7 février 2014

Entre deux JOHN, souffles, guitares et pianos.

No Step  John Russell - Ståle Liavik Stolberg WWW.HISPID.NO
33’05’’ enregistrées au club Blow Out à Stavanger en mai 2013. Une rencontre entre deux activistes de l’improvisation qui jouent ensemble comme les quatre doigts de la main et le pouce unis dans le même gant, même s’il semble que chaque doigt soit revêtu d’une marionnette, de celles qui amusent les enfants. Car c’est de jeux qu’il s’agit, et le guitariste vétéran a gardé toute la fraîcheur et le plaisir ludique de ceux qui découvrent comment s’amuser en improvisant. Le jeune percussionniste norvégien, Stale Liavik Solberg, jubile derrière sa caisse claire et ses cymbales, et se glisse dans les zébrures des lignes, les tourbillons du plectre, les alternances d’harmoniques des cordes et les accords distendus.

Trio Blurb Maggie Nicols John Russell Mia Zabelka Extraplatte EX 821-2
Ce n’est plus si souvent qu’on entend parler de Maggie Nicols, la fée de la voix humaine. Depuis le dernier album des Diaboliques avec Joëlle Léandre et Irene Schweizer et le CD du Gathering chez Emanem, on chercherait en vain un témoignage de la finesse du travail vocal de cette forte personnalité de la communauté improvisée. Ses variations infinies sur les intervalles «dodécaphoniques » semblent aussi naturelles que l’eau des montagnes qui s’écoule dans la nature. Cette pratique lui est venue lors de son passage – baptême du feu dans le Spontaneous Music Ensemble avec John Stevens et Trevor Watts, Arnold Schönberg étant une des marottes du percussionniste disparu. Depuis cette époque (1968/69), Maggie Nicols a intégré à sa musique une multitude de pratiques qu’elles soient issues de son imagination ou de cultures musicales africaines ou asiatiques, faisant d’elle quelque chose d’unique, riche dans la simplicité, profondément émouvant sans pathos. Ce trio tisse une toile, sème un chemin de vent, délire dans l’apesanteur, laissant la voix développer et transformer méticuleusement les sons, en allant jusqu’au bout de chaque couleur, chaque glissandi, chaque intervalle. Il est moins question aussi de virtuosité que de plénitude, d’assumer les choix des sons que de briller dans l’emportement du geste. Un sentiment d’intimité mystérieuse plus que de connivence visuelle. Le violon électrique de Mia Zabelka distille un grain de son caractéristique dans des glissandi hagards et un agrégat subtil de pizz, de col legno et de notes glissées, lesquels se marient le mieux du monde avec la voix qui balbutie, picore, sursaute, interloquée ou pastorale. John Russell égrène placidement des harmoniques et des grattages de cordes, créant la quatrième roue du carrosse, la citrouille des deux fées s’étant évanoui au fil du concert.
On pourrait regretter la qualité relative de l’enregistrement (Vortex juin 2011), mais la richesse de leur musique et sa pertinence fait du Trio Blurb, une belle aventure qu’on a un vrai plaisir à suivre au fil des plages et à imaginer sur scène.

Breaking Stone Jacques Demierre Tzadik 9001
Jacques Demierre est un des plus remarquables pianistes contemporains qui dédient sa musique à l’improvisation radicale. Son trio avec des improvisateurs aussi superlatifs que Barre Phillips et Urs Leimgruber (chroniqué dans des pages antérieures de ce magazine) et ses improvisations / compositions en solo (Island Is Land Creative Sources) font de lui un chef de file de la scène improvisée. Il tire du piano et de sa carcasse les vibrations les plus organiques, les grattages de cordes les plus insensés. Avec Gianni Lenoci, Frédéric Blondy, Philip Zoubek et quelques autres, Demierre prolonge magistralement l’œuvre des compositeurs (Cage, Stockhausen) et des improvisateurs (Cecil Taylor, Fred Van Hove, Irene Schweizer) qui ont transformé le piano, symbole de la culture  occidentale, en machine – champ d’exploration sonore. Tzadik et John Zorn publient ici trois œuvres écrites, chacune très intéressante. La première, Three Pieces for Player Piano : maquinaçao, para bailar et strip de quelques minutes chacune, transforme des formes musicales pianistiques traditionnelles en forçant les possibilités de l’instrument avec l’emploi d'un piano mécanique, comme à l’époque de Scott Joplin ,mais avec une vision contemporaine. Cela intéressera certainement un public curieux et ouvert, les trois pièces sonnent bien et c’est le but de Tzadik. Demierre a un sens rythmique imparable et durant l’enregistrement, il manie la pédale sustain. La deuxième pièce est une composition pour violon et guitare, Sumpatheia interprétée par le Duo Nova. Un travail très fin, entre autres, sur les harmoniques de chaque instrument. Ça me change de John Russell et … de Benedict Taylor, le violoniste alto extraordinaire que j’ai écouté et rencontré il y a peu. Très bien, remarquable.
Le corps de l’album, Breaking Stone, est un long et passionnant dialogue entre Demierre le pianiste et Demierre le linguiste. Celui-ci effectue un travail très pointu sur le langage, la prononciation, les onomatopées, bribes de mots, syllabes arrachées, filet de voix, termes issus de langues oubliées ou imaginaires (poésie sonore pour reprendre le terme consacré). Il articule, éructe ou grommelle tout en jouant du piano à la fois comme s’il luttait avec le cadre du piano ou interrogatif en caressant furtivement les cordes. On entend clairement que sa voix "subit" les mouvements du corps autour du piano. Il multiplie les affects comme si c’était une pièce de théâtre (Beckett, Joyce ??) où l’acteur introspecte un rôle qu’il découvre tout au long de la performance. L’effort humain est-il (dé)raisonnable ? Est-ce écrit, improvisé, les deux à la fois ? C’est très intéressant et surtout profondément sincère. La prise de son de la voix était-elle pensée et voulue telle qu’on l’entend ici ? Certains effets qui évoquent la voix semblent provenir de frottements d’un doigt sur la surface du verni. Etant vocaliste moi-même et ayant travaillé la voix au point de l’avoir complètement transformée (je n’étais pas chanteur et ne pensais pas en devenir un), je ressens que la voix de Jacques Demierre se devrait d’être plus développée et se « centrer ». Cela dit, il y a en amont de ce travail une profonde réflexion, une pratique conséquente et une vraie sensibilité.  Cela me donne l’envie de le rencontrer.

Tribute to John Coltrane et Thank You John Coltrane  Paul Dunmall et  Tony Bianco SLAM 290 et 292

C’est bien les seuls albums de « tribute » que je me farcirai de toute ma vie (avec 123 Albert Ayler du Spontaneous Music Ensemble et Only Monk et  Evidence de Steve Lacy ( labels Soul Note et Horo) jusqu’à plus soif. Coltrane a disparu trop jeune (en 1967 à 40 ans) après avoir transformé son instrument, le saxophone ténor, le jazz moderne et la scène musicale que nous connaissons toujours aujourd’hui. Sans Coltrane, des milliers de musiciens ne seraient pas ce qu’ils sont devenus, d’Albert Ayler à Anthony Braxton et Evan Parker, y compris le batteur de son quartette, le grand Elvin Jones. Plusieurs artistes de très haut niveau ont suivi ses traces comme s’ils jouaient  sa musique. On pense à David Liebman et Stefan Grossmann au Lighthouse il y a quarante ans dans un fantastique quartette d’Elvin Jones paru chez Blue Note. Ou Joe Farrell, Gerd Dudek, Harold Land.
Ce qui est particulier avec ces deux disques c’est que Paul Dunmall, saxophone ténor exceptionnel, reprend 17 compositions de Coltrane en concert ou dans une salle de concert les 26 octobre et 20 novembre 2012 (Tribute to John Coltrane) et le 27 novembre (Thank You John Coltrane) avec comme seul accompagnement, le drumming polyrythmique et passionné de Tony Bianco. Celui-ci n’ a rien à envier à feu Rashied Ali avec qui Coltrane a réalisé ses derniers enregistrements dont le duo magique Interstellar Space. Ce qui est remarquable c’est que Peace on Earth, Naima, Alabama, Giant Steps, Living Space et Thank You John Coltrane de Dunmall, sont concentrés dans des durées autour de cinq ou six minutes  avec une incroyable maestria et une sincérité palpable, le tout dans un seul concert. Nous avons l’impression que le temps se dilate et que chaque morceau vit et se prolonge autant que les 28 minutes finales d’Expression durant lesquelles le souffleur du Gloucestershire s’envole complètement en transformant en volcan cette composition. Expression figure dans le dernier album publié quasi du vivant de Coltrane, Expression et dont nous n’avons pas ou très peu d’autres versions de références dans les archives, me semble-t-il. Je laisse à d’autres le soin de vérifier, il vaut parfois mieux écouter les disques de Trane et … de Dunmall que de vérifier des discographies.
On fera remarquer, que pour clôturer son périple coltranien, Dunmall joue et développe Expression, car après çà, il n'y a plus qu'à découvrir sa propre voie dans "l'au-delà".
Quant à Tribute to John Coltrane, Dunmall interprète de manière absolument créative , recrée donc, des pièces moins connues et rarement jouées en concert par le maitre (absolu) : Ogunde, Offering, Wise One, Vigil, Brazilia, Reverend King, Sun Ship, Ascent, the Drum Thing.  Je vous laisse le soin de rechercher dans quel album de Trane se trouve chaque morceau. C’est bien le moins que chacun lui doit : explorer sa musique tant et plus. L’un ou l’autre reprend volontiers un morceau rare de Coltrane, mais peu se risquerait en se focalisant avec ce répertoire et un batteur aussi énergétique. On sait que Coltrane soufflait 16 heures par jour pour parvenir à maîtriser les sons, les harmoniques, tous les intervalles possibles dans toutes les clés à la fois en superposant les harmonies jusqu’à l’abstraction. Sans rire de nombreux artistes de renom sont des « amateurs » face à un tel prodige. Toute cela pour dire que Paul Dunmall a travaillé son instrument en repoussant les limites humaines.
Sincèrement, on entend poindre la voix de Coltrane au travers de son émule et c’est une véritable merveille. Dunmall a inventé son style de « Coltrane » et ses improvisations font bien plus qu’honorer la musique du géant disparu. Il la recrée de manière aussi vivante et humaine avec des inflexions qui évoquent le Trane dans un vrai vécu, une spontanéité tangible.
À écouter d’urgence, il y a là la plus grande émotion, celle du blues le plus intense.
PS. Passez nous la théorie du copiage …. Paul Dunmall joue sa musique propre dans ses trop rares concerts et ses très nombreux disques. Il nous montre ici comment on joue la musique de Coltrane de manière authentique et rares sont les saxophonistes ténor capables de le suivre sur cette voie aussi bien.
J’aurais pu écrire cette chronique un peu mieux, avec d’autres mots, mais comme disait Coltrane, en publiant des albums sans notes de pochette, la musique doit parler par et pour elle-même.


The Star Pillow The Beautiful Questions Paolo Monti et Federico Gerini  Setola di Maiale / Taverna records
Le label Setola di Maiale , drivé par l’infatigable Stefano Giust – un excellent percussionniste – ,  nous réserve toujours bien des surprises qui vont de rencontres hasardeuses, mais néanmoins réussies, à de superbes réalisations comme cet excellent the Beautiful Questions. Inconnus à ce jour le pianiste Federico Gerini  et le guitariste Paolo Monti , nous livrent une musique réussie laquelle semble plongée dans l’esthétique « au goût de la décennie passée » faite d’ambiances « répétitives », de minimalisme, de statisme , d’e-bows, etc… mais qui relève le défi  de se laisser écouter avec plaisir et surprise, sans tomber dans la posture avant-chiardiste. Une dimension mélodique s’insinue dans le traitement de la guitare et elle se marie avec  la volonté de traiter le son de manière abstraite. Point de clavier ici, le pianiste joue avec la vibration des cordes et des e-bows réitératifs. On transite, disons, de plus tout à fait ECM à post -AMM / Merz…  de la manière la plus naturelle qui soit. Après un longue séquence élégiaque et des revirements imprévisibles du guitariste, le premier morceau (On, In , Out..) se termine dans un chaos bruitiste en boucles et en crescendo stoppé net sur la résonance des cordes du piano. Une demi-heure bien passée. Le deuxième morceau, The Roots of Amazement, enchaîne sur une variante du procédé, la guitare et la caisse de résonnance du piano ne faisant qu’un. Tout fois Federico joue au clavier les notes essentielles, celles qui soulignent la texture des sons électroniques, laquelle s’efface devant un ostinato de guitare accéléré.  La musique est vivante et la démarche assumée. Sans concession aucune, cette musique qu’on pourrait, par moments, qualifier de planante, aura le chic de convaincre les fans d’Eno ou de Pink Floyd et de les faire entrer dans un autre univers, sonique et enfiévré.  Post Rock, Musique Contemporaine, Ambient etc.. peu importe … ce sont d’excellents musiciens, sensibles, lucides et qui maîtrisent leur sujet. Comme le démontre le jeu de guitare avec pédales super intelligent de Happy to Be Dirty, le troisième morceau , auquel répond la caisse du piano percutée comme il se doit. Effets et loops de la six cordes coordonnés avec maîtrise jusqu’à ce qu’un virage noise du guitariste laisse de l’espace aux commentaires du  pianiste.  The Star Pillow, peut-être, mais la musique nous tient en éveil, s’il est question du mot oreiller (Pillow en anglais), c’est que sans nul doute, cette musique mérite l’écoute. Une bonne découverte.


27 janvier 2014

Fred Van Hove avec P Jacquemyn et Damon Smith/ WWTF's Gateway 97/Gunther Christmann & Vario 44/ Beresford/Küchen/Solberg

Burns Longer Fred Van Hove Peter Jacquemyn Damon Smith  BPA 2 DL


Au fil des années, le pianiste anversois, lui qui nous a tant étonné / ahuri / fasciné dans notre prime jeunesse,  s’approche insensiblement de la fin de sa carrière (il est né en 1937). Et pourtant, comme le prouve ce superbe enregistrement au bar L’Archiduc, réalisé en 2009, son jeu est resté d’une brillance, d’une clarté et d’une pertinence peu communes. Ses improvisations transcendent les coups d’archets endiablés  des deux contrebassistes avec  une assurance imperturbable. Ses effets cascadants se déroulent avec l’aplomb naturel d’une rivière de montagne, un mouvement organique. Un feeling raffiné du son de l’instrument le plus éloigné de la culture pianistique. L’enregistrement  et le mixage bien balancé (Michaël Huon) nous permet de nous focaliser les variations subtiles et multiformes qu’il imprime aux idées qui surgissent dans le feu de l’action. Les contrebassistes, le californien Damon Smith et le flamand Peter Jacquemyn, rivalisent d’inventions dans leur entente duelle en créant l’espace voulu, un champ sonore propice au pianiste. Ils mènent souvent un véritable raffut de colosses qui fait songer aux phases d’un match de lutte - leur carrure physique est d’ailleurs impressionnante et Peter pratique les arts martiaux -  et se suffit à lui-même. C’est bien le paradoxe de ce trio. Tour à tour et simultanément expressionniste et introspectif, généreux et revêche, sombre et lumineux,  le jeu de Van Hove ne se laisse pas aisément définir. Entre lyrisme et abstraction, son flux déroutant marie énergie dans le mouvement et sensibilité du toucher. Malgré la qualité perfectible du piano de L’Archiduc, instrument qui a une longue histoire dans ce lieu Art Déco, le toucher du pianiste parvient à en tirer des nuances remarquables.  Le musicien ne cache pas que le son de ce piano est une «ruine », L’Archiduc étant loin d’être idéal pour  sa conservation (petit bar de nuit enfumé et extrêmement fréquenté avec des écarts de température excessifs). Néanmoins, le pianiste réalise là une belle performance relayant les efforts du trio en s’échappant à l’accordéon vers un univers fantomatique. Ces trois plages de concert de 27, 9 et 35 minutes, accessibles avec un téléchargement très bon marché - mais-de-qualité ! - sur le site de Balance Points Acoustics, pourront merveilleusement faire référence à tout un chacun pour l’œuvre trop peu enregistrée d’un improvisateur d’exception. Pour beaucoup, Fred VH cristallise les qualités essentielles du pianiste « improvisation libre » par excellence et, en compagnie de deux despérados de la contrebasse alternative, on a droit à une tierce gagnante. Un très beau disque digital !
PS : Rappelons encore que le nom de famille de Fred Van Hove s’écrit avec un V majuscule ! Le label historique FMP et Jost Gebers ont réitéré cette grossière faute patronymique laissant supposer une origine nobiliaire.


Gateway ’97  WTTF  Phil Wachsmann Pat Thomas Roger Turner  Alexander Frangenheim Creative Sources.

Publié récemment par Creative Sources, Gateway ’97 est une session inédite et miraculeuse d’ « improvisation libre » enregistrée au studio Gateway (Evan Parker et cie) à l’époque ou  des labels de CD’s comme Emanem ou Incus prenaient leur envol.
Je trouve bien dommage que personne n’ait publié cet album car, voyez-vous, il y a la musique improvisée qui se « ressemble » et celle qui se distingue par sa singularité. Ici une manière de jouer ensemble qui remet en question les habitudes et évite l’ennui, les réflexes et le flux systématique non-stop. Entre autres, chaque instrumentiste joue systématiquement avec  les silences et intervient subitement  au moment très précis où son partenaire s’arrête. La musique s’enchâsse avec un découpage de séquences ultra-courtes contrastant avec les intentions de chacun ou les prolongeant. Sur quasiment tous les morceaux, on les entend très rarement à quatre en même temps, tant ils parviennent à coordonner leur une virevolte d’interjections en interactivité. Etonnamment ludique et difficilement descriptible. Pat Thomas jongle avec une batterie improbable d’échantillons sonores ou s’affaire au piano,  Wachsmann  épure le propos avec des effets électroniques rares et une quintessence mélodique épurée et  Roger Turner distille  des raclements métalliques dans le registre aigu de son appareillage percussif. Un peu à l’écart, l’archet rêveur du contrebassiste Alex Frangenheim s’échappe un instant dans une distance recueillie. Wachsmann et Pat Thomas ont participé au Tony Oxley Quartet (BIMP Quartet Floating Phantoms a/l/l 001) lequel a aussi compté Derek Bailey (Incus cd et Jazz Werkstatt). Wachsmann a été longtemps associé à Oxley et Barry Guy dans les années septante et quatre-vingt, bien qu’il n’en reste que deux témoignages enregistrés(the Glider and the Grinder /Bead et February Papers /Incus 18). Gateway 97 est le summum de cette saga et fait oublier largement les albums précités et la monotonie de trop nombreuses publications de ces quinze dernières années. Dynamique, extrême variété sonore, qualité de l’écoute mutuelle, sens collectif, imagination, fantaisie : cet album récolte un 10 sur 10 tout azimut. L’improvisation libre fantasmée devenue réalité !!
Je répète encore : c’est très dommage que cet album n’ait pas été publié à l’époque car la musique est aussi originale qu’optimale.

-Vario 41 Boris Baltschun John Butcher Gunther Christmann Michael Griener  edition explico 14 (2004 cdr à120 copies)
-Vario 44  John Butcher Gunther Christmann Thomas Lehn John Russell Dorothea Schürch Roger Turner edition explico 15 ( 2006 cdr à 250 copies) 
-In Time Gunther Christmann Alberto Braida  edition explico 16 (2010  cdr à 120 copies)

Il fut un temps très éloigné où Gunther Christmann était un improvisateur libre aussi bien documenté en disques que ne l’étaient Derek Bailey et Evan  Parker et ses disques étaient relativement bien distribués dans le réseau Incus- FMP-Moers-ICP-Futura etc…. Chef de file de l’improvisation radicale sur le continent, le tromboniste - contrebassiste,  et puis violoncelliste, avait publié pas moins de quatre albums avec son compère Detlev Schönenberg (un percussionniste mémorable qui a définitivement abandonné la scène il y a trente ans) pour FMP et Ring Records. Lorsque Ring se transforma en Moers Music, le label n’eut pas moins de quatre vinyles de Christmann à son catalogue. Tous ces documents sont aujourd’hui indisponibles sur le marché. Les copies qu’on trouve en « occasion » ou en « collectors » restent à un prix relativement accessible car le patronyme de cet improvisateur essentiel ne fait pas l’objet du snobisme des acheteurs branchés de raretés, lesquels sont souvent/parfois plus fétichistes que mélomanes, si j’en crois les  résultats du site collectorsfrenzy. Quant à la production de Gunther Christmann de ces vingt dernières années et de son projet Vario, elle échappe au radar des labels qui furent, il n’y a guère, bien distribués (Emanem, Incus, FMP, Intakt, Victo, Potlatch). Sur la foi de la participation de Paul Lovens et Mats Gustafsson, FMP -  repris en main par Jost Gebers – a bien édité un superbe trio enregistré à l’époque où le souffleur nordique commençait à défrayer la chronique, mais je pense qu’il a dû passer inaperçu. Le tromboniste de Langenhagen, qu’on entend aujourd’hui jamais bien loin d’Hambourg ou d’Hanovre, confie l’essentiel de sa production à sa modeste edition explico, sous forme de CDr publiés dans leur boîtier d’origine sur le quel est collé une plaque de bois ou avec une épreuve photographique originale, Christmann étant aussi un artiste graphique pour le besoin de la cause. Ainsi le morceau de bois rectangulaire  de Vario 44  a le titre tamponné trois fois à l’encre rouge en tête bêche, transformant ainsi le CDR (excellente qualité sonore) en pièce de collection / œuvre d’art qu’il vend exclusivement à un prix supérieur au CD sans même en livrer des copies aux critiques ou à ses copains et même, je parie, à ses collègues les plus chers. C’est pourquoi on n’a peu d’échos de sa production même si Vario 34-2 , sorti en en 1999 chez Concepts of Doing, rassemblait Paul Lovens, Mats Gustafsson, Christmann lui-même, Thomas Lehn, Frangenheim et le guitariste suédois Christian Munthe, alors complice habituel de Mats G et compte parmi les meilleurs exemples d’improvisation collective qui sublime les marottes individuelles des participants pour surprendre et raviver nos sens. Vario est donc un ensemble à géométrie variable, fondé en 1979 et, sans doute, l’alternative la plus réussie aux Company de Derek Bailey. Depuis 1976 et son album solo publié par C/S, Gunther Christmann a initié le sens de l’épure bien avant tout le monde. Savoir exprimer un enchaînement d’idées complexes en moins de deux minutes.
Ici, le grand art est au tournant, spécialement, cette conversation à six de Vario 44 où la profusion des voix individuelles et des paramètres possibles revête une exemplaire dimension constructive et interactive. Vous entendrez très rarement  des improvisateurs (très) réputés adopter ces modes de jeux qui permettent à plus de trois ou quatre musiciens de se faire entendre et développer la musique collective aussi bien qu’en trio. Comme souvent chez Christmann, on a droit à  la déclinaison de l’ensemble dans toutes les formules à raison de 20 morceaux.  Souvent les « connaisseurs » se réfèrent à des noms d’artistes réputés, ici John Butcher, Thomas Lehn, John Russell, Roger Turner, pour porter une évaluation a priori du groupe… Vous pouvez oublier cette façon de voir les choses ici. Si, par exemple, un Derek Bailey avait dû se joindre à Vario 44, cela aurait été à contremploi. Par contre, un Phil Minton aurait été tout indiqué. Dorothea Schurch s’intègre d’ailleurs parfaitement en ajoutant une touche poétique. Joëlle Léandre insiste toujours pour que dans de tels groupes (sextet , septet), on organise le déroulement du concert de manière à tirer parti du potentiel en duos, trios , quintet avec un sens de la forme et une logique. Les auditeurs ne sont pas là pour s’emmerder. Rompu à ces exercices et grâce à l’exigence de Christmann, les musiciens parviennent à marier l’équilibre instable de l’improvisation avec un sens de la forme exceptionnel et les outrances sonores radicales.
Cette session de 2006 fut aussi l’occasion pour John Russell et Roger Turner de renouer avec leur camarade et d’apporter leur grain de sel éminemment british dans cette super-session. Édité à 250 copies, il en reste encore : edition.explico.music.art@web.de . Quant au duo du pianiste Alberto Braida avec Christmann, sa fraîcheur et l’esprit de recherche qui les anime fait qu’on réécoute volontiers leur In Time.
J’ajoute encore qu’Edition Explico avait publié un superbe témoignage de la rencontre de G.C. avec Phil Minton, For Friends and Neighbours. Cet opus rend Edition Explico incontournable…. . Il vaut mieux tard que jamais …….

Three Babies Steve Beresford  Martin Küchen Ståle Liavik Solberg Peira 19 www.peira.net

Ce microlabel pointu de Chicago au catalogue intéressant entre jazz d’avant-garde et free improvised music (John Russell et Fred Lonberg Holm, Guillermo Gregorio, Nate Wooley, Ray Strid, Tim Daisy , Jason Roebke, Paul Giallorenzo, Jason Stein) a eu la main heureuse avec ces réjouissants Trois Bébés. Trois générations d’improvisateurs. Ståle est un activiste incontournable en Norvège (la programmation de Blow Out !) et un bon percussionniste entendu avec la chanteuse Stine Motland. Avec le pianiste Steve Beresford, crédité aussi objects (mais il aurait fallu écrire vintage electronic toys and instruments sur table), Ståle crée un échange ludique dans lequel le saxophoniste (sopranino) suédois Martin Küchen étire ses sons en transcendant la démarche « minimaliste » (à défaut d’autre mot), créant ainsi une véritable osmose entre les trois compères. Three Babies a été enregistré au Café Oto, un des principaux lieux dévolus à l’improvisation radicale dans la banlieue Nord Ouest de Londres.
Trois morceaux Steel Babies, Car Babies et Kitchen Babies, véritables suites d’événements sonores enchaînés suivant une logique imparable entre les deux pôles que constituent les glissandi et les intervalles microtonaux du souffleur et le give and take du percussionniste et du pianiste. Les trois musiciens sont attentifs à s’introduire dans l’univers respectif de chacun d’eux.

Comment se rejoindre ou s’échapper dans ou hors d’équilibres instables….Three Babies a acquis une identité de groupe dans un travail du son et des pulsations plein de nuances, le fruit sans doute de tournées en GB et en Norvège. Dans ces tournées parfois hasardeuses où les artistes ne gagnent pas grand chose, une fois réglées les notes d’avion et d’essence, ils acquièrent une profondeur, une qualité dans les échanges, une écoute spécifique de chacun par rapport au groupe et à chaque individu. Ils le font pour faire vivre et faire évoluer leur univers sonore et relationnel. Sans ce travail de base, la musique collective ne saurait exister.




30 novembre 2013

Hidden Forces : the untrammeled traveller





Lol Coxhill last French concert :
sitting on your stairs Lol Coxhill & Michel Doneda Emanem 5028


Une paire de saxophones soprano, un duo rare et un instrument rare et difficile. Steve Lacy, Lol Coxhill et Evan Parker en ont jeté les bases exploratives, Lacy avec son Solo au Théâtre du Chêne Noir en 1973 (Emanem), Parker avec ses Saxophones Solos en 1975 (Incus rééd Psi) et Coxhill avec ses Dunois Solos (nato).  Parker et Lacy ont aussi enregistré en duo et en trio avec Lol Coxhill, comme le rappele Gérard Rouy dans les notes de pochette de ce beau CD. Récemment, Parker a gravé un excellent duo avec un autre sopraniste, Urs Leimgruber (Twine Clean Feed). C’est donc en toute logique (et amitié) que Lol Coxhill et Michel Doneda nous livrent ce beau témoignage de leurs dialogues un peu après la disparition de Lol. Si la musique de Twine est brillante et fascinante, je dirais que celle de sitting on your stairs traverse toutes les humeurs de la mélancolie au rêve, entre la recherche éperdue du son élémentaire et l’éclatement du temps. Les deux souffleurs se rejoignent sans se confondre ou se rejouer (Last Duet 1). Leurs parti-pris individuels se marient et composent un dialogue miraculé et imprévu.  Le solo de Michel Doneda (5 minutes) est un beau concentré des vibrations irréelles qu’il insuffle par le truchement d’harmoniques rares et de multiphoniques furieusement mobiles. Après le court solo enjoué de Coxhill, les deux souffleurs se rejoignent pour un duo bref (2 minutes) où ils semblent résumer toute l’histoire de leur amitié. Le tour de force vient ensuite durant deux longues suites qui s’échappent sans durer. Les duettistes étalent leur énorme savoir-faire (des titans de l’instrument, il faut l’avouer) dans l’esprit du jeu, leur soif de découverte et une connivence indicible. Plutôt qu’une musique où les musiciens communient dans une intention esthétique avec un accord quasi-total, on a affaire ici à un partage de l’instant où chacun est à l’écoute de l’autre et le fait entendre de manière allusive, tangentielle à travers le prisme de sa personnalité. Evan Parker, Steve Lacy et Lol Coxhill avaient été réunis pour la première fois sur scène par Derek Bailey lors de la première semaine Company de mai 1977. Le but du jeu était de créer de nouvelles passerelles dans le développement de l’improvisation libre en mettant en présence, entre autres, des improvisateurs qui ne travaillent pas ensemble pour des raisons esthétiques. Que peut-il se passer ? Ce duo merveilleux entre deux personnalités que tout semblerait opposer (Coxhill travaille la mélodie avec des intervalles microtonaux et Doneda est un sculpteur du son intégral, sans parler des traits de caractère) est sans doute une excellente réponse et a le mérite de poser beaucoup de questions. Malgré et grâce à cela, sitting on the stairs est un des albums les plus profondément touchants des Emanem, Incus, FMP, ICP, Intakt, Maya, Leo et compagnie. Une force cachée.

Hidden Forces Trio topus Bruce’s Fingers 118
Topus cover art
Hidden Forces ! Des forces cachées ! Voilà bien une idée, un mot qui s’applique à merveille au propriétaire de Bruce’s Fingers, le brillant contrebassiste et compositeur (etc...) Simon H Fell. Un musicien extraordinaire dont bien des amateurs, critiques, organisateurs, praticiens et groupies de l’univers des musiques improvisées ignorent les capacités. Son label Bruce’s Fingers a largement publié ses projets dans des registres les plus divers du duo elliptique avec le saxophoniste Graham Halliwell à des Compilations géantes regroupant trois ou quatre orchestres, sans doute parmi les réalisations les plus ambitieuses jamais abouties par un impro-compositeur  de la scène improvisée. SH Fell se distingue par le fait qu’il ne recherche pas la compagnie  des « pointures »  de la scène internationale pour évoluer vers la notoriété alors que son jeu de contrebasse en fait un alter-ego des Barry Guy, John Edwards, et autres Mark Dresser. Rien d’étonnant que son label publie l’excellent album du trio Hidden Forces, topus, complètement inconnu entre Londres, Paris et Berlin. Gustavo Dominguez, clarinette basse et clarinette, Marco Serrato, contrebasse et Borja Diaz, batterie nous font entendre une musique enlevée, rythmée et dynamique autour de thèmes rebondissants et de dérapages contrôlés. Fruit de pratiques musicales multiples, ce trio exprime une entente profonde à travers une énergie assumée. Topus, le morceau éponyme, développe un thème lyrique à la clarinette en mi-bémol sur un rythme de marche et une pulsation chaloupée dans de belles variations. Ce trio aurait pu être un groupe de SH Fell, lui-même, celui-ci participant à des trios souffleur – basse - batterie en compagnie de ses potes Alan Wilkinson et Paul Hession ou Simon Rose et Steve Noble.  Dans le troisième morceau El Hijo secreto, la clarinette s’envole au-dessus des pizz effrénés du bassiste et se déchiquette, s’époumonne…. Bruce’s Fingers nous présente ici du jazz libre attachant, vivant et chaleureux, ce que ne laisse pas supposer la peinture trash et vivement colorée des mâchoires ouvertes sur la pochette.

Parmi les forces cachées de la scène de l’improvisation libre etc… , il faut citer le pianiste Nicolà Guazzaloca.

Tecniche Arcaiche Nicolà Guazzaloca, piano solo Amirani Records AMRN 035

Pianiste émérite et animateur d’ateliers, de concerts et d’orchestres à Bologne, Nicolà Guazzaloca est devenu au fil des ans un improvisateur incontournable. Tecniche Arcaiche fait le point sur la pratique et l’expérience acquise par ce pianiste original dans 18 pièces très courtes entre 1’10’’ et 2’30’’, deux d’entre elles faisant 4’41’’ et 5’25’’. Une première partie de 9 pièces tournées vers les sortilèges de la table d’harmonie et une deuxième partie des 9 pièces suivantes au clavier proprement dit. En guise de conclusion, une improvisation de concert  de 9’ résume à merveille la démarche exploratoire et jubilatoire de ce très bel album. L’intérieur du piano est sollicité dès les premiers morceaux par frottements et grattages alors qu’il égrène quelques notes… . Une fois installée une ambiance pleine de mystère, il aborde les touches tout en effectuant des pressions sur les cordes. La variété des timbres et des résonnances, l’enchaînement des affects, l’esprit de suite entre chaque pièce qui se répondent de l’une à l’autre jusqu’au n° 9 (alcuni modi), les hésitations,  tout contribue à créer une œuvre de longue haleine qui tient les sens en éveil.
La pièce éponyme, tecniche arcaiche, est une subtile variation sur des intervalles et des doigtés étranges qui allie l’introspection avec une forme d’expressionnisme ironique. On retrouve cet état d’esprit dans les pièces suivantes où le renouvellement des idées, l’énergie aiguisée par un magistral sens de la forme allient l’épure stylée au mouvement constant.
On peut parcourir cette collection de solos d’un bout à l’autre ou en sens inverse, sautant l’une ou l’autre sans se lasser. De la free music contemporaine assumée à l’état pur, faite d’engagement, de spontanéité et de réflexion. Son travail au clavier, un chatoiement original dans les dissonnances, prend le temps de développer ses idées avant de conclure par un tour de force. Un pianiste qu’il faut découvrir et écouter d’urgence. S’il vous faut des points de références, on citera Fred Van Hove et Veryan Weston. 
C'est aussi le trente cinquième numéro du label Amirani de Gianni Mimmo, saxophoniste avec qui Guazzaloca a enregistré au sein d'un Shoreditch trio mémorable (Again). Félicitations à Amirani pour ce remarquable travail continu.

Mais aussi le jeune violoniste alto Benedict Taylor

Check Transit Benedict Taylor CRAM


Emballé dans un pliage de papier fort de couleur mauve foncé, cette auto-production est le premier jet d’un improvisateur de haute volée parvenu à maturité, alors qu’il semble faire ses premiers pas dans les clubs londoniens. Né en 1982, Benedict Taylor a bien sûr un solide parcours dans le domaine de la musique contemporaine après des études musicales approfondies. Quelques soient ses crédits dans le monde académique, il se révèle comme un improvisateur de premier ordre sur son instrument de prédilection, le violon alto. Celui-ci, un peu plus grave que le violon, lui permet de distendre et faire chuinter les intervalles en variant incessamment la dynamique. Il crée ainsi un univers microtonal original et sophistiqué où le sentiment d’abstraction croise étrangement des altérations proches des musiques extra-européennes. Il obtient avec son jeu à l’archet, fait de pressions subtilement variées sollicitant des harmoniques avec une aisance confondante, des sons vocalisés, proches d’un instrument de souffle. Son articulation fulgurante, son sens inouï du glissando et ses portamenti démentiels servent un art ouvert à tous les possibles. Ayant écouté les Wachsmann, Zingaro, Jon Rose, Malcolm Goldstein et autre La Donna Smith et Charlotte Hug à satiété, mes oreiles accueillent ici avec un immense plaisir la découverte d’une personnalité exceptionnelle. Benedict Taylor nous fait entendre le violon comme nous ne l’avions plus entendu depuis Phil Wachsmann et Malcolm Goldstein. Sa musique se métamorphose dans une varitété incessante de figures, de fréquences et de situations sonores qui toutes portent sa marque. Un très grand musicien qui, avec une fratrie d’improvisateurs doués, est en train de renouveler la scène londonienne (Daniel Thompson, Tom Jackson, Lawrence Upton, Guillaume Viltard). A suivre d’urgence…….

The untrammeled traveller Misha Mengelberg Sabu Toyozumi Chap Chap CPCD06 

Alors que Misha Mengelberg connaît de véritables problèmes de santé, voici qu’est publié un superbe concert du maître hollandais avec le légendaire percussionniste Sabu Toyozumi. Deux sets enregistrés lors d’un concert intimiste au club Amores à Tokyo en 1994 nous font découvrir l’art particulier de ce poète improbable du piano. Misha Mengelberg s’était frotté au mouvement Fluxus originel avant de s’élancer dans l’aventure de la free-music européenne. Bien qu’on l’associe avec les pianistes de cette scène tels Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Irene Schweizer et Keith Tippett, des improvisateurs flamboyants et virtuoses, il se distingue par une réserve faussement hésitante et un sens de l’humour à froid. Mengelberg aime à faire durer toutes les extrapolations d’accords dissonants et ou consonnants jusqu’à l’absurde en rejoignant ensuite malicieusement par la tangente une mélodie perlée et suave. Les idées les plus banales se transforment chez lui dans des perles de culture dadaïstes. On n’est pas loin du théâtre de Beckett transposé en musique. Avec Sabu Toyozumi, il a trouvé un partenaire idéal qui évite les redondances évidentes pour aborder le contrepoint et la relance dans une variété impressionnante de frappes, de roulements, de frottements etc  étonnamment lisibles. Trois ou quatre notes de Mengelberg réitérées et ressassées dans de multiples affects, comme s’il parlait, font naître chez Toyozumi des idées lumineuses. Si vous voulez découvrir une fois pour toutes ce dont Misha Mengelberg est capable de faire sur la distance (Yuku kawa no nagarewa Taezushite fait 34’55’’ et The Laugh Is Important 42’47’’) , ce duo Misha – Sabu est pour vous.  Surtout que, musicien sollicité par les meilleurs pour tourner dans son pays (Derek Bailey, Leo Smith, Brötzmann, Kowald, Mengelberg, Van Hove, John Zorn, Rutherford, John Russell), Sabu Toyozumi est un artiste trop peu documenté. Enregistré avec une qualité certaine et un bel équilibre, ce document est un album quasiment incontournable. La maîtrise de la percussion, l’inventivité exacerbée et l’empathie superbe de Sabu Toyozumi focalisent l’écoute et l’attention sur les mille et une facéties du pianiste batave, tout comme y était parvenu Evan Parker avec le même Misha Mengelberg dans le très beau duo « it won’t be called broken chair » ( 2006 publié en 2011 par Psi). Avec un tel compagnon, on a tout le loisir de se perdre dans les méandres délirants de la poésie mengelbergienne sans jamais s’ennuyer. Un monument dressé à l’improvisation libre.
On peut obtenir ce cd déjà collector car pas distribué via le label 






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