31 octobre 2017

Karyobin Spontaneous Music Ensemble/ Lawrence Casserley & Viv Corringham/ Szilard Mezei Marina Dzukljev& Vasco Trilla/ Luis Vicente Théo Ceccaldi Valentin Ceccaldi & Marcelo dos Reis / Gunda Gottschalk & Dusica Cajlan-Wissel/ Phil Gibbs

Karyōbin : Spontaneous Music Ensemble : Derek Bailey David Holland Evan Parker John Stevens Emanem 5046.

Album mythique de l’alors naissante musique improvisée libre londonienne enregistré en février 1968, Karyōbin est enfin réédité par Emanem avec un travail de fond sur la qualité sonore sous la houlette d’Evan Parker lui-même et des notes récentes qui expliquent le contexte. Outre le texte original de Victor Schonfield, on trouve une description par le menu signée Martin Davidson et Evan Parker. Celui-ci n’a pas hésité à racheter les bandes originales et les a confiées  à un ingénieur du son exceptionnel, Adam Skeaping, lequel avait travaillé intensément pour les enregistrements de Stevens, Bailey et Parker pour Incus durant la deuxième moitié des années 70. Se voyant offrir l’opportunité d’enregistrer pour le label indépendant Island (Traffic, King Crimson, Bob Marley, Toots and The Maytals, Fairport Convention), Evan Parker et John Stevens qui formaient à eux deux le Spontaneous Music Ensemble, les autres membres ayant quitté le groupe (Trevor Watts, Paul Rutherford), décidèrent de réunir d’autres musiciens parmi ceux avec qui ils jouaient au Little Theatre Club, un lieu situé à deux pas de Trafalgar Square, au troisième étage dans l’arrière-cour du Garrick Theatre, située exactement au Garrick Yard dans St Martin’s Lane. Il s’agissait d’un théâtre expérimental et les musiciens purent profiter du lieu entre 1966 et 1974 sous la houlette de Stevens, Watts, Bailey et d’autres. Très peu de public, mais un nombre impressionnant d’improvisateurs de haut-vol y ont développé les éléments et paramètres de cette nouvelle musique improvisée. Si je vous dis que le producteur et ingénieur du son de la session n’est personne d’autre qu’Eddie Kramer, lui-même, le magicien des premiers albums de Jimi Hendrix. Pour la petite histoire, Yoko Ono s'est introduit dans le studio  pour venir chercher des bandes en actionnant la sonnette qu'on devine dans la version originale du vinyle. Elle avait d'ailleurs chanté avec le SME quelque temps auparavant. Le David Holland mentionné est bien le fameux contrebassiste New Yorkais qui joua avec Miles Davis, Chick Corea, Anthony Braxton, Sam Rivers, Jack De Johnnette et Steve Coleman. Dans les notes de pochette, Holland souligne que l’expérience du Spontaneous Music Ensemble et du Little Theatre Club a joué un rôle important dans la formation de la manière par laquelle il perçoit la musique. Kenny Wheeler était déjà le trompettiste incontournable qu’on connut par la suite. On reconnaît déjà de nombreux éléments du style d’Evan Parker au sax soprano ainsi que celui, « Webernien» de Derek Bailey, le guitariste du groupe. Quant à John Stevens c’est avec la première mouture de son mini-kit composé d’un large tambourin et de tambours chinois qu’il se manifeste , proposant un jeu léger et aérien. La particularité principale de Karyobin, une suite de six improvisations libres, est la grande qualité de dialogue et d’empathie des musiciens : aucun soliste ni accompagnateur. Chacun improvise librement en se servant de son écoute attentive pour compléter, alterner, répondre à ou rejoindre  les improvisations de chacun des quatre autres comparses en faisant silence éventuellement (et cela arrive souvent !) ce qui fait que le quintet du SME joue plus souvent en trio ou en quartet qu’à cinq et que le batteur reste étonnamment discret, colorant et soulignant le jeu des autres. C’est avant tout une expression démocratique et extrêmement équilibrée où les cinq musiciens sont mis également en valeur même si le contrebassiste reste un peu en retrait. Les nuances sonores rapprochent la musique du SME des enregistrements issus de l’AACM ou de Bill Dixon nettement plus que du free-jazz Aylérien ou Taylorien. Cette édition spéciale de la formation n’a jamais joué en concert et la photographie du groupe par Jak Kilby publiée sur la pochette a été réalisée dans le Little Theatre Club peu après quelques semaines avant que Dave Holland rejoigne Miles Davis à NYC. D'autres photographies inédites se trouvent dans la pochette ainsi que le cliché de la boîte de la bande originale d'Eddie Kramer. Par la suite, Stevens réunira un line –up du SME quasi identique où Trevor Watts remplace Evan Parker (So What Do You Think We Are / Tangent 1971), mais Martin Davidson d’Emanem se refuse à le publier pour des raisons esthétiques. Donc, il s’agit d’un document incontournable pour l’évolution de la musique improvisée radicale en Europe que de nombreux connaisseurs ajoutent à une liste où figurent Machine Gun ou Topography of the Lungs. J’ai par ailleurs écrit une étude sur l’évolution très complexe du SME de 1965 à 1994, date du décès de John Stevens. Elle est parue dans Improjazz en février et mars 2009.

Anemoi Lawrence Casserley Viv Corringham FMR Records


Un échange – partage très original entre la voix superbe et expressive de la chanteuse Viv Corringham et le live signal processing de Lawrence Casserley. Le principe de base est que si la chanteuse est libre d’improviser à sa guise, le matériau de base du processing en temps réel est le son de la voix de celle-ci capté par un micro et transformé instantanément par Casserley à travers son installation (très) complexe. Viv Corrigham a une pratique vocale très flexible qui comporte de nombreuses facettes entre musique contemporaine et traditions ethniques. Il ne faut pas se baser uniquement sur cet enregistrement pour se faire une idée de l’entièreté de son travail : elle a choisi de chanter en utilisant des modes et des motifs mélodiques qui s’inspirent de chants d’un Orient lointain, mais quand elle est confrontée à une situation « avant-gardiste » elle se révèle surprenante. Sa voix tranche particulièrement avec la musique de Casserley mais la dynamique complexe de celui-ci crée un très beau contraste avec l’intensité brute et la vocalité primale de la chanteuse. Elle tire et étire des variations au départ de motifs mélodiques qui semblent assez simples car le timbre de sa voix, les accents et impulsions sont la clef de ses mélismes travaillés, arcanes d’un lyrisme atavique qui donne l’impression qu’elle aurait connu une autre vie dans un lointain passé sous d’autres cieux. Elle modifie sensiblement le timbre, la densité, la texture et les colorations de son chant comme un oiseau qui mue avant l’hiver et passerait d’un hémisphère à l’autre chaque demi-saison. Parfois insaisissable, mais surtout originale, échappant aux classifications, écoles ou tendances. Autant expression de la réalité brute qu’émanation du rêve, la musique de Viv Corringham trouve chez son partenaire, un géant du processing électro-acoustique en temps réel, une créativité optimale qui transcende la machinerie et sublime la transformation du son brut, projetant réseaux, filets, rhizomes, architectures sonores en mouvement autour de la voix, renforçant l’expressivité et la spontanéité organique de la chanteuse par l’étendue extraordinaire et cohérente des registres très variés qu’il tire de son installation. Une paire parfaite qui défie l’entendement.

Still Now (if you still) Szilard Mezei Marina Dzukljev Vasco Trilla. FMR CD442-0217
Violon alto, piano et percussions. Un trio soudé et focalisé dans une écoute intense et une construction collective de l’improvisation plus que remarquable. Cela commence avec des vibrations à l’intérieur de la table d’harmonie et d’une corde grave du piano comme un cloche amortie par le vent lointain qui fait frémir les arbres. La pianiste Marina Dzukljev coordonne remarquablement plusieurs actions dans les cordes du piano et sur les touches et l’ambiance ainsi créée détermine le cheminement de tout l’album. Les frappes délicates et les frottements du percussionniste Vasco Trilla construisent des contrepoints pointillistes qui alimentent l’inventivité de la pianiste au clavier. Sur cet échange constant, s’élève la vocalité énergique de l’alto de Szilard Mezei, lequel presse le frottement de son archet, faisant gonfler le timbre, tordre la sonorité, tressauter les notes. Dès le départ s’établit une profonde cohérence où ne sont pas absentes l’écoute mutuelle, la puissance expressionniste dans le chef du violoniste, la vivacité de la pianiste… Chaque idée de jeu est modulée entre forte astringent et en piano égrené avec de belles variations dans la dynamique. Chacun des sept improvisations renouvellent le contenu et les formes. J’avais entendu de Vasco Trilla une utilisation radicale de la percussion dans un autre enregistrement (Gingko avec Johannes Nästesjö/ Creative Sources CS347CD) où l’instrument est carrément camouflé. Ici, c’est une batterie conventionnelle, mais il en joue fort bien de manière appropriée avec ses deux remarquables collègues. Quant à Szilard Mezei, il prouve s’il faut encore le faire, que le (violon) alto est un instrument idéal pour l’improvisation libre, tout comme ses collègues Mat Maneri, Charlotte Hug ou Benedict Taylor. Dans chaque partie de cet album, on ne le trouvera en panne d’inventions, attirant l’écoute pour les superbes nuances de son jeu expressif et lyrique. C’est un excellent trio d’improvisation qui multiplie les occurrences sonores, développe des cheminements infinis dans un dialogue pleinement partagé. Le morceau Still Now (if you still) (plage n°4) montre comment jouer des choses très différentes en maintenant cette qualité subtile de dialogue qui font les improvisateurs d’envergure. Still Now  se réécoute plusieurs fois avec un vrai bonheur car se débat une vraie richesse musicale.

City of Light : Chamber 4 Luis Vicente Théo Ceccaldi Valentin Ceccaldi Marcelo dos Reis Clean Feed CF426 cd

Musique chambriste free sans batterie. Une trompette au centre vibrant dans l’improvisation ou à travers des soupçons de mélodie : Luis Vicente, deux cordes frottées avec de belles nuances qui flottent dans l’air : Théo Ceccaldi au violon et son frère Valentin au violoncelle, une guitare acoustique flegmatique minimaliste ou activiste selon les ambiances : Marcelo dos Reis. Avec de beaux équilibres et un esprit véritablement collectif, Chamber 4 crée une nouvelle manière de free-jazz où le travail du son a autant d’importance que la construction musicale, où les recherches timbrales ou mélodiques et les ostinatos pulsionnels coexistent, … Dans cette remarquable suite en trois parties, le quartet requiert une variété intéressante de modes de jeux et de configurations soniques, lesquels s’enchaînent avec un véritable à-propos. De la suite dans les idées, des cadences alternées, divergentes, complémentaires. Des moments sombres s’affaissent pour faire ensuite renaître des colorations éclatantes ou moirées. Dans la partie 2, les voix se joignent et introduisent les sons extrêmes de la trompette. Chaque instrumentiste est appelé à se mettre en avant ou à seconder ses partenaires. Il résulte un véritable plaisir d’écoute entre intensités et apaisement, énergie subtile et relâchement élégiaque. Aussi, ces quatre jeunes musiciens favorisent le jeu – entente comme les quatre doigts de la main dans un gant de velours, car « pouce ça ne compte pas » (Bobby Lapointe). Mais, je le lève quand même face à leur remarquable talent pour improviser collectivement.

Sonata Erronea  Gunda Gottschalk Dusica Cajlan-Wissel acheulian handaxe aha1701

Deux excellentes musiciennes improvisatrices : la violiniste de Wuppertal Gunda Gottschalk et la pianiste Dusica Cajlan – Wissel établie à Cologne. Le piano est préparé et le jeu de Dusica Caljan – Wissel est léger, aérien, par pincées et incursions dans les cordes. La violoniste, une des plus intéressantes de la scène improvisée (avec Carlos Zingaro, Phil Wachsmann, Harold Kimmig, Matthias Boss), sautille, se répand, éclate, intériorise, le son se raréfie du bout de l’archet ou s’enfle, pressé par des mouvements francs et sûrs. DCW est branchée musique contemporaine et GG a été longtemps associée à une force de la nature de la contrebasse, Peter Jacqmyn. La qualité de dialogue, le contraste subtil, les différents modes de jeu attirent l’écoute et sollicite l’imagination tout au long des dix pièces dont la durée varie entre 2 :12 et 7 :54. Les duettistes, ont des intentions très précises pour chacune d’elles dont elles font varier l’itinéraire, les sentiments, l’émotion. L’exploration sonore est au premier plan est aussi une capacité à éviter les « inévitables » lieux communs qu’une telle instrumentation entraîneraient si ces dames n’avaient pas au plus haut point la conscience d’improviser dans l’instant. Les qualités musicales du duo sont bonifiées par une imagination secrète, une grande expérience de la musique joué dans le moment. Une réelle maturité que ce soit dans le feu de l’action ou quand Less Is More. Les sons sont suspendus dans l’espace, parfois au bord du silence (Suche I), mais aussi s’agencent miraculeusement. Je venais de chroniquer d’autres albums avec violons que j’apprécie (cfr plus haut) : City of Light : Chamber 4 et Still Now (if you still) de Szilard Mezei Marina Dzukljev Vasco Trilla, et si j’ai pris vraiment plaisir à les écouter, le duo de Sonata Erronea projette une sensation de plénitude, de finition, révèle une expérience profonde, intime, sensible qui rangent cet enregistrement dans une autre catégorie, celle qui, en ce qui me concerne, touche une corde sensible. Sans épanchement gratuit et pathos tape-à-l’œil (l’oreille), nos deux musiciennes révèlent une puissance et une richesse musicale qui fait honneur à l’improvisation radicale du meilleur tonneau, celui qui n’a pas de fond, car tout peut arriver.

Guitare solo : Philip Gibbs / Infinite Spirit Perfect Now

À peine amplifiée la guitare et ses six cordes, sans ou avec très peu d’effets, sont jouées simultanément avec les cinq doigts de la main gauche et de la droite  à hauteur des micros (de guitare) ou à même la touche (tapping). Jeu issu du jazz surfant sur une myriade d’intervalles, harmonies, rythmes et pulsations avec dissonances, boucles et glissements. C’est dans ce style, ce qu’on peut écouter de plus pur. Ce n’est pas pour rien que Phil Gibbs collabore étroitement avec le grand saxophoniste (extraordinaire) Paul Dunmall entre autres pour leur magnifique label Duns Limited Editions. Ils ont gravé plusieurs dizaines d’albums ensemble couvrant tout un panorama de sons, d’ambiances et de recherches. Dérive subtile et labyrinthique, lyrique et onirique créant des paysages au travers d’un cheminement, Infinite Spirit est un véritable tour de force musical. La conception de son jeu de guitare ambidextre est basée sur une amplification discrète qui se contente de colorer les notes et les sons. C’est avant tout une carte de visite, très différente de son album solo précédent, Tunes and Feelings sur Duns Ltd Ed. Phil Gibbs dévoile encore mieux sa sensibilité lorsqu’il se joint à un autre improvisateur comme Paul Dunmall, Paul Rogers ou le flûtiste Neil Metcalfe. Aucun détail sonore, timbre, glissando ou harmonique de ses partenaires n’échappe à son écoute intensive, ses réactions instantanées se nourrissent subtilement de la trame de ceux-ci. Un improvisateur de haut vol.


30 septembre 2017

City Sonic 17 septembre Charleroi et 21 septembre Bruxelles

City Sonic 17 septembre Charleroi et 21 septembre  Bruxelles

City Sonic ! De super événements autour des Arts Sonores et musiques expérimentales avant la chute des feuilles et les amas de nuages au coeur de  Charleroi et à Bruxelles proposés par l’association Transcultures / Centre des Cultures Numériques et Sonores, récemment installée au Vecteur à Charleroi. Les lieux des concerts sont vraiment intrigants : le dimanche 17 septembre en début d’après-midi City Sonic a investi la Maison de la Presse de Charleroi (dite Maison Dorée) et sa salle de conférences transformée en bar, à deux pas du centre historique, la place Charles II. À Bruxelles, le 21 septembre en soirée, le concert a lieu dans les caves voûtées des Halles St Géry. Curieusement, ces deux lieux magiques (si si !) sont précisément aux centres historiques précis qui remontent à la fondation de chacune des deux villes. En 1666, les Espagnols y construisent une forteresse qui deviendra le futur centre de la ville baptisée Charleroy en l’honneur du Roi d’Espagne. C’est au cœur de l’espace de cette ancienne forteresse disparue que se situe la Maison de la Presse. Par coïncidence, les caves de St Géry occupent l’ancienne crypte de l’antique Eglise St Géry (démolie au XIXème) au cœur du Castrum Bruocsellae occupé par Charles de Lotharingie il y a plus de 1000 ans. Durant une semaine, City Sonic  a présenté journellement une série de concerts et d’animations en différents lieux de la ville, rassemblant différents musiciens – artistes sonores : installations, musiques électroniques, post-rock, musique contemporaine ou expérimentale, à la fois laboratoire, plate-forme d’échange multidisciplinaire professant un œcuménisme  esthétique fédérateur et ouvreur d’horizons pour tous ceux qui se détournent de la culture de masse. Le 17 vers 13 h, l’équipe de City Sonic et certains artistes invités déambulent dans les travées du marché populaire de la place Charles II et environs pour inviter les nombreux passants à participer aux performances : les musiciennes du trio Unda, Ariane Chesaux, Isa Belle et Marie Decarpentrie, toutes les trois déguisées en fées et munies de percussions métalliques, le saxophoniste Maurice Charles JJ (Duerinckx) , un rare incontournable du sax sopranino et moi-même. Des conversations intéressées s’embraient, plusieurs personnes étant ravies qu’un tel événement se déroule dans le quartier, des centaines de flyers sont donnés en mains propres avec une explication verbale, très souvent écoutée avec la bonhommie caractéristique des habitants de Charleroi.
Au programme ce jour là, l’inénarrable objétiste Adam Bohman (GB) , aussi collagiste absurdo-surréaliste des mots et grifonneur-graphiste. Sa philosophie artistique est le recyclage intégral que ce soit au niveau de la poésie, des arts visuels et de la musique. Sur sa table amplifiée au moyen de micro-contacts, il a patiemment collé avec de la gomme ou simplement attaché les objets les plus hétéroclites : verres à vin et à bière, ressorts, cordes métalliques tendues, boîtiers en plastique ou en ferblanc, papier de verre, lames, morceaux de carrelages, support de vaisselle, ampoules électriques, moule à gâteau etc.. qu’il actionne avec des baguettes en bois ou en métal, des limes, fourchettes, couteaux, cuillers, un archet (sur le bord des verres), …. percutant, grattant, frottant, pinçant ces objets certains agrémentés de pince à linge ou de ressorts pour en modifier la résonance. Un art bruitiste sonore où les hauteurs (pitches) aléatoires parlent d’elles même. Pour ce dynamique concert solo, il est accompagné de ses propres enregistrements créant en live un contrepoint sonique. Adam B. nous a aussi gratifié de pièces verbales, poèmes créés en collant des mots et des bouts de phrases tirés d'articles de presse, menus de resto ou publicités auxquelles sa lecture expressive et appliquée et son air faussement innocent apportent un sens imprévu qui défie le cadre de la sémantique dans une forme improbable de la parabole. Sa performance est unanimement appréciée, y compris par les profanes… Les éléments / instructions de chaque pièce prévue étaient notés sur une feuille manuscrite en lettres capitales, ses feuillets étant à eux seuls des œuvres d’art à part entière. D’ailleurs, le responsable de la programmation, Philippe Franck, a été très avisé de présenter une superbe et passionnante exposition des collages graphiques d’Adam Bohman dans deux pièces attenantes. Remarquable ! Vint ensuite une super performance solo de l’excellent saxophoniste Maurice Charles JJ, une pointure des saxophones baryton et sopranino, construisant des improvisations subtiles sur les paysages sonores remarquablement dynamiques et progressifs. Déchiquetant méthodiquement les sonorités du sopranino, un instrument particulièrement difficile à maîtriser, ou évoluant dans les sphères des interrelations harmoniques comme un oiseau, Maurice Charles convainc l’auditoire, la puissance et le lyrisme au baryton achevant la performance avec brio et passion.
Pour finir, le trio Unda est convié à se produire dans le jardin de la Maison de la Presse. Les trois artistes sont installées au fond de l’espace  avec leurs instruments de percussions, un violoncelle de voyage à cordes sympathiques etc… et, entre autres, un très remarquable gong chinois (tam-tam) et le public allongé sur des fauteuils multicolores… La musique du trio est inspirée par la démarche proche du chamanisme oriental d’Ariane Chesaux dans une expression organique, aérée, méditative…. Entre Ariane, Isa Belle et Marie Decarpentrie règne une belle écoute et on ressent l'équipe soudée et concentrée, plongée dans l'instant musical. Imprévu par les organisateurs, le bruit presqu’assourdissant du camion de la voirie carolo  qui assure le nettoyage des trottoirs du marché voisin couvre la prestation du trio. Mais en forçant l’écoute, on distingue les fréquences des percussions métalliques qui s’immiscent mystérieusement dans le bruit des moteurs et des brosses rotatives. Bravement, les trois musiciennes jouent imperturbablement sans laisser paraître la moindre nervosité dans l’atmosphère motorisée et chahutée et le public reconnaissant applaudit. On peut jouer de la musique Zen et rester zen quoi qu’il arrive. Un autre concert programmé à l’Église Saint- Antoine a lieu à 15 heures : le fabuleux pionnier de la musique électro-acoustique Leo Kupper et le compositeur Todor Todoroff. Comme j’aide Adam Bohman à replier son improbable matériel et ses nombreuses œuvres et à les transporter jusqu’à son hôtel et ensuite à la gare etc… il m’a été impossible d’y assister. En effet, nous devons nous rendre sur la côte belge pour réaliser un reportage photo-poétique à De Haan, Ostende et St Idesbald conjointement aux visites de la fondation Paul Delvaux à St Idesbald, de la maison de James Ensor  et du MuZee d’Ostende où se trouve une exposition James Ensor et Léon Spilliaert. Vous trouverez ci-dessous les photos où l’homme de scène Adam Bohman récupère (recycle) des artefacts disposés sur la voie publique.


Le 21 septembre 20h, rendez-vous dans les caves des Halles St Géry avec une remarquable sonorisation. City Sonic présente Sébastien Biset, Teuk Henri, la poétesse Catrine Godin & Paradise Now et à nouveau Adam Bohman en collaboration avec l’asso OMFI de Maurice Charles – JJ Duerinckx dont le sax viendra pointer son nez. Quatre sets courts et bien ramassés devant un public fourni et curieux. Le lieu confère une ambiance d’intimité et d’authenticité à la manifestation. L’électronique bidouillage avec une multitude d’effets et pédales et la cithare génératrice de sons de Sébastien Biset créent une atmosphère dynamique, électrisante, planante où pointe une dimension mélodique. Le fil conducteur du concert est l’utilisation de techniques alternatives étendant ou transformant les instruments … ou les objets détournés d’Adam Bohman. Celui-ci fait une apparition remarquée comme à Charleroi. Cette fois-ci, JJ rejoint Adam en scène avec son sax sopranino, les deux artistes ayant collaboré à plusieurs reprises (Objectif Noise aux Ateliers Claus et chez Kra-ak il y a quelques années ou au Haekem récemment). Maurice Charles JJ joue en contorsionnant le timbre du sax sopranino et sa colonne d’air volubile en accompagnant la diction corsée d’Adam Bohman aux prises avec des menus imaginaires : Eggs, Tomatoes, Sausages, Bacon … ressassés de manière insistante. Un artiste touchant tant par ses textes dingues que son approche objétiste et ses indications gestuelles aux techniciens, lesquels ont fait un travail remarquable au niveau du son. Tout à fait British. 

Teuk Henri et sa guitare d’un autre temps, mais amplifiée / customisée, développe un jeu en phasing précis et métronomique avec une doigté sans faille. La musique est profondément sympathique, dans une veine free-folk électronique inspirée. Là aussi, JJ s’exprime avec la réserve des musiciens intelligents. Teuk construit une remarquable toile qui nous mène aux poèmes subtils de Catrine Godin, dits avec le soutien musical de l’électronique et de la guitare acoustique de Paradise Now, Philippe Franck, principal responsable de City Sonic. C’est à de véritables haïkus sonores de la part de Paradise Now auxquels nous avons eu droit, concis, graduels, clairs et appropriés à la diction et à la présence de la poétesse québecoise. Et c’est avec une guitare arpégiée en boucle que se termine cette charmante soirée. En touchant à de nombreuses esthétiques et pratiques sonores et musicales le Festival des Arts Sonores City Sonic s’impose comme un acteur incontournable dans ce domaine drainant public et artistes de sensibilités diverses mais complémentaires. Coup de chapeau aux organisateurs !!

Adam Bohman at the Belgian Seacoast 18-20 september 2017 
De Haan, Oostende, St Idesbald.




 The Cockerels Suite.


 Chipping 
Shy from a hay.
 John is an inspiration
 Dedicated to Panos , Adam's friend.
 Fondation Paul Delvaux : listening his tape cassette on train wooden seat.
 Don't Swim !

 MuZee 's Colonial Umbrellas.
 Bud Dah ! 



Missed Einstein in De Haan (see below)


15 septembre 2017

Deniz Peters & Simon Rose/ Harald Kimmig Alfred Zimmerlin Daniel Studer / Franziska Baumann & Christoph Baumann / Jean-Marc Foussat & Blick

Edith’s Problem Deniz Peters & Simon Rose Leo Records CDLR 812

Je ne sais pas qui est Edith et quel est le problème. J’ai depuis quelques années quelques problèmes avec le label Leo, suite au réel fléchissement dans l’intérêt que je pouvais y trouver . On se souvient des albums fantastiques de Cecil Taylor, Evan Parker, Anthony Braxton, Sun Ra, du duo Minton –Turner. À l’exception des nombreux enregistrements superbes d’Ivo Perelman, des solos d’Urs Leimgruber et du groupe 6IX avec Jacques Demierre, Roger Turner, Okkyung Lee, Urs Leimgruber, Thomas Lehn et Dorothea Schurch, et bien sûr le cd solo de violoncelle d'Elisabeth Coudoux et du quartette de violoncelle Octopus, on ronge quand même son frein. Mais s’ils continuent avec des pépites telles que ce Edith’s Problem du pianiste Deniz Peters et du saxophoniste Simon Rose (baryton et alto), je ne vais pas hésiter à faire la réclame. Simon Rose est un saxophoniste qui a fait ses débuts en compagnie de Mark Sanders et Simon H Fell dans la galaxie improvisée londonienne dans la direction du free total (Badland Bruce’sFingers BF14 1996). Au fil des années et des enregistrements, son jeu devient de plus en plus focalisé et il affine ses techniques, son univers et est devenu un incontournable de l’improvisation radicale, un frère par l’esprit des Michel Doneda, Urs Leimgruber, Georg Wissel , Jean Luc Guionnet, JJ Duerinckx etc…. Non content de publier de superbes albums solos de sax baryton tels Schmetterling pour Not Two, il s’engage depuis plusieurs années dans un travail de recherche, lequel est trop délaissé par nombre de ces collègues qui louchent du côté du free free-jazz accompagné par une batterie pétaradante et un contrebassiste qui tire sur les cordes ou un guitariste noise. Adepte d’un travail minutieux sur le son, il nous avait livré une merveille intense en compagnie du pianiste Stefan Schulze (Ten Thousand Things /Red Toucan). Il récidive dans une manière plus retenue, plus spacieuse et épurée en compagnie du pianiste Deniz Peters en alternant sax alto et baryton. Le silence fait partie intégrante de la construction musicale et tout l’intérêt du jeu au saxophone baryton réside dans les infimes nuances de timbre, de dynamique, de densité du souffle, ces détails constitutifs de la musique que gomme l’amplification et les lieux inappropriés à la musique acoustique. Simon Rose se retient de jouer et écoute la résonance de ses propres sons dans celle du piano ouvert à tout vent. Le travail instrumental est précis et chaque fin de morceau nous laisse aiguise notre attente pour les notes et les sons que l'on se serait attendu à être joués. Le pianiste fait résonner les notes isolées dans l'espace autour de la table d'harmonie en modifiant subtilement le toucher, la pression sur le clavier et une des pédales. Un registre voisin de John Tilbury. Chaque silence, chaque son est soupesé et mûrement réfléchi et les vibrations du souffle et des cordes meurent dans le silence et la réverbération du piano, les deux musiciens sélectionnant scrupuleusement des fréquences/ hauteurs en empathie.   La musique pourra paraître austère mais il s'en émane un réel lyrisme.  Après une série de séquences toutes en sons suspendus et étirés, une cinquième pièce introduit une angularité tangentielle et une forme d'interaction subtile et mouvante qui renforcent la qualité de l'écoute et l'imagination (Shifts). Un très bon point donc pour le label Leo et les deux musiciens qui réalisent une performance somme toute rare.


Kimmig-Studer-Zimmerlin String Trio Im Hellen  Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin hat (now) Art 201


Une belle surprise ! La série now art de Hat Hut Records est consacrée à la musique contemporaine « écrite » par des compositeurs. Morton Feldman, John Cage, Christian Wolff, Roman Haubenstock Ramati, Giacinto Scelsi… etc …. Mais aussi le groupe Polwechsel avec Michael Moser, Werner Dafeldecker, Burkhard Stangl, Radu Malfatti, puis John Butcher, Burkhard Beins situé à mi-chemin de l’écriture alternative contemporaine et l’improvisation minimaliste focalisée sur le travail des textures. Voilà que la série invite ce trio violon (Kimmig) - contrebasse (Studer) – violoncelle (Zimmerlin) entièrement et librement improvisé. Trois cordes dans ce format ont l’heur de se rapprocher d’une instrumentation type « musique contemporaine » d’avant garde. Mais ce n’est pas tout. Ces trois improvisateurs suisses chevronnés ne se contentent pas d’empiler des techniques alternatives ou étendues en frottant, frappant, grattant les cordes et surfaces de leurs instruments en variant les paramètres à l’envi. Ils ont un art consommé pour enchâsser, enchaîner, lier, rejoindre ou disjoindre leurs improvisations individuelles dans un ensemble d’une grande cohérence et avec un son de groupe très marqué. Le travail textural est essentiel sans qu’il soit confiné dans un domaine strict. En effet, leur manière est merveilleusement accentuée, par des chocs de toutes dimensions, des frappes discrètes et coups d’archet insistants, un riche éventail d’harmoniques et des pizzicati précis en diable. Le piano est ceinturé par le forte, des sons à peine audibles ou sotto voce voisinent des frissons denses soulignés par un arco robuste. Des contrepoints sauvages, une expressivité intense, une construction / déconstruction, la remise en question permanente. Et pourtant, il y a une grande cohérence dans cette expression immédiate d’inprovisation radicale.  On trouve dans leur musique autant de  procédés du travail du son, des lignes et du contenu que chez un compositeur exigeant. Mais ici, ils sont agencés spontanément avec une conscience aiguë de la forme et du déroulement temporel, comme si tout coulait de source. Un groupe d’improvisation incontournable qui compose en temps réel. Le texte de pochette indique Composed by Kimmig Studer Zimmerlin. Quelques soient les méthodes et les procédés, ce qui compte, c’est la musique qu’on écoute et celle-ci est superlative, sans parler de la haute qualité de la prise de son, extraordinaire et originale.

Interzones Volume 1 Franziska Baumann & Christoph Baumann Leo Records CD LR 757

Duo d’une chanteuse – vocaliste improvisatrice avec live electronics et d’un pianiste qui joue aussi du piano préparé. Franziska Baumann se rapproche un peu plus de la pratique de Maggie Nicols, s’il faut une référence que de celles de Dorothea Schurch ou Ute Wassermann. Une partie de la musique semble composée parmi la dizaine de pièces enregistrées. La chanteuse se fait volubile tout comme le piano ou plus intériorisée et introspective. On peut l’entendre chanter des harmoniques surprenantes et puissantes comme dans Coming into Things. Tous ceux et celles qui ont été touchés par Maggie Nicols, Tamia, Julie Tippetts, Phil Minton et plein d’autres vocalistes (Viv Corringham, Isabelle Duthoit, Guylaine Cosseron, Ute Wassermann, Shelley Hirsch etc..) seront en territoire connu et apprécieront l’apport personnel de cette vocaliste suisse. Avec le très remarquable pianiste Christoph Baumann, de formation classique et très au fait de la musique contemporaine, s'est établi une réelle connivence. Franziska développe une démarche et un port de voix particuliers pour chaque pièce et le duo prend bien garde de ne pas tomber dans le mimétisme. Par exemple, dans Fixed after your hand and purpose, ils jouent chacun des choses très différentes mais qui, contre toute attente, se complètent et créent la surprise. La fin de ce morceau offre un bel exemple d’harmoniques chantées la bouche quasi fermée produisant une super diphtongue (composite de plusieurs voyelles) fascinante. Son articulation délirante scat parlé-chanté dans Daily Entropy est une partie de haut-vol, dans laquelle les ostinati travaillés du pianiste font merveille, la chanteuse établissant un dialogue bienvenu pour clore le morceau. Elektrofunkel, introduit le piano préparé, des live-electronics, des séquences vocales qui s’enchaînent et les duettistes tentent de raconter une histoire sonique du meilleur effet à laquelle la voix aiguë de FB aspirant une vocalise apporte un caractère fantomatique. La chanteuse chante aussi de remarquables ritournelles sophistiquées sur un rythme impair qui alternent avec ses vocalises/ scats, lesquelles coïncident avec précision avec les accents du jeu de Christoph Baumann. Elle peut chanter avec un port de voix classique ou comme une improvisatrice d’influence jazz/bossa avec un débit, des inflexions et une articulation surprenante. Sa voix se révèle très souvent naturelle. Une fois que tous les morceaux d’Interzones ont défilé, j’ai le sentiment d’avoir pénétré dans un univers complexe et composite à la jonction de plusieurs sentiments, pratiques, textures, piano contemporain, improvisation thématique, musiques jouées avec spontanéité, brio et sensibilité. D’excellents artistes qui méritent largement d’être entendus. Bravo à Leo ! 

Fouïck Mastic Boréal Jean-Marc Foussat & Blick Fou Records FR-CD 22


Voici un super témoignage atypique ! Sur la pochette, c’est écrit  : Jean-Marc Foussat musicien/ improvise à vif synthé AKS voix – FOUÏCK-  Blick imprécateur / flot de parole en flux tendu. Flux tendu fait sans doute allusion à cette technique de management des livraisons des grandes surfaces et des usines contemporaines qui use les travailleurs et diminue la qualité de la production industrielle afin de réaliser des gains de productivité, sans trop tenir compte des couacs en tout genre qui ajoutent des soucis supplémentaires à la vie travailleurs-consommateurs-navetteurs-précaires- etc…  qui n’est déjà pas rose. Et alimente le ras-le bol, la dépression ou la révolte. L’invention verbale et poétique de Blick est une belle contrepartie /complément idéal aux sonorités et triturations électroniques de J-MF et lui permet d’improviser plus dans le subconscient et l’expérimentation instantanée en suivant le cheminement imprévisible du texte. Le musicien se tient en peu en retrait tout en étant réactif, voire proactif, étirant et modelant les sonorités de son antique AKS. Quatre improvisations  de 12 :22, 17 :31, 18 :21 et 12 :31 : Aplati l’Horizon, Normal, Traces d’Esquives et Œilletons. L’imaginaire de Blick fonctionne à plein, l’intériorité de sa poésie spontanée, de ses contes fantasmagoriques (une technique qu’il a dû beaucoup travailler) crée une belle inspiration pour l’écoute de la partie musicale. On sent très bien que l’expression de ses mots surgit ou se dévide dans une écoute profonde des flux vibratoires de l’électronicien. La densité mouvante du texte, ses correspondances secrètes et sa sobre dramaturgie demande des écoutes répétées et c’est ainsi qu’on saisit la valeur de la musique.