20 juillet 2019

Jason Alder Thanos Chrysakis Caroline Kraabel Yoni Silver/ Daniel Studer Extended with Harald Kimmig Franz Loriot Alfred Zimmerlin Daniel Studer Philip Zoubek/ Gileya Revisited Jaap Blonk, Simon Nabatov, Frank Gratkowski, Marcus Schmickler & Gerry Hemingway / Dirk Serries & Benedict Taylor : Puncture Cycle


Jason Alder Thanos Chrysakis Caroline Kraabel Yoni Silver Music for Baritone Saxophone Bass clarinets and Electronics. Aural Terrains

Label boss and electronic improviser / composer Thanos Chrysakis is often concentrated on that kind of drone music which goes in fact beyond of the features and the moods inherent to such music. With two blowers like Yoni Silver, a regular bass clarinet player of choice on the London scene, and Caroline Kraabel, an avid explorer of the baritone sax aided with her own voice and very much involved in many collective projects there, you have two great  instrumental voices maintaining a kind of sonic continuity, although they manage to reach deeply different dynamics and actions to attract and to revive  our active listening. Jason Alder not only plays bass clarinet but also contrabass, Eb and Bb clarinets following the demands of each piece. No one of these crafted improvisers are playing solos but ensemble playing with quite minute and astute sound variations, harmonics, subdued voicings to the point you forget and, even, you don’t care who is playing what. Thanos Chrysakis is playing either laptop computer and electronics and his noisy, windy sounds are inserting, slotting, meshing around and inside the instrumental proceedings. You hear also some voices from a sort of radio waves. The reed players can digress from the main line of the piece with the more adapted intensity and poise to make it coherent with the whole sound.  So all in all, you have a very pleasant, well balanced spooky, a bit extraterrestrial, music made by players who are intense listeners and experienced improvisers. Aural Terrains is issuing serious works ! 

Daniel Studer Extended For Strings and Piano Harald Kimmig Franz Loriot Alfred Zimmerlin Daniel Studer Philip Zoubek. EzzThetic 1007

EzzThetic est un tout nouveau sub-label de Hat-Hut (Hat Art, Hatology etc..) et poursuit leur intérêt manifesté déjà par quelques projets remarquables autour du contrebassiste Daniel Studer, dont le fascinant CD Im Hellen du String Trio avec le violoncelliste Alfred Zimmerlin et le violoniste Harald Kimmig). Cette fois, s’ajoutent au String Trio le violiste (altiste) Franz Loriot et le pianiste Philip Zoubek. La musique a été conçue – écrite par Daniel Studer dans le prolongement de leurs pratiques d’improvisateurs libres. Quelles que soient les moyens (écriture, notation alternative, conduction, improvisation etc...), c’est bien le résultat musical qui compte et qui finalement remporte l’assentiment de celui qui écoute et l’enthousiasme et la concentration des musiciens. De la démarche de Daniel Studer aidé par ses quatre camarades, on retiendra une remarquable extension des possibilités sonores, des formes musicales, de la mise en abîme des timbres, de l’intégration de chaque voix instrumentale dans l’ensemble, … Les neuf pièces enregistrées évitent radicalement ce qu’on appelle « le noodling » (péché mignon de la musique improvisée) par la précision du jeu, la clarté des intentions, et la variété des formes qui se dessinent dans chaque composition basée dans l’utilisation de techniques étendues ou alternatives. Le pianiste joue très souvent dans les cordes et la carcasse de son instrument et il est parfois difficile de distinguer les cordistes entre eux. On ne va pas se casser la tête pour ranger Extended dans tel ou tel type de démarches de compositeurs en se référant à X, Y ou Z. La musique d’Extended vit et existe par elle-même : son déroulement se révèle complexe, peu prévisible, et la musique complète par la richesse de son imaginaire et des perspectives nombreuses dans sa géométrie spatiale, intégrant une foule de traitements sonores et de modes de jeux acquis par des décennies de travail ardu dans l’acte d’improviser librement.

Readings : Gileya Revisited Jaap Blonk, Simon Nabatov, Frank Gratkowski, Marcus Schmickler & Gerry Hemingway. Leo Records. CD LR 856

Leo Records, le label insigne de la free music russe / ex-soviétique, publie simultanément deux albums dirigés par le brillant pianiste Simon Nabatov, un exilé  et dont la musique est conçue autour de textes littéraires critiques  liés à l’après Révolution Russe et au lendemains qui chantent. Les textes d’Isaac Babel (Red Cavalry) utilisés dans leur précédent album chroniqué par moi-même étaient dits, chantés etc… par Phil Minton avec la même équipe d’instrumentistes. Pour Gileya Revisited, on a droit au vocaliste – poète sonore Néerlandais Jaap Blonk, lui-même duettiste occasionnel avec Phil Minton. Les quatre instrumentistes , Nabatov, le saxophoniste Frank Gratkowski, le percussionniste Gerry Hemingway et l’électronicien Marcus Schmickler tissent une bande sonore – contrepoint – paysage en liaison étroite avec des textes et surtout avec le ton, la gouaille, les bruissements vocaux de Jaap Blonk, particulièrement en verve ici. Gileya est un collectif de poètes russes irrévérencieux qui à partir de 1910 fit parler de lui en tant que précurseur de Dada, du Futurisme et du Surréalisme avec leur manifeste « Une Claque sur la face du goût public ». Des textes des différents poètes de Gileya (dont Alexander Kruchenyk, Vladimir Maiakovsky, Victor Khlebnikov et le peintre David Burluk) ont été traduits en anglais et insérés dans la trame musicale. Le talent extraordinaire de Jaap Blonk rend la violence moqueuse, l’humour absurde et la folle déraison de ces révolutionnaires d’un autre temps, qui exprimaient les conflits et contradictions criantes du bon goût et de la société Russe de leur époque au travers de leur art de manière totale. L’intense liberté d’expression de ses artistes fut par la suite balayée par le pouvoir « rouge ». Simon Nabatov, le concepteur du projet dont la famille (ukrainenne) a quitté l’URSS en 1979 quand il était enfant, remonte aux sources de la liberté artistique telle qu’elle a été vécue dans son pays d’origine.   Avec de tels musiciens improvisateurs et un tel vocaliste, l’auditeur fera à la fois un voyage dans le temps et rejoindra notre actualité brûlante. Une véritable cohérence et de nombreuses audaces sonores alimentent une œuvre originale qui a tout à gagner si vous entendez – comprenez l’anglais avec l’accent et les intonations facétieuses et expressives de Jaap Blonk. Une vraie réussite.

Puncture Cycle Benedict Taylor & Dirk Serries nwja 0018 new wave of jazz
Improvisation radicale en duo entre un guitariste acoustique, le belge Dirk Serries et un altiste (violon alto), le britannique Benedict Taylor. Exploration sonore au-delà des conventions instrumentales, bruissantes, crissantes, pointillistes, abstraites… Une forme de lyrisme pointe très en avant des glissandi éthérés de Benedict Taylor quand il ne frictionne pas la touche et l’archet, tandis que la guitare de Dirk Serries est traitée comme une source sonore, caisse de résonnance tendues de cordes qui résonne en staccato, griffouillages éclair, frottements extrêmes. Une forme de dialogue basé sur l’énergie, des juxtapositions de motifs contradictoires, parallèles et sortis d’une imagination fertile et une déroutante jubilation ludique avec une bonne dose de réflexion sur l’acte et l’art d’improviser librement (cfr Derek Bailey). La musique peut contourner le silence et se faire discrète, presqu’attentiste mais toujours concentrée sur une écoute active. Elle évite d’exprimer les évidences pour chercher / trouver la surprise, le non connoté, la richesse sonore, un dépassement de ce que l’auditeur pensait surprendre ou reconnaître. Et cela va assez loin, parfois en frôlant le silence, créant au fil des morceaux, le sentiment profond que ce duo prolonge, renouvelle, vivifie les acquits de cette scène londonienne marquée par les John Russell et Phil Durrant (compagnons de John Butcher dans les années 80-90), Phil Wachsmann et Richard Beswick (du trio Chamberpot de sinistre mémoire quand j’avais à peine passé la vingtaine), Roger Smith et Nigel Coombes (du « string » Spontaneous Music Ensemble de feu John Stevens). Face à ses musiciens, violonistes et guitaristes, reconnus et déjà d’un autre temps, Serries et Taylor s’affirment comme des instrumentistes improvisateurs tout aussi originaux qui auraient sans doute joué de la sorte même s’ils avaient ignoré l'existence de leurs excellents prédécesseurs. D’ailleurs en conversant avec Dirk Serries, celui-ci m’a dit être intrigué et très admiratif de Derek Bailey, mais semble n’avoir jamais entendu in vivo ou via des enregistrements les Russell, Smith et consorts. D’ailleurs, son style n’a rien à voir avec celui de Bailey. Quant à Benedict Taylor, c’est un des princes de la microtonalité assumée à l’alto (Jon Rose, Mat Maneri, LaDonna Smith, Szilard Mezei). Malgré tout, si vous ne connaissez pas ou peu les artistes cités, je vous promets une très belle découverte qui vous ouvrira les horizons d’une new wave of jazz, label administré de main de maître par Dirk Serries.

4 juillet 2019

Alex Ward ITEM 10 / Duck Baker Alex Ward John Edwards & Steve Noble / Julien Desprez - Mette Rasmussen / Phil Minton, Simon Nabatov, Frank Gratkowski, Marcus Schmickler & Gerry Hemingway./ Hans Koch - Jacques Demierre /


Alex Ward ITEM 10 Volition (Live at Café Oto)  Copecod PO013


Talentueux clarinettiste et guitariste, improvisateur et compositeur incontournable de la scène londonienne et internationale, Alex Ward nous gratifie régulièrement d’opus étincelants, tels Gruppen Modulor et d'autres projets ébouriffants avec le contrebassiste-compositeur Simon H. Fell, Déjà Vouty avec le trio de Duck Baker, ses solos Cremated Thoughts (Treader) et Proprioceptions (Weekertoft) et un très emballant Duck Baker quartet, Coffee for Three avec Steve Noble et John Edwards. Sans parler de collaborations avec Derek Bailey, Eugene Chadbourne ou Thurston Moore. Ou encore l’excellent Glass Shelves and Floor (Copecod) qui préfigure Volition. Un sens musical rare qui nous apporte une très remarquable synthèse entre le jazz contemporain, la composition pour improvisateurs libres et l’improvisation libre intégrale. Avec l’Alex Ward Item 10, il a rassemblé quatre musiciennes et six musiciens  au Café Oto dans une forme de mini-grand orchestre pour leur faire jouer – improviser (sur) ses nouvelles compositions, Your Overture (4 :14), Entreaty (42 :19) et Volition (32 :52). On navigue ici au niveau du London Jazz Composer’s Orchestra ou de l’ICP. Les dames : Cath Roberts, sax baryton, Sarah Gail Brand, trombone, Charlotte Keefe, trompette et flügelhorn, Mandira de Saram, violon, d’une part et les messieurs : Alex Ward, clarinette et guitare électrique, Yoni Silver, clarinette basse et sax alto, Otto Wilberg, contrebasse, Andrew Lisle, percussion, Benedict Taylor, violon alto et Joe Smith Sands, guitare électrique. Pour une majorité, des nouvelles / nouveaux venu.e.s dont on ignorait tout il y a quelques années. Je dois souligner la qualité de l’écriture des ensembles où chaque fois une ou un ou deux excellent(s) improvisatrice(s) – teur(s) intervien(nen)t dans une multiplicité de registres. On se régale à l’écoute d’artistes sublimes comme la tromboniste Sarah Gail Brand, l’altiste Benedict Taylor, ou le maestro (partie de clarinette incendiaire dans le final de Entreaty),  la finesse de Mandhira de Saram, l’intelligence instantanée du guitariste Joe Smith Sands ou du bassiste Otto Wilberg et la solidité du batteur Andrew Lisle. Le son du groupe se décline en trios, quartets, etc … évolutifs mettant en évidence la palette instrumentale et des associations de timbres, d'intensités et de voix solistes du meilleur effet. Des parties sans batterie aèrent le processus et ses flux vers une manière de musique de chambre. La balance entre l’invention individuelle et l’aspect collectif minuté et précis de la musique s’avère de haute volée. Je songe au quintet de Gerry Hemingway avec Mark Dresser, Ernst Reyseger, Michael Moore et Wolter Wierbos. On retrouve dans la musique d’Alex Ward les meilleurs ingrédients du free –jazz structuré de l’école Braxton et ses acolytes des années 80 comme John Lindberg ou Hemingway et l’esprit de l’improvisation libre.  On peut écouter et réécouter cet album pour y découvrir quelque chose de neuf et de nouvelles perspectives à l’envi.

Coffee For Three Duck Baker Quartet Duck Baker Alex Ward John Edwards & Steve Noble. Copecod PO014.

La musique de ce quartet devrait intéresser ceux qui écoutent, aiment, adorent ou révèrent Herbie Nicols, le génial pianiste méconnu de son vivant dont Richard « Duck » Baker enregistra il y a longtemps un album solo de ses compositions  à la guitare acoustique. Je vous ai déjà entretenu du très bel album du Duck Baker Trio avec le clarinettiste Alex Ward et le contrebassiste John Edwards, Déjà Vouty, du jazz de haute volée dont Richard Duck Baker a composé tous les morceaux dans les règles de l’art (du jazz moderne) avec un je ne sais quoi en plus qui fascine  le jazzfan averti, à la limite de la subversion. En ajoutant à cette équipe, le batteur Steve Noble, lui-même un compagnon régulier de Ward et Edwards, la musique du quartet évolue entre un jazz moderne complexe fortement inspiré par les compositions enlevées d’Herbie Nicols (ou par celles du quartet de Mulligan) et une free music subtile, les musiciens passant insensiblement d’un swing superbement articulé et vivace à l’improvisation libre audacieuse tout en décalant/ décortiquant la structure des morceaux de manière ludique dans une voie parallèle au trio de Giuffre avec Bley et Swallow. Edwards, Noble et Ward doivent ici maîtriser la dynamique car Duck Baker joue exclusivement de la guitare acoustique nylon qui swingue comme un malade. Je dois informer que Baker a un long passé dans la musique afro-américaine du ragtime au blues, ayant enregistré des perles pour le label Kicking Mule du guitariste Stefan Grossman il y a fort longtemps. Il a aussi publié un vinyle solo de compositions de Thelonious Monk paru chez le très classieux (et coûteux) Triple Point Records. Au menu deux improvisations plus ou moins libres, Vorpmi Xetrov I et II, et un Song for CH inspiré par le Song For Che de Charlie Haden. Alex Ward a mis au point un style anguleux et volubile qui a plusieurs points communs avec celui d’Anthony Braxton.  Sans nul doute, un album de jazz contemporain free élégant, audacieux et authentique. Dans cette aventure, les trois britanniques utilisent à bon escient tous les acquis de l’improvisation libre pour apporter une autre perspective à la musique du quartet. Quant à Duck Baker, il s’affirme comme un styliste de la guitare jazz d’avant-garde unique et pétri de swing : il n’appartient à aucune école.  Même quand ses incursions polytonales escamotent les barres de mesure, son sens du tempo est sans pareil.  Je viens d’apprendre que Richard Baker se voit contraint d’éviter les tournées pour raison de santé. C’est vraiment triste ! Raison de plus pour commander ses albums !
Julien Desprez - Mette Rasmussen The Hatch Dark Tree DT 10

La formule duo  guitare électrique – saxophone est un fil rouge de la free – music depuis les concerts et enregistrements révolutionnaires de Derek Bailey avec Evan Parker (the London Concert – Incus 15 rééd Psi) ou Anthony Braxton (DUO Emanem 601 1974 rééd Emanem 5038) ou encore les duo Fred Frith – John Zorn (The Art of the Memory - Incus CD 20). Dark Tree vient de publier une sorte de poursuite – sequel – réévaluation de ce format fascinant avec de jeunes musiciens révélés il y a quelques années. En effet, Dark Tree avait déjà publié un album avec Julien Desprez assez noise(Tournesol). Et le présent duo permet encore de mieux cerner sa démarche. Je trouve très réjouissant que des femmes improvisent au saxophone, cela déplace les repères relatifs au sexe etc…. ce qui doit se concevoir dans une musique où la liberté (totale ?) assumée , revendiquée est le maître-mot. Mette Rasmussen essaye avec énergie et imagination de faire vibrer l’anche de son alto et d’articuler, vibrer, malaxer des sons en relation avec les (relativement) surprenantes inventions sonores de son vis-à-vis, lequel actionne pédales et effets de manière à saturer, dénaturer, parasiter le son amplifié de la guitare. Sons sens de la dynamique est excellent et sa lisibilité stupéfiante. Leurs actions sonores se développent, se différencient, se métamorphosent avec autant de cohérence que de diversité dans les agrégats, les timbres, la saturation du son, les intensités. Il n’y a pas souvent redite. Il existe une série de saxophonistes plus passionnants à mon avis, mais il faut reconnaître que the Hatch (le duo) fonctionne très bien et que Mette est, comme on dit, « habitée » par quelques ghosts ou spirits qui nous attirent dans un au-delà qui nous manque. Dans la suite des prises de sons, le délire et l’invention sonique de Julien Desprez feront halluciner les amateurs de noise (Haino, Rowe, Mizutani ou le jeune Nicola Hein). Il y a une richesse dans son travail sonore qui sublime l’astringence, le bruitisme électro(cuté)… entre autres un sens du timing peu commun (Twin Eye), une lisibilité efficace et une invention toujours renouvelée, inspirant et poussant sa partenaire à investiguer d’autres matériaux plus avant. Je recommande vivement l’écoute de cet album, spécialement aux auditeurs qui essayent d’appréhender cette musique et d’en rechercher les meilleures choses. Avec bonheur, ce duo réussi évite plusieurs écueils et se révèle comme un point de référence valable dans ces démarches musicales (avec une telle conception guitaristique) parmi pas mal d’autres.

Readings Red Cavalry Phil Minton, Simon Nabatov,  Frank Gratkowski, Marcus Schmickler & Gerry Hemingway. Leo Records.

Depuis ses débuts en 1979, Leo Records s’est investi à publier les musiciens de free-jazz russes, ukrainiens, baltes, etc… de manière quasiment systématique. Simon Nabatov, dont la famille est originaire d’Odessa,  a publié une série impressionnante d’albums pour Leo où on peut l’entendre sous toutes les coutures avec entre autres, les musiciens réunis pour cet album à son initiative. Le sujet central de Readings Red Cavalry est un texte poétique de Isaac Babel , Red Cavalry (1926), qui dénonce les agissements de la Cavalerie Rouge durant la guerre Civile Russe et la guerre contre la Pologne en dénonçant les agissements du pouvoir pseudo-marxiste mécanique – prêchi-prêcha léniniste et le sens de la discipline très rigoureux (criminel) de Leonid Trotsky le leader de l’Armée Rouge. J’ajoute encore que le chef militaire de la Cavalerie Rouge soviétique, le cosaque Semion Boudienny fut un des plus importants partisans de Staline.  Isaac Babel fut arrêté, torturé puis mis à mort. Son livre écrit dans une mixture d’ukrainien, de yiddish et de russe fut longtemps censuré. Simon Nabatov a sélectionné les extraits de Red Cavalry et en fait chanter, dire ou chanter – parler  par Phil Minton qui livre ici une de ses performances les plus convaincantes. Le sujet fondamental : toute une génération a cru dans la révolution communiste pour constater sa dérive vers une dictature brutale, criminelle et injuste, imposant en fait un véritable capitalisme d’état au service d’une nomenklatura hypocrite et de la Tchéka (futur KGB) en suivant d'une raison d’état paranoïaque atteignant toute son horreur avec le règne du petit Père des Peuples et accumulant erreurs sur erreurs de gestion et de gouvernement avec pour conséquences la disparition de millions d’êtres humains. Simon Nabatov a conçu son œuvre comme une sorte de radio play où la voix et la diction de Phil Minton at trace un fil rouge à travers la trame instrumentale partiellement écrite par lui-même et partiellement improvisée spontanément au service du texte. Des improvisateurs du calibre de Nabatov au piano, du clarinettiste et saxophoniste Frank Gratkowski et du batteur Gerry Hemingway, jouent ici la carte de l’improvisation libre intelligente et raffinée quand Phil Minton intervient et fait vivre le texte de mille et une façons. Plus qu’un chanteur, Minton se révèle encore une fois un véritable acteur capable d’inventer (sur le champ ?) une série de manières de chanter et interpréter les extraits de Red Cavalry en fonction de l’atmosphère, du contenu, des sentiments ou des circonstances narrées. Il le fait comme un chanteur populaire, un bateleur de rue ou un bonimenteur, un visionnaire, soit comme un révolutionnaire authentique parsemant quelques folles improvisations vocales, aiguillonné par les doigtés de Nabatov et la clarinette volubile et expressive de Gratkowski aboutissant au délire total d’ After the Battle qui clôture l’album. Projet parfaitement réussi. Un autre album tout aussi révélateur avec Jaap Blonk et les mêmes instrumentistes a été publié simultanément sous la houlette du même Simon Nabatov. À suivre ! 

Incunabulum Hans Koch – Jacques Demierre Herbal Concrete Disc 1901

Enregistré à Biel en Suisse les 8 et 9 mai à "Le Singe", Incunabulum se compose de 8 improvisations  dont les titres sont extraits du livre « i never knew what time it was » de David Antin : 1/ but there were no words 2/ but we weren’t prepared to enter this game of musical houses , 3/ but I’ve been living here from a long time , etc... Si les instruments de Jacques Demierre sont clairement définis (piano et épinette), ceux d’Hans Koch sont désignés par le vocable reeds (anches), soit clarinettes (basse, contrebasse, ..) ou saxophones (soprano, ténor ). Il faut un peu deviner de quel instrument il joue, vu sa capacité à en transformer et sublimer leurs usages conventionnels. Les caractéristiques de son jeu évoluent très fort d’un morceau à l’autre, ressemblant parfois à une machine indifférenciée (n°3). Au piano, ce sont quelques notes qui viennent poindre dans un silence que le souffle du clarinettiste trouble à peine, un peu comme un vent presqu’immobile anime la surface d’une étendue d’eau. Les sonorités de l’épinette qui se rapprochent d’un instrument à cordes pincées apportent une légèreté, une résonance qui favorisent les singularités imprévisibles du souffleur. Mais comme le démontre les n°1 et 4, l’épinette put s’agiter comme un furieux ostinato noise démembré et hypnotique, ou comme une machine éclatée aux intervalles insensés. Certains sons semblent provenir de l’au-delà sans qu’on puisse deviner s’il s’agit du souffleur ou du claviériste (n°5). Le but commun des deux improvisateurs est la recherche de sons acoustiques plus qu’à une forme de dialogue. Plutôt un art sonore où les bruits qui s’animent créent des perspectives, des lueurs, dans des matières qui semblent mener leur vie propre. Cette quête les mène loin des connivences explicites, et rapproche leurs sonorités de la nature sauvage, de textures organiques … Encore un document probant qui exemplifie la nature intransigeante, irréductible de l’improvisation libre qui rejette tout modèle

16 juin 2019

Derek Bailey/ Benjamin Vergara Fred Lonberg Holm Aaron Zarzutzki: Antonio Panda Gianfratti Marco Scarassatti Otomo Yoshihide Paulo Hartmann / Caroline Kraabel Robert Wyatt/ Cristiano Calganile/ Hideaki Shimada with Evan Parker & Roger Turner


Derek Bailey Solo on Milwaukee 1983 Cassette Incus Réédition 2011.
Illustration de la cassette originale 

Il y a plus de trente ans, je me trouvais à l’Incus Festival 1985 (et ensuite à l’édition 1986) à Londres, à l'Arts Theatre Club, Great Newport Street à deux pas de Leicester Square. Programme extraordinaire et deux grandes tables avec des albums du label Incus et autres que je m’efforçais d’acquérir petit à petit… Derek Bailey proposait quelques copies d’une cassette enregistrée à Milwaukee en 1983 et celle de sa performance parisienne avec le danseur butoh Min Tanaka. Je dus me concentrer sur les dernières parutions Incus et des albums introuvables de X Pact (Fuchs Hirt Schneider Lytton et Floros Floridis avec Lytton, AMMO de Minton Turner etc…). J’écoutais très régulièrement les solos de Derek, tels Aïda (enregistré par les fidèles Jean-Marc Foussat et Adam Skeaping en 1980), une extraordinaire invention acoustique à la guitare, les Public and Domestic Pieces (Quark / Emanem) et Improvisation (Cramps),  plus la demi-face de Solos Vol 2 sur Caroline produits par Fred Frith (avant de mettre la main bien plus tard sur Old Sounds, New Sights en CD, réédition du double album Morgue japonais. Que n’ai-je économisé l’argent de deux ou trois pintes de bière, des paquets de cigarettes ou un vinyle de jazz pour cette cassette auto-produite. Enregistrée au Woodland Pattern, la librairie de Milwaukee où Hal Rammel et ses amis présentent  toujours des concerts, cette performance est en réalité le plus beau développement des trois improvisations d’Aïda, Paris enregistrée au Dunois et Niigata Snow et An Echo in Another’s Mind à l’I.C.A., lieu situé sur Pall’s Mall’s à proximité des palais princiers et royaux et réceptacle des performances et concerts les plus révolutionnaires les uns que les autres (dont Company). Derek Bailey s’est imposé comme un inconditionnel de l’improvisation libre pure et dure, rejetant l’idée et le titre de compositeur. En pratique, si vous écoutez attentivement ses solos acoustiques à la file, vous finissez par vous convaincre que par le truchement des enregistrements de ses concerts solos, il s’est construit une œuvre confiée aux micros et la bande magnétique en écoutant, réécoutant, analysant les séquences, les intervalles, les harmonies (sérielles) l’évolution seconde par seconde de tous ces éléments sonores et musicaux et recyclant les idées forces avec d’autres paramètres pour en faire évoluer et transcender l’architecture générale et la multitude de détails qui donnent le caractère précis d’une performance. Le jeu parcimonieux d’harmoniques éparses face au silence et tout aussi fascinant que le tourbillon du plectre dans l’éclatement des six cordes contre frettes serrées et paume des doigts de la main gauche magiquement relâchés se fait ici silence et son à la fois. Aussi intarissable que peu loquace.  La deuxième face de la cassette contient un solo électrique où il joue avec sa technique à l’acoustique en relâchant sa pédale de volume. Le son acoustique des cordes de sa « demi-caisse » (hollow-body)  est enregistré directement avec un micro, un autre dressé face à l’ampli, rééditant ainsi sa technique avec deux pédales et stéréo. D’où l’intérêt de cette cassette légendaire disponible aussi en version CD. J’ignore encore si le son du CD a une meilleure définition que celle de la cassette rééditée par Incus en 2011. L’aboutissement de cette démarche solitaire se révèle dans Notes (Incus 48) et Drop Me Off at 96th (Scatter02CD). A suivre à la trace et re-suivre.

Five arias for naica Benjamin Vergara Fred Lonberg Holm Aaron Zarzutzki inexhaustible editions ie-013


Inexhaustible editions et son responsable Laszlo Juhasz ont fait le pari de présenter avec élégance et grand professionnalisme, la musique improvisée sans concession, nue et chercheuse. Chercheuse de sons, de textures, de bruissements, de connivences insoupçonnées, créatrice d’un univers imaginaire avec en exergue, l’esprit d’écoute, de partage et d’instants de grâce renouvelés avec le moins de redite possible. Le violoncelle (Fred Lonberg Holm) se fait craquant, luisant, bruiteur, aiguillon, grogneur, siffleur, forcené dans la saturation physique, toujours imaginatif et ludique. Le trompettiste (Benjamin Vergara) suggère, frictionne la colonne d’air, questionne le tube et l’embouchure, détricote un motif mélodique, sussure des nuances étirées et articule en évoquant le Leo Smith du CCC.  Le synthé (Aaron Zarzutzki), aussi aux objets, se fait minimaliste, ouvrant l’espace et s’immisçant avec perspicacité dans les liens qui sous-tendent les univers parallèles du cordiste et du souffleur. Le talent d'exécution des ritardandos et hésitations de la première des cinq arias, vaut à elle seule le détour... et le reste s'impose naturellement. Un album de musique honnête et conséquente qui illustre bien les possibilités et la fascination de l’improvisation libre : libre de référents, de méthodes, de buts et de prétentions. Remarquable et à (re)commander.  

Antonio Panda Gianfratti Marco Scarassatti Otomo Yoshihide Paulo Hartmann PsychoGeography An Improvisational Derive Not Two MW 981-2
Trois brésiliens et un japonais. 6 morceaux intitulés par une macédoine de chiffres qui dégringolent sous la virgule et s’agglutinent en couleur pastel pour former un réseau à la fois clair et opaque. Une musique dynamique, inclassable. Platines, guitares électriques, effets, percussions, viola de cocho, selfmade instruments/ sculptures sonores, prepared 3rd bridge guitar, fretless prepared guitar. Malgré l’impression qu’une telle association se révélerait pur le moins chaotique, on est surpris par la multiplicité des formes, la cohésion du groupe et de l’intense écoute mutuelle, la démarche poétique, la précision du travail instrumental liée à une profonde lisibilité, l’invention sonore mariée à l’esprit d’à propos, une beau niveau de réussite. En essayant l’improbable, les quatre musiciens prouvent, s’il est encore nécessaire, que la pratique de l’improvisation libre est une clé essentielle de la création musicale authentique. Je me laisse fasciner par ses sons formant une jungle de vibrations, un maquis de frémissements, des couleurs luisantes, légèrement résonnantes et réverbérantes, des frottements de cordes lumineux. Musiques fortuites et pourtant essentielles, sans vouloir se référer à un sub-genre improvisé. Avec Otomo, pourtant, déchirures électriques dans du velours sans surenchère, effervescence noise contenue par le flegme des Brésiliens durant la phase la plus animée de cet album éminemment « concerté » en toute spontanéité. Sens profond de la dynamique et étonnante cohésion.


Cristiano Calganile ST( )MA.  We Insist Records Support by Amirani Records
Double album Vinyle + DVD. Cristiano Calganile Solo : Drums, Percussions,  Objects, DrumTable Guitar, Effects. Enregistré les 15, 16, 17 avril 2013 à la Casa del Popolo à Lodi. Video de chaque morceau enregistré contenu dans un DVD. Disque Objet, Textes italien et anglais de l’auteur inclus dans un triptyque en papier fort et photos format 33T : visage du musicien, scarabée, astre… Crédits et remerciements à tous ceux sans qui la musique n’existerait plus. Design de l’enveloppe, une pochette blanche.
À  écouter et à méditer. À lire…Témoignage d’une pratique de la percussion – batterie – recherche sonore dans le présent – dans l’instant. Composition musicale. Post Rock. Par delà les étiquettes, une musique honnête, rêveuse, faite de boucles rythmiques, de répétitions d’éléments mélodiques  en décalage, illusion du temps qui fuit. Intrigante DrumTable Guitar. Dérive vers le rythme primal. Synchronisation de cellules éclatées, de fragmentations des pulsations. Un travail original sur le rythme, son enrichissement, son évanouissement. La greffe sonore nourrit les frappes, dérange l’ostinato mouvant, les bruissements de Medicazioni Liturgiche, frictionnent la résonnance métallique et son écho électrique. Crissements, montage, sculpture sonore vivante. Un excellent travail à la croisée des chemins de traverse : recherche sonore, sens de la forme, poésie, clarté des intentions. Fin abrupte. Hésitations. Les Italiens sont prolixes. Mais l’artiste en dit autant par sa relation fondamentale au silence,  que par les sons.  Exemplaire et inclassable.

Caroline Kraabel LAST1 LAST2 Emanem 5048

Intéressant projet collectif conçu et dirigé par Caroline Kraabel avec la participation de Robert WyattSur le recto de la pochette, une photo de mur et de clôture, celle qui empêche les migrants de traverser la frontière britannique à Calais où se pressaient des milliers de réfugiés et migrants du Moyen Orient et d’Afrique dans des conditions sanitaires indignes. Comme le souligne Caroline, nous sommes tous des migrants ou des fils de migrants. Les revenus de l’album, enregistré au Café Oto en 2016, sont destinés à soutenir les organisations d’aide aux réfugiés Care4Calais et Utopia 56.
LAST1 est une composition/conduction de Caroline Kraabel pour un grand orchestre et un enregistrement de la voix de Robert Wyatt chantant un texte de C. Kraabel. Les musiciens n’avaient pas entendu cet enregistrement de Wyatt auparavant et ignoraient à quel moment sa voix si caractéristique était diffusée. L’orchestre est composé de membres récurrents du London Improvisers Orchestra pour la plupart : Veryan Weston, piano, Phil Wachsmann, violon, Hannah Marshall, violoncelle, neil Metcalfe, flûte, Alex Ward, clarinette, Tom Ward, clarinette basse, Jackie Walduck, vibraphone, Roland Ramanan, trompette, Caroline Hamm, trombone, David Jago, trombone, Sue Lynch, sax : ténor et seconde conductrice, Cath Roberts, baritone sax, Seth Bennet, double bass, Guillaume Viltard, contrebasse Mark Sanders, percussion. Durée : 29:20
LAST2 réunit un quartet : Caroline Kraabel, sax alto et direction musicale, Richard E Harrison, percussion,  John Edwards , contrebasse, Maggie Nicols, voix avec la participation pré-enregistrée de Wyatt, chantant une texte de Caroline Kraabel. Une stratégie de jeu est élaborée en connaissance du contenu de la bande pré-enregistrée de Wyatt et en fonction des moments précis où elle est diffusée.
La voix de Wyatt est toujours aussi originale, extrêmement personnelle, aussi sincère, profonde qu’irréelle. La musique collective dirigée ou initiée par Caroline Kraabel tisse petit à petit un écrin, une trame autour du texte. Last2 me fait redire que la communauté londonienne recèle des improvisateurs « inclassables » car ils ont très souvent la capacité d’adapter leurs passions au service de toutes les idées qui leurs sont présentées par leurs pairs sur une base collaborative aussi enthousiaste que spontanée. Une forme de respect qu’on entend dans la musique.

Kanazawa Duos Hideaki Shimada with Evan Parker and Roger Turner Pico-07
Hideaki Shimada est un violoniste original qui transforme le son de son instrument électrifié avec une installation électronique de manière vraiment originale. Il privilégie le travail du son et se focalise sur une qualité de dialogue tangentielle - élastique avec ses deux partenaires successifs. Ce que j’aime particulièrement dans le duo avec Evan Parker (20 :12 – 6 avril 2016) est cette presque nonchalance avec laquelle ils prennent de jouer, de moduler et de dévier les lignes, et de la part du violoniste, de savoir se concentrer sur son cheminement sonore, fait de timbres très fins  et d’une électronique très travaillée et au moyen de celles-ci proposer des formes inusitées. L’écoute profonde d’Evan Parker, se mesure à ces moments précis où il infléchit sa sonorité en captant les sons remarquables de son partenaire tout en se montrant très mesuré par rapport à sa pyrotechnie acrobatique « of the Lungs ».  Concernant Shimada, mon impression se confirme dans le duo avec Roger Turner (29 :40 – 22 septembre 2016) où les deux artistes explore la densité de l’espace de jeu – fréquences immanentes du lieu, avec des manipulations sonores plus qu’intéressantes. Son art est très précis, méthodique et détaillé, où chaque son compte. Les manipulations de l’archet et des cordes sont complètement intégrées à celles de l’électronique comme si l’un naissait de l’autre et vice et versa. Roger Turner questionne l’acte de jouer dans l’instant en laissant des espaces de blanc tout à l’écoute, créant l’espace nécessaire à son vis-à-vis pour qu’il donne la pleine mesure de son art austère. En fait, Turner a cette qualité de pouvoir marquer sa présence sur scène en jouant « avec des riens » de manière peu perceptible mais néanmoins engagée et dramatique  Réalisant une belle symbiose entre la pratique d’un instrument conventionnel et le jeu avec l’amplification et l’électronique, Hideaki Shimada est un artiste original qui a trouvé deux improvisateurs très expérimentés qui joue à fond la carte de l’adaptabilité à son univers particulier. Une belle réussite qui échappe à la routine de la free music pour festival sans imaginaire et ….