11 novembre 2023

Richard Duck Baker Plays Monk/ Barry Altschul David Izenson Perry Robinson/ Jacques Demierre Axel Dörner Jonas Kocher/ Jean-Marc Foussat & Jean-Jacques Duerinckx/ Georg Wissel Guilherme Rodrigues Michael Vorfeld

Richard Duck Baker Plays Monk – solo fingerstyle guitar CD Fulica Records.
https://duckbaker.com/duck-baker-plays-monk-is-now-available-as-a-cd-digital-release/
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Réédition du rare vinyle Monk publié par Triple Point Records qui rassemble une série de neuf interprétations de compositions de Monk, transcrites pour la guitare six cordes fingerstyle par son interprète Richard Duck Baker, un spécialiste mondial du ragtime, du blues, du jazz swing ou be-bop et du folk joués exclusivement avec les dix doigts des deux mains sur la touche et le cordier. Aussi , Duck est un as de la guitare free improvisée. J’avais précédemment chroniqué cet album en vinyle. Aux neuf morceaux de Thelonious Monk enregistrés pour ce Lp ont été ajoutés 7 morceaux ou versions alternatives. Je cite : Blue Monk, Off Minor, Bemsha Swing, Round Midnight, Light Blue, Straight No Chaser, Jackie Ing, In Walked Bud, Misterioso (contenu du LP Triple Point) et les Bonus Tracks Confirmation, Introlude, Kojo No Tsuki ( Japanese Folk Song), Misterioso (alternate take), Light Blue (alternate take), Straight, No Chaser (alternate take), Blue Monk, 2. C’est une réussite totale. Comment parvenir à jouer les accords, la mélodie, une partie de basse et y imprimer le swing et le rythme avec de telles compositions écrites pour coïncider au jeu de piano intense, puissant et particulier du plus improbable des pianistes de jazz , réputé « anti-académique », au moyen d’une guitare espagnole avec des cordes nylon et les doigts de la main. Il faut tenir compte des intervalles possibles des doigtés de la main droite avec six cordes et ceux de la main gauche en tenant compte des intervalles entre Mi-La- Ré-Sol-Si-Mi, l’écartement des doigts et du mouvement des mains de haut en bas du manche. Un vrai casse – tête orchestral. Mais la résolution de ce casse-tête technique et musical a un parfum, un charme, une personnalité musicale, une expression qui transcende la musique de Monk. Il suffit d‘écouter ses paraphrases bluesy qui cernent petit à petit le thème de Blue Monk, le swing jubilatoire qui imbibe Jackie-Ing ou Bemsha Swing, titre interprété sur le versant swing proche de Basie. Comment interpréter Misterioso avec une technique de picking folk. Le talent multiforme et savant de Duck Baker se joue des difficultés, des problèmes posés par ces thèmes anguleux et mystérieux en créant son idiome personnel adapté à chacun des angles de vue et des perspectives pour recréer ces standards du jazz moderne. Cet album est une réussite magistral et procure un grand plaisir à l’écoute. Une gâterie pour les nombreux admirateurs du légendaire pianiste et les amateurs de musique instrumentale pour guitare, celle-ci avec une légèreté aux antipodes granitiques et abyssaux du colossal Monk .
Baker a aussi enregistré une série de compositions d’Herbie Nichols (Spinning Song – Avan produit par John Zorn), des morceaux d’Ornette ou de Dollar Brand, des standards swing ou be-bop. Une série de duos avec Roswell Rudd, John Zorn, Eugene Chadbourne, Ben Goldberg, Michael Moore, Derek Bailey et un trio avec Alex Ward et John Edwards ont été publiés. Certains de ces enregistrements le sont par Derek Bailey (deux CD’s de duos pour le label Incus) et par Emanem (Outside en solo & Guitar Trios avec Chadbourne et Randy Hutton. Duck Baker figure dans l’album Fencing de John Zorn (Tzadik). Il est l’auteur de nombreux livres, vidéos d’apprentissage de guitare fingerstyle pour différents styles de musiques : folk irlandais, ragtime, jazz swing et moderne… et d’un grand nombre d’albums de musiques traditionnelles. Artiste unique à découvrir d’urgence.

Stop Time Live at Prince Street 1978 Barry Altschul David Izenson Perry Robinson No Business NBCD 163.
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/stop-time

Un rare album avec clarinettiste Perry Robinson (1938 - 2018) rarement enregistré en trio depuis le disque d’Henry Grimes pour ESP (The Call), ici dans le loft d’Ornette Coleman dans Prince Street, NYC et en excellent compagnie. En effet, il est secondé par le légendaire bassiste David Izenson(1932-1979) avec qui Ornette a tourné en Europe et enregistré ses concerts de 1965 au Gyllene Cirkel de Stockholm pour Blue Note et à Croydon pour les A.B.P. , les Alan Bates Productions rééditées abondamment par la suite par Arista Freedom et Black Lion, Intercord et cie… enregistrement intitulé An Evening with Ornette Coleman. Ce trio d’O.C. incluait aussi le batteur Charles Moffett et se trouve aussi au catalogue du label ESP (1003) sous le titre the Town Hall Concert, album considéré comme un bootleg par le management d’Ornette.
Avec beaucoup de veine, s’est ajouté pour ce concert d’un soir et sans lendemain, l’incomparable batteur Barry Altschul, un phénomène du rythme et de la batterie, élève de Charlie Persip, lui-même un favori de Dizzy. Une partie du public afro-américain du free-jazz des années septante trouvait injuste qu’un blanc, comme Altschul, puisse truster les nombreux concerts de Sam Rivers et Anthony Braxton, avec le prodigieux contrebassiste Dave Holland. Et pourtant Barry a été le pilier incontournable du quartet de Braxton de 1972/73 jusqu’en 1978 tout en étant le premier choix des trios « libres » de Sam Rivers, qui tous deux écumaient tous les festivals de ces années folles du free-jazz. Quelques années auparavant, Barry fut le batteur titulaire du génial Paul Bley Trio après le passage de Paul Motian auprès du pianiste canadien. Avec Paul, il enregistra sept albums de ce trio magique où le batteur passait d’une rythmique à la fois précise et relâchée avec une extraordinaire élégance vers le foisonnement du free drumming. Leur bassiste fut, entre autres, Gary Peacock. Cette rencontre met en valeur le lyrisme chaleureux et fugace de ce clarinettiste atypique, un fidèle de Jeanne Lee et de Gunther Hampel et un proche des Brubeck. Jouée librement et spontanément, cette musique d’échanges nous fait redécouvrir ce remarquable contrebassiste qu’était David Izenson à l’époque où il tournait (enfin) avec Paul Motian en personne et le saxophoniste Eddie Brackeen, un autre aventurier du free jazz. Ce trio a enregistré le LP Dance pour ECM et Brackeen, un album Strata East avec Don Cherry, Haden et Blackwell. Juste pour vous situez ces illustres inconnus dans le contexte de la scène d'il y a presqu'un demi-siècle. On navigue ici en plein blues, Perry évoquant au début des mélodies ornettiennes en diable en hommage à son hôte bienveillant et souriant. Le chant volubile et spiralé de Perry Robinson s’envole dans tous les azimuts au bout de canevas mélodiques qu’il étire jusqu’à la pointe de leurs aigus, glissants, forcenés. Le charmeur de serpent. Le drive du batteur est ultra-puissant, complexe et parfois infernal. Il y a de l’Elvin Jones chez cet homme : il adore tourner autour des prythmes et des temps en découpant les figures rythmiques foisonnantes et ambiguës, faisant exprès de se perdre dans un dédale entre swing désinvolte et free grandiose. Les formules rythmiques se métamorphosent à l’extrême limite du swing et le jeu de frappes libertaire les envahit un instant pour rebondir impeccablement sur le temps (mais lequel ?) quelques secondes plus tard. C’est à la fois calculé et hasardeux. Notez qu’il est débarrassé de ses ustensiles percussifs habituels pour se concentrer sur la batterie elle-même. Jouant régulièrement dans le contexte du quartet de Braxton avec l’impeccable David Holland et le trompettiste – bugliste virtuose Kenny Wheeler ou le phénomène George Lewis, il avait tendance à respecter les instructions du leader et de brider quelque peu son jeu par comparaison à la liberté spontanée octroyée par Sam Rivers (cfr Cd d'archives chez No Business). Ici, loin des feux de la rampe des festivals, Barry se lâche, jamme comme un malade et malgré un enregistrement de qualité relative (cassette), on l'entend entraîner ce trio dans une aventure épique, un fracas tellurique, une explosion de joie. Des rythmes latins prennent des dimensions inouïes, le chabada be-bop aux balais se révèle fugace au tournant avant que le déluge se déchaîne. Le grand bénéficiaire et le sorcier de la séance est l’extraordinaire Perry Robinson qui nous gratifie d’une performance délirante, ultra-vitaminée, joyeuse et effervescente. Faire face à un batteur aussi intimidant en surfant sur de telles vagues de rythmes, de frappes et de roulements aussi puissantes que synchronisées de manière aussi diabolique, est autant une partie de plaisir charnel intense qu’un challenge redoutable, stressant. il semble infatigable et superbement inspiré, émoustillé, pris à la gorge, virevoltant dans des enchêtrements complexes de modes et de canevas mélodiques abandonnés aussitôt qu'ils surgissent de nulle part. Cette profusion de rythmes libres et de sons se développe au dépens du contrebassiste, le superbe David Izenson, dont on saisi de belles interventions lyriques. À l’époque, David jouait en trio avec Perry Robinson au sein de l’UNI- Trio avecla participation du batteur Randy Kaye, celui-là même qui fit partie du trio de Jimmy Giuffre (Music For Birds, Butterflies and Mosquitoes et The Train and the River / Label Choice) entre 1973 et 75. Ce serait une excellente idée, pour profiter pleinement de la présence de ce bassiste sensible trop tôt disparu, de publier un album d'UNI - Trio, Randy Kaye étant généralement plus discret qu’Altschul ici. Fantastique album dans une autre vie.

DDK : A Right of Silence Jacques Demierre Axel Dörner Jonas Kocher Meenna meenna-952
https://meenna.bandcamp.com/album/a-right-to-silence

Trois compacts contenant “la même musique » provenant de la même session (Les Cabanes, Tarn, France). Chacun des artistes de DDK, le pianiste Jacques Demierre, le trompettiste Axel Dörner et l’accordéoniste Jonas Kocher ont fait publier leur propre choix sélectif tiré de cette session, des pièces en les ordonnant et les éditant individuellement dans chacun des trois compacts sans rien révéler aux deux autres, cela jusqu’au mix final. Le contenu total de la session excède largement la durée d'un seul des CD's. Conséquence : certaines pièces se retrouvent sur chaque CD, d'autres sur deux CD's et certaines sur un seul CD, pour ne pas faire simple. Présent ici, lee principe de non-influence-dans-le-choix-des-autres. Libre à chacun d’insérer des zones de silence dans le déroulement des pièces ainsi rassemblées. The Right To Silence. Le silence est un ingrédient fondamental de la musique du trio DDK et je dois dire que cet aspect des choses semble organique lorsqu’on écoute des trois CD’s 1/ Jacques Demierre ‘s Choice 2/ Axel Dörner’s Choice 3/ Jonas Kocher’s Choice et en lisant le livret accompagnateur contenu dans le coffret blanc. Le recto immaculé indique DDK A Right To Silence. Je ne vais pas épiloguer sur cette démarche d’édition individuelle des mêmes enregistrements en trio sélectionnée indépendamment avec le principe de non-influence-dans-le choix-des-autres. Ce qui compte est la musique que nous écoutons au travers d’un album digital et d’une installation hi-fi, les narratifs envisagés par chacun d’eux. Elle s’isole de notre perception du temps, de la durée et de l’espace et diverge d’interactions constructivistes imbriquées. On parlera plutôt de juxtapositions ou superpositions momentanées d’actions instrumentales éphémèrement homogènes ou hétérogènes dans le chef de chacun des trois musiciens dans leur propre langage – idiome sonore, le silence étant un élément moteur déterminant. Et le sens de la dynamique, un autre. À certains moments, il semble s’échapper et à d’autres, il s’impose. Jonas Kocher faisant souffler un cluster qui s’évanouit assez vite alors que Jacques Demierre égrène des notes scintillantes, joue d’une touche une corde grave assourdie, le doigt appuyé sur les fils torsadés. Le souffle bruissant du trompettiste, l’air qui agite à peine le pavillon et ses succions extrêmes de l’embouchure dans les ultra aigus contrastent avec l’air lancinant colorant les clapets de l’accordéon et le mouvement nonchalant de sa résonance, son bourdonnement intime souligné par une corde vibrante et bloquée du grand piano produisant ce bruit sourd caractéristique. Ailleurs une vague de notes répétées et résonnantes au piano entraîne des oscillations des extrêmes aigus sursautant de la trompette, rejointes ensuite par des notes tenues ou légèrement tremblantes de l’accordéon jusqu’à ce que le piano se taise et que l’accordéoniste esquisse une idée mélodique. Pour finir, sur sa lancée, Axel Dörner déchire seul le silence… Ce morceau ressemble alors plus à une musique « narrative ». Se révèlent imperceptiblement au fil des plages et des silences d’autres types d’occurrences, de congruences, de silences et … une connivence. Une sensibilité partagée. Est-ce le fait d’Axel, de Jonas ou de Jacques ?
Un autre aspect de leur musique enregistrée ici est la place de chaque instrumentiste dans l’espace face aux micros. Cette situation physique doit sans doute avoir une conséquence sur leur choix personnel à la base de chacun des trois CD’s, leur perception de la musique jouée au moment-même étant tributaire de leur expérience auditive et active dans ce trio. L’un à gauche, l’autre à droite et le troisième au milieu. On peut écouter chacun des trois CD’s à la file sans s’apercevoir que les morceaux se répètent ou même s’enchaînent. Les sons se répandent sans solution de continuité et de discontinuité même lorsqu’ un tutti paisible ou plus intense s’immisce ou surgit. Sur chacune des pochettes individuelles, on peut lire les mêmes titres de morceaux avec leurs minutages différents dans trois ordres différents de 1 à 8 ou de 1 à 10. Enfin peu importe, au lieu de réécouter le même unique disque qui aurait contenu une seule sélection de cette session, nous avons le loisir de nous pencher sur ces trois versions et découvrir une musique différente à chaque CD écouté. Et la perception de la durée change perceptiblement d’un disque à l’autre. L’intérêt de cet album à trois est qu’il s’échappe d’une « catégorie » d’improvisation libre, d’une démarche bien définie pour une tentative de recherche multiple, complémentaire ou en parallèles désunis et dont on se passe de vouloir exprimer précisément sa ou ses définitions. J’apprécie beaucoup, entre autres parce que le définitionnisme et sa vulgate me font rire. Dans quel tiroir mental caser la musique de DDK ? Un genre de musique à lui tout seul à la fois défini par l’enregistrement, qui leur rend ici un grand service, et insaisissable.
PS. Veuillez m’excuser si je n’atteins pas ce qui est requis pour commenter et expliquer cette œuvre. Je suis un critique autodidacte avec une expérience d’écoute exercée au bout de quelques décennies. Je n’ai pas fait d’études de musicologie, de composition, ni même de stage d’improvisation, et aucun cours de chant, étant quand même vocaliste sur scène depuis plus de vingt ans. Mais je peux vous assurer que l’écoute de ce coffret de DDK offre un réel intérêt.

L’île aux Trésors Jean-Marc Foussat & Jean-Jacques Duerinckx FOU Records FRCD56
https://www.fourecords.com/FR-CD56.htm
https://astateofmutation.bandcamp.com/album/lile-des-tr-sors

Première rencontre, premier concert et premier disque. Un phénomène de la musique électronique (DIY : fais-le toi-même) et preneur de sons attitré des musiques libres : Jean-Marc Foussat et un phénomène des anches extrême et du souffle au sax sopranino et baryton : Jean-Jacques Duerinckx. Le son du sax est souvent traité et transformé par l’électronicien tout au long des deux parties de ce concert mémorable (Bruxelles, Haekem Théâtre le 16 mai 2023 26’30’’ et 25’33’’). Les titres : Le trésor d’Il et Elle aux trésors. Contrairement aux albums de Marteau Rouge avec Evan Parker ou des albums de Jean-Marc Foussat avec Evan Parker, Jean-Luc Petit, Urs Leimgruber, Sylvain Guérineau, tous souffleurs, le souffle brûlant de Jean-Jacques est largement incorporé au travail électronique du musicien qui s’en sert comme d’une matière, une source de sons qu’il exploite, trafique et module au sein de son dispositif – pandemonium. Strates, drones, superpositions de fréquences, vibrations de moteurs, résonances, bruitages, échos de voix folles, grésillements, boucles décalées, tumultueuses ou happées par un tourbillon ou aspirées dans un siphon. Laminage, broyage, interférences et parasitages de fréquences et de vibrations…Au début de la performance, on entend clairement le sax sopranino de JJD (le trésor d’il) chercher et explorer la colonne d’air et… ensuite tournoyer avec sa sonorité « normale » chargée d’intensité comme un souffleur de ghaïta du Maghreb…. Cette séquence montre à souhait l’esprit d’à propos de Foussat : des pulsations affleurent naturellement dans le flux électro-acoustique. Le souffle du baryton surgit dans Elle aux trésors après que J-MF récite le texte poétique de Laure où il est question de ville – poulpe, quasi vers la fin. La pochette arbore un détail d’une peinture de Félix Valotton (Marée Basse à Villerville) : plage, flaque d’eau, mer, barques de pêcheurs et nuages bas… Si Jean-Marc Foussat est un preneur de son très expérimenté (il suffit d’écouter les albums publiés par FOU Records pour s’en convaincre) avec de solides connaissances techniques et une belle intuition, il s’affirme comme un total autodidacte, un poète libertaire de l’électronique analogique avec l’aide de sa voix, d’objets, de cloches, d’un piano, ouvert aux échanges libres avec des improvisateurs quellles que soient leur orientation esthétique au sein de la mouvance improvisée « libre » radicale. Son modus vivendi est attaché principalement à la personne, à l’être humain avec qui il partage la scène ou le studio sans idées préconçues. De même, JJ Duerinckx est un artiste inclassable aussi à l'aise dans le free-rock psyché, l'improvisation radicale, la musique écrite, l'électronique et le solo absolu
Une démarche d’ouverture pour une musique à la fois compacte et détaillée, monolithique et inexorablement évolutive.

Flight rvw2349 Georg Wissel Guilherme Rodrigues Michael Vorfeld
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/flight-rvw2349

Michael Vorfeld étant un percussionniste sonoriste radical, ses conceptions trouvent un écho dans la contribution de ses deux acolytes, comme on peut l’entendre dans l’introduction de cet album d’un seul élan exploratoire de 32 minutes enregistré le 29 avril 2023 au Petersburg Art Space. Des séquences improvisées s’enchaînent où chacun propose un narratif, une manière de jouer qui s’éloigne ou se rapproche de celles de l’un ou des deux autres, sans pour autant évoluer comme l’habituel trio sax, basse (ou violoncelle) post free-jazz. Le souffle féroce et ultra incisif au sax alto de Georg Wissell peut se retrouver au centre un moment avec les cadences décalées de l’archet puissant de Guilherme Rodrigues alors que Michael Vorfeld secoue ses cymbales ou simplement une pulsation distraite sur une ou deux cordes assourdie. L’instant d’après le jeu du souffleur se fait à peine entendre entre les murmures, frottements et grincements du trio. Ça percute, vibre, flotte, grince à l'unisson, siffle, frotte, harmoniques sauvages, crisse désespérément, occulte, glisse, croasse, étire, intercale des accents, dialogue, sursaute, puis s'étale au bord du silence. On passe inexorablement d'une séquence à l'autre sans crier gare, croisant des figures et des sons contradictoires, on bruite,frictionne, les égosillements du sax se détache, on vocalise de rage et l'archet frictionne des clusters. C'est rondement mené : une traversée d'une multitude d'occurences sonores ... Plus tard, harmoniques d'un tube soufflé, sax lunaire, frottements, mystère, introversion plongée dans les sonorités manipulées sans répit mais en douceur. L'art de la transition, du passage de témoin collectif, de l'arrivée d'un silence révélant des timbres métalliques irréels (Vorfeld !). Une belle réussite digitale en terrain inconnu, finalement ! Cet album est une expression convaincante de cette scène germanique pointue, foncièrement originale qui s’est développée à travers les divers Länder allemands entre Cologne, Mûnster, Brême, Hambourg, Hannovre etc et parmi de petites villes de province. Basée sur l’exploration sonore, l’écoute mutuelle et une intransigeance esthétique couplée avec un profond esprit d’ouverture et de partage. Art spontané autant que profondément réfléchi.

5 novembre 2023

François Carrier Gary Peacock Tomasz Stanko Mat Maneri & Michel Lambert / Marcio Mattos Adrian Northover Marilza Gouvea Stefania Larisa/ Stefan Keune Jeffrey Morgan Martin Speicher Joachim Zoepf/Dry Speed : Joachim Devillé Thomas Olbrechts Dirk Wauters

Openness, François Carrier Ensemble feat. Mat Maneri Tomasz Stanko Gary Peacock & Michel Lambert CD Fundacja Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/openness

Triple CD « live » paru chez Fundacja Sluchaj, un label polonais exemplaire pour le sérieux de sa production et de ses parutions de musiciens et groupes alléchants. Le label s’est commis à exhumer des sessions inconnues de Cecil Taylor dont sa plus ancienne performance solo jamais enregistrée, un duo avec Tony Oxley, son quintet Européen et deux grands orchestres dirigés par Cecil. Le catalogue foisonne d’albums rares avec une réelle diversité esthétique (Barry Guy, Agusti Fernandez, Ramon Lopez, Joel Futterman, Joe Morris, Guilhermo Gregorio, Vasco Trillia et une kyrielle d'improvisateurs polonais et internationaux). Openness est sans nul doute un de leurs scoops les plus étonnants : imaginez-vous un ensemble avec Gary Peacock, Tomasz Stanko, Mat Maneri et deux routiers du jazz libre du Québec, les inséparables François Carrier aux saxes alto et soprano et Michel Lambert à la batterie, improvisateurs « free » avec une véritable dimension lyrique. Les deux amis trustent de nombreux enregistrements publiés avec des musiciens de jazz / improvisation contemporaine parmi les plus originaux comme les pianistes Paul Bley, Bobo Stenson, Alexander von Schippenbach et Steve Beresford, les bassistes Gary Peacock, Pierre Côté, Jean- Jacques Avenel et John Edwards et même Dewey Redman. C’est dire ! Au crédit de Carrier, lui-même et ses invités prestigieux se jettent à l’eau et se lancent dans l’improvisation libre d’essence jazz basée sur l’écoute avec passion et une grande finesse lors de deux concerts, les 5 et 6 mai 2006 au Théâtre de la Chapelle à Montréal. Surtout, Michel Lambert maintient ici sa démarche de batteur free en rythmes libres, vagues sonores et ponctuations sauvages. Pas question de s’inquiéter de fabriquer un disque commercialisable pour le marché formaté des grandes compagnies « Comme à la Radio ». On échappe au formatage, même à celui, plus audacieux que les autres, du label ECM pour lequel travaillent Peacock, Stanko et Maneri.
C’est Peacock qui introduit le premier morceau (19 minutes) en évoquant brièvement le phrasé de Charlie Haden avant que l’ensemble ne mette en place les rouages et les signes précurseurs de leur entente mutuelle telle qu’elle s’est révélée au cours des treize morceaux suivants. Une sorte d’échauffement et de balisage intérieur des possibilités à exploiter tout au long des deux concerts totalisant deux heures et cinquante-deux minutes avec cinq suites autour des vingt minutes. Les musiciens établissent un compromis entre l’improvisation soliste d’un seul des six musiciens, celle-ci étant souvent agrémentée et entourée discrètement par des interventions calibrées et par petites touches des autres, leurs échanges interactifs subtils ou plus musclés, ou des solos purs comme ceux , magnifiques, de Gary Peacock à la contrebasse (accompagné par Lambert aux baguettes) ou de Tomasz Stanko en suspension par-dessus le murmure de la contrebasse et des cymbales. À ce jeu d’intervention – commentaire subtil, la palme revient à Mat Maneri et son alto microtonal qui suggère la musique Indienne du Nord comme du Sud, Carrier et Stanko n’étant pas en reste. Le trompettiste polonais a une sonorité sans pareille, un phrasé et une aisance mélodique confondante jouant de sa voix feutrée les traits les plus vifs et les plus méandreux. L’idée de François Carrier de réunir Stanko et Maneri dans son F.C. Ensemble est géniale et c’est déjà tout dire combien et comment ce musicien a de la feuille. Il joue avec « ces pointures » de légende en connaissance de cause, de façon légitime. C’est bien ce que je n’aime pas dans le monde du jazz professionnel des festivals et « grands concerts » : réunir des artistes de renom international pour cautionner une tournée, un concert important et une session, faire l’important pour s’attirer les feux de la rampe avec des moyens financiers à la hauteur. Openness n’est que le fruit d’un partage généreux et sans arrière-pensée dans le seul but de créer une musique naturelle qui ait un sens profond.
Et quand on écoute François Carrier, on réalise que c’est un artiste et instrumentiste d’un seul tenant avec une belle énergie lyrique passionnée et une capacité à créer un momentum. Il y a ce crescendo de volutes gouleyantes de plus en plus tendues et intenses jusqu’à la fracture expressionniste d’un court instant. Sa facilité mélodique et son volatile rubato vont du suave intériorisé à l’expression franchement énergique et torrentueuse en passant par de nuancées variations d’intensité sans se départir d’une sonorité superbe. On ne l’entend pas torturer le timbre et la colonne d’air (comme Ayler ou Evan Parker) ou découper minutieusement son phrasé comme Steve Lacy. Mais il étire ses notes en évoquant un peu les micro intervalles (72 dans un seul octave) de Mat Maneri ou les substrats harmoniques très particuliers de Tomasz Stanko. Dans cette suite impressionnante d’improvisations collectives vous trouverez pléthore de duos, de trios sous la forme de beaux dialogues, des introductions ou des interludes en solitaire en forme d’invitation à celui des autres compères qui se sent le plus inspiré à rejoindre le soliste. Plutôt qu’une « polyphonie », on a affaire à une « hétérophonie » empathique : chaque trame individuelle est interconnectée à celles des autres par de subtils détails, inflexions, affects, nuances modales, couleurs, intensités, dynamique. Le dosage et les alternances de leurs interventions sont tout à fait remarquables, malgré quelques menues longueurs. On entend un public à l’écoute, entièrement ravi et dans une confiance mutuelle avec les musiciens. Ceux-ci se sentent pousser des ailes en donnant le meilleur d’eux-mêmes avec une grande concentration face au challenge permanent. Il arrive que le free extatique surgisse ci et là et son impact est décuplé face à la musique « de chambre « raffinée » développée au fil des morceaux. Elle évolue comme en apesanteur suspendue dans l’espace « arythmique » ou par-dessus les frottements des balais de Michel Lambert ou conjointement aux doigtés libres de Gary Peacock. Sa contrebasse est un délice jouant les notes qu’il faut sans en rajouter avec un sens unique du timbre, du temps et de la vibration aussi simple que sophistiqué, ses « solos » se révélant des pièces d’une consistance inventive. Tomasz Stanko nous livre ici un testament sans entrave tout en sinuosités et intervalles inversés, comme le grand original qu’il est. On ne s’en lasse pas une seconde. Les passages mystérieux vif-éclair de Mat Maneri n’en acquièrent que plus de force et d’étrangeté avec ses spirales sinusoïdales, à la fois familier et contrasté en la compagnie de musiciens plus « conventionnels » situés bien loin des arcanes de son univers microtonal magique. Mais cette différence partagée fonctionne le mieux du monde grâce à cette profonde écoute mutuelle.
Devant tant de jouvence et d’alégresse, vous me voyez ravi, rassasié, éberlué, conquis , comme si j’avais traversé le miroir d’Alice. Félicitations à Maciej Karlowski et à François Carrier pour cette publication inattendue !

Marcio Mattos Adrian Northover Marilza Gouvea Stefania Larisa Intertwined Digital
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/intertwined

Une belle combinaison d’instruments : le violoncelle et la contrebasse piccolo + electronics de Marcio Mattos, le saxophone alto ou soprano d’Adrian Northover, la voix de Marilza Gouvea (trois artistes Londoniens) et le violon de Stefania Larisa (Bari Italie). Intertwined, le titre de l’album, exprime bien la sensation reçue à l’écoute de ce curieux album.
Marilza Gouvea, vocalise un scat sauvage, fluide et expressif, ou tétanise son gosier en en extirpant / éructant des bruitages et des phonèmes bruts, des murmures dans une langue inconnue. Ailleurs, ce sont de véloces articulations de pulsations vocales trépidantes d’un charme inouï. Le violoncelle de Marcio Mattos contribue à créer une ambiance mystérieuse en sollicitant des techniques alternatives, musardant intuitivement dans son imagination, ses réflexes, et avec les possibilités sonores et expressives de l’instrument. Son archet sert à tout (frappes, grincements, sifflements, spirales, frottements en tout genre et mélodies tordues et décalées). Ses pérégrinations trouvent un écho contrasté chez la violoniste Stefania Ladisa. Celle-ci crée des contrepoints, des interactions semi-concertées ou des fuites en avant où chacun semble jouer de son côté. Son imagination est tout aussi fertile que celle du violoncelliste, mais avec un peu de minimalisme et de tourneries organiques. À la contrebasse piccolo, les doigts crochus et arachnéens de Mattos grignotent les cordes en sourdine, piquetant la touche. On entend d’improbables crissements…des chocs … Ces différentes options contribue à des narratifs complexes, des trames renouvelées presqu’à chaque instant, étirant les sons jusqu’à ce qu’ils s’éloignent de toute référence instrumentale vers l’inconnu bruitiste. Le jeu de la violoniste à l’archet ondoie, oscille et virevolte en boucles où viennent se lover d’éventuels souffles en respirations circulaires d’Adrian Northover toujours aussi discret qu'efficace. La voix de Marilza incarne une multitude de personnages, de génies ou de fées dont l’expression se déguise dans des occurrences les plus insolites, extrêmes, familières ou extraterrestres. La coexistence mutuelle de ce quartet défie nos sens, la perception de sa musique suggère des idées inexplicables à notre imaginaire et par notre culture auditive face au délire ludique de leur infinie quête sonore. . No man’s land ou territoires intérieurs où la pensée s’échappe dans la musique immédiate et spontanée et tous ses sortilèges.

The Laws of William Bonney Saxophone Quartet 1993 – 2007 Stefan Keune Jeffrey Morgan Martin Speicher Joachim Zoepf CD Acheulian Handaxe
https://handaxe.org/album/the-laws-of-william-bonney

Après bien des années, ces quatre saxophonistes allemands (ou basé en Allemagne) pensent finalement à publier un témoignage de leur quartet d’improvisation aux saxophones. Stefan Keune, Jeffrey Morgan, Martin Speicher et Joachim Zoepf ont une longue expérience d’improvisateurs radicaux au cœur de la scène germanique, focalisée sur l’expérimentation sonore collective en s’associant avec de nombreux autres artistes provisoirement ou sur le long terme. À les écouter par le truchement de The Laws of William Bonney, on songe aux premiers albums du Rova Sax Quartet (Cinéma Rovaté), mais en plus « extrême ». Numérotés de 1 à 11 en chiffres romains pour chaque titre avec l’année d’enregistrement (1993, 1998, 2006, 2007), les morceaux présentés ici sont (assez) courts : de 2 à 4 minutes et deux pièces atteignent 6 et 7 minutes, de manière à ce que vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer. En effet, cet enregistrement est une somme de « techniques alternatives » et de trouvailles sonores imbriquées dans une coexistence créative. Peu importe de savoir reconnaître qui joue quoi. Souffles ténus, prises de bec, vibrations détimbrées de la colonne d’air, vocalisations, effets de souffles, articulations pointillistes, spirales fragmentées, scories, crissements, spasmes, chocs, harmoniques, pépiements au bord de l’audible, respiration circulaire, fragments mélodiques, notes tenues, glissandi. Création de formes. Toute la gamme des sonorités d’avant-garde possibles post free-jazz mises en commun dans des improvisations serrées, imaginatives et souvent surprenantes par leurs correspondances et leurs imbrications. Dans un choix très sélectif parmi de nombreux enregistrements de concerts et de répétitions, les musiciens ont tenu à publier les morceaux ou extraits parmi les plus significatifs par l’interaction et l’esprit de suite, l’ingéniosité spontanée et le sens du timing, etc…
Question références. Joachim Zoepf a enregistré avec Günther Christmann et Vario, Conrad Doppert, Joker Nies et Wolfgang Schliemann, Marc Charig, Hans Schneider, Paul Hubweber et Ensemble 2INCQ. C’est un super clarinettiste basse. Stefan Keune, avec Paul Lytton, Paul Lovens, Hans Schneider et Achim Krämer, John Russell, Steve Noble et Dom Lash. Il fait tout récemment partie de King Übü Orchestrü et d’X Pact n° 2. Jeffrey Morgan, avec Joker Nies, Mark Sanders et Peter Jacquemyn, Peter Kowald, Paul Lytton, Lawrence Casserley, Bert Wilson. Martin Speicher, avec Michael Vorfeld, Georg Wolf, Hans Tammen, Martine Schuppe et Frank Ruhl. Rappelons aussi l’existence du trio de sax de Philippe Lemoine, Michel Doneda et Simon Rose, Bows and Arrows. Si le saxophone est l’instrument fétiche de l’improvisation et du free-jazz, il faut signaler qu’un quartet de saxophones est une denrée rare qui change tout à fait de l’ordinaire. Ce que démontre brillamment The Laws of William Boney.
Pour se faire livrer cet album, il faut contacter les musiciens eux - mêmes, car le label Acheulian Handaxe et son compte Bandcamp est localisé à New York (le guitariste Hans Tammen) avec la conséquence que les frais d'envoi sont devenus prohibitifs et que certains pays de l'U.E. appliquent des taxes et frais de dossiers de douane qui dépassent souvent le prix d'un CD.

Indium Dry Speed : Joachim Devillé Thomas Olbrechts Dirk Wauters bythebluestofseas - LP Vynile
https://bythebluestofseas.bandcamp.com/album/indium
Il y a bien des années et des années, j’ai croisé et rencontré des trois gars réunis sous la bannière de Dry Speed, un trio de free-jazz instantané véhément et énergiquement brut et speedé dont la particularité était d’être aussi des artistes graphiques. Les deux plus jeunes Joachim Devillé et Thomas Olbrechts, frais émoulus de St Lucas. Le batteur, Dirk Wauters leur aîné d'une génération et artiste créateur jusqu'au bout des ongles, faisait tournoyer ses baguettes sur les fûts et cymbales propulsant à tout va deux "alors" débutants : Joachim à la trompette et Thomas au sax alto avec de l’énergie à revendre éructant dans leurs binious comme s'ils allaient metre le feu au plancher de la scène. Comme on sait, j’étais assez versé dans le territoire plus introspectif exploré par les improvisateurs British comme Derek Bailey, John Stevens, John Russell, Paul Rutherford, Phil Minton et leurs collègues germaniques Günter Christmann, Paul Lovens, Wolfgang Fuchs etc… donc, j’étais friand d’une musique détaillée, exploratoire, interactive, plutôt qu’éruptive et « rentre dedans » comme celle de Dry Speed des débuts. Voici que je retrouve Dry Speed dans cet album avec une direction musicale bien différente et une maturité conceptuelle et sonore. Plus méthodique, basée sur la recherche de sons et la mise en commun de timbres et sonorités focalisées, un sens de l’espace, de l’écoute mutuelle, du bruitisme, une expression qui se rapproche des murmures avec des sons ténus et manipulations alternatives des instruments. Aux trois instruments cités, s’ajoutent le marimba et d’autres ustensiles percussifs (Wauters), la guitare électrique, les effets et le bugle (Devillé) et le prepared post horn. Et donc s’écoule six improvisations bien distinctes au niveau ambiance et caractère sonore et imaginatives. Dans Exodium III, Dirk joue finement de la batterie en suggérant rythmes et pulsations de manière économique et subtile. De même, dans Amygdala il emmène le trio avec ses roulements enchaînés avec art, les deux autres soufflant « sourdement » des notes tenues et en sourdine en crescendos successifs pour petit à petit grogner, ahaner en flottant par-dessus les frappes isorythmiques croisées du batteur. S’insèrent valablement des sons préenregistrés, me semble t-il, et la guitare est actionnée comme une source sonore bruiteuse à certains moments. Ce qui pourrait ressembler à un bric-à-brac informel se révèle comme une démarche cohérente intégrant merveilleusement les apports personnels de chacun. Clockwork sonic marvel. Une free-music conçue avec originalité, maîtrisée à souhait et se détachant clairement de la mouvance du free-jazz en direction d’un No Man’s Land sonore qui fera la joie d’un public ouvert sur l’expression musicale radicale.

31 octobre 2023

Gaël Mevel Mat Maneri Jean-Luc Capozzo Thierry Waziniak/ Alex von Schlippenbach Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Willy Kellers/ Charlotte Keefe & Andrew Lisle/ Stefan Keune Dirk Serries & Benedict Taylor/ Martina Verhoeven & Gonçalo Almeida

Gaël Mevel Mat Maneri Jean-Luc Capozzo Thierry Waziniak Kairos Rives
https://www.labelrives.com/Kairos.html
https://gaelmevel.com/dossier%20Kairos.pdf

Le violoncelliste et pianiste Gaël Mevel et le batteur Thierry Waziniak travaillent ensemble depuis bien des années. On se souvient de ce beau trio avec le contrebassiste Jean-Jacques Avenel et de leurs albums La Lucarne Incertaine et Danses Parallèles pour AA Records et Leo Records. Mais comme les improvisateurs motivés ne sont pas condamnés à se répéter, les deux musiciens ont voulu évoluer dans leurs pérégrinations musicales avec des projets vraiment intéressants. Récemment, j’avais chroniqué valablement un beau trio de Gaël Mevel et de Thierry Waziniak avec le saxophoniste Michaël Attias, Alta sur le meêm label. Voici un extrait de ma chronique : « Les musiciens mettent en avant le silence, une forme de contemplation du vide et de beaux mouvements lents. Il suffit de quelques coups d’archet vibrant de Gaël Mevel pour mettre une fois pour toutes en évidence la densité lumineuse de son jeu, occulté ici par le parti-pris minimaliste qui préside à l’esprit d’ouverture de ce magnifique trio aussi discret que sensible. Car c’est la sensibilité, la légèreté, l’épure de formes musicales réduites à leur existence fantomatique qui inspirent cette géométrie triangulaire aventureuse et mouvante. Ils se rapprochent ou s’écartent de la mélodie en étirant les pulsations jusqu’à leur dissolution dans le son. C’est très fort et aux antipodes de l’expressionnisme free, dessinant un univers où le moindre geste, une vibration de cymbale et deux notes de basse répétées sur la touche du violoncelle prennent tout leur sens. » Cette impression de légèreté, de lévitation dans l’espace est encore magnifiée par la présence unique de Mat Maneri à l’alto microtonal et de l’exquise trompette feutrée de Jean-Luc Capozzo. Une musique au ralenti, un free de chambre lyrique et délicieusement épuré, parfois échevelé (3/ Bach 2) mais toujours en douceur et un sens du dialogue et de l’interaction tangentielle… Il n’est pas rare qu’un des musiciens joue seul ou à deux puis trois, chacun dosant ses interventions avec des phases de silence réitérées. Ma folle Valentine est une évocation du fameux standard fétiche de Miles et de Chet déclinée sous la plume du violoncelliste jouée en roue libre avec un Capozzo délicat et étincelant qui s’élève en disloquant la trame jusqu’à ce que les deux archets de Mevel et Maneri nous plongent dans un autre univers. Le violoncelliste joue aussi des parties de basse en pizz un peu comme le ferait un contrebassiste ou souligne des moments forts avec un coup d’archet ou deux placés à l’instant même où ils révèlent tout leur sens. Et que dire du jeu microtonal de Mat Maneri aux multiples intervalles dans un ton et ses 72 notes découpant un seul octave. Il y a un parallèle à faire avec la musique indienne. Mais surtout son jeu à l’alto imprime des couleurs et des nuances tonales spécifiques à la musique du groupe, les projetant dans une atmosphère intimiste et mystérieusement sacrée qu’il joue deux notes sur un temps ou que son archet virevolte dans ces micro-intervalles imbriqués dans un nuancier extraordinaire, lumineux et tout en circonvolutions magiques. 1/ Kairos est signé Gaël Mevel, Bach 1 et Bach 2 sont d’après J-S Bach et de beaux tremplins pour leurs superbes improvisations collectives et leur manière tout en retenue et introvertie. L’album se termine avec les Oiseaux de Paradis d’après Maurice Ravel. Thierry Waziniak meuble les temps avec parcimonie suggérant des pulsations plutôt que de les appuyer. Une syncope elliptique qui cadre parfaitement avec l’esprit de cette musique toute en retenue. À l’écoute, on découvre un quartet très original au point que s’il n’était pas mentionné les emprunts à Bach, My Funny Valentine ou Ravel, on ne s’en aurait pas aperçu tant cette musique coule de source et que les artistes semblent improviser collectivement du début à la fin de chacun des cinq morceaux d'une durée totale de 37 minutes. Ce magnifique CD est inséré dans une œuvre d’art peinte sur deux carrés de caoutchouc aimantés qui emballe le compact. Une belle réalisation pour une musique aérienne et hyper décontractée.

Alex von Schlippenbach Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Willy Kellers Conundrum Creative Sources CSCD
https://creativesources.bandcamp.com/album/conundrum

Avançant inexorablement vers un grand âge, Alex von Schippenbach a sensiblement réduit ses cadences infernales, épuré son discours souvent torrentiel pour se consacrer à l’essentiel du jeu concerté au piano en se mettant au centre du dispositif instrumental (alto, violoncelle, sax alto, batterie et piano), devenant l’élément rotatif , le régulateur multidimensionnel des échanges interactifs au sein de cet orchestre pas comme les autres. Il faut souligner la pertinence des frappes, accents et pulsations actionnées par Willy Kellers du bout des baguettes rebondissantes, ses cymbales mouvantes ou cristallines et la précision colorée des rim-shots. Soit des frappes sur les bords des tambours, vagues légères de roulements inégaux sur les peaux, le tout réalisé avec discrétion et retenue pour ne pas couvrir ses collègues au piano et aux cordes frottées. Nuno Torres donne ici toute sa mesure sinueuse, articulant avec une belle agilité des timbres rares et des détachés à la fois feutrés et mordants, avec un jeu à la fois rude, souple et doux. Une belle finesse camouflée avec goût dans cette folle végétation iridescente de timbres, de secousses et tourbillons. Guilherme Rodrigues a un don inné pour introduire à l’instant rêvé des figures bienvenues, un riff momentané par-ci, un dérapage par-là, une fugue élégiaque, des dissonances accentuées , des pizzicatos puissants et déréglés et quelques ébouriffantes embardées avec son père, toujours à l’affut du bon coup à faire ajoutant ainsi un surcroit de crédibilité à ces neuf passionnantes improvisations collectives, certaines se résumant à de brèves bagatelles de trois minutes. Ernesto Rodrigues nous livre ici sa performance la plus endiablée et viscérale, striant les cordes et la tessiture de son instrument avec un archet endiablé, extrayant des suraigus extrêmes, produits d’harmoniques arrachées en un éclair à l’extrémité d’un agrégat de notes scratchées (NB : il s’agit de toucher une corde avec un doigt sans l’enfoncer sur la touche en frottant l’archet avec une grande précision juste avant de relâcher le doigt immédiatement – technique accessible pour tout un chacun mais très compliquée à maîtriser avec cette vitesse d’exécution et les infinies variations de l’intensité frénétique de son jeu ).
De fines correspondances dans les interactions croisées entre chacun des musiciens apparaissent et disparaissent polarisant des fragments de dialogues en orbite autour du champ auditif avec de multiples alternances dans plusieurs directions. Cette ultra- mobilité collective d’une étonnante lisibilité génère une force centrifuge et celle-ci transcende les équilibres entre les instruments doux et fragiles (l’alto d’Ernesto, le jeu poids plume de Nuno) et ceux dont le volume sonore potentiel pourraient couvrir les autres (le piano et la batterie). Alex ne s’impose pas comme soliste prépondérant propulsé par la batterie et le violoncelle, mais concentre plutôt son jeu dans une dimension éminemment collective faisant évoluer ses enchainements d’accords, de clusters et d’échappées atonales avec une fluidité qui épouse les changements constants au sein de cette constellation mouvante de formes fugaces et peu prévisibles. Bref , c’est une session étonnante et étonnamment cohérente et lisible déclinant de multiples aspects formels, options, trames et cheminements de la musique libre, instantanée et collective. Sans nul doute l’enregistrement le plus inhabituel et singulier d’Alex von Schlippenbach et d’Ernesto Rodrigues dans leurs discographies respectives, chacun des cinq musiciens apportant une contribution équivalente au niveau qualité de manière égalitaire. Chacun est ici à son avantage. La prise de son limpide distingue les moindres détails de la musique jouée avec une soufflante lisibilité. Exemplaire !

Live at Plus Etage 3CD a new wave of jazz nwa0060
CD1 : Charlotte Keefe & Andrew Lisle CD2 : Stefan Keune Dirk Serries & Benedict Taylor CD3 Martina Verhoeven & Gonçalo Almeida
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/live-at-plusetage-volume-1
Un Plus Etage dans une petite ville qui n’est ni entièrement néerlandaise, ni entièrement belge, bien que située au nord de la frontière belgo – néerlandaise. Baarle-Hertog et Baarle-Nassau. Enclaves incluant des Exclaves qui contiennent parfois des Enclaves parmi lesquelles le résident belge a son jardin contigu aux Pays Bas. Et l’aubergiste sert ses clients dans les deux pays : la frontière est délimitée par des traits de peinture à même le sol de la salle séparant les tables installées soit aux Pays-Bas, soit en Belgique. Peut-être que l’Étage mentionné est apatride…
Charlotte Keefe est une trompettiste inspirée de la scène Britannique qui s’est fait entendre et enregistrer depuis plusieurs années. Andrew Lisle est un fidèle d’Alex Ward, Dan Thompson, Colin Webster etc… En se servant de son solide bagage de batteur de jazz, Andrew Lisle insuffle une trame vivante et musicale à des enchaînements - tuilages de figures de batterie, de frappes variées sur les fûts et le bord de sa caisse claire, des vibrations sonores en rythmes libres, pulsations rebondissantes. Charlotte Keefe zigzague au travers de fragments de mélodies, sussurrations, déchirures du timbre, écrasements de notes, effets de souffle et de pistons, vocalisations : un langage et une grammaire free face au drumming de son compagnon, à mi-chemin entre le dialogue et une fonction de support polyrythmique. Une approche plus structurée et différente des percussionnistes pointus de la libre improvisation : les Paul Lovens, Paul Lytton ou Roger Turner ou John Stevens avec son kit réduit du S.M.E. Saluons le timing, la précision et la cohérence de sa prestation et la foison de figures pulsatoires déclinées ici tout au long d’une prestation de 50 minutes qui tient la route. Présence inspirante pour Charlotte Keefe, toute entière à explorer son instrument dans l’orbite du feeling rythmique instillé par le batteur. Je ne sais pas s’il s’agit d’un duo fixe ou d’une association ad-hoc dans le cadre de tournées respectives des sept musiciens enregistrés lors de ce concert du 29 Avril 2022. De toute façon, ce sont d’excellents musiciens et des improvisateurs émérites qui assurent une belle performance.
Stefan Keune. Alors, un message pour les fanatiques de feu Peter Brötzmann, de Mats Gustasson ou d’ Evan Parker, voici un sérieux client qui a mis un temps infini à s’imposer un (tout petit peu). Lors d’une interview d’Evan Parker au sujet des collègues plus jeunes dont il se sent proche esthétiquement, celui-ci n’a pas hésité à citer Stefan Keune en premier lieu, Stefan jouant alors régulièrement avec son ami, le guitariste John Russell (cfr Frequency and Use / Nur Nicht Nur). Le trio du CD2 a une instrumentation similaire sax guitare violon à celle du trio de Russell avec Phil Durrant et John Butcher, autre saxophoniste proche de Parker. À l’alto, le britannique Benedict Taylor, un collaborateur régulier du belge Dirk Serries, le troisième homme du groupe et responsable du label a new wave of jazz. Stefan Keune nous fait l’honneur de jouer ici exclusivement du sax sopranino, un instrument malaisé à manipuler, surtout si un quidam saxophoniste voudrait réitérer les exploits sonores de cet improvisateur germanique exceptionnel. Son articulation en double et triple détachés, déchiquetant le timbre et la texture normale de son biniou « jouet » , des extrêmes aigus quasi inatteignables grâce à la magie des harmoniques qui sifflent et tintent au-delà du registre le plus élevé. Confiez un sax sopranino à un saxophoniste professionnel (même diplômé du Conservatoire) pour en jouer au pied levé, la grande majorité d’entre eux vont décliner l’offre. Cet instrument requiert un entraînement spécifique pour en contrôler le souffle avec de nombreux intervalles de clés différents, son intensité, sa justesse, sa fluidité et la capacité dynamique entre le pianissimo le plus doux jusqu’au forte le plus puissant. Bonne chance ! Parmi les élus, Anthony Braxton, feu Wolfgang Fuchs et Lol Coxhill, Michel Doneda et mon copain Jean-Jacques Duerinckx. À ses côtés, l’altiste Benedict Taylor, le phénomène des gammes microtonales en glissando inspirées des violonistes de Raga d’Inde du Nord à la projection sonore impressionnante, sculpte la vibration boisée de l’âme de l’alto (un instrument plus difficile à maîtriser) avec une attaque audacieuse de l’archet sous tous les angles et une variation maniaque dans l’intensité de la pression des notes sur la touche ou dans les frôlements à peine audibles… Un des excellents violoneux de l’improvisation qui comptent dans l’univers de l’improvisation en Grande-Bretagne. Avec ces deux lascars intrépides, rien de tel que la gratte bruissante munie du sacro-saint chevalet qui fait résonner et trembler les cordes raclées, grattées, frictionnées avec autant de circonspection que d’énergie par Dirk Serries. Acoustique, bien sûr. On navigue ici dans les eaux pointillistes, l’abstraction formelle, les techniques alternatives qui transforment et altèrent définitivement l’instrument, ses conventions et ce pourquoi il a été conçu. « English disease », improvisation libre radicale British des John Stevens, Derek Bailey, Evan Parker, Paul Rutherford, Phil Wachsmann, John Russell, Roger Smith etc…. Une véritable dérive dans un paysage sonore imprévisible, exploratoire de sonorités improbables, de flux explosés, découpés par des zones de silence qui font partie intégrante de la musique. Par comparaison, le duo précédent de Keefe & Lisle semble avouer une relative fidélité au jazz moderne.
Avec la pianiste belge Martina Verhoeven et le contrebassiste Gonçalo Almeida, on revient un peu sur terre au CD2. Vous imaginez un piano, l’instrument bourgeois de la musique classique et ses 88 touches en tons et demi-tons sur les douze notes de la gamme tempérée, devoir s’intégrer dans la foire d’empoigne du trio Keune Taylor Serries ? Mais nos deux artistes nous avaient préparé une belle surprise en duo de contrebasses avec un départ minimaliste, relativement répétitif, sons ténus, frottements éthérés de la contrebasse, sciages , pizzicatos. Ambiance mystérieuse, graves bourdonnants, glissandi vers le soubassement des cordes, vibrations boisées grinçantes, frappes de l’archet, aigus flûtés ou nasillards au bord du chevalet. Et petit à petit s’imposent les contrastes débridés, les changements abrupts de registres, de tessitures, approfondissant le mystère et la frénésie ludique. Voilà une démarche appropriée pour que la musique de ce troisième set sonne aux antipodes des musiques des CD 1 et 2 et offre une toute autre esthétique, même si la performance est parfois un peu longue (qui n'essaie rien n'aura jamais rien). Elle rebondit aussi avec une belle énergie Vous n’imaginez pas conserver l’intérêt et l’attention du public durant deux heures et demie si la musique reste dans un statu quo esthétique et sonore. Un excellent témoignage d’une manière subtile de réussir un concert d’un soir, un partage éphémère d’instants merveilleux.

Ce qui est extraordinaire : les trois albums de cette chronique contiennent la participation inspirée de trois "altistes" ou "violonistes" alto ....

29 octobre 2023

Tony Oxley / Kok Siew Wai Dirk Wachtelaer Yong Yandsen/ Ivo Perelman, Nate Wooley Mat Maneri Fred Lonberg-Holm Joe Morris Matt Moran/ Veryan Weston / I Paesani feat Günther Sommer

Tony Oxley The New World : Tony Oxley percussions & electronics, Stefan Hölker percussions Discus.
https://discusmusic.bandcamp.com/album/the-new-world-165cd-2023
Enregistrement tout récent de Tony Oxley focalisé sur la (micro) percussion et ses live electronics dans le droit fil des quelques morceaux de percussion amplifiée et modifiée par l’électronique (ring modulator à l’époque) publiés par le label Incus dans les années 70 (Incus 8 Tony Oxley et Incus 18 February Papers). Mais il n’y a aucun revival de la part du percussionniste : même si on reconnaît immédiatement son style « improvisé » avec ces multiples petits sons qui rebondissent sur ses ustensiles divers et s’égarent dans une variété fascinante de frappes, de timbres, Tony Oxley a fait évoluer son utilisation de l’électronique et sa musique solo, autrefois "écrite" est devenue plus fluide et ludique. En outre, la participation du percussionniste Stefan Hölker s’intègre organiquement dans le flux instrumental, leurs jeux individuels et leurs sonorités respectives sont tellement intriqués et intégrés à leur musique collective qu’auditivement, on ne ressent pas qu’il s’agit d’un duo ou d’un « dialogue » entre les deux « batteurs » . Rien qu’une profonde connivence : impossible de percevoir qui joue quoi. Mais un dialogue s’ébauche et s’affirme entre les sons acoustiques des deux percussionnistes et les sons électroniques qui lui font écho, comme un contrepoint volatile. La versant électronique de cette musique est basée sur la transformation sonore immédiate de certains sons choisis , métalliques bien souvent, qui s’échappent, oscillent ou mugissent au milieu des frappes pointillistes et des résonances des cymbales de petite taille, des woodblocks ou de sa grosse cloche trapézoïdale soudée il y a au moins un demi-siècle. J’attire l’attention sur le fait qu’Oxley a déclaré avoir été inspiré par les techniques d’amplification avec pédales de volume de Derek Bailey. Tony Oxley s’est fait remarquer en tant que batteur « free-jazz » (mais pas que) auprès de Cecil Taylor, Bill Dixon, Paul Bley et Alan Skidmore et comme collaborateur de Derek Bailey dans sa dernière période « noise». Il serait donc intéressant que le public qui l’apprécie pour ces raisons puisse découvrir ses inventions telles qu’elles nous sont livrées ici en 2022. On est ici au cœur de l’improvisation libre « historique » et toujours d’actualité. Absolument remarquable. Tony Oxley a été peu documenté sur son versant free – improvisation radicale durant des décennies. Du point de vue de cette musique, l’écoute d’ The New World est aussi indispensable que the Gentle Harm of the Bourgeoise de Paul Rutherford, Lot 74 Improvisations de Derek Bailey ou le Was It Me ? du tandem Paul Lovens – Paul Lytton.

Encounters and Perspectives Kok Siew Wai Dirk Wachtelaer Yong Yandsen Khatulistiwa 赤道
https://khatulistiwa.bandcamp.com/album/encounters-and-perspectives

Enregistré à Kuala Lumpur en Malaysie , cet album témoigne bien de l’internationalisation croissante des musiques improvisées libres jusqu’à tous antipodes. Encounters & Perspectives met en présence une remarquable chanteuse, Kok Siew Wai, un saxophoniste free à souhait, Yong Yandsen et un percussionniste belge, Dirk Wachtelaer. Dirk Wachtelaer a plusieurs enregistrements et collaborations à son actif documentées par le label FMR, un des plus gros catalogues jazz d’avant-garde, improvisé, expérimental etc… Je connais un peu le travail de Yong Yandsen grâce à Future of Change, un CD en trio avec Sabu Toyozumi et Rick Countryman pour le label japonais Chap Chap (CPCD017). La chanteuse est inspirée de la tradition vocale de l’Asie du Sud Est : elle en manie bien des techniques et secrets. C’est tout bonnement fascinant. Elle transforme sa voix dans de véritables pépiements – sifflements d’oiseau et semble être une merveilleuse conteuse. On l’entend en duo pour quelques morceaux avec le batteur Dirk Wachtelaer dans une combinaison idéale pour plusieurs raisons. La première est que Dirk improvise sur les fûts et ustensiles de sa batterie en décalant les pulsations et les frappes avec une conception flottante, déstructurée et organique du « drumming » (free), légère à souhait créant un bel équilibre avec la voix de sa collègue. La deuxième raison est que sa percussion n'est pas accordée dans une gamme Européenne occidentale des douze tons, ce qui du point de vue de la chanteuse, lui donne toute l’espace et la liberté de se concentrer sur son improvisation selon ses propres termes définis par les éléments et paradigmes musicaux de sa culture musicale asiatique. En effet, les échelles de notes des modes de cette région du monde (Birmanie, Thaïlande, Laos, Malaysie, Indonésie) ont des intervalles tout à fait différents, ainsi que la conception de l’émission sonore, des rythmes, de l’accordage…. Dans Encounter 4 (en 5/) , on entend d’ailleurs sa voix emprunter des accents et des blue notes proches du blues et du jazz parce qu’elle est confrontée au saxophoniste Yong Yandsen qui joue un instrument occidental. Comme je suis un vocaliste improvisateur moi-même, j’ai écouté les interventions de Kok Siew Wai avec beaucoup de plaisir et d’intérêt. Quant à Yong Yandsen, son jeu ne se contente pas de « singer » le free – jazz. Cet artiste a développé un travail réfléchi sur la matière sonore et les possibilités de son instrument par ses propres moyens tout en étant géographiquement très éloigné de la scène Européenne ou Américaine. Doigtés spéciaux, harmoniques, effets de souffle, extrapolation de techniques simultanées, etc… dans une manière personnelle et assez originale avec une bonne dose d’énergie et d’audace qui se marie parfaitement avec le drumming free de Dirk Wachtelaer. Le sixième et dernier morceau réunit les trois protagonistes dans une improvisation enjouée et réussie. Une belle découverte et de belles perspectives.

Ivo Perelman, Nate Wooley Mat Maneri Fred Lonberg-Holm Joe Morris Matt Moran Seven Skies Orchestra Fundacla Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/seven-skies-orchestra-2
Sextet exceptionnel d’improvisateurs “free” jazz de haut vol : deux souffleurs Ivo Perelman, sax ténor, Nate Wooley, trompette, le vibraphoniste Matt Moran est les cordistes Mat Maneri alto, Fred Lonberg- Holm, violoncelle et Joe Morris contrebasse. Cette équipe évolue ici dans l’improvisation libre, mais peut-être se seraient-ils donnés des instructions ou idées au préalable. Ivo Perelman m'a fait savoir que tous les enregistrements publiés ici. Un fil conducteur personnel récent : Ivo Perelman a joué et enregistré avec au moins quatre d’entre eux à plusieurs reprises et même en duo (Polarity & Polarity 2 avec Nate Wooley, Two Men Walking avec Mat Maneri, Blue avec Joe Morris à la guitare et tout récemment, Tuned Forks avec Matt Moran) ou en trio comme dans Counterpoint avec Maneri et Morris ou en quartet avec Maneri, Wooley et le pianiste Matt Shipp. Ces collaborations de Perelman, Maneri, Morris et Wooley sont exponentielles au point que l’on s’y perd. Mais ce qui compte, c’est cette musique de chambre expressive issue du free-jazz, immédiate et spontanée, mais aussi profondément réfléchie et auto-organisée par bribes et morceaux, petites touches à la croisée de l’expressionnisme (jazz – free) et de l’impressionnisme visuel. En effet, cette musique « mosaïque », où chacun intervient ponctuellement en laissant de l’espace – temps pour que chaque collègue puisse s’exprimer, évoque les tableaux impressionnistes, assemblages de centaines de taches et de couleurs qui fait bien plus que suggérer un paysage naturel. Un paysage mental et sonore, ici. Quand le sextet s’emballe en tutti, il ne faut pas beaucoup de temps pour que l’un ou l’autre s'arrête de jouer et conclut, laissant toute la place à un trio de cordes ou aux deux souffleurs relayés par l’alto ou le violoncelle, ou simplement un seul instrumentiste tout seul. On songe à ce duo contrebasse – trompette, gros pizz décalé de Joe Morris vs éclats vif argent de Wooley rejoint ensuite par les montées dans les volutes anguleuses de Perelman au ténor, pointées vers ses aigus si caractéristiques. Ou le vibraphone s’élance entraînant des délicatesses microtonales de Mat Maneri (72 notes incluses dans un octave !) alanguies ou virevoltantes. À ce goût microtonal de Mat Maneri répond présent le saxophoniste, Ivo Perelman : celui-ci plie, allonge ou raccourcit les intervalles de ses blue-notes à la saudade brésilienne. Quand à Nate Wooley, il sculpte littéralement le son de sa trompette en cornant, vocalisant, compressant la colonne d’air pour en tirer des scories, sons les plus curieux et articulant frénétiquement son phrasé super staccato. Par contraste, le ténor de Perelman entretient une relative douceur, une rêverie bercée par les divagations cristallines et aériennes du vibraphoniste Matt Moran, un instrumentiste merveilleux . Ou, subitement, l’atavisme aylérien ressurgit avec ses harmoniques brûlantes et téléguidées au cœur d’une nuit d’encre. Veillant au grain, discrets ou péremptoires, les deux basse(*) et contrebasse de Lonberg-Holm et Morris construisent les soubassements mouvants et ombrageux de cette musique lorsqu’elle s’étend au Sextet ou plantent leurs glissements frottés, striés , filés …. ou des doigtés pneumatiques sur les nuages bulbeux et immaculés se découpant dans le bleu intense de ces Sept Ciels sublimes. Les paysages défilent sans discontinuer et s’enchaînent inexorablement, renouvelant leurs couleurs, leurs vibrations, leurs textures , leurs émotions à l’infini. Et nous sommes gâtés : il y deux CD’s et dix improvisations collectives.
Au fil des ans et des enregistrements , on entend ces musiciens acquérir une sonorité plus profonde, une sûreté dans l’invention, une maîtrise du temps, des sons, de la durée de chaque intervention et dans le sentiment vécu de la musique collective. L’auditeur découvre alors que ces musiciens appréciés pour être de brillants « solistes » cultivent avant tout l’art collectif de jouer ensemble en s’écoutant intensément pour tisser une superbe tapisserie de sons connectés, imbriqués avec une formidable empathie. Un sommet au-delà de toute attente.
*En lutherie, le violoncelle, joué ici par Fred Lonberg-Holm, est considéré comme une basse de la famille des violons, par rapport à la contrebasse, celle-ci se situant juste en-dessous.

Veryan Weston Water scâtter archives
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/water

Enregistré sur un piano Estonien au Hatfield Music Centre le 29/11/88 à l’époque où Veryan Weston jouait régulièrement avec Eddie Prévost (Quartet Continuum avec Larry Stabbins et Marcio Mattos), Lol Coxhill (en duo), Trevor Watts ( Moiré Music Orchestra) et initiait sa collaboration permanente avec Phil Minton (Ways et Four Walls). Sa performance dans l’orchestre Moiré Music était un exploit !
Water est une longue composition qui dure 47 minutes, excellement enregistrée. Elle mériterait de figurer dans les meilleurs labels. S’entrecroisent ardemment la musique contemporaine, le jazz d’avant-garde et des formes voisines de celle de Cecil Taylor. Aussi, un brin d’humour, des pirouettes élégantes et dynamiques, des enchaînements de phrasés, de motifs, de rythmes qui font de Veryan Weston un des meilleurs et des plus subtils pianistes de la scène improvisée. Sa sûreté rythmique jusque dans les moindres détails est déjà confondante. Sa musique coule de source avec une magnifique logique, logique qu’il se plaira par la suite à contrecarrer avec des réflexes et des astuces imprévisibles. Jamais vous ne l’entendrez fourrager et gratter dans les cordes du piano pour en explorer la table d’harmonie sous tous ses angles. Il s’est juré de construire son art et sa carrière avec le clavier seul. Selon lui, il y a déjà assez de collègues qui jouent « à l’intérieur du piano ». Et notre gaillard, une personne d’une sincérité aiguë, a mené sa propre recherche avec des intentions esthétiques très personnelles qui ont évolué sensiblement au fil des ans depuis cette première soirée de 1969 au Little Theatre Club dans St Martin’s Lane, modeste épicentre de la musique improvisée londonienne, où il rencontra Lol Coxhill, Trevor Watts, ses camades d’une vie et beaucoup d’autres par la suite. « J’ai entendu Veryan Weston jouer comme Art Tatum à cette époque » m’a confié un ami commun. Tout comme dans son premier album vinyle en solo publié par Matchless (Eddie Prévost), Underwater Carol, Water affirme son talent de compositeur – improvisateur et de pianiste. C’est le point de départ de sa démarche pianistique qui va le mener à développer son travail d’improvisateur avec Lol Coxhill, ses projets avec Phil Minton, son trio avec John Edwards et Mark Sanders, Moiré Music, l’orchestre dirigé par Trevor Watts qui est aujourd’hui son principal collaborateur avec le trio Eternal Triangle. Et la folie douce de Temperaments avec le violoniste Jon Rose sur des claviers anciens accordés à un diapason d’une autre temps. Sa composition Tessellations pour 53 modes pentatoniques enregistrée sur l’unique piano Luthéal. Le fruit de ces expériences s’inscrit dans sa pratique du piano, laquelle s’adapte au caractère et à la personnalité musicale et humaine de ses collaborateurs proches, à l’émotionnel ressenti et aux conceptions musicales partagées. La sincérité nue. Cette attitude le place au cœur de la pratique de l’improvisation libre. Une finesse organique qui fait souvent défaut à certains pianistes entendus dans cette scène. La musique de Water s’écoule avec un grand plaisir d’écoute car c’est du grand piano joué excellemment et on y entrevoit bien des éléments de ce que deviendra l’art de Veryan Weston à sa maturité. En solo, outre Tessellations, il nous a seulement légué deux CD’s : Playing Alone (1993 – Acta 9), un fameux bond en avant quelques années plus tard et Allusions (2002 Emanem 5001), un album réalisé fortuitement à Bordeaux, tous deux révélateurs de son talent de pianiste contemporain aux multiples influences. Raison de plus pour ne pas bouder son plaisir
Parmi les pianistes de la free – music , Veryan Weston est un véritable original et un créateur essentiel. Cet enregistrement est une bonne introduction pour apprécier son talent de pianiste et de compositeur de l’instant.

I Paesani Featuring Gunther Baby Sommer Braastabrà Setola di Maiale SM4520
Loredana Savino Donato Console Vittorino Curci Gianni Console Valerio Fusillo Pierpaolo Martino Günther Sommer https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4520
Emmené par la paire Günther Sommer (batterie) et Pierpaolo Martino (contrebasse), Braastabrà réunit I Paesani , un ensemble local des Pouilles basé à Noci. Les souffleurs Donato Console (flûte), Gianni Console (saxophones) et Vittorino Curci (saxophones) sont des habitants de cette ville campagnarde réputée pour la mozzarella di buffone du meilleur crû. Curci y a dirigé un festival incontournable où le public de la région a pu entendre Peter Brötzmann, Han Bennink, Alex von Schlippenbach, Keith et Julie Tippetts, Louis Moholo, Evan Parker, Charles Gayle, William Parker, Hannes Bauer, Günther Sommer et beaucoup d’autres. Il est aussi un poète réputé et fut le maire de la ville de Noci. Les deux frères Console sont à la pointe du fan-club de cette scène locale et de bons praticiens impliqués. Ensemble, ils ont enregistré un Cd avec Peter Brötzmann. S’ajoutent à cette équipée, l’excellent contrebassiste PierPaolo Martino (un compagnon de Steve Beresford, Gianni Mimmo et d’Adrian Northover) de Monopoli tout proche, la chanteuse Loredana Salvino et le mandoliniste Valerio Fusillo. En ouverture un morceau bien balancé et cadencé durant lequel Günther Sommer récite avec une très belle conviction et beaucoup d’expressivité un texte délirant d’Hugo Ball, Karawane, un poème sonore (dada ?) datant de 1917. La musique est habilement construite et mise en place offrant à chacun des souffleurs de nombreuses occasions de jouer à bon escient, par exemple le timing des interventions du flûtiste Donato Console est impeccable et rafraîchissant. La cohésion de l’orchestre bénéficie de la précision, de l’esprit d’ouverture collaboratif de PierPaolo Martino et de Günther Sommer : tous deux concoctent un superbe écrin plein de finesse qui poussent chacun des participants à donner le meilleur de lui-même dans un excellent jazz "expérimental" de chambre tout en nuances. Ces Paesani ne sont sans doute pas des virtuoses et des improvisateurs tout terrains hyper expérimentés, mais je trouve formidable que des musiciens passionnés par cette musique aient l’occasion de jouer dans un tel orchestre. Cet esprit inclusif était, il y a très longtemps, à la base de la pratique collective du jazz (New Orleans et même dans la période Swing). Loredana Savino vocalise apportant la douceur de sa voix (même sur une seule note) pour colorer créativement l’ensemble. Quant à Valerio Fusillo, ses interventions sont astucieuses et surprennent d’ici et là. Il se passe des choses intéressantes tout au long de cet album, comme dans Iban, un morceau quasi minimaliste où s’étalent des sons épars, effets de souffles, genre cadavres exquis de sonorités parmi un silence ambiant. Pour finir un Braastabrà emballant un peu fou qui évoque l’Art Ensemble of Chicago des early seventies; c'est l’occasion pour Baby Sommer de nous donner un court solo de batterie avant que Loredana Savino délivre un babil – glossolalie bienvenue au milieu de la volière des souffleurs en crescendo vers un hymne appuyé par la rythmique. Super bien emballé !!

23 octobre 2023

Maggie Nicols Matilda Rolfsson Mark Wastell / Alex Bonney Paul Dunmall Mark Sanders/ Dirk Serries Benedict Taylor Friso Van Wijck / Axel Dörner & Seijiro Murayama

Maggie Nicols Matilda Rolfsson Mark Wastell Semiotic Drift Confront Core Series Core 37
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/semiotic-drift

Mark Wastell de Confront Recordings vient à peine de publier le merveilleux album qui le met en présence de la chanteuse Maggie Nicols : And John (Confront Core 28), que voici une prolongement assez différent de leur précédente collaboration en duo. And John fut enregistré en hommage à John Stevens, l’incontournable percussionniste pionnier de l’improvisation libre, avec qui Maggie fit ses premiers pas d’improvisatrice en 1968. And John est sans doute un de ses enregistrements-clé d’un seul tenant aussi abouti, aussi intime que profond et extraordinairement cohérent. L’émotion et la musicalité rebelle de la voix humaine en accord avec les vibrations sonores et ponctuations rythmiques de Mark Wastell, lui-même par ailleurs, artiste électronique, violoncelliste, contrebassiste « minimaliste » et par-dessus le marché un des producteurs d’albums de nouvelle musique et improvisation (etc) les plus inspirés, ouvert à tous les courants esthétiques possibles qui s’affirment dans l’improvisation libre,l'électronique expérimentale, le free-jazz, l’art sonore…
Avec la percussionniste Matilda Rolfsson, les deux artistes offrent une facette différente et tout aussi sensible par rapport à ce fabuleux And John abordant un tout autre registre. Matilda frappe, fait trembler et gronder un grosses caisse agrémentée d’autres percussions alors que Mark Wastell fait tinter et vibrer des cymbales (ayant appartenu à John Stevens ?) et un tambour sur cadre ; le tout avec des percussions additionnelles, non décrites sur la pochette. La musique développe une approche sonore inhabituelle de la percussion très éloignée de la pratique de la batterie « free » avec ses roulements, rimshots, pulsations libres. On est plutôt dans le domaine d’un rituel sonore, hanté, à la fois délicat (rumeurs scintillantes des percussions métalliques), bourdonnant et grave (la grosse caisse), légèrement insistant et isochrone (le tambour sur cadre), proche des musiques « ethniques » d’une tribu inconnue des archipels australs ou du grand Nord. Allez savoir. On peut supposer que l’intention de Maggie Nicols était de puiser dans de tout autres registres de sa voix et de son extraordinaire musicalité, passant simultanément d’un aigu angélique flamboyant au grave voilé en y imprimant de très précis glissandi. Ce chant qui semble « primitif » est en fait très sophistiqué au niveau de l’émission et de son expressivité jusqu’à ce que s’insère ces superbes Semiotic Drift "parlé - chanté" à travers lesquels elle nous confie verbalement ses émotions – réflexions – détails de la vie de tous les jours, de ses espoirs et désillusions, et, en intime filigrane, son amour des autres. Enregistrement de 34:21 à All Ears, Oslo le 24 janvier 2023. Irrésistible, la grande classe de l’inclassable, l’émotion la plus authentique.

Alex Bonney Paul Dunmall Mark Sanders The Beholder's Share Bead Records 48
https://beadrecords.bandcamp.com/album/the-beholders-share

Trio atypique drivé par un Mark Sanders très inspiré surfant sur la crête des pulsations évoquant le Tony Williams free de notre jeunesse et Tony Oxley avec Alan Skidmore ou Tomas Stanko. Alex Bonney est un superbe trompettiste d'obédience jazz d'avant-garde et un artiste sonore électronique très intéressant jouant alternativement ou simultanément de son instrument à embouchure et de son installation. Paul Dunmall joue ici du sax ténor en adaptant sa démarche aux curieuses sonorités hérissées et crissantes en ébullition de Bonney. Et celles - ci sont superbement diversifiées évoquant des percussions type marimba cosmiques, bongos hésitants ou cloches frappées. Ses belles parties de trompette se joignent magnifiquement à l'improvisation mordante morcelée et brûlante de Dunmall. Celui-ci évite les spirales infinies et ses séquences de triples détachés en fragmentant son discours, afin, sans doute, qu'il puisse écouter les détails sonores ddu jeu de ses deux comparses affairés. Trois pièces minutieusement concoctées avec amour par une équipe soudée, Dunmall et Sanders ayant travaillé ensemble intensivement avec le contrebassiste Paul Rogers et le guitariste Phil Gibbs. Resonance's Refractions (13:09) Arid in Phase (8:22) et Generating World (18:53), soit une quarantaine de minutes, offrant à chaque fois trois propositions spécifiques de la musique de ce trio. Arid In Phase par exemple se concentre sur les battues et roulements de toms de Sanders délimitant l'espace que déchirent les morsures du souffleur suivi par une belle séquence de loops électros fragmentés et brisurés.Sous la pression du drive implacable du batteur Dunmall s'envole dans Generating Worlds en alternance avec le trompettiste . La pédale de hi-hat trépigne vertiginieusement, entraînant les deux souffleurs en de superbes échanges éthérés dans l'orbite de pulsations électrisantes. Voici un bel archétype d'un jazz contemporain hybride qui incorpore à merveille une dimension électronique créative en exacerbant l'ébullience rythmique post Tony Williams - Jack De Johnette. Cet album est à mettre dans de nombreuses mains, car il pourra rencontrer les attentes des publics friands d'électronique expérimentale, sensibles au jazz pointu ou à la recherche de mélanges de genres hors des sentiers battus. Bead Records est un label British fondé en 1974 pour documenter l'improvisation radicale. Sa nouvelle direction développe de nouveaux projets superbement produits et vraiment intéressants qu'il ne faut pas vouloir étiqueter . Au récent catalogue : le flûtiste Neil Metcalfe, le percussionniste Emil Karlsen, l'électronicien Martin Hackett, son fondateur le violoniste Phil Wachsmann, le saxophoniste John Butcher, le contrebassiste Dominic Lash, le saxophoniste Harri Sjöström, le percussionniste Paul Lytton, le guitariste Erhard Hirt. De Mark Sanders, un excellent duo de percussions avec Emil Karlsen... à suivre !!

Le Sud Dirk Serries Benedict Taylor Friso Van Wijck Creative Sources CS CD 780
https://creativesources.bandcamp.com/album/le-sud

Guitare archtop acoustique (Dirk Serries), alto (viola) (Benedict Taylor) et percussions (Friso Van Wijck) pour un trio d’exploration sonore improvisée enregistré à Le Sud, Rotterdam le 29 septembre 2022. Label Creative sources, comme il se doit. Part One – Part Two. Musique collective concentrée sur la lisibilité du moindre son inséré dans des fragments de silence et une écoute attentive au moindre instant. On appréciera la discrétion efficace du percussionniste pointilliste et la dynamique aérienne de son toucher (woodblocks, cymbales, cloches, peaux, métaux) face à la guitare introvertie de Dirk Serries et aux frottements de l’archet étirant les notes de l’alto qui oscillent comme une vièle orientale. Benedict Taylor développe une approche distinctive de son violon alto immédiatement reconnaissable sur toutes les gammes. Quelques effervescences chromatiques chamarrées menées par Taylor émergent à certains moments clés perturbant leurs échanges subtils en suspension : notes égrenées parcimonieusement, frappes fantômes aux cymbales, l’archet oscillant délicatement au bord du chevalet comme un léger souffle vocalisé et faussé à dessein, clusters sauvages et griffures à la six cordes brute. Une écoute mutuelle merveilleuse stimulant leurs interventions individuelles à la recherche de sonorités, de signes, de murmures, de gestes discrets, inspiration ondoyante de de l’alto, pointilliste de la guitare, coloriste et fantomatique de la percussion. Quand viennent soudain (minute 34) des interactions obliques en questions réponses alimentées par un jeu nettement plus contrasté et fourni, le percussionniste s’agitant enfin avec roulades aux caisses entraînant un tournoiement de notes affolées jusqu’au début de la Part Two (32 :58). Celle-ci exploite les idées du final de la Part One pour en étendre le canevas dans un échange équilibré, dialogue tangentiel scandé subtilement par le percussionniste. Frotté du bout de l’archet, l’alto exhale ses secrets de notes étirées et ondoyantes typiques de Taylor et la guitare gémit et grince discrètement …. Leur musique s’est enrichie d’une écoute de plus en plus intense, s’énivrant dans le détail, le gratouillis, le frottement et quelques résonnances de métaux appliqués sur une peau de tambour, la guitare vibrant comme une ferraille muette. Dans un beau final atypique parfois noise ou quasi silencieux, quelques idées saugrenues s’intègrent parfaitement dans l’ambiance. La fin du concert est constamment et volontairement repoussée à la recherche d’un filon inespéré, la magie du silence réconcilié avec les bruissements infimes. Délire exploratoire sotto-voce, dérive poétique, écoute mutuelle de signes avant-coureurs qui s’échappent inexorablement. Un concert de questions et de recherches sans réponse, mais stimulant notre imaginaire. Excellentes improvisations collectives de musiciens qui osent.

Duo Chandos Axel Dörner & Seijiro Murayama SIND _052019-1
https://axeldoerner.bandcamp.com/album/duo-chandos

Enregistré en 2018 à Berlin et publié en 2019, cette remarquable session aurait mérité que je lui consacre un compte-rendu bien avant que je trouve le présent CD « Duo Chandos » tout récemment à l’occasion d’un concert récent de Seijiro Murayama à Bruxelles. Connu comme étant un remarquable percussionniste dans l’improvisation radicale, entre autres pour ses concerts avec Jean-Luc Guyonnet et ses performances solo, Seijiro Murayama s’exprime ici avec sa voix, ses lèvres, ses joues, son gosier, ses cordes vocales, sa cavité bucal, contorsionnant l’émission de la voix et pressurant l’air dans ses joues, sa bouche et sa gorge, expirant et respirant à l’instar des manipulations extraordinaires de la colonne d’air de la trompette que réalise son acolyte d’un soir à Berlin, Axel Dörner. S’il n’est pas à proprement parler un chanteur ou un vocaliste, Seijiro Murayama est un artiste de la voix humaine et des organes qui contribuent à son émission. Et cela dans une démarche sonore bruissante, expressive et mystérieuse tant il a étendu ses capacités, sa concentration mentale et sa résistance physique pour atteindre un remarquable niveau de fascination. Quoi de plus naturel alors pour lui de partager l’espace et le temps d’une session ou d’un concert avec ce magicien de la « méta-trompette » qu’est devenu Axel Dörner ? À force de transformer au fil des années cet instrument en source sonore par diffractions et bourdonnements de la colonne d’air jusqu’à des extrémités surhumaines et de découvrir des effets de souffle inédits et d’extrapoler des suraigus crissant, Dörner a créé une univers sonore très original qu’il est capable d’articuler avec brio tant ses capacités dans ce domaine se sont étendues sans équivalent. Son art unique atteint un sommet en compagnie de Roger Turner et Dom Lash au sein du trio TIN dans UNCANNY VALLEY (Confront ccs 73 2015). Ici avec Murayama, énigmatique vocaliste, l’échange a une inspiration poétique, un flux spontané où la tension est moins présente mais converge dans de subtils agrégats et d’étonnantes occurrences sonores en suspension, déchirant le silence. Un beau document mystérieux et fascinant.