The Universal Veil That Hangs Together Like a Skin Lee Patterson Samo Kutin Editions FriForma eff-007
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/the-universal-veil-that-hangs-together-like-a-skin
Samo Kutin nous avait livré un véritable OVNI sonore l’année dernière en compagnie du saxophoniste Martin Küchen : Stutter and Strike (Zavod Sploh 021). Samo est un fanatique de la « modified hurdy-gurdy » ou, si vous voulez, de la vièle à roue modifiée, amplifiée et il ajoute la réverbération de ressorts métalliques et autre objets. Démoniaque, hors norme, drone expressionniste envoûtant. Avec l’artiste sonore Britannique Lee Patterson, crédité lui amplified devices, chemical and mechanical synthesis, c’est une affaire plus en retenue par rapport à l’opus précité. Patterson est un habitué des projets du harpiste Rhodri Davies, du violoncelliste et percussionniste Mark Wastell ou du saxophoniste John Butcher et un des improvisateurs expérimentaux parmi les plus estimés actuellement en Grande Bretagne. Les deux musiciens unissent leurs moyens sonores et leurs sensibilités dans une expression quasi statique basée sur les vibrations de drones – textures et sonorités tenues dont l’enveloppe et l’ambiance évoluent imperceptiblement au milieu de glissandi insondables et de crépitements parasites, crissements et agrégats de timbres et de sons qui se délitent ou se renforcent avec une lenteur infinie. Chacune des six pièces enregistrées cernent des occurrences sonores bien distinctes comme s’ils avaient tous les deux une intention préalable minutieusement partagée, alors qu’ils fonctionnent à l’instinct. Cet esprit d’à-propos dans la réalisation d’une musique aussi « abstraite », peu formelle et aussi abrupte démontre bien que leur art est basé sur une expérience acquise par une pratique intensive et un enthousiasme communicatif. Dans le chef d’Inexhaustible Editions et FriForma, le label innovant en pointe, il y a une volonté éditoriale de grande qualité. Sur le fond blanc 000 de la pochette où aucun titre n’apparaît, une très remarquable reproduction d’une œuvre picturale circulaire signée Rachael Ewell, fascinante aquarelle où on distingue de minutieux pointillés blancs, des fonds bleux foncés recouverts d’un effet nuageux – laiteux ceinturant un cercle grossier noir avec des traces de vert et de bleu où s’impriment des pointillés minuscules et sous-jacents. À l’intérieur du triptyque de la pochette, un texte descriptif poétique de David Toop. Dans le genre drone textural expressif, c’est une réussite dont le registre se situe à une lieue du paraphernaliaque Stutter and Strike. Mais quelle réussite !! Musiciens et label à suivre.
Move in Moers Achim Kaufmann Harri Sjöström Adam Putz Melbye Dag Magnus Narvesen Emilio Gordoa Fundacja Sluchaj FSR 07/2021
https://sluchaj.bandcamp.com/album/move-in-moers
Un concert au festival de Moers en juin 2019 durant 43 minutes bien remplies qui se déroulent en rubans improvisés souples et saccadés dans une musique excellemment construite. Chacun s’affirme par petites touches et vagues sonores mesurées, le saxophone sopranino d’Harri Sjöström étire les notes avec une articulation d’oiseau des îles, lunaire et sautillant pour lequel le pianiste Achim Kaufmann trace des accords clairsemés de notes oscillantes. La batterie de Dag Magnus Narvesen résonne à peine sous les frappes précises et aléatoires décortiquant les pulsations comme si on secouait un mobilier précieux. Adam Putz Melbye frotte consciencieusement les cordes émettant des vibrations boisées et sourdes alors que le vibraphoniste Emilio Gordoa émet des signaux liquides et volatiles. Volatile est l’adjectif qui s’applique aux spirales et ellipses en coin du souffleur, élève de Steve Lacy qui évite soigneusement les modèles pour se concentrer dans une colloquialité d’oiseau parleur redistribuant gammes et intervalles et déchiquetant la pâte sonore à belles dents. Un sens de la prononciation achevé, même dans la frénésie. Cela finit par tournoyer grave avec un sens de l’équilibre précaire et reconsidéré au fil des secondes. Chacun des musiciens garde sa place tout en métamorphosant et s’échangeant les rôles au sein du quintet où tout le monde dirige et invente figures, signes, cadences, timbres, sonorités… Une belle anarchie assumée où chacun trouve sa place, sa partie, son espace. Le pianiste fait vibrer des harmoniques en calant les cordes alors que cela frotte, sussure, grince, avec des sons aigus flottant et interférant dans l’atmosphère dilatée ou contractée selon l’humeur et l’état d’esprit du moment. Une capacité à faire évoluer et transformer le paysage et l’intensité de l’ensemble, avec ses audaces, ses hésitations, ses lenteurs et ses fureurs. Le point de non-retour du free jazz dont il maintient adroitement des éléments expressifs et architectoniques. Savant dosage dans la répartition instrumentale et individuelle des actions improvisées dans l’instant. Remarquable quintet issu de la très active scène Berlinoise.
Lauren Newton Myra Melford Joëlle Léandre stormy whispers Fundacja Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/stormy-whispers-2
Sorti depuis quelques temps, j’ai enfin reçu d’une bonne âme ce magnifique enregistrement mettant en valeur leur savoir-faire d’improvisatrices et les qualités sonores individuelles investies dans la construction vivante d’un merveilleux trialogue. C’est à mon avis un enregistrement concluant pour chacune de ses trois musiciennes. La chanteuse vocaliste Lauren Newton et la contrebassiste Joëlle Léandre ont déjà partagé des aventures fascinantes en duo (18 Colours – Leo records) et en trio avec le saxophoniste Urs Leimgruber (Out of Sound – Leo Records). J’avais été refroidi par leur duo enregistré pour NotTwo records en raison de la qualité de l’enregistrement pas vraiment satisfaisante. Mais avec ses Stormy Whispers publiés par une autre compagnie polonaise, Fundacja Sluchaj, un label passionnant et intelligemment sélectif, on a droit à la haute qualité à tous points de vue, surtout qu’une pianiste inspirée s’est insérée avec un vrai bonheur dans leur relation tempétueuse avec un véritable équilibre, Myra Melford. Question chanteuse, je suis un fan absolu de la voix humaine, féminine et masculine et le talent incontestable de Lauren Newton réunit bien des atouts, en premier lieu sa voix est naturelle, comme l’eau coule d’une source de montagne, sans apprêt. Elle a la capacité extraordinaire de la transformer avec des outrances expressives, spontanément délirante, excessive, contrefaite, aliénée, bruitiste, pudique ou sarcastique, aspirant l’air, pointant dans l’aigu soprano avec une suprême aisance, se jouant de filets de voix volatile qu’elle contorsionne avec une puissance qui semble non contrôlée. On retrouve cette qualité vocale dans les frottements de l’archet de la contrebasse de Joëlle, avec ces microtons et glissandi expressifs, ces grondements expressifs, faisceau vocalisé de fréquences, cadences libérées. Un jeu naturel. On a droit à des duos plus intimes contrebasse - piano, voix – contrebasse et piano- voix. Et dans cette affaire, la pianiste Myra Melford travestit son piano en outil sonore au service de la dramaturgie collective, comme lorsqu’elle frappe dans les parois et les supports métalliques de la table d’harmonie alors que Lauren zozote et tente d’exprimer l’indicible au moyen de phonèmes éructés, chiffonnés, déchirés, … Cette rencontre vaut clairement le déplacement et illustre les possibilités musicales, sonores et expressives de la voix humaine, laquelle semble avoir du mal à être considérée par une frange importante du public axé sur les saxophonistes énergétiques, les pianistes brillants ou les guitaristes flashy alors que c’est l’instrument le plus flexible qui existe et que la musique improvisée est la musique flexible par excellence. Ce que ces Stormy Whispers prouvent à volonté…
GRIFF Ingrid Schmoliner Adam Putz Melbye Emilio Gordoa inexhaustible editions ie-025
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/griff
L’album commence étrangement par une note vibrante de contrebasse répétée à l’envi sur une pulsation isolée jusqu’à ce que le piano la rejoigne dans ce mouvement répétitif en imprimant des légères variations de faibles amplitudes et un ou deux changements de rythme. Cette introduction à la première composition, but still, donne le la d’un album curieux, pas comme les autres qui se distingue radicalement des nombreuses productions qui ont un air de famille avec bien d’autres. C’est le pari d’inexhaustible editions, ce label slovaque qui présente de plus en plus régulièrement la fraîcheur de choses nouvelles, inattendues, pointues hors des conventions inhérentes à la free-music, expression aujourd’hui cinquantenaire avec ses codes et sa tradition, ses icônes et valeurs sûres. Vous l’avez deviné, la pianiste Ingrid Schmoliner est une inconnue et avec ses deux collègues Emilio Gordoa, le vibraphoniste argentin de Berlin et Adam Putz Melbye, le contrebassiste norvégien de… Berlin, sont des membres éminents de la nouvelle génération intéressante et ambitieuse. Melbye et Gordoa ont été entendus avec Move d’Harri Sjöström et avec Matthias Müller, ce qui contribue à la cohésion de GRIFF. N’ayant jamais écouté Ingrid Schmoliner auparavant, c’est avec une curiosité récompensée que je me suis plongé dans cet album intrigant, en relevant que la pianiste a enregistré en trio avec Pascal Niggenkemper et Joachim Badenhorst, en solo et en duo avec Elena Kakaliagou pour corvo records. Ingrid Schmoliner manie très adroitement les effets hypnotiques de la répétition de plusieurs notes ou d’une ou deux grappes de notes (effet carillon de bell skin ) en conjonction avec des effets sonores joués par le contrebassiste et le vibraphoniste. Celui-ci utilise l’archet pour faire vibrer les lames de son vibraphone de manière intrigante et fantomatique. Au fil des minutes, bell skin se transforme en happening sonore peu descriptible si ce n’est que la vivacité du carillon contraste avec les constantes vibrations spectrales du vibraphone trafiqué et de la contrebasse striée de coups d’archet, l’ensemble transitant par un parasitage inouï de la cadence initiale par les interventions des deux acolytes, pour mourir avec un decrescendo de notes isolées au vibraphone. Une construction super bien menée. Moss rock développe une idée rythmique similaire au piano préparé, un carillon désarticulé et obsessionel dans lequel s’insère des sons parasites et des accents marqués sur des touches amorties. C’est assez radical comme conception dans le domaine de l’expression texturale ici martelée par un ostinato machinique qu’Emilio agrémente de coups métalliques à même une touche amortie de son vibraphone. Les coups pleuvent comme les marteaux d’une fabrique ensorcelée jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent abruptement laissant s’échapper une vibration délétère. Et puis, sadiquement après un long silence, un cinquième morceau bref et non annoncé surgit dans la même veine, maculé de silences. La pianiste frappe littéralement et isolément quelques notes au clavier agrégeant à chaque battue des timbres et des notes différentes, certaines préparées créant un univers sonore mystérieux et hanté. Un projet audacieux et parfaitement maîtrisé en dehors des sentiers battus et illustré dans un beau triptyque avec des œuvres d’art de Lena Czernawiaska et un texte poétique d’Andrew Choate. i-e est un des labels à suivre par excellence !!
Ferran Fages From Grey to Blue Lluïsa Espigolé inexhaustible editions ie-032
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/from-grey-to-blue
Ci-dessous, extrait des notes de pochette de from grey to blue.
The resonance, the ticking over of a note, stretches out time; but notes always fade away at the same speed. Perhaps it is our memory that makes them last forever, that holds them for longer. They disarrange known places, connect spaces, tidy unknown places, filaments of shadow or fragments of light. It does not matter which.
With each note she plays, Lluïsa Espigolé captures that which is left in suspense, without movement, without emotion. She sets up a dialogue with resonance, she gives it a presence, she slows down expectations, should there be any.
From Grey To Blue (2018) is the result of a collaboration between Ferran Fages and Lluïsa Espigolé which has been ongoing since 2016. Ferran Fages October 2020
Gairebé res: malformacions del silenci / Barely anything: deformities of silence - Carles Camps Mundó
Guitarist, composer and improviser Ferran Fages (1974) works within various musical contexts, but most of his discography and experience centers around improvisation. Marked by an interest in minimalist and austere approaches, his music decontextualizes the relationship between soft acoustic sounds and bold electronic sounds. His interest in resonance and interpretive gestures serve him as a support in the search for the elasticity of sound. His recent works have been released on labels such as Another Timbre, Edition Wandelweiser or Confront. / ferranfages.net
Barcelona-based pianist Lluïsa Espigolé (1981) is intensively engaged in contemporary music: her activity is focused on performances and premieres as soloist, chamber musician, and increasingly in interdisciplinary projects, sound performances and free improvisation. She develops pedagogical activities with universities as well as with musical institutions in particular on piano music of the XX. and XXI. centuries and multimedia repertoire. She is currently professor of contemporary piano and chamber music at the CSMA University Of Music in Zaragoza. / lluisaespigole.com
Une composition en trois parties du gris au bleu (12:51 – 17:35 – 11:00) écrite par Ferran Fages pour la pianiste Lluïsa Espigolé dont j’appécie particulièrement la qualité de toucher et la force d’interprétation de l’oeuvre. Issu de la scène improvisée – expérimentale, le guitariste Ferran Fages, connu pour son travail dans la mouvance réductionniste – lower case, conçoit des musiques focalisées sur des intentions et des buts soigneusement délimités. Ici la mort lente du son du piano dans le silence en cultivant la résonance, la plasticité du son dans l’espace. L’ensemble composition - exécution – réalisation technique est optimal. Bon nombre d’improvisateurs radicaux ont rejoint les rangs des compositeurs « conceptuels » réunis dans la mouvance Edition Wandelweiser et another timbre, sans doute parce qu’ils ressentaient une limitation ou un blocage dans la démarche improvisée libre. Certains improvisateurs finissent sans doute par se répéter, d’autres ont la capacité d’étendre leurs moyens et de se/nous surprendre au fil des ans. Quoi qu’on fasse, il y a toujours une part d’inconnu si on en a la détermination. Et cet aspect des choses est bien ressenti dans from grey to blue. Félicitations à Ferran Fages, à la pianiste Lluïsa Espigolé et à l’équipe d’inexhaustible editions.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
5 mai 2021
Samo Kutin & Lee Patterson / Achim Kaufmann Harri Sjöström Adam Putz Melbye Dag Magnus Narvesen Emilio Gordoa/ Lauren Newton Myra Melford & Joëlle Léandre/ Ingrid Schmoliner Adam Putz Melbye & Emilio Gordoa/ Ferran Fages - Lluïsa Espigolé
3 mai 2021
Jennifer Allum John Butcher Ute Kanngiesser Eddie Prévost/ Zsolt Sörès/ Daniel Thompson/John Butcher Sharon Gal David Toop/ Saadet Türköz & Nils Wogram
Jennifer Allum John Butcher Ute Kanngiesser Eddie Prévost Sounds of Assembly Meenna-964
https://matchlessrecordings.com/music/sounds-assembly
Depuis une dizaine d’années, la violoniste Jennifer Allum et la violoncelliste Ute Kanngiesser collaborent étroitement avec Eddie Prévost d’AMM et se sont investies dans son atelier d’improvisation avec un nombre croissant d’improvisateurs de la nouvelle génération, à Londres, faut-il le souligner. Le label d’Eddie, Matchless Recordings, a d’ailleurs publié leur excellent album en duo, Bell Tower Productions (MRCD90 2013) et il n’est pas rare que les deux musiciennes soient réunies dans divers projets avec l’incontournable percussionniste et philosophe de l’improvisation. Eddie et le saxophoniste John Butcher ont tous deux joué fréquemment en duo ou en groupe et enregistré des albums particulièrement minimalistes comme ce fascinant Interworks (MRCD66 - 2005) bien avant que les deux musiciennes n’apparaissent dans la scène londonienne. (NB : Eddie a tenu aussi à inviter John dans sa série Meetings with Remarkable Saxophonists d’obédience plus « free-jazz »). Sounds Assembly exprime bien ce qu’il veut dire : comment assembler les sons … de chacun !? Et à cet égard, l’enregistrement nous montre que l’entreprise est parfaitement réussie et probante. Les quatre musiciens s’étaient réunis pour cette session en vue de fournir du matériel audiovisuel pour le film de Stewart Morgan «Eddie Prévost’s Blood ». Pour notre grand bonheur, il a été decidé par la suite que cette remarquable session soit publiée au Japon via www.ftarri.com
Connaissant la teneur des précédents enregistrements reliant ces individualités et dans lesquels il y a des intentions préalables clairement définies, ce quartet s’est ouvert spontanément à ce qui pouvait arriver dans leur rencontre tout en s’accrochant à leurs valeurs personnelles et à l’éthique conviviale et sensible qu’ils partagent à des degrés divers. Une musique qui se déroule dans le temps sans accroc, ni accent rythmique mesuré ou démesuré. Tout à la fois, les frottements experts des deux cordistes avec harmoniques et vibrations boisées oscillantes , les résonances de la grosse caisse, l’archet qui fait crisser et scintiller les bords de la cymbale (avec le pas de vis tubulaire fiché dans son orifice central) et des tam-tam, les extrêmes du saxophone ténor à base de growls, d’harmoniques, de saturations, de frictions de la colonne d’air se distinguent en créant des contours précis, lumineux ou ombragés et s’interpénètrent simultanément comme s’il y avait un savant calcul et un dosage précis des fréquences qui s’unifient. Les deux dames filent de remarquables glissandi et méandres qui s’insinuent ou font écho aux crissements modulés par leur mentor sur un instrument métallique. Les silences, naturels, acquièrent une expressivité indéniable sur lesquels grattent des doigts de souris sur la surface des boyaux comme un poème. On est dans un univers éloigné (moins nerveux) du trio sax – contrebasse – percussion butchérien tel qu’on peut l’entendre dans Crucial Anatomy et Last Dream of the Morning (avec John Edwards et Mark Sanders) ou the White Spot (avec Torsten Müller et Dylan van der Schyff) ou encore Tincture, un album plus ancien avec un percussionniste Michael Zerang et le violoncelliste Fred Lonberg- Holm. Dans ces musiques, les improvisateurs rebondissent et une forme d’interactivité plus ou moins « ping-pong » est au centre, même s’ils explorent textures et couleurs sonores.
Sound of Assembly s’écoule comme une rivière apaisante et charriant des contenus organiques de toute nature, attirant les algues d’eau douce dans son sillage, comme les fils d’Ariane du cheminement intérieur de chacun des quatre dans leur vécu, écoute - réaction – jeu imaginatif ludique. De ce momentum tendu et étendu sur pas moins de cinq improvisations et un total de 48 :48, émanent une expressivité chaleureuse, un lyrisme immanent, une puissance des sons à travers une dynamique transparente où l’oreille aiguisée et à l’affut décèle des miroitements d’ombres mouvantes. Lyrisme perceptible et touchant malgré cette approche musicale qui évoque une démarche scientifique. Prévost n’a-t-il pas rédigé de véritables traités à ce sujet, Butcher n’était-il pas un mathématicien renommé ? La multiplicité étonnante des techniques instrumentales convergent vers une unanimité dans chaque instant et cet état d’esprit, ce feeling, cette ouverture – plénitude vis-à-vis de ce flux intense et pacifique imprègnent totalement toute la musique enregistrée dans ces moindres recoins de la première à la dernière seconde. Chacune des cinq pièces (Shot Silk, Bright as Ink, Angelica Green Sky, Stars Like Needle Point, Crooked Lines of Grey) offrent un chapitre distinctif et subtilement circonstancié par leurs capacités à improviser collectivement. Des tensions existent qui se traduisent par des réactions diversifiées chez chaque individu – partenaire et cela contribue fortement à l’étendue maximale de la palette sonore collective. J’ai toujours beaucoup apprécié AMM, le groupe d’Eddie, et je pense que cette réalisation instantanée, et la deuxième occasion de ce quartet d’exception, gravite au même niveau.
Mitragyina Metro Zsolt Sörès Hinge Thunder HT 003
https://hingethunder.bandcamp.com/album/mitragyna-metro
On nous parle souvent de musique « noise » , drone, etc… et aussi DIY. Soit « fais le toi-même » avec les moyens du bord sans te soucier si ça signifie quelque chose d’un point de vue conventionnel, plan com’ , etc... Zsolt Sörès invoque même le psychédélisme. Les gens « sérieux » qui écrivent dans les magazines de jazz diront que c’est du bric-à-brac minimaliste. Songez un peu, à la lecture des « credits » de ce double CD composé de 4 longs morceaux (1/ 31 :51 et 2/ 29 :31 au CD1 et 3/ 39 :19 et 4/ 17 :21 au CD2) : Voice, 5 string viola, Dàn Bāu, cymbal on top of the viola, mellotron, pipe organ, Domino Synth, Mole Rat EMF Explorer, e bow, vibrating devices, contact mics, objects and preparations, effects. Les tenants de l’école post improvisée – néo académique – alt composition vont peut-être frémir d’incrédulité. Dans les notes de pochette, l’artiste indique dans quel morceau ces instruments, effets et installations sont utilisés. Les 4 titres de ce double-album sont assez révélateurs du fait que Zsolt Sörès n’appartient à aucune école ou « chapelle » , car comme on le connaît, c’est un généreux enthousiaste que le talent des autres musiciens rend profondément et sincèrement heureux sans se soucier si leur démarche s’intègre dans sa propre cosmogonie utopiste. Citons les : 1/ the Mysterious Life and Death of Dr Ahad Ghost Sonic Ontologist, 2/ “Haeccities” – the Deleuze “Effect”, 3/ Mitragyina Metro, 4/ “… teaching old dogs new trumpets” , lequel morceau est dédié au tromboniste Hillary Jeffery. Tout cela a été enregistré en 2017 (4) et 2020 par l’excellent ingénieur du son Szabolcs Puha qui en a réalisé le mixage et la mastérisation. Chapeau les deux artistes !! Car ce n’est pas une mince besogne que de matérialiser un enregistrement qui rende justice à la démarche audacieuse et complexe de Zsolt Sörès. Aux tréfonds de ces courants de lave sonore, on perçoit un lyrisme qui soudain surgit lorsqu’il joue de son alto amplifié, lequel est la plupart du temps couché et manipulé dangereusement sur une table munie de micro-contacts et d’effets reliés en circuits… avec parfois une cymbale retournée et appliquée énergiquement sur le chevalet et qu'il frotte comme un dément... une puissance expressive incontournable dotée d’un sens inné de la dynamique…
Les interférences organiques de ses différents instruments, manipulations, effets, micro-contacts dans des vibrations assourdissantes, réverbérantes, bruitistes, saturées et des notes tenues dont on retrouve les traces dans les frictions et chocs, créent un univers sonore finalement assez unique en son genre, produit de l’improvisation et d’une transe ou le mental et le corporel sont finement mêlés. Indescriptible et OSNI convaincant qui vrille notre capacité d’écoute et remet le décompte des instants qui s’échappent inexorablement à zéro ou aux antipodes de notre imagination. Plusieurs concepts et pratiques sont à l’œuvre ici dans une démarche aux confluents de sensibilités et d’intentions divergentes. La sienne est obscure, secrète et peu descriptible. Bien sûr, il faut l’avoir vu et ressenti dans une performance vécue pour percevoir où il veut en venir. Car il sait très bien ce qu’il veut et ce qu’il fait Zsolt Sörès, un sage et un artiste incontournable de la scène Est – Européenne, de la vie culturelle de Budapest et dans l’espace magyar… n’est pas seulement un « soliste » (qui se produit en solo), mais aussi un formidable collaborateur sur scène avec nombre de collègues et amis . On songe à Adam Bohman, Julo Fujak, Katalin Ladik, Jean-Hervé Peron, Oli Mayne, Hillary Jeffery, mais aussi à tous les utopistes de rencontre… À découvrir absolument, si vous cherchez à écouter quelque chose d’essentiel dans le domaine du « noise », du « drone » ou des «live electronics » …. Etc…
"john" Daniel Thompson Empty Birdcage Records EBR003
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/john
Enregistré par le guitariste Daniel Thompson le jour où John Russell nous a quitté, « john » est à la fois un profond hommage au guitariste disparu et un témoignage de la pratique improvisée à la guitare acoustique que John nous a laissé. 12 minutes 20 secondes essentielles, concentrées et dirigées vers un momentum où les repères de la guitare six cordes s’efface dans la gestuelle débridée. On perçoit clairement ces détails sonores et cette touche qui rendaient la démarche de John Russell unique, en s’intégrant dans celle, personnelle, de Daniel Thompson. Celui fut au début des années 2010, un élève de John Russell au point de vue purement technique, tout comme John fut l’élève de Derek Bailey au début des années septante. Daniel est réellement le guitariste le plus à même d’incarner l’hommage d’un guitariste à son cher ami disparu. En effet, sa démarche est basée sur un point de vue instrumental acoustique similaire mais avec des idées différentes. Même si « john » fait plus qu’évoquer Russell, il est très aisé de distinguer les deux musiciens. Au fur et à mesure que l’improvisation évolue, il s’élance dans un tourbillon imaginatif et sauvage, émotion de l’instant , expression la volonté de transcender le message de notre grand ami à tous, John Russell, un galvaniseur d’énergies et de bonnes intentions inoubliable vers l’inconnu. La disparition de John laisse un vide béant dans nos consciences et nos interactions, tant il avait créé des liens profonds avec un nombre incalculable d'improvisateurs à Londres et ailleurs. Et bien sûr, à suivre : l'excellent label de Daniel : Empty Birdcage
Until the Night Melts Away John Butcher Sharon Gal David Toop Shrike Records
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/until-the-night-melts-away
John Butcher Saxophone soprano et ténor
Sharon Gal Voice, electronics, bells, objects
David Toop Lap steel guitar, flutes, bass recorder, African chordophone, objects
Mixed/Mastered by John Butcher
Voici un genre d’album qui échappe aux prévisions, a priori et idées toutes faites. Un pur produit de la scène londonienne où tous les improvisateurs se croisent quasi hebdomadairement dans les différents lieux où ils partagent la scène et s’écoutent les uns les autres. Ne cherchez pas un fil conducteur, une intention commune, un plan quelconque ou un projet ficelé pour l’export. Cela les amènent à créer des rencontres hors des sentiers battus. Purement un moment de plaisir et d’échange et un assemblage d’idées et d’imaginaires. Sharon Gal est une chanteuse inspirée qui complète son travail vocal avec de l’électronique ; elle construit un univers personnel un brin fantasmagorique, presque visuel et suggestif. Elle se produit régulièrement au Boat-Ting, et différents lieux ouverts. Autant John Butcher est concentré sur ses anches et les clés de ses deux saxophones avec un éventail impressionnant de techniques de souffle alternatives, soit une démarche monolithique que David Toop sollicite des flûtes de diverses origines, une flûte à bec basse, des objets, un cordophone adricain et une lap steel guitar donnant l’impression de s’éparpiller, alors qu’il est tout aussi concentré que ses acolytes dans une écoute intense. Toop est un exceptionnel chroniqueur et connaisseur des musiques expérimentales qu’il connaît de l’intérieur. Les trois improvisateurs étalent parallèlement et alternativement leurs sonorités avec une relative parcimonie créant un univers sonore en mutation permanente : bruissements, effets vocaux, expressivité soudaine, dialogues impromptus, extrêmes, grattements électrisés, clochettes, effets noise de la guitare cadencés, phonèmes et imprécations amplifiées, charivari, sax ténor acide et mordant, hullullement forcené du micro trafiqué, vocalisation délicate d’une flûte, vocalité ensorcelée du larynx à l’avant-bouche , noise forcené…. Des micro-séquences se succèdent et s’interpénètrent défiant toute logique ou appartenance à quelconque sub-genre de l’improvisation. Mais la récolte de trouvailles sonores bat son plein en dépit et jusqu’à l’extinction du raisonnement au profit du délire de l’imaginaire, bric-à-brac de l’instant où chaque action individuelle ou mutation sonore est reliée intimement au. Ligne du temps illusoire Until the Night Melts Away: trente – cinq minutes inexplicables, polémiques, oniriques, abruptes, poétiques…
Saadet Türköz & Nils Wogram Song Dreaming Leo Records CD LR 898
http://nilswogram.com/discography/nils-wogram-saadet-turkoz-duo/song-dreaming
Excellente idée cette collaboration d’une chanteuse et un tromboniste. Mais Saadet Türköz est bien plus qu’une chanteuse, plutôt une vocaliste, artiste « traditionnelle », conteuse, sculptrice de la voix humaine, actrice de ses dilemmes personnels qui puise dans la culture musicale turque et kazakh. Une personnalité riche et complexe qui a trouvé une sensibilité complémentaire auprès du tromboniste Nils Wogram, lequel joue aussi du mélodica. Cet enregistrement fraîchement publié par Leo Records était resté dans les tiroirs depuis cette session de 2006 à la D.R.S 2 de Zürich. Le cœur de Saadet balance entre l’expression vocale de l’avant-garde et la mélancolie orientale, une diction mi-parlée mi-chantée, un chant grave avec la bouche presque fermée. Remarquable de bout en bout que ce soit dans le murmure, dans les tréfonds du larynx ou à gorge déployée. On retrouve des sonorités et des techniques vocales de l’Asie Centrale. Pour chacun des chants dont elle a écrit les paroles, son partenaire propose des interventions subtiles, épurées et constamment renouvelées en fonction des sentiments exprimés et de l’esprit qui anime chacun d’eux. Ce qu’il arrive à faire avec un mélodica est remarquable. Je pense à cette évocation tremblotante de la lire ghijak frottée par un archet. Au trombone, on appréciera le timbre curieux et étrangement vocalisé dans Yurt. Douze pièces qui offrent un éventail convaincant de ce qu’on pourrait qualifier comme étant du « folklore imaginaire ». Cela dit, cela manque de folie à mon goût malgré leurs évidentes qualités.
https://matchlessrecordings.com/music/sounds-assembly
Depuis une dizaine d’années, la violoniste Jennifer Allum et la violoncelliste Ute Kanngiesser collaborent étroitement avec Eddie Prévost d’AMM et se sont investies dans son atelier d’improvisation avec un nombre croissant d’improvisateurs de la nouvelle génération, à Londres, faut-il le souligner. Le label d’Eddie, Matchless Recordings, a d’ailleurs publié leur excellent album en duo, Bell Tower Productions (MRCD90 2013) et il n’est pas rare que les deux musiciennes soient réunies dans divers projets avec l’incontournable percussionniste et philosophe de l’improvisation. Eddie et le saxophoniste John Butcher ont tous deux joué fréquemment en duo ou en groupe et enregistré des albums particulièrement minimalistes comme ce fascinant Interworks (MRCD66 - 2005) bien avant que les deux musiciennes n’apparaissent dans la scène londonienne. (NB : Eddie a tenu aussi à inviter John dans sa série Meetings with Remarkable Saxophonists d’obédience plus « free-jazz »). Sounds Assembly exprime bien ce qu’il veut dire : comment assembler les sons … de chacun !? Et à cet égard, l’enregistrement nous montre que l’entreprise est parfaitement réussie et probante. Les quatre musiciens s’étaient réunis pour cette session en vue de fournir du matériel audiovisuel pour le film de Stewart Morgan «Eddie Prévost’s Blood ». Pour notre grand bonheur, il a été decidé par la suite que cette remarquable session soit publiée au Japon via www.ftarri.com
Connaissant la teneur des précédents enregistrements reliant ces individualités et dans lesquels il y a des intentions préalables clairement définies, ce quartet s’est ouvert spontanément à ce qui pouvait arriver dans leur rencontre tout en s’accrochant à leurs valeurs personnelles et à l’éthique conviviale et sensible qu’ils partagent à des degrés divers. Une musique qui se déroule dans le temps sans accroc, ni accent rythmique mesuré ou démesuré. Tout à la fois, les frottements experts des deux cordistes avec harmoniques et vibrations boisées oscillantes , les résonances de la grosse caisse, l’archet qui fait crisser et scintiller les bords de la cymbale (avec le pas de vis tubulaire fiché dans son orifice central) et des tam-tam, les extrêmes du saxophone ténor à base de growls, d’harmoniques, de saturations, de frictions de la colonne d’air se distinguent en créant des contours précis, lumineux ou ombragés et s’interpénètrent simultanément comme s’il y avait un savant calcul et un dosage précis des fréquences qui s’unifient. Les deux dames filent de remarquables glissandi et méandres qui s’insinuent ou font écho aux crissements modulés par leur mentor sur un instrument métallique. Les silences, naturels, acquièrent une expressivité indéniable sur lesquels grattent des doigts de souris sur la surface des boyaux comme un poème. On est dans un univers éloigné (moins nerveux) du trio sax – contrebasse – percussion butchérien tel qu’on peut l’entendre dans Crucial Anatomy et Last Dream of the Morning (avec John Edwards et Mark Sanders) ou the White Spot (avec Torsten Müller et Dylan van der Schyff) ou encore Tincture, un album plus ancien avec un percussionniste Michael Zerang et le violoncelliste Fred Lonberg- Holm. Dans ces musiques, les improvisateurs rebondissent et une forme d’interactivité plus ou moins « ping-pong » est au centre, même s’ils explorent textures et couleurs sonores.
Sound of Assembly s’écoule comme une rivière apaisante et charriant des contenus organiques de toute nature, attirant les algues d’eau douce dans son sillage, comme les fils d’Ariane du cheminement intérieur de chacun des quatre dans leur vécu, écoute - réaction – jeu imaginatif ludique. De ce momentum tendu et étendu sur pas moins de cinq improvisations et un total de 48 :48, émanent une expressivité chaleureuse, un lyrisme immanent, une puissance des sons à travers une dynamique transparente où l’oreille aiguisée et à l’affut décèle des miroitements d’ombres mouvantes. Lyrisme perceptible et touchant malgré cette approche musicale qui évoque une démarche scientifique. Prévost n’a-t-il pas rédigé de véritables traités à ce sujet, Butcher n’était-il pas un mathématicien renommé ? La multiplicité étonnante des techniques instrumentales convergent vers une unanimité dans chaque instant et cet état d’esprit, ce feeling, cette ouverture – plénitude vis-à-vis de ce flux intense et pacifique imprègnent totalement toute la musique enregistrée dans ces moindres recoins de la première à la dernière seconde. Chacune des cinq pièces (Shot Silk, Bright as Ink, Angelica Green Sky, Stars Like Needle Point, Crooked Lines of Grey) offrent un chapitre distinctif et subtilement circonstancié par leurs capacités à improviser collectivement. Des tensions existent qui se traduisent par des réactions diversifiées chez chaque individu – partenaire et cela contribue fortement à l’étendue maximale de la palette sonore collective. J’ai toujours beaucoup apprécié AMM, le groupe d’Eddie, et je pense que cette réalisation instantanée, et la deuxième occasion de ce quartet d’exception, gravite au même niveau.
Mitragyina Metro Zsolt Sörès Hinge Thunder HT 003
https://hingethunder.bandcamp.com/album/mitragyna-metro
On nous parle souvent de musique « noise » , drone, etc… et aussi DIY. Soit « fais le toi-même » avec les moyens du bord sans te soucier si ça signifie quelque chose d’un point de vue conventionnel, plan com’ , etc... Zsolt Sörès invoque même le psychédélisme. Les gens « sérieux » qui écrivent dans les magazines de jazz diront que c’est du bric-à-brac minimaliste. Songez un peu, à la lecture des « credits » de ce double CD composé de 4 longs morceaux (1/ 31 :51 et 2/ 29 :31 au CD1 et 3/ 39 :19 et 4/ 17 :21 au CD2) : Voice, 5 string viola, Dàn Bāu, cymbal on top of the viola, mellotron, pipe organ, Domino Synth, Mole Rat EMF Explorer, e bow, vibrating devices, contact mics, objects and preparations, effects. Les tenants de l’école post improvisée – néo académique – alt composition vont peut-être frémir d’incrédulité. Dans les notes de pochette, l’artiste indique dans quel morceau ces instruments, effets et installations sont utilisés. Les 4 titres de ce double-album sont assez révélateurs du fait que Zsolt Sörès n’appartient à aucune école ou « chapelle » , car comme on le connaît, c’est un généreux enthousiaste que le talent des autres musiciens rend profondément et sincèrement heureux sans se soucier si leur démarche s’intègre dans sa propre cosmogonie utopiste. Citons les : 1/ the Mysterious Life and Death of Dr Ahad Ghost Sonic Ontologist, 2/ “Haeccities” – the Deleuze “Effect”, 3/ Mitragyina Metro, 4/ “… teaching old dogs new trumpets” , lequel morceau est dédié au tromboniste Hillary Jeffery. Tout cela a été enregistré en 2017 (4) et 2020 par l’excellent ingénieur du son Szabolcs Puha qui en a réalisé le mixage et la mastérisation. Chapeau les deux artistes !! Car ce n’est pas une mince besogne que de matérialiser un enregistrement qui rende justice à la démarche audacieuse et complexe de Zsolt Sörès. Aux tréfonds de ces courants de lave sonore, on perçoit un lyrisme qui soudain surgit lorsqu’il joue de son alto amplifié, lequel est la plupart du temps couché et manipulé dangereusement sur une table munie de micro-contacts et d’effets reliés en circuits… avec parfois une cymbale retournée et appliquée énergiquement sur le chevalet et qu'il frotte comme un dément... une puissance expressive incontournable dotée d’un sens inné de la dynamique…
Les interférences organiques de ses différents instruments, manipulations, effets, micro-contacts dans des vibrations assourdissantes, réverbérantes, bruitistes, saturées et des notes tenues dont on retrouve les traces dans les frictions et chocs, créent un univers sonore finalement assez unique en son genre, produit de l’improvisation et d’une transe ou le mental et le corporel sont finement mêlés. Indescriptible et OSNI convaincant qui vrille notre capacité d’écoute et remet le décompte des instants qui s’échappent inexorablement à zéro ou aux antipodes de notre imagination. Plusieurs concepts et pratiques sont à l’œuvre ici dans une démarche aux confluents de sensibilités et d’intentions divergentes. La sienne est obscure, secrète et peu descriptible. Bien sûr, il faut l’avoir vu et ressenti dans une performance vécue pour percevoir où il veut en venir. Car il sait très bien ce qu’il veut et ce qu’il fait Zsolt Sörès, un sage et un artiste incontournable de la scène Est – Européenne, de la vie culturelle de Budapest et dans l’espace magyar… n’est pas seulement un « soliste » (qui se produit en solo), mais aussi un formidable collaborateur sur scène avec nombre de collègues et amis . On songe à Adam Bohman, Julo Fujak, Katalin Ladik, Jean-Hervé Peron, Oli Mayne, Hillary Jeffery, mais aussi à tous les utopistes de rencontre… À découvrir absolument, si vous cherchez à écouter quelque chose d’essentiel dans le domaine du « noise », du « drone » ou des «live electronics » …. Etc…
"john" Daniel Thompson Empty Birdcage Records EBR003
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/john
Enregistré par le guitariste Daniel Thompson le jour où John Russell nous a quitté, « john » est à la fois un profond hommage au guitariste disparu et un témoignage de la pratique improvisée à la guitare acoustique que John nous a laissé. 12 minutes 20 secondes essentielles, concentrées et dirigées vers un momentum où les repères de la guitare six cordes s’efface dans la gestuelle débridée. On perçoit clairement ces détails sonores et cette touche qui rendaient la démarche de John Russell unique, en s’intégrant dans celle, personnelle, de Daniel Thompson. Celui fut au début des années 2010, un élève de John Russell au point de vue purement technique, tout comme John fut l’élève de Derek Bailey au début des années septante. Daniel est réellement le guitariste le plus à même d’incarner l’hommage d’un guitariste à son cher ami disparu. En effet, sa démarche est basée sur un point de vue instrumental acoustique similaire mais avec des idées différentes. Même si « john » fait plus qu’évoquer Russell, il est très aisé de distinguer les deux musiciens. Au fur et à mesure que l’improvisation évolue, il s’élance dans un tourbillon imaginatif et sauvage, émotion de l’instant , expression la volonté de transcender le message de notre grand ami à tous, John Russell, un galvaniseur d’énergies et de bonnes intentions inoubliable vers l’inconnu. La disparition de John laisse un vide béant dans nos consciences et nos interactions, tant il avait créé des liens profonds avec un nombre incalculable d'improvisateurs à Londres et ailleurs. Et bien sûr, à suivre : l'excellent label de Daniel : Empty Birdcage
Until the Night Melts Away John Butcher Sharon Gal David Toop Shrike Records
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/until-the-night-melts-away
John Butcher Saxophone soprano et ténor
Sharon Gal Voice, electronics, bells, objects
David Toop Lap steel guitar, flutes, bass recorder, African chordophone, objects
Mixed/Mastered by John Butcher
Voici un genre d’album qui échappe aux prévisions, a priori et idées toutes faites. Un pur produit de la scène londonienne où tous les improvisateurs se croisent quasi hebdomadairement dans les différents lieux où ils partagent la scène et s’écoutent les uns les autres. Ne cherchez pas un fil conducteur, une intention commune, un plan quelconque ou un projet ficelé pour l’export. Cela les amènent à créer des rencontres hors des sentiers battus. Purement un moment de plaisir et d’échange et un assemblage d’idées et d’imaginaires. Sharon Gal est une chanteuse inspirée qui complète son travail vocal avec de l’électronique ; elle construit un univers personnel un brin fantasmagorique, presque visuel et suggestif. Elle se produit régulièrement au Boat-Ting, et différents lieux ouverts. Autant John Butcher est concentré sur ses anches et les clés de ses deux saxophones avec un éventail impressionnant de techniques de souffle alternatives, soit une démarche monolithique que David Toop sollicite des flûtes de diverses origines, une flûte à bec basse, des objets, un cordophone adricain et une lap steel guitar donnant l’impression de s’éparpiller, alors qu’il est tout aussi concentré que ses acolytes dans une écoute intense. Toop est un exceptionnel chroniqueur et connaisseur des musiques expérimentales qu’il connaît de l’intérieur. Les trois improvisateurs étalent parallèlement et alternativement leurs sonorités avec une relative parcimonie créant un univers sonore en mutation permanente : bruissements, effets vocaux, expressivité soudaine, dialogues impromptus, extrêmes, grattements électrisés, clochettes, effets noise de la guitare cadencés, phonèmes et imprécations amplifiées, charivari, sax ténor acide et mordant, hullullement forcené du micro trafiqué, vocalisation délicate d’une flûte, vocalité ensorcelée du larynx à l’avant-bouche , noise forcené…. Des micro-séquences se succèdent et s’interpénètrent défiant toute logique ou appartenance à quelconque sub-genre de l’improvisation. Mais la récolte de trouvailles sonores bat son plein en dépit et jusqu’à l’extinction du raisonnement au profit du délire de l’imaginaire, bric-à-brac de l’instant où chaque action individuelle ou mutation sonore est reliée intimement au. Ligne du temps illusoire Until the Night Melts Away: trente – cinq minutes inexplicables, polémiques, oniriques, abruptes, poétiques…
Saadet Türköz & Nils Wogram Song Dreaming Leo Records CD LR 898
http://nilswogram.com/discography/nils-wogram-saadet-turkoz-duo/song-dreaming
Excellente idée cette collaboration d’une chanteuse et un tromboniste. Mais Saadet Türköz est bien plus qu’une chanteuse, plutôt une vocaliste, artiste « traditionnelle », conteuse, sculptrice de la voix humaine, actrice de ses dilemmes personnels qui puise dans la culture musicale turque et kazakh. Une personnalité riche et complexe qui a trouvé une sensibilité complémentaire auprès du tromboniste Nils Wogram, lequel joue aussi du mélodica. Cet enregistrement fraîchement publié par Leo Records était resté dans les tiroirs depuis cette session de 2006 à la D.R.S 2 de Zürich. Le cœur de Saadet balance entre l’expression vocale de l’avant-garde et la mélancolie orientale, une diction mi-parlée mi-chantée, un chant grave avec la bouche presque fermée. Remarquable de bout en bout que ce soit dans le murmure, dans les tréfonds du larynx ou à gorge déployée. On retrouve des sonorités et des techniques vocales de l’Asie Centrale. Pour chacun des chants dont elle a écrit les paroles, son partenaire propose des interventions subtiles, épurées et constamment renouvelées en fonction des sentiments exprimés et de l’esprit qui anime chacun d’eux. Ce qu’il arrive à faire avec un mélodica est remarquable. Je pense à cette évocation tremblotante de la lire ghijak frottée par un archet. Au trombone, on appréciera le timbre curieux et étrangement vocalisé dans Yurt. Douze pièces qui offrent un éventail convaincant de ce qu’on pourrait qualifier comme étant du « folklore imaginaire ». Cela dit, cela manque de folie à mon goût malgré leurs évidentes qualités.
27 avril 2021
Roscoe Mitchell & Mike Reed/ Benedict Taylor & Dirk Serries/ Evan Parker Alex Hawkins John Edwards & Paul Lytton/Paul Dunmall Philipp Gibbs Keith Tippett Pete Fairclough/Paulo Chagas Nicola Guazzaloca Lee Noyes
the Ritual and the Dance Roscoe Mitchell & Mike Reed Astral Spirits AS145
https://astralmitchellreed.bandcamp.com/album/the-ritual-and-the-dance
Pour un patriarche du free-jazz aussi iconique et aussi âgé que Roscoe Mitchell, lui-même fondateur de l’Art Ensemble of Chicago, la musique enregistrée ici est assez confondante par son urgence incisive, l’intensité agressive de l’énergie qu’elle déploie et son insistance à traquer les dissonances outrancières dans des spirales infernales. Celles-ci explosent hors du pavillon du sax sopranino durant les dix sept premières minutes de cette performance unique du 22 octobre 2015 à Anvers, laissant ensuite le batteur Mike Reed poursuivre ses cadences tribales et ses pulsations démultipliées. À la minute 21, tel un canard, il ressurgit : Roscoe introduit un monologue de fragments expressifs au sax alto, sorte de signes minimalistes et secrets qui finissent par dessiner des lambeaux de mélodies et des notes tenues et saturées par un souffle implacable. Au cœur de cette énergie à l’apparence immobile se dessine une magnifique intelligence doublée d’un instinct infaillible de la valeur des notes, des sons et des intervalles. On retrouve son inspiration « cubiste » dans les remarquables dessins multicolores qui ornent la pochette du CD. Avec Mike Reed, un percussionniste vraiment original entre tous, il a trouvé le point d’équilibre et cette volonté d’affronter l’inconnu. Oui, l’inconnu face à ces dissonances et assonances insérées dans ses boucles tortueuses et infernales, ces spirales désarticulées, bruissantes et ultra-tendues dont la sonorité évoque plus la cornemuse sauvage des montagnes de Thrace ou des forêts sardes ou ces ghaïta hurlantes au fin fond du Sahara. Depuis l’époque glorieuse du séjour européen de l’Art Ensemble des années 69-70, des enregistrements pour Atlantic et ECM, des tournées incessantes, Roscoe Mitchell n’a jamais quitté sa trajectoire d’artiste radical et d’improvisateur chercheur, alors qu’il aurait pu couler des jours tranquilles avec des projets plus consensuels et rémunérateurs et préfère la compagnie de musiciens engagés comme ce phénoménal percussionniste chicagoan comme lui, Mike Reed, lui aussi organisateur incontournable de concerts et de publications sans concession. Ces trente-six minutes du Rituel et de la Danse délivrent un grigri magique, transmuté dans un temps insaisissable et pourtant chargé de sens et d’émotions indicibles et donc, bien présent.
PS : Concert organisé par Oorstof / Sound in Motion (Koen Vandenhoudt) et enregistré par le légendaire Michel Huon.
Benedict Taylor & Dirk Serries Live Offerings Confront core series digital
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/live-offerings-2019
Alto et guitare acoustique : Benedict Taylor et Dirk Serries renouvellent l’art du duo. Les deux pôles du binôme sont clairement définis. L’archet puissant et la pâte sonore multiforme de l’alto de Taylor créent des spirales charnues, effilées, denses en glissandi mouvants et goûteux. Les doigts du guitariste secouent des grappes de notes qui s’entrechoquent sur les frettes et griffent leurs profils cuivrés, parmi d’autres manipulations de la six cordes pas simples à décrire. Bien vite, l’altiste répond au quart de tour en éludant les questions à coup d’archets frappés sur les cordes qu’il pince tout autant de guingois. Le dialogue s’évapore, renaît et s’échappe inlassablement, Dirk frotte lui-même les cordes à l’archet alors que Benedict fait vibrer l’intimité nue des harmoniques aigües. Le guitariste s’affaire pour brouiller les pistes et lacérer l’espace de la rosace de son instrument en désordonnant volontairement toute espèce de guitarisme identifiable. C’est une fièvre affolante qui propulse les timbres étirés, hantés, rougeoyants et expressifs à outrance de l’altiste. La performance de Taylor est impressionnante, car l’alto est un engin plus rétif à manœuvrer que le violon, surtout à ce niveau, proche de la transe. Pour une fois, c’est Confront qui accueille leur duo méritoire en lieu et place du label de Dirk, a new wave of jazz, lequel avait publié le premier enregistrement de leur duo, Puncture Cycle (2018 a new wave of jazz nwoj0018. Je vais me précipiter pour réécouter ce dernier via ma hi-fi ! Car Live Offerings 2019 étant un album digital, je l’écoute via mon IBook. Donc, à suivre à la trace et à réécouter tant et plus.
Evan Parker Quartet « All Knavery and Collusion” w. Alex Hawkins John Edwards & Paul Lytton. Cadillac SGCD 018. https://cadillacrecords77.com/releases/all-knavery-collusion/
https://evanparkerquartet.bandcamp.com/album/all-knavery-collusion
Le vieux label Cadillac de feu John Jack nous envoie le premier album de l’Evan Parker Quartet ainsi nommé. E.P. est devenu au fil des décennies, un saxophoniste (ténor et soprano) reconnu parmi les plus légendaires. À la batterie, son acolyte de plus de cinquante ans, le batteur Paul Lytton, un des percussionnistes les plus extraordinaires de la scène improvisée libre. À la contrebasse, un as de la génération suivante, John Edwards, d’une efficacité redoutable. Au piano, nourrissant les interstices entre ces trois fortes personnalités, le « jeune » pianiste Alexander Hawkins. Entre parenthèses, John et Alex jouent régulièrement avec Louis Moholo, ce qui est un plus pour ce quartet, le bassiste étant aussi un des compagnons habituels de Parker. Donc une équipe soudée, une musique cohérente enregistrée en studio et répartie dans cinq compositions de durée moyenne (de 7’48’’ à 2’25) sous la plume de chaque musicien, dont deux pour Parker et une sixième nettement plus longue (The Weather Set in Hot 24’14’’) signée Evan Parker. Pour finir, une brève conclusion co-signée par Hawkins, Edwards et Lytton. Sans doute, les musiciens ont établi des propositions de jeu et des enchaînements de solos, duos, trios et quartets au sein de chaque morceau avec des instructions précises. En effet, la musique semble entièrement improvisée, mais le quartet s’est efforcé de créer des espaces, des structures temporelles logiques qui permettent une variété d’occurrences sonores propices à ce qu’on puisse bien distinguer le travail de chaque musicien et les multiples relations entre chacun d’entre eux. Lisibilité garantie ! Un bon exemple est la pièce signée Paul Lytton et intitulée « The Alchemy of John Edwards » : le contrebassiste commence le morceau en imposant sa présence boisée à coups de tirages de cordes (pizzicati) géants ou microscopiques et de frottements abyssaux autour des quels le batteur s’insère avec sa capacité fantastique à faire mouvoir de multiples pulsations dans plusieurs directions et vitesses simultanément.
Evan Parker a cette faculté insigne à contorsionner ses phrases en boucles et spirales à la fois pressantes et relâchées établissant spontanément des signaux fugaces avec l’activité instrumentale de ses collègues. À chaque instant, la fugacité nerveuse et spasmodique et cette lenteur relaxante se croisent pour étirer les notes. Evan Parker est sans nul doute un des plus brillants héritiers de Coltrane, mais il a pris bien soin de mettre au point un « style » très personnel qui n’appartient qu’à lui, une culture d’intervalles disjoints et de morsures d’harmoniques. Après la génération des Coltrane, Dolphy, Ornette Coleman et Albert Ayler, Parker est un des saxophonistes les plus originaux de l’après free-jazz au même titre que Steve Lacy, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell ou Lol Coxhill. Dans cet album, les quatre musiciens nous offrent l’idéal d’un free-jazz libre aussi spontané que remarquablement dosé et réfléchi avec une insistance sur plusieurs formes de dialogues, actions – réactions - interactions. Si Alexander Hawkins se situe un peu en retrait par ses interventions mesurées et toujours à propos, on découvre un équilibre vivant et instable dans celles des trois pôles présents, souffle, cordes et percussions avec une qualité d’écoute et de complémentarité. Et surtout une magnifique lisibilité pour chaque intervention. Paul Lytton est un adepte de la rythmique libre, évolutive avec changements de vitesses permanents, mêlant énergie et délicatesse dans un foisonnement hyper nerveux, portant les innovations d’un Sunny Murray à un point ultime d’élégance.Il est très loin le temps où Evan Parker et Paul Lytton incarnait l’avant-garde radicale exploratoire du son, franchissant la frontière du bruit avec des sources sonores hétéroclites,(années 70 – 80). Mais ces expériences qui paraissent si lointaines sont de toute évidence le ferment qui les réunit. Une belle réussite.
Onosante Paul Dunmall Philipp Gibbs Keith Tippett Pete Fairclough 577 records
https://577records.bandcamp.com/album/onosante
Cet album avait été enregistré en novembre 2000 à Bristol et publié par Duns Limited Edition à quelques dizaines copies. Duns Limited Edition était le label CDr de Paul Dunmall lui-même comptant une soixantaine de numéros, certains en double, triple ou quadruple albums avec des pochettes ornées de peintures, dessins ou lithogravures du musicien lui-même. Non seulement on l’y entend au sax ténor ou au soprano, mais aussi aux flûtes et cornemuses. Onosante manquait à ma collection. Comme souvent avec Dunmall, ses albums sont des rencontres avec plusieurs des nombreux musiciens avec qui il travaille régulièrement et des invités de passage, car il adore essayer toutes les formules instrumentales même les plus difficiles . Le défunt pianiste Keith Tippett et Dunmall partagent l’aventure du quartet Mujician avec le contrebassiste Paul Rogers et le batteur Tony Levin. Dunmall et Rogers ont aussi beaucoup enregistré en trio avec le guitariste Phil Gibbs. Quoi de plus naturel pour Paul de réunir Keith Tippett et Phil Gibbs en ajoutant la batterie de Peter Fairclough, un compagnon habituel de Tippett. Dès le départ, la guitare préparée de Gibbs résonne comme une sanza déjantée, effet de piano à pouces ferraillant obtenu en glissant des morceaux de cordes de guitare entre les cordes et avec des doigtés tournoyants ou cycliques. On retrouve ces effets de tournoiements dans le jeu du pianiste. Survolant ces cordes survoltées, le saxophone soprano de Dunmall se fait limpide, liquide : une sonorité magique articulée avec une capacité de souffle magistrale avec triples détachés virtiginieux. Obtenir un tel son est le résultat d’un travail intense. Mais dès le long morceau suivant, son intensité se fait débridée, survoltée et la sonorité aphrodisiaque.
Si Peter Fairclough souligne les mouvements intenses de ses trois compagnons avec réserve et perspicacité, le pianiste et le guitariste conjugue leurs efforts pour faire éclater l'espace-temps par des rotations tourbillonesques de fragments mélodiques arrachés aux forces de la nature avec l'énergie désespérée de corsaires face aux éléments océaniques déchaînés. Keith Tippett se montre souvent survolté, incantatoire, incarnant la transe qu'il communique au guitraiste Phil Gibbs. Celui-ci s'engage tête baissée dans croisements de zigs-zags bouillonnants on ne peut plus trash, sans pour autant pour autant faire assaut de décibels et d'effets électroniques, de la pure six - cordes, purement destroy ou selon l'ambiance orientée jazz avec beaucoup de libertés assumées. Certains passages côtoient une proximité avec le silence et une belle intériorité : durant les 34 minutes de For Lost Souls, on entend Dunmall jouer du ténor avec une belle énergie, reprendre le sax soprano pour nous faire découvrir un aspect inconnu de son inspiration, gauchissant la mélodie ou serain avec un fife (flûte traditionnelle) alors que Tippett martelle ses cadences tournoyantes et obsessionnelles et pousse le ténor à fracasser sa sonorité au final de ce morceau épique. Deux pièces plus courtes (Onosante et Manosante) rééquilibrent les forces en présence au creux d'une dimension plus mélodique dans une atmosphère nettement plus aérée et lyrique. L'aventure Dunmallienne défie la logique du jazz, des musiques improvisées et de la combinatoire des choix esthétiques pointus et des pronostics simplistes. En voici un très bel exemple qui confirme ma constatation : même s'il y a sûrement des oeuvres enregistrées "plus abouties" qu'Onosante, ce titre vaut par toutes ses audaces et sa suprême franchise.
Where Fear Ends Paulo Chagas Nicola Guazzaloca Lee Noyes Zpoluras
https://zpoluras.bandcamp.com/album/where-fear-ends
Exemplaire collaboration improvisée entre un souffleur, hautboïste et flûtiste, Paulo Chagas, un pianiste, Nicola Guazzaloca et un percussionniste, Lee Noyes. Quatre improvisations en trio de respectivement 11’15’’ (Prove Them Wrong) , 9’06’’ (Respect the Thorns), 13’03 (Where Fear Ends) et 08’29’’ (To Look After) incisives et lucides mettant en évidence les possibilités sonores du piano dans la table d’harmonie, les cordes, des préparations et le clavier de manière méticuleuse. L’attention du percussionniste est entièrement rivée sur les manipulations quasi-percussives du pianiste comme s’il s’en faisait l’écho. Plutôt que de « jouer de la batterie », il focalise ses interventions ponctuelles dans un registre bien déterminé qui complète et enrichit le dialogue et la construction sonore. Une multiplicité d’effets sonores, de grattages, de frappes pointillistes s’imbrique dans le jeu improvisé du pianiste. Dans ce contexte, les canardages nasillards et saugrenus de Paulo Chagas au hautbois font merveille apportant une aura d’originalité insoupçonnée à ce trio pas comme les autres. On l’entend aussi à la flûte, dont il fait parfois éclater la colonne d’air d’une rage sourde. C’est donc un excellent témoignage d’une action librement improvisée qui se singularise de nombreux lieux communs avec une belle énergie et une lucidité intense.
Le genre d’albums qu’on a envie de réécouter pour en relever les subtilités et le pourquoi de son urgence. Tout y est aussi intensément soupesé et millimétré que sincèrement spontané et créé dans l'instant. Et quels instants !!
https://astralmitchellreed.bandcamp.com/album/the-ritual-and-the-dance
Pour un patriarche du free-jazz aussi iconique et aussi âgé que Roscoe Mitchell, lui-même fondateur de l’Art Ensemble of Chicago, la musique enregistrée ici est assez confondante par son urgence incisive, l’intensité agressive de l’énergie qu’elle déploie et son insistance à traquer les dissonances outrancières dans des spirales infernales. Celles-ci explosent hors du pavillon du sax sopranino durant les dix sept premières minutes de cette performance unique du 22 octobre 2015 à Anvers, laissant ensuite le batteur Mike Reed poursuivre ses cadences tribales et ses pulsations démultipliées. À la minute 21, tel un canard, il ressurgit : Roscoe introduit un monologue de fragments expressifs au sax alto, sorte de signes minimalistes et secrets qui finissent par dessiner des lambeaux de mélodies et des notes tenues et saturées par un souffle implacable. Au cœur de cette énergie à l’apparence immobile se dessine une magnifique intelligence doublée d’un instinct infaillible de la valeur des notes, des sons et des intervalles. On retrouve son inspiration « cubiste » dans les remarquables dessins multicolores qui ornent la pochette du CD. Avec Mike Reed, un percussionniste vraiment original entre tous, il a trouvé le point d’équilibre et cette volonté d’affronter l’inconnu. Oui, l’inconnu face à ces dissonances et assonances insérées dans ses boucles tortueuses et infernales, ces spirales désarticulées, bruissantes et ultra-tendues dont la sonorité évoque plus la cornemuse sauvage des montagnes de Thrace ou des forêts sardes ou ces ghaïta hurlantes au fin fond du Sahara. Depuis l’époque glorieuse du séjour européen de l’Art Ensemble des années 69-70, des enregistrements pour Atlantic et ECM, des tournées incessantes, Roscoe Mitchell n’a jamais quitté sa trajectoire d’artiste radical et d’improvisateur chercheur, alors qu’il aurait pu couler des jours tranquilles avec des projets plus consensuels et rémunérateurs et préfère la compagnie de musiciens engagés comme ce phénoménal percussionniste chicagoan comme lui, Mike Reed, lui aussi organisateur incontournable de concerts et de publications sans concession. Ces trente-six minutes du Rituel et de la Danse délivrent un grigri magique, transmuté dans un temps insaisissable et pourtant chargé de sens et d’émotions indicibles et donc, bien présent.
PS : Concert organisé par Oorstof / Sound in Motion (Koen Vandenhoudt) et enregistré par le légendaire Michel Huon.
Benedict Taylor & Dirk Serries Live Offerings Confront core series digital
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/live-offerings-2019
Alto et guitare acoustique : Benedict Taylor et Dirk Serries renouvellent l’art du duo. Les deux pôles du binôme sont clairement définis. L’archet puissant et la pâte sonore multiforme de l’alto de Taylor créent des spirales charnues, effilées, denses en glissandi mouvants et goûteux. Les doigts du guitariste secouent des grappes de notes qui s’entrechoquent sur les frettes et griffent leurs profils cuivrés, parmi d’autres manipulations de la six cordes pas simples à décrire. Bien vite, l’altiste répond au quart de tour en éludant les questions à coup d’archets frappés sur les cordes qu’il pince tout autant de guingois. Le dialogue s’évapore, renaît et s’échappe inlassablement, Dirk frotte lui-même les cordes à l’archet alors que Benedict fait vibrer l’intimité nue des harmoniques aigües. Le guitariste s’affaire pour brouiller les pistes et lacérer l’espace de la rosace de son instrument en désordonnant volontairement toute espèce de guitarisme identifiable. C’est une fièvre affolante qui propulse les timbres étirés, hantés, rougeoyants et expressifs à outrance de l’altiste. La performance de Taylor est impressionnante, car l’alto est un engin plus rétif à manœuvrer que le violon, surtout à ce niveau, proche de la transe. Pour une fois, c’est Confront qui accueille leur duo méritoire en lieu et place du label de Dirk, a new wave of jazz, lequel avait publié le premier enregistrement de leur duo, Puncture Cycle (2018 a new wave of jazz nwoj0018. Je vais me précipiter pour réécouter ce dernier via ma hi-fi ! Car Live Offerings 2019 étant un album digital, je l’écoute via mon IBook. Donc, à suivre à la trace et à réécouter tant et plus.
Evan Parker Quartet « All Knavery and Collusion” w. Alex Hawkins John Edwards & Paul Lytton. Cadillac SGCD 018. https://cadillacrecords77.com/releases/all-knavery-collusion/
https://evanparkerquartet.bandcamp.com/album/all-knavery-collusion
Le vieux label Cadillac de feu John Jack nous envoie le premier album de l’Evan Parker Quartet ainsi nommé. E.P. est devenu au fil des décennies, un saxophoniste (ténor et soprano) reconnu parmi les plus légendaires. À la batterie, son acolyte de plus de cinquante ans, le batteur Paul Lytton, un des percussionnistes les plus extraordinaires de la scène improvisée libre. À la contrebasse, un as de la génération suivante, John Edwards, d’une efficacité redoutable. Au piano, nourrissant les interstices entre ces trois fortes personnalités, le « jeune » pianiste Alexander Hawkins. Entre parenthèses, John et Alex jouent régulièrement avec Louis Moholo, ce qui est un plus pour ce quartet, le bassiste étant aussi un des compagnons habituels de Parker. Donc une équipe soudée, une musique cohérente enregistrée en studio et répartie dans cinq compositions de durée moyenne (de 7’48’’ à 2’25) sous la plume de chaque musicien, dont deux pour Parker et une sixième nettement plus longue (The Weather Set in Hot 24’14’’) signée Evan Parker. Pour finir, une brève conclusion co-signée par Hawkins, Edwards et Lytton. Sans doute, les musiciens ont établi des propositions de jeu et des enchaînements de solos, duos, trios et quartets au sein de chaque morceau avec des instructions précises. En effet, la musique semble entièrement improvisée, mais le quartet s’est efforcé de créer des espaces, des structures temporelles logiques qui permettent une variété d’occurrences sonores propices à ce qu’on puisse bien distinguer le travail de chaque musicien et les multiples relations entre chacun d’entre eux. Lisibilité garantie ! Un bon exemple est la pièce signée Paul Lytton et intitulée « The Alchemy of John Edwards » : le contrebassiste commence le morceau en imposant sa présence boisée à coups de tirages de cordes (pizzicati) géants ou microscopiques et de frottements abyssaux autour des quels le batteur s’insère avec sa capacité fantastique à faire mouvoir de multiples pulsations dans plusieurs directions et vitesses simultanément.
Evan Parker a cette faculté insigne à contorsionner ses phrases en boucles et spirales à la fois pressantes et relâchées établissant spontanément des signaux fugaces avec l’activité instrumentale de ses collègues. À chaque instant, la fugacité nerveuse et spasmodique et cette lenteur relaxante se croisent pour étirer les notes. Evan Parker est sans nul doute un des plus brillants héritiers de Coltrane, mais il a pris bien soin de mettre au point un « style » très personnel qui n’appartient qu’à lui, une culture d’intervalles disjoints et de morsures d’harmoniques. Après la génération des Coltrane, Dolphy, Ornette Coleman et Albert Ayler, Parker est un des saxophonistes les plus originaux de l’après free-jazz au même titre que Steve Lacy, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell ou Lol Coxhill. Dans cet album, les quatre musiciens nous offrent l’idéal d’un free-jazz libre aussi spontané que remarquablement dosé et réfléchi avec une insistance sur plusieurs formes de dialogues, actions – réactions - interactions. Si Alexander Hawkins se situe un peu en retrait par ses interventions mesurées et toujours à propos, on découvre un équilibre vivant et instable dans celles des trois pôles présents, souffle, cordes et percussions avec une qualité d’écoute et de complémentarité. Et surtout une magnifique lisibilité pour chaque intervention. Paul Lytton est un adepte de la rythmique libre, évolutive avec changements de vitesses permanents, mêlant énergie et délicatesse dans un foisonnement hyper nerveux, portant les innovations d’un Sunny Murray à un point ultime d’élégance.Il est très loin le temps où Evan Parker et Paul Lytton incarnait l’avant-garde radicale exploratoire du son, franchissant la frontière du bruit avec des sources sonores hétéroclites,(années 70 – 80). Mais ces expériences qui paraissent si lointaines sont de toute évidence le ferment qui les réunit. Une belle réussite.
Onosante Paul Dunmall Philipp Gibbs Keith Tippett Pete Fairclough 577 records
https://577records.bandcamp.com/album/onosante
Cet album avait été enregistré en novembre 2000 à Bristol et publié par Duns Limited Edition à quelques dizaines copies. Duns Limited Edition était le label CDr de Paul Dunmall lui-même comptant une soixantaine de numéros, certains en double, triple ou quadruple albums avec des pochettes ornées de peintures, dessins ou lithogravures du musicien lui-même. Non seulement on l’y entend au sax ténor ou au soprano, mais aussi aux flûtes et cornemuses. Onosante manquait à ma collection. Comme souvent avec Dunmall, ses albums sont des rencontres avec plusieurs des nombreux musiciens avec qui il travaille régulièrement et des invités de passage, car il adore essayer toutes les formules instrumentales même les plus difficiles . Le défunt pianiste Keith Tippett et Dunmall partagent l’aventure du quartet Mujician avec le contrebassiste Paul Rogers et le batteur Tony Levin. Dunmall et Rogers ont aussi beaucoup enregistré en trio avec le guitariste Phil Gibbs. Quoi de plus naturel pour Paul de réunir Keith Tippett et Phil Gibbs en ajoutant la batterie de Peter Fairclough, un compagnon habituel de Tippett. Dès le départ, la guitare préparée de Gibbs résonne comme une sanza déjantée, effet de piano à pouces ferraillant obtenu en glissant des morceaux de cordes de guitare entre les cordes et avec des doigtés tournoyants ou cycliques. On retrouve ces effets de tournoiements dans le jeu du pianiste. Survolant ces cordes survoltées, le saxophone soprano de Dunmall se fait limpide, liquide : une sonorité magique articulée avec une capacité de souffle magistrale avec triples détachés virtiginieux. Obtenir un tel son est le résultat d’un travail intense. Mais dès le long morceau suivant, son intensité se fait débridée, survoltée et la sonorité aphrodisiaque.
Si Peter Fairclough souligne les mouvements intenses de ses trois compagnons avec réserve et perspicacité, le pianiste et le guitariste conjugue leurs efforts pour faire éclater l'espace-temps par des rotations tourbillonesques de fragments mélodiques arrachés aux forces de la nature avec l'énergie désespérée de corsaires face aux éléments océaniques déchaînés. Keith Tippett se montre souvent survolté, incantatoire, incarnant la transe qu'il communique au guitraiste Phil Gibbs. Celui-ci s'engage tête baissée dans croisements de zigs-zags bouillonnants on ne peut plus trash, sans pour autant pour autant faire assaut de décibels et d'effets électroniques, de la pure six - cordes, purement destroy ou selon l'ambiance orientée jazz avec beaucoup de libertés assumées. Certains passages côtoient une proximité avec le silence et une belle intériorité : durant les 34 minutes de For Lost Souls, on entend Dunmall jouer du ténor avec une belle énergie, reprendre le sax soprano pour nous faire découvrir un aspect inconnu de son inspiration, gauchissant la mélodie ou serain avec un fife (flûte traditionnelle) alors que Tippett martelle ses cadences tournoyantes et obsessionnelles et pousse le ténor à fracasser sa sonorité au final de ce morceau épique. Deux pièces plus courtes (Onosante et Manosante) rééquilibrent les forces en présence au creux d'une dimension plus mélodique dans une atmosphère nettement plus aérée et lyrique. L'aventure Dunmallienne défie la logique du jazz, des musiques improvisées et de la combinatoire des choix esthétiques pointus et des pronostics simplistes. En voici un très bel exemple qui confirme ma constatation : même s'il y a sûrement des oeuvres enregistrées "plus abouties" qu'Onosante, ce titre vaut par toutes ses audaces et sa suprême franchise.
Where Fear Ends Paulo Chagas Nicola Guazzaloca Lee Noyes Zpoluras
https://zpoluras.bandcamp.com/album/where-fear-ends
Exemplaire collaboration improvisée entre un souffleur, hautboïste et flûtiste, Paulo Chagas, un pianiste, Nicola Guazzaloca et un percussionniste, Lee Noyes. Quatre improvisations en trio de respectivement 11’15’’ (Prove Them Wrong) , 9’06’’ (Respect the Thorns), 13’03 (Where Fear Ends) et 08’29’’ (To Look After) incisives et lucides mettant en évidence les possibilités sonores du piano dans la table d’harmonie, les cordes, des préparations et le clavier de manière méticuleuse. L’attention du percussionniste est entièrement rivée sur les manipulations quasi-percussives du pianiste comme s’il s’en faisait l’écho. Plutôt que de « jouer de la batterie », il focalise ses interventions ponctuelles dans un registre bien déterminé qui complète et enrichit le dialogue et la construction sonore. Une multiplicité d’effets sonores, de grattages, de frappes pointillistes s’imbrique dans le jeu improvisé du pianiste. Dans ce contexte, les canardages nasillards et saugrenus de Paulo Chagas au hautbois font merveille apportant une aura d’originalité insoupçonnée à ce trio pas comme les autres. On l’entend aussi à la flûte, dont il fait parfois éclater la colonne d’air d’une rage sourde. C’est donc un excellent témoignage d’une action librement improvisée qui se singularise de nombreux lieux communs avec une belle énergie et une lucidité intense.
Le genre d’albums qu’on a envie de réécouter pour en relever les subtilités et le pourquoi de son urgence. Tout y est aussi intensément soupesé et millimétré que sincèrement spontané et créé dans l'instant. Et quels instants !!
17 avril 2021
Ivo Perelman & Matthew Shipp : EMBRACE OF THE SOULS Essay by Jean - Michel Van Schouwburg translated by Andrew Castillo
Ivo Perelman – Matthew Shipp Special Edition Box
• CD - Procedural Language - Tenor saxophone & Piano duo of Perelman – Shipp
• Blu-ray - Live in Sao-Paulo at SESC - directed by Jodele Larcher
• Book - Embrace of the Souls - Ivo Perelman & Matthew Shipp by Jean-Michel Van Schouwburg. Translated by Andrew Castillo.
• Limited Edition of 360 issued by Hannes Selig’s SMP Records https://smprecords.bandcamp.com/album/special-edition-box
For decades, Brazilian tenor saxophone great Ivo Perelman and Delaware-born piano visionary Matthew Shipp have shared an intimate and deep dialogue dedicated to free improvisation and instant composition. Their acclaimed duet albums of recent years reveal a subtle, yet substantial extension of their intuitive interactions, their brand of musical telepathy: Corpo, Callas, Complementary Colors, Live in Brussels, Saturn, Oneness (a triple CD), Efflorescence (4 CDs) and Amalgam total eighteen compact discs. There are no themes, nor compositions; the pair create their duo music spontaneously, listening to each other intensely in the moment, avoiding “solos” and “accompaniment.” Included in this box set, Procedural Language crowns their magnificent recorded output with much fire, sensitivity, and lyrical abandon.
Perelman blows his singular overtones on tenor sax, often in the altissimo range, practically singing in a style equally inspired by Brazilian saudade and legendary players like Ayler, Coltrane, Griffin, Webster and Getz. On piano, Shipp operates at the confluence of Jazz, African-American music, Western Classical and Avant-Garde, with poise, energy and brilliance. His virtuosic pianism shifts as necessary to complement and challenge his colleague’s voice, forming an ephemeral and ever-fascinating equilibrium. Their duo work is enhanced by an impressive series of recordings and concerts with like-minded improvisers - including bass players William Parker & Mike Bisio, drummers Gerald Cleaver, Whit Dickey and Bobby Kapp, violist Mat Maneri, and guitarist Joe Morris – that form a compelling body of work.
The full-length essay Embrace of the Souls delivers an inside view to the creative dialogue between Ivo Perelman and Matthew Shipp, highlighting the pair’s shared experiences and tracing the various elements at work in their joint musical practice. More than a technical breakdown, it accentuates their human interaction, and situates the duo within the cultural and historical context of the evolution of (free) jazz. The author, J-M Van Schouwburg, is a noted free-improvising singer and critic of improvised music. Completing the audio-visual experience of the Special Edition Box set is Live in Sao-Paulo at SESC, a remarkable concert film captured by director Jodele Larcher and his consummate team.
One excerpt of the essay :
But how embarrassing it would be to proclaim which of these recordings is the most essential. Unlike the trio albums - The Foreign Legion with Gerald Cleaver, Butterfly Whispers with Whit Dickey, The Gift with Michael Bisio – Shipp provides the cadences and rhythms in the duo setting, in a unique way that, to my knowledge, has no equivalent in a group with a drummer and/or bassist. In a duo, Matthew Shipp creates imposing foundations, interweaving complex metrics, masterfully alternating and interlocking, embracing themes and intervals, accents and pulsations. He distances himself from the jazz pianist, whose accompaniment/solo oscillation, he rejects. His play is one with that of his comrade, while standing apart emotionally and effectually. Freedom, individual independence, is as important as close collusion.
I intimated above that the music of the duo differs depending on whether it’s played in the studio or in concert. Studio albums contain shorter tracks, and often have more clearly defined structures and atmospheres. A succession of numbered parts (1, 2, 3, etc.) or titles that poetically invoke colors or color combinations (Contemporary Colors) help set the parameters.
The live albums reveal an illuminated chain of sequences, some well formed, some more mysterious, which are improvised on the spot, and change directions in a matter of nanoseconds. They attest to a musical telepathy, on full display on Live in Nuremberg, the duo’s latest concert CD, recently released on SMP. It contains strong, superbly expressive moments, the pair almost raging in the face of the Germanic audience that surround them in a semi-circle. However, this does not necessarily characterize their live shows. In fact, the single CD Live in Nuremberg and the double disc Live in Brussels are hardly similar. Even within the instinctively sequenced set list of the latter, there is a clear separation of modes, though the end of the first set does seem to segue into the beginning of the second set.
The two pieces that make up the first set at L’Archiduc are of a pair, ethereal twenty-minute explorations. The long second set, an extraordinary journey, embarks with an ample stride, a clear pulse upon which the saxophonist flows and pivots, the piano overlaying sequences of riffs punctuated with odd rhythms, sketching motifs that are haunted, chained. In real time, the duettists investigate the ruptures in the beat, Perelman playing the introverted partner. Slowly, methodically, they build to a crescendo that begins to take its demonic shape, Shipp striking the keyboard with all the force of his shoulders and forearms, vibrating the strings like a typhoon would a skiff at sea. Frenzied, hallucinatory, Perelman pushes the cry of his reed to its upper-limit, unleashing a dense, ultra-powerful altissimo. Not a cry or a howl, but a fiery, heartbreaking song, an extraordinary musical vibration. It clearly forms a melodic element, an eruption of the harmonic substrata that unearths unspeakable emotions.
The more direct, assertive energy of the 55-minute Nuremberg set can be compared to that of the second set at L’Archiduc. The resemblance between these two long pieces, in construction and integral elements, is so much that it seems planned, thought out: the trajectory of the sequences, the vacillation between intensity and repose, the crescendos of energy, the raw melodic material, the feeling, the implied atmospheres. Still, somehow, there is not a single moment where the music played in Nuremberg can be mistaken for that played in Brussels. On both, but even more so on the former, a close listen reveals a treasure of musical leaps forward, intimated desires, hidden suggestions. For this reason, Live in Nuremberg is my live album trump card, just as Callas is the most balanced collection of studio recordings, the one that best captures the pair’s endlessly fascinating qualities in that context.
But alas, shocked buyer, there is nothing to fear; all their albums are worthwhile, these as much as the others. And we have an embarrassment of choices. At first glance, the music may sound similar, even repeated from one CD to another. Then, suddenly, inevitably, we are overwhelmed by the Afro-Latin generosity of the two players, by their fierce desire to create once again, to produce something new.
Let’s listen, shall we?
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/amalgam
https://taoforms.bandcamp.com/album/garden-of-jewels
https://smprecords.bandcamp.com/album/live-in-nuremberg
16 avril 2021
Philippe Lemoine Anil Eraslan Michel Doneda Simon Rose/ Sue Lynch N.O.Moore Crystabel Riley/ John Butcher/ Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini/ Adam Bohman Keisuke Matsui & Graham McKeachan
Philippe Lemoine Sax Ténor
Solo : Matière Première - Philippe Lemoine
Duo : Deserteafication - Anil Eraslan & Philippe Lemoine
Trio : Bow and Arrows - Michel Doneda Philippe Lemoine Simon Rose
Reçu dans mon courrier ces trois CD’s de Philippe Lemoine inclus chacun dans une pochette « individuelle » en carton et ornée d’un dessin à l’encre de Chine de Cécile Picquot. Initiative originale, créative et sans label. Si ce n’est la mention du site de l’artiste Cécile Picquot www.cecilepicquot.fr . Les dessins de chaque pochette forment des territoires imaginaires, géographie de l’instinct, topologie dans l’espace et chacun d’eux font sans doute partie d’un ensemble dont nous ignorons les contours. Fiché à l’intérieur de l’étui en carton léger brun clair un papier rouge vif signale avec l’indication Matière Première qu’il s’agit bien de l’album solo de Philippe Lemoine. Chacun de ces dyptiques ont été dessinés à l’encre à même la surface du papier cartonné. Des pièces uniques à 20 € pièces obtenues uniquement via le créateur, Philippe Lemoine. À mon avis, du point de vue de la scène improvisée, ces trois albums ainsi produits incarnent l’esprit même de cette musique. Remarquable saxophoniste ténor, Philippe Lemoine travaille le son, le souffle, les phrasés, l’articulation, les effets de timbre les plus délicats ou, parfois quand le besoin se fait sentir, des outrances quasi-expressionnistes, des inflexions lyriques ou des motifs abstraits. Ce bagage musical étendu, cette Matière Première complexe, subtile et qui vient droit du cœur, constitue le matériau d’une recherche-dérive intensive d’un parcours vivant au creux de l’instant. Une fois étalé dans le temps et transmis via son compact, l’auditeur peut se délecter d’une nourriture musicale substantielle, florissante, à la quelle on peut revenir sans se lasser. Il y a tant de tours, de détours, de recoins, d’ombre, de lumière et de clair-obscur qu’on mesure au fur et à mesure de l’écoute, quelle belle merveille est parvenue dans nos mains. D’un point de vue analytique, si la démarche de Philippe est profondément intime et personnelle, et sincère entre toutes, on dira qu’il n’a pas un style « distinctif », clairement défini qui fait qu’on reconnaît immédiatement (Steve Lacy, Evan Parker, Roscoe Mitchell, Lol Coxhill). Philippe maintient une excellente justesse au sax ténor et ne s’aventure pas dans le microtonal et ces écarts infimes et expressifs dans les gammes « occidentales » par rapport aux notes précisément « justes », écarts qui forment la « voix », la marque de fabrique de ces illustres saxophonistes reconnaissables entre mille. Néanmoins, les alternances des pluralités de timbres, sonorités, effets et sa capacité à parler – chanter dans le bec en faisant résonner doucement la colonne d’air comme une voix d’outre-tombe font de Philippe Lemoine un sérieux client qu’on n’hésitera pas à inviter pour remplacer un éventuel collègue saxophoniste « solo » qui aurait fait défaut dans un festival. On pense au niveau musical des Urs Leimgruber, John Butcher, Michel Doneda, Daunik Lazro ou Joe McPhee. Qualité exceptionnelle !!
D’ailleurs, si l’album solo vous effraie et que vous penchez plutôt pour les groupes, quoi de plus original , fascinant et mystérieux que ce trio de saxophones, Bows and Arrows dont c’est le deuxième enregistrement. Tous les possibles du souffle, scories, difractions, bruissements, vibrations graveleuses, méandres infinis, résonances magiques s’ouvrent à nos oreilles. Les sons tournoient, s’amalgament, s’enrichissent, s’égarent dans des zones imprévues, champs magnétiques de l’imagination. Le parfait exemple de l’improvisation collective dite non idiomatique qui échappe aux pronostics. Très fort et très beau. Le troisième opus « Deserteafication » est un superbe dialogue avec le brillant et chatoyant violoncelle de Anil Eraslan. Le violoncelle et le saxophone ténor conjugués est une magnifique occurrence instrumentale. On se souviendra des gigs de 1976/77 d’Ernst Reyseger et de Sean Bergin (R.I.P.). Leur périple en deux chapitres (1/ Flying Tea Leaves (butterflies invasion) 2/ Unexpectedly. Time Is over) transite par des territoires musicaux différents et complémentaires. Le spectre sonore du violoncelle d’Anil Eraslan est d’une grande richesse issue de la pratique classique et des traitements contemporains de la matière sonore. En s’écoutant mutuellement et par l’émulation de leurs imaginaires, les deux improvisateurs créent de magnifiques coïncidences, des correspondances poétiques par une multiplication sagement dosée de tous les éléments sonores et musicaux à leur disposition. Un travail mélodique s’établit dès les premiers instants pour se développer dans des extrapolations plus audacieuses qui s’insinuent comme un paysage impromptu. N’y manque pas l’intensité, l’émotion, une énergie renouvelée et une constante recherche à étendre les formes musicales jusqu’aux contorsions et crissements les plus abstraits. Trois albums d’une haute tenue musicale.
Secant / Tangent Sue Lynch N.O.Moore Crystabel Riley CD dx/dy recordings 2020
https://breakingupintheatmosphere.bandcamp.com/album/secant-tangent
Un trio essentiel dans cette formule très usitée du binôme saxophone et percussions, ici avec guitare électrique. On se réfère souvent au légendaire Topography of the Lungs (Bennink Bailey Parker) comme le fait Steve Beresford dans ses remarquables notes de pochette où il cite aussi John Stevens … Face to Face et le Spontaneous Music Emsemble. Une évidence : Sue Lynch (sax ténor, clarinette et flûte), Cristabel Riley (percussions) et N.O. Moore (guitare électrique) ne se contentent pas de jouer sans réfléchir. Ces trois – là incarnent chacune et chacun un point de vue personnel, démarche basée à la fois sur les possibilités de leur instrument et sur les rapports intenses qui s’imposent à leur imagination et à leur ressenti individuel. Sue Lynch applique des morsures brûlantes et déchiquète les sons du ténor par-dessus les rebondissements des baguettes sur les peaux de Crystabel Riley et les vibrations pneumatiques qui font gronder les cylindres des tambours. Son jeu très particulier opère aux antipodes du free drumming British (Oxley, Stevens, Lytton, Turner) qui exploraient les extrêmes aigus, les métaux, les cliquetis, la vitesse, … C’est dans la masse des sons graves et oscillants du tambour, une polyrythmie tournoyante et décalée et des cycles de pulsations elliptiques qu’elle cherche passionnément son inspiration en syncope avec les cris de la souffleuse. Frappes tactiles à mains nues qui surgissent sous les cris perçants du ténor. Électron libre et ludion électrisant, N.O.Moore saccage les watts normatifs qui alimentent sa six-cordes explosive dans une variété saisissante de contractions, de sons rebelles, d’éclairs vitriolés, de riffs atomisés, de rafales spasmodiques. Une fois planté le décor, le trio n’a de cesse de différer la déflagration finale en poursuivant toutes les pistes sonores et ludiques qui s’offrent à lui (et elles !). Des moods très variés se succèdent, divergent, et s’engouffrent dans une ligne du temps tranchées au hachoir ou abordées subrepticement par la tangente avec précaution et en un clin d’œil. Et c’est là qu’on mesure l’art d’improviser en restant soi-même, lui – même, elles – mêmes spontanées dans cet état second de surprise, urgence ludique de l’instant en ébullition permanente. Mention très bien pour la pochette et toutes mes félicitations à cette nouvelle équipe que j’espère bien croiser un jour.
John Butcher The Turn Things Take
http://westdenhaag.nl/thuistezien/216
Surprenante performance solo de John Butcher au sax soprano filmée à l’intérieur du pavillon de son instrument. Un extraordinaire concentré musical d’un des plus grands saxophonistes improvisateurs – compositeurs de notre époque dans une dimension visuelle inédite. L’intérieur du tube du saxophone soprano, un cône droit, s’illumine par la lumière qui pénètre au travers des orifices qui s’ouvrent graduellement par les doigtés de l’instrumentiste. À regarder, à écouter, à méditer. Du grand art.
Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini. Reloaded Ictus 180 Dark Noise 191
https://ictusrecords.bandcamp.com/album/reloaded
Le free jazz afro-américain s’est distingué par des formes musicales nouvelles tant au point de vue composition et que dans recherche sur le timbre et les sonorités instrumentales et une plus grande liberté rythmique par rapport au style « moderne » be-bop ou modal. Les instrumentistes clés sont le plus souvent des saxophonistes ou des trompettistes. Par la suite , parmi les improvisateurs européens se sont distingués des trombonistes parmi lesquels Giancarlo Schiaffini (avec ses collègues Paul Rutherford, Günter Christmann, Radu Malfatti, les frères Bauer etc…) et des percussionnistes comme Andrea Centazzo (on peut citer Bennink, Oxley, Lovens, Lytton etc…). Après plusieurs décennies d’attente, voici une rencontre inattendue de Centazzo et Schiaffini , le percussionniste étant armé de claviers et de sampling et le tromboniste d’un tuba. Reloaded présente des enregistrements réalisés à Rome en 2013, Chicago en 2017 et Los Angeles en 2018 dans un bel esprit de continuité et une cohérence dans le point de vue de la prise de son assez distante. Plutôt que se résigner à être un amalgame de pièces disparates, l’ensemble s’affirme à l’écoute comme un œuvre aboutie dans des paysages sonores mouvants, climatiques, en demi-teinte, où des sonorités électroniques s’insinuent dans la matière des timbres acoustiques. Le travail de sourdines du souffleur fait écho aux échantillonnages flottants de Centazzo, lesquels ajoutent des ombres et des contrejours qui modulent curieusement les fréquences des deux instruments. Une expérience bien intéressante d’ambient improvisé. Cette démarche trouve un aboutissement plus technologique avec Dark Noise, enregistré en 2019 à Rome et où Schiaffini est crédité electronics. À suivre assurément !!
Tommy Rot Trio : Adam Bohman Keisuke Matsui & Graham McKeachan CD HYG 2
https://hundredyearsgallery.bandcamp.com/album/tommy-rot-trio
Où le grattage des objets « instruments » et des instruments « objets » s’affirment comme un art à part entière et son évanouissement. Ça grince, frotte, irrite, gémit, vibre, enfle : le bruitisme radical dans sa plus belle manifestation. Adam Bohman : prepared strings, amplified objects - Keisuke Matsui : electric guitar, electronics, objects - Graham MacKeachan : double bass, metal, plastic. Keisuke Matsui m'étais encore inconnu, par contre qui ne connaît pas Graham McKeachan ? Il tient un rôle incontournable dans la scène londonienne : dans son espace Hundred Years Gallery, Graham programme chaque semaine des concerts de musiques improvisées et expérimentales avec une très grande ouverture d' esprit en se mettant littéralement au service de l'ensemble des musiciennes et musiciens impliqués dans ces musiques. Tommy Rot Trio est sans doute le plus musicalement bohmanien des albums avec Adam Bohman, l’artiste sonore improvisateur dont l’instrument est une table amplifiée par micro-contacts branchés sur un petit ampli de guitare et recouverte d’une carcasse de violon et des cordes tendues sur du plastic ou des petites boîtes métalliques, des ressorts vibrant sur un verre à bière ou une boîte à cigare. On y trouve des fourchettes, cuillères, lames, cartes de crédit, élastiques, un archet, une lime, des tiges, des débris, des carrelages, tous ces objets ont un rôle à jouer dans un cérémonial des frottements, des grattages et vibrations. Adam a trouvé deux acolytes en phase, concentrés à s’insérer dans la dynamique en usant des procédés similaires dans le toucher menu de la guitare électrique et d’une contrebasse fantôme. On distingue bien les vibrations de la six cordes de Keisuke Matsui mise en sourdine, grésillante, bruissante, titillée par des phalanges expertes et un sens de l’écoute admirable. Je me demande souvent qui fait quoi, car il y a une belle unanimité à multiplier et activer les ressources sonores, parfois traversées par des drones discrets ou des grondements de murmures indécis. L’apothéose du noise cool, maintenu sous contrôle, du scratching intégral d’une étonnante diversité sonore, ludique auquel il arrive à s’agiter par instants, seulement pour en changer l’humeur comme dans le final de the Revenge of the Killer Mermaids. Et quelle entente musicale entre chacun des protagonistes !! Les titres des quatre improvisations semblent être de la plume inspirée de Bohman, lui-même poète collagiste surréaliste. Hautement recommandable. Le CD va arriver d'ici peu, mais je ne pouvais attendre une minute !!
Solo : Matière Première - Philippe Lemoine
Duo : Deserteafication - Anil Eraslan & Philippe Lemoine
Trio : Bow and Arrows - Michel Doneda Philippe Lemoine Simon Rose
Reçu dans mon courrier ces trois CD’s de Philippe Lemoine inclus chacun dans une pochette « individuelle » en carton et ornée d’un dessin à l’encre de Chine de Cécile Picquot. Initiative originale, créative et sans label. Si ce n’est la mention du site de l’artiste Cécile Picquot www.cecilepicquot.fr . Les dessins de chaque pochette forment des territoires imaginaires, géographie de l’instinct, topologie dans l’espace et chacun d’eux font sans doute partie d’un ensemble dont nous ignorons les contours. Fiché à l’intérieur de l’étui en carton léger brun clair un papier rouge vif signale avec l’indication Matière Première qu’il s’agit bien de l’album solo de Philippe Lemoine. Chacun de ces dyptiques ont été dessinés à l’encre à même la surface du papier cartonné. Des pièces uniques à 20 € pièces obtenues uniquement via le créateur, Philippe Lemoine. À mon avis, du point de vue de la scène improvisée, ces trois albums ainsi produits incarnent l’esprit même de cette musique. Remarquable saxophoniste ténor, Philippe Lemoine travaille le son, le souffle, les phrasés, l’articulation, les effets de timbre les plus délicats ou, parfois quand le besoin se fait sentir, des outrances quasi-expressionnistes, des inflexions lyriques ou des motifs abstraits. Ce bagage musical étendu, cette Matière Première complexe, subtile et qui vient droit du cœur, constitue le matériau d’une recherche-dérive intensive d’un parcours vivant au creux de l’instant. Une fois étalé dans le temps et transmis via son compact, l’auditeur peut se délecter d’une nourriture musicale substantielle, florissante, à la quelle on peut revenir sans se lasser. Il y a tant de tours, de détours, de recoins, d’ombre, de lumière et de clair-obscur qu’on mesure au fur et à mesure de l’écoute, quelle belle merveille est parvenue dans nos mains. D’un point de vue analytique, si la démarche de Philippe est profondément intime et personnelle, et sincère entre toutes, on dira qu’il n’a pas un style « distinctif », clairement défini qui fait qu’on reconnaît immédiatement (Steve Lacy, Evan Parker, Roscoe Mitchell, Lol Coxhill). Philippe maintient une excellente justesse au sax ténor et ne s’aventure pas dans le microtonal et ces écarts infimes et expressifs dans les gammes « occidentales » par rapport aux notes précisément « justes », écarts qui forment la « voix », la marque de fabrique de ces illustres saxophonistes reconnaissables entre mille. Néanmoins, les alternances des pluralités de timbres, sonorités, effets et sa capacité à parler – chanter dans le bec en faisant résonner doucement la colonne d’air comme une voix d’outre-tombe font de Philippe Lemoine un sérieux client qu’on n’hésitera pas à inviter pour remplacer un éventuel collègue saxophoniste « solo » qui aurait fait défaut dans un festival. On pense au niveau musical des Urs Leimgruber, John Butcher, Michel Doneda, Daunik Lazro ou Joe McPhee. Qualité exceptionnelle !!
D’ailleurs, si l’album solo vous effraie et que vous penchez plutôt pour les groupes, quoi de plus original , fascinant et mystérieux que ce trio de saxophones, Bows and Arrows dont c’est le deuxième enregistrement. Tous les possibles du souffle, scories, difractions, bruissements, vibrations graveleuses, méandres infinis, résonances magiques s’ouvrent à nos oreilles. Les sons tournoient, s’amalgament, s’enrichissent, s’égarent dans des zones imprévues, champs magnétiques de l’imagination. Le parfait exemple de l’improvisation collective dite non idiomatique qui échappe aux pronostics. Très fort et très beau. Le troisième opus « Deserteafication » est un superbe dialogue avec le brillant et chatoyant violoncelle de Anil Eraslan. Le violoncelle et le saxophone ténor conjugués est une magnifique occurrence instrumentale. On se souviendra des gigs de 1976/77 d’Ernst Reyseger et de Sean Bergin (R.I.P.). Leur périple en deux chapitres (1/ Flying Tea Leaves (butterflies invasion) 2/ Unexpectedly. Time Is over) transite par des territoires musicaux différents et complémentaires. Le spectre sonore du violoncelle d’Anil Eraslan est d’une grande richesse issue de la pratique classique et des traitements contemporains de la matière sonore. En s’écoutant mutuellement et par l’émulation de leurs imaginaires, les deux improvisateurs créent de magnifiques coïncidences, des correspondances poétiques par une multiplication sagement dosée de tous les éléments sonores et musicaux à leur disposition. Un travail mélodique s’établit dès les premiers instants pour se développer dans des extrapolations plus audacieuses qui s’insinuent comme un paysage impromptu. N’y manque pas l’intensité, l’émotion, une énergie renouvelée et une constante recherche à étendre les formes musicales jusqu’aux contorsions et crissements les plus abstraits. Trois albums d’une haute tenue musicale.
Secant / Tangent Sue Lynch N.O.Moore Crystabel Riley CD dx/dy recordings 2020
https://breakingupintheatmosphere.bandcamp.com/album/secant-tangent
Un trio essentiel dans cette formule très usitée du binôme saxophone et percussions, ici avec guitare électrique. On se réfère souvent au légendaire Topography of the Lungs (Bennink Bailey Parker) comme le fait Steve Beresford dans ses remarquables notes de pochette où il cite aussi John Stevens … Face to Face et le Spontaneous Music Emsemble. Une évidence : Sue Lynch (sax ténor, clarinette et flûte), Cristabel Riley (percussions) et N.O. Moore (guitare électrique) ne se contentent pas de jouer sans réfléchir. Ces trois – là incarnent chacune et chacun un point de vue personnel, démarche basée à la fois sur les possibilités de leur instrument et sur les rapports intenses qui s’imposent à leur imagination et à leur ressenti individuel. Sue Lynch applique des morsures brûlantes et déchiquète les sons du ténor par-dessus les rebondissements des baguettes sur les peaux de Crystabel Riley et les vibrations pneumatiques qui font gronder les cylindres des tambours. Son jeu très particulier opère aux antipodes du free drumming British (Oxley, Stevens, Lytton, Turner) qui exploraient les extrêmes aigus, les métaux, les cliquetis, la vitesse, … C’est dans la masse des sons graves et oscillants du tambour, une polyrythmie tournoyante et décalée et des cycles de pulsations elliptiques qu’elle cherche passionnément son inspiration en syncope avec les cris de la souffleuse. Frappes tactiles à mains nues qui surgissent sous les cris perçants du ténor. Électron libre et ludion électrisant, N.O.Moore saccage les watts normatifs qui alimentent sa six-cordes explosive dans une variété saisissante de contractions, de sons rebelles, d’éclairs vitriolés, de riffs atomisés, de rafales spasmodiques. Une fois planté le décor, le trio n’a de cesse de différer la déflagration finale en poursuivant toutes les pistes sonores et ludiques qui s’offrent à lui (et elles !). Des moods très variés se succèdent, divergent, et s’engouffrent dans une ligne du temps tranchées au hachoir ou abordées subrepticement par la tangente avec précaution et en un clin d’œil. Et c’est là qu’on mesure l’art d’improviser en restant soi-même, lui – même, elles – mêmes spontanées dans cet état second de surprise, urgence ludique de l’instant en ébullition permanente. Mention très bien pour la pochette et toutes mes félicitations à cette nouvelle équipe que j’espère bien croiser un jour.
John Butcher The Turn Things Take
http://westdenhaag.nl/thuistezien/216
Surprenante performance solo de John Butcher au sax soprano filmée à l’intérieur du pavillon de son instrument. Un extraordinaire concentré musical d’un des plus grands saxophonistes improvisateurs – compositeurs de notre époque dans une dimension visuelle inédite. L’intérieur du tube du saxophone soprano, un cône droit, s’illumine par la lumière qui pénètre au travers des orifices qui s’ouvrent graduellement par les doigtés de l’instrumentiste. À regarder, à écouter, à méditer. Du grand art.
Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini. Reloaded Ictus 180 Dark Noise 191
https://ictusrecords.bandcamp.com/album/reloaded
Le free jazz afro-américain s’est distingué par des formes musicales nouvelles tant au point de vue composition et que dans recherche sur le timbre et les sonorités instrumentales et une plus grande liberté rythmique par rapport au style « moderne » be-bop ou modal. Les instrumentistes clés sont le plus souvent des saxophonistes ou des trompettistes. Par la suite , parmi les improvisateurs européens se sont distingués des trombonistes parmi lesquels Giancarlo Schiaffini (avec ses collègues Paul Rutherford, Günter Christmann, Radu Malfatti, les frères Bauer etc…) et des percussionnistes comme Andrea Centazzo (on peut citer Bennink, Oxley, Lovens, Lytton etc…). Après plusieurs décennies d’attente, voici une rencontre inattendue de Centazzo et Schiaffini , le percussionniste étant armé de claviers et de sampling et le tromboniste d’un tuba. Reloaded présente des enregistrements réalisés à Rome en 2013, Chicago en 2017 et Los Angeles en 2018 dans un bel esprit de continuité et une cohérence dans le point de vue de la prise de son assez distante. Plutôt que se résigner à être un amalgame de pièces disparates, l’ensemble s’affirme à l’écoute comme un œuvre aboutie dans des paysages sonores mouvants, climatiques, en demi-teinte, où des sonorités électroniques s’insinuent dans la matière des timbres acoustiques. Le travail de sourdines du souffleur fait écho aux échantillonnages flottants de Centazzo, lesquels ajoutent des ombres et des contrejours qui modulent curieusement les fréquences des deux instruments. Une expérience bien intéressante d’ambient improvisé. Cette démarche trouve un aboutissement plus technologique avec Dark Noise, enregistré en 2019 à Rome et où Schiaffini est crédité electronics. À suivre assurément !!
Tommy Rot Trio : Adam Bohman Keisuke Matsui & Graham McKeachan CD HYG 2
https://hundredyearsgallery.bandcamp.com/album/tommy-rot-trio
Où le grattage des objets « instruments » et des instruments « objets » s’affirment comme un art à part entière et son évanouissement. Ça grince, frotte, irrite, gémit, vibre, enfle : le bruitisme radical dans sa plus belle manifestation. Adam Bohman : prepared strings, amplified objects - Keisuke Matsui : electric guitar, electronics, objects - Graham MacKeachan : double bass, metal, plastic. Keisuke Matsui m'étais encore inconnu, par contre qui ne connaît pas Graham McKeachan ? Il tient un rôle incontournable dans la scène londonienne : dans son espace Hundred Years Gallery, Graham programme chaque semaine des concerts de musiques improvisées et expérimentales avec une très grande ouverture d' esprit en se mettant littéralement au service de l'ensemble des musiciennes et musiciens impliqués dans ces musiques. Tommy Rot Trio est sans doute le plus musicalement bohmanien des albums avec Adam Bohman, l’artiste sonore improvisateur dont l’instrument est une table amplifiée par micro-contacts branchés sur un petit ampli de guitare et recouverte d’une carcasse de violon et des cordes tendues sur du plastic ou des petites boîtes métalliques, des ressorts vibrant sur un verre à bière ou une boîte à cigare. On y trouve des fourchettes, cuillères, lames, cartes de crédit, élastiques, un archet, une lime, des tiges, des débris, des carrelages, tous ces objets ont un rôle à jouer dans un cérémonial des frottements, des grattages et vibrations. Adam a trouvé deux acolytes en phase, concentrés à s’insérer dans la dynamique en usant des procédés similaires dans le toucher menu de la guitare électrique et d’une contrebasse fantôme. On distingue bien les vibrations de la six cordes de Keisuke Matsui mise en sourdine, grésillante, bruissante, titillée par des phalanges expertes et un sens de l’écoute admirable. Je me demande souvent qui fait quoi, car il y a une belle unanimité à multiplier et activer les ressources sonores, parfois traversées par des drones discrets ou des grondements de murmures indécis. L’apothéose du noise cool, maintenu sous contrôle, du scratching intégral d’une étonnante diversité sonore, ludique auquel il arrive à s’agiter par instants, seulement pour en changer l’humeur comme dans le final de the Revenge of the Killer Mermaids. Et quelle entente musicale entre chacun des protagonistes !! Les titres des quatre improvisations semblent être de la plume inspirée de Bohman, lui-même poète collagiste surréaliste. Hautement recommandable. Le CD va arriver d'ici peu, mais je ne pouvais attendre une minute !!
5 avril 2021
Lol Coxhill & Pat Thomas / Zsolt Sörès & Rudi Fischerlehner/ Andrea Massaria/ Franziska Baumann & Udo Schindler/ Roberto Miranda Home Music Ensemble feat. Bobby Bradford, John Carter, James Newton & Horace Tapscott
Lol Coxhill & Pat Thomas Duos and Solos scätter
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/duo-and-solos
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/duo-and-solos
N’y aurait-il aucun label prêt à ouvrir ses fenêtres et sa porte à un oiseau rare tel que Lol Coxhill, disparu il y a presque 9 ans ? CD’s, vinyles récents ? Emanem a arrêté ses activités après avoir publié pas moins de dix CD’s de notre inclassable farfadet du soprano sax, aujourd'hui disparu. Pour certains de ses collègues saxophonistes improvisateurs, des promoteurs n’hésitent pas à déployer l’artillerie lourde sur tous les fronts, au point que cette surproduction dépasse nos capacités auditives et temporelles. Ou alors, il n’y a plus de temps et de place pour d’autres musiciens. Il s’agit ici du cinquième ou sixième album en digital à télécharger avec Lol Coxhill à bord et de très solides collègues. J’ai relevé Andrea Centazzo, Franz Koglmann, Olaf Rupp, Lindsay Cooper (le bassiste !) et maintenant ce super concert live de 1991 avec le pianiste Pat Thomas . Je dis pas ça pasque Lol Coxhill était un artiste « connu », mais surtout pasque il était ORIGINAL entre tous. On dira qu’Evan Parker a incarné l’aspect le plus révolutionnaire des nouvelles musiques improvisées au sommet de l’originalité au saxophone, il y a 40-50 ans, c’est indéniable. Mais il faut ajouter que Lol Coxhill est bien aussi original qu’Evan question « style », prouesses saxophonistiques, pensée musicale, dans un registre tout à fait différent, mais aussi, éminemment compatible avec celui d’Evan, improvisationellement, je cause. Bref ! Écoutons ces cinq improvisations en solo et en duo avec Pat Thomas, sans doute un des deux ou trois pianistes britanniques parmi les plus remarquables et originaux actifs aujourd'hui, figurant dans le panthéon historique des pianistes improvisateurs British : Keith Tippett, Howard Riley, John Tilbury, Steve Beresford, Veryan Weston, Gordon Beck, Stan Tracey... Deux solos de Lol Coxhill de 10 et 8 minutes et trois duos avec Pat Thomas de durées un peu plus courtes. Dès les premières notes de son premier solo, nous sommes captivés par les fabuleux glissements de notes coxhilliens, ses accents de canard éberlué et intrépide, sa sonorité unique inimitable, ses sursauts et rengorgements de volatile déglutisseur de pale-ale poivrée, d’acrobate titubant au travers des gammes les plus insolites.Gammes impossibles à jouer - rensignez vous ! Si seulement cet album était publié par tous les Intakt, NotTwo, Fundacja Sluchaj, No Business, Clean Feed ou Relative Pitch du monde ! Le pianiste laisse tomber de la table de brusques avalanches de notes éclatées, fracassées, incendiaires face auxquelles son acolyte oppose toute sa narquoise ingénuité. Ce duo fonctionne comme une rencontre familière et un événement imprévisible. J’arrête de continuer à le décrire pour vous exhorter télécharger les albums du label scätter de Liam Stefani, car et en plus, vous pouvez acquérir le fichier son pour le montant que vous désirez payer, votre contribution étant libre. Quelques pennies suffisent. La musique n’a pas de prix !
Et scätter propose d’autres albums avec LOL COXHILL !!
Zsolt Sörès & Rudi Fischerlehner Attention Span Reset hinge thunder HT-002
https://hingethunder.bandcamp.com/album/attention-span-reset
En lisant le court texte de présentation du duo Zsolt Sörès et Rudi Fischerlehner, je constate qu’il est question de psychogeography sound journey qui n’est rien moins qu’une « psychedelic journey into …. ». il y a aussi le mot « catharsis »… je vous passe le reste de la phrase, on en devinera facilement son contour à l’audition de leur musique. Psychédélique. Ayant été jeune fin des années soixante et début septante, j’ai été fortement attiré par la musique « pop » rock électrique de cette époque avec une soif insatiable pour toutes les sonorités et les incursions guitaristiques et instrumentales audacieuses (Hendrix, Santana, Grateful Dead, Pink Floyd, Jefferson Airplane, King Crimson, Allman Brothers etc…). J’ai aussi entendu répéter le mot psychédélique au début de cette période, sans trop savoir… Mais , je peux dire que si Zsolt décrit sa musique comme étant psychédélique, il a tout à fait raison, en ce qui me concerne. Il y a je ne sais quoi dans la projection, les textures, la dynamique et l’excitation électrique des sons et sonorités, drones et bruitages de Attention Span Reset qui justifie pleinement cette appellation (psychédélique), galvaudée ailleurs. Une espèce de cri déchirant, de dérive spasmodique, une approche « industrielle » , scories, harmoniques abrasives sauvages, vibrations vénéneuses, enregistrées live at Aurora, B.P. Et le point fort de la conception de leur duo se situe dans la manière légère, pointilliste, sensible avec laquelle le percussionniste Rudi Fischerlehner manie ses ustensiles (les cymbales) comme un véritable improvisateur libre, nous évitant de supporter le pilonnage – matraquage des fûts qui aurait cassé irrémédiablement l’atmosphère créée par son camarade. Le genre électrique « psyché » noise « danubien » auquel s’adonne ce pilier incontournable de la scène hongroise et est-européenne est un jeu dangereux où beaucoup ne peuvent éviter de sombrer dans la caricature, les effets faciles, la lourdeur et l’ennui au bout de cinq minutes… Cathartique, expressif, Zsolt a une volonté d’acier trempé, un enthousiasme instinctif indestructible et une extraordinaire sixième sens du fignolage organique pour configurer son bric-à-brac de jouets et appareils électroniques, micro-contacts où trône son alto (viola en english) couché et préparé (avec parfois une cymbale !). L’inventif Rudi F. et Zsolt S. se sont trouvés les compères idéaux dans cette démarche : on entend les textures évoluer, flamboyantes, contorsionnées, nasillardes, fulminantes, incendiaires envahir l’air ambiant… Le passage entre les minutes 27’ et 32’ est en soi un morceau d’anthologie « post-rock » assumé. Ça déchire …
Andrea Massaria New Needs Need New Techniques Leo Records CDLR 896
http://www.andreamassaria.com/
https://andreamassaria.bandcamp.com/releases
De nouveaux besoins ont besoin de nouvelles techniques, dit le titre de cet album solo du guitariste italien Andrea Massaria, entendu avec les percussionniste Marcello Magliocchi , Fernando Farao ou Bruce Ditmas, avec Evan Parker et Walter Prati, ainsi qu’avec la violoncelliste Clementine Glasser (The Spring of My Life – Amirani Records). Je dirais aussi le contraire : de nouvelles techniques engendrent de nouveaux besoins et …. de nouvelles formes musicales. Le sujet, l’objet, les intentions et les contours d’une démarche musicale forment finalement un tout indivisible dont chaque élément est interdépendant ; chacun de ses aspects se nourrit d’un autre parmi eux. C’est bien cette impression que donne l’œuvre d’Andrea Massaria, basée sur l’empilement interactif d’effets électroniques et de techniques de guitare amplifiée, d’amplification trafiquée, à la base de sa démarche complexe (contrepoints), laquelle suggère des impressions dynamiques de collages …instantanés et enregistrés sans artifice. On songe au meilleur d’Henry Kaiser ou de Raymond Boni, et de leurs illusions plastiques mouvantes en 3D. L’inclusion de la voix de Francesco Forges récitant un texte sur l’art sur le deuxième morceau ajoute à la gravité de sa démarche. Celle-ci tend à se fondre dans l’esprit et le processus créatif de peintres comme Jackson Pollock, Robert Rauschenberg, Mark Rothko dont des œuvres sont reproduites en des dimensions fort réduites genre mini – timbre-poste et ont inspiré les créations sonores d’Andrea Massaria, ici enregistrées. Les notes de Ettore Grazia, lui-même un fin critique musical, saisissent astucieusement et en quelques lignes l’essentiel de la démarche du guitariste liée à la peinture, à la fois colorée, dense, stratifiée, électronique, insaisissable. Dans son domaine, au croisement de la guitare amplifiée et de l’électronique, Andrea Massaria nous fait découvrir la richesse de son univers sonore et ses capacités techniques et technologiques, dans des constructions musicales convaincantes, réussies et substantielles. Substantiel signifie pour moi qu’on peut plonger et replonger dans l’écoute attentive sans arrière-pensée, car il y a un réel contenu qui évolue ou se distingue clairement au fil des neuf morceaux dédiés alternativement – successivement aux trois peintres précités. PO 1, 2 et 3 pour Pollock, RA 3, 2 et 1 pour Rauschenberg et RO 2, 3 et 1 pour Rothko. On peut s’amuser à deviner lequel des trois artistes chaque morceau s’inspire. Cela me donne même une idée pour mon prochain album solo. Excellent !
Blue Sonic Vibrations Franziska Baumann & Udo Schindler Creative Sources
Sous-titré The Improx #3 Concert, un album avec le souffleur multi-instrumentise Udo Schindler dont ce n’est pas le premier que je décris ici. Et pour cause ! La vocaliste Franziska Baumann est à mon avis irrésistible, surtout si comme moi, on adore la voix humaine et la libre improvisation. En sept tableaux soniques de durées différentes – maximum : 11’36’’ , minimum 3’26’’ avec affects variés et changements d’instruments dans le chef de Schindler, les deux artistes dépeignent des instants subtils, expressifs, intenses, chatoyants, chamaniques…. L’engagement intense et sans concession de la chanteuse convoque de multiples techniques vocales avec une grande pureté et une inventivité spontanée qui transcende tous les registres dont elle dispose dans une unité d’intention. C’est le miracle de la voix humaine personnifié comme on le trouve chez Maggie Nicols, Ute Wassermann, Guyslaine Cosseron. Elle y ajoute quelques live electronics. Udo Schindler sollicite les harmoniques de son sax soprano, les soubresauts de la colonne d’air et les éclats de son cornet. Au fil des plages se dessine un échange non idiomatique. Cette qualité « non-idiomatique » de cette musique tant décrite provient avant tout des interférences non prévisibles d’une rencontre. Et celle-ci défie assez bien le sens commun par la pluralité de ses formes et des envies qu’elle suscite. On y raconte des histoires, des filets de voix, babils et tocades se succèdent, jodels et fractals cosmiques de soprano d’une aisance sidérante, phonèmes audacieux à bouche semi fermée ou hululements suraigus à gorge déployée. Un no (wo)man’s land imaginaire propice à toutes les mues occupent le temps suspendu. Des changements de registre impromptus font éclater le sens de la forme pour ouvrir les fenêtres et les portes des sens à une catharsis impalpable. Des sifflements ténus entre les lèvres et des borborygmes improbables de l’embouchure, des effets respiratoires, des bruissements électrogènes prolongent encore plus cet état leur méta-conscience onirique. Et le final est encore à venir. Qu’augure t-il ? Cela grogne, maugrée, vaporise, séduit, le 6 contient une belle démonstration de cornet extrême et « vocalisé ». Et encore …
Si tu me lis , mon cher Pierre – Michel Z. (un super vocaliste), n’hésite pas à me réclamer ce magnifique album, il est pour toi. Cadeau !!
Roberto Miranda Home Music Ensemble Live at Bing Theatre Los Angeles 1985 Dark Tree DT (RS)14.
https://www.darktree-records.com/roberto-mirandas-home-music-ensemble-%E2%80%93-live-at-bing-theatre-los-angeles-1985-%E2%80%93-dtrs14
Il faut vraiment louer le remarquable est scrupuleux travail d’édition du label Dark Tree autour de la scène « free-jazz » sud californienne. Bobby Bradford et John Carter, Horace Tapscott, Vinny Golia, dans des enregistrements soignés et quasi incontournables. Roberto Miranda est un contrebassiste qu’on a découvert il y a longtemps au sein des premiers groupes de Vinny Golia (label Nine Winds en vinyle) et qui joue aussi dans ce magnifique chef d’œuvre de Bradford et Carter publié par Dark Tree : NO U TURN, un album incontournable. Et voici son Home Music Ensemble qui n’avait jamais transpiré dans les médias jazz internationaux même les plus futés. Outre les légendaires John Carter à la clarinette, Bobby Bradford au cornet, James Newton à la flûte, Horace Tapscott au piano et un saxophoniste – clarinettiste basse inconnu, Thom David Mason, il y a une équipe « rythmique » bien étoffée : Louis Miranda Jr, batterie, David Bottenbley , guitare, basse électrique, percussion et voix, Elias Buddy Toscano batterie et timbales, Cliff Brooks, timbales, congas, bongos. À ce beau monde s’ajoute Luis R. Miranda Sr, crédité voix et percussion : sur l’envers de la pochette un respectable septuagénaire face à un micro avec un tambourin. La musique a une inspiration latino avec ses rythmes caractéristiques et nous distille une série de solos de James Newton (aisance infinie) et de John Carter (sinueux à l’extrême). Un remarquable Agony in the Garden où Tapscott et les percussionnistes échangent brièvement de soudaines imprécations. On a droit à une excellente musique "à programme" enjouée, grave et joyeuse à la fois dont les remous sont puisés dans l’expérience « Mexicali », celle des Chicanos d’origine Mexicaine dont nombre de leurs ancêtres sont installés en Californie bien avant que cet état américain ne fasse partie de l’Union. La superbe performance des invités de marque, Bradford, Carter , Newton et Tapscott fait honneur à la cohésion de l’Home Music Ensemble, les compositions de Roberto Miranda et ses cadences polyrythmiques guidée de main de maître par le pianiste d’ensemble essentiel qu’était Horace Tapscott. Il suffit d’entendre Bobby Bradford à la fin de Prayer ou dans Deborah Tasmin pour être convaincu. Un cornet afro-américain, c’est une chose rare ( !) : ce n’est pas une "vulgaire" trompette. La rythmique fluctue entre des tempos stricts, des déhanchements typiquement latino et des séquences relâchées dans lesquels se déchaînent congas et timbales. C’est donc, un excellent document, vivant et souvent incisif, plein de moments ensoleillés et d’instants surprenants qui lève le voile sur cette mouvance mexicaine SoCal quasi-inconnue. Tout au long du concert, le narratif de Miranda se développe avantageusement dans des scènes colorées, des cascades de rythmes, des échanges de plus en plus chaleureux, une réelle inventivité de l’Ensemble… et un ensemble vocal de la-la-la touchant... Le livret inclus dans la pochette nous relate les circonstances exactes de ce superbe concert en 1985. Encore un bon point pour Dark Tree !!
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/duo-and-solos
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/duo-and-solos
N’y aurait-il aucun label prêt à ouvrir ses fenêtres et sa porte à un oiseau rare tel que Lol Coxhill, disparu il y a presque 9 ans ? CD’s, vinyles récents ? Emanem a arrêté ses activités après avoir publié pas moins de dix CD’s de notre inclassable farfadet du soprano sax, aujourd'hui disparu. Pour certains de ses collègues saxophonistes improvisateurs, des promoteurs n’hésitent pas à déployer l’artillerie lourde sur tous les fronts, au point que cette surproduction dépasse nos capacités auditives et temporelles. Ou alors, il n’y a plus de temps et de place pour d’autres musiciens. Il s’agit ici du cinquième ou sixième album en digital à télécharger avec Lol Coxhill à bord et de très solides collègues. J’ai relevé Andrea Centazzo, Franz Koglmann, Olaf Rupp, Lindsay Cooper (le bassiste !) et maintenant ce super concert live de 1991 avec le pianiste Pat Thomas . Je dis pas ça pasque Lol Coxhill était un artiste « connu », mais surtout pasque il était ORIGINAL entre tous. On dira qu’Evan Parker a incarné l’aspect le plus révolutionnaire des nouvelles musiques improvisées au sommet de l’originalité au saxophone, il y a 40-50 ans, c’est indéniable. Mais il faut ajouter que Lol Coxhill est bien aussi original qu’Evan question « style », prouesses saxophonistiques, pensée musicale, dans un registre tout à fait différent, mais aussi, éminemment compatible avec celui d’Evan, improvisationellement, je cause. Bref ! Écoutons ces cinq improvisations en solo et en duo avec Pat Thomas, sans doute un des deux ou trois pianistes britanniques parmi les plus remarquables et originaux actifs aujourd'hui, figurant dans le panthéon historique des pianistes improvisateurs British : Keith Tippett, Howard Riley, John Tilbury, Steve Beresford, Veryan Weston, Gordon Beck, Stan Tracey... Deux solos de Lol Coxhill de 10 et 8 minutes et trois duos avec Pat Thomas de durées un peu plus courtes. Dès les premières notes de son premier solo, nous sommes captivés par les fabuleux glissements de notes coxhilliens, ses accents de canard éberlué et intrépide, sa sonorité unique inimitable, ses sursauts et rengorgements de volatile déglutisseur de pale-ale poivrée, d’acrobate titubant au travers des gammes les plus insolites.Gammes impossibles à jouer - rensignez vous ! Si seulement cet album était publié par tous les Intakt, NotTwo, Fundacja Sluchaj, No Business, Clean Feed ou Relative Pitch du monde ! Le pianiste laisse tomber de la table de brusques avalanches de notes éclatées, fracassées, incendiaires face auxquelles son acolyte oppose toute sa narquoise ingénuité. Ce duo fonctionne comme une rencontre familière et un événement imprévisible. J’arrête de continuer à le décrire pour vous exhorter télécharger les albums du label scätter de Liam Stefani, car et en plus, vous pouvez acquérir le fichier son pour le montant que vous désirez payer, votre contribution étant libre. Quelques pennies suffisent. La musique n’a pas de prix !
Et scätter propose d’autres albums avec LOL COXHILL !!
Zsolt Sörès & Rudi Fischerlehner Attention Span Reset hinge thunder HT-002
https://hingethunder.bandcamp.com/album/attention-span-reset
En lisant le court texte de présentation du duo Zsolt Sörès et Rudi Fischerlehner, je constate qu’il est question de psychogeography sound journey qui n’est rien moins qu’une « psychedelic journey into …. ». il y a aussi le mot « catharsis »… je vous passe le reste de la phrase, on en devinera facilement son contour à l’audition de leur musique. Psychédélique. Ayant été jeune fin des années soixante et début septante, j’ai été fortement attiré par la musique « pop » rock électrique de cette époque avec une soif insatiable pour toutes les sonorités et les incursions guitaristiques et instrumentales audacieuses (Hendrix, Santana, Grateful Dead, Pink Floyd, Jefferson Airplane, King Crimson, Allman Brothers etc…). J’ai aussi entendu répéter le mot psychédélique au début de cette période, sans trop savoir… Mais , je peux dire que si Zsolt décrit sa musique comme étant psychédélique, il a tout à fait raison, en ce qui me concerne. Il y a je ne sais quoi dans la projection, les textures, la dynamique et l’excitation électrique des sons et sonorités, drones et bruitages de Attention Span Reset qui justifie pleinement cette appellation (psychédélique), galvaudée ailleurs. Une espèce de cri déchirant, de dérive spasmodique, une approche « industrielle » , scories, harmoniques abrasives sauvages, vibrations vénéneuses, enregistrées live at Aurora, B.P. Et le point fort de la conception de leur duo se situe dans la manière légère, pointilliste, sensible avec laquelle le percussionniste Rudi Fischerlehner manie ses ustensiles (les cymbales) comme un véritable improvisateur libre, nous évitant de supporter le pilonnage – matraquage des fûts qui aurait cassé irrémédiablement l’atmosphère créée par son camarade. Le genre électrique « psyché » noise « danubien » auquel s’adonne ce pilier incontournable de la scène hongroise et est-européenne est un jeu dangereux où beaucoup ne peuvent éviter de sombrer dans la caricature, les effets faciles, la lourdeur et l’ennui au bout de cinq minutes… Cathartique, expressif, Zsolt a une volonté d’acier trempé, un enthousiasme instinctif indestructible et une extraordinaire sixième sens du fignolage organique pour configurer son bric-à-brac de jouets et appareils électroniques, micro-contacts où trône son alto (viola en english) couché et préparé (avec parfois une cymbale !). L’inventif Rudi F. et Zsolt S. se sont trouvés les compères idéaux dans cette démarche : on entend les textures évoluer, flamboyantes, contorsionnées, nasillardes, fulminantes, incendiaires envahir l’air ambiant… Le passage entre les minutes 27’ et 32’ est en soi un morceau d’anthologie « post-rock » assumé. Ça déchire …
Andrea Massaria New Needs Need New Techniques Leo Records CDLR 896
http://www.andreamassaria.com/
https://andreamassaria.bandcamp.com/releases
De nouveaux besoins ont besoin de nouvelles techniques, dit le titre de cet album solo du guitariste italien Andrea Massaria, entendu avec les percussionniste Marcello Magliocchi , Fernando Farao ou Bruce Ditmas, avec Evan Parker et Walter Prati, ainsi qu’avec la violoncelliste Clementine Glasser (The Spring of My Life – Amirani Records). Je dirais aussi le contraire : de nouvelles techniques engendrent de nouveaux besoins et …. de nouvelles formes musicales. Le sujet, l’objet, les intentions et les contours d’une démarche musicale forment finalement un tout indivisible dont chaque élément est interdépendant ; chacun de ses aspects se nourrit d’un autre parmi eux. C’est bien cette impression que donne l’œuvre d’Andrea Massaria, basée sur l’empilement interactif d’effets électroniques et de techniques de guitare amplifiée, d’amplification trafiquée, à la base de sa démarche complexe (contrepoints), laquelle suggère des impressions dynamiques de collages …instantanés et enregistrés sans artifice. On songe au meilleur d’Henry Kaiser ou de Raymond Boni, et de leurs illusions plastiques mouvantes en 3D. L’inclusion de la voix de Francesco Forges récitant un texte sur l’art sur le deuxième morceau ajoute à la gravité de sa démarche. Celle-ci tend à se fondre dans l’esprit et le processus créatif de peintres comme Jackson Pollock, Robert Rauschenberg, Mark Rothko dont des œuvres sont reproduites en des dimensions fort réduites genre mini – timbre-poste et ont inspiré les créations sonores d’Andrea Massaria, ici enregistrées. Les notes de Ettore Grazia, lui-même un fin critique musical, saisissent astucieusement et en quelques lignes l’essentiel de la démarche du guitariste liée à la peinture, à la fois colorée, dense, stratifiée, électronique, insaisissable. Dans son domaine, au croisement de la guitare amplifiée et de l’électronique, Andrea Massaria nous fait découvrir la richesse de son univers sonore et ses capacités techniques et technologiques, dans des constructions musicales convaincantes, réussies et substantielles. Substantiel signifie pour moi qu’on peut plonger et replonger dans l’écoute attentive sans arrière-pensée, car il y a un réel contenu qui évolue ou se distingue clairement au fil des neuf morceaux dédiés alternativement – successivement aux trois peintres précités. PO 1, 2 et 3 pour Pollock, RA 3, 2 et 1 pour Rauschenberg et RO 2, 3 et 1 pour Rothko. On peut s’amuser à deviner lequel des trois artistes chaque morceau s’inspire. Cela me donne même une idée pour mon prochain album solo. Excellent !
Blue Sonic Vibrations Franziska Baumann & Udo Schindler Creative Sources
Sous-titré The Improx #3 Concert, un album avec le souffleur multi-instrumentise Udo Schindler dont ce n’est pas le premier que je décris ici. Et pour cause ! La vocaliste Franziska Baumann est à mon avis irrésistible, surtout si comme moi, on adore la voix humaine et la libre improvisation. En sept tableaux soniques de durées différentes – maximum : 11’36’’ , minimum 3’26’’ avec affects variés et changements d’instruments dans le chef de Schindler, les deux artistes dépeignent des instants subtils, expressifs, intenses, chatoyants, chamaniques…. L’engagement intense et sans concession de la chanteuse convoque de multiples techniques vocales avec une grande pureté et une inventivité spontanée qui transcende tous les registres dont elle dispose dans une unité d’intention. C’est le miracle de la voix humaine personnifié comme on le trouve chez Maggie Nicols, Ute Wassermann, Guyslaine Cosseron. Elle y ajoute quelques live electronics. Udo Schindler sollicite les harmoniques de son sax soprano, les soubresauts de la colonne d’air et les éclats de son cornet. Au fil des plages se dessine un échange non idiomatique. Cette qualité « non-idiomatique » de cette musique tant décrite provient avant tout des interférences non prévisibles d’une rencontre. Et celle-ci défie assez bien le sens commun par la pluralité de ses formes et des envies qu’elle suscite. On y raconte des histoires, des filets de voix, babils et tocades se succèdent, jodels et fractals cosmiques de soprano d’une aisance sidérante, phonèmes audacieux à bouche semi fermée ou hululements suraigus à gorge déployée. Un no (wo)man’s land imaginaire propice à toutes les mues occupent le temps suspendu. Des changements de registre impromptus font éclater le sens de la forme pour ouvrir les fenêtres et les portes des sens à une catharsis impalpable. Des sifflements ténus entre les lèvres et des borborygmes improbables de l’embouchure, des effets respiratoires, des bruissements électrogènes prolongent encore plus cet état leur méta-conscience onirique. Et le final est encore à venir. Qu’augure t-il ? Cela grogne, maugrée, vaporise, séduit, le 6 contient une belle démonstration de cornet extrême et « vocalisé ». Et encore …
Si tu me lis , mon cher Pierre – Michel Z. (un super vocaliste), n’hésite pas à me réclamer ce magnifique album, il est pour toi. Cadeau !!
Roberto Miranda Home Music Ensemble Live at Bing Theatre Los Angeles 1985 Dark Tree DT (RS)14.
https://www.darktree-records.com/roberto-mirandas-home-music-ensemble-%E2%80%93-live-at-bing-theatre-los-angeles-1985-%E2%80%93-dtrs14
Il faut vraiment louer le remarquable est scrupuleux travail d’édition du label Dark Tree autour de la scène « free-jazz » sud californienne. Bobby Bradford et John Carter, Horace Tapscott, Vinny Golia, dans des enregistrements soignés et quasi incontournables. Roberto Miranda est un contrebassiste qu’on a découvert il y a longtemps au sein des premiers groupes de Vinny Golia (label Nine Winds en vinyle) et qui joue aussi dans ce magnifique chef d’œuvre de Bradford et Carter publié par Dark Tree : NO U TURN, un album incontournable. Et voici son Home Music Ensemble qui n’avait jamais transpiré dans les médias jazz internationaux même les plus futés. Outre les légendaires John Carter à la clarinette, Bobby Bradford au cornet, James Newton à la flûte, Horace Tapscott au piano et un saxophoniste – clarinettiste basse inconnu, Thom David Mason, il y a une équipe « rythmique » bien étoffée : Louis Miranda Jr, batterie, David Bottenbley , guitare, basse électrique, percussion et voix, Elias Buddy Toscano batterie et timbales, Cliff Brooks, timbales, congas, bongos. À ce beau monde s’ajoute Luis R. Miranda Sr, crédité voix et percussion : sur l’envers de la pochette un respectable septuagénaire face à un micro avec un tambourin. La musique a une inspiration latino avec ses rythmes caractéristiques et nous distille une série de solos de James Newton (aisance infinie) et de John Carter (sinueux à l’extrême). Un remarquable Agony in the Garden où Tapscott et les percussionnistes échangent brièvement de soudaines imprécations. On a droit à une excellente musique "à programme" enjouée, grave et joyeuse à la fois dont les remous sont puisés dans l’expérience « Mexicali », celle des Chicanos d’origine Mexicaine dont nombre de leurs ancêtres sont installés en Californie bien avant que cet état américain ne fasse partie de l’Union. La superbe performance des invités de marque, Bradford, Carter , Newton et Tapscott fait honneur à la cohésion de l’Home Music Ensemble, les compositions de Roberto Miranda et ses cadences polyrythmiques guidée de main de maître par le pianiste d’ensemble essentiel qu’était Horace Tapscott. Il suffit d’entendre Bobby Bradford à la fin de Prayer ou dans Deborah Tasmin pour être convaincu. Un cornet afro-américain, c’est une chose rare ( !) : ce n’est pas une "vulgaire" trompette. La rythmique fluctue entre des tempos stricts, des déhanchements typiquement latino et des séquences relâchées dans lesquels se déchaînent congas et timbales. C’est donc, un excellent document, vivant et souvent incisif, plein de moments ensoleillés et d’instants surprenants qui lève le voile sur cette mouvance mexicaine SoCal quasi-inconnue. Tout au long du concert, le narratif de Miranda se développe avantageusement dans des scènes colorées, des cascades de rythmes, des échanges de plus en plus chaleureux, une réelle inventivité de l’Ensemble… et un ensemble vocal de la-la-la touchant... Le livret inclus dans la pochette nous relate les circonstances exactes de ce superbe concert en 1985. Encore un bon point pour Dark Tree !!
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