Peace and Happiness Paul Rogers Fundacja Sluchaj FSR 18/2025
https://sluchaj.bandcamp.com/album/peace-and-happiness
Même avec des mois de retard, je n’aurais manqué de chroniquer un album solo du contrebassiste Paul Rogers, celui-ci étant publié par le très remarquable label Fundacja Sluchaj. Cela fait plus de deux décennies que Paul a laissé sa grosse contrebasse quatre cordes dont il tirait une sonorité puissante et énorme, légendaire tout en virevoltant sur la touche comme un possédé évoquant Mingus ou Dave Holland pour cet instrument créee par Alain Leduc. Pour des raisons tant pratiques que musicales, il s’est faire un instrument hybride à six puis sept cordes, plus cordes sympathiques à mi-chemin entre la contrebasse, le violoncelle et/ ou la viole de gambe juste après que le label Emanem ait publié son CD solo Listen enregistré en 1999 et 1989. À la fois plus légère et de dimension plus réduite, cette contrebasse conçue et fabriquée pour lui par le luthier Alain Leduc de Nîmes, le conduit à s’exprimer dans un tout autre univers où émerge une véritable dimension vocale, effet de la vibration des cordes sympathiques à l’unisson avec chaque note jouée à l’archet. Une évidente similitude avec la sonorité de la viole de gambe nous rappelle que cet instrument ancien était lié à la pratique de la musique vocale dans les musiques anciennes d’Europe à l’époque de la Renaissance.
Les titres choisis pour cette suite de neuf compositions / improvisations intitulée Peace and Happiness, qui est aussi le titre du premier morceau font référence à tous les sentiments de la vie vue sous l’angle des valeurs humaines fondamentales vue sous l’angle de l’amitié : Accord, Friendship, Reconciliation, Truce, Unity, Bliss, Geniality. Sa musique puise autant dans les sources du folklore, de la musique savante, de l’expérimentation contemporaine du XXème siècle que de son expérience dans l’improvisation, de ses recherches et de son imagination. Rien moins que ce Peace & Happiness ne ressemble qu’à de la musique de contrebasse ou de jazz, mais plutôt l’expression d’un message universel lyrique, d’une réflexion profonde et d’un achèvement musical hors norme. Après avoir été un des enfants chéris de la free-music britannique aux côtés d’Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, John Stevens, Louis Moholo, Mark Sanders, Steve Noble, Paul Rogers a fondé le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett, le saxophoniste Paul Dunmall et le batteur Tony Levin et s’est très souvent produit avec Dunmall en duo ou en groupe, créant collectivement cette musique free « Folk ». Folk fut longtemps le nom du projet du duo Dunmall & Rogers dont le présent album solo est le parfait aboutissement qui fait suite aux précédents CD solos : 1/ « Being » enregistré avec le même instrument et publié par le label français Amor Fati (2007) et 2/ « An Invitation » sur Rare Music (2006). À propos de sa musique, il faut insister sur les effets acoustiques naturels que Rogers tire minutieusement de son instrument en faisant osciller la réverbération de la corde sympathique vers la note aiguë qui s’imprime dans l’espace auditif comme une accentuation. Cela évoquera éventuellement un instrument de musique oriental (Asie Centrale ?). La qualité de timbre des frottements à l’archet dans le grave est une pure merveille, tout comme ces aigus d’harmoniques spécifiques à son instrument. Enfin parvenir à nous conter tant d’histoires, décrire tant de paysages, seul avec un seul instrument tout en restant logé dans son univers très particulier est l’œuvre d’un instrumentiste hors pair, à la fois improvisateur et compositeur d’exception, Cette magnifique suite a été enregistrée dans son garage dans la campagne du Mans. Outre le magnifique trio publié par FSR avec Dunmall et Mark Sanders (Wildlife), Rogers nous a livré un autre trio avec le guitariste Olaf Rupp et le saxophoniste Frank Paul Schubert (Three Stories about Rain Sunlight and the Hidden Soil) ou le duo avec le batteur Emil Gross (Peal Bag of Screams) que j’ai chroniqués il y a quelques années. Plus récemment, il a enregistré avec le poly-instrumentiste Udo Schindler pour Fundacja Sluchaj , Confront et FMR. À suivre obstinément.
Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp defkaz
https://defkaz.bandcamp.com/album/synesthesia
Synesthesia , nouvel album du quartet « habituel » autour d’Ivo Perelman, Matthew Shipp et William Parker auquel est convié la batteur vétéran Bobby Kapp, un rescapé des années soixante du free-jazz des débuts. C'est le troisième enregistrement de cette association incontournable saxophone ténor (Perelman), piano (Shipp) et contrebasse (Parker) dans lequel officie admirablement ce batteur méconnu. Habituellement, ces trois proches associés jouent avec les batteurs Gerard Cleaver et Whit Dickey souvent fort demandés. D’ailleurs, pour annoncer la couleur , l’album commence par une intervention de Bobby Kapp en solitaire, nous laissant deviner la souplesse et la légèreté classieuse de son jeu qui se répandra durant toute la session. Rien d’étonnant et un brin ironique de voir évoluer aux côtés d’Ivo Perelman un batteur qui a enregistré un album free avec Gato Barbieri en 1967 (In Search of Mistery / ESP Disk’) alors que des « executives » d’une maison de disques avaient proposé à Ivo Perelman de devenir le « Gato Barbieri » brésilien. Selon Perelman, Kapp a passé un bon moment de sa vie à Mexico. Il a réapparu dans un enregistrement en duo avec le saxophoniste free vétéran, lui aussi, Noah Howard : Between Two Eternities (Cadence CJR 1114 - 1999) et ensuite un autre duo avec Matthew Shipp (Cactus / Northern Spy 2016).
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Perelman, Shipp et Parker nous rendent un grand service en jouant et enregistrant avec ce magnifique batteur, un grand maître des nuances qui joue « free » comme il respire tout en basant son jeu libre sur la technique traditionnelle. Il en éparpille les frappes dans un flux lyrique et décalé avec une merveilleuse spontanéité et ce sens de l’espace et de la dynamique qui met en valeur le travail musical de ces trois collègues, sans jamais abandonner un swing à la fois omni présent et libre. Ah, ce jeu aux balais flottant et ondoyant d’une grande fraîcheur ! Pour rappel, Perelman Shipp Parker et Kapp ont enregistré Heptagon (Leo Records 2017) et Ineffable Joy (ESP 2019), deux des plus beaux quartets rassemblés par Ivo Perelman et Matt Shipp, eux-mêmes duettistes inséparables avec approx 18 CD's à leur actif. Bien qu’habituellement, le saxophoniste ténor est le « soliste » attitré d’un quartet de jazz dans la formule sax piano basse batterie, la musique libre jouée par Perelman et consorts est éminemment collective, une conception de l’improvisation dans laquelle chaque musicien joue à égalité. Ils essayent d’abolir la hiérarchie entre chaque instrument et instrumentiste pour créer dans un dialogue constant et interactif librement improvisé où chacun apporte des idées et motifs complémentaires, divergents, contrastés , éthérés, aériens ou puissamment expressionnistes comme dans le morceau final. Pour un pianiste intense et complexe , le jeu de frappes subtil, foisonnant et aérien, qui évite à tout prix de « cogner » est éminemment complémentaire : la fluidité élastique et légère de son jeu de frappes permet de goûter la grande qualité de toucher et les variations instantanées de dynamique du pianiste.
L’empathie mutuelle est au comble du plaisir. William Parker évolue comme un poisson dans l’eau : il n’a pas à forcer le trait. Ses doigts rebondissent sur la toucher et les cordes naturellement et s’insèrent dans le jeu collectif sans qu’il ne doive tendre ses cordes à fond et que l’ingé son ait à monter le curseur. Son niveau de jeu discret et présent est complètement en adéquation avec les trois autres d’un point de vue émotionnel. Cela convient parfaitement à la qualité de timbre et toutes les oscillations du souffle magique d’Ivo Perelman aux harmoniques étirées aux glissandi expressifs qui respirent la saudade des musiques brésiliennes. Ivo a énormément travaillé sa sonorité, immédiatement reconnaissable entre mille (comme celles d’Ornette, Coltrane, Ayler ou Steve Lacy). Son registre aigu est sans nul doute un des plus beaux qui soient dans la galaxie des saxophonistes ténor, puissamment lyrique et ouvert dans l’instant vis-à-vis des sonorités et des émotions projetées par ses collègues. Aussi, Ivo est toujours prêt à ouvrir le jeu et à interrompre naturellement ses interventions pour que son collègue pianiste développe une idée ou un motif en trio permettant aussi au batteur de se faire entendre plus clairement dans une autre perspective. Perelman conçoit son jeu comme une intervention instantanée et non comme un solo qui va s’établir dans une logique qui impose à ses collègues de le suivre, voire « l’accompagner ». Ses interventions sont d’ailleurs conçues formellement comme si elles pouvaient être interrompues par Matt Shipp et reformulées avec une tout autre idée née dans l’instant. C’est un des principes de l’improvisation libre spontanée, étiré ici comme un art suprême. On trouve dans cette Synesthesia, une grande variété de climats, d’inspirations et de formes élaborées avec une grande cohérence. Il y a la force du recueillement, la fantaisie ludique, la tendresse et le déchirement, et une fantastique cavalcade en finale (Five) où le souffleur déchaîné est emporté dans le déferlement conjoint de la furia des trois autres. Matthew Shipp peut s’emporter dans des cadences hallucinantes et à la limite de l’inextricable imbrication/ giration des doigtés les plus complexes en sachant diminuer la cadence tout en maintenant le rythme des pulsations croisées permettant à Ivo de varier la fréquence des articulations des spirales, volutes et saccades de son souffle impétueux et des étirements de notes si caractéristiques qui sous toutes les latitudes émotionnelles pointent leur saveur vocalisée entre les accentuations subites. Une formation de rêve pour une vision / expression sensuelle et sensible du jazz libre au sommet mais en toute simplicité.
Marconi’s Drift Transatlantic Trance Map Evan Parker & Matthew Wright avec Peter Evans Robert Jarvis Hannah Marsgall Pat Thomas Alex Ward Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg False Walls fw14 2024
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/marconi-s-drift
Sans doute un des projets « électro-acoustiques » d’Evan Parker les plus intéressants tels l’Electro Acoustic Quartet Concert in Iwaki enregistré au Japon en 2000. Après une dizaine d’années de développements créatifs et ambitieux de son Electro Acoustic Ensemble , entre autres pour le label ECM avec des « électroniciens » spécialistes en processing etc.. ( Joel Ryan, Lawrence Casserley, Richard Barrett, Paul Obermayer, Walter Prati) , Parker a initié un groupe plus réduit , Trance Map avec l’artiste électronique et sampling Matthew Wright et des instrumentistes comme Robert Jarvis , Peter Evans et Toma Gouband. Cette Transatlantic Trance Map a bien eut lieu dans deux lieux de chaque côté de l’Atlantique et pour ce faire, Evan Parker a rassemblé deux équipes de six improvisateurs de chaque côté de l’Atlantique. À Faversham, Kent, Matthew Wright, Peter Evans (trompette) Robert Jarvis (trombone), Hannah Marshall (violoncelle), Pat Thomas (live electronics, Alex Ward (clarinet) et lui-même, Evan Parker (sax soprano) et à Roulette, Brooklyn, NY USA, Sylvie Courvoisier (piano), Mat Maneri (electric viola), Ikue Mori (laptop live electronics), Craig Taborn (piano keyboard live electronics), Ned Rothenberg (clarinet, bass clarinet, shakuhashi), Sam Pluta, laptop, live electronics). Ces deux orchestres sont reliés par video livestream , microphones et monitors avec un délai de 65 à 120 millièmes de secondes et Mathew Wright , co compositeur avec Evan Parker assure lesopérations de sampling et de processing. Soit deux groupes qui improvisent et exécutent la musique simultanément en temps « quasi» réel à 3.500 miles l’un de l’autre. J’arrête les frais au niveau technique car je me concentre sur le résultat musical instantané et les interactions synergiques, empathiques ou contrastées ainsi que les sonorités électro-acoustiques ou électroniques d’une grande finesse. On y trouve une coexistence d’interventions aussi bien hétérogènes que imbriquées et constructives. Une définition assez simple de l’improvisation libre m’a jadis été donnée par Paul Lytton, un des plus fidèles et anciens collaborateurs d’Evan Parker, : Nothing is allowed , Everything can happen (at any moment !). Et c’est ce sentiment qui prévaut ici : on y trouve plusieurs approches de l’assemblage des sons, des interactions, de l’étagement des flux collectifs et individuels, effets de masses ou découpages d’une grande lisibilité, et une grande diversité formelle, texturale et dynamique des instruments électroniques ou électro-acoustiques d’un point de vue individuel et de l’ensemble. Aussi, les deux parties de l’ensemble sont soniquement différemment équilibrées/ déséquilibrées de par et d’autre : quatre souffleurs, une corde, un électronicien et le sampling processing côté britannique , deux claviers, deux électroniques, une corde et un souffleur côté américain. Et cette disposition avec ces deux pôles très différents engendrent des perspectives désaxées en déséquilibre permanent qui surgit entre les sous – groupes favorisant le piano et l’électronique ou un ensemble d’anches subtilement mimétique. Vraiment très intéressant.
Sorry pour le retard, j'ai mis du temps à trouver une copie.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
17 juin 2026
Paul Rogers Solo / Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp/ Transatlantic Trance Map Evan Parker Matthew Wright avec Peter Evans, Robert Jarvis, Hannah Marshall, Pat Thomas, Alex Ward, Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg
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