lundi 16 juillet 2018

Günter Christmann Michael Griener Joachim Heintz Elke Schipper / Fred Van Hove & Roger Turner / Daunik Lazro Dominique Répécaud Kristoff K.Roll Géraldine Keller / Gabriela Friedli Daniel Studer & Dieter Ulrich

reziprok  explico 24 : Günter Christmann Michael Griener Joachim Heintz Elke Schipper. 


Nouveau Cdr autoproduit par Günter Christmann à 150 copies numérotées sur son label explico. Chaque copie est un exemplaire unique : un tirage photographique sur papier, différent pour chaque numéro (le mien est le n° 69). Duos de chaque instrumentiste (Günter Christmann : trombone violoncelle cithare / Michael Griener : percussions / Elke Schipper : voix et poésie sonore) avec l’électronique interactive de Joachim Heintz. Son ordinateur traite le son de chaque improvisateur avec le programme ALMA. Comme toujours avec Christmann, court et bref ! 19 morceaux entre 1:40 et 4:08 (maximum) pour un total de 56:55. La cithare, instrument que Paul Lovens, son camarade le plus proche de l’époque héroïque, torturait dans les années 70, est utilisée par Christmann pour ouvrir et fermer les 19 séquences (1 & 2, 18 & 19). Vient ensuite la voix et les phonèmes ahuris et sussurements improblables d’Elke Schipper en 3,4 & 5, puis en 11 & 12, et la percussion de Michael Griener en 6 & 7, puis 14 & 15. Michael Griener est assurément un des percussionnistes les plus passionnants dans la lignée Lovens, Turner, Blume. À nouveau Christmann au trombone en 8 & 9 et au 
violoncelle en 10 & 11 et en 16 & 17. Faites-le compte ! On y est. L’écoute de pièces aussi courtes et d’improvisations aussi concises fait qu’on est étonné de les avoir toutes entendues et d’en avoir assimilé la concentration de leurs formes mouvantes et souvent inattendues, comme si le temps imparti s’était déroulé sans qu’on en perçoive la durée (56 minutes + les dix huit silences de quelques secondes entre chaque improvisation). Très souvent, des perles ! L’expressivité des gestes frise ici la parfaite écriture automatique des grands poètes pionniers : Benjamin Péret, André Breton, René Crevel, Robert Desnos. En un laps de temps très limité, Christmann trace une manière de dessin dans l’espace sonore qui se suffit à lui-même pour exprimer et enchaîner des idées musicales, une succession de motifs, une évolution dans l’imbrication des sons avec un esprit de synthèse et un sens de l’épure  soufflant ! La grande majorité des improvisateurs libres favorisent la durée, la distance, le discours logique, de longues constructions. Pour ce projet, les instrumentistes, Christmann et Griener et Elke Schipper, la chanteuse essayent avec un réel succès d’affirmer des idées créatives face au dispositif de Joachim Heintz. L’intérêt est reziprok ! On ressent l’envie immédiate de remettre le curseur en arrière pour jouir des trouvailles phonémiques d’Elke Schipper, des roulements et secousses improbables de Michael Griener, les diffractions vocalisées de la colonne d’air du trombone de Christmann et ses zig-zags au violoncelle face aux contrepoints subtils et extrapolations électroacoustiques imaginatives de Joachim Heintz. Celles-ci semblent parfois aller dans une direction quasiment opposée par rapport à celle de son partenaire dont il procède les sonorités en temps réel alors que l’écoute est palpable. Plutôt que vous décrire tout cela en détail, je vais me plonger immédiatement dans le détail de cette musique intéressante par l’expressivité peu commune de sa gestuelle de l’improvisation dans des formes très courtes. Ce n’est sans doute pas le projet le plus insigne d’ edition explico, mais il vaut vraiment le détour surtout si vous connaissez déjà le travail de ces improvisateurs incontournables. Cette musique est basée sur l'essai permanent de nouvelles formes, ce qu'il fallait démontrer.


The Corner Fred Van Hove & Roger Turner Relative Pitch RPR 1059

Recorded live at the Café Oto on Monday the 7th december 2017, London.
Les improvisateurs libres aiment à rencontrer leurs excellents collègues ne fut-ce que pour un seul concert et un enregistrement. Je pense que cette réunion était attendue depuis longtemps. Né en 1937, le pianiste Anversois Fred Van Hove avait atteint l’âge de 80 ans lors de l’enregistrement de ce concert au Café Oto. Rassurez-vous le pianiste prodige est resté prodigue de son talent et cet enregistrement capte toute la luminosité de son jeu virtuose, le quel suit une logique interne traçant son propre chemin dans les vagues de notes tout en répondant aux trouvailles inventives et audacieuses du percussionniste britannique. La qualité du toucher de Van Hove et son intensité est très particulière : elle privilégie une variété de colorations et de touchers dans le même élan des avant-bras, des poignets et des dix doigts qui s’agitent sur la totalité du clavier. Il y a un son Van Hove, une extraordinaire fluidité de la dissonance et une cohérence dans le toucher quasi inimitable et immédiatement reconnaissable. Influencé sans doute par le piano contemporain, il faut préciser qu’il a mis au point une technique « faussement » aléatoire des mains « molles » qui semble complètement informelle mais qu’il contrôle à merveille dans les moindres détails. Le jeu libre, léger comme l’air et très détaillé de Roger Turner crée  le champ sonore afin que les sons cristallins du piano soient parfaitement audibles et se distinguent de ceux de la percussion. La variété sonore et ludique de ses frappes, frottements, grattements, friselis, secousses, raclements, glissements secs et multiformes mettent sous orbite les improvisations de Van Hove dans une dimension supérieure. Quatre improvisations substantielles déclinent les points forts des deux artistes : Life Dealers, Shopped, The Hat etMore Light. Certaines injonctions de Turner font opérer des revirements à la rêverie de Van Hove comme dans The Hatoù le jeu discontinu de Turner acquiert plus de piquant et la communication mutuelle atteint des sommets. Chacun joue avec un brassage complexe de cellules rythmiques en mouvement perpétuel dont la vitesse, la densité  varie à chaque seconde. Les peaux sont amorties par les accessoires métalliques qui résonnent et vibrent en étincelles cuivrées se mariant à la perfection avec les colorations caractéristiques du pianiste. Ses rares roulements à plein régime emportent le clavier comme une houle l’embarcation qui rame dans le noir. More lightvoit se métamorphoser le pilonnage du clavier dans les notes graves que le corps, les bras et les mains de Van Hove font intensément vibrer les les gros cordages et les tréfonds de la caisse de résonnance. Dans le tumulte, on retrouve intacte ses qualités lyriques et la marque sonore du pianiste. Sans nul doute, le plus intéressant des derniers enregistrements de Fred Van Hove depuis les albums solos Spraak ’n Roll2004/ Wimpro,  Journey2008/ Psi et Axon avec Phil Minton, Martin Blume et Marcio Mattos  et un point d’orgue dans le parcours de Roger Turnerqui adapte magnifiquement son jeu et son talent dans cette magnifique rencontre qu’il attendait depuis au moins deux décennies. Fantastique et profondément touchant. 

Actions Soniques Daunik Lazro Dominique Répécaud Kristoff K.Roll Géraldine Keller CCAM Editions Vandoeuvre 1850.

Quasiment un an avant la disparition de Dominique Répécaud, l’animateur infatigable de Musique Action et guitariste post-rock noise, voici un projet d’enregistrement collectif réunissant le saxophoniste Daunik Lazro(ici au baryton) et ses compagnons du Petit Bruit d’à côté du Cœur du Monde (album créé en 1995 à Musique Action), Carole Rieussec et J-Kristoff Camps avec la chanteuse Géraldine Keller. La liste des instruments crédités du tandem Rieussec-Camps a/k/a Kristoff K. Roll déclinent de nombreux possibilités instrumentales et technologiques d’un dispositif électro-acoustique : platines, ordinateur, synthétiseur, kaoss-pad, mégaphone, microphones, cailloux, samples vocaux et instrumentaux et texte Place Tahrir (Rieussec). Sons mémorisés et manipulés, petite électronique, corps sonnants dont guitare sur table, mégaphone, tuyau, ballon, ressort (Camps). Cette profusion de sons est remarquablement dosée au sein d’une formation hybride où fluctuent les graillements du bec du sax baryton de Lazro, les frictions électriques extrêmes de Répécaud et le feu-follet des phonèmes et vocalises de la chanteuse. Le texte Place Tahrir écrit par Carole R et dit par Géraldine Keller traduit l’atmosphère de la rue rebelle en suggérant subtilement l’état d’esprit mental et émotionnel des activistes et le groupe campe celle de la musique en devenir tout au long de cette session animée. Le tandem Kristof K.Roll tend une toile de fond, un réseau sonore, des mutations de formes sur les angles et pointes desquelles s’insèrent les étirements électrico-expressionnistes à la guitare de Répécaud et les volutes bourdonnantes du souffle détaché et grumeleux de Lazro. Ces quatre-là jouent assurément en phase et entendre Lazro évoluer dans ce contexte me pousse à retrouver dans mes étagères ces albums Some Other Zongs en solo ou le fantastique Cerkno Concert  en duo avec Joe McPhee pour les mettre au sommet de la pile.  Géraldine Keller apporte la propre vision poétique de son immense talent ajoutant une dimension émotionnelle subtile en diversifiant ses effets vocaux au fil de la session, sa présence créant l'équilibre indispensable à ce groupe plutôt noisy. Différentes combinaisons instrumentales réussies apportent une diversité bienvenue et nécessaire pour emmagasiner d'une traite le déroulement auditif de l'album et offrir à chaque participant un instant de lumière. Au final, une belle aventure en studio et un très bel hommage au travail fédérateur énorme accompli par Dominique Répécaud, l’équipe du CCAM de Vandoeuvre et les artistes qui ont collaboré intensément à cette aventure déjà trentenaire et toujours très actuelle. 

Gabriela Friedli Trio areas with Daniel Studer et Dieter Ulrich Leo Records 828

D’un premier abord, le Gabriela Friedli Trio ne pourrait rien évoquer chez vous, si ce n’est que la scène improvisée helvétique est bien riche pour un pays de taille disons moyenne, mais où la culture et la musique vivante de qualité sont des choses prises aux sérieux autant parmi les citoyens, chez les opérateurs culturels et les autorités (ville, canton, fédération). En sachant que le contrebassiste n’est personne d‘autre que Daniel Studer, cette solide référence saute aux oreilles immédiatement. Daniel Studer s’est signalé récemment avec trois chefs d’œuvre discographiques chroniquées ici-même et très originales : Im Hellen de l’excellentissime String Trio Kimmig - Studer - Zimmerlin (hat(now)ART 2017), Raw, la collaboration de ce String Trio avec John Butcher parue sur Leo Records (LR 766) et son duo très épuré avec le clarinettiste Markus Eichenberger, Suspended, paru lui sur hatology. Dieter Ulrich est le batteur talentueux des trios du saxophoniste Christoph Gallio et maintenant avec Oliver Lake et Christian Weber (Intakt). Gabriela Friedli a  pour elle, outre sa solide technique pianistique et son expérience musicale, une intelligence des formes musicales et la capacité de s’accorder avec deux improvisateurs aussi précis et pleinement consciencieux que Studer et Ulrich. Il en résulte un équilibre où chaque improvisateur a une voix à égalité dans le champ sonore de manière cohérente, relativement ludique et excellemment coordonnée. Le plaisir d’écouter et de suivre leurs diverses architectures élaborées pour chaque morceau dont une moitié est écrite par la pianiste (areas 2,6,7,8,10) et l’autre par le contrebassiste (1,3,4,5,9), renouvelle l’intérêt de l’auditeur et vivifie les échanges multidirectionnels du G.F. Trio. Lisibilité, limpidité, interactions intelligentes, grande écoute. La pianiste évite la démonstration et les pianismes conventionnels pour s’attacher dans l’espace mouvant du trio et l’occuper de manière dynamique et suggestive. Le batteur évoque le swing en faisant parler les potentialités sonores et bruissantes des peaux et des cymbales et en ouvrant son jeu pour qu’on ne perde aucun détail des tracés à l’archet et des vibrations intimes de la contrebasse dont ses doigtés variables sur la touche en connaissent les voix les plus secrètes. Un beau sens spontané de l’orchestration dans laquelle chaque personnalité met en lumière son / sa partenaire. Donc, il ne s’agit pas d’un trio de pianiste accompagné par un contrebassiste et un batteur, mais surtout une construction évolutive où l’activité instrumentale est équipotente et équidistante autour d’un centre rotatif imaginaire dans le sens de la plus grande démocratie « symbolique » possible en contradiction flagrante avec les rapports de force hiérarchiques qui ont cours au sein de trop nombreuses expressions musicales, même lorsqu’elles se revendiquent du free-jazz, de l’expérimentalisme etc… Exemplaire et (pour moi-même) à réécouter.

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