lundi 19 décembre 2016

Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh/ Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot/ Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett / Gianni Mimmo Prossime Trascendente / Grosse Abfahrt : Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba.


Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135



Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmann complète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pied joint sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11ème minute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.

Subtle Lip Can : Reflective Drime Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot Drip Audio

Subtle Lip Can est un trio dynamique d’improvisation réunissant percussions (Isaiah Ceccarelli), guitare électrique (Bernard Falaise) et mandoline et/ou violon (Joshua Zubot) pour une recherche sur la gestuelle du jeu sur la guitare préparée et transformée et comme j’entends peu le violon de JZ, avec la mandoline qui double la six cordes. Lorsque la rotation des pincements métalliques de la guitare tournoie sans discontinuer, le percussionniste actionne un archet sur cymbales et accessoires métalliques (Siffer Shump). Gull Plump Fiver nous fait découvrir les sons trasheusement électriques avec effets emmenés par le guitariste survolté, c’est punk en fait. Cette génération d’improvisateurs se replongent joyeusement dans leur adolescence mais le morceau évolue avec une véritable subtilité s’aérant au final. Salk Hovered marque l’auditeur par l’épure et la retenue dans le débit sonore et la qualité des timbres à peine électrifiés et des hamoniques hantées provenant autant de la percussion et des cordes : fantômatique, lunaire…. Le trio varie les ambiances, les procédés, l’esprit, le fonctionnement du trio de morceau en morceau plutôt que de travailler une démarche clairement définie du début jusqu’à la fin. Malgré tout, Subtle Lip Can conserve quelque chose qui permet de reconnaître le trio d’une pièce à l’autre rien que parce que l’enregistrement très précis nous fait goûter les colorations des sonorités au plus près. Rommer Chanks évoque un AMM post rock de manière assez réussie. Une musique exploratoire, subtilement électrique au point que les sons acoustiques se fondent dans la masse imperceptiblement, frottements en tous genres agglutinés avec soin et lisibilité (Rommer Chanks, Toss Filler Here). Je me demande toujours où se trouve le violon de Joshua Zubot, sans doute inclus de manière surprenante dans la masse sonore. Toss Filler Here est un bel instant ludique. Slam Hum et ses grincements renouvellent le discours. Un album d’impro sans concession et un son de groupe distinctif.


Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett Four Quartets Confront Records.
Keith Tippett est pour beaucoup de connaisseurs synonyme de jazz libre avec Elton Dean et Louis Moholo ou Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin, voir de jazz-rock avec l’album Lizard de King Crimson, Working Week,  l’album Cruel But Fair ou ses légendaires très grands orchestres Centipede, Frames et Tapestry. Vu plutôt comme un improvisateur de traverse, les observateurs du continent ont du mal à appréhender Keith Tippett en improvisateur libre. Deux jeunes cordistes d’avant-garde, le contrebassiste Ashley Long John et l’altiste Benedict Taylor et l’associé de ce dernier dans le collectif CRAM, le clarinettiste Tom Jackson se joignent au légendaire pianiste, lui-même, muni de galets de plage, de maracas, de woodblocks et d’une boîte à musique.
Sans batterie, la musique se meut sur les pulsations du claviériste et de l’action saccadée de ses doigts sur les cordes. Parfois lyrique, mais aussi atonale et sonique, la musique est emportée avec le souffle hululant et les spirales de Tom Jackson, et les torsions microtonales de Benedict Taylor. Des cadences faussement répétitives soulèvent les marteaux sur les cordes bloquées créant un effet de vagues moussues mourant sur les récifs, une fois apaisées les lames laissent la place au grondement des notes les plus graves du piano et du frottement/ battement des cordes de la basse dans le registre grave du piano se confondant avec ce dernier.  La musique est essentiellement organique, découvrant des espaces peu visités, suggérant de nouveaux agrégats et puis, d’un coup retourne aux scansions chères à KT. Tom Jackson embouche sa clarinette basse pour colorer l’ostinato irrégulier du pianiste et du contrebassiste. Keith Tippett esquisse un pas de danse et tous s’essayent à fausser le tempo. Quand les battements reprennent, la clarinette basse gronde, éructe, les harmoniques percent et survolent le continuum, la vibration du piano par toutes ses parties, caisses, cordes, marteaux et les grincements des cordes. Ces musiciens excellent à changer l’atmosphère et dérouter le flux volatile vers une conclusion insoupçonnée. Le deuxième quartet, très court, débute clairsemé, hésitant, du bout des doigts, chacun à sa marotte tout en croisant leurs lignes avec adresse. C’est en tout point remarquable. Chacun avec son rythme propre s’associe à l’autre et tous se complètent. Le troisième quartet semble vaporeux, élégiaque, avec des timbres très fins, une musique de chambre éthérée. L’altiste file des harmoniques infimes entre le chant élancé et lunaire de la clarinette, le tremolo et les coudées de la contrebasse sur les pincements des cordes du piano et puis joue franc jeu microtonal…  Le quartet se développe, accélère, imbrique des accents, des intervalles dans une course poursuite où personne ne mène, mais dans laquelle tous oscillent, balancent, rebondissent. Un rythme de danse folk surgit inopinément. Au final une musique riche, spontanée, libre, réfléchie, intense et finalement, audacieuse. Présentée dans une boîte métallique et produite par Mark Wastell sur son très unique label Confront Records.

Gianni Mimmo Prossime Trascendente Amirani records Amrn # 047

Au fil des ans, le saxophoniste soprano Gianni Mimmo a tracé sa voie et son label Amirani records contient de vraiment beaux et / ou intéressants témoignages de ses rencontres depuis le milieu des années 2000. Angelo Contini, John Russell, Harri Sjöström, Gianni Lenoci, Daniel Levin, Alison Blunt, Xabier Iriondo, Lawrence Casserley et Martin Mayes pour citer quelques-unes de ses collaborations. Sa démarche improvisée a quelques ramifications avec celle d’un compositeur, si on considère que le fil de ses improvisations suit la logique des intervalles très particuliers d’une pensée harmonique sophistiquée, de structures plutôt que de laisser cours à une spontanéité épidermique. Il y a aussi beaucoup de sensibilité dans son jeu et un goût sûr pour la mélodie monkienne héritée de Steve Lacy, car sa musique free résolument contemporaine, mais sans excès radical, est solidement imprégnée par l’expérience du jazz d’avant-garde. Il cite Roscoe Mitchell, Steve Lacy et aussi des compositeurs comme Schiarrino, Scelsi ….
Prossime Trascendente se compose de deux projets de compositions graphiques écrites spécifiquement pour deux groupes distincts  avec une instrumentation choisie dans l’esprit de la musique de chambre. Due Sesteti : Gianni Mimmo sax soprano, Michele Marelli cor de basset, Mario Mariotti trompette en do, Angelo Contini trombone, Benedict Taylor viola Fabio Sacconi. Cinque Multipli : Gianni Mimmo sax soprano, Mario Arcari, cor anglais, Martin Mayes, cor, Alison Blunt violon, Marco Clivati percussion. Dès le départ, il faut souligner la qualité de son travail. Daphne offre quelques mouvements associant les couleurs instrumentales comme si cette pièce avait été écrite par un compositeur vingtiémiste, l’intérêt réel de cette pièce se dévoilant petit à petit par les associations de timbres ingénieuses, de glissandi curieux et les passages où les instrumentistes font valoir leur spécificité d’improvisateurs. Si Daphne est plutôt basé sur l’évolution du son d’ensemble, The Nestled Thought met en scène un jeu de questions et réponses avec un sens de l’équilibre original basé sur des interventions solistes. La conception et la réalisation sont particulièrement réussies par rapport à ce que requiert la partition. Les musiciens sont appelés à tracer l’essentiel de leur propre pensée musicale dans des instants mesurés, calibrés et destinés à former un ensemble d’actions dans le temps. Toutefois, si cette démarche a des qualités de clarté et si ces excellents musiciens travaillent au mieux (il faut écouter la précision dans le jeu dans ces « semi improvisations » à la minute huit et neuf, par rapport à leur propre langage et ce dont ils sont capables de jouer en improvisant librement, on  est en retrait par rapport au potentiel. Je connais particulièrement bien les travaux de Mimmo, Contini, Blunt et Taylor en long et en large pour les avoir croisés plus d’une fois.  Le déroulement de ces compositions, très réussi sur le plan formel, et leur dynamique n’offrent pas le contenu réel et profond de leurs personnalités d’improvisateurs, mais en incarne plutôt une vision schématique, hiératique, stylisée. Si on se réfère à l’écoute de la musique de Duke Ellington, on avait à l’intérieur d’une pièce montée, calibrée et minutée, l’expression la plus profonde de chaque artiste. Ce n’est pas vraiment le cas ici, même s’il y des passages requérants. Cinque Multipli est formé de cinq compositions comme son titre l’indique avec la deuxième Five Facets se subdivisant en cinq miniatures qui résument, semble-t-il, des attitudes individuelles vis-à-vis du moment musical : observing, describing, acting with awareness, non judging of inner experiences, non reacting of inner experiences. Dans Eserczio della distanza, le groupe atteint un momentum avec les phrases engagées des souffleurs et les interventions du percussionniste Marco Clivati. Je relève aussi une surprenante courte intervention d’Alison Blunt. C’est donc un excellent travail orchestral et on doit saluer le travail précis et achevé de tous les musiciens. Mais cette expérience n’exerce pas sur moi-même la même fascination que la démarche et les sons de la musique improvisée libre radicale où des improvisateurs expérimentés associent leurs sons instantanément en révélant les mystères de leurs instruments respectifs et conduisent  l’improvisation collective avec un sens inné de la construction musicale ou dans l’expression inouïe de la vie et de la condition humaine. Bien sûr, dans cette mouvance musicale, il y a une bonne dose de groupes pas vraiment intéressants, je l’avoue : cette musique est une tentative. Mais face au haut de gamme, c'est autre chose. Ici, la formule fonctionne et les musiciens assurent. On peut comparer seulement en connaissance de cause. Il faut bien sûr souligner l’intérêt de ce type d’entreprise ne fut-ce que pour le jeu à la fois contrasté et empathique des associations instrumentales, des assonances et consonances, des couleurs. Si les compositions notées graphiquement de Gianni Mimmo sont très satisfaisantes au point de vue formel et temporel – les bonnes idées pullulent -, leur réalisation ne permet pas, à mon avis, de mettre en valeur la spécificité intime de chaque musicien / improvisateur, leur grammaire et leur syntaxe personnelles, connaissant bien moi-même certains d’entre eux. Les occurrences sonores permises par les procédés d’écriture de Gianni Mimmo tombent parfois sur des solutions relativement conventionnelles par rapport à l’expérience acquise en musique contemporaine depuis une soixantaine d’années, alors que d’autres titillent l’écoute car elle délivre plus de spontanéité et d’allant. Sans doute ce projet aurait vraiment mérité d’être expérimenté plus avant, en public, afin de tirer le suc de l’expérience pour un enregistrement postérieur. Toutefois, le jeu vaut vraiment la chandelle car je suis certain que le talent de Gianni Mimmo, son expérience d’improvisateur et ceux de ses collaborateurs, feront évoluer ce concept. Bref, le résultat de cette démarche prête à discussion, mais cela devrait sûrement être reçu cinq sur cinq par les amateurs entre jazz contemporain et musique classique du XXème (Schönberg, Bartok etc..), car c’est, comme décrit plus haut, super bien réalisé et convaincant du  point de vue formes et exécution, s'il faut le répéter.

Grosse Abfahrt : Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba. Setola di Maiale SM 3220


Enregistré en 2009 au Mills College par ce collectif Californien déjà publié chez Emanem à deux reprises et dont le trompettiste et électronicien Tom Djll est l’instigateur. Il était temps que le label italien Setola di Maiale – au catalogue exponentiel dédié à la scène expérimentale et improvisée italienne – puisse s’ouvrir sur des musiciens passionnants provenant d’autres horizons. D’ailleurs un habitué du catalogue Setola, le fantastique sax alto Sicilien Gianni Gebbia a longuement travaillé avec ces Californiens et publié des albums sur Rastascan, le label du percussionniste Gino Robair. Généralement, Grosse Abfahrt, réunit des incontournables de la scène de la Baie : Tom Djll, Gino Robair, le clarinettiste Matt Ingalls, l’électronicien Tim Perkis, le guitariste John Shiurba et un personnel fluctuant invité par Tom Djll. On y a entendu Lê Quan Ninh par exemple. Ici, le percussionniste suédois Kjell Nordeson, un compagnon de Mats Gustafsson de la première heure établi au USA, les remarquables soufflants Frank Gratkowski et Philipp Greenlief, lui même une pointure de S.F. , l’électronicien John Bischoff et la contrebassiste Lisa Mezzacapa. Soit dix improvisateurs radicaux qui développent un jeu collectif particulièrement homogène. Ce qu’on peut reprocher à pas mal de branchés qui relatent leurs expériences d’écoute est cette sorte de fétichisation des groupes ou des personnalités qui ont acquis une aura de notoriété ou sont devenus légendaires et le fait de se référer à des groupes « mythiques», Spontaneous, AMM, Company, MEV, etc… en faisant comme si d’autres associations de musiciens ou des collectifs nettement moins reconnus sont peuplés de musiciens « locaux » ou semi-amateurs, ou même seraient considérés comme des imbéciles ou des demeurés, c'est qu'ils contribuent à ce que cette scène se sclérose. Grosse Abfahrt est un projet absolument remarquable pour quelques raisons bien précises qu’on ne rencontre pas ailleurs. Une belle surprise et une coopération continue dans le temps ! Le noyau central Djll, Perkis, Ingals, crédité ici, en plus, aux tubes et au violon, Shiurba et Robair travaillent une électronique ou des effets d’une remarquable finesse qui apportent des colorations sonores vraiment particulières, reconnaissables entre mille. Je me réfère au superbe album de la tromboniste Sarah Gail Brand avec plusieurs d’entre eux (Super Model Super Model/ Emanem), ou le duo de Gino Robair avec ses energized surfaces et la trompettiste Birgit Ulher : Blips and Ifs / Rastascan http://www.rastascan.com/catalog/brd062.html  . Autour de ce noyau californien central à l’écoute remarquablement subtile, les invités trouvent leur place tout en restant eux-mêmes. Je veux dire par là que l’esprit du groupe est plus centré sur une forme de flexibilité, de souplesse interpersonnelle plutôt qu’une démarche restrictive, focalisée sur une type bien précis d’improvisation (radicale). On sait qu’improviser à huit ou dix de manière satisfaisante est une gageure, et même si ces musiciens ne se mettent pas des objectifs trop exigeants et trop pointus, ils parviennent à conserver l’identité de Grosse Abfahrt au fil des parutions en renouvelant une bonne partie du personnel. Sans doute les régionaux Greenlief et Bischoff ont-ils travaillé avec eux à d’autres reprises, mais il est évident pour un observateur informé que Mezzacapa, Nordeson et Gratkowski sont connus pour pratiquer sous d’autres horizons esthétiques ce qui est finalement rare pour un groupe aussi pointu. Et donc, cette attitude ouverte élargit à la fois le potentiel et les risques encourus. On frise parfois un peu l’éclectisme, on transite entre le sens aigu de l’épure et le goût de l’imbrication et de l’interpénétration des actions jusqu’à des débordements centrifuges, bien que contrôlés, ou à une manière instantanée de cadavres exquis. Les musiciens laissent couler le son du groupe en modifiant les textures en douceur par ajouts ou retraits d'action instrumentales, créant un renouvellement d'agrégats sonores en suspension, de sons soutenus, de convergences de timbres légèrement distincts que leur instinct commande spontanément. Je n’hésite pas à déclarer que Grosse Abfahrt est vraiment un projet collectif à suivre tout comme le Chris Burn Ensemble, le Domino Orchestra, AMM augmenté (Sounding Music / Matchless http://www.matchlessrecordings.com/music/sounding-music), Hubbub, que sais-je : leur sensibilité des sons électroniques et leur utilisation mesurée et parcimonieuse est assez unique. Entre chacun des spécialistes de l'électronique règne une belle empathie comme si chacun d’eux étaient complémentaires et agissaient en symbiose. Des ramifications interpersonnelles prolifèrent, des associations de timbres, d’accents, une recherche de sons sur une idée bien précise, le dosage des phrases, le feeling des réactions, … heuristic music ? Bref, on entend un fonctionnement de groupe très typé sans qu’il soit compromis par la liberté exacerbée de tous et chacun à la fois.  Le titre à coucher dehors, Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum, exprime sans doute la complexité inextricable des points de vue et des philosophies (individuelles et collectives) qui sous-tendent la libre improvisation, même à la limite du fouillis. Ce titre fait référence aux dirigeables allemands d'il y a un siècle (rien à voir avec Jimmy Page, rassurez-vous), et, peut-être, l'idée de devoir se diriger soi-même dans la masse des courants aériens et les nuages est une image qui convient à ce type de musique. C'est finalement aisé d'assurer un concert en duo ou trio, un groupe plus large est une affaire qui peut plus facilement se révéler indigeste. Remarquable réussite donc ! 

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