lundi 16 juillet 2018

Günter Christmann Michael Griener Joachim Heintz Elke Schipper / Fred Van Hove & Roger Turner / Daunik Lazro Dominique Répécaud Kristoff K.Roll Géraldine Keller / Gabriela Friedli Daniel Studer & Dieter Ulrich

reziprok  explico 24 : Günter Christmann Michael Griener Joachim Heintz Elke Schipper. 


Nouveau Cdr autoproduit par Günter Christmann à 150 copies numérotées sur son label explico. Chaque copie est un exemplaire unique : un tirage photographique sur papier, différent pour chaque numéro (le mien est le n° 69). Duos de chaque instrumentiste (Günter Christmann : trombone violoncelle cithare / Michael Griener : percussions / Elke Schipper : voix et poésie sonore) avec l’électronique interactive de Joachim Heintz. Son ordinateur traite le son de chaque improvisateur avec le programme ALMA. Comme toujours avec Christmann, court et bref ! 19 morceaux entre 1:40 et 4:08 (maximum) pour un total de 56:55. La cithare, instrument que Paul Lovens, son camarade le plus proche de l’époque héroïque, torturait dans les années 70, est utilisée par Christmann pour ouvrir et fermer les 19 séquences (1 & 2, 18 & 19). Vient ensuite la voix et les phonèmes ahuris et sussurements improblables d’Elke Schipper en 3,4 & 5, puis en 11 & 12, et la percussion de Michael Griener en 6 & 7, puis 14 & 15. Michael Griener est assurément un des percussionnistes les plus passionnants dans la lignée Lovens, Turner, Blume. À nouveau Christmann au trombone en 8 & 9 et au 
violoncelle en 10 & 11 et en 16 & 17. Faites-le compte ! On y est. L’écoute de pièces aussi courtes et d’improvisations aussi concises fait qu’on est étonné de les avoir toutes entendues et d’en avoir assimilé la concentration de leurs formes mouvantes et souvent inattendues, comme si le temps imparti s’était déroulé sans qu’on en perçoive la durée (56 minutes + les dix huit silences de quelques secondes entre chaque improvisation). Très souvent, des perles ! L’expressivité des gestes frise ici la parfaite écriture automatique des grands poètes pionniers : Benjamin Péret, André Breton, René Crevel, Robert Desnos. En un laps de temps très limité, Christmann trace une manière de dessin dans l’espace sonore qui se suffit à lui-même pour exprimer et enchaîner des idées musicales, une succession de motifs, une évolution dans l’imbrication des sons avec un esprit de synthèse et un sens de l’épure  soufflant ! La grande majorité des improvisateurs libres favorisent la durée, la distance, le discours logique, de longues constructions. Pour ce projet, les instrumentistes, Christmann et Griener et Elke Schipper, la chanteuse essayent avec un réel succès d’affirmer des idées créatives face au dispositif de Joachim Heintz. L’intérêt est reziprok ! On ressent l’envie immédiate de remettre le curseur en arrière pour jouir des trouvailles phonémiques d’Elke Schipper, des roulements et secousses improbables de Michael Griener, les diffractions vocalisées de la colonne d’air du trombone de Christmann et ses zig-zags au violoncelle face aux contrepoints subtils et extrapolations électroacoustiques imaginatives de Joachim Heintz. Celles-ci semblent parfois aller dans une direction quasiment opposée par rapport à celle de son partenaire dont il procède les sonorités en temps réel alors que l’écoute est palpable. Plutôt que vous décrire tout cela en détail, je vais me plonger immédiatement dans le détail de cette musique intéressante par l’expressivité peu commune de sa gestuelle de l’improvisation dans des formes très courtes. Ce n’est sans doute pas le projet le plus insigne d’ edition explico, mais il vaut vraiment le détour surtout si vous connaissez déjà le travail de ces improvisateurs incontournables. Cette musique est basée sur l'essai permanent de nouvelles formes, ce qu'il fallait démontrer.


The Corner Fred Van Hove & Roger Turner Relative Pitch RPR 1059

Recorded live at the Café Oto on Monday the 7th december 2017, London.
Les improvisateurs libres aiment à rencontrer leurs excellents collègues ne fut-ce que pour un seul concert et un enregistrement. Je pense que cette réunion était attendue depuis longtemps. Né en 1937, le pianiste Anversois Fred Van Hove avait atteint l’âge de 80 ans lors de l’enregistrement de ce concert au Café Oto. Rassurez-vous le pianiste prodige est resté prodigue de son talent et cet enregistrement capte toute la luminosité de son jeu virtuose, le quel suit une logique interne traçant son propre chemin dans les vagues de notes tout en répondant aux trouvailles inventives et audacieuses du percussionniste britannique. La qualité du toucher de Van Hove et son intensité est très particulière : elle privilégie une variété de colorations et de touchers dans le même élan des avant-bras, des poignets et des dix doigts qui s’agitent sur la totalité du clavier. Il y a un son Van Hove, une extraordinaire fluidité de la dissonance et une cohérence dans le toucher quasi inimitable et immédiatement reconnaissable. Influencé sans doute par le piano contemporain, il faut préciser qu’il a mis au point une technique « faussement » aléatoire des mains « molles » qui semble complètement informelle mais qu’il contrôle à merveille dans les moindres détails. Le jeu libre, léger comme l’air et très détaillé de Roger Turner crée  le champ sonore afin que les sons cristallins du piano soient parfaitement audibles et se distinguent de ceux de la percussion. La variété sonore et ludique de ses frappes, frottements, grattements, friselis, secousses, raclements, glissements secs et multiformes mettent sous orbite les improvisations de Van Hove dans une dimension supérieure. Quatre improvisations substantielles déclinent les points forts des deux artistes : Life Dealers, Shopped, The Hat etMore Light. Certaines injonctions de Turner font opérer des revirements à la rêverie de Van Hove comme dans The Hatoù le jeu discontinu de Turner acquiert plus de piquant et la communication mutuelle atteint des sommets. Chacun joue avec un brassage complexe de cellules rythmiques en mouvement perpétuel dont la vitesse, la densité  varie à chaque seconde. Les peaux sont amorties par les accessoires métalliques qui résonnent et vibrent en étincelles cuivrées se mariant à la perfection avec les colorations caractéristiques du pianiste. Ses rares roulements à plein régime emportent le clavier comme une houle l’embarcation qui rame dans le noir. More lightvoit se métamorphoser le pilonnage du clavier dans les notes graves que le corps, les bras et les mains de Van Hove font intensément vibrer les les gros cordages et les tréfonds de la caisse de résonnance. Dans le tumulte, on retrouve intacte ses qualités lyriques et la marque sonore du pianiste. Sans nul doute, le plus intéressant des derniers enregistrements de Fred Van Hove depuis les albums solos Spraak ’n Roll2004/ Wimpro,  Journey2008/ Psi et Axon avec Phil Minton, Martin Blume et Marcio Mattos  et un point d’orgue dans le parcours de Roger Turnerqui adapte magnifiquement son jeu et son talent dans cette magnifique rencontre qu’il attendait depuis au moins deux décennies. Fantastique et profondément touchant. 

Actions Soniques Daunik Lazro Dominique Répécaud Kristoff K.Roll Géraldine Keller CCAM Editions Vandoeuvre 1850.

Quasiment un an avant la disparition de Dominique Répécaud, l’animateur infatigable de Musique Action et guitariste post-rock noise, voici un projet d’enregistrement collectif réunissant le saxophoniste Daunik Lazro(ici au baryton) et ses compagnons du Petit Bruit d’à côté du Cœur du Monde (album créé en 1995 à Musique Action), Carole Rieussec et J-Kristoff Camps avec la chanteuse Géraldine Keller. La liste des instruments crédités du tandem Rieussec-Camps a/k/a Kristoff K. Roll déclinent de nombreux possibilités instrumentales et technologiques d’un dispositif électro-acoustique : platines, ordinateur, synthétiseur, kaoss-pad, mégaphone, microphones, cailloux, samples vocaux et instrumentaux et texte Place Tahrir (Rieussec). Sons mémorisés et manipulés, petite électronique, corps sonnants dont guitare sur table, mégaphone, tuyau, ballon, ressort (Camps). Cette profusion de sons est remarquablement dosée au sein d’une formation hybride où fluctuent les graillements du bec du sax baryton de Lazro, les frictions électriques extrêmes de Répécaud et le feu-follet des phonèmes et vocalises de la chanteuse. Le texte Place Tahrir écrit par Carole R et dit par Géraldine Keller traduit l’atmosphère de la rue rebelle en suggérant subtilement l’état d’esprit mental et émotionnel des activistes et le groupe campe celle de la musique en devenir tout au long de cette session animée. Le tandem Kristof K.Roll tend une toile de fond, un réseau sonore, des mutations de formes sur les angles et pointes desquelles s’insèrent les étirements électrico-expressionnistes à la guitare de Répécaud et les volutes bourdonnantes du souffle détaché et grumeleux de Lazro. Ces quatre-là jouent assurément en phase et entendre Lazro évoluer dans ce contexte me pousse à retrouver dans mes étagères ces albums Some Other Zongs en solo ou le fantastique Cerkno Concert  en duo avec Joe McPhee pour les mettre au sommet de la pile.  Géraldine Keller apporte la propre vision poétique de son immense talent ajoutant une dimension émotionnelle subtile en diversifiant ses effets vocaux au fil de la session, sa présence créant l'équilibre indispensable à ce groupe plutôt noisy. Différentes combinaisons instrumentales réussies apportent une diversité bienvenue et nécessaire pour emmagasiner d'une traite le déroulement auditif de l'album et offrir à chaque participant un instant de lumière. Au final, une belle aventure en studio et un très bel hommage au travail fédérateur énorme accompli par Dominique Répécaud, l’équipe du CCAM de Vandoeuvre et les artistes qui ont collaboré intensément à cette aventure déjà trentenaire et toujours très actuelle. 

Gabriela Friedli Trio areas with Daniel Studer et Dieter Ulrich Leo Records 828

D’un premier abord, le Gabriela Friedli Trio ne pourrait rien évoquer chez vous, si ce n’est que la scène improvisée helvétique est bien riche pour un pays de taille disons moyenne, mais où la culture et la musique vivante de qualité sont des choses prises aux sérieux autant parmi les citoyens, chez les opérateurs culturels et les autorités (ville, canton, fédération). En sachant que le contrebassiste n’est personne d‘autre que Daniel Studer, cette solide référence saute aux oreilles immédiatement. Daniel Studer s’est signalé récemment avec trois chefs d’œuvre discographiques chroniquées ici-même et très originales : Im Hellen de l’excellentissime String Trio Kimmig - Studer - Zimmerlin (hat(now)ART 2017), Raw, la collaboration de ce String Trio avec John Butcher parue sur Leo Records (LR 766) et son duo très épuré avec le clarinettiste Markus Eichenberger, Suspended, paru lui sur hatology. Dieter Ulrich est le batteur talentueux des trios du saxophoniste Christoph Gallio et maintenant avec Oliver Lake et Christian Weber (Intakt). Gabriela Friedli a  pour elle, outre sa solide technique pianistique et son expérience musicale, une intelligence des formes musicales et la capacité de s’accorder avec deux improvisateurs aussi précis et pleinement consciencieux que Studer et Ulrich. Il en résulte un équilibre où chaque improvisateur a une voix à égalité dans le champ sonore de manière cohérente, relativement ludique et excellemment coordonnée. Le plaisir d’écouter et de suivre leurs diverses architectures élaborées pour chaque morceau dont une moitié est écrite par la pianiste (areas 2,6,7,8,10) et l’autre par le contrebassiste (1,3,4,5,9), renouvelle l’intérêt de l’auditeur et vivifie les échanges multidirectionnels du G.F. Trio. Lisibilité, limpidité, interactions intelligentes, grande écoute. La pianiste évite la démonstration et les pianismes conventionnels pour s’attacher dans l’espace mouvant du trio et l’occuper de manière dynamique et suggestive. Le batteur évoque le swing en faisant parler les potentialités sonores et bruissantes des peaux et des cymbales et en ouvrant son jeu pour qu’on ne perde aucun détail des tracés à l’archet et des vibrations intimes de la contrebasse dont ses doigtés variables sur la touche en connaissent les voix les plus secrètes. Un beau sens spontané de l’orchestration dans laquelle chaque personnalité met en lumière son / sa partenaire. Donc, il ne s’agit pas d’un trio de pianiste accompagné par un contrebassiste et un batteur, mais surtout une construction évolutive où l’activité instrumentale est équipotente et équidistante autour d’un centre rotatif imaginaire dans le sens de la plus grande démocratie « symbolique » possible en contradiction flagrante avec les rapports de force hiérarchiques qui ont cours au sein de trop nombreuses expressions musicales, même lorsqu’elles se revendiquent du free-jazz, de l’expérimentalisme etc… Exemplaire et (pour moi-même) à réécouter.

dimanche 8 juillet 2018

Delon - Maira - Morales - Wissel / João Pedro Viegas & Roberto Del Piano / Jean-Marc Foussat & Bao Luo / JM Foussat & Yoko Miura / Yoko Miura Janne Tuomi & Teppo Hauta - Aho/ Markus Krispel Matija Schellander & Szilvester Miklòs/ Stefano Leonardi avec Marco Colonna, Antonio Bertoni, Fridolin Blumer et Heinz Gesser

Confianza & Geduld Delon / Maira / Morales / Wissel NurNichtNur Berlston 117 29 28 

Lors d’un voyage tournée au Chili , le saxophoniste alto de Cologne, Georg Wissel a rencontré, joué et enregistré avec des artistes sonores chiliens pour le moins bruitistes … ou « bruissants » du collectif proyectotarabust.org. Christian Delon : electronics, tapes, field recordings / Marcelo Maira : flutes, tenor sax and objects / Ignacio Morales : electronics, objects, prepared zither / Georg Wissell : prepared alto sax.  Sons industriels, flottements d’agrégats sonores, vibrations de machines, grincements, souffles saturés dans le bocal des deux saxophones, drones en tous genres, …. Le  jeu des souffleurs est complètement intégré dans le pandémonium en sustain bruitiste comme si les instruments à anche étaient devenus des machines, des tuyaux à air pulsés, des objets sonores. D’infinis détails, textures électrisées, l’air des tubes, secousses de moteurs, la vibration des lèvres sur  les becs, dans la #2 (15 :12) métamorphosent l’atmosphère statique de sons soutenus en une subtile empoignade ludique lower case. Cette deuxième partie est une belle pièce d’improvisation dans le brouillard, les yeux fermés, l’instinct complètement ouvert. Vaut vraiment le détour. NurNichtNur est un label exceptionnel et même s’il semble être en mode quasi standby, on découvre toujours des choses vraiment intéressantes comme Confianza & Geduld ! Confiance … 

Friendship In Milano Live in Salotto In Prova João Pedro Viegas / Roberto Del Piano Setola di Maiale SM 3610

Clarinette contrebasse : João Pedro Viegas, Lisbonne, activiste incontournable avec Carlos Zingaro, Marcello Magliocchi, Paulo Chagas, Silvia Corda etc… 
Basse électrique : Roberto Del Piano, Milan, longtemps membre émérite du trio Idea avec le pianiste Gaetano Liguori et compagnon des Guido Mazzon, Massimo Urbani et cie. 
Tous deux crédités composition.
Pourquoi la basse électrique ? Roberto Del Piano souffre d’un handicap important à la main gauche : ses doigts anniculaire et auriculaire sont quasiment soudés l’un à l’autre ce qui ralentit voire les mouvements de l'auriculaire sur le manche et freine la souplesse du majeur. Ne pouvant dès lors jouer de la contrebasse, il s’est inventé une technique tout à fait personnelle sur le manche lui permettant de produire les notes de la gamme. Il glisse les doigts de la main le long du manche en tenant compte subtilement des intervalles comme un joueur d'échecs. Il s'est inventé des positions insolites qui confondent les connaisseurs de l'instrument. De cette manière, il s'est forgé un style unique qui lui ouvre d'autres horizons mélodiques. Roberto joua un nombre incalculable de concerts avec le pianiste Gaetano Liguori, un solide virtuose dont le répertoire était basé sur des rythmes complexes  et des compositions exigeantes teintées par un engagement politique. 
Rencontre complètement improvisée à Milan entre deux amis (Salotto In Prova). Del Piano sollicite les cordes de sa basse customisée comme s’il s’agissait d’une guitare un peu curieuse. João Pedro Viegas comprime la colonne d’air laissant échapper spasmes, glissandi, bulles qui explosent à la surface d’un étang couvert d’ombres, fragmentations du timbre, galimatias du bec, rengorgements de basse cour, souffle évoquant le chant, murmures etc… Le bassiste fait résonner une corde grave qui se détend quand l’index et le majeur de la main droite gratte les notes hautes dans le désordre, percute la touche avec les cordes, les gratouillent avec les ongles. 
Un dialogue intimiste se construit, s’évite, se rejoint en faussant la logique du question-réponse. Les deux comparses préfèrent la poésie, l’envers du clin d’œil, la correspondance inopinée, quelques surprises. Un signal impromptu inspire une tirade, un brin de mélodie surgit du néant, une boucle s’évade dans le silence. Neuf morceaux courts, autour des deux, trois ou quatre minutes à l’approche du silence et les oreilles grandes ouvertes. Une superbe variété sonore s’établit au fil de l’improvisation et de chaque pièce, un sens inné de la dynamique s’instaure.  Une plénitude aussi fragile qu’assurée. Magnifique !

Surface Calme Bao Luo & Jean-Marc Foussat Fou Records FR-CD28
When Lowlands Consume the Space Yoko Miura & Jean-Marc Foussat Creative Sources CS 405 CD

Deux réalisations de Jean-Marc Foussat, artiste sonore et électronique, parmi les plus significatives de sa trajectoire musicale. 
Confronté à une poétesse vocaliste qui joue aussi de la flûte et du guzheng dans deux morceaux, J-M F crée un univers plein de mystères, de saturations retenues, de halos fantomatiques, vraiment consistant. Des transformations de sons inouïes traversent le champ sonore, ralentissent, muent, se répandent dans des glissandi improbables ou des vibrations de gongs intersidéraux (Il était nuit. 4’02’’). Bao Luo fait vibrer le texte d’une voix à la fois fragile et forte, tendue face aux glissements entre les fréquences.  Les trouvailles sonores qui enchâssent les notes perlées du guzheng et surprennent, racontent une histoire et provoquent une accalmie après une crise tellurique (Trace légère. 6’13’’). Cernée de toute part par des farfadets et leurs guimbardes folles, une flûte chinoise s’égare dans les  métamorphoses improbables de l’AKS. C’est ici que la voix de Bao Luo et le synthé s’approchent le mieux du contraste potentiel de leurs singularités (Ces yeux, amoureux des ténèbres. 14’23’’).  Une expression dramatique sous-tend le développement des strates sonores, des voix géantes animent les sons synthétiques, saturent l’instant. Les spasmes de Bao Luo sortent des ténèbres. Silence. Pour qui a suivi la démarche de Jean Marc Foussat disque par disque, Surface Calme est une véritable réussite, expression de la maturité de l’artiste.
 … Je dois dire que c'est la musique chinoise qui me touche le plus. Elle m'attendrit. Ce qui gêne surtout les Européens, c'est l'orchestre fait de fracas, qui souligne et interrompt la mélodie. Cela, c'est proprement chinois. Comme le goût des pétards et des détonations. Il faut s'y habituer. D'ailleurs, chose curieuse, malgré ce formidable bruit, la musique chinoise est tout ce qu'il y a de plus pacifique, pas endormie, pas lente, mais pacifique, exempte du désir de faire la guerre, de contraindre, de commander, exempte même de souffrance, affectueuse.
Comme cette mélodie est bonne, agréable, sociable. Elle n'a rien de fanfaron, d'idiot, ni d'exalté, elle est toute humaine et bon enfant, et enfantine et populaire, joyeuse et « réunion de famille ».
Henri Michaux   Un barbare en Chine

La confrontation avec une artiste d’Extrême-Orient réussit bien à Jean-Marc Foussat. La pianiste japonaise Yoko Miura est une artiste de l’haïku, de l’inversion mélodique, qui allie la plus grande simplicité à un jeu modal sophistiqué qui n’appartient qu’à elle. Face aux vibrations inexorables des démons de Foussat, le sang froid et la détermination nippones aux commandes du clavier créent un archétype entre les cycles respectifs des deux improvisateurs. Une note répétée et un enchaînement décalé au piano suffisent à déjouer les sortilèges. On perçoit alors la monkitude improbable de la sage (en apparence) pianiste. Plongés dans l’univers électronique mouvant de Foussat, la qualité des silences de la pianiste persistent, s’intensifient. Ensuite, le clavier gronde, les machines sifflent, soufflent la vapeur d’eau, l’air rendu, le clavier gronde avec fracas, et puis le ressac s’échappe et les trilles expressives du doigté magique inspirent des sonorités vraiment intéressantes. Le duo prend corps, l’univers se dilate, les images se déplacent, le clavier se répand, l’électronique répond avec justesse. Yoko Miura prend les choses à bras le corps faisant résonner les cordages. Son jeu se marie avec les inventions remarquables de J-M F. Jouer avec Foussat est une action spécifique et nécessite une application particulière. Il suffit de se laisser emporter par les ostinatos sauvages du clavier et les déchirements sonores, les contorsions incandescentes de l’AKS pour réaliser que ce rêve éveillé exprime toute l’intensité du jeu et la folie de l’imaginaire. Les répétitions de séquences de notes de Yoko Miura conjurent celles des loops bizarres de Jean Marc Foussat. Correspondances, émulation, concordances, inspiration même à travers le fracas : The Lowlands (23:41). The Space (18:32) enchaîne directement l’atmosphère finale de Lowlands et entame une toute autre perspective. La relation s’approfondit. Foussat réinjecte une ou deux portions échantillonnées du jeu de la pianiste et des secousses de ricanement. Un échange d’ostinatos et leurs recherches de solutions ludiques s’interpénètrent, se partagent. La pianiste crée une ballade sereine sur une plage d’où s’éloignent les mouettes. Des sifflements cadencés sortent de nulle part. Contre toute attente, un duo qui fonctionne. Yoko Miura tient assurément une voix originale  et singulière au piano. L’art de Jean-Marc Foussat a atteint une belle vitesse de croisière, conjurant les sortilèges des synthés analogiques.  Rencontre réussie entre deux artistes que tout semble opposer. L’intense finale de Space nous projette dans l’espace interstellaire entre quasar et trou noir. 

Yoko Miura Finland Concert « Moony Moon » with Janne Tuomi & Teppo Hauta-Aho Setola di Maiale 3630

Trois improvisations : Meteor Shower (10:01) Yoko Miura piano et Janne Tuomi marimba. Silent Waves (13:07) et A Drop of Light-Revontulet (10 :13) Yoko et Janne sont rejointes  par le contrebassiste Teppo Hauta Aho, Janne y jouant aussi de la percussion. Le dialogue d’ouverture est une belle construction collective. Le jeu de la pianiste aux confins de la mélodie et du jeu modal s’exprime singulièrement avec un toucher précis en concordance avec ses intentions. L’univers malléable du marimba complète ses comptines décalées et suspendues dans un duo chatoyant. Avec Yoko Miura, le temps semble s’arrêter entre deux notes ressassées chacune avec un accent et un toucher particulier. Le son du marimba prolonge le lyrisme bridé de la pianiste en lançant quelques idées dans l’espace qu’elle vient de créer. Cette mise en bouche ne nous met pas encore la puce à l’oreille. Yoko et Teppo avaient déjà concocté un beau duo : Nostalgia / ODD7 Recordings : (https://odd7recordings.bandcamp.com/album/nostalgia).
Cette fois le trio prend le chemin de la découverte d’un nouvel univers, plus élancé, plus tangentiel, à la limite de la surprise. Le jeu perlé à la limite de l’harmonie fait de quelques notes dissonantes ou répétées en ostinato décalé enlace par le vide les sons métalliques de la percussionniste : gongs, crotales, dont la vibration étincelante meurt dans l’air sec du soir. La contrebasse gronde, murmure, les deux dames titillent l’esprit d’un contour mélodique. Le bassiste plonge dans le grave en glissant la note à l’archet en haut du manche. Le son se meut sans contrainte. Contraste avec l’alliage des plateaux en cuivre/ laiton et une pointe d’argent qui luit sous les projecteurs. L’écoute apaisée et intériorisée passe la rampe et capte l’attention mieux que l’image arrêtée d’un mouvement suspendu au-dessus du vide. Ils se traduisent instantanément leurs intentions et les rejouent en en saisissant l’esprit, le feeling. Le trio devient ludique, l’improvisation en trio prend corps, s’échappe, se dilate. Un curieux trio piano-basse-percussion qui nous fera penser à Synopsys(Incus 13 Howard Riley Barry Guy Tony Oxley 1973 réédition Emanem) même si leurs musiques respectives n’ont rien en commun. Sauf ce sentiment d’apesanteur et ce lien avec le silence. Le fil de la musique connaît des métamorphoses au fil des secondes et le second morceau en trio prolonge ce qui a déjà été joué. L’approche sonore retenue et espacée du tandem basse-batterie donne son souffle au toucher contrasté et extrêmement précis de Yoko Miura. Le commente, en souligne la force expressive, le fait respirer.  Quand elle tend sa main dans les cordes, les sons qui en découlent semblent venir de la pression des doigts sur le clavier. J’ai entendu plusieurs musiciens confrontés à l’univers de Miura et Moony Moon, the Finland Concert est sans nul doute son point de référence par excellence. Au milieu du tumulte ambiant de la free-music à toutes les sauces, il est bon de se plonger au bord du silence, dans une osmose où sons et émotions s’unissent en vibrations essentielles. Superbe et rare à la fois. 
 PS un beau doublé pour Setola di Maiale et son responsable Stefano Giust

Borderless dissonance # 2 Markus Krispel Matija Schellander Szilvester
 Miklòs edition friforma 2018  

La musique improvisée se vit comme une aventure éminemment collective et la synergie entre scènes locales et musiciens se révèle toujours payante. C’est ce qu’ont compris Natasha Serec et Laszlo Juhasz, deux activistes de Ljubljana avec leur série de concerts Friforma – Borderless Dissonnance. Réunissant trois musiciens de pays voisins, Slovénie, Autriche et Hongrie durant plusieurs concerts par delà les frontières en collaboration avec d’autres organisateurs et d’autres lieux à Budapest et Vienne, mais aussi en Tchéquie, Serbie et Croatie, l’initiative de KUD Mreza offre une perspective aux musiciens et l’occasion de développer leur pratique musicale et de progresser face des publics fournis d’auditeurs passionnés qui feraient pâlir les métropoles à l’Ouest de l’Europe. Il semble que Natasha et Laszlo ont suggéré la formation de ce trio. En effet, une nouvelle collaboration peut se révéler être un challenge, mais aussi une nécessité pour ne pas tourner en rond à force de jouer avec les mêmes. Markus Krispel souffle intensément dans son sax baryton en faisant grailler l’épaisseur du timbre et les scories de jeu. Le contrebassiste Matija Schellhander, un Austro-Slovène, fait vibrer les cordages en sortant des sentiers battus. Le batteur Szilvester Miklòs parcourt peaux, fûts et cymbales comme un jardin d’herbes folles. Une musique tellurique, appliquée, tendue, où l’énergie déployée rencontre un goût atavique pour le sonore, le bruit plus que la note, les raclements, les frictions. 1. put (40:58) est une intéressante course poursuite d’un seul tenant avec des moments intenses, une évolution  et très peu de passages redondants. Une scène à suivre ! 

L’Eterno, Stefano Leonardi avec Marco Colonna, Antonio Bertoni, Fridolin Blumer et Heinz  Gesser. Leo Records CD LR 830.

Une belle collaboration. Deux souffleurs passionnants de la scène Italienne : le flûtiste Stefano Leonardi (flute, bass flute, sulittu, launeddas) et le clarinettiste Marco Colonna (clarinet, alto clarinet , bass clarinet). Par rapport à son précédent opus dédié à Thomas Chapin, Stefano Leonardi est passé à la vitesse de croisière créative supérieure tant au niveau de l’exécution, de l’inspiration que du concept et de l’évolution des parties successives de leurs improvisations collectives. Les envols respectifs des deux souffleurs, sont brillamment secondés, aiguillonnés, relancés par le violoncelle très fin d’Antonio Bertoni et la solide contrebasse de Fridolin Blumer. Si le batteur Heinz Geisser manifeste d’évidentes qualités, il ne me semble pas le percussionniste idéal pour l’entreprise. Mais c’est finalement secondaire vu l'empathie réelle du quintet. J’aurais aimé plus de frottements et un son plus aigu. Je pense à Altschul ou le regretté Phil Wilson. Anyway ! Cela dit, le jeu de Heinz fonctionne très bien dans les cadences accélérées de Fractured Branches, par exemple. Marco Colonna est un clarinettiste inspiré et très lyrique dont le domaine de prédilection s’étend du classique contemporain au jazz libre ou à l’impro totale avec une réelle cohérence. Sa présence et ses sonorités aux différentes clarinettes créent une perspective idéale et la bonne dynamique pour un instrument aussi doux et volatile que la flûte. Leonardi s'éclate dans plusieurs directions créant des voicings en phase qui surprennent plus d'une fois. Chacune des huit pièces développent les éléments visuels et sensitifs d’un concept album basé sur l’existence d’un pin géant  survivant au sommet d’un rocher dans la chaîne desLagoraien Haut Adige (Dolomites) après avoir été fendu par l’éclair d’un terrifiant orage. Les dessins qui évoquent le sujet sur la pochette sont magnifiques.  La musique suit une manière d’arrangements collectifs improvisés où les éléments thématiques / mélodiques qui naissent spontanément sont ouvragés par le quintet sur la base de l’écoute collective. Chacun de ces huit morceaux a une identité bien distincte tout en maintenant un esprit de suite cohérent avec l’ensemble. Il s’agit plus de créer librement une forme évolutive qui suit une logique quasi compositionnelle avec un lyrisme Dolphyen de haut niveau qui déborde sur la transe. On pense à un hybride de Trane et Dolphy (sans sax) concentré sur les clarinettes et les flûtes dans l’orbite du dernier groupe free de Trane.  J’accuse souvent les (free) free-jazzmen de se rejouer avec un manque d’imagination comme des « non-idiomatiques » de tourner en rond.  Dans le cas présent, j’applaudis des deux mains pour ce magnifique élan de générosité, ce vent de folie assumée et la musicalité du collectif, très uni. En outre, autant Colonna est un soliste raffiné et créatif à la clarinette avec une belle inspiration mélodique, autant il peut s’imposer comme un hurleur frénétique à la clarinette basse avec une puissance mordante, rare. Les deux cordistes font un travail d’équipe avec une belle conscience professionnelle pleine de goût, créant les espaces d’où naît l’invention intrigante après le déluge (Eternal Voice) et, comme tous les cinq, un sens ludique en phase avec la trame musicale, même s'ils pourraient prendre plus de place dans le champ sonore. Dans ce morceau, Heinz Gesser se montre tout à fait pertinent avec ses accessoires.  Le final débordant, un vrai maelstrom, offre encore des idées –une architecture intéressantes de plus tout en servant d’exutoire à la rage folle d’authentiques free-jazzmen avec un beau decrescendo pour sonner la fin ultime. Tout en se défonçant les deux souffleurs varient leurs jeux respectifs avec les registres spécifiques de la flûte et de la clarinette au fil des instants précipités. En conclusion, voici un magnifique opus aussi rafraîchissant qu’inspiré, aussi intense que musicalement assumé. Il faut espérer que ce projet puisse se produire régulièrement afin que les potentialités merveilleuses de ce quintet original mûrissent.

samedi 30 juin 2018

Jack Wright & Dylan van der Schyff/ Phil Minton & Torsten Müller / Sabu Toyozumi Rick Countryman Simon Tan/ Guillermo Gregorio Nicolas Letman- Burtinovic Todd Capp/ Fred Lonberg-Holm & Simon Camatta

two in the bush Jack Wright Dylan van der Schyff WhirrbooM ! #001


Une Improvisation de 30:24 enregistrée à la China Cloud Gallery le 10 février 2018 à Vancouver et publiée sur le label très prometteur WhirrbooM ! du percussionniste Dylan van der Schyff. Duo percussion saxophones plus que remarquable. Jack Wright explore le saxophone alto et soprano dans les marges de l’instrument avec une réelle originalité. Van der Schyff frappe les peaux, rebords, cymbales et accessoires en mélangeant spontanément une approche éclatée et disruptive de la percussion et son excellente technique poly-rythmique. Pépiements, râles, frictions de la colonne d’air, vocalisations, growls, couinements savants, pincements de l’anche, un lyrisme sauvage et retenu nous fait découvrir  la face cachée du saxophone dans une relation constante avec les inventions incessantes et croisées du frappeur, gratteur, frotteur de peaux. Le batteur s’échappe autant qu’il construit soulignant la pertinence du métabolisme du souffle dans le tube, le bocal et les clés en pagaille. Dylan a une manière très personnelle aisément reconnaissable de faire sonner la percussion. Une démarche aboutie. Les deux acolytes se suivent à la trace sans se mimer. Côté souffle, on songe à l’urgence instantanée de Lacy de certains passages en solo, au travail sur la matière d’un Doneda cernant les sons, à des accointances avec un Georg Wissel ou à Leimgruber flûtant les intervalles… Le tandem sax-percussion est devenu une formule récurrente au fil du temps. Mais Wright et van der Schyff en rafraîchissent la topologie. Tout l’intérêt de ce magnifique duo réside dans ce phénomène : les sons joués / transformés / altérés  retournent à l’état de nature, comme si celle-ci (la leur) échappait à sa destruction quasi inéluctable par l’industrieuse et polluante activité humaine. Un beau manifeste d’irréductibles qu’on réécoute sans parvenir à la satiété. 

Ductus Pneumaticus Phil Minton Torsten Müller WhirrbooM ! #002

Chaque album où intervient le vocaliste Phil Minton en duo avec un as de l’improvisation libre est très souvent un document incontournable. Phil et le contrebassiste Torsten Müller se sont connus durant les nombreuses éditions de Vario, le groupe à géométrie variable animé par le tromboniste et contrebassiste puis violoncelliste Gunter Christmann (années 80 et 90). Depuis lors, Torsten est parti vivre à Vancouver et ne rate aucune occasion lorsqu’un de ses camarades improvisateurs européens est de passage sur la côte Ouest. On croit connaître le répertoire sonore et vocal de Phil Minton après l’avoir écouté des dizaines de fois, que ce soit en disque ou en concert. Mais, à chaque occasion, on est frappé par les nouvelles choses, les timbres, les émotions, multiphoniques et harmoniques dont il renouvelle la texture et la sonorité dans des détails aussi infimes qu’infinis. Ce sont ces détails qui font tout le sel des Hypernyms (24:04) et des Hyponyms (16:17) : sifflements, chouintages, bruits de bouche, croassements, infra vocalisation, laryngophonie, inspiration bruissante, phonèmes éclatés, voilés, harmoniques désespérées, lambeaux syllabiques impossibles, batailles de chats au clair de lune... . Avec Minton, Torsten Müller est un collaborateur parfait, un contrebassiste aussi compétent qu’aventureux, qui fait vibrer naturellement les moindres recoins de sa contrebasse (on songe à Barre Phillips, John Edwards, …). Son jeu d’archet se pare de couleurs moirées, de lueurs indicibles, de frottements vocalisés… Ce faisant, il raconte une histoire, évoque des légendes oubliées ou imaginaires, établissant ainsi une magnifique connivence avec les glossolalies du chanteur. Ces dix dernières années, Sophie Agnel, Daunik Lazro, Gunter Christmann, Joëlle Léandre, Karl-Ludwig Hübsch ont gravé de magnifiques albums en compagnie de Phil Minton. Ductus Pneumaticus est une pièce à conviction supplémentaire mais surtout un document unique qu’on a envie de conserver dans une place spéciale de sa cédéthèque, celle des incontournables de la scène improvisée libre radicale. Un régal. WhirrbooM ! est LE label à suivre en 2018. 

 The Center of Contradiction Sabu Toyozumi Rick Countryman Simon Tan Chap Chap Records CPCD-012

Enregistré le 12 août 2017 aux Philippines et produit par Takeo Suetomi de Chap Chap , un inconditionnel absolu du légendaire batteur nippon Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi. Ce véritable maître à jouer apporte son concours à deux activistes du free-jazz de Manille. Le saxophoniste alto US Rick Countryman est basé depuis des lustres aux Philippines après avoir fréquenté le cercle des jazzmen libres de la Californie du Sud, entre autres le saxophoniste Bert Wilson, lui-même un proche de Sonny Simmons. À Manille, Countryman fait équipe avec le contrebassiste Simon Tan et le batteur Christian Bucher et leur album Acceptance a été publié par Improvising Beings, le label de Julien Palomo, lui-même, aussi, un inconditionnel absolu de Sabu Toyozumi. On assiste ici à une véritable bonification des qualités et du potentiel expressif de Tan et Countryman par la grâce de la présence du percussionniste. Comme l’explique Countryman, un musicien rompu aux problèmes du jazz : « Pour moi, Sabu swingue et «ne swingue pas». Son jeu embrasse sans faire de restrictions. Il ne force pas à émuler d’un genre musical précis ou à jouer des lignes ou des techniques prescrites et préétablies. Cependant, si je voulais, je pourrais jouer avec un feeling et des lignes bebop sans arrêt avec ses idées (de batteur). Bien que ce ne serait pas la meilleure approche, ce ne serait pas incompatible. Si le swing est une couleur dans le spectre musical, Sabu apporte la liberté de t’exprimer toi-même avec chacune et toutes les couleurs. Beaucoup de batteurs vous poussent « dehors » ; Sabu vous extrait(littéralement), vous met en valeur. (Autres traductions : déménage, s’ébranle, s’échappe…). Sabu s’assure simplement que vous puissiez vous exprimer vous-même sans aucune restriction ». Et c’est bien ce qui se passe ici. Le jeu elliptique, aventureux, logique, sonore, lyrique, détaillé et d’une grande finesse de Sabu Toyozumi permet à ses deux compagnons d’exprimer le meilleur d’eux-mêmes. Toute son expérience d’improvisateur libre est impliquée à embellir la musique de Simon Tan et de Rick Countryman, à la vivifier. Contrebassiste basique et profond, Tan raconte une belle histoire dans Bystander (17:26) en faisant vibrer les notes de sa mélodie par dessus les friselis et les roulements épars du batteur. Dans le très long Center of Contradiction (36:37), Countryman dévide le ruban de ses chaleureuses improvisations dans un univers proche des Oliver Lake, Julius Hemphill etc… en variant au mieux effets, cadences, intervalles avec une sonorité appréciable.  Sabu Toyozumi joue parfaitement avec une grande sensibilité et un sens de la liberté rare et épuré, un modèle du genre. Il y a une réelle densité humaine, un rapport empathique, une communication véritable : écoute, profondeur de vues, respect, engagement. La musique de jazz est essentiellement collective et cet aspect des choses est ici magnifié. Un très bel album. 

Guillermo Gregorio Nicolas Letman-Burtinovic Todd Capp Futura Spartan Suite Chap-Chap Records CPCD-011

Contre toute attente, Takeo Suetomi de Chap Chap Records, un label documentant des improvisateurs japonais de la première génération (Sabu Toyozumi, Motoharu Yoshizawa) et dont les projets ont été publiés par No Business, propose l’excellent clarinettiste argentin de Chicago Guillermo Gregorio en compagnie du contrebassiste Nicolas Letman- Burtinovic et avec la contribution du percussionniste Todd Capp dans 9 morceaux (courts) sur quatorze. Miniatures délicates et intenses entre musique contemporaine et jazz improvisé, où se détache le jeu lunaire, suave et détaché, mais plein de nuances subtiles de Gregorio, l’archet louvoyeur et les pizz classieux de Letman-Burtinovic. Une paire qui fonctionne à merveille quelque soit l’orientation du matériau musical proposé.  Le lyrisme désenchanté de notre compositeur argentin a la particularité de se distinguer de nombre de ses collègues clarinettistes : introversion, retenue, bannissement de la virtuosité de façade, subtilités évoquant secrètement la micro-tonalité, chambrisme, évocation distanciée du giuffrisme, capacité à jongler avec les harmoniques, aisance avec les multiphoniques. Ses deux camarades offrent un excellente collaboration à son univers, Letman Burtinovic signant ou cosignant avec Gregorio la moitié des titres - structures pour l’improvisation, voire même l’exploration sonore. Son apport à la contrebasse a une réelle identité et une densité / intensité qui balancent parfaitement les inventions de notre énigmatique souffleur argentin. Bien plus qu’un document visant à situer le groupe pour une éventuelle tournée, Futura Spartan Suite (la suite des 6 premiers morceaux signés GG - ?? - et dont le dernier est intitulé Futura Spartan), est un album manifeste d’une esthétique free de haute qualité, distinctive et originale où tout ce qui est joué a un sens, une fonction, et provient d’idées profondes et mûries. Chap Chap Records a produit aussi un superbe album de Leo Smith (Golden Hearts Remembrance), un duo merveilleux  de Misha Mengelberg et Sabu Toyozumi,  l’hyper sensible saxophoniste coréen Kang Tae Hwan en solo et duo (avec N Rothenberg et Otomo Y), la rencontre des contrebassistes Barre Phillips et Motoharu Yoshizawa et rien moins que les duos / albums conjoints d’Han Bennink & Sabu Toyozumi et d’Evan Parker et Motoharu Yoshizawa. C’est à cette aune qu’il faut mesurer la dernière mouture des pérégrinations musicales de Guillermo Gregorio et ses deux comparses. 

Fred Lonberg-Holm Simon Camatta crazy notions Umland Records 17

Duo violoncelle et batterie. Fred Lonberg-Holm est un violoncelliste chicagoan qui a roulé sa bosse avec une quantité appréciable d’improvisateurs et jazzmen de grand talent : Michael Zerang, Ken Vandermark, Joe McPhee, Hamid Drake, Frode Gjerstad, Peter Brötzmann etc… Il fut une époque où en tandem avec son camarade Michael Zerang, un percussionniste peu commun, Fred Lonberg-Holm avait gravé une belle série d’albums en trio avec des artistes incontournables : John Butcher (Tincture/ Musica Genera), Axel Dörner (Claque / Meniscus), Jaap Blonk (First Meetings/BuzzRecords), Sten Sandell (Disappeared/ Nuscope). En solo, il sculpte littéralement les textures, les timbres et la vocalité du violoncelle d’une manière vraiment originale, sans devoir se soucier des passages obligés au sein d’un trio avec souffleur, piano ou chanteur et batterie. C’est tout l’intérêt de ce duo avec ce (plus très) jeune et inventif percussionniste allemand, Simon Camatta dont les qualités allient amour du détail, capacités polyrythmiques, approche sonique et sens de la répartie. Un dialogue se crée entre les cheminements particuliers des deux improvisateurs, chacun étant attaché à une démarche personnelle, à une vision instrumentale individuelle. Quelques improvisations se font intimistes, volatiles, épurées après avoir essayé le grand jeu…  Simon Camatta fait partie de cette communauté d’improvisateurs allemands avec un solide niveau musical qui aiment approfondir la recherche de sons et d’interactions jusqu’à la radicalité sans perdre le fil de la musique qui se crée. Il n’hésite pas à faire crisser ces cymbales de la pointe d’une baguette ou avec un archet pour ajouter des couleurs insaisissables autour des frottements intenses de son partenaire. Au fil des six morceaux enregistrés, on entend le champ sonore et les timbres, actions et trouvailles s’étendre, se développer, se différencier sans aucune dilution de l’inspiration. Le batteur devient petit à petit tout-à-fait « non idiomatique », comme on dit… Comme l’indique le titre Crazy Notions, et si on écoute l’album de bout en bout, vers la fin, on frise un peu la folie. C’est donc un excellent échange. Et comme des duos violoncelle-percussions ne traînent pas les rues, Crazy Notions est une belle pièce à conviction. Un bon point pour Umland

mardi 26 juin 2018

Paul Rutherford Ken Vandermark Torsten Müller Dylan van der Schyff / Sabir Mateen/ Sélène / Vlad Miller Pier Paolo Martino & Adrian Northover / Christian Vasseur / David Lucchesi & Devid Ciampalini

Are We In Diego ? Paul Rutherford Ken Vandermark Torsten Müller Dylan van der Schyff WhirrbooM ! #003
Dédié à la mémoire du tromboniste Paul Rutherford, voici un concert vif et enlevé d’un mirifique quartet réunissant Rutherford, Ken Vandermark à la clarinette et au saxophone ténor, le contrebassiste Torsten Müller et le percussionniste Dylan van der Schyff et enregistré le 10 décembre 2004 à the Ironworks à Vancouver. C’est le deuxième album de ce groupe, le premier, « Hoxha », un concert du 12 décembre 2004 avait été publié en 2005 par le label Spool suite à la deuxième tournée de Rutherford en Amérique dans la décennie 2000 organisée avec le concours de Torsten Müller, lui-même un activiste incontournable de l’improvisation en Allemagne dans les années 70 et 80 et qu’on retrouve dans deux autres albums avec Paul Rutherford (Milwaukee 2002 avec Lol Coxhill / Emanem et The Zone avec Harris Eisenstadt / Konnex). Müller a une sérieuse accointance avec des trombonistes improvisateurs de premier plan comme Günther Christmann et Rutherford. Dans ces improvisations bourrées de détails sonores et d’interactions, se détache clairement la personnalité intelligente et touchante du grand tromboniste. Ses trois collègues de l'autre côté de l'Atlantique font mieux que de l'encadrer. Ils sont complètement impliqués dans le partage avec le gentleman ultime du trombone improvisé. Si Ken Vandermark a une démarche plus proche du jazz contemporain au sax ténor, son jeu à la clarinette offre plus d'une accointance avec les intervalles, accents et timbres du tromboniste. Quant au tandem contrebasse - batterie, il conjure avec une superbe inventivité l'ADN de cette configuration instrumentale en multipliant, proliférant à chaque seconde les possibilités sonores, pulsatoires de leurs deux instruments respectifs avec une interactivité fine, subtile qui titille l'écoute et l'attention sans discontinuer. Pour résumer : il y a là l'énergie véritable du free - jazz interactif et tout ce qui fascine dans  l'improvisation libre radicale : une multitude de sons très diversifiés qui ont toujours l'air de surgir à propos ou au moment où on s'y attend le moins. Si Torsten Müller a tracé des instants incontournables en matière d'improvisation libre lorsqu'il travaillait avec Günther Christmann, Phil Minton et Paul Lovens en Allemagne il y a (déjà !) quelques décennies, il convient de souligner que des as comme John Butcher ou Carlos Zingaro ont enregistré des pépites avec van der Schyff, lui-même responsable de WhirrbooM!, un nouveau label qui, annonçons-le tout de suite, vient de produire un super duo de Phil Minton et Torsten Müller, Ductus Pneumaticus (WWWOOOWWW !) et un super duo de van der Schyff et Jack Wright , ...two in the bush (excellent!)

Sabir Mateen The Gathering of the Angels Klopotek  IZK CD060

11 improvisations sur des structures pré-établies mentalement et jouées avec une belle fraîcheur et un lyrisme spontané, chaleureux et authentique. Clarinette, saxophone alto et ténor (?), flûte. Sur chaque instrument, Sabir Mateen est véritablement proficientsans être prolixe et, au fil des morceaux, tisse minutieusement une tapisserie sonore enchanteresse qui sort de l’ordinaire. Le lyrisme plein d’espérance humaniste du souffleur est largement balancé et conforté par la logique imparable d’un improvisateur funambule. Sa faconde réunit la fougue et la tendresse, la tradition (hommage sincère à Coleman Hawkins dans le quatrième morceau) et le sens de l’échappée libre et de l’invention mélodique… Le son de la clarinette a une saveur unique et son timbre, qui appartient autant à la pratique du jazz qu’à la musique savante vingtiémiste, est tout à fait remarquable. En effet, on trouve rarement des saxophonistes qui sont tout aussi attachants et originaux avec leur clarinette qu’avec leur saxophone, comme peut l’être Sabir Mateen. Un régal. Enregistré en janvier 2008 dans l’église Saint Ana in Tujice (Slovenia) et publié par ce remarquable producteur allumé qu’est Iztok Zupan. 

Lunar Error  Sélène : Matthieu Lebrun Matthieu Lilin Gabriel Lemaire François Ella Meyé Claude Colpaert Thomas Coquelet Léo Rathier Paul Ménard Pierre Denjean Quentin Conrate Becoq 28 
https://becoq.bandcamp.com/album/s-l-ne  

Moyen orchestre d’improvisation libre basé à Lille et focalisé sur le « lower case » et l’imbrication sonore / stratification de l’exploration sonore minutieuse et concentrée de chacun de ses membres avec une belle lisibilité, même s’il est parfois difficile d’attribuer tels sons à tel instrument ou une personnalité bien précise. Flottement et suspension d’agrégats sonores dans un esprit d’écoute mutuelle qui stimule celle d’un public qu’on suppose présent : le lieu, Césaré/ CNCM de Reims (septembre 2016) suggère qu’il s’agit d’un concert. Si ce n’est pas le cas, dites-vous bien que je ne raterais pour rien au monde une telle performance en public. En effet, bon nombre d’improvisateurs travaillent dans cette direction musicale. Mais peu la développe dans un groupe aussi étoffé que Sélène. On croit visiter la face cachée de la lune ou, peut-être, distinguer les apparentes aspérités de sa surface. Sélène : accent aigu et grave. Pointu et profond. Une démarche libertaire assumée avec un réel talent collectif et une réflexion commune partagée. Remarquable.

The Dinner Party Miller/ Martino/ Northover FMR CD469-1117

Pianiste Russe basé en Grande Bretagne, Vlad Miller, contrebassiste  Italien originaire de Bari, Pier Paolo Martino, saxophoniste alto (dans cet album) et aussi soprano Britannique incontournable dans la scène Londonienne, Adrian Northover. Musique sombre aussi « sérieuse »/ appliquée que sensuelle. Trilogue égalitaire, travail collectif, contrebassiste attentif, sensible et relativement réservé, pianiste introverti conférant une dimension orchestrale avec un sens ouvert de l’harmonie, saxophoniste lyrique, détaché et lunaire, saveur post konitz-desmondienne free. Ce trio semble recycler des pratiques communes dans l’univers du jazz d’avant-garde et des musiques improvisées dans un flux subtil en reliant l’émotion dans l’instant du libre free-jazz en se référant indifféremment à la musique vingtiémisteet à l’improvisation aventureuse du jazz le plus vif. Finalement, une véritable originalité du propos finit par se détacher et c’est leur capacité à improviser tout en créant une trame commune où chaque artiste trouve sa place. Miller et Northover sont très familiers l’un à l’autre et Martino n’a plus que se lover au milieu de leur étonnante complicité qu’il complète à merveille. La session devient petit à petit plus animée, les musiciens se libérant visiblement de leurs appréhensions au fur et à mesure que les morceaux se développent vers plus d’angularité et d’interplay, que la musique fuse et que les idées acquièrent la brillance et l’inspiration des grands jours. On peut revenir à ces plages superbement improvisées et y découvrir quelque chose de nouveau, des perspectives insoupçonnées au départ. Un excellent album, finalement atypique.

Christian Vasseur A la limite du présent Vol 1 : cent millions d’années. thirsty leaves : https://thirstyleavesmusic.bandcamp.com/ 

Un travail singulier : après avoir récolté les enregistrements d’une trentaine d’haikus, en grande partie traduits du japonais, et lus en français par autant d’intervenants ainsi que quelques poèmes (Sébastien Dicenaire), le guitariste et luthiste français Christian Vasseur a conçu (composé, improvisé, arrangé, enregistré et mixé) des musiques pour une trentaine de pièces inspirées par ces différents haikus qu’elles sont sensées illustrer. Ce travail a été créé lors d’une résidence dans le Nord de la France en milieu scolaire. Instrumentation : guitares acoustique, électrique, weissenboom et jouées à l’archet, archiluth, piano, harmonium indien, électronique, voix, clapping et quelques enregistrements de terrain. Multi-tracking souvent. Les enregistrements impliquent donc un grand nombre de lecteurs, des enfants, des handicapés et quelques enseignants qu’on entend dans une ou deux pièces. Des bribes de conversations ou de monologues (ou chants) impromptus, capturés sur une bande ont été insérés fortuitement dans le matériau presque par hasard. Un projet de rencontres, d’échanges au croisement du texte, de la poésie, de la musique, mais aussi fraîcheur, voix candides et non formatées, sensibilité des jeux arpégés de guitare et de luth, travail de terrain. Les prises de sons aux caractéristiques très variées de chaque lecteur – poète, les différents micros, espaces, intimités, timbres et grains de voix, intentions, expressivités individuelles, etc.. donnent une dimension vécue, immédiate à mille lieues de la logique professionnelle d’un studio. Un voyage au cœur d’intimités, des tranches de vie rythmées par les cadences légères, dynamiques, voire éthérées des pièces instrumentales du guitariste et des bandes sonores ajoutées. Deux pièces instrumentales furent écrites et exécutées avec d’autres musiciens : le guitariste Philippe Lenglet (Soliloque en Loque) et Patrick Soudeval (Shaman et Chaman). Cet album sensible et attachant est produit à une centaine de copies par le label grec thirsty leaves music (https://thirstyleaves.weebly.com/) et présenté dans un simple  pliage en carton excellemment exécuté et maintenu fermé par une mince cordelette élastique. Le volume 2 est intitulé barreaux dans le ciel et prolonge/ approfondit la démarche avec 23 textes ornés de musiques de C.V. Cela est tout à fait réjouissant, sans prétention, joyeux, plein de sens, humain en somme. La démarche de Christian Vasseur a le bonheur de faire prendre conscience aux enfants et jeunes impliqués dans le projet quel est le sens profond la portée de quelques mots et de leurs relations poétiques versus une musique intimiste, acoustique et exécutée avec une vraie sensibilité.

S T David Lucchesi & Devid Ciampalini  Lucchesi Ciampalini Tecniche Estese 01

Album court et bref focalisé sur les bruissements occasionnés par une guitare préparée – objétisée (David Lucchesi) et des éléments de percussions et objets frottés, grattés en résonance (David Ciampalini). On est ici proche de l’univers de groupes tels que The Sealed Knot (Burkhard Beins - Rhodri Davies - Mark Wastell) ou IST (Davies et Wastell avec S.H.Fell). Cette pratique de l’improvisation a proliféré en se figeant parfois dans une posture… Posture : je cite ici un musicien important et brillant dont la lucidité est égale à un grand talent incontournable et qui fait l’unanimité en la matière. Bref, David Lucchesi et Devid Ciampalini sont deux improvisateurs toscans qui font vivre les sons avec bonheur, les font parler, respirer, geindre, vibrer de belle manière. Une activité ludique restreinte et focalisée sur la physicalité du son, du bruit et d’une manière de dialogue coïncident et vibratile. Tecniche estese, le nom du label se traduit par techniques étendues et dans leur musique on en admire l'étendue entendue. 26 : 36 qui passe le test de l’écoute attentive  et se révèlent aussi signifiantes à mes oreilles qu’un album des groupes précités (IST, The Sealed Knot) ou même qu’AMM. Remarquable. 

dimanche 3 juin 2018

Maresuke Okamoto Guy-Frank Pellerin Eugenio Sanna/ Udo Schindler Ove Volquartz Gunnar Geisse/ Axel Dörner Torne Snekkestad Flavio Zanuttini Florian Walter/ João Pedro Viegas & Paulo Chagas/ Elisabeth Harnik

OPS Maresuke Okamoto Guy-Frank Pellerin Eugenio Sanna Setola di maiale sdm 3620

Oups ! OPS pour Okamoto, (cello & voice), Pellerin  (sax soprano, ténor et baryton, gong) et Eugenio Sanna (amplified guitar, metal sheets, balloons, red cellophane, voice). Départ énergétique dans la veine des trios de Company One(Bailey, Parker, Honsinger, Altena/ Incus 1976) avec une instrumentation similaire. Vouloir enfermer les recherches sonores et la démarche du trio OPS sous une quelconque étiquette relève du délire. Chacune des dix improvisations ouvertes et souvent imprévisibles du trio , aux titres en phase avec la démarche, se révèle tour à tour ludique, énergique, abrasive, âpre voire astringente, laminaire (AMM), faussement minimaliste, chambriste, pointilliste, grinçante, bruitiste, dense et éthérée etc…. Comme Eugenio Sanna et Guy-Frank Pellerin sont établis dans la péninsule, on dira que leur pratique de l’improvisation détonne par rapport à la conception disons un peu plus conventionnellement proche du jazz et du sens mélodique de la scène improvisée transalpine. Quant au nippon Maresuke Okamoto, il tourne intensivement en Italie chaque année et fait presque partie des meubles. La guitare amplifiée d’Eugenio Sanna est traitée comme une source sonore, caisse résonnante tendue de cordages manipulés, grattés, frottés en utilisant harmoniques, notes à vide et intervalles joyeusement dissonants, sonorités en suspension rendues possible par un recours systématique aux techniques alternatives et l’utilisation d’une plaque de métal dont le contact avec cordes et pick-up colore son jeu de manière industrielle/ bruitiste. On songe aux sonorités d’un Hugh Davies. Maresuke Okamoto frotte son violoncelle de manière souvent outrageuse ou avec une belle nuance chambriste tandis que Pellerin apporte des colorations / altérations intéressantes en pressurant la colonne d’air de manière que le timbre parfois lunaire du saxophone, qu’il soit soprano, ténor ou baryton, s’intègre complètement dans le processus de l’improvisation collective en se mariant parfaitement à celles électrisées de la guitare. On dira de même des vibrations du violoncelle, organiques et bruissantes à souhait, l’action de l’archet se révélant hargneuse, évasive ou crissante selon les phases. Une fois parvenus dans une phase « bordélique » , mais sous contrôle, où son pizzicato furieux emporte tout sur son passage, G-F Pellerin contorsionne la colonne d’air « avec le cri du cochon qu’on égorge » (ainsi étaient décrits les sons inouïs d’Evan Parker dans le JazzMag de ma jeunesse). L’hyper-activité de Acustica est vraiment ressentie. Les quelques interventions vocales soulignent le caractère dramatique, intense ou absurde de l’action musicale, ajoutant un vrai plus bienvenu dans cette remarquable performance, reproduite ici d’une traite (San Martino, Ulmiano, Pisa 18 mai 2017). L’anima della carta rossamontre qu’ils savent se renouveler en fin de parcours. Une belle mise en commun de sonorités, de timbres, parfois de phrases, d’intentions, d’aléatoire, d’écoute et d’invention.  Un panorama de l’imagination au pouvoir. Et des surprises ! On parle souvent de non – idiomatique (expression qui a, à mon avis, les défauts de ses qualités et vice et versa) : en voici, sans doute, le meilleur exemple transalpin de la free-(improvised) music sans concession, ni ronds de jambe. Oolyakoo !


Udo Schindler Ove Volquartz Gunnar Geisse arToxinUnit records Utr 4806

Deux souffleurs avec clarinette basse et contrebasse, Udo Schindler et Ove Volquartzen trio avec le guitariste /laptopiste Gunnar Geisse aussi crédité virtual instruments. Une musique atmosphérique où les vents graves se complètent et s’interpénètrent lentement mais sûrement. Les deux clarinettistes font plier et grincer subtilement les hauteurs des notes, trembler les colonnes d’air, créant d’abord une musique statique, aérienne, sombre et légère  à la fois. Les interventions vif argent multi-soniques du guitariste électronique Gunnar Geisse ont de nombreuses caractéristiques et qualités semblables (mais avec des moyens différents) à celles des ingénieux Richard Scott, Paul Obermayer, Thomas Lehn ou Ulli Böttcher. Et une fois établie la connivence micro-tonale des deux clarinettistes, ceux-ci creusent leur imagination pour concevoir instantanément des contrepoints et des vocalisations de la colonne d’air de leurs tubes monstrueux en empathie avec les sonorités volatiles et insituables de Geisse. Ils savent instiller une douceur ferme, une légèreté majestueuse, en proposant des sons, des timbres, des glissandi, des étirements de notes plutôt que de  débiter des phrases prédigérées et des canevas mélodiques usuels. En cela ils font véritablement œuvre d’improvisateurs dans le temps et surtout dans l’espace  Jouant les mêmes instruments, Ils font plus que se répondre : les idées de l’un trouvent instantanément une contrepartie organique chez l’autre. L’utilisation raffinée des harmoniques obtenues en augmentant l’intensité du souffle démontre la grande précision de leur jeu. Le contrôle du son des clarinettes basses est homogène sur toute la tessiture sur chaque instrument. Il est d’ailleurs difficile de les identifier individuellement mais leur interaction, elle, est unique en son genre ! Le guitariste ( ?) surprend par la diversité de ses sonorités et de la dimension polyphonique qu’il crée et renouvelle. Il a pris grand soin de saisir les paramètres particuliers des deux (étranges) souffleurs au fil du développement du concert pour insérer et multiplier ses actions sonores particulièrement intriguantes. Une relative angularité des interventions du trio  se pointe çà et là avec un bel à-propos, créant des chassé-croisé ludiques qui surprennent subitement l’auditeur, surtout avec de tels instruments, « lourds » et graves. arToxin, enregistré dans la galerie du même nom est une suite où se développe une recherche sonore de grande envergure où plusieurs dimensions, dynamiques, flottements à la limite de l’égarement, coexistent, s’éclipsent ou réapparaissent, se nourrissent mutuellement et s’inventent un univers peu commun.

Bruit 4 Axel Dörner Torne Snekkestad Flavio Zanuttini Florian Walter Umland records 14 



Les crédits sont assez intrigants voire fantaisistes : Axel Dörner Firebird Trumpet, Torber Snekkestad Reed Trumpet, Flavio Zanuttini Trumpet et Florian Walter Hechtyphone. Mais rassurez-vous, la Firebird Trumpet est une trompette créée par le luthier Larry Ramirez à la demande de Maynard Ferguson en 1978. Outre les trois pistons habituels, Ramirez a jouté une coulisse comme pour le trombone, mais avec seulement quatre positions contre les sept du trombone. C’est un instrument particulièrement rare. Je suppose que la reed-trumpet consiste à remplacer l’embouchure par une anche comme le font certains musiciens (Joe McPhee).  Torben Snekkestad est un saxophoniste classique danois impliqué dans l’improvisation : il a enregistré avec Barry Guy (je n’ai pas écouté leur album). Rien d’étonnant qu’un spécialiste des anches joue ainsi de cette trompette. Zanuttini ne se casse pas la tête, la bonne vieille trompette lui suffit. Quant au Hechtyphone du saxophoniste Florian Walter, c’est une étrange trompette hybride à anche construite par le musicien et son pote Wolfram Lakaszus. Un prototype fonctionne avec une anche d’hautbois, un piston et deux pavillons horizontaux et un vertical. L’autre, aperçu sur le site de Florian Walter contient une anche et une embouchure de sax (soprano) et le musicien avait ajouté une sourdine sur le pavillon vertical. Comme la musique de Bruit 4 est jouée en quartet improvisé , il faut vraiment se concentrer et réécouter l’album  pour essayer de distinguer chaque instrument. Les pièces enregistrées sont dans le droit fil des concerts solos de Dörner (Trumpet/ à bruit secret) et ses duos avec Leonel Kaplan etc… En schématisant, on pourrait qualifier son travail de minimaliste ou lower case. Il s’agit donc d’un travail sur le son, le souffle et les textures qui porte le titre de Eight Sound Objects, total : 42 minutes. Superbement enregistré ! La combinaison des possibilités sonores des quatre instruments à la fois semblables et différents crée un univers de timbres mystérieux, de vibrations d’infra-trompette, d’effets de souffle, de déchirures de la colonne d’air, de percussions étouffées de l’embouchure, de bourdonnements placides, d’exacerbations d’une harmonique, murmures. Même si le flux est assez statique, voire en suspension, on reste attentif à l’écoute en raison de la multiplication et de la profusion des idées qui s’enchaînent, se superposent et aussi d’une relative fantaisie. L’art du flottement aléatoire plutôt que celui du contrepoint. La forme semble rester la même, mais le renouvellement des sonorités et des actions concertées la font évoluer, se dissiper, renaître. On finit par avoir la sensation d’écouter comme dans un rêve où la notion du temps s’efface au profit de la matière sonore et de sa très remarquable  diversité, même quand l’un ou l’autre reste imperturbablement sur la même hauteur de note. Quarante deux minutes, c’est long et si on ne perçoit pas leur existence et la durée respective des Huit Objets Sonoresindiqués, (on remarque à peine les silences entre chaque mouvement), on perçoit sensiblement les intentions des quatre souffleurs et la réussite de l’entreprise.  Un des procédés consiste à ce qu’un seul musicien joue un court instant « seul » , entraînant une proposition sonore différente qui s’ajoute ou parfois un « faux » unisson. Une belle réussite musicale où la mélodie est bannie, mais surtout pas l’inventivité. 

The legendary story of a slug and beetleJoão Pedro Viegas & Paulo Chagas Pan Y Rosas Discos PYR 152

Voici une belle collaboration en duo sous le signe de l’amitié de deux piliers de la scène improvisée lisboète. Souffleurs de l’indicible, des nuances de l’air vibrant dans le bocal des clarinettes basses et soprano (João Pedro Viegas) ou sopranino (Paulo Chagas) ou titillant l’anche double du hautbois (Chagas encore). La flûte, elle, crée des diversions bienvenues. Une musique sensible, basée essentiellement sur l’écoute mutuelle et la création instantanée de motifs mélodiques partagés, échangés, ritournelles intimistes, expression d’un folklore imaginaire. Les deux souffleurs prennent le temps de jouer, de s’écouter, de se répondre au fil de quatorze miniatures aux titres expressifs (Soft Malicious, Cogenital Indecision, Discussion, etc…). Slug and Beetleexprime sans doute le fait que chacun a la capacité de se mouvoir à son propre rythme dans sa dimension propre. Il est fréquent que dans leurs duos l’émotion et le tempérament de chacun divergent au cours de la même improvisation, se complétant par leur inspiration et leur inventivité respectives en toute indépendance. Ils évitent soigneusement de se répondre de manière explicite, sans se sentir obligé de se servir du matériau (mélodique, sonore) de l’autre. Leur musique crée un esprit de rencontre, de partage de complémentarité au-delà des formes, ou d’une futile virtuosité instrumentale. Leur connivence réciproque est intensifiée par leurs collaborations mutuelles dans de nombreux projets et concerts. Il en résulte une connaissance intime du sens donné par chacun aux moindres sons, phrases, étirements d’harmoniques, intervalles qui surgissent dans la construction de chacune de ces pièces. C’est cette complicité profonde qui donne à leur musique relativement paisible toute sa valeur intrinsèque et sa signification.

Elisabeth Harnik Ways of My Hands Music for Piano klopotec IZK CD 076

Superbe album de piano solitaire  et contemporain par une des meilleures improvisatrices de la scène autrichienne pour un total de 48’08’’ enregistrées en concert. Trois morceaux / compositions sont dédiées respectivement à Conlon Nancarrow (Everytime he punched a hole), Jeanne Lee (As the crow flies north) et Anthony Braxton (Flow and construction- en quatre parties). Tout un programme. Harnik met en perspective des pratiques du piano  différentes, contrastées, stimulantes, construisant intelligemment et avec une belle sensibilité, un concert ramassé, concentré, dynamique. Ses doigtés fugueurs et son toucher resplendissant crée de belles couleurs avec un instrument réputé pour sa « régularité » sonore académique (Ragged). Dans Jaw to ear, elle aborde le registre grave et un brin aléatoire tout en faisant bruisser et percuter les recoins du cadre de l’instrument jusqu’au bord du silence. Avec la petite suite dédiée à Braxton on navigue dans le grand art. Quelle pianiste ! De bout en bout un remarquable concert (2015) que Iztok Zupan a eu le flair d‘enregistrer et de publier sur son label Klopotek.