écarte, le pianiste reprend son souffle, le batteur tricote invariablement rimshots, vibrations sonores, roulements aux dimensions variées dans tous les sens possibles par rapport à la ligne droite. Il serpente, le pianiste dessine les traits toujours plus neufs, disserte, synthétise, jongle avec des motifs mélodiques qui se détachent, s’emboîtent,  entourés de clusters galopant sur la course sans fin du batteur destrier, tel un jockey de l’espace. Les marteaux  en folie font résonner l’âme du piano, les sonorités sont tendues, brûlantes, les doigtés infernaux, imprévisibles.

14 juin 1964, Cellar Café West 90th Street, New York.
Prophecy : Albert Smiles With Sunny.
Paul Haines a installé son enregistreur sur une table face à la scène. Deux micros position ORTF devant la batterie, grosse caisse, caisse claire, une grande cymbale sur un pied et un vieil hi-hat dépareillé. Annette est assise à la table à côté, le contrebassiste dévoile sa contrebasse. Sonny et l’inconnu de Stockholm rient au milieu d’une conversation dont le contenu réel échappe aux autres membres de l’assistance. Il se saisit de son saxophone ténor, son rire faisant briller les mèches immaculées de sa barbiche. Paul Haines, le poète, s’applique avec un stylo-bille sur la surface du boîtier cartonné de la bande magnétique : 14 june 1964 Cellar Café NYC. Albert Ayler 3 - James Murray (Sonny) – Gary Peacock.
Sur un bout de papier, il note le déroulement des morceaux : - Spirits – Wizard – Ghosts. La trilogie. Spiritual Unity. La Prophétie. Pour un poète comme Haines, rien d’étonnant. Paul Bley, plongé dans ses pensées au fond de la salle, avait adopté Ayler dans son groupe avec Gary et ensuite Sonny Murray en remplacement de Paul Motian, n’est plus étonné de rien : « Nous sommes dans l’ère Ayler » dit-il,  après avoir assimilé Coltrane, Ornette et les récentes transformations du jeu de Sonny (Rollins). Pour jouer avec Sonny Murray, il avait demandé à Carla d’écrire de nouvelles compositions  adaptées aux rythmes flottants du nouveau batteur.
Les musiciens s’installent, la bande tourne. Paul Haines retient son souffle. Paul Bley arrête de fumer sa pipe. Annette sort de sa moue rêveuse et lance un baiser avec l’index et le majeur de la main droite et un sourire aimant au bassiste qui choruse un instant en travers de la touche avant que le thème joué par le saxophone s’élance par dessus les vibrations légères et fantomatiques des cymbales et des balais sur la caisse claire. Très vite, Albert Ayler se lance dans une improvisation révolutionnaire et qui semble paradoxalement provenir du fond des âges de la Nation Noire. Il sollicite constamment des harmoniques aiguës, un cri déchirant, triturant la vibration de la colonne d’air avec un son brûlant, fruste, organique. Inouï. Spirits. Ce morceau figurera sur un nouvel album enregistré un an plus tôt avec Sunny Murray, Henry Grimes et le trompettiste Norman Howard. Le deuxième morceau de la face A de cet album, intitulé lui aussi Spirits, sera publié par le label Danois Debut et ensuite Transatlantic (GB). Ensuite, une comptine en forme de fanfare, Wizard dont il étire les notes et en modifie la mélodie initiale pour se lancer bien vite dans des glissandos échevelés qui parcourent le registre du ténor comme un lézard en furie sur un mur de pierres sèches brûlant de soleil en plein midi. L’extrême de l’instrument et un phrasé furieux, provocateur, indescriptible, à la fois atonal, brut et primal avec un vibrato à réveiller un mort. Le batteur s’ouvre complètement à cette nouvelle musique, entraînant ses deux comparses à se libérer avec ses flottements, vagues pulsionnelles et sonores à l’encontre de toute notion de la batterie jazz. Le contrebassiste joue avec frénésie des sauts d’octave, mais  pousse aussi son timbre pur en faisant vibrer la corde grave avec lenteur quand la mélodie de Ghosts surgit, une manière de gospel song qui sursaute sous les féroces coups de becs hargneux ou stridents dans le grave et les glissements de notes qui influencèrent toute une génération, de Brötzmann et Joe McPhee à David Murray et David S. Ware et beaucoup, beaucoup d’autres.
« Avec une puissance de souffle hallucinante, un bec énorme et un vibrato sorti d’un rêve éveillé, Ayler exprime une foule d’émotions contenues en faisant exploser les notes, siffler les harmoniques avec un contrôle du son aussi instinctif que magistral. Le batteur Sunny Murray, fait complètement éclater la structure rythmique du drumming jazz et révolutionne le concept de tempo en libérant les cellules rythmiques  qui se meuvent quasi indépendantes les unes des autres en accélérant ou ralentissant des pulsations sous-jacentes à un flux qui semble incontrôlé. » J-M Van Schouwburg
Ces enregistrements du Cellar Café seront publiés en 1975 un peu avant qu’ESP Disk mette la clé sous le paillasson. Prophecy ESP 3030. Sur la pochette, une photo chaleureuse d’Albert à la Fondation Maeght par Thierry Trombert et une notice rédigée par Bernard Lairet. Prophecy, resté inaperçu chez les disquaires  européens et dans les magazines de jazz, a été réédité en Mono au Japon par Nippon Phonogram (SFX-10711). C’est cette édition que je trouvai en 1979 durant mon service militaire ; Spiritual Unity, album phare au sommet de ma liste, ne se trouvant chez aucun des nombreux disquaires que je visitais à l’époque. Enregistré le mois suivant, publié par ESP (1002) en Mono sous la dénomination de l’Albert Ayler Trio, cet album est à la fois une belle légende et un beau mystère. Le 12 juillet 1964, feu Bernard Stollman, un avocat qui devint par la suite le lawyer des Albert Ayler Estate et Sun Ra Estate, avait loué le Variety Arts Studio, un lieu bon marché spécialisé dans les musiques latines afin de produire le deuxième album d' ESPDisk avec le trio d’Albert Ayler. Une fois la musique enregistrée, son commanditaire fut effrayé en s’apercevant que le studio travaillait en Mono ! Trop tard ! Les versions authentiques de Spiritual Unity sont celles publiées en Mono par ESP. Plusieurs labels européens en demandèrent un mixage stéréo (Fontana U.K. et Explosive) et ESP reprendra ce mixage pour ses pressages ultérieurs en Stéréo. Étrangement dans ces rééditions stéréo, le premier morceau de la face 2, Spirits, qui faisait partie de la trilogie Ghosts – Wizard – Spirits jouée en concert au Cellar Café, a été escamoté pour un autre morceau qui ressemble à un hymne et durant lequel on entend Gary Peacock jouer à l’archet. En réécoutant les autres albums de cette année, on découvre qu’il s’agit du thème de Children comme on peut l’entendre dans l’album Ghosts, enregistré par le trio Ayler augmenté de Don Cherry à Copenhague quelques mois plus tard, lors de leur tournée européenne d’automne 64 (Ghosts -  Debut 144 ou Fontana 688606 ZL (NL) 14/9/1964). Cet album se fait aussi appeler Vibrations selon qu’il a été publié par Black Lion/ Freedom ou Arista/ Freedom (U.S.) contribuant à la confusion délirante de la discographie aylérienne. Durant cette tournée, d’autres enregistrements du quartet Ayler - Cherry - Peacock - Murray furent réalisés. Une session à Hilversum aux Pays-Bas du 9 novembre 1964 fut publiée par Osmosis / George Coppens (Hilversum Sessions/ Osmosis 6001) et les Copenhagen Tapes des 3 et 10 septembre 1964 furent exhumées en 2002 par Jan Ström (Ayler Records aylCD 033). Ces enregistrements sont actuellement disponibles chez Hatology : European Studio Recordings 1964 et Copenhagen Live 1964. Coppens/Osmosis a aussi publié Sweet Low Sweet Chariot, un enregistrement d’Ayler du 12 février 1964 avec Sunny Murray, Henry Grimes et le pianiste Call Cobbs, consacré à la musique Gospel (Osmosis  4001 – publié en 1981) et qu’on s’est bien gardé de sortir à l’époque pour ne pas faire scandale : il s’agit de musique « religieuse » ! Tout cela pour dire que la musique d’Ayler est indissociable de celle de Sunny Murray : l’écoute des ces albums à la file au fil des années démontrent avec ampleur que les deux artistes sont indissociables, tant les avancées révolutionnaires de l’un et de l’autre se complètent. Depuis 2014, ESP Disk publie une version de Spiritual Unity qui contient les « deux » versions de Spirits.

Albert Smiles With Sunny  Double CD In Respect IR 39501.

Sunny Murray: "“He [Bernard Stollman] also released “Prophecy” after Albert died, without Albert's signature, but because I also had a copy of the same tape I released mine through a company in Germany [“Albert Smiles with Sunny”, In Respect 39 501], as a correct move for me and Al. Bernard's so-called son tried to put the stops on my album, and finally did. However my tape was better quality than his and also at the correct speed, so mine sounds better...."
Les amateurs de free – jazz et de musique improvisée  et les musiciens se sont fait berner par plusieurs labels sacralisés par les connaisseurs parce qu’ils ont permis  à cette nouvelle musique de rayonner par des disques devenus des Graal, des Bibles du Jazz Libre. Ainsi les bandes magnétiques du concert du Cellar Café du 14 juin 1964 contiennent des morceaux supplémentaires. En 1996, sans crier gare, un double cédé contenant les enregistrements complets du Cellar '64 sont publiés par un micro label, In Respect – Publishing Gmbh avec une ligne téléphonique en Allemagne.  Albert Smiles With Sunny  Double CD In Respect IR 39501 : Albert Ayler – Gary Peacock – Sunny Murray. L’image rougeâtre de la pochette a été réalisée en dilettante à l’ordinateur et montre un saxophone jaune projeté dans les airs au-dessus d’une ville peuplée de buildings orange illustrée avec une vue plongeante. D’aussi mauvais goût que la pochette des Village Concerts réédités par Impulse.  Il s’agit de la réédition de l’album Prophecy (ESP 3030) contenue dans le CD 1 et de cinq nouveaux morceaux inédits pour un total de 43’50’’ avec des titres un peu olé –olé : 1/ Sweet Variation (1), 2/ Ghost (another variation), 3/ The truth is marching in, 4/ no Head (sic), 5 Sweet Variation (2).  À l’écoute du contenu des deux cédés, on réalise la grande cohérence de cette musique et des variations de la structure simple des thèmes dans les improvisations hallucinées. Un morceau du CD 2 commence avec un solo d’Ayler bien à l’écart du micro et le son de la bande inédite nous est offert brut, mais avec une présence live et un emportement inouïs! Il n’y a pas de meilleur exemple  de leur collaboration. On entend d’ailleurs le timbre insistant de la voix irréelle de Sonny Murray qui gémit par le micro de la batterie. Cette voix de transe nous semble être celle des Ghosts et autres Spirits. Ils sont là vivants ! Cette présence vocale improbable confère à ces enregistrements un surplus de vérité, d’authenticité qui surclasse Spiritual Unity, l’album de référence.
Visiblement, l’opération est « licensed by » DFP Music International basée à en Suisse à CH -5082 Kaisten. Sunny Murray possédait les bandes de ce concert et à la bonne vitesse ( !). Lorsque vous voulez retracer cet album dans la base de données discographiques Discogs à Albert Ayler, Albert Smiles With Sunny  est invisible ! Une fois arrivé à la page consacrée à Ayler, il suffit d’introduire le titre de l’album et ses données apparaissent. Réalisé avec l’aide de musiciens, Glen Hall, Tom Klatt et Hartmut Geerken, cet album est en fait l’œuvre de Sunny Murray , mais il est considéré comme un bootleg par l’actuel boss d’ESP et les ayant-droit de la famille Ayler, un album pirate Unofficial ! Les cinq morceaux inédits seront ensuite republiés par Ben Young sur le label Revenant dans Holy Ghost, ce pesant coffret et objet fétiche pour collectionneurs, avec un imposant et magnifique livret (où Sunny est quasi passé sous silence) et 10 CD’s dont le contenu de certains est discutable.
En Brusselaar : Si tu crois que je vais me coltiner une boîte hyper-chère (les amateurs de free-music, souvent musiciens eux-mêmes sont généralement peu fortunés, voire fauchés) et difficile à manipuler pour retrouver ces plages magiques du TRIO  Ayler-Peacock-Murray, alors pouèt Mariette ! Vivement le double cd In Respect à la pochette douteuse qui contient le message essentiel  de la musique aylérienne. Le meilleur document à mon avis. D’abord, de nombreux improvisateurs sont roulés dans la farine par ESP, BYG et consorts. Et les collectionneurs vouent béatement un culte à ces labels. Ces compagnies ont bien sûr offert à tous nos artistes préférés l’opportunité  de s’exprimer et de graver des albums légendaires. Mais à quel prix !
Je m’explique ! Vous rendez- vous compte ? Sunny Murray est un INNOVATEUR révolutionnaire dans le domaine de la batterie et les pièces de musique, où on peut l’entendre transformer le jeu traditionnel de l’instrument en symbiose avec ses collègues, deviennent en partie sa création originale. Le jeu de Murray est plus qu’un style « personnel », c’est une autre conception de la batterie qui a ouvert la porte au jazz libre. C’est ce que reconnaissent volontiers les free-drummers : Paul Lovens par exemple ne laisse aucun doute à ce sujet. Qui d’autre jouait ainsi à l’époque ? Sur la pochette de Spiritual Unity et des autres disques d’Ayler avec Sunny, vous constatez que chaque morceau porte le nom de son « compositeur » : Albert Ayler. Bien sûr, dans la musique du trio, Albert a apporté les idées de départ, le thème et en est « le soliste ». Il existe sans doute un bout de papier avec une portée et des indications, des notes, mais je voudrais qu‘on me montre où ce qu’il est écrit ce que Sunny Murray était censé jouer. Que je sache, on n’a jamais vu Murray ou Ayler avec une partoche. Il est évident que Murray joue spontanément sa partie en l’improvisant et que son style tout nouveau et abrupt pour l’époque convenait parfaitement à Ayler. Il n’est donc pas un « exécutant ». Ils ont d’ailleurs joué trois années ensemble jusqu’à l’album Spirits Rejoice (ESP 1020, septembre 1965) avant que Sunny monte son propre groupe. En fait, ESP a continué le business très conventionnel de la musique populaire où la vedette – « compositeur » - signe le morceau enregistré sans tenir compte du processus réel de création, celui de la musique improvisée libre où chacun est un « leader » à part entière et est responsable de sa partie à 100%. Bien sûr, la personnalité d’Albert Ayler est la plus marquante et occupe une place prépondérante dans le trio. Mais imaginez-vous un tel trio avec un autre bassiste que Gary Peacock et un autre batteur que Sunny Murray ? Hmmm… ! Ou avec des musiciens de studio ? Or, le système des droits d’auteur sèchement appliqué à de tels artistes les considère comme de simples employés, des subalternes, des exécutants serviles. Ces « exécutants »  sont en fait les meilleurs camarades de combat de l’artiste signé par le label sans qui celui-ci n’aurait pu s’exprimer de manière aussi entière et passionnante. En outre, les musiciens n’ont jamais été payés pour ces enregistrements. Le bon producteur généreux leur permettant de s’exprimer (à défaut d’une compagnie établie) se garda bien de les intéresser  à l’évolution de l’entreprise. Les enregistrements d’Ayler pour ESP et Debut etc … furent reproduits à tour de bras en réponse à l’engouement de toute une génération de jazzfans conquis par les sonorités aylériennes. Il suffit de considérer les pochettes différentes et les titres interchangeables publiées en Europe sur les labels Debut, Fontana, Transatlantic, America, Explosive, Freedom, Arista-Freedom etc.. et les fac-simile japonais. Et les producteurs, tout «révolutionnaires » qu’ils se prétendent en fracassant le bon goût bourgeois par la publication de cette musique « subversive », reproduisent un système de domination conservateur. Vous savez, le studio avec le chef d’orchestre, le compositeur, les instrumentistes aux ordres, les droits etc… Ce système c’est bon pour Schubert ou Mantovani ! Ici, l’artiste improvisateur crée sa musique en accord total avec ses camarades. Il n’y a pas de chef et chacun apporte sa pierre à l’édifice. Il aurait fallu concéder un pourcentage de droits aux deux autres comparses. Comme d’autres labels coopératifs ont procédé par la suite (Strata-East, ICP, FMP, Incus, Center of The World etc..). Les dispositions légales relatives à la paternité de la musique du trio Ayler -  Peacock - Murray ont complètement coupé  Sunny Murray de toutes les décisions et droits qui y sont afférents. Vu le nombre de plaques publiées l’associant à Albert Ayler, Sunny Murray, se sentant abusé par ce système archaïque, a pris la liberté pour exprimer l’essentiel : Albert Smiles with Sunny, les fabuleuses bandes de Paul Haines au Cellar Café ! Et quelle musique ! Peu préoccupé par la valeur intrinsèque de la musique enregistrée, l’édition CD de Prophecy le couplait chichement avec  Bells, l’album qui occupait seulement une face de vinyle (ESP 1010) et qui fut publié en 36 versions colorées. Bref, considérant que le système « légal » mais complètement inadapté aux réalités du free-jazz et de la musique improvisée radicale est injuste, Sunny Murray n’a pas eu tort de vouloir sortir SON album avec Albert Ayler. Pour notre plus grand plaisir ! Cet enregistrement live, Albert Smiles With Sunny est sans nul doute le témoignage le plus fidèle, le plus vivant de cette musique lorsqu’elle s’est révélée en en assumant ses potentialités expressives immenses. En ce qui me concerne, Albert Smiles  est le maître-achat de la comète Ayler. Le Graal intégral !

En plus, ESP Disk pourrait publier les cinq pièces révélées par ce « bootleg » en le couplant avec les faces de l’album Prophecy original ? Ou rééditer My Name Is Albert Ayler/ Free Jazz, Spirits a/k/a Witches and Devils, Ghosts a/k/a Vibrations, et Going Home a/k/a Sweet Low, Sweet Chariot en coffret par exemple. Les droits en ont été vendus par l’ineffable Alan Bates (Black Lion/Freedom) à la société allemande DA Music qui a réédité seulement Spirits à la sauvette. En effet, ces albums ne sont plus disponibles et certains ont été réédités vaille que vaille en vinyle par Klimt, Jeanne Dielman et Skokiaan cette dernière décennie.

Premier album de Sonny Murray : Sonny’s Time Now. Jihad 663 ! Réédité par DIW au Japon avec une édition contenant un 45t (DIW 25002) et récemment par Skokiaan (unofficial !).
Albert Ayler, Don Cherry, Henry Grimes, Lewis Worrell, Sonny Murray et Leroy Jones (Amiri Baraka)  sur Black Art. 1/ Virtue 2/ Justice 3/ Black Art 4/ The Lie (The Lie inclus dans le DIW 25002 en 45T). Figurez – vous : c’est le collector absolu : cet album rarissime a été réédité soigneusement au Japon par le label DIW en 1986 et une des deux éditions fac-simile contenait un 45 tours avec un morceau complémentaire, The Lie, sur la face A. Mais c’est avant tout aussi un document extraordinaire au point de vue musical. En effet, Black Art nous fait entendre la faconde de Leroy Jones qui récite son poème Black Art avec une intensité fascinante alors que les musiciens improvisent librement leurs parties illustrant in vivo les intentions du texte dit par le poète. Les interventions des musiciens y sont électrisantes, malgré la qualité très moyenne de la gravure.  Ils ne suivent pas une trame mélodique ou un quelconque arrangement. Leur action spontanée préfigure l’improvisation libre totale. Par une coïncidence troublante, j’ai trouvé une version inconnue de Sonny’s Time Now il y a quelques années chez Collector’s à Bruxelles pour un prix très raisonnable. Le recto de la pochette noire en papier cartonné semble en tous points identique à l’original avec cette magnifique photo de Sonny Murray portant lunettes et vu au travers d’une lucarne. Mais le label central est différent du Jihad 663 homologué par Discogs : un papier blanc presque transparent collé à la main au lieu du macaron rouge vif de l’original. Les indications sont similaires mais la police de caractères diverge. Je suppose qu’il s’agit d’un pressage test ou d’une édition « pirate » au départ du master. En effet, le numéro de matrice est identique sur le vinyle. Le numéro de catalogue de Jihad Productions pour ce disque, 663, provient du numéro de la boîte postale du label. Ce qui est un peu normal pour une musique aussi insaisissable. J’ajoute encore que Jihad Productions était dirigé par le poète Leroi Jones a/k/a Amiri Baraka et son stock d’albums Sonny’s Time Now  aurait péri dans l’inondation de sa cave. Sans doute cela explique l’apparence de cet album que j’ai dans les mains.

Bells & Spirits Rejoice ESP 1010 et ESP 1020
1/5/1965 Judson Hall. Bells : Albert Ayler, Donald Ayler, Charles Tyler, Lewis Worrell, Sunny Murray.
Septembre 1965 Judson Hall. Spirits Rejoice : Albert Ayler, Donald Ayler, Charles Tyler, Gary Peacock, Henry Grimes, Sunny Murray.

Ne pensez pas qu’en portant aux nues le fameux trio de Spiritual Unity / Prophecy de 1964, je considère la suite. Après une tournée spectaculaire de deux mois en Europe avec Don Cherry, Ayler, Peacok, Murray et Annette reviennent à New York. Le trio joue encore quelquefois, mais Albert Ayler a une personnalité très ouverte et modeste, animée d’une générosité sans borne. Un de ses potes, un saxophoniste Afro-Américain avec qui il avait joué dans sa ville natale, Cleveland, est arrivé à New York et se remet à jouer avec Albert. Celui-ci l’invite dans son groupe, il s’appelle Charles Tyler et enregistrera pour ESP un album inoubliable. Étant très « famille »,  Albert Ayler appelle son frère Donald Ayler pour qu’il vienne résider avec lui à Harlem chez leur tante. Le but est aussi de répéter ensemble, Donald joue puissamment du cornet dans un style proche des fanfares de village. Petit à petit, le saxophoniste se met à accentuer l’aspect hymnique inspiré par le gospel et les fanfares archaïques de New Orléans d’une manière aussi authentique que fantasmée. Sonny Murray est toujours présent et enthousiaste dans ce nouveau quintet à la musique colorée et agressive de fanfare faussement naïve. John Coltrane et Ornette Coleman, alors au faîte de leur créativité, sont devenus des artistes célèbres. Ils ne jurent que par Albert Ayler. Sous son influence, Coltrane transformera encore plus son jeu cette année-là, en 1965, la dernière avec son Quartette déjà légendaire : JC, Elvin Jones, McCoy Tyner et Jimmy Garrison. Le géant du saxophone ténor essaye d’autres pistes et s’adjoint les services d’un jeune batteur surpuissant, Rashied Ali, un adepte du jeu free. Et Coltrane n’a pas hésité à inviter Sonny Murray à jouer avec lui dans des rencontres et des lofts.
Sonny Murray se trouve alors dans l’œil du cyclone. Taylor, Ayler, Coltrane et aussi Archie Shepp, … Aussi, une odeur de scandale se répand autour de lui, son allure et son jeu primal et spontané font partie du délire Aylérien. Le premier mai 1965, un concert incontournable est organisé au Town Hall de NYC. Albert Ayler présente son nouveau groupe dans un événement attendu devant un parterre de musiciens, de poètes, d’artistes et de journalistes. Une fanfare apocalyptique avec un écho des histrions de village du sud de la Dixie Line auxquels ont participé les grand-parents, pères et oncles de la génération free : Lester Bowie, Leo Smith, Marion Brown …  Et un expressionnisme délirant ! L’avant-garde free rejoint un pan complètement libertaire, sauvage et spontané qui couve dans la pratique musicale populaire des Afro-Américains dans les coins les plus reculés du Sud.
L’album Bells, ESP 1010, ne contient qu’une seule face claironnante et outrancière : la musique toute en stacatos frénétiques transcende la fanfare de rue festive et allumée tel un brûlot de révolte, de rage, avec des éclairs de spiritualité extatique. Sonny se fait dès lors appeler Sunny Murray comme l’indique la face A de la pochette avec son médaillon pré-psychédélique à la gloire du free jazz et d’ESP signé Matthews et Michalowski. Au verso de la pochette, on écrit toujours Sonny. Don Ayler n’est pas en reste qui fait éclater le pavillon de son instrument. On entend la plainte démente de Sunny Murray, même à travers Youtube et les moniteurs de mon Mac !! Les deux frères se relancent mutuellement comme des écorchés vifs et puis assènent le thème avant de  repartir de plus belle. Pour nous permettre de respirer, la contrebasse solitaire et un solo lyrique dû au ténor. Le déroulement de la musique alterne moments de fièvre véhémente et instants de lyrisme pastoral de manière peu prévisible où la batterie est parfois absente. Une musique de chasse introduit un chassé-croisé de ritournelles  et de solos brûlant fait d’harmoniques hurlées à tout va dans cette salle trente fois plus grande qu’un club comme s’il criait à la face du monde. Le final est dantesque. Une suite collective de 20’50’’ inoubliable. Bells fut réédité de nombreuses fois avec son vinyle transparent et ses sérigraphies dont les couleurs changeaient à chaque pressage. Un mine pour les collectionneurs !

En décembre 1965, au Judson Hall, on remet ça ! On retrouve la même équipe augmentée de Gary Peacock. La musique est incendiaire et ce sera une des dernières prestations de Sonny Murray avec Ayler. Le répertoire Aylérien s’est étendu et après une évocation de la Mayonnaise de Spirits Rejoice (c’est ainsi qu’Albert appelait l’hymne national français), les Prophet et Angels survoltés  de la Holy Family se mêlent aux airs de fanfare joués avec un expressionnisme sorti tout droit des prêches de l’Église Baptiste et des speaking in tongues du gospel. D.C dédié à Don Cherry, évoque le NY Contemporary Five de Don Cherry, Archie Shepp et John Tchicaï auquel Sunny avait prêté main forte le temps d’une face d’album (Bill Dixon 7tet - Archie Shepp & the NYCF / Savoy). Ce syncrétisme déroutant deviendra la marque de fabrique de la musique aylérienne du premier album Impulse (In Greenwich Village)et que le public européen découvrira dans la tournée de 1966 avec Don Ayler, le violoniste Michael Sampson, le bassiste Bill Folwell et le batteur Beaver Harris. Un autre document réunissant les deux amis figurent dans les 7 minutes de Holy Ghost au Village Theater le 13 mars 1965 parues en 1968 dans l’album New Wave in Jazz / Impulse. Mais en 1968, Sunny Murray arrive en France et y joue avec François Tusquès, Beb Guérin, Bernard Vitet, Michel Portal, Kenneth Terroade…. contribuant à déclencher une migration massive des free jazzmen Afro Américains à Paris (Shepp, Art Ensemble, Braxton, Leo Smith, Frank Wright, Bobby Few, Alan Silva, Dave Burrell, Arthur Jones, Byard Lancaster). Et cela, c’est une autre histoire !



21 janvier 2018

Nicolà Guazzaloca Szilard Mezei & Tim Trevor Briscoe/ Simon Rose Willi Kellers Jan Roder / Vinny Golia John Carter Bobby Bradford & Glenn Ferris / OXYOQUET by Milo Tamez / Paul Dunmall Matthew Shipp John Edwards Mark Sanders / Ulrike Brand & Olaf Rupp

Exuvia  Szilard Mezei Tim Trevor-Briscoe Nicolà Guazzaloca FMRCD456-817

Le pianiste Nicolà Guazzaloca, en solo ou avec ses deux potes Tim Trevor-Briscoe (saxophones et clarinettes) et Szilard Mezei (violon alto) multiplie les albums sur quelques labels italiens (Amirani, Aut et Setola di Maiale) au point que sa musique enregistrée est presque forcée de transhumer en Grande-Bretagne par le truchement de l’incontournable label F.M.R. , lequel déborde d’une telle d’activité que son site web n’indique plus les récentes parutions mises en vente par les musiciens eux-mêmes ou quand on s’adresse à Trevor Taylor directement. Mais je comprends bien l’urgence des musiciens à vouloir communiquer leur musique au plus vite. C’est un superbe album d’improvisation à haute teneur mélodique, intense dans ses dialogues… La complexité et la diversité des échanges virtuoses des trois musiciens sont confondantes. Esthétiquement parlant, les amateurs pointus de Berlin, Paris ou Londres vous diront que cette manière date un peu. Mais on s’en fout, en fait. D’abord, il a fallu attendre d’arriver dans les années 2000 pour entendre un tel altiste (VIOLON ALTO) atteindre le niveau musical et instrumental de Carlos Zingaro ou Phil Wachsmann sur un instrument nettement plus requérant et très différent pour ses possibilités timbrales plus étendues, plus affolantes. Avec Mat Maneri, Charlotte Hug, Ernesto Rodrigues, Benedict Taylor. Szilard Mezei en révèle le suc, la substantifique moëlle, …fabuleux ! Il affirme même son style personnel en pizzicato (duo avec la clarinette, par exemple). D’autre part, c’est la grande variété des modes de jeux dans le flux des émotions qui rend ce trio véritablement fascinant. Il y a bien un parti-pris expressionniste dans certains passages de ce concert à la SPM Ivan Illich du 27 juillet 2015, sans doute par empathie pour le public local, lequel ne cherche pas à distinguer « free » et « non idiomatique ». Mais cet aspect énergétique est remarquablement balancé par les détails subtils et la signification, les intentions profondes exprimées dans l’instant, ces histoires improbables racontées avec conviction, une approche lunaire, chambriste, intimiste. Il y a tellement de post free « free-jazz » (free-jazz entièrement improvisé – sans compositions) avec l’inévitable configuration batterie, contrebasse et souffleur(s) qu’on ne va pas bouder notre grand plaisir d’écouter un tel trio anches – violon alto – piano. Figurez-vous que Tim Trevor-Briscoe, de nationalité britannique et résident de Bologne, est un inconnu dans la scène anglaise qu’il semble méconnaître et qu’on ne lui connaît aucune autre affiliation en dehors de son intense partenariat avec le pianiste Nicolà Guazzaloca. Celui-ci est un des principaux animateurs de la vie musicale improvisée à Bologne et sans nul doute un des grands pianistes de la génération suivante des Van Hove/ Schweizer/ Schlippenbach en compagnie de Agusti Fernandez, Sten Sandell et cie… De l’improvisation libre de haute qualité , assumée, vivifiée.

New World Simon Rose Willi Kellers Jan Roder FMRCD464-1117

Un nombre croissant de musiciens improvisateurs, qu’ils soient britanniques, portugais, allemands, autrichiens, italiens, confient leurs enregistrements au label F.M.R. Voici Simon Rose, un as du sax baryton et aussi altiste résident à Berlin, en compagnie du percussionniste Willi Kellers, connu pour son travail avec les saxophonistes Ernst-Ludwig Petrowsly, Thomas Borgmann, Peter Brötzmann et le pianiste Keith Tippett, et du bassiste Jan Roder, un compagnon de route de Rudi Mahall, Alex von Schlippenbach, Axel Dörner… Je dois dire qu’à la longue je suis un peu lassé de la formule instrumentale sax – contrebasse – batterie, un véritable lieu commun, même si elle nous a occasionné bien des merveilles. C’est heureusement le cas ici : New World contient des morceaux intéressants, envoûtants et complètement improvisés dans l’instant. Rien d’étonnant pour qui suit à la trace le saxophoniste. Récemment, il a défrayé la chronique en duo avec deux pianistes : Edith’s Problem avec Deniz Peters (Leo) et Ten Thousand Things avec Stefan Schulze (Red Toucan). Des œuvres magnifiques, subtiles, physiques et intransigeantes. L’art de marier le cri primal et les subtilités de la musique de chambre. New World commence très fort avec une puissance incroyable et un souffle énergétique extrayant avec force les harmoniques du gros tuyau de cuivre, de sa boucle imposante et du gros bec qui demande au saxophoniste un cœur gros comme çà pour en faire vibrer la colonne d’air de manière aussi déchirante. Willi Kellers est un subtil polyrythmicien avec une qualité de frappe et une lisibilité qu’on perçoit bien grâce à la prise de son exceptionnelle. Un véritable batteur free avec une identité propre qui sait varier les effets et utiliser ses accessoires avec subtilité (sonnailles, sanza, cloche etc). Le bassiste agrippe les cordages avec une facilité qui lui permet de faire vibrer l’épaisseur de l’instrument dans toute sa splendeur. Chacun des sept morceaux a une orientation propre, une cadence bien distincte et un développement qui le distingue indubitablement du précédent ou du suivant. Quatre morceaux dans les cinq minutes, trois respectivement de sept, dix et quinze minutes. Bien que Simon Rose soit crédité sax baryton et alto, c’est uniquement au sax baryton qu’il étire le ruban de ses trouvailles, humeurs, sonorités, et ses boucles grasseyantes en souffle continu, créant un univers personnel complètement en phase avec ses deux partenaires. Les amateurs de power free-jazz brötzmannniaco-gustafssonistes trouveront ici un trio plus qu'à la hauteur. Les trois musiciens transcendent cette approche musicale avec un style original. Bravo pour ce bel album qui sort le free « free-jazz » hors de l’ornière dans laquelle il a tendance à se complaire. Un monde neuf.


Vinny Golia Wind Quartet – John Carter – Bobby Bradford – Glenn Ferris . Live at The Century Playhouse Los Angeles 1979. Dark Tree DT(RS)08.

Dark Tree publie des albums fignolés et passionnants au compte-goutte. Ce Wind Quartet de Vinny Golia est le deuxième album d’archives de concert mettant en valeur John Carter et Bobby Bradford. Le NoU Turn Live In Pasadena 1975 de leur Quintet publié en 2015 dans la Roots Series de Dark Tree est un de leurs deux meilleurs albums (avec Tandem /John Carter & Bradford duo – Emanem 2CD). Nous sommes alors en 1979 dans une phase créative du jazz contemporain d’alors. La première vague du free jazz des années 60 a remis en question le rythme, l’harmonie et le rôle des instruments dans le groupe avec Cecil Taylor, Sunny Murray, Albert Ayler etc… S’ensuit l’éclatement du combo conventionnel  « souffleurs – piano – basse – batterie » : les musiciens les plus avancés et audacieux explorent les formes en solitaire comme Barre Philips et son Journal Violone (Music Man 1968) . Anthony Braxton joue et enregistre en solo « absolu » (For Alto 1968)  au saxophone alto suivi par Steve Lacy et Roscoe Mitchell, Paul Rutherford et Albert Mangeldorff au trombone, Evan Parker et Lol Coxhill. Ou en duo : Albert Mangelsdorff and Friends (MPS). Duos de souffleurs : Marion Brown et Leo Smith, Joseph Bowie et Oliver Lake, Anthony Braxton et George Lewis. Des guitaristes d’avant garde explorent leurs instruments en solo : Derek Bailey, Hans Reichel, Eugene Chadbourne, Roger Smith etc… ou en duo : Bailey avec Evan Parker et Braxton ou le batteur Han Bennink. Percussionnistes en solo : Bennink, Andrew Cyrille, Tony Oxley. Duos de contrebasses de Barre Phillips et Dave Holland ou Beb Guérin et François Méchali. Sam Rivers enregistre en duo avec David Holland (IAI), Lester Bowie en duo avec Philip Wilson (Duets IAI),  Steve Lacy avec Andrea Centazzo, Jimmy Giuffre avec Paul Bley et Bill Connors. Bien sûr les échanges exponentiels de la Company de Derek Bailey. Mais aussi le World Saxophone Quartet (Hemphill Lake Murray Bluiett) et le Rova Sax Quartet. Le panorama sonore et musical des Creative et/ou Free Improvised Musics s’agrandit et s’enrichit et fascine musiciens et auditeurs, prolongeant le travail pionnier de Jimmy Giuffre avec ses trios sans batterie. C’est dans ce contexte d’intense renouvellement de formes et de conceptions musciales qu’il faut appréhender ce magnifique Vinny Golia Wind Quartet, interprétant et improvisant les remarquables compositions du souffleur multi-instrumentiste. Les notes bien documentées de Mark Weber retracent le parcours de ce peintre connu pour ses pochettes (Dave Holland/Barre Phillips, Joe Henderson) et qui faisait jouer des improvisateurs lors de ses expositions en interaction avec ses tableaux et leur dynamique dans l’espace. Vinny Golia apprit à maîtriser les différentes flûtes, clarinettes et saxophones, car il eut à apporter fréquemment une couleur supplémentaire dans plusieurs orchestres avec un piccolo, un sax sopranino, une clarinette basse ou un baryton, etc... En un temps record, il est devenu un excellent instrumentiste capable de jouer l’ensemble des woodwinds avec un professionnalisme impressionnant, une justesse et une agilité surprenantes. À défaut peut-être d’acquérir une voix très originale à l’instar des Ornette, Braxton, Roscoe Mitchell, Steve Lacy, John Carter ou Evan Parker. Mais ce qui compte surtout dans son travail, c’est l’excellence et la diversité sonore de ses orchestres et compositions pour improvisateurs. Et dans ce domaine, Vinny Golia est un artiste exceptionnel. Pour preuve, ce merveilleux quartet : Bobby Bradford au cornet, John Carter à la clarinette, Glenn Ferris au trombone et lui-même  aux différentes anches et flûtes selon les morceaux : #2 : flûte en Do et sax baryton, Views : sax baryton, Chronos I : piccolo et clarinette basse, Chronos II : clarinette basse et  flûte alto, Victims : flûte alto. Musique de chambre mouvante pour instruments à vents dans laquelle une remarquable variété de mouvements et d’événements sonores, de thèmes complexes et d’improvisations simultanées des « solistes » autant mélodiques que texturales empruntant des voies parallèles, s’enchaînant avec aisance et une extraordinaire lisibilité, avec passages en solitaire, duos … élégiaques, enlevés, sereins, enfiévrés, introvertis, expressifs, … Une West Coast évoquant les expériences de Shorty Rogers et Jimmy Giuffre dans une dimension nouvelle, libérée, évitant cliché, routine et cette linéarité lassante et prévisible de la succession des thèmes, solos, breaks et codas qui ont fait préférer l’improvisation libre radicale aux sessions free cadrées du label Black Saint avec souffleurs, basse, batterie à une génération de mordus du free-jazz. Dark Tree n’a pas tort de produire des albums de ce genre seulement tous les deux ans : Wind Quartet peut être écouté et réécouté à plusieurs reprises, car il recèle une multitude de moments précieux et des recoins qu’on est surpris de découvrir à chaque audition. Un album en tout point remarquable et sûrement un point fort de la discographie de chacun des artistes.

OXYOQUET El Volcàn Silencioso Piezas en Cadencia I-XII Milo Tamez Amirani AMRN 48

Comme souvent chez Amirani voici un produit super préparé avec notes de pochette fournies nous informant avec force détails de la genèse, du développement et des inspirations du projet, un Open Work Composed Improvisation For Extended/Prepared Drum Set / Real Time Electronics / Soundscape / Video Art. Dans ce texte de présentation très dense, le don d’observation, la poésie, l’exégèse musicologique et la précision technologique se rejoignent. Le percussionniste mexicain Milo Tamez, originaire du Chiapas, a conçu, exécuté et produit cette œuvre pour percussionniste solitaire, mûrie durant deux années (2013-15),  avec une remarquable interaction avec son propre  traitement électronique en temps réel à laquelle s’ajoutent des soundscapes. On pourrait très bien imaginer l’art vidéo tant sa musique est expressive et excellemment réalisée. D’un point de vue technique (rendu sonore, dynamique, précision, haute qualité), l’enregistrement et son contenu sont véritablement à la hauteur d’un projet aussi ambitieux qui demande une préparation et un savoir-faire qui dépassant la virtuosité peu ordinaire du percussionniste. Un artiste puissant au style original dont le jeu complexe et l’articulation des frappes sera appréciée par ceux qui suivent Milford Graves, Tony Oxley, Paul Lytton ou Pierre Favre, même si son travail est nourri de l’expérience « contemporaine ». Il faut noter l’utilisation d’accessoires accordés en bois (woodblocks, marimba) qui apportent une coloration caractéristique à sa batterie préparée et étendue. Milo Tamez a très bien assimilé comment marier l’électronique et la percussion « nue » et acoustique, et cela à deux niveaux : d’une part les frappes et le toucher semble transformé par son installation (la technique d’enregistrement favorise la résonance) et d’autre part, son système extrapole les sons instrumentaux en formant des agrégats flottants en sympathie avec les soundscapes. Certains de ceux-ci nous font parvenir des échos de la jungle, de l’eau qui coule ou des oiseaux dans le feuillage. La profusion d’éléments sonores et les pulsations foisonnantes qui surgissent tout au long de ses douze Cadencias donneront peut-être le tournis à certains auditeurs : la Partie 4 Cadencias X – XII devient à un moment endiablée, voire paroxystique. Peut-être son dispositif électronique injecte-t-il des sons percussifs qui s’ajoutent au phrasé vertiginieux qui développe de manière insistante et intrigante un motif rythmique central.  Il aurait pu se contenter de limiter cette œuvre à la percussion et à l’électronique sans ajouter les paysages sonores. Mais l’intention de l’artiste est d’inscrire son œuvre dans un lieu, un paysage, une culture, une géographie, celles du Chiapas et du peuple Totzil, célébré par Cecil Taylor (Totzil Totzil Leo Rds). Et ces soundscapes font sans doute le lien. La musique, même si elle préparée minutieusement, a cette aura instantanée, excitante du jazz d’avant-garde vivace et de la musique improvisée conséquente.  Pour introduire et conclure deux courts paysages sonores. Sans nul doute une des meilleures réalisations d’Amirani.

Paul Dunmall Matthew Shipp John Edwards Mark Sanders Live in London FMRCD445-0517

Astablieft Mossieu’ ! Potferdomme ! Ça est bien un des plus grands titans du saxophone. Paul Dunmall ! DUNMALL NUMBER ONE ! Même si la qualité de l’enregistrement de ce concert du 12 février 2010 au Café Oto est moyenne, Dunmall c’est un peu comme Coltrane et les albums pirates des tournées du géant trop tôt disparu. Il faut les écouter quasiment tous, une centaine au moins pour se faire une idée de quoi il est capable. ! Énorme saxophoniste surpris au ténor en compagnie d’un pianiste puissant et tellurique, Matthew Shipp, et les deux farfadets de la « section rythmique », la paire inséparable de John Edwards et Mark Sanders. Cela vole, déménage, crépite, explose ou bien s’élève majestueusement.  Boucles et volutes tendues vers l’infini, puissance intense et incendiaire du son, le souffle dunmallien est sans équivoque : il évoque comme personne le Coltrane des albums Transition, Sun Ship, First Meditations, Interstellar Space et Expression, avec de temps en temps des réminescences d’autres saxophonistes. Je possède un enregistrement d’il y a plus de vingt ans où c’est le Sonny Rollins d’ East Broadway Rundown qui affleure. Dans un autre, on croit entendre un hybride de Sam Rivers et Jimmy Giuffre, mais on identifie clairement le souffleur. Sous des dehors bonhommes, le saxophoniste est démoniaque. Comme Braxton ou Evan Parker, il est capable de tout ! Et son style personnel est extensible à souhait, mais reconnaissable entre mille quelque soit le mood de l’instant... et quelle diversité de moods. On peut donc dire que Dunmall est un des plus grands saxophonistes du jazz toutes époques confondues. Je n’ai jamais entendu un zèbre pareil au ténor capable de réunir aussi intelligemment les expériences de ses prédécesseurs avec une telle inspiration (Coltrane, Rollins, Joe Henderson, Evan Parker, Sam Rivers, Hank Mobley, Joe Farrell, Pharoah Sanders) en les transcendant de manière aussi puissante, naturelle. Et cette insistance à publier les enregistrements les plus improbables : ses enregistrements réunissent dans une foire complète les chefs d’œuvre les plus éblouissants et les expériences les plus diverses avec sax soprano, flûtes, clarinettes et bagpipes. Aux bagpipes, plus que çà tu meurs ! Pour ceux qui le connaissent, l’homme est aussi simple dans la vie qu’il est follement généreux en musique. Absence totale de prétention et modestie dans ses rapports avec autrui.
Revenons à l’album. Set One donne toute la gomme. Set Two commence avec Matthew Shipp qui joue dans les cordes du piano, Edwards col legno et Sanders faisant vibrer le métal sur les peaux ou griffant ses cymbales devant un Dunmall observateur. De cette situation statique, les quatre musiciens construisent un univers sonore qui s’étale progressivement et naturellement vers un climat plus tendu drivé par l’archet frénétique du bassiste. Si la première partie offrait un exutoire au souffle conquérant de Dunmall, la deuxième partie est une belle construction collective : le pianiste et le saxophoniste s’échangent leurs réflexions les plus claires au plus proche l’un de l’autre. Le pianiste se lance dans un solo emporté par la multiplication des pulsations et des roulements puissants et dynamiques de la batterie soutenus par le coup de patte caractéristique d’Edwards sur les cordes de sa contrebasse. Le piano s’envole un moment et le saxophoniste retourne au turbin articulant puissamment les notes les plus écartées de manière de plus en plus mordante, soulevé par le drumming extraordinaire de Sanders qui le pousse à fond. Je ne vous dis pas ! Mais ils relâchent la tension et décélèrent  pour un échange où le pianiste se fait entendre clairement et le saxophoniste investigue des intervalles bien choisis avec des accents qui n’appartiennent qu’au (free) jazz authentique. Après une vingtaine de minutes à ce régime, les musiciens persévèrent encore plus d’un quart d’heure traçant la route sinueuse et accidentée d’un concert d’anthologie.

Shadowscores Ulrike Brand & Olaf Rupp Creative Sources CS368cd


Reçu cet album, il y a un an de Creative Sources. N’arrive pas à suivre leurs parutions. Donc chronique tardive, sorry ! Deux univers différents s’interpénètrent, deux improvisateurs dialoguent. Olaf Rupp a développé une approche très intéressante de la guitare électrique avec une virtuosité qui lui permet de faire sens dans les moindres nuances et détails de son jeu en conjonction avec les techniques alternatives de la violoncelliste Ulrike Brand. Le guitariste déborde d’inventivité et de sonorités, et utilise l’ensemble de sa palette avec une aisance confondante, passant d’une approche sonore à une autre, souvent très différente, au cours d’un même morceau avec une belle cohérence. Une sorte de self-control. Improvisation relativement distanciée, jouée avec une grande clarté et une multiplicité d’intentions remarquablement coordonnées. La violoncelliste se concentre successivement sur des idées motifs de jeu avec application et un sens logique de leur développement. L’album du duo est très bien enregistré et les techniques utilisées pour ce faire conviennent parfaitement à leur musique. Duo tout à fait remarquable qui renouvelle constamment techniques, sonorités, idées. Musique un peu froide diront certains, mais qui s’anime et se réchauffe au fil des plages.  Ulrike Brand fait partie de ces innombrables improvisateurs allemands qui jouent à un haut niveau de qualité d’inspiration et de professionnalisme. Si j’apprécie beaucoup le travail de guitariste d’Olaf Rupp pour sa très haute qualité sans en être un fan absolu, je dirais que nombre de guitaristes improvisateurs qui jouent avec l’amplification, pédales d’effets et multiplient les techniques, doivent vraiment jeter une oreille sur son travail hyper-fignolé, lequel coule de source. Rien à voir avec le trio follement ludique de Weird Weapons avec Rupp (acoustique), Tony Buck & Joe Williamson (Emanem 4119 et Weird Weapons 2 Creative Sources CS197cd) qui décrochait les oreilles avec un parti-pris répétitif hypnotique.

4 janvier 2018

Ivo Perelman Matthew Shipp & Nate Wooley/ Paul Hubweber/ Trevor Watts Veryan Weston Alison Blunt & Hannah Marshall/ Hopek Quirin Anton Mobin/ Audrey Chen & Richard Scott


Philosopher’s Stone Ivo Perelman Matthew Shipp Nate Wooley. Leo Records 



La Pierre du Philosophe. Sur l’île de Chios, face à la mer et la presqu’île turque de Çesme qui protège le golfe de Smyrne, assis sur le sable, un énorme rocher fascine le regard lorsqu’on quitte la ville vers le nord. La Daskalopetra, le rocher mythique où le poète Homère réunissait ses élèves et auditeurs pour les emmener dans les voyages dérives d’Ulysse et les aléas des guerriers Hellènes, Troyens, Anatoliens au bord de la nuit des temps, semble réunir toujours les songes des poètes. Ceux-ci à l’appel du saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman parlent une autre langue, celle de l’imagination qui secoue le cheminement habituel de la musique. Nate Wooley, trompettiste devin et créateur de son propre chant, indique une voie, trace des signes que le saxophoniste déchiffre, conjure, soumet à la déraison alors que le clavier soulève des pans de basalte sous les flots et un ciel bleu pur qui permet, une fois perché sur le Pélinéon, sommet de l’île, de distinguer la plage où la poétesse Sapho quitta Lesbos et où se massent aujourd’hui les poétesses et leurs amantes. C’est une nouvelle histoire que raconte Ivo Perelman dans la sixième partie, déchirant le son, pinçant le bec, étirant et tirebouchonnant les notes en écho du phrasé  méthodiquement désarticulé de son partenaire lequel évoque brièvement Don Ayler dans la septième partie. Implosions ténébreuses et aigües de la colonne d’air, ellipses lunaires, timbres chauds et vocalisés, pistons relâchés, lèvres sursautant sur l’embouchure, bruissements de l’air le bocal assourdi, mâchonnements et morsures du bec et de l'anche chauffés au soleil,… Cela fait songer que le Sud de Chios est le domaine du mastiko, l’antique pâte à mâcher, obtenue avec la résine de la lentisque, une industrie trimillénaire.  La  pâte à chiquer de la lointaine antiquité et des civilisations qui se sont succédées jusqu’à ce que le chewing-gum ne la supplante au moment exact où le jazz s’est envolé dans les sphères de notre inconscient pour fusionner avec la poésie surréaliste automatique et l’action painting. Ivo, le peintre, donne l’impression qu’il mâchouille, rumine, chique son improvisation. Bref, il joue d’une manière telle comme on ne l’a jamais entendu auparavant, comme s’il créait un nouveau langage et suivait une nouvelle piste, par réaction aux sons du trompettiste. Piste qui mériterait d’être poursuivie, sans doute en duo intégral. Partie 8. Une exploration éperdue des sons intimes, bruissements neufs et essentiels, observée placidement par Matthew Shipp  qui la balise d’accords isolés, noyés dans les silences interrogateurs. C’est une page nouvelle pour le saxophoniste qui, soudain se tait et écoute les timbres inouïs du trompettiste. Leurs fanfares explosées rappellent de très loin les cadences trompette – sax ténor de notre jeunesse, les subliment, les transportent sous le soleil, sur les galets au bord des flots, entre les figuiers de barbarie qui se dessèchent dans l’été brûlant au bleu intense.

Paul Hubweber ‘s 213. CD illustré auto-produit à 50 copies en édition limitée avec un livret de 20 pages.
https://www.youtube.com/watch?v=4ikQj82ZdDU&t=22s&fbclid=IwAR14tzjOgf_aSiesyX7ALTTTHPuggF80cCkC4jMXoaUsQ1xqHhDs-Fy6DSU

Une sorte de témoignage du parcours improbable du tromboniste Paul Huweber, le premier PA de PAPAJO, mythique trio trombone – contrebasse – percussions, groupe toujours en activité réunissant Paul Lovens et John Edwards. En couverture, son portrait coloré rouges-blancs avec lunettes noires par Brele Scholz, l’artiste qui partage sa vie. Illustrées pêle-mêle et dans le désordre au gré des 18 pages intérieures du livret, 18 plages faites maison offrant un panorama presqu’exhaustif des pratiques et envies du musicien où figurent deux transcriptions pour trombone de l’Allemande G-dur et de la Sarabande de la suite pour violoncelle N°1 de J.S. Bach jouées avec une aisance décontractée, un quintet de trombones assez aérien en multipistes, du doo-wop zappaïen chanté à la guitare, le trio PAPAJO en action (extraordinaire document), une chanson personnelle chantée en allemand…. folklorique (!), une autre jouée au trombone, une suite de jazz modal du meilleur effet qu’il accompagne à la guitare en re-cyclant un thème de Jabbel Jablonski, un autre trio avec basse (Joascha Oetz) et batterie (Jens Dueppe) paraphrasant Michelle de Lennon-McCartney…. réminiscence de Mangelsdorff.  Pour conserver et développer son exceptionnelle maîtrise de l’instrument dans l’improvisation, Paul Hubweber a pratiqué plusieurs styles de musique et cette anthologie illustrée facétieuse montre bien que cet improvisateur au parcours très sérieux (une caractéristique de la scène improvisée allemande) ne se prend pas la tête dans la vraie vie. Un tromboniste essentiel de la scène internationale de l’improvisation. 

Veryan Weston Trevor Watts Alison Blunt Hannah Marshall Dialogues with Strings Live at Café Oto in London Fundacja Sluchaj! Listen Foundation FSR 09 2017

J’avoue que je suis un fan de Dialogues, le duo interactif de Trevor Watts et de Veryan Weston, respectivement sax alto et soprano et piano, dont j’ai écouté et réécouté les enregistrements avec autant de passion que pour Sonny Rollins au Village Vanguard ou que pour les Sonates de Bach pour violon et clavecin. Veryan a souvent collaboré avec la violoncelliste Hannah Marshall dans trois trios (soit avec la violoniste Sakoto Fukuda, la saxophoniste Ingrid Laubrock et le violoniste Jon Rose). Comme Hannah travaille souvent avec la violoniste Alison Blunt au sein de l’excellent trio Barrel, rien d’étonnant de retrouver ces musiciens sur une même scène. J’ajoute encore que toutes les deux m’ont émerveillé dans un enregistrement avec Paul Dunmall, Neil Metcalfe et Phil Gibbs, I Look at You, où leur empathie et leur musicalité sont remarquables.
Jouer en quartet piano, saxophone, violoncelle et violon est un sacré challenge. Je m'explique.
La musique du duo Dialogues est une réussite très convaincante si j’en crois les trois concerts auxquels j’ai eu le plaisir d’assister et les cinq albums publiés chez Emanem, Hi4Head, FMR et forTune, avec une préférence pour l’épique double cd Dialogues in Two Places enregistré en concert au Canada. Quand le batteur Mark Sanders et le bassiste John Edwards s’ajoutent au duo, cela crée une belle dynamique. Ces Dialogues With Strings sont un beau témoignage de quatre musiciens/ musiciennes qui s’essaient à créer un univers aussi cohérent qu’aventureux sans pour autant parvenir à l’équilibre merveilleux et la cohérence du Duo Dialogues, ni du trio à cordes Barrel auxquelles les deux dames participent. Et aussi du magnifique Trio of Uncertainty de Veryan Weston avec Hannah Marshall et Sakoto Fukuda qui est un must du genre (Unlocked / Emanem). Cette approche de la musique improvisée, où le développement mélodique, l’interactivité et la construction musicale joue un rôle prépondérant, demande une véritable lisibilité de chaque instrument. L’interactivité intense entre le pianiste et le saxophoniste crée une tension spéciale dans le jeu de chacun quand ils jouent en duo. Une architecture s’établit, une imbrication spéciale, une angularité multiforme. L’absence d’autre instrument nous fait goûter intégralement leurs qualités de timbre et la dynamique dans l’espace et le temps. A quatre, il y a une densité instrumentale et cela crée inévitablement des problèmes par rapport à cette fameuse imbrication du point de vue de la lisibilité et d’une forme de logique. Chaque instrumentiste  doit tenir compte de paramètres différents selon qu’il se réfère à un de ses collègues : par exemple le pianiste par rapport aux deux cordes ou au saxophone. Pour mon unique plaisir d’écoute, j’avoue préférer leurs enregistrements en duo (Dialogues) ou en trio (Barrel ou Unlocked). On peut estimer que Dialogues with strings est moins abouti. Mais la pratique de la musique improvisée libre et son but ne vise pas seulement la réussite «maximum » d’une entreprise, mais aussi de poser des questions et chercher des réponses, parfois en vain, parfois en créant de belles surprises. L’improvisation collective comporte ainsi des changements de direction inattendus. Les cordes s’évadent et cherchent un point d’équilibre. Les options de jeu se multiplient et cela nécessite pas mal de perspicacité pour sentir comment jouer instantanément. Un véritable labyrinthe ludique se fait jour. Les musiciens développent des phrases musicales mélodico-rythmiques en faisant fluctuer le timbre de l’instrument pour exprimer une émotion, particulièrement la violoniste Alison Blunt qui dévoile une belle sensibilité microtonale. Le lyrisme de Trevor Watts et son articulation sans pareille coule naturellement et trouve un écho dans le travail de la violoncelliste, elle-même transfigurée, semble-t-il par son expérience avec Weston et Jon Rose dans le projet Temperaments. Il ne s’agit pas du tout de l’exploration de timbres et de textures ou de recherches de sonorités inédites, démarche sans doute plus radicale  et plus ouverte qui permet aussi de mieux créer une empathie, car l’improvisateur a une plus grande marge de manœuvre pour sélectionner les sons les plus compatibles. Ici, il faut faire se croiser les lignes, les motifs mélodiques, les tonalités, les accents, les pulsations. Chacun racontant une histoire en se souciant de ne pas se dédire de celle des autres ou de devenir redondant. Un casse-tête !  Comme ces quatre musiciens évoluent comme des solistes à part entière sans aucune hiérarchie et organisation préétablie, ils assument les difficultés inhérentes à l’entreprise avec force conviction, inventivité et beaucoup de bravoure. Un intense angularité ou un relâchement élégiaque : on décolle dense un moment et subitement on musarde en douceur. Soudain, le pianiste rebondit sur les touches cristallines inspirant des cadences diversifiées aux trois autres. Une écoute multidirectionnelle s’établit à plusieurs niveaux, chacun vient à réagir aux propositions de l’un ou de l’autre. Les idées peuvent fuser de toutes parts et chacun doit revoir sa copie à tout instant. Les musiciens posent des questions et tous essaient de trouver des solutions instantanées… Il faut vraiment réécouter pour mesurer la plénitude de cette suite instrumentale et en découvrir la colonne vertébrale. Avant tout une gageure ambitieuse et qui pourrait friser le verbiage pour certains auditeurs, l’expérience est vraiment intéressante et montre bien qu’il s’agit d’improvisateurs de haut vol. Il n’y a pas de gloire à vaincre sans difficultés. Donc, bravo !!

Hopek Quirin Anton Mobin sauvages innocents middle eight recordings AABA09

Il faut vraiment écouter cette musique au casque pour identifier les sonorités respectives d’Hopek Quirin et d’Anton Mobin crédités respectivement : bass, effects, microcassettes et modulable pocket chamber. Basse électrique, je suppose. Le titre sauvages innocents et les titres de chaque morceau sont orthographiés en alphabet phonétique. L’approche sonore semble, au départ, noise un peu épaisse, mais en se concentrant, on l’entend fourmiller de détails provenant de la modulated pocket chamber. Ça craquotte de partout, des sons bourrés de parasites, frottements infimes qui font sursauter les fréquences. Témoignage d’un art sonore vif et sans concession, statique et fluide à la fois. Après deux morceaux, on aurait aimé plus de lisibilité et de variations dans le débit et la dynamique. Mais ce n’est que partie remise, dès le troisième morceau les bourdonnements enflent, d’autres couches se révèlent, cela délire, secoue, s’entrechoque, s’épanouit… un voyage incertain se prépare, cela bouge dans tous les sens vers un bref freinage de la bande sonore.
Quatrième morceau : encore plus intéressant ! Les efforts deviennent de plus en plus mouvants, fébriles… Chaque plage contribue à diversifier la palette, la dynamique…Anton Mobin se veut expérimental, son instrument qu’il a fabriqué lui-même donne à cette impression. Ses trouvailles via la chamber sont surprenantes et à mon avis les vibrations sonores qui en émanent auraient tout à gagner plongées dans plus de silences à certains moments pour que leurs crêtes, glissements et aspérités puissent être mieux perçues. Leur modulation revêt un véritable intérêt, gommé par les émissions sonores continues et leur stratification. Si l’atmosphère chargée se fait menaçante, on peut imaginer qu’un foehn réparateur puisse venir éclaircir les perspectives à un moment. De véritables artistes bruitistes avec un solide potentiel.

Hiss and Viscera Audrey Chen & Richard Scott Sound Alchemy SA004

Voix d’Audrey Chen et synthé modulaire de Richard Scott. Une musique sombre, déchirante, hantée. Les sons mystérieux de Scott et la voix ensorcelée de Chen. C’est un excellent duo où les deux artistes font leur chemin en se complétant sans se suivre, suivent des voies écartées qui se perdent dans les brumes pour ressurgir avec une belle évidence. Le gosier s’enfièvre et se contorsionne ou un filet de voix s’éloigne par dessus les fréquences rares du synthé modulaire de cet apprenti sorcier plongé dans le fatras improbable de ses câbles colorés et ses fiches, rizhome des sons quasi-imaginaires, mais pourtant bien réels. Musique de rêves ou de cauchemars, aussi concrète et réelle qu’abstraite et éphémère. Viscera : ça vient des tripes. Écoute à recommander. Si Audrey Chen est une vocaliste remarquable qui utilise les extrêmes expressifs de la voix humaine avec un réel talent, veuillez-vous reporter à mes précédentes chroniques pour ma description du travail singulier de Richard Scott, un incontournable de l’électronique improvisée.