jeudi 4 janvier 2018

Ivo Perelman Matthew Shipp & Nate Wooley/ Paul Hubweber/ Trevor Watts Veryan Weston Alison Blunt & Hannah Marshall/ Hopek Quirin Anton Mobin/ Audrey Chen & Richard Scott

Philosopher’s Stone Ivo Perelman Matthew Shipp Nate Wooley. Leo Records 



La Pierre du Philosophe. Sur l’île de Chios, face à la mer et la presqu’île turque de Çesme qui protège le golfe de Smyrne, assis sur le sable, un énorme rocher fascine le regard lorsqu’on quitte la ville vers le nord. La Daskalopetra, le rocher mythique où le poète Homère réunissait ses élèves et auditeurs pour les emmener dans les voyages dérives d’Ulysse et les aléas des guerriers Hellènes, Troyens, Anatoliens au bord de la nuit des temps, semble réunir toujours les songes des poètes. Ceux-ci à l’appel du saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman parlent une autre langue, celle de l’imagination qui secoue le cheminement habituel de la musique. Nate Wooley, trompettiste devin et créateur de son propre chant, indique une voie, trace des signes que le saxophoniste déchiffre, conjure, soumet à la déraison alors que le clavier soulève des pans de basalte sous les flots et un ciel bleu pur qui permet, une fois perché sur le Pélinéon, sommet de l’île, de distinguer la plage où la poétesse Sapho quitta Lesbos et où se massent aujourd’hui les poétesses et leurs amantes. C’est une nouvelle histoire que raconte Ivo Perelman dans la sixième partie, déchirant le son, pinçant le bec, étirant et tirebouchonnant les notes en écho du phrasé  méthodiquement désarticulé de son partenaire lequel évoque brièvement Don Ayler dans la septième partie. Implosions ténébreuses et aigües de la colonne d’air, ellipses lunaires, timbres chauds et vocalisés, pistons relâchés, lèvres sursautant sur l’embouchure, bruissements de l’air le bocal assourdi, mâchonnements et morsures du bec et de l'anche chauffés au soleil,… Cela fait songer que le Sud de Chios est le domaine du mastiko, l’antique pâte à mâcher, obtenue avec la résine de la lentisque, une industrie trimillénaire.  La  pâte à chiquer de la lointaine antiquité et des civilisations qui se sont succédées jusqu’à ce que le chewing-gum ne la supplante au moment exact où le jazz s’est envolé dans les sphères de notre inconscient pour fusionner avec la poésie surréaliste automatique et l’action painting. Ivo, le peintre, donne l’impression qu’il mâchouille, rumine, chique son improvisation. Bref, il joue d’une manière telle comme on ne l’a jamais entendu auparavant, comme s’il créait un nouveau langage et suivait une nouvelle piste, par réaction aux sons du trompettiste. Piste qui mériterait d’être poursuivie, sans doute en duo intégral. Partie 8. Une exploration éperdue des sons intimes, bruissements neufs et essentiels, observée placidement par Matthew Shipp  qui la balise d’accords isolés, noyés dans les silences interrogateurs. C’est une page nouvelle pour le saxophoniste qui, soudain se tait et écoute les timbres inouïs du trompettiste. Leurs fanfares explosées rappellent de très loin les cadences trompette – sax ténor de notre jeunesse, les subliment, les transportent sous le soleil, sur les galets au bord des flots, entre les figuiers de barbarie qui se dessèchent dans l’été brûlant au bleu intense.

Paul Hubweber ‘s 213. CD illustré autoproduit à 50 copies livret de 18 pages.

Une sorte de témoignage du parcours improbable du tromboniste Paul Huweber, le premier PA de PAPAJO, mythique trio trombone – contrebasse – percussions, groupe toujours en activité réunissant Paul Lovens et John Edwards. En couverture, son portrait coloré rouges-blancs avec lunettes noires par Brele Scholz, l’artiste qui partage sa vie. Illustrées pêle-mêle et dans le désordre au gré des 18 pages intérieures du livret, 18 plages faites maison offrant un panorama presqu’exhaustif des pratiques et envies du musicien où figurent deux transcriptions pour trombone de l’Allemande G-dur et de la Sarabande de la suite pour violoncelle N°1 de J.S. Bach jouées avec une aisance décontractée, un quintet de trombones assez aérien en multipistes, du doo-wop zappaïen chanté à la guitare, le trio PAPAJO en action (extraordinaire document), une chanson personnelle chantée en allemand…. folklorique (!), une autre jouée au trombone, une suite de jazz modal du meilleur effet qu’il accompagne à la guitare en re-cyclant un thème de Jabbel Jablonski, un autre trio avec basse (Joascha Oetz) et batterie (Jens Dueppe) paraphrasant Michelle de Lennon-McCartney…. réminiscence de Mangelsdorff.  Pour conserver et développer son exceptionnelle maîtrise de l’instrument dans l’improvisation, Paul Hubweber a pratiqué plusieurs styles de musique et cette anthologie illustrée facétieuse montre bien que cet improvisateur au parcours très sérieux (une caractéristique de la scène improvisée allemande) ne se prend pas la tête dans la vraie vie. Un tromboniste essentiel de la scène internationale de l’improvisation. 

Veryan Weston Trevor Watts Alison Blunt Hannah Marshall Dialogues with Strings Live at Café Oto in London Fundacja Sluchaj! Listen Foundation FSR 09 2017

J’avoue que je suis un fan de Dialogues, le duo interactif de Trevor Watts et de Veryan Weston, respectivement sax alto et soprano et piano, dont j’ai écouté et réécouté les enregistrements avec autant de passion que pour Sonny Rollins au Village Vanguard ou que pour les Sonates de Bach pour violon et clavecin. Veryan a souvent collaboré avec la violoncelliste Hannah Marshall dans trois trios (soit avec la violoniste Sakoto Fukuda, la saxophoniste Ingrid Laubrock et le violoniste Jon Rose). Comme Hannah travaille souvent avec la violoniste Alison Blunt au sein de l’excellent trio Barrel, rien d’étonnant de retrouver ces musiciens sur une même scène. J’ajoute encore que toutes les deux m’ont émerveillé dans un enregistrement avec Paul Dunmall, Neil Metcalfe et Phil Gibbs, I Look at You, où leur empathie et leur musicalité sont remarquables.
Jouer en quartet piano, saxophone, violoncelle et violon est un sacré challenge. Je m'explique.
La musique du duo Dialogues est une réussite très convaincante si j’en crois les trois concerts auxquels j’ai eu le plaisir d’assister et les cinq albums publiés chez Emanem, Hi4Head, FMR et forTune, avec une préférence pour l’épique double cd Dialogues in Two Places enregistré en concert au Canada. Quand le batteur Mark Sanders et le bassiste John Edwards s’ajoutent au duo, cela crée une belle dynamique. Ces Dialogues With Strings sont un beau témoignage de quatre musiciens/ musiciennes qui s’essaient à créer un univers aussi cohérent qu’aventureux sans pour autant parvenir à l’équilibre merveilleux et la cohérence du Duo Dialogues, ni du trio à cordes Barrel auxquelles les deux dames participent. Et aussi du magnifique Trio of Uncertainty de Veryan Weston avec Hannah Marshall et Sakoto Fukuda qui est un must du genre (Unlocked / Emanem). Cette approche de la musique improvisée, où le développement mélodique, l’interactivité et la construction musicale joue un rôle prépondérant, demande une véritable lisibilité de chaque instrument. L’interactivité intense entre le pianiste et le saxophoniste crée une tension spéciale dans le jeu de chacun quand ils jouent en duo. Une architecture s’établit, une imbrication spéciale, une angularité multiforme. L’absence d’autre instrument nous fait goûter intégralement leurs qualités de timbre et la dynamique dans l’espace et le temps. A quatre, il y a une densité instrumentale et cela crée inévitablement des problèmes par rapport à cette fameuse imbrication du point de vue de la lisibilité et d’une forme de logique. Chaque instrumentiste  doit tenir compte de paramètres différents selon qu’il se réfère à un de ses collègues : par exemple le pianiste par rapport aux deux cordes ou au saxophone. Pour mon unique plaisir d’écoute, j’avoue préférer leurs enregistrements en duo (Dialogues) ou en trio (Barrel ou Unlocked). On peut estimer que Dialogues with strings est moins abouti. Mais la pratique de la musique improvisée libre et son but ne vise pas seulement la réussite «maximum » d’une entreprise, mais aussi de poser des questions et chercher des réponses, parfois en vain, parfois en créant de belles surprises. L’improvisation collective comporte ainsi des changements de direction inattendus. Les cordes s’évadent et cherchent un point d’équilibre. Les options de jeu se multiplient et cela nécessite pas mal de perspicacité pour sentir comment jouer instantanément. Un véritable labyrinthe ludique se fait jour. Les musiciens développent des phrases musicales mélodico-rythmiques en faisant fluctuer le timbre de l’instrument pour exprimer une émotion, particulièrement la violoniste Alison Blunt qui dévoile une belle sensibilité microtonale. Le lyrisme de Trevor Watts et son articulation sans pareille coule naturellement et trouve un écho dans le travail de la violoncelliste, elle-même transfigurée, semble-t-il par son expérience avec Weston et Jon Rose dans le projet Temperaments. Il ne s’agit pas du tout de l’exploration de timbres et de textures ou de recherches de sonorités inédites, démarche sans doute plus radicale  et plus ouverte qui permet aussi de mieux créer une empathie, car l’improvisateur a une plus grande marge de manœuvre pour sélectionner les sons les plus compatibles. Ici, il faut faire se croiser les lignes, les motifs mélodiques, les tonalités, les accents, les pulsations. Chacun racontant une histoire en se souciant de ne pas se dédire de celle des autres ou de devenir redondant. Un casse-tête !  Comme ces quatre musiciens évoluent comme des solistes à part entière sans aucune hiérarchie et organisation préétablie, ils assument les difficultés inhérentes à l’entreprise avec force conviction, inventivité et beaucoup de bravoure. Un intense angularité ou un relâchement élégiaque : on décolle dense un moment et subitement on musarde en douceur. Soudain, le pianiste rebondit sur les touches cristallines inspirant des cadences diversifiées aux trois autres. Une écoute multidirectionnelle s’établit à plusieurs niveaux, chacun vient à réagir aux propositions de l’un ou de l’autre. Les idées peuvent fuser de toutes parts et chacun doit revoir sa copie à tout instant. Les musiciens posent des questions et tous essaient de trouver des solutions instantanées… Il faut vraiment réécouter pour mesurer la plénitude de cette suite instrumentale et en découvrir la colonne vertébrale. Avant tout une gageure ambitieuse et qui pourrait friser le verbiage pour certains auditeurs, l’expérience est vraiment intéressante et montre bien qu’il s’agit d’improvisateurs de haut vol. Il n’y a pas de gloire à vaincre sans difficultés. Donc, bravo !!

Hopek Quirin Anton Mobin sauvages innocents middle eight recordings AABA09

Il faut vraiment écouter cette musique au casque pour identifier les sonorités respectives d’Hopek Quirin et d’Anton Mobin crédités respectivement : bass, effects, microcassettes et modulable pocket chamber. Basse électrique, je suppose. Le titre sauvages innocents et les titres de chaque morceau sont orthographiés en alphabet phonétique. L’approche sonore semble, au départ, noise un peu épaisse, mais en se concentrant, on l’entend fourmiller de détails provenant de la modulated pocket chamber. Ça craquotte de partout, des sons bourrés de parasites, frottements infimes qui font sursauter les fréquences. Témoignage d’un art sonore vif et sans concession, statique et fluide à la fois. Après deux morceaux, on aurait aimé plus de lisibilité et de variations dans le débit et la dynamique. Mais ce n’est que partie remise, dès le troisième morceau les bourdonnements enflent, d’autres couches se révèlent, cela délire, secoue, s’entrechoque, s’épanouit… un voyage incertain se prépare, cela bouge dans tous les sens vers un bref freinage de la bande sonore.
Quatrième morceau : encore plus intéressant ! Les efforts deviennent de plus en plus mouvants, fébriles… Chaque plage contribue à diversifier la palette, la dynamique…Anton Mobin se veut expérimental, son instrument qu’il a fabriqué lui-même donne à cette impression. Ses trouvailles via la chamber sont surprenantes et à mon avis les vibrations sonores qui en émanent auraient tout à gagner plongées dans plus de silences à certains moments pour que leurs crêtes, glissements et aspérités puissent être mieux perçues. Leur modulation revêt un véritable intérêt, gommé par les émissions sonores continues et leur stratification. Si l’atmosphère chargée se fait menaçante, on peut imaginer qu’un foehn réparateur puisse venir éclaircir les perspectives à un moment. De véritables artistes bruitistes avec un solide potentiel.

Hiss and Viscera Audrey Chen & Richard Scott Sound Alchemy SA004

Voix d’Audrey Chen et synthé modulaire de Richard Scott. Une musique sombre, déchirante, hantée. Les sons mystérieux de Scott et la voix ensorcelée de Chen. C’est un excellent duo où les deux artistes font leur chemin en se complétant sans se suivre, suivent des voies écartées qui se perdent dans les brumes pour ressurgir avec une belle évidence. Le gosier s’enfièvre et se contorsionne ou un filet de voix s’éloigne par dessus les fréquences rares du synthé modulaire de cet apprenti sorcier plongé dans le fatras improbable de ses câbles colorés et ses fiches, rizhome des sons quasi-imaginaires, mais pourtant bien réels. Musique de rêves ou de cauchemars, aussi concrète et réelle qu’abstraite et éphémère. Viscera : ça vient des tripes. Écoute à recommander. Si Audrey Chen est une vocaliste remarquable qui utilise les extrêmes expressifs de la voix humaine avec un réel talent, veuillez-vous reporter à mes précédentes chroniques pour ma description du travail singulier de Richard Scott, un incontournable de l’électronique improvisée. 

Mise au point avec les producteurs et artistes pour qui j’ai le plus profond respect.

Mise au point avec les producteurs et artistes pour qui j’ai le plus profond respect.
En effet, j’ai un profond respect pour tous ceux qui tentent ou réussissent à s’exprimer dans le domaine (ou les domaines) de la musique improvisée (radicale) et collatérales (jazz plus ou moins libres, variante électronique, composition alternative, etc…). Cela représente un travail intense de la part des musiciens, du producteur et des collaborateurs, d’un investissement coûteux, et pas mal d’amour et de passion. Je reçois des albums, principalement des compact discs, d’un peu partout. Souvent en provenance d’artistes qui pratiquent une musique assez ou très semblable à la mienne : la musique improvisée libre, celle que Derek Bailey a « baptisé » (un peu malencontreusement) de non-idiomatique. Mais, aussi des choses trop éloignées d'un point de vue formel. Par exemple, deux albums de "free" convenus avec un improvisateur "free" "intéressant" dans un cadre rythmique régulier relativement conventionnel avec thèmes "swinguants" voire "chantables" et un autre "soliste" qui maîtrise moyennement son instrument. Pfff.... non ! Non ! 
Donc, bien sûr, qui trop embrasse mal étreint ! On ne peut pas écrire valablement sur tous les sujets qui se présentent.
J’écris avant tout dans ce blog parce que :
1/ j’ai commencé à le faire bien avant de me produire (fréquemment) sur scène.
2/ des musiciens/collègues, et non des moindres, me demandent d’écrire à propos de leur musique. On m'a demandé aussi de rédiger des notes de pochette : albums solos de Fred Van Hove (Journey) et de John Russell (Hyste) pour Psi, Garuda de Lawrence Casserley et Philipp Wachsmann.
3/ les magazines et websites dédiés à cette musique exigent des articles calibrés et courts (voire censurés) et j’en ai rien à faire (je refuse de le faire, mon but n’étant pas de me faire reconnaître dans ce milieu).
Si cette musique est "libre" et sans contrainte, je ne vois pas pourquoi celui qui écrit à son propos devrait se restreindre et limiter sa liberté outrageusement (dix lignes maximum!). Il faut parfois , souvent, étendre sa pensée et ses arguments pour être signifiant.
Alors, je suis souvent (très) embarrassé de devoir écrire sur ce qui ressemble à du jazz « tout terrain » (avec souffleurs, basse et batterie avec ou sans piano), que ce soit composé avec thèmes, solos etc…  mêmes « free » ou du free-free jazz "à fond la caisse" ou d’autres idiomes (dits) d’avant-garde. La raison est que mon temps d’écriture est limité et que je me concentre sur mes choix : l’improvisation libre « radicale», soit un domaine pour lequel j’estime avoir les compétences. 
Si je choisis d’écrire sur des musiques qui font partie du champ du jazz (free) ou d’autres expressions, c’est que leurs auteurs ont assimilé les valeurs de l’improvisation libre collective à l’écart de toute hiérarchie au sein de l’orchestre et que la musique est en (très) grande partie entièrement improvisée (pas de thèmes, de compositions, de répétitions etc…dans le cas du free-jazz). Et que ces artistes produisent des choses incontournables.
Exemples : Ivo Perelman, Paul Dunmall, Itaru Oki, John Carter et Bobby Bradford, ces derniers dans des albums du label Dark Tree. Dark Tree publie aussi des albums très improvisés avec Daunik Lazro, Benjamin Duboc ou Eve Risser. Récemment, j’ai chroniqué le trio jazz traditionnel « subversif » du guitariste Duck Baker avec Alex Ward et John Edwards, un jazz de « puriste avisé » ou les solos du pianiste vétéran François Tusquès, qui respirent le blues authentique. On dira peut-être que je suis sectaire et puriste ou élitiste.
Mais c’est surtout que je n’ai pas le temps de me consacrer plus avant à l’écriture et qu’il y a assez de journalistes qui écrivent à ce sujet. J’ai un standard personnel d’une certaine qualité (toute relative) et je n’ai pas envie du tout d’écrire en dessous de celui-ci. L'inspiration ne se commande pas d'un jour à l'autre. Il faut me limiter dans mes choix en suivant le motto affiché de ce blog pour mettre en évidence les démarches exemplaires de mon point de vue. En outre, la scène de la libre improvisation est déjà assez envahie par ce que j’appelle le free free-jazz et une attitude relativement trop mercantile ou trop sommaire selon mes propres critères, pour que je contribue à la confusion. Sans parler du tout venant électronique, noise, post-rock, expérimental, minimaliste etc… 
Comme il m’arrive que je reçois des choses qui ne cadrent pas (du tout) avec « ma ligne éditoriale », je suis un peu peiné pour les artistes. Si je devais en faire la critique, ça risquerait d’être assez … dur et cela je n’ai pas envie. En tant qu’écriveur, je ne m’intéresse qu’à la musique qui me passionne ! Je fais déjà quelques concessions, surtout lorsque le patron du label est super honnête, sincèrement généreux et engagé jusqu’au cou et que les artistes sont talentueux et profondément sincères. Je me dis aussi qu’il y a des gens très sensibles et fins qui découvrent et qu’il faut bien un début à tout.
Si j’ai décrit favorablement un album « improvisé » du label XYZ, ce n’est pas pour cela que je vais écrire sur les autres productions du label XYZ qui émanent d'autres sphères trop éloignées. Je passe du temps à réfléchir quand j’écris, on pourrait alors réfléchir quand on me propose quelque chose à chroniquer. Un peu professionnel, quand même !
Quand je dis que « je n’ai pas assez de temps », c'est la stricte vérité : je dois en consacrer à planifier et organiser mes concerts/gigs (+ ou – 25 par an) et à voyager assez loin pour pouvoir m’exprimer.  Cela prend un temps fou pour préciser une quantité de détails anodins (avions, trains et bus, jours de départ et de retour, où dormir, conditions, confirmations qui se font attendre etc…).
Je m’exprime musicalement comme chanteur improvisateur parce que je pense contribuer valablement à cette musique et qu’il n’y pas pléthore de vocalistes / chanteurs improvisateurs masculins. En Europe, avec Phil Minton, Jaap Blonk,  et quelques autres (Andreas Backer ou mon copain Pierre-Michel Zaleski), on est une poignée. Et bien sûr, Benat Achiary. Pour ceux qui l’ignorent, je me suis produit en Grande Bretagne : une trentaine de gigs ou festivals rien qu'à Londres (Mopomoso/ Red Rose et Vortex, I’Klectic, Hundred Years Gallery, Klinker, Arch 1, Horse Improv, ColourScape, FOTC) mais aussi à Norwich, Brighton, Oxford, Bristol, Liverpool, Sheffield, Newcastle et Edinburg. En Allemagne : Bremen, Göttingen, Berlin, Wuppertal, Essen, Hannover et Aachen. En Italie, à Turin, Milan, Bologne, Piacenza, Gênes, Livourne, Bari, Modugno, Noci, Altamura, Fasano et Taranto. En France, à Paris, Lille, Roubaix, Toulouse et en Provence (avec Sabu Toyozumi) grâce à mes camarades Pascal Marzan, Luc Bouquet et Claude Colpaert. À Madrid, Rotterdam, Vienne et Copenhagen. En Tchéquie, à Opava et Ostrava et en Slovaquie à Nitra. En Hongrie, une quinzaine de concerts à Budapest, à Szeged et à Eger. À Limmitationes en Autriche. En Belgique, j’ai contribué à presque deux cents concerts et « petits » gigs et certains ont été publiés en CD’s (Evan Parker, Paul Lytton, Paul Rutherford, Lol Coxhill, Veryan Weston, Jon Rose, John Butcher, John Edwards, Paul Dunmall, Nicolà Guazzaloca, Hannah Marshall, Gianni Mimmo). Je me produis à l’étranger, souvent à mes frais (de voyage), car je trouve trop peu d’opportunités dans mon pays, devant y organiser souvent moi-même mes prestations à Bruxelles. Mais pour parcourir 5.000 km en voiture (Citroën Berlingo),  dans huit pays en douze jours en novembre à quatre (avec Marcello Magliocchi, Jean Demey et Matthias Boss,) et une contrebasse pour huit concerts (dont certains « aux entrées ») de Bruxelles à Budapest, il faut être un peu dingue. Où loger, qui nous attend sur place ? Partager la chambre, le repas, la voiture etc... 
J’ai la grande chance de me produire avec des musiciens improvisateurs de grand talent et d’expérience, certains «on and off» des personnalités merveilleuses : Jean Demey et Kris Vanderstraeten (lui, en Belgique), Marcello Magliocchi et Matthias Boss, Lawrence Casserley, Zsolt Sörès, Oli Mayne et Adam Bohman, Audrey Lauro, John Russell, Phil Gibbs, Yoko Miura, Pierre-Michel Zaleski et, maintenant, Benedict Taylor. Je parle évidemment seulement des groupes avec lesquels j’ai chanté de nombreuses ou plusieurs fois et qui perdurent. Il y a aussi mes autres potes de Bruxelles (JJ Duerinckx, Jacques Foschia, Mike Goyvaerts, Willy Van Buggenhout et Sofia Kakouri), en Italie (Guy-Frank Pellerin), à Londres (Adrian Northover, Dan Thompson, Tom Jackson), en France (Pascal Marzan) et des rencontres qui se sont révélées fructueuses. Par exemple, Philip Wachsmann et moi-même aimerions continuer à collaborer après plusieurs concerts (avec e.a. Casserley). Mais cela semble vraiment difficile. J’aimerais chanter avec Elke Schipper et Günter Christmann suite à notre récente rencontre à Hannovre. Je crains fort que cela soit (très) difficile de trouver un lieu soit en Belgique ou ailleurs avec des conditions décentes.
Notez bien que je ne me plains pas du tout : je constate ! Cela ne me fait ni chaud ni froid. N’ayant jamais envisagé de devenir un artiste, ignorant pendant très longtemps mes capacités vocales, je suis devenu improvisateur « professionnel » « apprécié » une fois passé l’âge de cinquante ans. Et j’ai travaillé dans le secteur tertiaire 41 ans avant d’arriver à la retraite en 2016. Donc cet aspect des choses ne me désole pas. C’est comme cela : AMM a joué longtemps pour des clous à la London School of Economics et Derek Bailey, John Stevens et Trevor Watts devant une ou deux personnes au Little Theatre Club. La question économique est surtout importante pour mes collègues dont les revenus proviennent de la musique. Entre parenthèses, je déteste la démarche qui consiste à chercher à jouer avec des « pointures » ou « famous names » pour se créer une carrière (illusoire). Le désir mutuel est la chose la plus importante.
Quand j’observe que Günter Christmann, lui-même, le tromboniste et pionnier important des années 60/70’s, auto-produit ses propres enregistrements en CDr’s en édition limitée, je trouve qu’en comparaison de nombreux artistes qui publient nombre (trop?) d’albums en CD (à 500 copies) ont quelques lacunes question bien-fondé de leur démarche artistique. On assiste chez certains à une hyper-production et à un manque de contenu créatif. Depuis plus de 25 ans, Günter Christmann n’a trouvé  que trois labels bien distribués pour diffuser sa musique. FMP : TRIO ! (avec Lovens et Gustafsson), Creative Sources : Core (avec Alex Frangenheim et Elke Schipper) et Moers Music : Sometimes Crosswise, une anthologie. J’allais oublier One To (Two)… un duo avec Gustafsson en édition limitée chez Okkadisk : sold out depuis très longtemps. Le reste se trouve sur le label assez confidentiel d'Alex Frangenheim, Concepts of Doing, à l’arrêt depuis 2001. Quand je considère le jeu de violoncelle vif, accidenté et pleins de détails nuancés de Christmann et qu'il concentre magistralement une foule d'idées en 3 minutes, je trouve le jeu de nombre de ses collègues trop linéaire, prévisible, trop peu spontané … systématique etc… voire interminable.  Je me dis que certains sont soit obsédés par une forme de succès et sont encore loin du compte par rapport à un tel artiste à qui on doit, outre son travail de musicien innovateur, l'organisation de concerts payés durant plus de 40 ans à un très haut niveau à Hannovre. Ce n'est pas seulement une question de virtuosité, mais surtout d'engagement, de qualité, de foi, d'authenticité. 
Or dans ce blog, je m’intéresse, à l’improvisation proprement dite, à sa spontanéité audacieuse et imaginative. Et non pas à son imitation ou à son évocation distanciée, ou encore à la démonstration / régurgitation d’une formation musicale issue du classique, qu’il soit académique ou contemporain, proche du simulacre. Ou encore, à la mise en pratique d’idées toutes faites sans prendre le recul nécessaire. Je ne me détourne jamais de musiciens « entre les deux » lorsque je suis dans une salle de concert, car il y a quelque chose à en tirer et qu’il faut encourager les tentatives et que certains évoluent ensuite de manière surprenante. Mais de là à écrire pour des improvisateurs du dimanche après-midi, …
Je pose la question « Où se trouve l’essentiel ? ».
De même, le jeu exceptionnel de Michel Doneda surnage largement dans la masse des saxophonistes par son extrême acuité et son excellence. Le fait que son travail est trop peu reconnu en dit long sur la dilution de la qualité qui est advenue ces dernières années dans ce milieu et un manque de sens critique face à la simplification outrancière des caractéristiques de la « free-music » improvisée de la part d'organisateurs, spécialistes etc.... Sans parler de l’icônification systématique de certains musiciens "légendaires", attitude qui brouille les pistes, et à qui l’admiration béate pardonne beaucoup, face aux « inconnus » qui, eux, ne sont jamais assez bons (parce que trop peu visibles ?). 
C’est d’ailleurs pour ces raisons que ce blog existe et que j’évite absolument de devoir rédiger des pensums – encensoirs.
Comme d’autres critiques le font déjà en suffisance, je m’abstiens de suivre et commenter une série d’artistes qui ont un don d’ubiquité étonnant et qui sont programmés partout, alors que d’autres aussi valables ou même plus intéressants ou essentiels sont aujourd’hui trop peu visibles et entendus. La richesse de cette musique réside plus dans le nombre important d’artistes quasi-inconnus de haut niveau qui en garantissent une véritable bio-diversité que dans la quinzaine de noms fameux qui sont censés représenter cette musique dans les médias. Car écouter les mêmes, tout excellents qu’ils soient, devient lassant à un moment donné. Pourquoi toujours le saxophone (avec basse et batterie ou guitare électrique à pédales d'effets) ? Il y a d'autres instruments et d'autres combinaisons instrumentales, je pense.
Cette musique libre est en fait un genre aussi difficile et exigeant qu’elle a l’air spontanée et naturelle. Elle n’est d’ailleurs jamais assez bonne.  Or, j’entends un peu trop souvent : « Oh that was great ! » (le/la musicien/ne), alors que je me suis un peu ennuyé, même s’il y avait des choses appréciables. Certains de mes propres concerts, chaleureusement et copieusement applaudis par le public, ne me satisfont pas entièrement ou me laissent un peu perplexe.  Il y a ce moment où j’ai chanté de trop, ou une intervention n’était pas à la hauteur à un instant donné, où un détail me semble faite tache etc… Je suis assez difficile avec moi-même, tout en foutant la paix à mes comparses de scène quand leur potentiel réel et la bonne volonté s’y trouvent, car les choses finissent par venir.
Je peux être bon public, mais il ne faut pas exagérer. 
Messieurs, prenons de la distance.
Tout çà pour dire qu’Orynx -Improv’andsounds est « consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz ( jazz free quand celui-ci est vraiment original), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies »
  

jeudi 21 décembre 2017

Five players and more in free improvisation

Chers lecteurs ,
généralement, comme vous pouvez le constater, la très grande majorité des groupes de musique improvisée libre fonctionnent en (très) petite formation, du duo ou trio jusqu'au quintet et rarement au-delà. Pour des raisons qu'on devine : matérielles et économiques (cachets, logement et voyages !) et aussi esthétiques. En effet, trouver six ou sept musiciens qui partagent un idéal musical commun et une esthétique/ démarche compatible etc... n'est pas évident. Surtout dans une musique où chacun est libre de s'exprimer comme il l'entend à tout moment, même si cette musique est basée sur l'écoute. Dès que le groupe est plus étendu, l'éventuel responsable propose souvent un système avec parties prévues, indications, un peu de composition, une conduite...

Improviser librement (totalement) à plus de cinq offre d'autres perspectives, qui peuvent parfois se révéler inouïes. Pour une expression qui se veut éminemment collective où tous partagent le temps et l'espace sonore de manière démocratique à l'écart de toute hiérarchie, réussir à jouer ensemble dans un groupe plus large (cinq musiciens et au-delà) en créant les modes de jeux adéquats revient à assumer publiquement les idées et les belles déclarations en les mettant effectivement en pratique. 

Spontaneous  Parmi les quintets fameux (historiques) qui ont été enregistrés et publiés, il faut citer le Spontaneous Music Ensemble et ses trois éditions en quintet : Karyobin en 1968 (John Stevens, Evan Parker Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler(Island/Emanem nouvellment réédité !!), So What Do You Think We Are en 1971 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Dave Holland et Kenny Wheeler/Tangent) and The Quintessence/ a/k/a the Eighty Five Minutes en 1974 (John Stevens Trevor Watts Derek Bailey Evan Parker et Kent Carter/Emanem). Durant sa longue existence, le trio d'Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker a été augmenté par Peter Kowald entre 1974 et 1977 et plus tard vers les années 80's avec Alan Silva. Or, les archives révèlent que s'y est ajouté le tromboniste Gunther Christmann à plusieurs reprises et les enregistrements révélés via inconstant sol sont vraiment convaincants.
On pense aussi aux Musica Libera de Fred Van Hove dont les quartets de base avec Phil Wachsmann, Marc Charig  et Gunther Sommer (MLDD) ou Paul Rutherford, Radu Malfatti et Marc Charig (MLA BLEK) pouvaient se croiser et être augmentés par Maarten Altena, Maurice Horsthuys, Wolfgang Fuchs, Gunter Christmann ou Ernst Reyseger.  Mais nous n'avons que les deux quartets ci-nommés comme uniques témoignages de l'art le plus radical de ce grand pianiste qui fêtait ses 80 ans cette année (Was Macht Ihr Denn ? SAJ 42 et M.L.A. Blek SAJ 32).

Juste pour prouver qu'il n' y a pas de raison que cette formule sextet, ou plus, est viable et conduit à d'autres façons de jouer basée sur l'écoute et l'imagination avec un consensus démocratique de partage très fort, je vous livre les exemples que j'ai pu trouver.
Pourquoi ? 
Parce que, une fois maîtrisé l'art de l'improvisation libre et collective, un improvisateur expérimenté et bien sur ses pattes (pro si on veut dire) n'a pratiquement plus aucun problème à réussir un concert en duo ou en trio, si les musiciens partagent cette faculté de s'entendre, de se comprendre et s'ils se sont choisis mutuellement. Ou même de trouver son chemin et réussir à communier avec des collègues encore inconnus la veille. C'est dans ce contexte de groupe élargi qu'on mesure le talent, l'intuition, la maîtrise, le self-control, la qualité d'écoute d'un improvisateur expérimenté et que ça nous change du sempiternel trio sax-basse-batterie qui commence à me barber, malgré l'imagination et le savoir faire de certains que je n'hésite pas à relever dans ce blog. Certains excellents improvisateurs ne se distinguent peut-être pas par une voix personnelle très originale qui feraient alors d'eux des artistes très demandés (etc...), mais au sein de tels groupes, ils font merveille par un don inné de l'à-propos.

Sven-Åke

Gérard Rouy, le journaliste et photographe dévoué à la cause, déclare toujours que son album d'improvisation favori est : Idyllen und Katastrophen sur le label Po Torch avec Sven Åke Johansson en poète à l'accordéon, Paul Lovens percussions, Wolfgang Fuchs sax sopranino et clarinette contrebasse, Maarten Altena contrebasse , Gunther Christmann trombone, Derek Bailey guitar, Candace Natvig violon et Alex von Schippenbach piano. Un chef d'oeuvre non réédité comme tout le catalogue Po Torch de Paul Lovens. 

Dans le coffret de Sven Ake Johansson, the 80's selected concerts, comprenant cinq CD's, se trouve la Splittersonata qui réunit sur le SAJ CD-35, quelques uns des participants à Idyllen & Katastrophen : Alex von Schippenbach piano, Sven Åke Johansson batterie, Wolfgang Fuchs sax sopranino, Günter Christmann trombone, Törsten Müller contrebasse, Tristan Honsinger, violoncelle. S'il y a des parties en solo ou duo dans Idyllen Katastrophen  et un invisible arrangement, la Splittersonata est un enchaînement d'une grande logique qui se décline en duos, trios et quartets spontanés au sein de 12 morceaux (extraits ?) d'une grande concision où chacun respecte volontairement sa dose de silence en intervenant par touches ou par jets avec des cadences, pulsations et vitesses diversifiées. Une véritable stratégie de jeu spontanée et très réfléchie, une science de l'instinct musical, qu'anime les éructations de SAJ. Énergétique, mais aussi nuancé avec un travail sur plusieurs éléments, sonores, texturaux, motifs et apports mélodiques (Honsinger et Schlippenbach). Chacun y trouve son compte et l'auditeur peut distinguer clairement ce que joue chaque musicien, tous ayant une voix caractéristique, une signature sonore très personnelle. Impossible de rater les voix si particulières de Fuchs, Honsinger et Christmann, le style pianistique de Schlippenbach et les facéties percussives de Sven Åke Johansson. Quant à Torsten Müller, il est un des meilleurs bassistes d'improvisation connus et fut l'alter-ego de Christmann en personne avant de partir aux USA.
Par contre, l'enregistrement du Globe Unity Orchestra (dirigé par Alex von Schlippenbach) consacré à de l'improvisation complètement libre, Improvisations (Japo) souffre du trop grand nombre d'improvisateurs, surtout dans les sections de souffleurs : Brötz, Parker, Carl, Pilz pour les anches, Wheeler et Schoof aux trompettes, Christmann Mangelsdorff et Rutherford aux trombones par rapport aux autres instruments : Lovens aux percussions, Alex von S au piano, les deux contrebasses de Niebergall et de Kowald, aussi au tuba, Honsinger au violoncelle et Bailey à la guitare électrique. Derek Bailey exigeant la liberté totale, c'est donc une de ses rares apparitions dans le Globe Unity. Un peu touffu, même si intéressant.

King Übü Orkestrü 

Plus que çà tu meurs ! Wolgang Fuchs avait réuni une dizaine de potes dont Paul Lytton, Marc Charig, Radu Malfatti, Phil Wachsmann, Norbert Möslang, Erhard Hirt, Hannes Schneider, Alfred Zimmerlin, Guido Mazzon. Un soir de beuverie où l'on cherchait en vain un nom pour le groupe tout neuf, quelqu'un se leva et s'écria complètement beurré : King Übü Orkestrü ! Un album légendaire : Music Is Music Is (Uhlklang UK 6), une musique radicale, sonique, convulsive qui prolongeait les audaces du duo Parker-Lytton ou d'Iskra 1903 (Rutherford Bailey Guy) des années 71-72-73. Le personnel évolua autour d'un noyau de convaincus (Fuchs Lytton Wachsmann Malfatti) pour s'étioler dans le New Silence au début des années 2000 (ah ! Radu). Peter Van Bergen, Melvin Poore, Günter Christmann, Luk Houtkamp, Georg Katzer et Torsten Müller apparaissent en 1992 dans Binaurality (FMP CD 49) dans lequel Huit Translations égrènent les métamorphoses rageuses à froid de ce groupe sans pareil ! Souci forcené du détail et du spectre sonore, construction collective exigeante, petites touches secrètes, nuances, inventivité, irisation, renouvellement constant, lisibilité maximale, recherches de sons, complexité, mouvements imperceptibles qui finissent par soulever les ondes, détourner les courants. Un modèle du genre.

En bonne compagnie 

On savait Derek Bailey capable de tout au sein de sa Company. Le sommet du genre se trouve inclus dans l'album Epiphany, Epiphanies (Incus 46-47 1983, réédité en CD par le même label). Là, il s'est surpassé : les musiciens choisis pour des affinités individuelles, forment un  assemblage  hétéroclite en diable, certains artistes ignorant complètement leur existence réciproque. Derek Bailey guitares électrique et acoustique, Julie Tippetts, voix et guitare acoustique, Keith Tippett, piano, Fred Frith, guitare électrique couchée et trafiquée plus électronique, Phil Wachsmann, violon et électronique additionnelle, George Lewis, trombone, Akio Suzuki, un artiste sonore installateur méticuleux et minimaliste crédité Glass Harmonica, Performer [Analapos], Percussion [Spring Gong], Flute [Kikkokikiriki], Ursula Oppens, une pianiste classique ayant travaillé avec Braxton, Motoharu Yoshizawa, contrebasse et la harpiste Anne Le Baron, soit dix musiciens .... et un seul souffleur, George Lewis, alors gargouilleur en chef de la scène improvisée. Pas de sax et aucun percussionniste en titre. Sur les deux faces A et B du premier vinyle, le groupe joue en tutti deux morceaux de 20:20 et 27:51 ! Bien sûr, les artistes avaient les cinq jours de la Company Week pour s'acclimater et parvenir à communiquer. Les autres plages des faces C et D de l'autre vinyle sont consacrées à un duo, deux trios et, quand même, un quartet, un quintette et un sextette.  Ce qui est sidérant quand on écoute cet album, c'est le son caractéristique d'Epiphany, quelque soit le morceau et le nombre des musiciens. Un registre sonore unique, une manière peu commune d'interagir, une cohérence inouïe des cordes, des cordes en tout genre. Questionné en 1985, Bailey était très très enthousiaste pour cet album de Company. C'est la raison pour laquelle il a édité un double-album de cette expérience et a tenu à le rééditer par la suite. Ceux qui font grand cas d'AMM se doivent d'écouter Epiphany. Et ceux qui l'ont écouté dans le passé sont capables de le reconnaître immédiatement quelque soit la plage. Certaines parties du tentet ressemblent à un magma ou mieux à un entrelacs de coupes géologiques avec des ramifications innombrables, tranchées ou à peine perceptibles. Un modèle inouï et un genre à lui tout seul.

Vario ou l'anarchie.

Mais encore : Vario 34, la trente-quatrième édition du groupe à géométrie variable de Günter Christmann, avec lui-même au trombone et violoncelle, Thomas Lehn au synthé, Mats Gustafsson aux saxes, Alex Frangenheim à la contrebasse, Paul Lovens aux percussions et le guitariste suédois Christian Munthe. Deux albums : Vario 34 (Blue Tower 05 / edition explico) et Vario 34-2 * Water Writes Always in * Plural (Concept of Doings 1998). Le premier album Vario 34 enregistré en octobre 1993 contient pas mal de duos successifs alors que l'album de Vario 34 -2 présente le groupe au complet ou presque sur les 9 séquences enregistrées (15-7-98). Ce groupe qui défie toute comparaison, se focalise sur une recherche éperdue de sons (techniques alternatives) alliée à un sens du timing particulièrement aigu. Pour la cohérence de l'ensemble et rendre les contributions individuelles, chaque improvisateur prend soin de placer ses interventions ponctuellement, sporadiquement, en relation avec des actions précises de ses collègues en  jouant sur la longueur des silences et des interventions. L'art extrême de prendre la balle au bond. Aucun instrumentiste ne prédomine, mais chacun d'entre eux se met en avant par alternance dans le champ sonore, réagissant immédiatement avec effets de contraste, accélérations, passage statique, le volume augmentant et diminuant d'un instant à l'autre. Çà gicle, ça râcle, explose, s'évanouit, s'éparpille, se rassemble dans une métamorphose permanente, pétaradante, bruitiste. La surprise est cultivée avec soin dans une spontanéité aussi débridée que contrôlée. La colonne d'air de Gustafsson éclate et se désintègre, Thomas Lehn envoie des frictions extrêmes des fréquences désincarnées et volatiles de son synthé vintage. Lovens torture un tam-tam dans le suraigu, nous fait entendre une danse improbable des sticks sur les peaux et fait tinter ses crotales au moment exact où les autres tout-à-coup se taisent. Volatiles et insaisissables. On a inventé le vocable "non-idiomatique" pour ces gens-là.
  
Une aute option de cette improvisation à "plus que trois ou quatre" est très bien représentée par deux fortes têtes de la scène improvisée française. Le saxophoniste soprano Michel Doneda est un instrumentiste exceptionnel et adepte  de l'improvisation radicale, tout comme son frère d'armes Lê Quan Ninh, un percussionniste tout aussi exemplaire. En mai 2003, ils se sont associés à trois camarades japonais pour un projet qui fait sûrement date dans leur itinéraire personnel : Une Chance pour l'Ombre avec le guitariste acoustique Kazuo Imaï, le contrebassiste Tetsu Saitoh et la joueuse de koto Kazue Sawaï, une spécialiste de la musique traditionnelle japonaise. Ces années-là, de nouvelles tendances se pointaient dans le monde de l'improvisation autour d'artistes plus jeunes et radicalement différents : Rhodri Davies, Axel Dörner, Burkhard Beins, Mark Wastell, Jim Denley et un vieux briscard, Radu Malfatti himself. La résurgence d'AMM, Keith Rowe. New Silence, Réductionnisme, Lower Case,Soft Noise, enzovoort

Programmés à la FIMAV à Victoriaville au Québec, le 19 mai 2003, leur concert est publié par Victo (cd094) et porte le même titre qu'un autre enregistrement du groupe réalisé à Lorgues le 28 mai 2003 et publié sur le micro-label Bab Ili Lef 02. La démarche du groupe consiste en une immersion poétique dans la recherche de sons au-delà de toute structure dans une anarchie réfutant la logique élémentaire. Sensibilité écorchée, bruissements, palpitations, froissements, égrainements de cordages- épis, la musique est ravalée à l'état de nature, la forêt primitive reprend ses droits dans la friche. La musique se rapproche du silence pour que l'oreille découvre l'intimité introspective des cordes, les doigtés délicats du guitariste, et les résonances fines du koto. Par rapport à la lamination d'AMM - elle-même vision distanciée de l'instant vécu - , il y a dans cette chance pour l'ombre un empressement, une rage immédiate et la poésie subite du silence découvert par enchantement et duquel se lèvent un instant les harmoniques extrêmes du saxophone sopranino. Chez Vario 34-2 et Une Chance Pour L'Ombre, qui joue quoi (quel son) ? On est parfois bien en peine de le dire.

Un peu de direction quand même.

J'ai parlé de Radu Malfatti. On lui doit un enregistrement en grand orchestre, Ohrkiste, réunissant des anches : Wolfgang Fuchs, John Butcher, Peter Van Bergen, des cuivres : Rainer Winterschladen, Martin Mayes, Radu Malfatti, Melvin Poore, des cordes : Phil Wachsmann, Karri Koivukoski, Alfred Zimmerlin et Wolfgang Güttler, plus Fred Van Hove au piano et John Russell à la guitare acoustique (Radu Malfatti + Ohrkiste ITM 950013). Deux compositions : Grau et Notes. Un éventail sonore subtilement réparti sur 73'40'' par des improvisateurs expérimentés, quelques mouvements d'ensemble spectraux enchaînant des développements pointillistes, introspectifs, abstraits au sens où le visuel rejoint l'imaginaire auditif. Une expérience unique, synthèse de l'écriture contemporaine et de l'insect music, où l'esthétique de celle-ci est mise en évidence.
Absolument inconnu au bataillon des gloires de l'improvisation, le clarinettiste suisse Markus Eichenberger a rassemblé un jour de au sein de son Domino Concept Orchestra une phalange d'improvisateurs régionaux de Suisse et d'Allemagne : Mariane Schuppe et Dorothea Schürch voix Carlos Baumann trompette, Paul Hubweber trombone Carl Ludwig Hübsch tuba, Marcus Eichenberger clarinets Dirk Marwedel extended saxophones, Helmut Bieler-Wendt violin, Charlotte Hug viola, Peter K Frey & Daniel Studer double bass, Frank Rühl electric guitar, Ivano Torre percussion. Ils sont tous excellents musiciens et certains ont une solide réputation internationale. On pense à Paul Hubweber, C-L Hübsch ou Charlotte Hug. Mais ce qui compte ici, c'est la stupéfiante synchronisation des actions, réactions et interactions de cet orchestre qui se transforme en éventail kaléidoscopique des palettes sonores individuelles au moyen de signaux, gestes et autres indications subtilement agencées selon le mécanisme des dominos (!), permettant aux improvisateurs une liberté maximum dans des emboîtements savamment mesurés et paradoxalement peu contraignants. Auto-discipline et lisibilité. Emanem a publié l'album du Domino Concept For Orchestra (Zurich 2001) pour le plus grand bonheur des incrédules. Une pièce d'anthologie, grâce à l'aide d'un institut culturel helvétique.


On retrouve Dirk Marwedel et Marianne Schuppe dans l'Ensemble 2INCQ. pour leur album RHÖN avec un solide échantillon de la vivace scène Rhénane : Joachim Zoepf sax soprano et clarinette basse, Margret Trescher flûte traversière, Hans Tammen guitare et électronique, Ulrich Böttcher électronique, Ulrich Phillipp et Georg Wolf contrebasses, Michael Vorfeld & Wolfgang Schliemann percussions. NurNichtNur 106 02 07, label qu'il faut piocher d'urgence ! 2INCQ. est un modèle du genre à l'instar de Vario 34 où les facettes et l'apport individuel au sein de l'ensemble se déclinent au fil des secondes. Morceaux brefs et deux longues pièces justifient pleinement l'idéal collectif. Un sommet de créativité (quasi inconnu) dans la masse des enregistrements publiés.  

On pourrait aussi évoquer le plus documenté des Improvisers Orchestra, le London (plusieurs cd's chez Emanem et Psi) qui regroupait le Who'sWho de l'improvisation londonienne depuis 1999. En effet, dès 2004/2005 sont apparues des séquences librement improvisées reliant avec une grande cohérence chaque conduction. On distingue à peine la partie "composée/ conduite" dans l'instant et ce formidable orchestre en roue libre. Étonnant ! 
Evidemment, en parlant d'Emanem que pourrions nous dire de (et comment ne pas oublier) Lines un quintet d'une finesse peu commune qui fit même une tournée mémorable en Australie : Phil Wachsmann, Jim Denley, Axel Dörner, Marcio Mattos (au violoncelle!) et Martin Blume : Lines In Australia - Emanem 4075 ? Et le fin du fin : News from The Shed avec John Butcher Phil Durrant Paul Lovens Radu Malfatti & John Russell (Emanem 4121). 
Mais je voudrais finir par deux beaux exemples récents de sextettes dont voici la chronique parue il y a quelques années dans ces lignes.

Almost even further  6 i x  Jacques Demierre Okkyung Lee Thomas Lehn Urs Leimgruber  Dorothea Schurch Roger Turner. Leo Records LR CD 644. 
(publié en décembre 2012)

Chacun de ses six artistes compte parmi ces musiciens exceptionnels sur les épaules de qui peut reposer  en toute confiance les performances les plus risquées, parmi les plus inénarrables de la planète improvisation. Si la réputation de Jacques Demierre (piano), Urs Leimgruber (saxophone), Thomas Lehn (synthé analogique) et Roger Turner (percussion) n’est plus à faire, ceux qui, par exemple, écouteront Okkyung Lee improviser en solo au violoncelle, vont redécouvrir cet instrument sous un jour nouveau. Quant à Dorothea Schurch, c’est une vocaliste très prisée par ses collègues en Suisse et en Allemagne. Solistes réputés, ils sont aussi par conviction et avec la modestie la plus sincère, des partisans de l’aspect collectif de l’improvisation, celle où la voix individuelle sacrifie parfois sa singularité pour se mettre au service du tout. C’est dans cette voie difficile qu’ils nous convient avec almost even further, presqu’un peu plus loin. Presque, parce que la réussite n’est jamais totale, un musicien exigeant restant souvent insatisfait, même pour un détail. Un peu, car dans de tels groupes, le peu est aussi significatif et complexe que le nombre et la profusion. Plus loin, les limites existent pour être dépassées. 6 i x se transforme insensiblement en trio, quartet, quintet et sextet. Chaque improvisateur évolue à une vitesse différente souvent dans une réelle indépendance, créant des espaces pour autrui, intervervant au moment opportun, donnant un réel sens à des gestes simples et des sons singuliers qui se posent avec une belle évidence. Des contrastes, des presques rien appuyés, des murmures, des sons qui se meurent, tout concourt à créer un univers tactile et lisible de bout en bout. Aussi chacun excelle à interrompre ses interventions pour laisser ouvert l'espace sonore, transformé en chantier bruitiste naturel.  Les quatre pièces enregistrées (26:36, 5:52, 18:32, 8:05) s’évanouissent sans que le temps se fasse sentir. On a l’impression que leur musique de chambre puisse revêtir les métamorphoses les plus variées, l’imagination et l’imaginaire individuels se nourrissent et se dilatent au contact les uns des autres. Exemplaire. Fascinant même.

Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135 




Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmanncomplète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pieds joints sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11èmeminute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.
Carl Ludwig Hübsch me signale l'Ensemble X (Red Toucan) http://www3.sympatico.ca/cactus.red/toucan/   que je n'ai pas encore écouté.
Mais avec un tel personnel, vous conviendrez que cela doit être très intéressant. 
Carl Ludwig Hübsch – tuba / ensemble initiator / catalyst
Nate Wooley/Nils Ostendorf – trumpet
Matthias Muche – trombone
Xavier Charles/Markus Eichenberger – clarinets
Dirk Marwedel – extended saxophone
Eiko Yamada – recorders
Angelika Sheridan – flutes
Philip Zoubek – piano
Christoph Schiller – spinet
Nicolas Desmarchelier – guitar
Tiziana Bertoncini/Harald Kimmig – violin 
Martine Altenburger – violoncello
Ulrich Phillipp – double bass
Uli Böttcher – electronic
Olivier Toulemonde – objects
Michael Vorfeld – percussion