21 novembre 2021

Splinters: Kenny Wheeler Tubby Hayes Trevor Watts Stan Tracey Jeff Clyne Phil Seamen & John Stevens/ El Pricto Pawel Doskocz Hubert Koskiewicz Diego Caicedo Michael Sember Jasper Stadhouders/ Zlatko Kaučič & Tomaž Grom/ Udo Schindler & Wilbert De Joode

Inclusivity Splinters: Kenny Wheeler Tubby Hayes Trevor Watts Stan Tracey Jeff Clyne Phil Seamen & John Stevens. Jazz in Britain Coffret illustré 3CD. 1972
https://jazzinbritain.co.uk/album/inclusivity


Une absolument extraordinaire production discographique en hommage à l’inclusivité de cette scène jazz - improvisée londonienne pas comme les autres. Oui l’extraordinaire inclusivité qui reliait activement les musiciens de jazz Londoniens dès la fin des années soixante et durant les années septante est restée une valeur fondamentale dans la scène improvisée britannique jusqu’à ce jour. Splinters est un des nombreux groupes collectifs suscités par l’infatigable John Stevens, son alter ego Trevor Watts et leurs nombreux camarades avec une idée créative ou l’autre en tête. Celle – ci consistait à trouver un point d’ancrage musical entre le hard bop, représenté ici par l’iconique saxophoniste ténor Tubby Hayes, LE pianiste Stan Tracey et le légendaire batteur Phil Seamen, le jazz rock expérimental (Jeff Clyne dans Nucleus) et les partisans du free jazz et membres du Spontaneous Music Ensemble, le batteur John Stevens, le trompettiste Kenny Wheeler et le saxophoniste alto Trevor Watts. La réalisation de cet album est époustouflante et luxueuse : un livre cartonné avec de nombreuses photos des musiciens lors du premier concert du 22 mai 1972 au 100 Club dans Oxford Street, un club iconique toujours en activité. Trois cédés !! Les photos ont toutes été prises par le légendaire Jak Kilby, un ami proche de John Stevens et Trevor Watts, qui leur servait aussi de chauffeur et qui a couvert systématiquement des centaines de concerts. Simon Spillett a concocté un long texte passionnant et très circonstancié/ documenté, plongeant le lecteur dans le vif du sujet en décrivant la scène jazz londonienne de l’époque. Le label Jazz In Britain a déjà publié une série d'enregistrements inédits quelques pans cruciaux de l'évolution du jazz britannique : le trompettiste Ian Carr, les saxophoniste Joe Harriott et Tubby Hayes, etc... grâce au travail méticuleux d'une équipe soudée autour du collectionneur John Thurlow, producteur exécutif d'Inclusivity
Le concert avait été organisé à l’initiative de Martin Davidson et est documenté dans les deux premiers CD’s grâce aux enregistrements sur une cassette C120 réalisés par Trevor Watts. Les plus âgés d’entre nous se souviennent que ces cassettes de 120 minutes (60 par face) étaient très fragiles et leur bobinage menaçait de transformer la bande en un zig-zag catastrophique et de casser net, sans parler de son épaisseur trop ténue pour résister à l’usure du temps et aux chocs. C’est donc un véritable miracle que ces enregistrements soient venus jusqu’à nous, chaque face de 60 minutes (A et B) permettent un enregistrement d'un set complet sans interruption, surtout que la musique est continue. La musique du troisième cd a été enregistré de la même manière lors de la série Grass Roots au pub The Swan en septembre 1972 à Stockwell dans le même quartier où John Stevens établira son quartier général « free-jazz » au pub the Plough. Cet ensemble Splinters est une sorte de groupe œucuménique dans lequel des musiciens « hard-bop » (Tracey, Seamen et Hayes) de classe internationale, deux improvisateurs radicaux free (John Stevens et Trevor Watts) et deux pointures se situant à mi-chemin des deux mondes (Kenny Wheeler & Jeff Clyne) tentent d’improviser librement sans aucune préparation tout en créant une musique de groupe distinctive où chacun trouve sa place et puisse s’exprimer. Sous-jacente à ce nouveau groupe, baptisé Splinters par Tracey, il y a la volonté commune de nombreux musiciens de créer une sorte de cause commune pour améliorer leurs conditions de travail et réunir sous la même plateforme des musiciens de diverses obédiences sur la base d’un respect mutuel et de relations amicales. Cette espèce de super-groupe, inhérent à la scène rock (Cream, CSNY, ELP, etc…), se justifiait artistiquement : Stan Tracey avait largué le système des accords et des standards et jouait régulièrement avec le formidable saxophoniste alto Mike Osborne et le bassiste Harry Miller. Il lui arrivait aussi de jouer avec Stevens et Watts, entre autres dansla pièce de théâtre The Connection ou dans son propre Open Circle ou encore dans Amalgam, le projet de Watts. Il enregistrera aussi en duo avec Keith Tippett. Stevens avait joué avec Tubby Hayes vers 1964, juste avant la fondation du Spontaneous Music Ensemble avec Watts et Paul Rutherford. Kenny Wheeler avait lui activement participé au Spontaneous Music Ensemble figurant dans une demi-douzaine d’enregistrements du groupe dont les légendaires Karyobin (1968), Oliv (69) et So What do You Think We Are (71). Il fut aussi impliqué à 100% dans le quartet d’Anthony Braxton entre 1973 et 1977, lequel fut publié par une major sur l’étiquette Arista et tourna dans un grand nombre de festivals. Quant au bassiste Jeff Clyne, il figure dans le premier album d’Amalgam en 1969 avec Trevor et John lesquels font assez souvent appel à lui. Comme l’aire musicale de Splinters peut être décrite comme étant du « Free-Bop », je signale l’existence d’un album extraordinaire du John Stevens Quintet, Chemistry, en compagnie de Watts, Wheeler, Clyne et Stevens et le fabuleux saxophoniste alto Ray Warleigh, un musicien de studio très demandé (View et réédité par Konnex). Aussi cette démarche inclusive qui est à la base du jazz afro-américain (Lester Young, Buck Clayton et cie) est le leitmotiv de Stevens et Watts dans de nombreux projets musicaux impliquant un nombre exponentiel de musiciens et musiciennes de tout bord et d’expériences diverses au Little Theatre Club, dans leur Spontaneous Music Orchestra et les ateliers permanents qu’ils animaient alors.
Malheureusement, Phil Seamen, le héros de John Stevens, décéda un mois plus tard. Peu avant, il avait partagé avec John Stevens ses secrets de batteur. Tubby Hayes s’en alla l’année suivante. Et le projet Splinters fut abandonné la même année, bien que le saxophoniste alto Pete King remplaça le fabuleux ténor pour plusieurs concerts au Ronnie’s Scott durant lesquels Art Blakey, engagé au même programme ne tarissait pas d’éloges à Trevor Watts. Dois- je encore répéter ici-même, que Trevor Watts a une projection sonore et une aisance (très) peu commune au saxophone alto et une connaissance supérieure de la musique et des rythmes ? C’est un saxophoniste exceptionnel. Aujourd’hui, Trevor Watts reste l’unique survivant de l’aventure. Malgré quelques soucis de balance, la musique est très impressionnante quand on pense que ce premier concert avait été présenté comme une « Jam – Session ». Les enregistrements sont répartis chronologiquement et intégralement en quinze phases de jeu entre les sept et les quinze minutes dont deux sont reproduites en vidéo. Spontanément, les sept musiciens ont créé un univers musical collectif à tendance polytonale et basé sur des modes, les improvisations individuelles soutenues par les échanges entre les deux batteurs, sont relayées les unes aux autres par des voicings des trois souffleurs ou des duos de batterie. Au fil du concert, des audaces surgissent dans une atmosphère d’écoute mutuelle, avec une coordination aussi spontanée que précise. Kenny Wheeler atteint des hauteurs stratosphériques. Le jeu de Tubby Hayes y est plus profond et moins virtuose que sur ses enregistrements précédents. Il avait subi une opération douloureuse et refaisait son come-back. Le bassiste Jeff Clyne est le pivot central … et audacieux de l’ensemble dans lequel le pianiste Stan Tracey a du mal à se faire entendre car le piano connaissait de sérieux soucis de pédales défectueuses. Quand aux deux batteurs, si l’enregistrement reproduit leurs sons de manière, disons, tronquée voire défigurante, les grosses caisses au premier plan, on entend bien qu’ils s’entendent comme des larrons en foire. Durant le concert (CD2), Tubby Hayes dut quitter la scène pour assurer un concert programmé ailleurs. En résumé, leur musique est à la fois une aventure de quelques concerts, mais symbolise les facteurs humains et la capacité instinctive et rationnelle des improvisateurs British à collaborer et à s’apprécier au-delà des étiquettes, cup of tea et orientations musicales, en tentant parfois l’impossible. Inclusivity n’est pas un vain mot et ces trois cédés en sont une preuve tangible.

Spontaneous Live Series 007 El Pricto Electric Guitar Quintet Live at the Spontaneous Music Festival El Pricto Pawel Doskocz Hubert Koskiewicz Diego Caicedo Michael Sember Jasper Stadhouders http://spontaneousmusictribune.blogspot.com/

Cinq guitaristes électriques radicalement noise interprètent la partition du Electric Guitar Quintet « 2020 » écrite par le saxophoniste et compositeur-improvisateur El Pricto à l’occasion du 4th Spontaneous Music Festival 2020 au Social Club Dragon de Poznan, dont de nombreux extraits sont publiés dans les Spontaneous Music Series. L’écoute de la suite en quatre mouvements, le troisième ‘RIP Van HALEN’ me fait songer à la stupeur qui me saisit il y a quarante ans lorsque je mis les Guitar Trios d’Henry Kaiser, Eugene Chadbourne et Owen Maercks (Parachute 003) sur la platine. Particulièrement énergétique et variée dans les aspects ludiques, sonores, dynamiques, cette œuvre bien enregistrée nous fait découvrir une utilisation intelligente et bien organisée de l’amplification électrique, des nombreux effets électroniques et techniques alternatives bruitistes dans un bel équilibre de saturations, fourmillements et résonances au niveau de l’écoute et de maëlstrom – patchwork constructif au niveau des formes et de leur multiplication, tuilages, contrastes et imbrications. Le vif intérêt réside dans la primauté du collectif et l’alternance des interventions individuelles qui s’enrichissent mutuellement et relancent l’intérêt. Rondement mené. Je ne pense pas avoir entendu un quintet de guitares électrique qui fonctionnent aussi bien pour une performance ponctuelle dans un festival truffé de moments intéressants ou passionnants (CFR les Live Series 006 et 008). Chapeau à l’équipe Spontaneous, c’est du beau travail !!

Zlatko Kaučič Tomaž Grom Torn Memories of Folklore Zavod Sploh ZASCD26
https://sploh.bandcamp.com/album/torn-memories-of-folklore-raztrgana-folklora-spomina

Zavod Sploh a encore frappé ! Le jeu physique (sadique) du contrebassiste Tomaž Grom et la frappe aérienne du percussionniste Zlatko Kaučič, superbement enregistrées, se combinent dans un dialogue expressif et nuancé tout au long de dix vignettes rassemblées sous le titre Torn Memories of Folklore. Si folklore il y a, c’est surtout un folklore imaginaire et une allusion à une technique spécifique à Kaučič , consistant à secouer subrepticement de très fins accessoires métalliques qui s’entrechoquent comme le feraient un bracelet de coquillages attaché aux chevilles de danseurs. Aussi la puissance du jeu des doigts sur les cordes à la Charlie Haden de la contrebasse de Tomaž Grom, lequel utilise de temps en temps un « cacophonator », soit un boîtier électronique bruissant ( ?). Le jeu particulier et free de Zlatko Kaučič suggère le rythme et un sens rare du swing tout en ne marquant pas le temps. La qualité de l’enregistrement mettant la percussion au premier plan, le savoir – faire très précis du batteur et sa sensibilité font que cet album est sûrement un document remarquable pour les amateurs de percussions per se. Par rapport à leur album précédent, The Ear is the Shadow of the Eye, les intentions musicales et le résultat sonore sont remarquablement différents. Autant quelque chose de viscéralement organique et touffu émanait de ce premier essai, fort réussi, alors que nous avons affaire dans cette nouvelle mouture de leur très attachante collaboration, à un aspect plus ludique et une acoustique aérienne, axée sur la clarté et la lisibilité des deux musiciens par rapport à l’autre. Dans ces Torn Memories règne une bienfaisante diversité des frappes, chocs, caresses, frottements et une efficacité sans défaut à faire passer un message différent. Musicalement, j’aime autant leur premier que cet album suivant. De même, les informations détaillées sur la pochette de the Ear is The Shadow dans un style graffiti déstructuré et multicolore sont quasi illisibles, celles de Torn Memories sont imprimées de manière rationnelles noir sur blanc. Bien sûr, comme très souvent avec ce label, les pochettes (graphic design Matej Stupica) et ses collègues successifs, sont remarquables avec un insert très graphique en format A3 plié en douze dans la pochette en carton laminé. Un label Slovène à suivre qui fait le pari d’une musique pointue, radicale avec l’ouverture nécessaire

Udo Schindler & Wilbert De Joode Participation and Interplay Low Tone Studies FMR
https://arch-musik.de/project/udo-schindler-und-wilbert-de-joode/

Enregistré lors de deux événements Munichois en Février 2020, cette Participation et Interplay publiée par FMR, illustre une des nombreuses rencontres du multi instrumentiste Udo Schindler ici crédités clarinette basse, sax soprano, f-tuba et tubax avec des improvisateurs de passage dans sa région. FMR a publié pas mal de choses dont de superbes duos avec le clarinettiste basse Ove Volquartz, la violoniste Irene Kepl et les vocaliste Jaap Blonk et Franziska Baumann, et des sessions avec Sebi Tramontana, Damon Smith, Korhan Erel, Etienne Rolin, Xu Feng Xia, Ute Völker etc… une discographie impressionnante. Se situant au niveau de ses productions les plus achevées, ce duo avec le contrebassiste néerlandais Wilbert De Joode, un instrumentiste fort demandé, joue à fond la carte de la recherche, de l’embrassade sans réserve du challenge de l’improvisation instantanée et du parti-pris d’Udo pour la diversité instrumentale avec ses instruments contrastés. Quoi de plus différents qu’un sax soprano ou un tuba ou que les textures respectives de la clarinette basse et du tubax. Son acolyte de deux soirs explore toute la tessiture des graves, de leurs grondements, leur richesse de timbre, leur majesté, un panorama d’harmoniques étudiées, la diffraction des sonorités boisées sous la pression de l’archet, frottements à la limite du murmure ou saturé en force, pizz baladeurs ou inquiets. Il est confronté à la poésie d’un souffle examinateur de bribes de mélodie et d’intervalles hésitants, à un art du conte sonore. Le courant passe bien entre les deux artistes qui livre ici une partie en plusieurs manches basée sur la méditation, la réflexion et, progressivement un esprit de dérive, s’installe vers le silence. Quand soudain, apparaît le tuba en fa qui change la perspective.

13 novembre 2021

Brad Henkel & Miako Klein/ Arthur Bull Scott Thompson & Roger Turner/ Tania Chen Tom Djll & Gino Robair/Matthias Müller with El Pricto Vasco Trilla Wojtek Kurek Witold Oleszak & Jasper Stadhouders

Swarm Warble: Brad Henkel & Miako Klein inexhaustible ie-44
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/swarm

Je viens de découvrir la flûtiste « à bec » Miako Klein, la violoniste Biliana Voutschkova et la pianiste Magda Mayas (Jane in Ether : Spoken / Unspoken sur Confront Core) et ai été favorablement ébloui par leur musique surréelle (cfr ma chronique du 10 octobre 21). Et voilà un nouvel album avec la même Miako et le trompettiste U.S. Brad Henkel, tous deux basés à Berlin et officiant sous le nom de Warble ! Mark Wastell de Confront et Laszlo Juhasz d’inexhaustible editions partagent un flair similaire pour nous proposer des groupes aussi audacieux qu’innovants et substantiellement inspirés. Le nom du duo, Warble, signifie gazouillis et celui de l’album, Swarm, signifie essaim. Une piste pour l’écoute de cette œuvre intrigante qui sort vraiment de l’ordinaire. En effet, au fil des deux longues improvisations, l’auditeur semble immergé dans l’univers des bourdonnements, des souffles plus légers que l’air. Frelons, guêpes, libellules, évocations de volière… Miako et Brad agrémentent leurs instruments d’effets et ceux-ci semblent entièrement intégrés à leurs instruments produisant un riche unisson, dilatant une tresse de vibrations touffues ou des envols d’oiseau des îles. Organique n’est pas ici une expression galvaudée. Les timbres oscillent sous la pression d’un vent lointain. La trompette de Brad cultive les graves magnétiques et ses effets de souffle dans les tubes s’immiscent dans les vibrations de l’air sur les arêtes des becs des tenor, basset & paetzold recorders de Miako (flûtes à bec de registre grave ou médium). Tous les deux connectent leurs coups de langue et de lèvres dans des fréquences étonnamment proches mariant leurs timbres, glissements et percussions aériennes comme un seul homme / une seule femme. Gémellité indicible. Leur improvisation se met à dériver quand l’un ou l’une se jette sur une nouvelle idée obligeant l’autre à créer de nouvelles ressources sonores pour revenir en phase. Respiration circulaire aussi. Un étonnant effet d'orgue est obtenu dans le deuxième morceau qui finit par s'éteindre dans des murmures délicatement sifflés. Une capacité innée à créer un univers sonore poétique ouaté à partir de techniques de souffles non conventionnelles que leurs sensibilités transforment en un univers sensoriel, tactile, ludique, mystérieux dicté par autant de bon sens que de fantaisie. Absolument fabuleux !!

Monicker: Arthur Bull Scott Thompson & Roger Turner SPINE Ambiance Magnétique AM 246 cd
https://ambiances-magnetiques.bandcamp.com/album/spine

Un CD publié au Québec pour changer ! Le guitariste Arthur Bull, le tromboniste Scott Thompson et le légendaire percussionniste Roger Turner. Il a beau être légendaire et un des percussionnistes de la free-music les plus réputés … et les plus fins, cet improvisateur a le chic de se commettre avec des musiciens rencontrés sur sa route et de chercher de nouvelles voies à explorer. Il a très largement raison. On a ici l’occasion d’entendre un tromboniste inspiré, Scott Thompson, qui s’il évoque plus qu’agréablement une autre légende irremplaçable, feu Paul Rutherford, se donne à fond dans le sens de l’invention et de la recherche de timbres et de sonorités extrêmes avec la coulisse et l’embouchure. C’est très méritoire et je m’en régale sans arrière-pensée. Le trio est complété par un guitariste électrique qui joue en sourdine comme un pivert furieux le ferait en picotant du bec des branches d’érable, mais pas que, car il se passe beaucoup de choses dans cet album. Roger Turner laisse complètement le champ libre à ses deux partenaires en invoquant le silence et les murmures avec de multiples manipulations d’objets ou frottant et titillant la surface des peaux des tambours. On entend donc le moindre détail des sons joués par Bull et Thompson au travers desquels se distingue clairement le jeu très fin du percussionniste. Thompson détient un remarquable don expressif pour chanter/ vocaliser dans son embouchure qui lui vient sans doute du jazz swing. Le jeu multiforme du guitariste évite de se fixer sur un « style » : il préfère laisser parler et résonner son instrument en lui imposant des techniques non conventionnelles. Trois improvisateurs unis par un profond sens de l’écoute. Six improvisations de durées différentes, du très court Sturgeon de 2 :42 aux 11 :37 de Bookshelves et aux 12 :15 de Window, et qui n’en finissent pas d’explorer toutes les ressources sonores acquises par les trois instrumentistes après de nombreuses années de pratique dans une interactivité spontanée. Un excellent album aussi lucide qu’onirique qui prolonge authentiquement les avancées radicales de la British Free Improvisation. Convaincant.

An established color and cunning Tender Buttons : Tania Chen Tom Djll & Gino Robair Rastascan CD BRD 072
https://tenderbuttons.bandcamp.com/album/an-established-color-and-cunning

Rastascan, le label du percussionniste « électronicien » Californien Gino Robair a un sacré pedigree datant déjà d’une époque lointaine. Au catalogue de Rastascan, le trio Evan Parker Barry Guy Paul Lytton (Breaths and Hearbeats), Peter Brötzmann / William Parker / Gregg Bendian (Sacred Scape), John Butcher solo (London & Cologne), Hans Reichel (Lower Lurium), Derek Bailey / Evan Parker (Arch Duo) les solos de Gianni Gebbia ( H Portraits et Arcana Major)ou encore Peter Kowald, Miya Masaoka ou Wolfgang Fuchs : Rastascan était le premier label US à s’ouvrir largement aux improvisateurs européens. Mais aussi Eugene Chadbourne en solo, ses collaborations avec Anthony Braxton (Duets 1987, Six Compositions 2001), John Butcher (New Oakland Burr), Birgit Ulher (Blips and Ifs), sans parler de l’ énorme DVD Nine Compositions (DVD) 2003 de Braxton comportant plusieurs heures de musique. Depuis cette glorieuse époque, son activité s’est ralentie. Mais nous avons quand même eu droit à l’excellent trio réunissant Phil Minton, John Butcher et Gino Robair en 2019 (Blasphemious Fragments). En cette année 2021, le trio Tender Buttons, nous livre son deuxième opus excellemment enregistré en 2018 au studio Fantasy. Tania Chen est créditée piano et percussion, Tom Djll électronique / trompette et Gino Robair électronique et percussion. Ces trois-là distille un brouet fumant, une concoction improbable de sonorités fantomatiques, résonances métalliques, ondulations électroacoustiques suspendues dans l’espace et le temps, errances métamorphiques du troisième type. Le fil conducteur de leurs improvisations est absolument imprévisible s’échappant dans de multiples directions. Le titre mystérieux : An established color and cunning … quoi d’autre ? Les deux artistes crédités « électronique » adhèrent à ce club des incontournables créatifs de l’EAI, les Richard Scott, Thomas Lehn, Joker Nies, Richard Barrett, Paul Obermayer, Ulli Böttcher ou mes potes Lawrence Casserley et Willy Van Buggenhout. La présence active et insidieuse de la pianiste Tania Chen les attache encore aux réalités de ce bas monde et aiguillonne leur dimension pointilliste, leurs spasmes erratiques vite résorbés avec cette qualité d’écoute mutuelle intense et aussi contrôlée qu’ils sont irrévocablement spontanés et superbement imaginatifs. Ils ne suivent pas à probablement un chemin , une logique, mais s’ouvrent avec le plus grand bonheur ce que leur suggèrent presqu’inconsciemment l’instant présent et ce qu’il peut advenir la seconde suivante… On croise la trompette hasardeuse de Tom Djll afflubée de je sais quel appendice, sourdine étrangement résonnante. Le piano tout à tour gratté et grincé dans ses tréfonds ou quelques touches consonantes pressées délicatement quand résonnent les percussions métalliques à la volée dans un espace libéré. Plutôt qu’une œuvre , c’est un état d’esprit poétique exacerbé qui nous fait oublier toutes les contingences. Un vrai délice de bruissements et d’ondes sonores sans solution ni fin, mais initiant et titillant notre plaisir immédiat.

Spontaneous Live Series 006 Matthias Müller with El Pricto / Vasco Trilla / Wojtek Kurek / Witold Oleszak / Jasper Stadhouders Spontaneous Music Tribune
https://matthiasmueller.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-006 http://spontaneousmusictribune.blogspot.com/

Les Spontaneous Live Series produites par Andrzej Nowak, sont des témoignages enregistrés et sélectionnés parmi les concerts successifs du Spontaneous Music Festival qui se déroule chaque année au Dragon Social Club à Poznan. Le n° 006 (et les 007 et 008) documente le Degenerative 4th Spontaneous Music Festival le 10 octobre 2020, plus précisément. Rassurez-vous tous les artistes indiqués ne jouent pas en même temps ! Deux groupes, comprenant à chaque fois le tromboniste Matthias Müller, avec le saxophoniste El Pricto ( ??), les percussionnistes Vasco Trilla et Wojtek Kurek pour les trois premiers morceaux plus courts (sans titre ni durée indiquée) et dans le dernier morceau (plus long) avec le guitariste acoustique Jasper Stadhouders qui joue aussi de la mandoline et le pianiste Witold Oleszak. Celui-ci est crédité pour le mixage et la mastérisation du compact, publié à 200 copies. Si le premier numéro du quartet Müller/ Trilla/ Kurek / El Pricto démarre dans une veine hard free tournoyante dans un crescendo rondement mené, les deux autres improvisations consistent en une belle tentative d’échanges et de dérives improvisées qui témoignent de la sensibilité collective pour l’exploration sonore faisant feu de tout bois. Le soldat inconnu « El Pricto » est un solide client et les deux percussionnistes font corps l’un à l’autre dans une belle complicité. Si dans la première improvisation Matthias Müller évoquait tant soit peu l’expressionnisme de son aîné Günter Christmann dans ses premiers enregistrements FMP, son jeu évolue par la suite dans tous ces nombreux et variés effets de souffle via l’embouchure et l’implosion de la colonne d’air, harmoniques, vocalisations, percussions des lèvres sur le métal, la coulisse en bataille. La longue suite improvisée du n°4 confronte le souffle délirant de Matthias et les jeux précis et pointillistes d’un Stadhouders ludique à la guitare et d’un Witold Olezsak plongé dans la table d’harmonie du piano dont il frappe tous les éléments et les recoins de mille manières. Si vous l’ignorez encore, Witold a trois super albums en duo avec le feu follet imprévisible de la percussion libérée, Mr Roger Turner himself, dont le dernier figure dans cette Spontaneous Live Serie, le n° 003, enregistré durant la deuxième édition. Cette improvisation en trio est vraiment réussie, les deux cordistes s’accordant de manière imaginative avec le tromboniste Matthias Müller. Celui-ci a le chic de faire évoluer la session avec des intéressants changements de registre, inspirant ainsi Witold Oleszak qui se mue ici quasiment en percussionniste (digne de Roger T.) et Jasper Stadhouders, joyeux drille avec sa partie de mandoline enjouée. Les incartades de l’un et de l’autre inspirent toujours plus les trois acolytes dans leurs trouvailles sonores improbables dignes des British les plus excentriques. Final imprévisible !

9 novembre 2021

Gianni Mimmo Pierpaolo Martino Francesco Cusa/ Annette Krebs/ Gerard Lebik & Burkhard Beins / Daniel Thompson & Colin Webster

The Lenox Brothers Township Nocturne Gianni Mimmo Pierpaolo Martino Francesco Cusa Amirani records AMRN 067
https://www.giannimimmo.com/en/node/625
https://www.amiranirecords.com/editions/townshipnocturne

Trio sax soprano, contrebasse et batterie. Au fil de tournées incessantes et de nombreux enregistrements sur son label Amirani, le saxophoniste italien Gianni Mimmo s’est révélé auprès de nombreux musiciens passionnants. Avec les pianistes Gianni Lenoci (R.I.P.), Sakoto Fuji,Nicola Guazzaloca, Silvia Corda et Yoko Miura, les souffleurs Harri Sjöström, Ove Volquartz et Vinny Golia, le signal processing de Lawrence Casserley, le tromboniste Angelo Contini, les violoncellistes Hannah Marshall et Daniel Levin, la violoniste Alison Blunt, les guitaristes disparus John Russell et Garrison Fewell, Gianni Mimmo s’est créé un magnifique parcours durant lequel son jeu de saxophone soprano hérité de Steve Lacy (il ne s’en cache pas) s’est bonifié, approfondi, affirmant un appétit curieux pour des formes nouvelles. Depuis son trio avec percussion (Francesco Cusa) et violoncelle en lieu de contrebasse (Andrea Serrapiglio), l’excellent A Watched Pot (AMRN 006 – 2007), Gianni Mimmo n’avait plus joué ou enregistré avec une « section rythmique » basse – batterie, préférant élargir son horizon et sa pratique avec d’autres configurations instrumentales. Il faudrait aussi mentionner ses projets Tidal ou Sestetto Internazionale. Le trio des Lenox Brothers avec les excellents bassiste Pierpaolo Martino et batteur Francesco Cusa plonge dans le courant rythmique du jazz et les effluves de la Blue Note. Cet enregistrement eut lieu le lendemain du décès de Gianni Lenoci dans le studio Wave Ahead à Monopoli en hommage à celui-ci. Gianni Lenoci avait une prédilection pour les séries TV comme Columbo et les romans noirs de Siménon et c’est cette atmosphère et ses références qui nourrissent ce Township Nocturne. Pierpaolo Martino vient de se distinguer phonographiquement avec Steve Beresford et Valentina Ma (Frequency Disasters / Confront Records – si vous n’avez aucun album avec Beresford, c’est le maître achat !) et avec Vladimir Miller Adrian Northover dans the Dinner Party (FMR). Solide client. Son jeu racé est l’ossature souple et mouvante de ce brillant trio, animé aux fûts par ce batteur original qu’est Francesco Cusa. Cusa est un percussionniste complet et un compositeur qui développe depuis une vingtaine une série incessante de projets jazz décoiffants sur son label improvvisatore involontario avec une imagination débordante. J’avoue n’avoir jamais eu l’énergie et le bagout pour vous en rendre compte. Un phénomène ! D’ailleurs, certains de ses enregistrements les plus saisissants n’apparaissent même plus dans le site de son label et dans discogs…
Au point de vue musical, ces Lenox Bothers nous livrent une parfaite réussite ressuscitant la magie des trios avec basse et batterie de Steve Lacy avec une belle ouverture et une manière assez rêveuse. Gianni Mimmo est peut-être / peut figurer comme un poids léger face au grand Steve. Mais ce magnifique Township Nocturne témoigne d’une maturité, d’une qualité sonore et d’une entente véritable qui distinguent indubitablement leur musique du tout venant jazz (free) contemporain.
Le travail exemplaire du saxophoniste a consisté à décortiquer la grammaire complexe et le lyrisme secret de Lacy en en recréant le lexique, les allusions, les suggestions, les couleurs pour raconter son histoire personnelle, intime et créer son propre univers fait d’intervalles distendus et de timbres amoureusement précis, délectables. C’est une démarche difficile et même ingrate, croyez-moi. Avec le concours amoureux et talentueux de ses deux comparses, Mimmo nous livre ce qu’il a sur le cœur et dans les étoiles : le sens du merveilleux. Le talent conjugué de Pierpaolo Martino et de Francesco Cusa, contrebasse charnelle et inventive et jeu de batterie chaloupé et ouvert à de nombreuses influences font de cette session un véritable modèle du genre. La routine du trio sax-basse-batterie est sublimée par une heureuse inventivité et une grande inspiration collective. Superbe !!

Annette Krebs Konstruktion 1 & 2 Sah solo pieces by Annette Krebs (2014-18) Graphit /GR01
https://annettekrebs.bandcamp.com/album/konstruktion-1-2-sah

Annette Krebs est apparue dans la scène improvisée Berlinoise il y a une vingtaine d’années au sein de la nouvelle mouvance « réductionniste » - minimaliste proche de musiciens/ ciennes tels que Burkhard Beins, Andrea Neumann, Taku Sugimoto, Alessandro Bosetti, Rhodri Davies, etc... Guitariste au départ, elle évolue vers l’électronique et, comme on peut l’entendre ici, se met à jouer avec des plaques métalliques suspendues et percutées dont elle transforme la sonorité via des sine waves. Dans les deux Construction #1 et #2 elle utilise aussi deux voix échantillonnées, des microphones, un ordinateur avec l’application Max/MSP/ Jitter, des tablettes, une corde de guitare, du bois frotté à l’archet , Midi Controllers…. Ces deux enregistrements sont séparés dans le déroulement du CD par Sah : Three live-perfomed audio portraits, décrit ainsi : Solo for Three sampled interviews, carbon pencil on paper, foil, parchment paper, plastic animals, microphones, computer (Max/MSP/jitter), tablet (TouchOSC) et Midi controllers. Comme elle l’explique, ses trois solos on été développés au fil de plusieurs années lors de répétitions et concerts. Ils contiennent des éléments de composition et d’improvisation. Des assemblages sonores spécifiques incluant interface et programmation furent customisés pour chaque composition.
Il s’agit vraiment d’un travail très précis, minutieusement préparé et très intéressant à écouter. On y trouve cet esprit d’invention propre à la free – music improvisée radicale tendance musique expérimentales. Ses plaques métalliques suspendues peuvent être assimilées à des instruments de percussion et son dispositif métamorphose leurs sonorités de façon intrigante, fantomatique et surréelle avec des ponctuations électroniques ou silencieuses. Ce silence subreptice qui est ressenti comme une part intégrante du développement musical. En remontant dans le passé, son travail évoque le concept des pièces en solo de Tony Oxley dans l’album Tony Oxley Incus 8. Sah est un œuvre hybride où s’immisce le langage parlé sous forme d’interviews échantillonnées. Une démarche intéressante avec des aspects fascinants ou même mystérieux qu’on a plaisir à réécouter. Une excellente artiste à la croisée de plusieurs courants contemporains pointus avec une vision originale sans concession qui échappe à l’idéologie normative des processus « majoritaires » de création musicale.

An alphabet of fluctuation Gerard Lebik – Burkhard Beins inexhaustible editions ie-042
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/an-alphabet-of-fluctuation

C’est le deuxième album de Gerard Lebik pour inexhaustible editions après Psephite (ie-020) avec le violoncelliste Noid, album pour lequel je n’ai pas trouvé l’énergie suffisante de rédiger un compte-rendu. Lebik y était crédité « sound objects ». Pour cet alphabet of fluctuation, on le retrouve maniant « pd, ppooll, zopan generator » face à la cymbale ride amplifiée de Burkhard Beins, instrument auquel Beins ajoute une sine wave et un synthé pour les morceaux III et IV, respectivement 20 :29 et 14 :56, sur la plus grande durée de l’album. Dans I (12 :29) et II (8:50) durant lesquels Beins est crédité uniquement de sa cymbale amplifiée, les deux artistes produisent un seul son soutenu qui évolue imperceptiblement et se reflète dans un soupçon de vibration électronique qui effectue simultanément un crescendo et un glissando intangible vers une harmonique imaginaire. La qualité du son enregistré est plus qu’excellente et l’aspect « étude de timbres » de leur travail est sublimé. Ce type de musique minimaliste, baptisée « réductionniste » il y a une vingtaine d’années peut se révéler être une posture. Mais avec des artistes comme Burkhard Beins et Gerard Lebik, cela devient une révélation de l’indicible de la vie irréelle et sensitive des sons générés pour le plaisir de les entendre évoluer et planer dans l’espace auditif. Une expression signifiante des propriétés sonores intrinsèques de fréquences et de textures sélectionnées de manière très étudiée et hyper scrupuleuse et l’expérience de toute une vie. Incarnation d’une effective sculpture sonore plutôt qu’un « morceau » de musique ou une improvisation dans l’instant.
À lui seul, I est un véritable manifeste qui va se métamorphoser dans les trois autres morceaux procurant un sentiment de merveilleux et les caractéristiques d’une logique imparable. Variation d’un feeling dans l’infini, inouïes ondulations, réverbérations mourant dans un étonnant silence, parfois intersidéral. Au risque d’être barbants, nos deux acolytes nous posent des questions esthétiques et y répondent avec une conviction désarmante, fascinante. Se révèle ici, un des éléments constitutifs de la musique observé de mains de maître à la loupe. Comme toujours chez inexhaustible, production très soignée.

Hakons ea Daniel Thompson & Colin Webster Empty Birdcage Records EBR 006
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/hakons-ea

Le guitariste Daniel Thompson étend sa palette collaborative et le catalogue de son nouveau label Empty Birdcage Records inauguré l’année dernière avec le fabuleux ‘other où le guitariste était confronté avec l’altiste Benedict Taylor, un de ses plus proches collaborateurs. Hakons ea nous le fait entendre avec l’astucieux saxophoniste Colin Webster, musicien très actif (Kodian Trio avec Andrew Lisle et Dirk Serries, John Edwards, Otto Wilberg). Trois longues pièces de 23, 13 et 32 minutes serpentines, interactives dans lesquelles chacun développe ses idées créatives dans des formes anguleuses et pointillistes en perpétuels mouvements et transformations en les faisant coïncider avec les intentions et le menu détail du jeu de son partenaire. À force d’avoir joué et enregistré avec un grand nombre de collègues et non des moindres (Thompson avec Tom Jackson, Neil Metcalfe, Adrian Northover, Steve Noble), ces deux musiciens ont acquis un sixième sens, celui de l’empathie maximale et de l’invention immédiate, de la poursuite obstinée et des trouvailles incessantes en restant fidèle à une identité musicale bien affirmée. Colin Webster aime les effets de souffle et les intervalles zig-zaguant ou slalomant dans des harmonies complexes et des motifs mélodiques imbriqués à l’infini, alors que Daniel Thompson est à la recherche abrupte de l’accord imparfait. Hakons ea est donc un album riche en événements sonores et intrications impromptues qui traversent tensions et relâchements. Il contient de superbes constructions dans la durée, développements étirés dans les menus détails au départ d’un jet de dés, sortilège de l’absurde marié au bon sens élémentaire. Voici deux valeureux improvisateurs dont on a grand plaisir à suivre le fil instantané de leurs aventures .

3 novembre 2021

Martin Küchen Martin Klapper Roger Turner/ Derek Bailey w Chris Burn - Angarhad & Rhodri Davies - Nikos Veliotis/ Derek Bailey Alex Ward Simon H Fell & M Wastell/ Matthias Muche Bone Crusher/ Chris Abrahams & Mark Wastell

The Croaks : One of the Best Bears Martin Küchen Martin Klapper Roger Turner Fundacja Sluchaj FSR08 2020
https://sluchaj.bandcamp.com/album/one-of-the-best-bears

Il y a plus d’une vingtaine d’année Roger Turner & Martin Klapper s’étaient entendu pour enregistrer un curieux album intitulé Recent Croaks publié par Acta, le défunt label de John Butcher. Le terme Croaks est resté même s’il n’est plus si récent que cela. Nous sommes en avril 2018 à Stockholm avec un beau trio de farceurs. Si la percussion libérée et obsédée par la pulsation de Roger Turner incarne irrévocablement l’improvisation libre dans le domaine percussif, le Tchèque Martin Klapper est un de ces artistes sonores « visuels » qui transcendent la manipulation bruitiste d’objets, jouets et instruments électroniques low-fi étalés sur une (grande) ou plusieurs tables(s) au point où sa pratique s’insère complètement dans la démarche d’improvisateurs expérimentés virtuoses. Il utilise aussi des bandes (cassettes ?). Le saxophoniste suédois Martin Küchen fait plus que s’adapter à ses deux compères. Ses sonorités basiques vocalisées et franchement « sauvages » offrent un aspect tout à fait organique évacuant la démarche « saxophonistique » basée sur l’articulation et les doigtés agiles, les spirales etc… pour une approche déchirante, vocale, étirant et tordant les notes en parlant et chantant dans le bec. Le sens de la dynamique du percussionniste et l’étendue de sa palette sonore non conventionnelle faite de grattages, de rebonds, de frappes amorties, de cliquètements s’imbrique complètement dans les bruissements et vibrations étranges de Klapper. C’est sans nul doute un des trios les plus atypiques et joyeusement délirants de la scène improvisée qui s’écarte de toutes les directions esthétiques où s’engagent la grande majorité de leurs collègues. La foire. Une folle volière où se croisent aussi chats furieux, canards en goguette, batraciens lunatiques et des oursons, bien sûr. Surtout à ne pas rater. D’ailleurs, cela dure 38 minutes et cela suffit pour pouvoir continuer à réécouter ces instants de folie véritable.

From Ten, Two and Three + Improvisation Cranc Plays Chris Burn + Derek Bailey – Angarhad Davies – Rhodri Daviesscätter archive digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/from-ten-two-and-three-improvisation
Derek Bailey with Apologies to George Brecht. Alex Ward – Simon H. Fell – Mark Wastell Confront Records digital.
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/bailey-with-apologies-to-g-brecht

Nouveau coup d’éclat de Liam Stefani sur sa plate-forme bandcamp scätter archive !!
Deux enregistrements réunissant d’une part Derek Bailey (acoustique !) avec les sœur et frère Davies, Angarhad (violoniste) et Rhodri (harpiste), membres du trio Cranc et d’autre part, le trio Cranc interprétant les re-compositions (« arrangements / transcriptions ») par Chris Burn des improvisations en solo de Derek Bailey n° Ten, Two and Three extraites de son album Solo Guitar vol 2 Incus Cd 11. Le trio Cranc comprend aussi le violoncelliste grec Nikos Veliotis, lequel résida à Londres au début des années 2000. Les Improvisation part 1 & 2 de 21:00 et 15:43 avec Bailey et les Davies ouvre et clôture le présent album et ont été enregistrées le 30 septembre 2002 quand il était encore en possession de ses moyens « digitaux ». Il fut ensuite atteint d’un Carpal Tunnel Syndrome très handicapant, l’obligeant à jouer avec son pouce. Quant aux trois pièces arrangées / transcrites par Chris Burn et les deux improvisations de Cranc, elles furent enregistrées le 20 février 2006. Chris Burn précise dans ses notes qu’il avait demandé l’avis et la bénédiction de Derek Bailey pour ces transcriptions mais que le guitariste n’en a jamais pris connaissance. Comme Nikos et Veliotis jouaient fréquemment du violoncelle et de la harpe avec un plectre, Burn avait pensé que cette idée devrait fonctionner. On entend ici un trio classique jouant fidèlement une partition qui semble assez éloignée de la spontanéité du guitariste et son sens inné du rythme. La pince éthérée et/ou virevoltante sur les cordes de Bailey est transcrite dans une architecture en pizzicati remarquablement cadencés et presque sautillants. Clin d’œil narquois à la Bailey ?

Cette initiative de Chris Burn a quelques accointances avec une œuvre de Derek Bailey publiée dans un autre album digital,interprétée et enregistrée par Simon H Fell – Alex Ward – Mark Wastell le 2 mars 2018 au Café OTO, elle aussi jouée dans une perspective plus sonore (16:59). Cette composition de Bailey datant de la fin des années 60 avaient été « écrite » pour être jouée dans le groupe éphémère « Instelimp » qui se transforma par la suite en Music Improvisation Company (1968-1972) et qui rassemblait Derek, Evan Parker, Gavin Bryars, John Tilbury et Jamie Muir. George Brecht était un membre de Fluxus qui vivait à Londres à l’époque et certaines de ses « compositions » avaient été interprétées par Bailey et cie. L’activité musicale de ces musiciens naviguait entre la musique expérimentale écrite (et électronique) et la recherche improvisée radicale et ces deux aspects se reflétaient dans leurs concerts des années 68-70 avant que M.I.C. devienne le groupe le plus radical (bruitiste ?) de la scène improvisée libre. L’interprétation du trio Fell – Ward – Wastell illustre avec brio les possibilités de la démarche de Bailey à l’époque, concrétisée en courtes séquences dont chaque conclusion s’ouvre vers l’inconnu de l’exploration sonore. On comprend que D.B. ait rapidement abandonné définitivement la composition expérimentale pour se lancer irrévocablement dans l’improvisation libre « totale ». S’étant plongé dans les archives de Derek Bailey pour illustrer sa thèse de doctorat, Simon H.Fell a déniché cette partition inédite qui comportait des instructions audacieusement délirantes. Un jeu de cartes (tickets ?) avec des instructions se référant au nettoyage d’un ménage, aspirateur, lavage de vitres, vaisselle etc.. abruptement interrompue par celle d’improviser (Switch Hoover, Then Improvise !). J’ajoute encore que Bertrand Gauguet a publié un texte éclairant dans Revue et Corrigée sur base de la thèse de Simon H Fell (1959 – 2020) décrivant et expliquant les connexions entre improvisation et composition dans le parcours des Derek Bailey, Evan Parker, Hugh Davies, Barry Guy et Paul Rutherford, des pionniers incontournables de l’improvisation libre, et ce sur la base d’archives, de textes et partitions. Bien que tout cela soit très intéressant, à mon avis les improvisations du trio Bailey – A & R Davies sont essentiellement magnétiques . Il s’agit d’une musique essentiellement acoustique mettant en valeur le jeu très fin du guitariste en symbiose avec les sonorités de la harpe et une utilisation radicale du violon. Ça respire du début à la fin !

Matthias Muche Bone Crusher col legno CL3 1CD 15011
https://www.col-legno.com/en/shop/15011-matthias-muche-bonecrusher

Matthias Muche , Matthias Müller, Daniel Riegler, Anke Lucks, Moritz Anthes, Adrian Prost, Maximilian Wehner, Matthias Schuller, Till Künkler, Moritz Wesp, trombones Rie Watanabe, Etienne Nillesen, drums.

Un groupe de trombones et deux percussionnistes jouant les compositions de Matthias Muche. Effets de masse, de crescendo, d’unisson, d’antiphonie, de glissando, de répétition, d’harmoniques, de vocalisations, tournoiements, stratifications, tuilages volatiles ou rythmiques, télescopages, canons, fanfare, sustain, bourdons, ostinatos, hocuets déconstruits, bruissements « respiratoires » dans les tubes, graves profonds, grincements de la colonne d’air, éclats dans l’embouchure etc… le tout souligné par les interventions ponctuelles et classieuses des deux percussionnistes.
Cinq compositions dans les dix – treize minutes soigneusement conçues et superbement exécutées. Glocken, Gleiter, Luffft !, Beller, Fanfare. On y trouve plusieurs niveaux d’architectures, de perspectives et une pensée musicale mettant en relief les possibilités des trombones dans une dimension contemporaine et, même, un brin festive. Certaines pièces sont construites de manière astucieuse enchaînant des motifs et techniques presque divergentes avec une certaine élégance. Un excellent travail aussi agréable à écouter que propre à nous interroger sans tirage de ficelles évident. La subtilité étant le maître mot. Souhaitons à Matthias Muche, dont j’ai déjà loué le travail au sein du duo Superimpose et leur triple album avec John Butcher, Sofia Jernberg et Nate Wooley en invités sur inexhaustible edition, qu’il puisse présenter ce projet Bone Crusher dans des festivals de nouvelle musique : succès garanti !

Chris Abrahams / Mark Wastell A Thousand Sacred Steps Confront Core01EP
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/a-thousand-sacred-steps

Pianiste du trio The Necks avec le batteur Tony Buck et le bassiste Lloyd Swanton, Chris Abrahams est aussi musicien de studio et improvisateur d’avant-garde pointue en compagnie de la harpiste Clare Cooper ou le flûtiste Jim Denley, par exemple. J’insiste aussi sur l’extraordinaire Artery avec le violoniste Jon Rose et le contrebassiste Clayton Thomas. Voici Chris Abrahams improvisant sur un Bluthner Grand Piano plus que centenaire soutenu/ commenté par le tam-tam et les cymbales de Mark Wastell le temps d’un Extended Play digital, célébrant le format légendaire du 45 tours étendu de notre jeunesse. Je me souviens avoir écouté les Shadows, Django et de très rares albums de musiques traditionnelles africaine, grecque ou indonésienne dans ce format. 4 plages de 08.24 (A), 02.36 (Thousand), 01.54 (Sacred) et Steps (06.50). Pas besoin de jouer à pile ou face avec side A ou B, les morceaux créant une suite limpide de formes cristallines, ondoyantes, vagues venant mourir sur une plage imaginaire. Une photo de David Sylvian sur la pochette. Musique à la fois abstraite et impressionniste. Intelligemment, Mark Wastell intègre fort heureusement à son projet de label (incontournable Confront) des collaborations audacieuses et imprévisibles avec des musiciens de premier plan aussi divers qu’Arild Andersen et Clive Bell, Derek Bailey, Julie Tipetts, David Sylvian et Mike Cooper, tout en produisant ses propres groupes : IST, Sealed Knot ou The Seen ET d’autres artistes comme Tony Oxley et Alan Davie , Duck Baker, Steve Beresford Valentina Ma et Pierpaolo Martino, Benoît Delbecq et Mandhira de Saram, Taku Sugimoto, Chris Burn et Philip Thomas, Rhodri Davies. Très souvent, chacun de ces albums nous apporte la fine fleur de ce qui se fait de plus intéressant et convaincant dans plusieurs « sub-genres » des musiques improvisées. Ce mini-album n’échappe pas à la règle et permet à ceux qui le méconnaissent de découvrir pour la modique somme de 5 € le style énigmatique et fascinant des Mille Pas Sacrés du pianiste Chris Abrahams conforté pat le bruissement aérien des cymbales de Mark Wastell.

12 octobre 2021

IVO PERELMAN & MATTHEW SHIPP : FRUITION ON ESP DISK AND OTHER BRASS and IVORY TALES : Ivo Perelman with Dave Burrell, Marilyn Crispell, Aruán Ortiz, Aaron Parks, Sylvie Courvoisier, Agustí Fernández, Craig Taborn, Angelica Sanchez & Vijay Iyer

Ivo Perelman & Matthew Shipp - Fruition (ESP Disk 5070) Album due to be issued in September 2022.
Translation by Andrew Castillo
Fruition: Brazilian saxophonist Ivo Perelman and American pianist Matthew Shipp send us eleven postcards from their imaginary world, the fruit (Fruition) of a long, intensive history of duo improvisations, as well as trio and quartet collaborations with bassists (William Parker and Michael Bisio, not to mention guitarist Joe Morris) and drummers (Gerald Cleaver, Whit Dickey and Bobby Kapp). In addition to the countless albums recorded with the aforementioned musicians, they have given us eighteen duo CDs to date. According to Perelman and Shipp, this latest offering (which consists of improvisations that range from four to seven minutes in length) surpasses their best milestones as a pair: Callas, their double album dedicated to the legendary vocalist; Amalgam, a brilliant synthesis of the duo’s experiments; Procedural Language, part of their Special Edition Box set, accompanied by a concert DVD and elucidated by my essay, I.P. & M.S. Embrace of the Souls. This album will be released in September 2022 by the fabled ESP Disk, the same label that shocked the music world with Albert Ayler’s Spiritual Unity in 1964, the point of no return for “free jazz.”

The duo’s art takes form in the moment, without written structure, themes or compositions. The music flows naturally from their fruitful exchanges, informed by mutual listening, skill and imagination. In the span of four minutes, ideas and images follow one after the other, become distinct then disappear, the players’ energies converging into a single stream which one flees from as the other diverts it in a new and unforeseen direction; the passage from the known, what they have played in the past, to the unknown, instant creation. They propose forms, cadences, timbres, harmonic clusters, spirals of breath stretched to screaming heights, heartening melodies, curious ostinatos, elliptical flights, chords constantly shifting as new elements appear, by accident or by enchantment, compelled by the pair’s instincts as improvisers. Through their constant interactions, a philosophy of improvisation emerges, merging the playing and free methods of the Old Continent (Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford, Paul Lovens) with a Black American free jazz perspective, irradiated by a Brazilian light. Neither player is a soloist or accompanist; in their weightless, whirling ballads, both share the arduous, integral role of dialogist. The ego fades into the collective dimension, as the music demands.


Ivo Perelman can trace his lineage back to powerful tenor saxophonists like Albert Ayler, John Coltrane and Archie Shepp, but also the likes of Stan Getz, Hank Mobley and Johnny Griffin, even Ben Webster. He drew inspiration from all, imbibing and assuming their heritage and sounds while clearly distinguishing himself from them. His harmonics that sing in the high end, his warm stretching of regular notes, and his tone (alternately lustrous or biting, evocative of Brazilian saudade) are integrated into a personal voice, a sound uniquely his, an intimate vibration as commanding as Ornette Coleman’s, Steve Lacy’s Ayler’s. The pianist Matthew Shipp reveres those who he refers to as “Black mystery pianists,” monolithic inventors like Thelonious Monk, Herbie Nichols, Randy Weston, Mal Waldron and Cecil Taylor who wield an intensely individual style, recognizable from the second or third note. However, his own approach as a creative pianist is a confluence of several methods, diverse conceptions that transcend jazz, modern/contemporary classical and other underlying currents. Messiaen, Scriabin and Bartok are but a short leap from Duke Ellington, McCoy Tyner and Lennie Tristano. Shipp is as comfortable with pure jazz musicians like his late bandmate David S. Ware as he is with avant-garde players like John Butcher.

Several recordings by the duo attest to their experiments, trials, probes, explorations and lyrical surprises; the sprawling Oneness (3CD, Leo Records) and Effervescence Vol. 1 (4CD, Leo) immediately come to mind. Their two live albums (Live in Brussels, Leo and Live in Nuremberg, SMP) document impressive, uninterrupted suites of 30 to 40 minutes, a series of intense exchanges, each improvisation nested inside the next like in an invented bedtime story. But an album like Fruition is fundamentally different; intended as a showcase of improvised pieces, it culls the best of at least fourteen impromptus, from an exceptional session. The titles - Nine, Thirteen, One, Seven, Fourteen, Two, Six, Three, Four, Ten, Eleven - recall the order in which each piece suddenly sprung forth during the recording session, familiar yet strange, new and surprising. Their sequencing on the album, on the other hand, corresponds to a desire for architecture, balance, and for a deeper sense of their music. Over the course of these recordings, that music acquires a hymnlike force, a vital expressiveness, a reinforced lyricism, a fullness attained through assurance, rising to the challenge of the moment. The result is the fruit of a friendship, transformed into sound and fierce energy.


Original Text in French by J-M Van Schouwburg

Fruition : le saxophoniste Brésilien Ivo Perelman et le pianiste Américain Matthew Shipp nous envoient 11 cartes postales de leur univers imaginaire, le fruit (Fruition) d’une longue et intense expérience d’improvisations en duo et de collaborations en trio et quartette avec les bassistes William Parker et Michael Bisio (sans parler de Joe Morris, aussi guitariste) et les batteurs Gerald Cleaver, Whit Dickey et Bobby Kapp. Jusqu’à présent, outre les innombrables albums gravés avec les susnommés, ils nousont offert le contenu de 18 cd’s en duo. Selon Ivo et Matt, ce petit dernier qui contient des improvisations de 4 à 5 minutes, parfois sept, couronne leurs meilleurs jalons en duo. Callas, un double album dédié à la légendaire vocaliste, Amalgam qui synthétise admirablement leurs recherches ou Procedural Language, cd inséré dans leur Special Edition Box où il illustre mon essai I.P. & M.S. Embrace of the Souls avec un DVD d’un concert en prime. Cet album sera publié en septembre 2022 par le légendaire ESP Disk, celui-là même qui avait surpris l’univers du jazz et de la musique avec le Spiritual Unity d’Albert Ayler avec Gary Peacock et Sunny Murray, le point de non-retour du « free-jazz » en 1964.
L’art du duo consiste à créer dans l’instant sans aucun support écrit, thème ou composition. Leur musique coule de source dans leurs échanges féconds basés sur l’écoute mutuelle, leur savoir-faire et leur imagination. Dans l’espace de quatre minutes les idées et les images se succèdent, s’évitent, disparaissent, leurs énergies confluent dans une seul courant duquel l’un s’échappe et que l’autre détourne vers une direction imprévue. Le passage du connu, ce qu’ils ont joué et travaillé par le passé, vers l’inconnu de la création instantanée. Ils proposent des formes, cadences, timbres, densités harmoniques, spirales de souffle tendues vers des aigus, harmoniques criantes, mélodies rassurantes, ostinatos curieux, envols elliptiques, accords mouvants en transformant constamment leur contenu avec des éléments neufs qui surgissent par surprise ou par enchantement suggérés par leur instinct d’improvisateurs libres. Ils ont fait leur l’expérience et les méthodes des improvisateurs libres du Vieux Continent (Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford, Paul Lovens) dans la perspective du jazz libre afro-américain aux lueurs brésiliennes par leurs interactions constantes et leur philosophie de praticiens de l’improvisation. Aucun des deux n’est soliste ou accompagnateur, mais ils partagent à part égale la tâche ardue de dialoguiste intégral dans des ballades tournoyantes en apesanteur. L’ego s’efface dans la dimension collective et leurs exigences musicales.
Ivo provient d’un fort lignage de saxophonistes ténor légendaires tels Albert Ayler, John Coltrane et Archie Shepp, mais aussi Stan Getz, Hank Mobley ou Johny Griffin, et même Ben Webster, tous ceux dont il s’est inspiré, imbibé et assume l’héritage et leurs sonorités tout en s’en distinguant le plus clairement du monde. Ses harmoniques qui chantent dans l’aigu et son étirement chaleureux des notes normales, son timbre chatoyant ou mordant qui évoque la saudade du Brésil s’intègrent dans une voix personnelle, une sonorité qui n’appartient qu’à lui, une vibration intime aussi puissante que celles d’ Ornette Coleman, Steve Lacy, Ayler…
Le pianiste révère ces « black mystery pianists » que sont Thelonious Monk, Herbie Nichols, Randy Weston, Mal Waldron, Cecil Taylor, des artistes inventeurs monolithiques attachés à un style intensément individuel reconnaissable dès la deuxième ou troisième note, mais sa démarche de pianiste créateur est aux confluents de plusieurs pratiques, conceptions diversifiées qui transcende le jazz, le classique moderne – contemporain, et d’autres courants sous-jacents. Messiaen, Scriabine et Bartok font chez lui la courte échelle à Duke Ellington, Mc Coy Tyner et Lennie Tristano. Il se sent aussi à l’aise avec des musiciens profondément jazz comme son camarade disparu, David S Ware qu’en compagnie d’un avant gardiste tel que John Butcher.
Plusieurs enregistrements du duo – on pense aux sommes de Oneness (3CD Leo) et d’Effervescence vol1 (4CD Leo) – rassemblent leurs certitudes, recherches, coups d’essai, explorations, surprises lyriques. Leurs deux albums en public (Live in Brussels – 2CD Leo et Live in Nuremberg CD SMP) documentent des suites impressionnantes d’une seule traite de 30 à plus de 40 minutes, enchaînement de séquences et d’improvisations intenses emboîtées les unes dans les autres comme une saga imaginaire. Mais un album tel que Fruition se veut un écrin de morceaux improvisés dans une session d’exception et choisis parmi les quatorze impromptus ou plus peut-être . Les titres, Nine, Tirtheen, One, Seven, Fourteen, Two, Six, Three, Four, Ten, et Eleven sont le souvenir de l’ordre dans lequel chaque morceau était soudain apparu, familier, étrange, neuf, surprenant lors de la session initiale. Leur disposition dans l’album correspond à un désir d’architecture, d’équilibre et du sens profond instillé dans leur musique. Celle-ci a acquis au fil des enregistrements une force hymnique, une expressivité vitale, un lyrisme renforcé, une plénitude faite d’assurance et de défi dans l’instant. Le fruit d’une amitié traduite en sons et en intensités d’énergie.

Ivo Perelman – Matthew Shipp Special Edition BoxCD - Procedural Language - Tenor saxophone & Piano duo of Perelman – ShippBlu-ray - Live in Sao-Paulo at SESC - directed by Jodele LarcherBook - Embrace of the Souls - Ivo Perelman & Matthew Shipp by Jean-Michel Van Schouwburg. Translated by Andrew Castillo.Limited Edition of 360 issued by Hannes Selig’s SMP Records https://smprecords.bandcamp.com/album/special-edition-box

For decades, Brazilian tenor saxophone great Ivo Perelman and Delaware-born piano visionary Matthew Shipp have shared an intimate and deep dialogue dedicated to free improvisation and instant composition. Their acclaimed duet albums of recent years reveal a subtle, yet substantial extension of their intuitive interactions, their brand of musical telepathy: Corpo, Callas, Complementary Colors, Live in Brussels, Saturn, Oneness (a triple CD), Efflorescence (4 CDs) and Amalgam total eighteen compact discs. There are no themes, nor compositions; the pair create their duo music spontaneously, listening to each other intensely in the moment, avoiding “solos” and “accompaniment.” Included in this box set, Procedural Language crowns their magnificent recorded output with much fire, sensitivity, and lyrical abandon.

Perelman blows his singular overtones on tenor sax, often in the altissimo range, practically singing in a style equally inspired by Brazilian saudade and legendary players like Ayler, Coltrane, Griffin, Webster and Getz. On piano, Shipp operates at the confluence of Jazz, African-American music, Western Classical and Avant-Garde, with poise, energy and brilliance. His virtuosic pianism shifts as necessary to complement and challenge his colleague’s voice, forming an ephemeral and ever-fascinating equilibrium. Their duo work is enhanced by an impressive series of recordings and concerts with like-minded improvisers - including bass players William Parker & Mike Bisio, drummers Gerald Cleaver, Whit Dickey and Bobby Kapp, violist Mat Maneri, and guitarist Joe Morris – that form a compelling body of work.

The full-length essay Embrace of the Souls delivers an inside view to the creative dialogue between Ivo Perelman and Matthew Shipp, highlighting the pair’s shared experiences and tracing the various elements at work in their joint musical practice. More than a technical breakdown, it accentuates their human interaction, and situates the duo within the cultural and historical context of the evolution of (free) jazz. The author, J-M Van Schouwburg, is a noted free-improvising singer and critic of improvised music. Completing the audio-visual experience of the Special Edition Box set is Live in Sao-Paulo at SESC, a remarkable concert film captured by director Jodele Larcher and his consummate team.


IVO PERELMAN - BRASS & IVORY TALES
CD 1: Tale One with Dave Burrell
CD 2: Tale Two with Marilyn Crispell
CD 3: Tale Three with Aruán Ortiz
CD 4: Tale Four with Aaron Parks
CD 5: Tale Five with Sylvie Courvoisier
CD 6: Tale Six with Agustí Fernández
CD 7: Tale Seven with Craig Taborn
CD 8: Tale Eight with Angelica Sanchez
CD 9: Tale Nine with Vijay Iyer


All Music Recorded, Mixed and Mastered by Jim Clouse at Parkwest Studios in Brooklyn NY Liner Notes: Neil Tesser Graphic Design: Semafor Executive Producer: Maciej Karłowski P+C Fundacja Słuchaj 2021 All Rights Reserved FSR 11/2021
https://sluchaj.bandcamp.com/album/brass-ivory-tales
https://sluchaj.bandcamp.com/album/brass-ivory-tales

Cela fait de nombreuses années que le saxophoniste Brésilien Ivo Perelman concentre toute son énergie et ses efforts en compagnie du pianiste afro-américain Matthew Shipp autant dans un duo unique et intensément créatif qu’en trio ou quartet avec d’autres partenaires comme William Parker ou Gerald Cleaver. Pas moins de 18 compacts en duo ont été publiés, principalement sur Leo Records, et un grand nombre de trios et quartets mettant en évidence l’inspiration insatiable de ces deux artistes. J’ai essayé moi-même d’expliciter leur démarche et d’en faire le point dans un essai, Embrace of the Souls, inclus dans le Special Edition Box avec un cd du duo, Procedural Language et un Blue Ray d’un concert Brésilien, coffret publié par S.M.P. On peut l’entendre aussi avec des guitaristes pointus tels Joe Morris et Pascal Marzan et des violonistes : Mat Maneri, Mark Fedman Jason Kao Hwang et Philipp Wachsmann ou le trio à cordes Arcado. Sa musique est basée sur la libre improvisation, une écoute mutuelle intense et une recherche sonore héritée de géants comme Coltrane pu Albert Ayler à la sauce (saudade) brésilienne et un goût immodéré pour des étirements « microtonaux » des notes à la Lol Coxhill. Adepte des harmoniques aiguës qu’il fait chanter comme personne, Ivo Perelman a créé son propre style utilisant des techniques dites « alternatives » en leur donnant une dimension humaine, chantante, à la fois introspective et endiablée. Son bagage musical acquis dès la prime jeunesse (études avec Heitor Villa – Lobos et ensuite à Berklee), l’éclaire dans toutes les contorsions de la colonne d’air et les morsures du bec déchirantes.
Dans ses duos avec Matthew Shipp, Ivo Perelman étire jusqu’à la limite de l’absurde ses circonvolutions spiralées et ses harmoniques en glissandi chantantes et vocalisées, repoussant toujours plus loin les limites de son imagination mélodique. Dans ce projet Brass and Ivory Tales, c’est avec neuf pianistes, et non des moindres, trois femmes et six hommes, qu’il affronte le tête-à-tête avec les 88 touches du clavier et … parfois, les cordes se réverbérant dans la carcasse et la table d’harmonie du grand piano. À ce défi systématique, Ivo et le producteur nous offrent un luxe inouï digne des grands pianistes. La totalité des séances a été enregistrées au Parkwest Studio de Jim Clouse à Brooklyn, NYC afin d’assurer une cohérence esthétique dans les moindres détails de ce projet improvisé sax ténor et piano.
On objectera que dans la trajectoire d’Ivo Perelman et en tenant compte de sa propension à enregistrer presqu’obsessionnellement avec un pianiste comme Matt Shipp, ces Brass et Ivory Tales intéresseront avant tout les spécialistes pointus, collectionneurs et perelmanophiles, ceux qui aiment à se perdre dans le dédale obsédant de sa gargantuesque discographie et celles de nombreux autres artistes. Un duo piano saxophone ténor reste toujours un duo piano saxophone ténor. Vu du point de vue du public qui cherche à découvrir, ce coffret de 9 cd’s vendu à un prix assez raisonnable par Fundacja Sluchaj (420 PLN soit 90 €) leur ouvrira l’univers musical ludique et passionné d’un des grands artistes de notre époque face à la une sorte de « somme pianistique » dans le chef de virtuoses de première grandeur et improvisateurs/trices très expérimenté/es , le souffleur jouant autant avec sa sensibilité musicale qu’avec ses tripes face aux arpèges monumentaux, aux cadences chromatiques, aux jeux perlés , aux cascades de notes, à la rouerie et l’exigence de musiciens accomplis d’envergure. En fait, ces duos feront le même effet à l’auditeur exigeant qui a parcouru toute l’œuvre du tandem Perelman Shipp qu’à l’amateur tenté par ce coffret, la personnalité de Perelman et la présence active (ô combien) de pianistes aussi intéressants / passionnants les uns que les autres. Une légende du free-jazz, Dave Burell qui fut aux côtés d’Archie Shepp, Milford Graves, Pharoah Sanders ou David Murray, une étoile du jazz d’avant-garde, Marylin Crispell qu’on entendit longtemps avec Anthony Braxton, Gerry Hemingway ou Paul Motian ou ce phénomène surprenant qu’est Craig Taborn (James Carter, Roscoe Mitchell, Tim Berne), un incontournable de la free-music européenne, Agusti Fernandez (Evan Parker, Barry Guy) ou de la scène New Yorkaise comme Sylvie Courvoisier, ou des personnalités montantes comme la pianiste Angelica Sanchez et moins connues comme Aaron Parks et Aruan Ortiz.

Neuf pianistes réunis dans un projet de cette dimension est en soi une belle expérience d’écoute enrichissante Il y en a pour (presque) tous les registres et des sensibilités différentes voire divergentes, assurément, mais surtout ces duos qui totalisent plus de 440 minutes de musique racontent des histoires, des fables, durant lesquelles deux âmes dialoguent et se confient leurs secrets et leurs sentiments l’un (e) à l’autre en se relayant au clavier ou se laissant aller à une dérive lucide et onirique dans le chef du souffleur. Chaque duo a sa logique propre, même si les voies individuelles des pianistes peuvent très bien se recouper et faire écho l’un à l’autre. Se détache inexorablement la singularité de la chaude sonorité de celui-ci et son infatigable énergie à triturer son articulation endiablée et à répondre au quart de tour aux inventions de chacun de ses partenaires. On y retrouve autant l’âme écorchée et une sonorité digne du grand Albert Ayler, le cri primal et ce lyrisme tropical brésilien sous-jacent mais bien réel que toute la science musicale des pianistes formés à l’école « occidentale » , héritiers à la fois du jazz moderne et du classique contemporain, mêlées, confrontées, enlacées, complices et en Complete Communion.
Que dire du jeu introspectif presque minimal et curieusement polytonal de Dave Burrell, vagues lègères et discrètes de blue notes évanescentes et elliptiques qui font tournoyer et rebondir les sons châtoyants, bleutés et mordillants de Perelman ? Son dialogue avec Agusti Fernandez débute dans un style plus convenu - mélodique au piano - mais évolue sensiblement vers une expression plus radicale où le pianiste ausculte le cadre, griffe les tubulures des câbles et fait résonner les cordes en les écrasant, malaxant, martelant de manière viscérale. Le saxophoniste se lâche dans des outrances vibrionnantes, l'anche chauffée à blanc, criant vers la lune. Aux pianismes savants et classieux de ses partenaires, il arrive souvent dans ses sessions que Perelman exorcise les mystères chamaniques du candomblé. Son chant dont le timbre évoque celui d'un Hank Mobley finit par se confondre avec le cri éperdu des harangues "speaking tongues". D'un extrême à l'autre ce sont toutes les nuances de l'expressivité du saxophone ténor qui apparaissent au fur et à mesure que chaque session se déroule, avance, surprend, étonne. Élégiaque, presque doucereux, épicé, tortueux, lyrique fleuri, véhément, déchirant, explosif. Ces longues Brass et Ivory Tales offrent une expérience d'écoute graduelle, évolutive à laquelle il faut revenir assidûment pour en goûter toute la créativité et cette capacité quasiment infinie d'interactions et d'inventions.
Angelica Sanchez pose des cadences avec douceur laissant venir un canevas mélodique expressif, l'articulation d'une nouvelle belle idée du souffleur, pour embrayer des entrelacs de doigtés virevoltants ou dans une ballade languissante où Ivo trace des volutes acérées et des fusées lyriques dans l'extrême aigu. L'amorce aimable de leurs improvisations chantantes évolue de plus en plus intensément vers des échanges orageux. En écoutant chacune des neufs prises par le menu, on est frappé le renouvellement constant des affects, des couleurs, des sonorités vocalisées, cette plongée dans l'inconnu des sons qui s'ils se réfèrent à la tradition de deux instruments les plus connotés du jazz, arrive encore et toujours à nous surprendre. Ainsi en va t-il avec Craig Taborn et Marylin Crispell ou encore avec Aruan Ortiz et Aaron Parks, duos qui poussent notre duettiste à se dépasser. La première pièce "pensive" du duo avec Sylvie Courvoisier fait figure de faux semblant, car les questions et les réponses se poussent au portillon dès le deuxième morceau, ludique à souhait, où les figures désinvoltes ou réfléchies s'enchaînent avant que l'auditeur n'ai le temps de les fixer dans sa mémoire. Musique de métamorphose permnanente, jeu avec les formes mystérieux, juqu'au boutiste et souvent peu prévisible. Couleurs déclinées dans tout le nuancier précieux des sentiments telle une fontaine magique. Perspectives inédites au détour du chemin. Un coffret qui contient de multiples surprises qui s'éclipsent et se révèlent les unes aux autres. Magistral.

OSIMU FESTIVAL TAVIANO (Lecce) 22 to 24 october Improvised music with Marcio Mattos, Marilza Gouvea, Adrian Northover, Bruno Gussoni, Roberto Ottaviano, Adam Bohman, Marcello Magliocchi, Donatello Pisano, Lawrence Casserley, Matthias Boss

OSIMU 2021
The second edition of the OSIMU International Meeting dedicated to improvised music / instant compositions will take place in Taviano / LE - IT from 22 to 24 October.


Program:
22nd October at 6.30 pm presentation and music with some of the artists at the Capadduzza
23 October at the Palazzo Marchesale from 6 to 10 pm music in different formations
24 October at the Palazzo Marchesale from 6 to 10 pm music in different formations
(on 23 and 24 October a workshop on improvisation will be held by Carlo Mascolo )


Scheduled musicians:
Marcio Mattos cello
Marilza Gouvea voice
Adrian Northover alto sax
Bruno Gussoni flutes
Roberto Ottaviano soprano sax
Adam Bohman amplified objects
Marcello Magliocchi percussion
Donatello Pisanello accordion
Lawrence Casserley signal processing instrument
Carlo Mascolo trombone
Matthias Boss violin


The concerts are open to the public and free
Artistic direction of Marcello Magliocchi
Organization of Ass. Cult. ZittiZitti Sound Club

10 octobre 2021

Birgit Ulher & Petr Vrba/ Jerome Bryerton & Damon Smith/ Roger Turner & Kazuo Imai/ Miako Klein Magda Mayas Biliana Voutschkova/ Samuel Rodgers – Richard Scott

Schallschatten Birgit Ulher Petr Vrba inexhaustible editions ie – 043
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/schallschatten

Deux trompettes ! Et tous les effets sonores possibles, imaginés, trouvés par hasard ou convoités après des centaines d’heures d’exercices et de recherches. Suivant Birgit Ulher à la trace depuis de nombreuses années, j’avoue n’être pas encore lassé de ses enregistrements en duo tant elle (semble) renouvelle(r) son matériau sonore et son inspiration tout en restant fidèle à sa trajectoire musicale. Comme l’année dernière en compagnie du trompettiste Franz Hautzinger (Kleine Trompetenmuzik Relative Pitch ), Birgit Ulher a trouvé le partenaire trompettiste idéal en Petr Vrba. Comme son nom onomatopéique l’indique pour une oreille française, ce musiciens cultive les effets sonores les plus étonnants et les stases de timbres déchirants les plus austères. Une superbe découverte ! Le mariage des deux sonorités est d’une exceptionnelle richesse, couverte d’une aura nimbée de mystères, de sons secrets. S’échangent harmoniques acides, effets de souffles, bourdonnements insolites, percussions ouatées des pistons, chuchutements dans l’embouchure, bruitages tuyautés, échappements de gaz fragiles, froissements de la colonne d’air, déflagrations d’oxygène concentré dans l’espace, vocalisations surréelles. Le tandem agrémente ses processus d’electronics (PV) et de radio, haut-parleur et de voice changer (BU). Démarche sensitive et sensible autant qu’intellectuelle et descriptive, cfr les titres reflexion, refraction, dissipation, absorption, transmission, schallschatten… On est sidéré par l’extraordinaire bestiaire sonore, l’étendue quasi sans limites de leur palette de timbres rares ou introuvables et toujours en constante mutation. Et surtout on retiendra la synchronisation remarquable qui relie leurs inventions et le subtil travail d’enregistrement de Gunnar Lettow, condition indispensable de leur réussite. Un album majeur dans la masse des albums majeurs provenant de l’improvisation libre.

There must be a reason for generating sounds Jerome Bryerton / Damon Smith Duo 11 duos for Wolfgang Fuchs (1949 – 2016) bpaltd 14014
https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/there-must-be-a-reason-for-generating-sounds

Il y a plus d’une vingtaine d’années entre la fin des années 90 et le début des 2000, le batteur Jerome Bryerton et le contrebassiste Damon Smith ont joué, tourné et enregistré avec le légendaire clarinettiste basse et contrebasse Wolfgang Fuchs (1949 – 2016), aussi saxophoniste sopranino. Fuchs fut le leader du King Übü Orchestrü, une extraordinaire formation d’improvisateurs dont Philipp Wachsmann, Radu Malfatti, Marc Charig, Günter Christmann, Peter Van Bergen, Erhard Hirt, Hans Schneider, Torsten Müller, Paul Lytton. W.F. fut un personnage central de l’aile la plus radicale de la scène improvisée germanique et un clarinettiste doué d’une projection du son décoiffante, cisaillant l’articulation de la colonne d’air de manière démente et subtile dans le sillage de l’Evan Parker des seventies – eighties. Un véritable phénomène alliant la rage véhémente du free brötzmanniaque et les spasmes des infra sons et harmoniques post evan parkeriens des Doneda, Butcher, Leimgruber avec affinités avec Hans Koch et Louis Sclavis. En fait, LE clarinettiste basse ahurissant par excellence. Les onze duos du tandem percussion – contrebasse Bryerton – Smith sont intitulés par des bouts de phrases prononcées un jour par Wolfgang Fuchs lors de tournées mémorables. Le duo avait réussi à inviter leur camarade en tournée aux États-Unis. Il en est résulté le CD Three Octobers publié par Balance Point Acoustics. D’autres albums réussis avec Fuchs virent le jour aux U.S.A. comme Six Fuchs (Rastascan) et Mount Washington (Reify Records) avec d’autres musiciens, créant ainsi un intérêt au-delà de l’Atlantique pour cet improvisateur sous-estimé. Fuchs a enregistré et travaillé dans un quartet d’anches avec Sclavis, Parker et Koch, avec Sven Åke Johansson et Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove et Paul Lytton, Paul Lovens et Harri Sjöström etc … et le groupe X-Pact avec Hans Schneider, Erhard Hirt et Paul Lytton, sans parler du percussionniste Peter Hollinger, décédé récemment dans le dénuement.
Je trouve super que l’excellent duo contrebasse - percussions de Smith et Bryerton rende hommage à musicien qui fut à l’avant-poste fédératif de la musique improvisée libre tout comme son ami Peter Kowald, lequel avait été le mentor de Damon.
Cela dit, on ne peut pas dire que le duo suive à la lettre la direction musicale précise de Wolfgang Fuchs, mais plutôt qu’ils sont inspirés par le courant de la free-music européenne et le free-jazz afro-américain. On entend dévaler chocs et frappes en cascades dans l’orbe pagailleur des Bennink – Lovens du bon vieux temps et une véritable rage ludique qui emporte tout sur son passage comme dans le morceau qui ouvre l'album. Une insistance sur les pulsations et la physicalité frénétique plutôt qu’une construction espacée et pointilliste. Les duos enregistrés convaincants avec cette instrumentation originale ne sont pas légion : Léon Francioli et Pierre Favre (L’Escargot), 13 Definitions of Truth de Peter Kowald et Tatsuya Nakatani (Quakebasket) et Nisus de John Edwards et Mark Sanders (Emanem). Cette singularité et l’énergie empathique qui unit les deux improvisateurs font que There must be a reason for generating sounds dépasse le niveau du document intéressant. Le cheminement de leurs improvisations ludiques ouvre un espace qui invite l’imagination comme si vous étiez invité à jouer en leur compagnie. Même si c’est l’énergie qui prédomine, de multiples arrêts sur image durant lesquels ils se concentrent sur la face cachée de leurs instruments, une percussion détaillée, de légères frappes de cymbales, des glissandi métalliques et ces frottements grognements des notes graves de la contrebasse, le crin de l’archet comprimé à proximité du chevalet sous pression (3 – I don’t want to go to Porky’s) ou des doigtés insistants (4 One Minute , One Expresso, One Cigarette).Le percussionniste recherche vraiment les combinaisons sonores audacieuses et bruissantes autant que le contrebassiste conjugue tout le potentiel de son gros violon par le menu. Un vrai plaisir d’écoute. Défilent ainsi plusieurs occurrences sonores sensibles, disparates, affalement d’objets percussifs à même les peaux, combinaisons d’actions sonores excellemment coordonnées et ô combien complémentaires. Un album palpitant qui vaut son pesant de Sauerkraut, de Schnaps ou mieux de Riesling … car ça pétille !!

Roger Turner – Kazuo Imai Molecules Ftarri – 983 2CD
https://ftarrilabel.bandcamp.com/album/molecules

Voici un super concert du guitariste acoustique Kazuo Imai et du percussionniste Roger Turner enregistré le 11 octobre 2017. Deux sets de 32:09 et 36:15 répartis en deux CD’S pour la simple et bonne raison que Roger Turner considère que le premier set était leur première rencontre et que, dans le deuxième set, leur musique est devenue plus aboutie et leurs échanges plus conséquents. En effet, on aurait pu tout concentrer sur un seul CD de 68 : 24. Mais l’art est l’art : a-t-on idée d’encadrer deux œuvres distinctes dans le même cadre ? Question sons et prise de sons, nous sommes servis. Musique d’énergie, de dynamiques, d’explorations sonores – gestuelles, d’équilibres instables et d’écoute intense. L’interpénétration de leurs jeux est fascinante, le batteur réalise un exploit de micro-percussions sur ses « snare drum, tom tom, cymbals, metal and wood » afin qu’on puisse entendre le plus clairement possible les développements arachnéens volatiles des dix doigts du guitariste sur le manche et les six cordes. Pour ceux qui ont écouté les deux cd’s Emanem où Roger improvise avec feu John Russell (Birthdays et Skyless), ces Molecules sont plus qu’un prolongement, mais un achèvement dans son travail de piqueteur, gratteur, frotteur, secoueur, trépigneur, tourneur de métaux sur peaux, agitateur de vibrations en résonance. Son activité de pivert fou hyperactif contraint son acolyte à des prouesses expressives , zigzags inextricables, en tirant les cordes comme un dératé avant qu’un égarement soudain le laisse égrener une rêverie de notes ondulantes. Les roulements éperdus et sauvages reprennent, micro-frappes obsessionnelles et improbables sur toutes les recoins de ses ustensiles et frissons de ferraille et les doigtés du guitariste tournoient convulsifs, agrippant le manche avec des intervalles insensés, des cavalcades dans des gammes insolites pour aboutir à des comptines surréalistes commentées par le strict nécessaire percussif, harmoniques à l’appui. Une sacrée histoire assez étonnante où chacun va jusqu’au bout à la recherche de chaque atome de ces étranges Molécules.

Jane in Ether Spoken / Unspoken Miako Klein Magda Mayas Biliana Voutschkova confront core series core 22 https://www.confrontrecordings.com/jane-in-ether

Piano préparé (Magda Mayas), recorders (Miako Klein), violon et voix (Biliana Voutchkova). Confront, le label de Mark Wastell, se singularise par la profonde originalité de ses projets d’enregistrement. Le n°22 de leur catalogue, Spoken / Unspoken me laisse sans voix. Ce n’est pas le tout de jouer avec des techniques alternatives dans une démarche pointue pour cultiver des sonorités rares, extrêmes, inouïes. Leur combinatoire de timbres, leur assemblage interactif dans l’instant précis et le temps qui court, l’imprévisible coordination des éléments sonores individuels et l’audibilité du moindre détail dans les impulsions est constitutif d’un mystère, inouï, secret, imagé. Se distingue le souffle intériorisé dans le bec des flûtes qui s’échappe frêle et nasillard, dans les résonances métalliques des tintements de la table d’harmonie. Le violon murmure vibrations empathiques et harmoniques diaphanes. Pour chaque séquence, les trois musiciennes choisissent un mode de jeu particulier, flottant en suspension dans l’espace, imbrication organique de sons filés, égrenés, grattés, éléments de surprise, sensations aussi transparentes que brumeuses. Éthéré. Tout l’intérêt de leur musique repose sur cette manière sensible, délicate et audacieuse de faire corps l’une à l’autre, imprévisible et familière une fois l’auditrice ou l’auditeur immergé(e). La virtuosité instrumentale est oblitérée par une dimension onirique, soyeuse favorisant une autre perception de la musique, finalement peu descriptible. Ayant déjà écouté et ruminé des enregistrements de Magda Mayas et de Biliana Voutschkova par le passé, il me semble découvrir ici un univers sonore poétique qui transcende l’acte d’improviser collectivement. Magnifique. On peut dire que Mark Wastell de Confront cultive un instinct et un savoir-faire peu commun à nous proposer des enregistrements emblématiques et de haute qualité.
Veuillez noter qu'on retrouve Miako Klein dans l'album Warble en compagnie de Brad Henkel chez inexhaustible editions.

Samuel Rodgers – Richard Scott Oxygen Room inexhaustible editions ie-037
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/oxygen-room

Confondu par le patronyme et le prénom, j’ai compulsivement commandé ce nouvel album inexhaustible editions via leur bandcamp. Mais quelle fut ma surprise quand je me suis rendu compte que ce Richard Scott joue du violon alto, de la mandoline, des e-bows et des objets. Son homonyme installé à Berlin, le Richard Scott était un saxophoniste et est devenu un des manipulateurs de synthétiseurs les plus emblématiques de la scène improvisée (plus exactement modular synth). Mais ça ne fait rien, cet autre Richard Scott et son acolyte Samuel Rodgers, un pianiste qui joue aussi des objets, s’adonnent à une musique expérimentale dans une direction diamétralement opposée. Ils font durer les frottements et leurs résonances dans une atmosphère au bord du murmure mettant en léger relief la vibration de l’espace où ils jouent. Les frottements légers au départ se transforment insensiblement en fragiles rebonds sur les cordes pour s’éteindre ensuite dans le silence après avoir oblitéré le sentiment de durée, celui du temps qui passe (1 - 9 :08). Un art secret, discret, fragile, une concentration focalisée sur une activité minimaliste, gratuite et tendue d’une (très longue) traite vers un seul point pré-défini. C’est à peine si on entend résonner les câbles du piano préparé et l’inerminable et oscillante vibration des cordes de la mandoline. Ici, on joue littéralement le plus près du silence en touchant à peine les instruments et les cordes dans lesquelles s’insèrent les objets (2 - 7 :25). On entend d’ailleurs à peine gémir l’e-bow. Il faut être bien en chemin du 3 – 20 :53 pour entendre poindre crissements et matières, résonances de cordes « à vide » ou et sentir la surface du sol se mouvoir lentement, un souffle gronder au loin ou disparaître. Cette musique introvertie et observatrice de phénomènes insoupçonnés de la perception demeure une belle expérience (école) d’écoute des propriétés acoustiques des microphones, de l’espace de jeu et de l’action très mesurée de musiciens profondément impliqués. Car si la musique paraît « simple » non démonstrative, il y a un réel savoir-faire clairement communicatif d’intentions esthétiques bien précises. Remarquable et à écouter en vivant.