31 août 2026

Sven Åke Johansson Seymour Wright Pierre Borel Joel Grip/ OM Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Gerry Hemingway Tony Buck/ Peter Brötzmann Steve Hubback/ Marco Fusi & Pierre – Alexandre Tremblay

Two days at Café OTO Sven Åke Johansson Seymour Wright Pierre Borel Joel Grip ROKU042 CD SAJ 10/10/24.
https://otoroku.bandcamp.com/album/two-days-at-cafe-oto

Notre bon vieux Sven-Åke Johansson, aujourd’hui disparu, avec un quartet international de « jeunes » dont deux saxophonistes atypiques et décoiffants : le British Seymour Wright et le Français « berlinois » Pierre Borel et le contrebassiste Joel Grip, un pilier du collectif Umlaut dont Borel fait partie. Seymour est assurément une coqueluche du Café OTO (Dalston, Londres) où l’enregistrement a été capté les 8 et 9 avril 2024 : Il fait partie du quartet Ahmed du pianiste « maison » le génial Pat Thomas, un des groupes les plus décoiffants et originaux de la décennie (cfr chronique récente). Deux CD’S avec chaque fois un trio de Seymour ou Pierre avec Sven et Joel pour chaque premier morceau de chacun des cd’s et trois quartets dont un sur le CD2. Jeu de batterie très particulier voire déroutant mais très ouvert laissant, tout comme le bassiste, de l’espace aux canardages, growls, coups de klaxon, piquetages, sifflements au(x) saxophoniste(s). Pour un auditeur habitué au free-jazz énergétique ou à l’improvisation libre, c’est quasiment un autre univers. Surtout que Sven – Åke joue aussi de l’accordéon dans une veine faussement mélodique et déjantée alors que Pierre Borel joue aussi de la batterie dans le morceau du CD 1 piste 2. Sa spécialité consiste à jouer simultanément du sax alto et de la batterie lors de ses performances solo (cfr ma chronique de son LP Katapult). Et là on est servi. Pas de fulgurances et d’énergie expressionniste ou un éventuel free-jazz dans la lingua franca du genre. Le propos est situé ailleurs. Dans le deuxième morceau surgissent des énoncés – riffs du be-bop parkéro-monkien qui s’entrecroisent avec des frappes pagailleuses. Les deux saxophonistes se répondent l’un à l’autre comme de faux clowns de cirque avant que Sven égaye l’assistance avec un drumming atavique. Ça ne ressemble à rien d’autre dans le fil de l’histoire du jazz et avec le côté potache amuseur, Wim Breuker est battu à plate couture. Délirant !
Une musique sans queue ni tête qui tourneboule les clichés, canarde à souhait avec effets de becs,growls, fragments de mélodie bop, absence de pathos, collision de riffs tailladés joyeusement avec une précision diabolique. Donc pas de "solos" seulement des interventions coupées en mode pseudo "répétitif" staccato, décalé contourné, découpé à la serpe surtout quand l'énigmatique Pierre Borel joue dans le Trio du CD2. Wright lui aime à transformer les sons et bruiter comme un canard et Borel excelle à jouer des intervalles décalés, des sons étirés, le tout avec une soigneuse précision rythmique et une pureté d'intention hyper originale. Les deux compères ensemble, vous êtes servis et .. aucune évidente virtuosité ne s'impose à vous ! Mais quelle esthétique ! J’ai trouvé depuis longtemps que le free – jazz issu des sixties – seventies frôlait trop souvent le cliché ou la bienséance (idem certains improvisateurs libres ou musiciens expérimentaux). Là, je dois dire que si on évacue ainsi l’apparence de la virtuosité et de l’ébullition de « l’énergie » du "free", le quartet se concentre sur un jazz libre d’un genre nouveau, d’une inspiration irrévérencieuse qui ferait prendre certains punks pour des ringards. Et écoutez le discret Joel Grip qui a très bien saisi quoi faire dans cette équipée chavirante, surtout que les moods évoluent en présence de l'accordéon et des nouvelles intentions des improvisateurs lors de la deuxième soirée. Évidemment, c’est assez dingue ! Mais pour un vieux routier comme Sven-Åke Johansson, figure illustre s’il en est, c’est absolument épatant de se retrouver dans ce Quartet déroutant et quand il se met à jouer sur les fûts des toms alors que les deux volatiles du sax se disputent les grains de la basse-cour en déchiquetant tout ce qui reste des réflexex bi-baupe , il est vraiment touchant. Un effet de miroir- punching ball – chambre d’écho cubiste – surréaliste. On les entendrait volontiers avec Benjamin Péret disant ces poèmes basiques à l’insu d’André Breton qui ne supportait pas la musique. Péret était un inconditionnel de Mack Sennett (cinéma muet pré Chaplin) dont il était le tout premier critique à avoir relevé tout l'invnetion trépidante et non-sensique et on pourrait faire un rapprochement avec les incartades de ce quartet infernal. Une vision non orthodoxe du jazz qu’il soit moderne ou free … Je rappelle que S.A.J. fut le batteur des Alex Schlippenbach, Peter Kowald et Peter Brötzmann de la première heure, mais aussi Günter Christmann, Tristan Honsinger , Hans Reichel etc… un poète-chanteur et expérimentateur hors-norme toute sa longue carrière. Alors et aussi, je vous en prie suivez Pierre Borel et Seymour Wright (un pote à Eddie Prévost !) à la trace. Vous allez vous marrer et être édifié. Et un bon point à Joel Grip pour tenir le coup en telle compagnie. La pagaille je vous dis, mais géniale !!
P.S. : Le Café OTO reçoit souvent les ténors de la free-music à Londres étant le club le plus important et relativement subventionné avec une programmation quasiment ininterrompue. Mais aussi, OTO est une véritable fenêtre pour les improvisateurs - trices qu'ils soient jeunes ou vieux, "notoires" ou des personnalités de la scène locale que vous n'entendrez jamais ailleurs. Cela dit malgré le grand nombre de gigs que j'ai moi-même performé à Londres ou dans plusieurs autres villes, je n'y ai jamais chanté.

OM Electro Acoustic Core Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Gerry Hemingway Tony Buck SüdPol Intakt CD 455
https://jazzgroup-om.ch/live/ https://intaktrec.ch/collections/music/products/455-om-sudpol

OM est un groupe suisse légendaire dont la musique novatrice se situait entre la « free-music » et l’ « electric jazz » et créa la joie et l’enthousiasme dans le public des festivals dès les années 73-74 et les albums se trouvaient au catalogue du label JAPO – ECM au même titre que Dollar Brand, Enrico Rava, Manfred Schoof, Elton Dean, ou le Globe Unity Orchestra et même Mal Waldron. En 2022, ils ressuscitèrent le groupe avec une autre approche intitulée « Electro Acoustic Core » pour leur cinquantième anniversaire et publièrent OM 50 sur InTakt. Mais le batteur Fredy Studer décéda entre temps. Les membres d’ Om décidèrent de continuer en adjoignant deux percussionnistes à l’entreprise : l’américain Gerry Hemingway, résident suisse connu pour son travail avec Anthony Braxton, Michael Moore et Marylin Crispell et l’australien Tony Buck. Bobby Burri joue de la contrebasse et des devices, devices aussi pour le guitariste Christy Doran, et sax soprano pour Urs Leimgruber. On entend clairement que les devices sont électroniques. Dans l’atavisme du groupe OM originel il y avait une tendance quasi rock d’avant-garde mêlée à l’orientation dire « free-jazz ». Pas loin d’Henry Cow, par exemple. Au fil des décennies, Urs Leimgruber est devenu un improvisateur free pur jus radical avec entre autres Joëlle Léandre, Barre Phillips, Jacques Demierre et Thomas Lehn, toujours prêt à se commettre avec des chercheurs « locaux » ou son copain Michel Doneda, lui aussi sopraniste redoutable. Maintenant et on l’entend clairement l’aspect free-jazz-rock des débuts a muté dans une approche contemporaine à la recherche de sonorités au sein d’une ambiance particulière qui donne à chacun des cinq morceaux enregistrés ici, une perspective, un narratif et une dynamique. que le distingue clairement des autres. Comme son nom l’indique Fast Line démarre le disque sur des chapeaux de roue. Fort heureusement et c’est un peu ça qui distingue ce groupe avec d’autres attirés par cette même orientation électrique, dans ce brouhaha qui semble chaotique mais se révèle ultra cohérent, les sons et les bribes de phrase hachées du saxophoniste nous font entendre des articulations du souffle et du timbre du sax soprano des harmoniques injouables dans le sur aigu décoiffantes avec les décalages rythmiques des deux batteurs , des as de première.
Dans le deuxième morceau l’improvisation aboutit à des harmoniques sur le manche de la guitare de Christy Doran qui évolue curieusement sur une mélodie pentatonique type du Gamelan indonésien (pelog ou slendro, je ne sais dire), mélodie soudain animée par une rythmique du même tonneau (Gamelan 12 :00). Le troisième morceau PFM/B tient un rythme soutenu et cyclique pour lequel l’auditeur doit se demander où se situe le premier temps ou le dernier, comme dans le prog-rock mais sans fon-flon : rien que des sons purs et subtils, des effets de guitare, des phrasés en spirale et des audaces au sax, jusqu’à ce que les deux batteurs entrecroisent frappent et martellements en une curieuse et réussie polyrythmie. Surtout pas d’esbrouffe, ce côté rasoir des musicos qui essaient de se situer entre jazz un peu free, rock et expérimental. On laisse au temps le temps de jouer et on n’hésite pas à pointiller avec précision et un sens du détail. Pas de balourdise.
Si ce n’est pas de la pure free-music (improvisation libre ludique « radicale » , car il y a une volonté de « cohérence orchestrale » avec parfois une volonté tout à fait libertaire comme dans A Frog Jumps In/ Im Unterholz bei Kyjiv, (le morceau le plus long à + 15 minutes), la musique est sincèrement réussie, chaque musicien trouvant sa place et en laisse aux autres. Ils ont le sens des interventions très bien placées en laissant chacun de leur camarade de l’espace et du temps et en jouant parfois au bord du silence et d’une forme de minimalisme où chaque micro-son et vibration se distinguent des autres. Les deux « cordistes », Bobby et Christy, ont un art consommé de jouer avec des couleurs sonores diffuses et ultra précises comme s’ils communiquaient par télépathie. Ce quatrième long morceau atterrit un moment sur des pulsations : la guitare déchire alors l’espace et le sax s’envole en spirales avant de plonger dans l’indéfini sonore super détaillé. Le final Behind the Eye entonne une fanfare avant de s’envoler avec les suraigus d’Urs aussi sauvages qu’injouables et les battement frénétiques des batteurs. Mention spéciale à chacun des trois fondateurs d’OM qui fusionnent très adroitement leurs personnalités musicales dans une entente parfaite alors que chacun d’eux a suivi un parcours différent ai fil des décennies et d’avoir adjoint à leur ancien quartet de super camarades percussionnistes aussi ouverts et créatifs. Je salue vraiment ces artistes « d’une autre époque » qui joue le jeu de l’improvisation et de l’écoute mutuelle pointue tout en étant « actuel ». Un super collectif.

Peter Brötzmann Steve Hubback Treforest ’82 FMRCD709-0524
https://www.squidco.com/miva/merchant.mv?Screen=PROD&Store_Code=S&Product_Code=35507


Comme le site du label FMR est intermittent , je suis en peine de vous fournir un lien. Mais quand même un duo atypique de Peter Brötzmann de 1982 avec un « alors » très jeune percussionniste, Steve Hubback, devenu un véritable chercheur de percussions expérimental avec aussi une solide connection avec le souffleur Frode Gjerstad, un collaborateur de Brötzmann lui-même. 1982 n’était pas encore la période faste de Peter où il tournait dans toute l’Europe, le Japon, les U.S.A. et c’est une belle surprise. Brötzmann est ici au paroxysme et aux prises avec un véritable free-drummer avec un sérieux potentiel qui ne tardera pas à s’affirmer par la suite. Le son du début de la bande n’est pas idéal mais il s’améliore au fil des minutes. Pour un « alors » jeune débutant, Steve Hubback en jette et envoie des rafales sur tous les recoins de ses fûts et ustensiles à toute volée avec une frénésie spontanée mais super contrôlée. Ça fait plaisir à entendre et c’est parfait pour l’énergie folle de Peter et sa stratégie du cri (en live c’est mieux !). Quel souffleur extraordinaire, le style primal dans la lignée Ayler…. À propos de Steve, ma seule théorie en musiques improvisées, c’est qu’il y a un tas de musiciens audacieux et hyper remarquables dont les médias spécialisés, collectionneurs, « concert goers », jazzfans et « groupies » n’ont pas idée. Steve Hubback est l’un d’eux. Dans ces notes de pochette, il cite des mentors comme Tony Oxley et Andrea Centazzo et les musiciens de jazz ou de free British qu’il a fréquenté dans des cours et stages. C’est donc un excellent document de 19 minutes 25 et si le son de l’enregistrement a un côté « cassette », il y a là dedans l’énergie folle des concerts des grands jours. Aussi un passage à la clarinette dans lequel Peter s’essaye à des multiphoniques et crée des interactions subites avec le percussionniste. Un air lyrique et sentimental Brötzmannien s’insinue entre des éclatements hyper expressionnistes qui ont dû ravir l’enthousiasme Steve Hubback. Jouer ainsi avec P.B. c’est pas pour les petites natures, il faut avoir l’estomac solide et cogner avec une ultra finesse multi-polyrthmique décalée et changer de cap de but en blanc avec le bec du ténor chauffé … à blanc et ses harmoniques hérissées. Essayez de chercher cela quelque part. Ici le compte Facebook de FMR : https://www.facebook.com/FMRUK et le website https://fmr-records.com/thismonth.asp dont l'activité est interrompue. Le label FMR, lui, continue.

Marco Fusi & Pierre – Alexandre Tremblay Suite Bead Records CD 54.
https://beadrecords.bandcamp.com/album/suite

Nouvelle parution du label Bead Records. Marco Fusi violon et viola d’amore et Pierre - Alexandre Tremblay bass guitar et electronics. Sous-titre A baroque encounter - A first dance. Une musique électroacoustique/ instrumentale pointue. Texte des artistes : Acoustic resonance unfolds across matter and space. Yet other forms of resonance are stirred by encounter and memories. The sounds of this album are shaped through free improvisation—dancing around one another’s gestures, swaying through shifting sonic and emotional situations. But what is improvisation, if not the magical resonances of what each performer already knows and embodies even more so when the two meet in sound for the first time. J’avoue ne pas savoir le cheminement instrumental de cette musique électroacoustique. Mais j’écoute avec intérêt et ravissement car les sonorités, textures, dynamiques, détails sonores, crissements, vibrations, grésillements sont de toute évidence de haute facture. Dignes de figurer dans l’illustre label Bead de Phil Wachsmann. Six pièces numérotées de I à VI distillent des recherches sonores, une activité instrumentale radicale dans le contexte d’un enregistrement de haute qualité « Mastered by Sam Pluta », un as de l’électronique. Surtout le maniement de la guitare basse dans ce domaine expérimental – improvisé radical est exemplaire. Je me souviens d’une démonstration de John Greaves il y a une cinquantaine d’années avec sa guitare basse trois pédales et une balle de ping-pong dans un backstage à l’époque d’Henry Cow. C’était surprenant. Et pour moi ici c’est la surprise. De même avec le mystérieux Marco Fusi étirant les frottements de son violon alors que la basse électrique préparée s’illumine de percutements cristallins. Il faut bien suivre le déroulement des six morceaux de cet album pour prendre la mesure ce leur musique qui évolue en transformant l’aspect sonore et les trouvailles au fil du temps d’écoute. On découvre des accointances avec les univers de Wachsmann et Bailey et d’autres chercheurs amplifiés qui travaillent avec des systèmes électroniques ou jouent sciemment avec les aléas de l’amplification. Des ambiances curieuses, fantomatiques, bruissantes, grondantes ou vibratiles s’insinuent dans le temps créant un univers musical distinctif et fascinant où chaque morceau a son identité sonore propre exprimant un dessein initial. Fascinant si vous êtes rompus ou sensibles à cet esprit de recherches et de créations. Suite est une belle réussite originale ! J’ajoute encore que Pierre Alexandre Tremblay a aussi enregistré Eyre avec son duo light.box avec le trompettiste Alex Bonney + le saxophoniste Tom Challenger (Bead 51), en quartet avec le trio Spaces Unfolding (Neil Metcalfe, Phil Wachsmann et Emil Karlsen Bead 50), Undanced Dance du duo light.box à nouveau + Emil Karlsen (Bead 44). Chapeau à Emil Karlsen de prolonger l’aventure du label Bead Records avec autant de créativité (fondé en 1974 !) !.

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