Evan Parker Richard Barrett 2001 digital
https://evanparkerrichardbarrett.bandcamp.com/
Face aux manipulations sonores électroniques inouïes et complexes de Richard Barrett, Evan Parker nous donne à entendre sa dimension expérimentale aventureuse tout en maintenant son style personnel. Dès les premières minutes de alpha, on entend de suite qu’il s’agit d’un des meilleurs duos d’Evan Parker de ces vingt dernières années. Au départ (1/ 2001 𝛼) chacun élabore une construction sonore et temporelle individuelle et dont les deux musiciens font coïncider – dialoguer par intermittence, l’interaction fonctionnant subjectivement sur des éléments épars et souvent surprenants de leurs sons dans l’instant.
Enregistré en 2001 quelques années après leur première rencontre dans un projet parisien de George Lewis en 1994 mis à profit par Barrett pour rencontrer Iannis Xenakis. Je le cite : “When we were discussing how to give titles to the five tracks, Evan suggested just the year that gave the album its title, followed by the first five Greek letters, as a “sort of implicit homage to Xenakis”. Which reminded me that, back in Paris in 1994, I’d taken the opportunity to visit Iannis Xenakis in his studio, where we drank tea and talked about the poetry of John Donne (about which he knew a great deal more than me). When Evan and I recorded this music, Xenakis had died a matter of weeks before. He’s justly celebrated for having revolutionised many aspects of musical composition, from the statistical calculation of orchestral sound-masses to new concepts of digital sound synthesis, but actually these innovations could all be said to focus on the same aim: to grasp and make composable the evolutions of natural sonic (and other) phenomena, to find ways of participating actively in (to use Cornelius Cardew’s words) “the musical composition of the world”. And of course we can conceive of the freely improvisational method of musical creation in precisely the same way”. (Richard Barrett 21 May 2021).
Ce duo nous offre à la fois les trouvailles sonores uniques en leur genre de Richard Barrett, compositeur, musicien électronique et improvisateur extraordinaire et le jeu le plus en pointe et le plus subtil d’Evan Parker dans les fréquences et les sonorités les plus rares du saxophone soprano, ici utilisé dans les morceaux 1-3-5 : 2001 𝛼 – 2001 𝛾 – 2001 𝜀. Les morceaux 2 et 4, 2001 𝛽 – 2001 𝛿, sont joués au sax ténor, instrument avec lequel Evan est aussi compétent et créatif qu’au soprano, les deux instruments couvrant l’entièreté des registres et méandres soniques de sa musique avec la même puissance et créativité inouïes. Au fur et à mesure que la rencontre évolue, les deux musiciens établissent un dialogue en profondeur, d’un raffinement saisissant dans une multitude de détails sonores et de configurations formelles. Tout créateur électronique se doit d’écouter Richard Barrett, simplement parce que ce musicien place la barre très haut, jonglant avec une maximum de possibilités sonores, de paramètres de dynamiques, de textures, de mouvements, etc… avec la plus grande cohérence et un sens de la complexité dans l’approche bruitiste quasiment inconnu ailleurs. Je trouve inconcevable qu’Evan Parker n’ait pas publié cet album il y a vingt ans, un nombre conséquent de ses productions des deux dernières décennies n’ont pas l’attrait incontournable de cette œuvre, publiée ici en digital. Accrochez-vous !
The Birds of Four Mirrors – Improvisers Inside Electronics Antonio Acunzo, Tony Hardie Bick, Tom Mills, N.O. Moore dxdyrecordings.com
https://breakingupintheatmosphere.bandcamp.com/album/the-birds-of-four-mirrors
Cinq improvisations intitulées Part One, Part Two, Part Three, Part Four et Part Five. Teste de pochette rédigé par Eddie Prévost. Un extrait de son texte : « Herein this CD – hearing this symphony of synergy – there are echoes of the common cause that too rarely articulates its own philosophy. This oppositional voice – which we hear so certainly in the work of Eric Dolphy and Devid Tudor – has to counter the deleterious determinist use of language. The sounds of this CD are representative of – and achieve cogency by – common effort informed by an unified practice of collective induiry $. Ironically, the positive sense of “the common” is all too rare. It is time to make its presence more common”. Quatre musiciens “électriques” – “électroniques” : Antonio Acunzo (electric bass and objects), Tony Hardie Bick (acoustic guitar and modified tape echo), Tom Mills (theremin and ring modulator), N.O. Moore (stereo field and dark energy). Dark Energy !! Ce qui étonne ici c’est une synergie – complémentarité de manipulations de sons très diversifiées, une multiplication de sources sonores formant un tout aussi cohérent qu’anarchique et une constante : un sens admirable de la dynamique et de la lisibilité du moindre élément. Drones changeants, splashes, oscillations, bruits roses, vibrations, boucles perturbées, frottements insidieux, sifflements ponctuels, grondements assourdis, cordes percutées, mouvements suggérés ou suggestifs etc… Le paysage sonore est en permutation relativement constante, parfois à la limite de l’audibilité au fur et à mesure que la production sonore s’intensifie ou s’évanouit. Franchement, un album remarquable de musique électronique expérimentale avec une belle richesse sonore focalisé sur l’écoute et l’empathie du collectif. Les oiseaux des quatre miroirs n’ont pas la berlue, ils retrouvent le chemin du nid après avoir convolé hors des chemins de ronde. Bravo !!
Richard Comte Dérive de la base et du sommet NUNC 022
https://nunc-nunc.bandcamp.com/album/d-rive-de-la-base-et-du-sommet
Disque de guitare solo. Photo de pochette : Tempête de poussière dans le désert (Afrique ? 1905/1015). Quatre pièces : AL (14:27), OD (07:21), IM (07:57), IS (11:32). Enregistré et mixé par Richard Comte, 2018-2019. AL est un curieux drone grave en léger crescendo qui attire petit à petit des harmoniques évasives et oscillantes et une contorsion du son à peine perceptible alors que les graves semblent enfler. La constante vague sonore se fragmente intérieurement, comme si le moteur d’un aéronef inconnu se déplaçait dans les airs, menaçant : il s’enraie et la nef s’enfonce dans l’éther en changeant de régime. OD : oscillations du drone grave en suspension dans l’espace de granit, granuleux, rotor braqué en perte de vitesse, vibrations de la carcasse dans l’air chaud de l’immensité, tentatives d’élévations et à-coups d’une tuyère disjonctée, battements vers l’infini, moteur crachant sa bave sourde. IM : silence ausculté sur la tension des cordes légèrement réverbérée. Un accord indifférent meurt dans l’écho du silence, la résonance renouvelée au fil des secondes qui s’épuisent. Je pourrais continuer la litanie et décrire maladroitement cette Dérive millimétrée comme une installation sonore per se ou un missive sonore d’un Rothko d’outre-tombe. Messages muets de l’espace des signes et du temps. Richard Comte fait plus qu’explorer la physique de l’instrument, il installe un paysage vivant, à la fois sous tension et apaisé, grondant dans l’instant et glissant vers l’éternité.
Excellent travail réalisé avec une grande maîtrise et produit sur son label NUNC.
Fail Better The Fall Luis Vicente Marco Franco Marcelo Dos Reis José Miguel Pereira Albert Cirera JACCRecords41
https://jaccrecords.bandcamp.com/album/the-fall
Ce n’est pas le premier album du groupe Fail Better ! et la formule du quintet continue avec le saxophoniste tenor et soprano Alberto Cirera remplaçant l’alto de Joao Guimaraes et le batteur Marco Franco au lieu de João Pais Philippe, le trompettiste Luis Vicente, le guitariste Marcelo Dos Reis et le bassiste José Miguel Pereira assurant si on veut la continuité évolutive du projet. On entre de plein pied dans l’activité expressionniste d’un free-free jazz bouillonnant (01 Ground Floor et 02 Rise Up) dans lequel des idées orchestrales / sonores éclosent subtilement une fois l’énergie consumée : 03 Falling Stars. Dans ce morceau, des notes tenues se maintiennent sur la ligne de flottaison alors que des bulles sonores (Vicente) éclatent subtilement sur la surface des eaux troubles. Un solo de guitare étrangement bluesy surnage entouré de souffles étouffés et d’étranges sifflements. La sonorité du groupe se déplace vers l’improvisation à base d’effet sonores et d’exploration d’un no man’s land formel où chacun, percussionniste, bassiste, trompettiste, guitariste et saxophoniste explore textures, timbres, « techniques alternatives » dans un remarquable continuum collectif. Impossible de déterminer qui joue quoi (14 :50). Soudainement, 04 Sky Fall explose : le ton précédent est conservé et le trompettiste ricochète et crache/vocalise dans on embouchure alors que son pavillon sature. Le guitariste bat la cadence sourde en isorythmie alors que le sax grinçant fait rager la colonne d’air. Fail Better manigance un agrégat sonore bouillonnant qui chavire vers la quarante deuxième minute de ce concert. Émotions de vivo. Les Fail Better ! ont le chic de couronner la performance dans un tout autre registre fait de bruissements inquiets, d’étirements de la matière sonore : un dialogue Vicente – Cirera en duo part en spirale avec des attaques désarticulées une fois que les acolytes se mettent à frotter, grincer, tournoyer. Vocalisations irréelles des deux souffleurs qui s’estompent peu à peu. Une musique communale, spontanée, fureur de l’instant et déperdition d’énergie ad libitum. Une certaine cohérence dans leur démarche organique et ouverte apporte une véritable authenticité. Poésie des sons en liberté.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
19 juin 2021
18 juin 2021
Dominic Lash w Consorts - D. Lash Quartet Javier Carmona RicardoTejero Alex Ward / John Butcher John Russell Dom Lash & Mark Sanders/ Patrizia Oliva solo/Adam Bohman Jonathan Bohman Mark Browne & Lol Coxhill/ Craig Shepard Trumpet City
Spoonhunt : le nouveau label du contrebassiste Dominic Lash met coup sur coup trois albums enregistrés au Café Oto le 14 janvier 2019 (Limulus - Dominic Lash Quartet) et le 13 janvier 2020 (Distinctions – Consorts et Discernment – Butcher/ Lash / Russell / Sanders)lors du concert pour son quarantième anniversaire. Trois projets illustrant trois des multiples facettes musicales de ce compositeur – improvisateur incontournable de la scène britannique.
Limulus Dominic Lash Quartet Alex Ward – Ricardo Tejero – Dominic Lash – Javier Carmona
https://dominiclash.bandcamp.com/album/limulus
Limulus présente le travail développé au sein du Dominic Lash Quartet depuis des années et pour lequel le bassiste conçoit des compositions très diversifiées au niveau du style et des atmosphères. Le challenge, parfaitement réussi, est de créer un sentiment de cohérence sonore et musicale avec les différents matériaux et structures et leurs réalisations ludiques démontrant ainsi que la musique, les musiques n’ont de frontière que dans la tête de certains critiques et les perceptions d’auditeurs. Formé par le remarquable batteur Javier Carmona, le saxophoniste alto Ricardo Tejero, le guitariste Alex Ward et Dominic à la contrebasse, le Quartet navigue entre les eaux mouvementées d’un jazz aventureux « swinguant » aux métriques étudiées, de la guitare électrique acide et provocatrice alternant fulgurances free et riffs rock saturés, du sax alto tressautant et tournoyant avec dérapages contrôlés et des pulsations rebondissantes d’un drumming aussi dynamique que minimaliste, mais aussi des compositions précieuses, aériennes, toutes en nuances. Une fois que l’embardée saturée et les riffs sauvages de alexithymia ont fait leur effet dévastateur, le guitariste et le saxophoniste jouent free, cadrés par le tandem rythmique. Solide guitariste mariant les avancées de Sonny Sharrock et de Derek Bailey, créant un style noisy et forcené tout en subtilité Alex Ward est aussi un compositeur exigeant et a été un des compagnons le plus proche de cet immense musicien que fut Simon H. Fell. Cylindrical qui suit immédiatement, est une composition dodécaphonique à tempo lent où chacun joue une partie des éléments qui convergent dans un ensemble dont on découvre peu à peu l’architecture et les options sonores qu’elle suscite : articulation du sax explosive, cisaillements des notes de la guitare jusqu’à la composition suivante, dactyloscopy, sorte de swing incertain avec enchaînements de heads tressautants sur les barres de mesure (Braxton) prolongé par un solo de guitare saturé serpentant dans les modes avec un sens rythmique appuyé. Lorsque vient le tour du saxophoniste à improviser, la cambrure rythmique est transformée. Tout au long du concert, le sens de la surprise et de multiples variations de détails dans les structures de la musique et les pulsations du batteur Javier Carmona entretiennent l’écoute active et le plaisir de partager leurs énergies. Les parties de basse, orchestrales ou improvisées valent le déplacement (solo dans from a theme by F.S.) Un Dominic Lash Quartet à suivre absolument.
Consorts Distinctions
https://dominiclash.bandcamp.com/album/distinctions
Consorts rassemble pas moins de vingt improvisatrices et improvisateurs les plus divers : Steve Beresford (electronics) Douglas Benford (harmonium), Marjolaine Charbin (piano), Chris Cundy (clar.basse), Seth Cooke (steel sink and metal detector – sic !), Angarhad Davies (viola), Phil Durrant (modular synth), Matthew Grigg ( guitar – amplifier), Bruno Guastalla (cello), Martin Hackett (Korg MS10), Tim Hill (baritone sax), Tina Hitchens (flute), Sarah Hughes (zither), Mark Langford (clar.basse), Yvonna Magda (violin), Hannah Marshall (cello), Helen Papaioannou (baritone sax), Yoni Silver (bass clarinet), Alex ward (clarinet – amplifier) et Dominic Lash (contrebasse). Une longue improvisation collective suivant les indications de D.Lash, sous le titre « distinctions » commençant par un jeu collectif détaillé fait de brefs sous-groupes mouvants et d’interventions individuelles subreptices et se développant progressivement dans une masse sonore noisy extrême dans laquelle on arrive à percevoir les sons individuels sauf sans doute lorsque les sax baryton et les clarinettes basses unissent vocalisations, harmoniques dans un pandemonium hallucinant. Une belle expérience qui démontre aussi le degré d'implication collective des improvisateurs britanniques par delà générations, sexes, pratiques, affiliations esthétiques ou organisationnelles.
Discernment John Butcher - Dominic Lash - John Russell - Mark Sanders
https://dominiclash.bandcamp.com/album/discernment
Discernment réunit John Butcher au saxophone , Mark Sanders aux percussions, Dominic Lash à la contrebasse et John Russell à la guitare électrique. C’est sans doute un des derniers enregistrements de John avant son décès le 18 janvier 2021. Déjà fortement affaibli, John y joue de manière mesurée avec de petites touches constructives laissant les initiatives subtiles du saxophoniste à la limite de l’émission et les frappes et frottements singuliers du batteur créer un univers sonore qui échappe à d’éventuels pronostics. Les idées voltigent, meurent, des dialogues s’affirment un instant et s’évaporent. Le contrebassiste s’insère admirablement dans leur jeu évolutif où les certitudes sont abandonnées pour l’imprévisible, ce qui amène son archet à se distinguer admirablement. Le percussionniste colore l’ensemble au plus près des surfaces qu’il aiguillonne et fait résonner avec délicatesse. Chapelets de notes de la guitare en solitaire aux intervalles étirés ou staccato subits suivis de silences où les instruments sont à peine effleurés et la contrebasse grince … Un set assez court, volatile, fait de quatre parties choisies après coup comme points d’entrées digitaux et un pur produit du british free improvising behaviour dont l’enregistrement est dédié à John Russell. On est à peine convaincu, mais on ne peut s’empêcher de réécouter discernment afin que nous finissions par discerner les tenants mystérieux de ses 39 minutes cinquante. Ils aboutissent à une imbrication de plus en plus claire et décisive.
Patrizia Oliva Celante Setola di maiale SM 3990
https://patriziaoliva.bandcamp.com/album/celante
Ce superbe album vocal et poétique de Patrizia Oliva attendait dans la pile des CD’s à chroniquer. L’essentiel de mon travail d’écriture sur la musique est concentré sur l’improvisation libre et ce superbe Celante tient sa place dans une discipline artistique voisine aux musiques improvisées (libres) qui constituent le sujet principal de ces pages. Si j’insère mes réflexions au sujet de l’expression poétique et chantée de Patrizia Oliva, c’est que son univers vaut vraiment la peine d’y prêter une oreille attentive et de lui ouvrir sa sensibilité d’auditeur. Patrizia Oliva chante ses textes en anglais ou italien avec une voix distanciée et aérienne, un ruban de soie fragile et ferme, par-dessus les boucles électroniques élémentaires, pulsations de l’irréel. Ses textes figurent à l’intérieur de la pochette bleue foncé où point une constellation étoilée dense et tachiste. Des impressions d’apaisement, de foi dans l’avenir et de fragilité se détachent, s’immiscent en nous. Le charme opère comme un murmure venu de loin, mais qui nous est proche et la qualité de son expression chantée questionne, interpelle et nous bouleverse. Son art est difficile car nu, simple, abrupt et minimaliste. Ses chansons pourraient très bien être orchestrées et servir de point de départ à des projets collectifs autour de textes poétiques car elle a une projection naturelle convaincante, une diction qui contribue à valoriser le moindre mot et à pénétrer notre imagination et la sensibilité de beaucoup. Patrizia Oliva n’hésite pas à contrevenir le bel ordonnancement de sa démarche, avec une ou deux idées folles, l’esprit d’aventure est ici bien ancré. J’ai le souvenir d’une belle présence scénique, d'unun magnétisme peu commun, un amour profond de la vie et de ses semblables. Une artiste sincère, et dans son genre musical, essentielle qui illumine le label Setola di Maiale du batteur Stefano Giust avec qui elle collabore souvent.
Adam Bohman Jonathan Bohman Mark Browne Lol Coxhill Live in London 1995-1996 scätter digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/live-in-london-1995-1996
Deux séries d’enregistrements en compagnie de Lol Coxhill, Mark Browne, Adam et Jonathan Bohman enregistrées il y a fort longtemps par Mark Browne et retrouvées / publiées miraculeusement par Liam Stefani sur scätter, le légendaire label des nineties, qui consacre tous ses efforts en publiant des archives digitales comme celles-ci. Mark Browne est un solide saxophoniste alto qui déchiquète la mélodie, les sons, l’articulation et fait pièce avec l’inénarrable Lol Coxhill, saxophoniste légendaire et improvisateur original entre les originaux. Les deux frères Bohman étaient à l’époque à l’orée de leur carrière défiant toute logique. Maniant objets récupérés et recyclés, disposés sur une table amplifiée par microcontacts ou agitant les ustensiles les plus hétéroclites, ils créent un univers bruitiste et visuel qui désarçonne l’auditeur. Rouleaux de papier toilette, brosses, couteaux, cuillers, boîtes, cordes, objets en métal, en plastique ou en bois, cartes de crédit usagées, élastiques, pinces à linge, ressorts, verres à bière trappiste ou verres à vin, moule à tarte, tiges, … il faut vraiment voir pour le croire. Les deux concerts enregistrés au Priory Arms de Stockwell en 1995 et au Red Rose d’Islington en 1996 rassemblent pas moins de douze morceaux parmi lesquels des duos Browne et Coxhill ou des Bohman Brothers, mais aussi quelques solos mémorables de Lol agrémentés de commentaires musicologiques qui valent leur pesant de ale et dépassent l’imagination du jazzfan raccorni. C’est supérieurement enregistré et on passe quelques moments inoubliables. L’atmosphère informelle voire bon enfant de ces gigs de suburbs londoniens exerce toujours une fascination sur les cognoscenti comme si une parcelle du temps passé à écouter et déguster une bière avec une telle compagnie (ici Coxhill, Browne et les Bohman) nous poursuivait toute notre vie en oblitérant toute notion d’espace-temps. La perfomance au Red Rose (haut lieu de la scène londonienne de 1991 à 2007) était sensée se tenir dans une reconstitution in situ de la Greenhouse de Robert Powell où des concerts mémorables eurent lieu il y a une trentaine d’années. Entendez par là une serre d’horticulture. Tous les éléments de la serre avaient été expressément transportés… quelque part et le concert eut lieu en son absence sur scène. Bref, il ne faut pas hésiter à télécharger ces souvenirs sonores pour un montant en pounds sterling à votre discrétion, satisfaction garantie.
Trumpet City Craig Shepard one hundred twenty-six players inexhaustible editions ie-028 2
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/trumpet-city
Installés dans la Park Avenue à Manhattan une après-midi du 2 août 2014 et dans un quartier de Brooklyn le 20 septembre de la même année , 126 trompettistes rassemblés par Craig Sheppard délivrent des drones enchaînés – superposés à même les bruits de la ville (traffic de voitures, bruits de fond, bruits de moteurs, bribes de voix humaines, crissements de freins, sifflets, …) qui envahissent la bande son et les microphones. Les souffleurs jouent des notes tenues en suivant les indications de la partition de Craig Sheppard et sont répartis à distance ou proches des micros créant un effet de perspective, de relief immergés/submergés dans la masse sonore environnementale qui finit par se fondre dans un bruit indéfini comme le naufrage des sens. La prise de son est ici un élément déterminant du projet tel qu’on peut l’entendre et met en relief les effets de crescendo – decrescendo tuilés et répartis dans la masse. Cette performance Trumpet City connut sa première sur les bords du Lac de Zürich en mars 2009 et fut réalisée à NYC pour la troisième et quatrième fois consécutives dans le cadre du New York City Dept of Transportation’s Summer’s Street avec le soutien de la Christ Church à Manhattan et sponsorisé par le Greater New York Arts Development Fund du NY Department of Cultural Affairs à Brooklyn. Bref, cette composition expérimentale exécutée à même la rue semble être une œuvre de salubrité publique permettant à des artistes – instrumentistes d’envahir l’espace collectif, son enregistrement démontre aussi l’aliénation de la vie urbaine au grand air tant notre ouïe est happée par le puissant bruit de fond de la pollution sonore. Inexhaustible editions justifie encore sa réputation de label unique en son genre.
Limulus Dominic Lash Quartet Alex Ward – Ricardo Tejero – Dominic Lash – Javier Carmona
https://dominiclash.bandcamp.com/album/limulus
Limulus présente le travail développé au sein du Dominic Lash Quartet depuis des années et pour lequel le bassiste conçoit des compositions très diversifiées au niveau du style et des atmosphères. Le challenge, parfaitement réussi, est de créer un sentiment de cohérence sonore et musicale avec les différents matériaux et structures et leurs réalisations ludiques démontrant ainsi que la musique, les musiques n’ont de frontière que dans la tête de certains critiques et les perceptions d’auditeurs. Formé par le remarquable batteur Javier Carmona, le saxophoniste alto Ricardo Tejero, le guitariste Alex Ward et Dominic à la contrebasse, le Quartet navigue entre les eaux mouvementées d’un jazz aventureux « swinguant » aux métriques étudiées, de la guitare électrique acide et provocatrice alternant fulgurances free et riffs rock saturés, du sax alto tressautant et tournoyant avec dérapages contrôlés et des pulsations rebondissantes d’un drumming aussi dynamique que minimaliste, mais aussi des compositions précieuses, aériennes, toutes en nuances. Une fois que l’embardée saturée et les riffs sauvages de alexithymia ont fait leur effet dévastateur, le guitariste et le saxophoniste jouent free, cadrés par le tandem rythmique. Solide guitariste mariant les avancées de Sonny Sharrock et de Derek Bailey, créant un style noisy et forcené tout en subtilité Alex Ward est aussi un compositeur exigeant et a été un des compagnons le plus proche de cet immense musicien que fut Simon H. Fell. Cylindrical qui suit immédiatement, est une composition dodécaphonique à tempo lent où chacun joue une partie des éléments qui convergent dans un ensemble dont on découvre peu à peu l’architecture et les options sonores qu’elle suscite : articulation du sax explosive, cisaillements des notes de la guitare jusqu’à la composition suivante, dactyloscopy, sorte de swing incertain avec enchaînements de heads tressautants sur les barres de mesure (Braxton) prolongé par un solo de guitare saturé serpentant dans les modes avec un sens rythmique appuyé. Lorsque vient le tour du saxophoniste à improviser, la cambrure rythmique est transformée. Tout au long du concert, le sens de la surprise et de multiples variations de détails dans les structures de la musique et les pulsations du batteur Javier Carmona entretiennent l’écoute active et le plaisir de partager leurs énergies. Les parties de basse, orchestrales ou improvisées valent le déplacement (solo dans from a theme by F.S.) Un Dominic Lash Quartet à suivre absolument.
Consorts Distinctions
https://dominiclash.bandcamp.com/album/distinctions
Consorts rassemble pas moins de vingt improvisatrices et improvisateurs les plus divers : Steve Beresford (electronics) Douglas Benford (harmonium), Marjolaine Charbin (piano), Chris Cundy (clar.basse), Seth Cooke (steel sink and metal detector – sic !), Angarhad Davies (viola), Phil Durrant (modular synth), Matthew Grigg ( guitar – amplifier), Bruno Guastalla (cello), Martin Hackett (Korg MS10), Tim Hill (baritone sax), Tina Hitchens (flute), Sarah Hughes (zither), Mark Langford (clar.basse), Yvonna Magda (violin), Hannah Marshall (cello), Helen Papaioannou (baritone sax), Yoni Silver (bass clarinet), Alex ward (clarinet – amplifier) et Dominic Lash (contrebasse). Une longue improvisation collective suivant les indications de D.Lash, sous le titre « distinctions » commençant par un jeu collectif détaillé fait de brefs sous-groupes mouvants et d’interventions individuelles subreptices et se développant progressivement dans une masse sonore noisy extrême dans laquelle on arrive à percevoir les sons individuels sauf sans doute lorsque les sax baryton et les clarinettes basses unissent vocalisations, harmoniques dans un pandemonium hallucinant. Une belle expérience qui démontre aussi le degré d'implication collective des improvisateurs britanniques par delà générations, sexes, pratiques, affiliations esthétiques ou organisationnelles.
Discernment John Butcher - Dominic Lash - John Russell - Mark Sanders
https://dominiclash.bandcamp.com/album/discernment
Discernment réunit John Butcher au saxophone , Mark Sanders aux percussions, Dominic Lash à la contrebasse et John Russell à la guitare électrique. C’est sans doute un des derniers enregistrements de John avant son décès le 18 janvier 2021. Déjà fortement affaibli, John y joue de manière mesurée avec de petites touches constructives laissant les initiatives subtiles du saxophoniste à la limite de l’émission et les frappes et frottements singuliers du batteur créer un univers sonore qui échappe à d’éventuels pronostics. Les idées voltigent, meurent, des dialogues s’affirment un instant et s’évaporent. Le contrebassiste s’insère admirablement dans leur jeu évolutif où les certitudes sont abandonnées pour l’imprévisible, ce qui amène son archet à se distinguer admirablement. Le percussionniste colore l’ensemble au plus près des surfaces qu’il aiguillonne et fait résonner avec délicatesse. Chapelets de notes de la guitare en solitaire aux intervalles étirés ou staccato subits suivis de silences où les instruments sont à peine effleurés et la contrebasse grince … Un set assez court, volatile, fait de quatre parties choisies après coup comme points d’entrées digitaux et un pur produit du british free improvising behaviour dont l’enregistrement est dédié à John Russell. On est à peine convaincu, mais on ne peut s’empêcher de réécouter discernment afin que nous finissions par discerner les tenants mystérieux de ses 39 minutes cinquante. Ils aboutissent à une imbrication de plus en plus claire et décisive.
Patrizia Oliva Celante Setola di maiale SM 3990
https://patriziaoliva.bandcamp.com/album/celante
Ce superbe album vocal et poétique de Patrizia Oliva attendait dans la pile des CD’s à chroniquer. L’essentiel de mon travail d’écriture sur la musique est concentré sur l’improvisation libre et ce superbe Celante tient sa place dans une discipline artistique voisine aux musiques improvisées (libres) qui constituent le sujet principal de ces pages. Si j’insère mes réflexions au sujet de l’expression poétique et chantée de Patrizia Oliva, c’est que son univers vaut vraiment la peine d’y prêter une oreille attentive et de lui ouvrir sa sensibilité d’auditeur. Patrizia Oliva chante ses textes en anglais ou italien avec une voix distanciée et aérienne, un ruban de soie fragile et ferme, par-dessus les boucles électroniques élémentaires, pulsations de l’irréel. Ses textes figurent à l’intérieur de la pochette bleue foncé où point une constellation étoilée dense et tachiste. Des impressions d’apaisement, de foi dans l’avenir et de fragilité se détachent, s’immiscent en nous. Le charme opère comme un murmure venu de loin, mais qui nous est proche et la qualité de son expression chantée questionne, interpelle et nous bouleverse. Son art est difficile car nu, simple, abrupt et minimaliste. Ses chansons pourraient très bien être orchestrées et servir de point de départ à des projets collectifs autour de textes poétiques car elle a une projection naturelle convaincante, une diction qui contribue à valoriser le moindre mot et à pénétrer notre imagination et la sensibilité de beaucoup. Patrizia Oliva n’hésite pas à contrevenir le bel ordonnancement de sa démarche, avec une ou deux idées folles, l’esprit d’aventure est ici bien ancré. J’ai le souvenir d’une belle présence scénique, d'unun magnétisme peu commun, un amour profond de la vie et de ses semblables. Une artiste sincère, et dans son genre musical, essentielle qui illumine le label Setola di Maiale du batteur Stefano Giust avec qui elle collabore souvent.
Adam Bohman Jonathan Bohman Mark Browne Lol Coxhill Live in London 1995-1996 scätter digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/live-in-london-1995-1996
Deux séries d’enregistrements en compagnie de Lol Coxhill, Mark Browne, Adam et Jonathan Bohman enregistrées il y a fort longtemps par Mark Browne et retrouvées / publiées miraculeusement par Liam Stefani sur scätter, le légendaire label des nineties, qui consacre tous ses efforts en publiant des archives digitales comme celles-ci. Mark Browne est un solide saxophoniste alto qui déchiquète la mélodie, les sons, l’articulation et fait pièce avec l’inénarrable Lol Coxhill, saxophoniste légendaire et improvisateur original entre les originaux. Les deux frères Bohman étaient à l’époque à l’orée de leur carrière défiant toute logique. Maniant objets récupérés et recyclés, disposés sur une table amplifiée par microcontacts ou agitant les ustensiles les plus hétéroclites, ils créent un univers bruitiste et visuel qui désarçonne l’auditeur. Rouleaux de papier toilette, brosses, couteaux, cuillers, boîtes, cordes, objets en métal, en plastique ou en bois, cartes de crédit usagées, élastiques, pinces à linge, ressorts, verres à bière trappiste ou verres à vin, moule à tarte, tiges, … il faut vraiment voir pour le croire. Les deux concerts enregistrés au Priory Arms de Stockwell en 1995 et au Red Rose d’Islington en 1996 rassemblent pas moins de douze morceaux parmi lesquels des duos Browne et Coxhill ou des Bohman Brothers, mais aussi quelques solos mémorables de Lol agrémentés de commentaires musicologiques qui valent leur pesant de ale et dépassent l’imagination du jazzfan raccorni. C’est supérieurement enregistré et on passe quelques moments inoubliables. L’atmosphère informelle voire bon enfant de ces gigs de suburbs londoniens exerce toujours une fascination sur les cognoscenti comme si une parcelle du temps passé à écouter et déguster une bière avec une telle compagnie (ici Coxhill, Browne et les Bohman) nous poursuivait toute notre vie en oblitérant toute notion d’espace-temps. La perfomance au Red Rose (haut lieu de la scène londonienne de 1991 à 2007) était sensée se tenir dans une reconstitution in situ de la Greenhouse de Robert Powell où des concerts mémorables eurent lieu il y a une trentaine d’années. Entendez par là une serre d’horticulture. Tous les éléments de la serre avaient été expressément transportés… quelque part et le concert eut lieu en son absence sur scène. Bref, il ne faut pas hésiter à télécharger ces souvenirs sonores pour un montant en pounds sterling à votre discrétion, satisfaction garantie.
Trumpet City Craig Shepard one hundred twenty-six players inexhaustible editions ie-028 2
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/trumpet-city
Installés dans la Park Avenue à Manhattan une après-midi du 2 août 2014 et dans un quartier de Brooklyn le 20 septembre de la même année , 126 trompettistes rassemblés par Craig Sheppard délivrent des drones enchaînés – superposés à même les bruits de la ville (traffic de voitures, bruits de fond, bruits de moteurs, bribes de voix humaines, crissements de freins, sifflets, …) qui envahissent la bande son et les microphones. Les souffleurs jouent des notes tenues en suivant les indications de la partition de Craig Sheppard et sont répartis à distance ou proches des micros créant un effet de perspective, de relief immergés/submergés dans la masse sonore environnementale qui finit par se fondre dans un bruit indéfini comme le naufrage des sens. La prise de son est ici un élément déterminant du projet tel qu’on peut l’entendre et met en relief les effets de crescendo – decrescendo tuilés et répartis dans la masse. Cette performance Trumpet City connut sa première sur les bords du Lac de Zürich en mars 2009 et fut réalisée à NYC pour la troisième et quatrième fois consécutives dans le cadre du New York City Dept of Transportation’s Summer’s Street avec le soutien de la Christ Church à Manhattan et sponsorisé par le Greater New York Arts Development Fund du NY Department of Cultural Affairs à Brooklyn. Bref, cette composition expérimentale exécutée à même la rue semble être une œuvre de salubrité publique permettant à des artistes – instrumentistes d’envahir l’espace collectif, son enregistrement démontre aussi l’aliénation de la vie urbaine au grand air tant notre ouïe est happée par le puissant bruit de fond de la pollution sonore. Inexhaustible editions justifie encore sa réputation de label unique en son genre.
8 juin 2021
Steve Noble Solo/ Guy-Frank Pellerin Matthias Boss Eugenio Sanna / Dirk Serries Alan Wilkinson /Csaba Pengö/ Michael Attias Simon Nabatov/
Solo Steve Noble empty birdcage records EBR 004
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/solo
Quatrième album consécutif d’Empty Birdcage Records, le label du guitariste Daniel Thompson, avec un solo de percussions comme au bon vieux temps des Han Bennink, Pierre Favre, Sven-Åke Johansson, Andrew Cyrille, Paul Lytton, Andrea Centazzo, Tony Oxley, Gunther Sommer, Eddie Prévost, percussionnistes dont il transcende l’apport le plus avantageusement possible. Miraculeusement. Même si Steve Noble n’a pas son pareil pour emballer la furia d’un trio ou quartet avec souffleur(s) de manière tournoyante et pétaradante, dans cet opus, il prend un temps précieux à laisser les sonorités métalliques (cymbales, gongs, crotales) s’étaler et résonner dans l’espace. Dans sa gestuelle et son sens inné du temps, il donne tout son sens à la raison d’être des instruments de percussions et à leur dimension sonore. Il fut une époque discographique où les percussionnistes improvisateurs marquaient un point d’honneur à publier un album solo (années 70, 80). Depuis lors, la scène du free-free jazz improvisé dictant sa loi (de marché), il faut vraiment scruter l’horizon pour découvrir la perle rare qui va rendre à cet univers de peaux tendues, de caisses résonnantes, de baguettes, de mailloches et archets, de cymbales, tam-tam et gongs, woodblocks et grattoirs etc… sa finalité intrinsèque, son viatique final. Le voici ! Avec une belle détermination et un goût infini pour le sonore et sa vibration organique, voici Steve Noble en « solo ». Publié par son camarade guitariste Daniel Thompson, un collègue à l’écoute de la scène. Et comment ! Parmi le flux continu des enregistrements percutants de Noble avec la fine fleur du saxophone free (Brötzmann, Parker, Mc Phee, Mitchell, Wilkinson, Keune), s’était glissé un merveilleux opus avec le clarinettiste Yoni Silver (Home / Aural Terrains) dans lequel il rivalise de finesse avec le méticuleux Eddie Prévost, par exemple. Cet enregistrement remarquable n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Une fois solo publié, je n’ai pu résister à le commander pour claironner bien fort au miracle ! 40 minutes ininterrompues d’une recherche vibrante de timbres qui planent, flottent, s’enchaînent, frissonnent, explosent, fluctuent, meurent et renaissent dans la résonance de la Hundred Years Gallery, un des lieux londoniens où tout est possible. Imaginez la performance de cette narration percussive aventureuse durant 40 minutes et 42 secondes soit 2.442 secondes où chacune d’elles est mise à profit sans le moindre moment creux pour développer, étendre leur plastique musicale et faire vibrer les corps percussifs métalliques, boisés et plastiques par frappes, frottements, écrasements, grattages avec pointes de baguette, archets, tambourin, objets résonnants... Chaque technique de base utilisée est développée et amplifiée organiquement avec des résonnances et des harmoniques irréelles, des tintements aériens, des chocs, des raclements, des mugissements … et leurs combinatoires improbables dans une suite pleine de sens, de vibrations étonnantes, d’événements sonores aussi singuliers qu'insolites et souvent inouïs. Il y a en jeu une caisse claire étroite, une grande cymbale, un tam-tam (un petit gong indonésien), quelques cymbales chinoises, une feuille métallique avec laquelle il commence sa performance et quelques accessoires. Sa sûreté d’instrumentiste, de compositeur de l’instant et d’improvisateur radical est phénoménale. J’ai toujours eu coutume de dire que le duo de Paul Lovens et Paul Lytton était le sommet de la chose percussive dans l’univers de l’improvisation libre et que ce groupe était à son époque (entre 1976 à 1986), le (duo) numéro un de la scène improvisée radicale (albums Was It Me, Moinho da Asneira et The Fetch, label Po Torch). Voici que Steve Noble parvient à faire parler ses instruments avec autant de conviction, de force et de cohérence créant un happening sonore unique qui frappe l’imagination une fois pour toutes et inscrit des signes magiques dans la nuit. On les perçoit comme un explorateur les découvrirait à la lueur d’une torche sur les parois d'une caverne enfouie dans les entrailles de la terre depuis une éternité. Les sons d’une autre civilisation, ceux d’un mode de vie utopique, nécessaire et inespéré. Un refuge dans la noirceur du monde. This is HUGE !! (attention : seulement 200 copies !)
Guy-Frank Pellerin Matthias Boss Eugenio Sanna Water Reflections FMRCD604-0221
https://www.squidco.com/miva/merchant.mvc?Screen=PROD&Product_Code=30333&Store_Code=S&search=pellerin&offset=&filter_cat=0&PowerSearch_Begin_Only=0&sort=&range_low=&range_high=
Excellent trio “pointilliste” basé sur l’écoute mutuelle, une minutieuse interaction et un sens remarquable de la dynamique. Le guitariste Pisan Eugenio Sanna est légèrement amplifié ici et ajoute à son jeu quelques fines plaques métalliques entre les cordes ou des ballons gonflables par-dessus. Ses actions bruitistes sont aiguillonnées par l’esprit ludique en éveil constant du violoniste jurassien Matthias Boss et les contorsions de la colonne d’air du sax soprano de Guy-Frank Pellerin, musicien parisien établi sur la côte toscane à proximité de Livourne. Boss et Pellerin se sont déjà commis dans le superbe Du Vent dans les Cordes (Setola di Maiale SM 3710) et Sanna et Pellerin ont convolé conjointement avec le contrebassiste japonais Maresuke Okamoto avec OPS… (Setola di Maiale 3620), ces deux albums étant à la hauteur de ces Water Reflections où les possibilités sonores de chaque instrument sont passées au scanner et au microscope dans des constants changements de focale éberluants. Pour ceux qui révèrent feu John Russell, cet album sera une superbe surprise. Atomisation de la phrase musicale, frottements, grattages, piqûres, contorsions, bruissements, harmoniques exécutés avec des alternances mouvantes de volumes, de densités, brefs fragments mélodiques, morceaux courts (2:11, 2:58, 3:21), suites amples menées avec une véritable logique et une urgence instantanée (11:39, 8:30, 10:54 et 12:45). C’est l’occasion de découvrir le guitariste Eugenio Sanna au sommet de son art avec deux acolytes inspirés et désireux de pointer archet folâtre et bec pointu dans la direction millimétrée et faussement évasive de ce flibustier de la six-cordes improvisée libre tout en s’adaptant à son approche sonore semi-étouffée. On sait que la cuisine à l’étouffée a le don de mettre en évidence le goût des herbes aromatiques et autres échalotes hachées menu. Il suffit de se concentrer sur l’aspect lyrique, grave ou échevelé des multiples pressions et rotations de l’archet de Matthias Boss animant le chant magique de l’âme de son violon, pour s’en convaincre. Quant au saxophoniste, il a le feeling exact pour insérer son souffle en commun accord avec la dynamique des cordes. Et lorsque soudain, il contrevient à cette attitude placide en déboulant comme un dératé (Hyperunder), il entraîne adroitement ses deux collègues dans une remise en perspective qui se faisait attendre, en métamorphose constante au niveau de la forme. Presque toutes les 10 improvisations concoctées ici ont leur caractère et leur relief propres, reconnaissables, comme si une thématique improbable et différente se faisait jour au fil des échanges. Un esprit inné d’invention à propos qui apporte la solution idéale dans la poursuite des événements et soutient l’intérêt sans faiblir. Ces dix improvisations portent insensiblement des titres en anglais (Hyperunder ou Raven), en italien (Accelerazione ben Riflessa), en allemand suisse (Lied für den frosch), en français (Disponible d’ici peu ou maintenant) ou en mic-mac (Welcome Cavallo), exprimant par-là l’internationalisme polysémantique ouvert à l’imaginaire qui caractérise ces musiques. Et c’est cette projection de l’imaginaire ressentie, partagée, vécue et transcendée qui pénètre en nous et à travers laquelle on distingue le parfait délire ludique par rapport à l’exercice de style… On entend aussi Eugenio Sanna maugréer dans Euguma, le final elliptique auquel vient s'ajouter le tromboniste Marco Carvelli et qui résume à lui tout seul les équilibres instables de cette rare équipée.
Alan Wilkinson – Dirk Serries One in the Eye a new wave of jazz nwoj 44
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/one-in-the-eye
Le label a new wave of jazz se développe à un rythme élevé atteignant aujourd’hui le numéro 44 avec ce double album en duo avec le maître de céans, le guitariste belge Dirk Serries et le saxophoniste alto & baryton Alan Wilkinson, aussi clarinettiste basse. J’avais consacré une étude – hommage au contrebassiste improvisateur et compositeur Simon H. Fell, disparu il y a un an et il y était question d’Alan Wilkinson, son compagnon au sein du trio explosif HWF (avec le batteur Paul Hession). Si les fulgurances d’HWF font plus qu’évoquer la musique expressionniste et sauvage de Peter Brötzmann, lorsqu’A.W. est confronté aux guitares acoustiques de Dirk Serries, on a droit à un souffle pastoral, une poésie bucolique (In the Here and Now à la clarinette basse), à un jeu équilibré plein de nuances. Dirk Serries démantibule accords et phrasés en percutant les cordes, tournoyant son plectre entre doigtés crochus du gauche et mouvements incessants sur les frettes avec une certaine logique et une frénésie colloquiale qui peut se rapprocher autant du silence que d'une activité bruitiste. Peut-être aurait-il fallu concentrer tout ce matériau enregistré en studio à Bruxelles (2019) et à l’Hundred Years Gallery (2020) et présenté ici sur deux compacts, sur l’étendue d’un seul CD. Néanmoins, les moments intéressants, poignants ou imprévisibles affluent de toute évidence, comme le n°5 du cd 1 (The Stings of the Flesh) où les morsures extrêmes et acides dans le bec de l’alto strient les froissements et les frictions des cordes contre les frettes. Ou le n°6 (In The Long Run) où le puissant baryton fait mouvoir la pression de l’air dans l’espace du studio alors que le jeu oblique du guitariste dévale les tortueuses courbes de niveau d’une carte topographique de l’imaginaire. L’écriture automatique de la six cordes triturée inlassablement inspire de remarquables et puissants coups de langue, étirements de la pâte sonore et vocalisations graveleuses au saxophoniste, vocalisations dans le bec du sax ou simplement avec son organe vocal débridé. Le CD 2, consacré à un concert enlevé (HYG 1 et HYG 2) retrace l’acuité du dialogue et des interférences partagés entre les deux improvisateurs. La perspective et le flux de l’improvisation en sont sensiblement renouvelés, brouillés, poursuivis sans relâche, ardemment. Une expérience de recherche, un chantier, des signaux de piste, égarements et retrouvailles, manifeste ludique, poésie de l’action – réaction.
Csaba Pengö Circles inexhaustible editions ie-038
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/circles
Inexhaustible editions s’affirme de mois en mois comme une plate-forme ouverte à l’improvisation radicale sans concession, la composition alternative avec un catalogue qui s’étoffe de plus en plus, et, dans le cas présent, dans une remarquable réflexion de la pratique de la contrebasse. Ces cercles forment en fait des successions ellipses avec de différentes perspectives et leurs variations corrélatives à des légers glissements de la hauteur de certaines notes que ce soit avec la technique du pizzicato ou de l’archet, ou encore de subtiles harmoniques. Essentiellement mélodique, la démarche a un côté exercice de style auquel le feeling du contrebassiste Csaba Pengö insuffle une dimension lyrique, charnelle, animée par une réelle capacité narrative. Évidemment, cette musique parlera davantage aux connaisseurs et praticiens de la contrebasse, mais par exemple, Csaba Pengö a judicieusement réalisé quatre compositions pour deux contrebasses, conviant son collègue Ádám Bögöthy, afin d’enrichir son projet. Buzz est une comptine à deux voix qui s’épaulent et se soutiennent en canon avec une thème mélodique tournoyant. Cette complicité bienvenue en duos nous fait réaliser que Pengö crée en fait un dialogue avec lui-même lorsqu’il navigue en solo. La superbe walking bass d’Eastern Europe Express aux accents blues-folk suggère sans doute l’allure d’un train imaginaire qui parcourt la puszta et longe le Danube, un fleuve presque dépourvu de ponts en reliant Bucarest via Belgrade, Budapest, Bratislava et Vienne. Il développe ce concept en faisant tournoyer les notes autour d’elles-mêmes dans Island Street confirmant ses grandes qualités de conteur expressif. Il ajoute à cette démarche rythmique une dimension funk dans le final Fish in the Bush : on croit voir une carpe quitter la rivière et tressauter indéfiniment dans les fourrés, par miracle. Un grand contrebassiste. Winter Field, joué à l’archet, par contre est une remarquable étude oblique dans les graves. Les figures, canevas et rebondissements se succèdent avec goût, grand soin, une dimension orchestrale très achevée et une préméditation minutieusement élaborée qui convaincra les amoureux de la contrebasse et les autres.
Brooklyn Mischiefs Michaël Attias et Simon Nabatov. Leo Records CD LR 901
https://simonnabatov.bandcamp.com/album/brooklyn-mischiefs
Un beau duo sensible entre un pianiste architecte, savant ordonnateur des 88 touches, et un souffleur sensible et secret. Michaël Attias au saxophone alto et Simon Nabatov, réunis le 6 juillet 2014 à Brooklyn pour une séance d’improvisation libre à la fois subtile, poétique, et avec l’objectif sans doute préétabli de composition instantanée selon des cheminements divers. Cinq pièces de différentes durées, de 5 :26 (Glimpses & Tangles) jusqu’aux 16 :15 de Languid qui débouche sur une version de The Spinning Song, une composition inoubliable d’Herbie Nichols, sans doute un génie expressif du jazz parmi les plus méconnus. La séance débute par une belle extemporisation cristalline (Nabatov) et diaphane (Attias). Le souffleur sinueux, disert et audacieux distille une musicalité secrète en s’immisçant dans les doigtés subtils du pianiste. Mais après deux minutes d’approche, l’improvisation désarticulée reprend ses droits : cascades rebondissantes et disruptions, hâchage du phrasé, sens du clair-obscur : on est plongé dans le terreau fertile de la free-music sans pare feu. Quand le piano se fait structuré, juste après, c’est pour construire- déconstruire simultanément structures d’arpèges et canevas harmoniques avec toutes leurs implications, sur lesquelles s’élancent et s’envolent un chapelet de notes aux intervalles distendus et spirales dissonnantes articulées minutieusement par Attias sur l’ouverture structurelle au dialogue constructif du claviériste. Une véritable orchestration des possibles s’enchaîne au feeling de l’instant, au vécu seconde après seconde. Glimpses et Tangles, le n°1 de cet album sensible, résume à lui tout seul la démarche collective et laisse présager les développements futurs. De la grande musique nourrie de l’expérience de l’improvisation du jazz libre et de la free music et de la pratique de la musique classique « contemporaine » du XXème faites à la fois de couleurs instrumentales et d’harmonies recherchées et étudiées. Nabatov appartient à cette mouvance de pianistes maestro qui incarnent au plus haut point la lingua franca du grand piano virtuose, à l’opposé d’un improvisateur atavique comme Fred Van Hove qui lui projette son imaginaire dans un langage éminemment personnel reconnaissable entre mille. Toutefois, sa maîtrise et sa musicalité sont telles, qu’il faut absolument considérer son travail avec intérêt et même enthousiasme, car il est de haut vol, requérant toutes nos capacités auditives et sensibles de bout en bout. Tout au long de l’entreprise, interviennent des cadences (Gowanus by Night), des envolées, des arrêts sur l’image, des surprises heureuses, des questionnements et des solutions imprévues avec un sens de la narration, du développement et de la conclusion qui mérite qu’on s’y attarde. Outre le fait qu’ils sont talentueux, subtils et parfois audacieux (Languid), avec un sens élevé de l’écoute mutuelle, c’est la suite dans leurs idées et la succession travaillée d’événements sonores et de motifs démultipliés, ce sens inné de la narration, de l’évolution d’un point à l’autre incorporant des trouvailles sonores et une réelle inspiration, et même l’engagement physique (Languid autour des minutes 4 et 5) qui font la différence. Une réussite enrichissante.
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/solo
Quatrième album consécutif d’Empty Birdcage Records, le label du guitariste Daniel Thompson, avec un solo de percussions comme au bon vieux temps des Han Bennink, Pierre Favre, Sven-Åke Johansson, Andrew Cyrille, Paul Lytton, Andrea Centazzo, Tony Oxley, Gunther Sommer, Eddie Prévost, percussionnistes dont il transcende l’apport le plus avantageusement possible. Miraculeusement. Même si Steve Noble n’a pas son pareil pour emballer la furia d’un trio ou quartet avec souffleur(s) de manière tournoyante et pétaradante, dans cet opus, il prend un temps précieux à laisser les sonorités métalliques (cymbales, gongs, crotales) s’étaler et résonner dans l’espace. Dans sa gestuelle et son sens inné du temps, il donne tout son sens à la raison d’être des instruments de percussions et à leur dimension sonore. Il fut une époque discographique où les percussionnistes improvisateurs marquaient un point d’honneur à publier un album solo (années 70, 80). Depuis lors, la scène du free-free jazz improvisé dictant sa loi (de marché), il faut vraiment scruter l’horizon pour découvrir la perle rare qui va rendre à cet univers de peaux tendues, de caisses résonnantes, de baguettes, de mailloches et archets, de cymbales, tam-tam et gongs, woodblocks et grattoirs etc… sa finalité intrinsèque, son viatique final. Le voici ! Avec une belle détermination et un goût infini pour le sonore et sa vibration organique, voici Steve Noble en « solo ». Publié par son camarade guitariste Daniel Thompson, un collègue à l’écoute de la scène. Et comment ! Parmi le flux continu des enregistrements percutants de Noble avec la fine fleur du saxophone free (Brötzmann, Parker, Mc Phee, Mitchell, Wilkinson, Keune), s’était glissé un merveilleux opus avec le clarinettiste Yoni Silver (Home / Aural Terrains) dans lequel il rivalise de finesse avec le méticuleux Eddie Prévost, par exemple. Cet enregistrement remarquable n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Une fois solo publié, je n’ai pu résister à le commander pour claironner bien fort au miracle ! 40 minutes ininterrompues d’une recherche vibrante de timbres qui planent, flottent, s’enchaînent, frissonnent, explosent, fluctuent, meurent et renaissent dans la résonance de la Hundred Years Gallery, un des lieux londoniens où tout est possible. Imaginez la performance de cette narration percussive aventureuse durant 40 minutes et 42 secondes soit 2.442 secondes où chacune d’elles est mise à profit sans le moindre moment creux pour développer, étendre leur plastique musicale et faire vibrer les corps percussifs métalliques, boisés et plastiques par frappes, frottements, écrasements, grattages avec pointes de baguette, archets, tambourin, objets résonnants... Chaque technique de base utilisée est développée et amplifiée organiquement avec des résonnances et des harmoniques irréelles, des tintements aériens, des chocs, des raclements, des mugissements … et leurs combinatoires improbables dans une suite pleine de sens, de vibrations étonnantes, d’événements sonores aussi singuliers qu'insolites et souvent inouïs. Il y a en jeu une caisse claire étroite, une grande cymbale, un tam-tam (un petit gong indonésien), quelques cymbales chinoises, une feuille métallique avec laquelle il commence sa performance et quelques accessoires. Sa sûreté d’instrumentiste, de compositeur de l’instant et d’improvisateur radical est phénoménale. J’ai toujours eu coutume de dire que le duo de Paul Lovens et Paul Lytton était le sommet de la chose percussive dans l’univers de l’improvisation libre et que ce groupe était à son époque (entre 1976 à 1986), le (duo) numéro un de la scène improvisée radicale (albums Was It Me, Moinho da Asneira et The Fetch, label Po Torch). Voici que Steve Noble parvient à faire parler ses instruments avec autant de conviction, de force et de cohérence créant un happening sonore unique qui frappe l’imagination une fois pour toutes et inscrit des signes magiques dans la nuit. On les perçoit comme un explorateur les découvrirait à la lueur d’une torche sur les parois d'une caverne enfouie dans les entrailles de la terre depuis une éternité. Les sons d’une autre civilisation, ceux d’un mode de vie utopique, nécessaire et inespéré. Un refuge dans la noirceur du monde. This is HUGE !! (attention : seulement 200 copies !)
Guy-Frank Pellerin Matthias Boss Eugenio Sanna Water Reflections FMRCD604-0221
https://www.squidco.com/miva/merchant.mvc?Screen=PROD&Product_Code=30333&Store_Code=S&search=pellerin&offset=&filter_cat=0&PowerSearch_Begin_Only=0&sort=&range_low=&range_high=
Excellent trio “pointilliste” basé sur l’écoute mutuelle, une minutieuse interaction et un sens remarquable de la dynamique. Le guitariste Pisan Eugenio Sanna est légèrement amplifié ici et ajoute à son jeu quelques fines plaques métalliques entre les cordes ou des ballons gonflables par-dessus. Ses actions bruitistes sont aiguillonnées par l’esprit ludique en éveil constant du violoniste jurassien Matthias Boss et les contorsions de la colonne d’air du sax soprano de Guy-Frank Pellerin, musicien parisien établi sur la côte toscane à proximité de Livourne. Boss et Pellerin se sont déjà commis dans le superbe Du Vent dans les Cordes (Setola di Maiale SM 3710) et Sanna et Pellerin ont convolé conjointement avec le contrebassiste japonais Maresuke Okamoto avec OPS… (Setola di Maiale 3620), ces deux albums étant à la hauteur de ces Water Reflections où les possibilités sonores de chaque instrument sont passées au scanner et au microscope dans des constants changements de focale éberluants. Pour ceux qui révèrent feu John Russell, cet album sera une superbe surprise. Atomisation de la phrase musicale, frottements, grattages, piqûres, contorsions, bruissements, harmoniques exécutés avec des alternances mouvantes de volumes, de densités, brefs fragments mélodiques, morceaux courts (2:11, 2:58, 3:21), suites amples menées avec une véritable logique et une urgence instantanée (11:39, 8:30, 10:54 et 12:45). C’est l’occasion de découvrir le guitariste Eugenio Sanna au sommet de son art avec deux acolytes inspirés et désireux de pointer archet folâtre et bec pointu dans la direction millimétrée et faussement évasive de ce flibustier de la six-cordes improvisée libre tout en s’adaptant à son approche sonore semi-étouffée. On sait que la cuisine à l’étouffée a le don de mettre en évidence le goût des herbes aromatiques et autres échalotes hachées menu. Il suffit de se concentrer sur l’aspect lyrique, grave ou échevelé des multiples pressions et rotations de l’archet de Matthias Boss animant le chant magique de l’âme de son violon, pour s’en convaincre. Quant au saxophoniste, il a le feeling exact pour insérer son souffle en commun accord avec la dynamique des cordes. Et lorsque soudain, il contrevient à cette attitude placide en déboulant comme un dératé (Hyperunder), il entraîne adroitement ses deux collègues dans une remise en perspective qui se faisait attendre, en métamorphose constante au niveau de la forme. Presque toutes les 10 improvisations concoctées ici ont leur caractère et leur relief propres, reconnaissables, comme si une thématique improbable et différente se faisait jour au fil des échanges. Un esprit inné d’invention à propos qui apporte la solution idéale dans la poursuite des événements et soutient l’intérêt sans faiblir. Ces dix improvisations portent insensiblement des titres en anglais (Hyperunder ou Raven), en italien (Accelerazione ben Riflessa), en allemand suisse (Lied für den frosch), en français (Disponible d’ici peu ou maintenant) ou en mic-mac (Welcome Cavallo), exprimant par-là l’internationalisme polysémantique ouvert à l’imaginaire qui caractérise ces musiques. Et c’est cette projection de l’imaginaire ressentie, partagée, vécue et transcendée qui pénètre en nous et à travers laquelle on distingue le parfait délire ludique par rapport à l’exercice de style… On entend aussi Eugenio Sanna maugréer dans Euguma, le final elliptique auquel vient s'ajouter le tromboniste Marco Carvelli et qui résume à lui tout seul les équilibres instables de cette rare équipée.
Alan Wilkinson – Dirk Serries One in the Eye a new wave of jazz nwoj 44
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/one-in-the-eye
Le label a new wave of jazz se développe à un rythme élevé atteignant aujourd’hui le numéro 44 avec ce double album en duo avec le maître de céans, le guitariste belge Dirk Serries et le saxophoniste alto & baryton Alan Wilkinson, aussi clarinettiste basse. J’avais consacré une étude – hommage au contrebassiste improvisateur et compositeur Simon H. Fell, disparu il y a un an et il y était question d’Alan Wilkinson, son compagnon au sein du trio explosif HWF (avec le batteur Paul Hession). Si les fulgurances d’HWF font plus qu’évoquer la musique expressionniste et sauvage de Peter Brötzmann, lorsqu’A.W. est confronté aux guitares acoustiques de Dirk Serries, on a droit à un souffle pastoral, une poésie bucolique (In the Here and Now à la clarinette basse), à un jeu équilibré plein de nuances. Dirk Serries démantibule accords et phrasés en percutant les cordes, tournoyant son plectre entre doigtés crochus du gauche et mouvements incessants sur les frettes avec une certaine logique et une frénésie colloquiale qui peut se rapprocher autant du silence que d'une activité bruitiste. Peut-être aurait-il fallu concentrer tout ce matériau enregistré en studio à Bruxelles (2019) et à l’Hundred Years Gallery (2020) et présenté ici sur deux compacts, sur l’étendue d’un seul CD. Néanmoins, les moments intéressants, poignants ou imprévisibles affluent de toute évidence, comme le n°5 du cd 1 (The Stings of the Flesh) où les morsures extrêmes et acides dans le bec de l’alto strient les froissements et les frictions des cordes contre les frettes. Ou le n°6 (In The Long Run) où le puissant baryton fait mouvoir la pression de l’air dans l’espace du studio alors que le jeu oblique du guitariste dévale les tortueuses courbes de niveau d’une carte topographique de l’imaginaire. L’écriture automatique de la six cordes triturée inlassablement inspire de remarquables et puissants coups de langue, étirements de la pâte sonore et vocalisations graveleuses au saxophoniste, vocalisations dans le bec du sax ou simplement avec son organe vocal débridé. Le CD 2, consacré à un concert enlevé (HYG 1 et HYG 2) retrace l’acuité du dialogue et des interférences partagés entre les deux improvisateurs. La perspective et le flux de l’improvisation en sont sensiblement renouvelés, brouillés, poursuivis sans relâche, ardemment. Une expérience de recherche, un chantier, des signaux de piste, égarements et retrouvailles, manifeste ludique, poésie de l’action – réaction.
Csaba Pengö Circles inexhaustible editions ie-038
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/circles
Inexhaustible editions s’affirme de mois en mois comme une plate-forme ouverte à l’improvisation radicale sans concession, la composition alternative avec un catalogue qui s’étoffe de plus en plus, et, dans le cas présent, dans une remarquable réflexion de la pratique de la contrebasse. Ces cercles forment en fait des successions ellipses avec de différentes perspectives et leurs variations corrélatives à des légers glissements de la hauteur de certaines notes que ce soit avec la technique du pizzicato ou de l’archet, ou encore de subtiles harmoniques. Essentiellement mélodique, la démarche a un côté exercice de style auquel le feeling du contrebassiste Csaba Pengö insuffle une dimension lyrique, charnelle, animée par une réelle capacité narrative. Évidemment, cette musique parlera davantage aux connaisseurs et praticiens de la contrebasse, mais par exemple, Csaba Pengö a judicieusement réalisé quatre compositions pour deux contrebasses, conviant son collègue Ádám Bögöthy, afin d’enrichir son projet. Buzz est une comptine à deux voix qui s’épaulent et se soutiennent en canon avec une thème mélodique tournoyant. Cette complicité bienvenue en duos nous fait réaliser que Pengö crée en fait un dialogue avec lui-même lorsqu’il navigue en solo. La superbe walking bass d’Eastern Europe Express aux accents blues-folk suggère sans doute l’allure d’un train imaginaire qui parcourt la puszta et longe le Danube, un fleuve presque dépourvu de ponts en reliant Bucarest via Belgrade, Budapest, Bratislava et Vienne. Il développe ce concept en faisant tournoyer les notes autour d’elles-mêmes dans Island Street confirmant ses grandes qualités de conteur expressif. Il ajoute à cette démarche rythmique une dimension funk dans le final Fish in the Bush : on croit voir une carpe quitter la rivière et tressauter indéfiniment dans les fourrés, par miracle. Un grand contrebassiste. Winter Field, joué à l’archet, par contre est une remarquable étude oblique dans les graves. Les figures, canevas et rebondissements se succèdent avec goût, grand soin, une dimension orchestrale très achevée et une préméditation minutieusement élaborée qui convaincra les amoureux de la contrebasse et les autres.
Brooklyn Mischiefs Michaël Attias et Simon Nabatov. Leo Records CD LR 901
https://simonnabatov.bandcamp.com/album/brooklyn-mischiefs
Un beau duo sensible entre un pianiste architecte, savant ordonnateur des 88 touches, et un souffleur sensible et secret. Michaël Attias au saxophone alto et Simon Nabatov, réunis le 6 juillet 2014 à Brooklyn pour une séance d’improvisation libre à la fois subtile, poétique, et avec l’objectif sans doute préétabli de composition instantanée selon des cheminements divers. Cinq pièces de différentes durées, de 5 :26 (Glimpses & Tangles) jusqu’aux 16 :15 de Languid qui débouche sur une version de The Spinning Song, une composition inoubliable d’Herbie Nichols, sans doute un génie expressif du jazz parmi les plus méconnus. La séance débute par une belle extemporisation cristalline (Nabatov) et diaphane (Attias). Le souffleur sinueux, disert et audacieux distille une musicalité secrète en s’immisçant dans les doigtés subtils du pianiste. Mais après deux minutes d’approche, l’improvisation désarticulée reprend ses droits : cascades rebondissantes et disruptions, hâchage du phrasé, sens du clair-obscur : on est plongé dans le terreau fertile de la free-music sans pare feu. Quand le piano se fait structuré, juste après, c’est pour construire- déconstruire simultanément structures d’arpèges et canevas harmoniques avec toutes leurs implications, sur lesquelles s’élancent et s’envolent un chapelet de notes aux intervalles distendus et spirales dissonnantes articulées minutieusement par Attias sur l’ouverture structurelle au dialogue constructif du claviériste. Une véritable orchestration des possibles s’enchaîne au feeling de l’instant, au vécu seconde après seconde. Glimpses et Tangles, le n°1 de cet album sensible, résume à lui tout seul la démarche collective et laisse présager les développements futurs. De la grande musique nourrie de l’expérience de l’improvisation du jazz libre et de la free music et de la pratique de la musique classique « contemporaine » du XXème faites à la fois de couleurs instrumentales et d’harmonies recherchées et étudiées. Nabatov appartient à cette mouvance de pianistes maestro qui incarnent au plus haut point la lingua franca du grand piano virtuose, à l’opposé d’un improvisateur atavique comme Fred Van Hove qui lui projette son imaginaire dans un langage éminemment personnel reconnaissable entre mille. Toutefois, sa maîtrise et sa musicalité sont telles, qu’il faut absolument considérer son travail avec intérêt et même enthousiasme, car il est de haut vol, requérant toutes nos capacités auditives et sensibles de bout en bout. Tout au long de l’entreprise, interviennent des cadences (Gowanus by Night), des envolées, des arrêts sur l’image, des surprises heureuses, des questionnements et des solutions imprévues avec un sens de la narration, du développement et de la conclusion qui mérite qu’on s’y attarde. Outre le fait qu’ils sont talentueux, subtils et parfois audacieux (Languid), avec un sens élevé de l’écoute mutuelle, c’est la suite dans leurs idées et la succession travaillée d’événements sonores et de motifs démultipliés, ce sens inné de la narration, de l’évolution d’un point à l’autre incorporant des trouvailles sonores et une réelle inspiration, et même l’engagement physique (Languid autour des minutes 4 et 5) qui font la différence. Une réussite enrichissante.
2 juin 2021
Michel Doneda Frédéric Blondy Tetsu Saitoh/Crucial Anatomy John Butcher John Edwards Mark Sanders/ Pat Thomas Alex Ward Evan Thomas Dominic Lash Darren Hassoon-Davis/ Luigi Lullo Mosso Massimo Simonini Vincenzo Vasi/
Spring Road 16 Michel Doneda Frédéric Blondy Tetsu Saitoh Relative Pitch RPR 1121
Michel Doneda vient de perdre un de ses plus fidèles amis et compagnons de scène et de musique, le contrebassiste Tetsu Saïtoh. Relative Pitch nous propose maintenant un superbe album enregistré le 16 avril 2016 à Radio – France dans la série / émission « À l’Improviste » d’Anne Montaron réunissant les deux improvisateurs. Comme il était déjà advenu au Carré Bleu en février 2007 (Carré Bleu/ Travessia TRV 003), le très remarquable explorateur du piano Frédéric Blondy s’est joint à eux pour deux improvisations collectives sous le titre de No Road part 1 et No Road part 2. La dénomination Spring Road s’est apposée à leurs pérégrinations en duo depuis le premier enregistrement Doneda / Saitoh (Spring Road 01 / Scissors 01), car, sans doute, était-ce une entreprise printanière tout comme ce nouvel album Spring Road 16 enregistré en ce début de printemps quand la nature et les émotions renaissent, le titre No Road, lui, est tout à fait pertinent, tant leurs investigations sonores réunissent une multitude de cheminements, de réflexions, de sonorités : on se situe dans un territoire inconnu même si ces artistes l’explorent sans discontinuer depuis des années. Il n’y a pas de route de point de départ et de destination. Une qualité intrinsèque de leur démarche collective est l’évitement du syndrome « solo »istique et virtuosiste pour une mise en commun complémentaire, extrêmement libre, de sons extrêmes – spécifiques qui s’agrègent, se combinent dans un état sauvage, flottent et s’élèvent dans l’espace en défiant la pesanteur, les notions de formes musicales, un éventuel concept de l’improvisation, … Il ne s’agit pas d’un album démontrant le savoir-faire des artistes sur leurs instruments , sax piano et contrebasse, ni même d’un « défrichement » ou ces idées un peu superficielles de soundpainting ou d’auberge espagnole. Les trois musiciens cherchent les sons les plus rares, les ressources sonores inouïes, les vibrations et les fréquences dans l’instant qui s’avèrent les plus aptes à entretenir leurs mystères. Comme le souligne Anne Montaron, leur musique se réfère à une danse incandescente, aux mouvements internes des corps, à ce que les bio-acousticiens définissent comme une niche acoustique. Celle-ci peut être observée dans un environnement naturel, au coeur d’une forêt… Est évacuée toute notion de style au niveau de la pratique de l’instrument, même si règne cet à-priori de recherche sonore … où pointent des convergences secrètes, des trouvailles merveilleuses dans un défilement du temps qui remet en question sa perception. Était-ce bien 10 :31 et 28 :03 ? Je ne saurais le dire. Aussi, on est surpris par ces passage sublimes où les timbres féériques s’agrègent en un halo d’harmoniques irréel sans qu’on puisse deviner quel instrument est en jeu. Le percussionniste John Stevens avait un mot à la bouche au sujet de l’improvisation libre : organique. Et bien, je dirais que la démarche de Michel Doneda au sein des constellations auxquelles il participe est sans doute celle à laquelle ce mot « organique » s’applique le mieux.
La pochette est ornée d’une peinture multicolore signée Hyokichi Onari et réalisée en 1978 qui fera oublier le canular de la pochette d’Everybody Digs Michel Doneda, l’album solo du saxophoniste pour le même Relative Pitch. Outre l’album Carré Bleu et Spring Road 01 cités plus haut, rappelons l’existence d’autres magnifiques enregistrements réunissant Michel et Tetsu, car ceux-ci exemplifient leur démarche sensible et radicale : Live at Hall Egg Farm (avec Kazue Sawai au koto/ sparkling beatnik), Koh-Kan Live at Seitan Ongakudo (Saitoh – Doneda / Orhai ORCD-003) et les deux « Une Chance Pour L’Ombre » avec Doneda, Saitoh, Lê Quan Ninh, Kasue Sawai et Kazuo Imai (Victo cd094 et Bab Ili Lef 02).
Réflexion : y aurait-il un promoteur responsable de label en France ou en Europe qui pourrait proposer à Doneda et à son pote Frédéric Blondy de publier un album ? La France a la chance d’avoir sur son territoire un saxophoniste exceptionnel et un des plus remarquables explorateurs de piano. On dirait que certains s'en foutent, alors que d'autres artistes ont un don d'ubiquité éditorial lassant à la longue quand on considère la répétitivité de leur démarche. Pour Doneda et Blondy, il leur faut aller aux U.S.A. pour se faire éditer par un label qui propose différentes démarches musicales « improvisées » sans se focaliser sur une écurie d’artistes récurrents, ni un type de musique ou un style maison. Car comme l’indique le titre du label, Relative Pitch, tout est relatif. Il faut écouter sans œillères, mais avec les oreilles ouvertes. J'ajoute encore que commander un CD aux USA coûte plus cher que le prix du cd lui-même à cause de la cherté des frais d'envois
Last Dream of the Morning / Crucial Anatomy John Butcher John Edwards Mark Sanders Trost https://trostrecords.bandcamp.com/album/crucial-anatomy
On ne compte plus les albums avec la paire contrebasse – percussions John Edwards et Mark Sanders. Et tous deux ont laissé de magnifiques témoignages avec le saxophoniste John Butcher : Optic - Butcher/Edwards (2001) et Daylight - Butcher / Sanders (2010/11) pour le label Emanem. Cette fois, Trost publie un très remarquable concert en trio enregistré au Café Oto à Londres en 2018 et la musique va à l’essentiel tout en évitant le concept du souffleur free propulsé par une « section rythmique », formule récurrente si il en est. Dans cette anatomie cruciale, chaque improvisateur agit sur un pied d’égalité et dans un rapport collaboratif qui fait que personne ne crée une direction, ni ne s’élance en essayant d’entraîner les deux autres. Certains passages se développent en duo entre la batterie et la contrebasse et le saxophoniste se tait jusqu’à ce qu’il vienne superposer un entrelacs de boucles en respiration circulaire avec cette articulation et ce sens de l’architecture et des couleurs sonores immédiatement identifiable. Un sens méthodique de la construction musicale que partage le percussionniste Mark Sanders en « essayant » systématiquement la résonance des peaux, woodblocks, et métaux dans des cadences et pulsations qui n’appartiennent ni à la ligua franca du jazz, ni à la manière contemporaine. En y réfléchissant, on pourrait songer aux rythmes de la terre, de lointaines racines africaines à cette expérience ludique de croisements de rythmes et de sonorités qui appartiennent la nature même des instruments de percussions, ici mis au jour par une rare combinaison de talent, de sensibilité et d’imagination. Pour son plus grand bonheur et le nôtre, Mark Sanders a trouvé le compagnon contrebassiste idéal, John Edwards. Son jeu allie la simplicité et le goût du sonore boisé, grinçant, le sens de l’à-propos et de la forme en s’insérant à merveille dans les textures et les vibrations de son alter-ego. Dans ce contexte, le style très particulier de John Butcher n’a plus qu’à éclore et à s’épanouir. Sa démarche est l’aboutissement de deux points de vue, l’un lié à des intervalles spécifiques, une articulation et une sonorité reconnaissable entre mille (tel Lol Coxhill ou Steve Lacy) et l’autre, celui de l’exploration des sons et des possibilités acoustiques de ses deux instruments (ténor et soprano), alliant une méthode analytique et des facteurs aléatoires. Butcher laisse des intervalles de silence dans son jeu, chaque fraction de phrase étant un module type qu’il altère et transforme avec une logique confondante et un sens de l’économie de moyens d’une redoutable efficacité. On dira que Steve Lacy n’a pas eu meilleur élève alors que pas un seul son émis ne fasse allusion au grand saxophoniste disparu. Ce travail hyper précis et superbement épuré ouvre un espace de jeu et de silence dans le champ sonore dans lequel ses compagnons peuvent évoluer sans contrainte aussi bien individuellement que collectivement. Tout à fait exemplaire.
The Locals : Play the Music of Anthony Braxton : Pat Thomas Alex Ward Evan Thomas Dominic Lash Darren Hassoon-Davis Discus 103CD
https://discusmusic.bandcamp.com/album/the-locals-play-the-music-of-anthony-braxton-103cd-2021
“Play The Music of Anthony Braxton” est tout un programme en soi. Mais il faut vraiment écouter cet album pour pouvoir imaginer quel est le biais, l’éclairage particulier par lequel The Locals interprètent ou réincarnent la musique du génial saxophoniste compositeur. L’instrumentation fait appel à la guitare électrique et la basse électrique et le « style » vient tout droit du funk-punk-nowave : sonorités noises et abrasives de la guitare électrique (Evan Thomas), ronronnement pesant et métronomique de la basse électrique (Dominic Lash, ailleurs un contrebassiste classieux), carrure rock très sèche de la pulsation (Darren Hassoon-Morris), caution Braxtonienne proprement dite du clarinettiste Alex Ward et démarche radicale du pianiste Pat Thomas, l’arrangeur en titre du projet, percutant le clavier comme un allumé ou même un dément. Une belle joyeuseté délirante qui a du faire bien rire Braxton dans sa barbe. Comme il se fait qu’Alex Ward est un clarinettiste extraordinaire et qu’il trouve les inflexions les plus appropriées pour jouer les parties dévolues au souffleur dans les compositions 40B, 6C, 115, 23B, 6I et 23G (je vous passe les dessins schématiques qui les représentent graphiquement. Certaines de ces compositions ont été jouées des centaines de fois et figurent sur de nombreux enregistrements. Que vous soyez pour ou contre leur démarche orchestrale dans le cadre de la musique de Braxton, il y a une chose qui est irrévocable, et même deux. On ne peut pas rêver meilleur interprète de Braxton à la clarinette qu’Alex Ward surtout au niveau des inflexions et de la sonorité. Il est sûrement un des plus grands improvisateurs jazz vivants sur cet instrument et en général. Pour preuve, sa géniale contribution dans le Duck Baker Trio (Déjà Vouty) avec le guitariste fingerstyle du même nom et le bassiste John Edwards. Mais encore, avec le pianiste Pat Thomas et sa science innée des clusters infernaux et l’agressivité (punk ?) de son jeu forcené au clavier, et les incartades noise d’Evan Thomas à la guitare, on atteint le stade de l’OS/MNI , objet sonore/musical non identifié, une démarche inédite et bien réjouissante, surprenante dans le développement d’un festival. L’enregistrement eut lieu à Nickelsdorff au Konfrontationen Festival 2006. L’idée d’en faire un album est peut-être discutable du point de vue des puristes, mais l’effet produit sur les afficionados a dû être sensationnel, Konfrontationen étant l’archétype du festival pour « connaisseurs » « ouverts » à tout. Quand subitement, Pat Thomas envisage une autre grille de lecture comme dans le début de la Composition 23B, on se dit que l’entreprise a de l’avenir.
Je sais bien que certains vont crier au scandale … mais, par exemple, à tous les pointus qui ne jurent par AMM et Keith Rowe, on leur conseillera d’écouter le quadruple vinyle d’Amalgam « Wipe Out » où Keith Rowe joue « du free-rock-jazz-noise » (avec Trevor Watts et le batteur Liam Genockey et un bassiste funky en 1980) et alors qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent. Les improvisateurs British ont souvent eu une longueur d’avance et, encore plus, bien des largesses de vue. Le nom du groupe, « The Locals » se réfère sans doute à leur appartenance individuelle à la scène locale oxfordienne à cette époque. La pochette est ornée par un tableau peint et haut en couleurs par le saxophoniste Mark Browne, subtilement expressionniste.
PS : il faut accepter cet enregistrement live pour ce qu’il est d’un point de vue technique, car je pense qu’il n’y en n’a pas d’autre.
Fuoriforma Luigi Lullo Mosso Massimo Simonini Vincenzo Vasi dischi di angelica
https://idischidiangelica.bandcamp.com/album/fuoriforma
Direct from Bologna, une séquence ininterrompue de 80 pistes / collages créés de toutes pièces avec une effarante collection de disques vinyles, cd’s, bandes magnétiques et fragments vocaux et instrumentaux par un trio improbable, puisant dans de nombreux genres musicaux et non-genre tout court. Question humour, dérision, kitsch et déniaisement, on est servi ! Luigi Lullo Mosso est crédité : voix, sifflement, doigts et bouche, contrebasse, basse électrique, objets et guitare acoustique. Massimo Simonini : disques, CD’s, bandes, sound processing, voix, frappes sur les mains, doigts et bouche, Casio sk 1, jouets, radio. Vincenzo Vasi : voix, frappes sur les mains, doigts et bouche, vibraphone, basse électrique, qy 10 Yamaha, micromodular clavia, objets. Sincèrement, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Dans les crédits on aurait pu ajouter à côté du mot sifflement, le persifflage... La musique enregistrée est débitée en micro-morceaux provenant de quasi tous les genres possibles, fragments de chanson italienne (ou française) provenant de disques commerciaux ou mimiques de chansonnettes ou d’opérette par les artistes eux-mêmes (Mosso et Vasi), voix contrefaites, bribes de jazz, bruitages, beats, dérapages, sons électroniques, effets sonores, bruits de bouche, interventions instrumentales à la basse ou au vibraphone, bruits de l’aiguille du tourne-disque…. Plus court et plus contrasté c’est, mieux on se porte. FuoriForma signifie en dehors d’une forme (musicale). Bien que je ne sois pas au départ branché sur cette démarche collagiste, la part de surréalisme et nonsense, le sens du timing des trois compères et leur complicité amusée sont à mon avis vraiment convaincantes. Le fait qu’on passe insensiblement de fragments de chanson tirées de disques aux interventions vocales ou chantées personnelles de Mosso et Vasi est en soi troublant et efficace. Plus on s’avance dans les dizaines de micro-morceaux, plus l’atmosphère devient irréelle, surréaliste, délirante… Dans le genre mic-mac bric-à-brac collagiste sans prétention, mais superbement ambitieux Fuoriforma est une bien amusante et questionnante réussite.
Michel Doneda vient de perdre un de ses plus fidèles amis et compagnons de scène et de musique, le contrebassiste Tetsu Saïtoh. Relative Pitch nous propose maintenant un superbe album enregistré le 16 avril 2016 à Radio – France dans la série / émission « À l’Improviste » d’Anne Montaron réunissant les deux improvisateurs. Comme il était déjà advenu au Carré Bleu en février 2007 (Carré Bleu/ Travessia TRV 003), le très remarquable explorateur du piano Frédéric Blondy s’est joint à eux pour deux improvisations collectives sous le titre de No Road part 1 et No Road part 2. La dénomination Spring Road s’est apposée à leurs pérégrinations en duo depuis le premier enregistrement Doneda / Saitoh (Spring Road 01 / Scissors 01), car, sans doute, était-ce une entreprise printanière tout comme ce nouvel album Spring Road 16 enregistré en ce début de printemps quand la nature et les émotions renaissent, le titre No Road, lui, est tout à fait pertinent, tant leurs investigations sonores réunissent une multitude de cheminements, de réflexions, de sonorités : on se situe dans un territoire inconnu même si ces artistes l’explorent sans discontinuer depuis des années. Il n’y a pas de route de point de départ et de destination. Une qualité intrinsèque de leur démarche collective est l’évitement du syndrome « solo »istique et virtuosiste pour une mise en commun complémentaire, extrêmement libre, de sons extrêmes – spécifiques qui s’agrègent, se combinent dans un état sauvage, flottent et s’élèvent dans l’espace en défiant la pesanteur, les notions de formes musicales, un éventuel concept de l’improvisation, … Il ne s’agit pas d’un album démontrant le savoir-faire des artistes sur leurs instruments , sax piano et contrebasse, ni même d’un « défrichement » ou ces idées un peu superficielles de soundpainting ou d’auberge espagnole. Les trois musiciens cherchent les sons les plus rares, les ressources sonores inouïes, les vibrations et les fréquences dans l’instant qui s’avèrent les plus aptes à entretenir leurs mystères. Comme le souligne Anne Montaron, leur musique se réfère à une danse incandescente, aux mouvements internes des corps, à ce que les bio-acousticiens définissent comme une niche acoustique. Celle-ci peut être observée dans un environnement naturel, au coeur d’une forêt… Est évacuée toute notion de style au niveau de la pratique de l’instrument, même si règne cet à-priori de recherche sonore … où pointent des convergences secrètes, des trouvailles merveilleuses dans un défilement du temps qui remet en question sa perception. Était-ce bien 10 :31 et 28 :03 ? Je ne saurais le dire. Aussi, on est surpris par ces passage sublimes où les timbres féériques s’agrègent en un halo d’harmoniques irréel sans qu’on puisse deviner quel instrument est en jeu. Le percussionniste John Stevens avait un mot à la bouche au sujet de l’improvisation libre : organique. Et bien, je dirais que la démarche de Michel Doneda au sein des constellations auxquelles il participe est sans doute celle à laquelle ce mot « organique » s’applique le mieux.
La pochette est ornée d’une peinture multicolore signée Hyokichi Onari et réalisée en 1978 qui fera oublier le canular de la pochette d’Everybody Digs Michel Doneda, l’album solo du saxophoniste pour le même Relative Pitch. Outre l’album Carré Bleu et Spring Road 01 cités plus haut, rappelons l’existence d’autres magnifiques enregistrements réunissant Michel et Tetsu, car ceux-ci exemplifient leur démarche sensible et radicale : Live at Hall Egg Farm (avec Kazue Sawai au koto/ sparkling beatnik), Koh-Kan Live at Seitan Ongakudo (Saitoh – Doneda / Orhai ORCD-003) et les deux « Une Chance Pour L’Ombre » avec Doneda, Saitoh, Lê Quan Ninh, Kasue Sawai et Kazuo Imai (Victo cd094 et Bab Ili Lef 02).
Réflexion : y aurait-il un promoteur responsable de label en France ou en Europe qui pourrait proposer à Doneda et à son pote Frédéric Blondy de publier un album ? La France a la chance d’avoir sur son territoire un saxophoniste exceptionnel et un des plus remarquables explorateurs de piano. On dirait que certains s'en foutent, alors que d'autres artistes ont un don d'ubiquité éditorial lassant à la longue quand on considère la répétitivité de leur démarche. Pour Doneda et Blondy, il leur faut aller aux U.S.A. pour se faire éditer par un label qui propose différentes démarches musicales « improvisées » sans se focaliser sur une écurie d’artistes récurrents, ni un type de musique ou un style maison. Car comme l’indique le titre du label, Relative Pitch, tout est relatif. Il faut écouter sans œillères, mais avec les oreilles ouvertes. J'ajoute encore que commander un CD aux USA coûte plus cher que le prix du cd lui-même à cause de la cherté des frais d'envois
Last Dream of the Morning / Crucial Anatomy John Butcher John Edwards Mark Sanders Trost https://trostrecords.bandcamp.com/album/crucial-anatomy
On ne compte plus les albums avec la paire contrebasse – percussions John Edwards et Mark Sanders. Et tous deux ont laissé de magnifiques témoignages avec le saxophoniste John Butcher : Optic - Butcher/Edwards (2001) et Daylight - Butcher / Sanders (2010/11) pour le label Emanem. Cette fois, Trost publie un très remarquable concert en trio enregistré au Café Oto à Londres en 2018 et la musique va à l’essentiel tout en évitant le concept du souffleur free propulsé par une « section rythmique », formule récurrente si il en est. Dans cette anatomie cruciale, chaque improvisateur agit sur un pied d’égalité et dans un rapport collaboratif qui fait que personne ne crée une direction, ni ne s’élance en essayant d’entraîner les deux autres. Certains passages se développent en duo entre la batterie et la contrebasse et le saxophoniste se tait jusqu’à ce qu’il vienne superposer un entrelacs de boucles en respiration circulaire avec cette articulation et ce sens de l’architecture et des couleurs sonores immédiatement identifiable. Un sens méthodique de la construction musicale que partage le percussionniste Mark Sanders en « essayant » systématiquement la résonance des peaux, woodblocks, et métaux dans des cadences et pulsations qui n’appartiennent ni à la ligua franca du jazz, ni à la manière contemporaine. En y réfléchissant, on pourrait songer aux rythmes de la terre, de lointaines racines africaines à cette expérience ludique de croisements de rythmes et de sonorités qui appartiennent la nature même des instruments de percussions, ici mis au jour par une rare combinaison de talent, de sensibilité et d’imagination. Pour son plus grand bonheur et le nôtre, Mark Sanders a trouvé le compagnon contrebassiste idéal, John Edwards. Son jeu allie la simplicité et le goût du sonore boisé, grinçant, le sens de l’à-propos et de la forme en s’insérant à merveille dans les textures et les vibrations de son alter-ego. Dans ce contexte, le style très particulier de John Butcher n’a plus qu’à éclore et à s’épanouir. Sa démarche est l’aboutissement de deux points de vue, l’un lié à des intervalles spécifiques, une articulation et une sonorité reconnaissable entre mille (tel Lol Coxhill ou Steve Lacy) et l’autre, celui de l’exploration des sons et des possibilités acoustiques de ses deux instruments (ténor et soprano), alliant une méthode analytique et des facteurs aléatoires. Butcher laisse des intervalles de silence dans son jeu, chaque fraction de phrase étant un module type qu’il altère et transforme avec une logique confondante et un sens de l’économie de moyens d’une redoutable efficacité. On dira que Steve Lacy n’a pas eu meilleur élève alors que pas un seul son émis ne fasse allusion au grand saxophoniste disparu. Ce travail hyper précis et superbement épuré ouvre un espace de jeu et de silence dans le champ sonore dans lequel ses compagnons peuvent évoluer sans contrainte aussi bien individuellement que collectivement. Tout à fait exemplaire.
The Locals : Play the Music of Anthony Braxton : Pat Thomas Alex Ward Evan Thomas Dominic Lash Darren Hassoon-Davis Discus 103CD
https://discusmusic.bandcamp.com/album/the-locals-play-the-music-of-anthony-braxton-103cd-2021
“Play The Music of Anthony Braxton” est tout un programme en soi. Mais il faut vraiment écouter cet album pour pouvoir imaginer quel est le biais, l’éclairage particulier par lequel The Locals interprètent ou réincarnent la musique du génial saxophoniste compositeur. L’instrumentation fait appel à la guitare électrique et la basse électrique et le « style » vient tout droit du funk-punk-nowave : sonorités noises et abrasives de la guitare électrique (Evan Thomas), ronronnement pesant et métronomique de la basse électrique (Dominic Lash, ailleurs un contrebassiste classieux), carrure rock très sèche de la pulsation (Darren Hassoon-Morris), caution Braxtonienne proprement dite du clarinettiste Alex Ward et démarche radicale du pianiste Pat Thomas, l’arrangeur en titre du projet, percutant le clavier comme un allumé ou même un dément. Une belle joyeuseté délirante qui a du faire bien rire Braxton dans sa barbe. Comme il se fait qu’Alex Ward est un clarinettiste extraordinaire et qu’il trouve les inflexions les plus appropriées pour jouer les parties dévolues au souffleur dans les compositions 40B, 6C, 115, 23B, 6I et 23G (je vous passe les dessins schématiques qui les représentent graphiquement. Certaines de ces compositions ont été jouées des centaines de fois et figurent sur de nombreux enregistrements. Que vous soyez pour ou contre leur démarche orchestrale dans le cadre de la musique de Braxton, il y a une chose qui est irrévocable, et même deux. On ne peut pas rêver meilleur interprète de Braxton à la clarinette qu’Alex Ward surtout au niveau des inflexions et de la sonorité. Il est sûrement un des plus grands improvisateurs jazz vivants sur cet instrument et en général. Pour preuve, sa géniale contribution dans le Duck Baker Trio (Déjà Vouty) avec le guitariste fingerstyle du même nom et le bassiste John Edwards. Mais encore, avec le pianiste Pat Thomas et sa science innée des clusters infernaux et l’agressivité (punk ?) de son jeu forcené au clavier, et les incartades noise d’Evan Thomas à la guitare, on atteint le stade de l’OS/MNI , objet sonore/musical non identifié, une démarche inédite et bien réjouissante, surprenante dans le développement d’un festival. L’enregistrement eut lieu à Nickelsdorff au Konfrontationen Festival 2006. L’idée d’en faire un album est peut-être discutable du point de vue des puristes, mais l’effet produit sur les afficionados a dû être sensationnel, Konfrontationen étant l’archétype du festival pour « connaisseurs » « ouverts » à tout. Quand subitement, Pat Thomas envisage une autre grille de lecture comme dans le début de la Composition 23B, on se dit que l’entreprise a de l’avenir.
Je sais bien que certains vont crier au scandale … mais, par exemple, à tous les pointus qui ne jurent par AMM et Keith Rowe, on leur conseillera d’écouter le quadruple vinyle d’Amalgam « Wipe Out » où Keith Rowe joue « du free-rock-jazz-noise » (avec Trevor Watts et le batteur Liam Genockey et un bassiste funky en 1980) et alors qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent. Les improvisateurs British ont souvent eu une longueur d’avance et, encore plus, bien des largesses de vue. Le nom du groupe, « The Locals » se réfère sans doute à leur appartenance individuelle à la scène locale oxfordienne à cette époque. La pochette est ornée par un tableau peint et haut en couleurs par le saxophoniste Mark Browne, subtilement expressionniste.
PS : il faut accepter cet enregistrement live pour ce qu’il est d’un point de vue technique, car je pense qu’il n’y en n’a pas d’autre.
Fuoriforma Luigi Lullo Mosso Massimo Simonini Vincenzo Vasi dischi di angelica
https://idischidiangelica.bandcamp.com/album/fuoriforma
Direct from Bologna, une séquence ininterrompue de 80 pistes / collages créés de toutes pièces avec une effarante collection de disques vinyles, cd’s, bandes magnétiques et fragments vocaux et instrumentaux par un trio improbable, puisant dans de nombreux genres musicaux et non-genre tout court. Question humour, dérision, kitsch et déniaisement, on est servi ! Luigi Lullo Mosso est crédité : voix, sifflement, doigts et bouche, contrebasse, basse électrique, objets et guitare acoustique. Massimo Simonini : disques, CD’s, bandes, sound processing, voix, frappes sur les mains, doigts et bouche, Casio sk 1, jouets, radio. Vincenzo Vasi : voix, frappes sur les mains, doigts et bouche, vibraphone, basse électrique, qy 10 Yamaha, micromodular clavia, objets. Sincèrement, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Dans les crédits on aurait pu ajouter à côté du mot sifflement, le persifflage... La musique enregistrée est débitée en micro-morceaux provenant de quasi tous les genres possibles, fragments de chanson italienne (ou française) provenant de disques commerciaux ou mimiques de chansonnettes ou d’opérette par les artistes eux-mêmes (Mosso et Vasi), voix contrefaites, bribes de jazz, bruitages, beats, dérapages, sons électroniques, effets sonores, bruits de bouche, interventions instrumentales à la basse ou au vibraphone, bruits de l’aiguille du tourne-disque…. Plus court et plus contrasté c’est, mieux on se porte. FuoriForma signifie en dehors d’une forme (musicale). Bien que je ne sois pas au départ branché sur cette démarche collagiste, la part de surréalisme et nonsense, le sens du timing des trois compères et leur complicité amusée sont à mon avis vraiment convaincantes. Le fait qu’on passe insensiblement de fragments de chanson tirées de disques aux interventions vocales ou chantées personnelles de Mosso et Vasi est en soi troublant et efficace. Plus on s’avance dans les dizaines de micro-morceaux, plus l’atmosphère devient irréelle, surréaliste, délirante… Dans le genre mic-mac bric-à-brac collagiste sans prétention, mais superbement ambitieux Fuoriforma est une bien amusante et questionnante réussite.
16 mai 2021
XPACT 2 Stefan Keune Erhard Hirt Hans Schneider Paul Lytton/ Elisabeth Coudoux Emiszatett/ Olaf Rupp solo / Paul Dunmall Paul Rogers Mark Sanders
XPACT II Stefan Keune Erhard Hirt Hans Schneider Paul Lytton FMR CD601-0221
https://stefankeune.com/concerts/xpact/
https://handaxe.org/album/xpact-ii
XPACT n° 2 !! Enfin réunis après plus de trente ans sans le regretté Wolfgang Fuchs (RIP 1949 – 2016), mais avec le saxophoniste Stefan Keune au sax ténor, si j’en crois le crédit. Je rappelle que le premier album du Stefan Keune trio (Loft / Hybrid Music 1992) avait été enregistré avec Paul Lytton, ici crédité aux Tobriander laptop et miscellaneous table top objects (and percussions !), et le contrebassiste Hans Schneider, tous deux fondateurs du « premier » XPACT avec Erhard Hirt, guitar and electronics. Le groupe avait enregistré et publié Frogman’s View en 1984 sur le label Uhlklang, un sub-label Berlinois plus expérimental et électronique de FMP – SAJ. Après quelques années d’activités, XPACT s’est dissous pour des raisons de désaccord artistique entre Fuchs et Hirt au sein du King Übü Orkestrü, groupe dans lequel ces quatre musiciens étaient impliqués (avec Marc Charig, Torsten Müller, Radu Malfatti, Peter Van Bergen , Günter Christmann, Phil Wachsmann, Phil Wachsmann etc… ). Par rapport à l’album de 1984, on retrouve ces sonorités électroniques « trafiquées » de Hirt et celles de Lytton, lequel jouait alors d’objets et de cordes de guitare montés sur un cadre métallique amplifié. Question souffle, il y a quelques similitudes entre les attaques extrêmes de Fuchs à la clarinette basse et au sax sopranino, ces recherches de timbres et contorsions radicales de la colonne d’air et du bec et les morsures acides et les pépiements au sax ténor de Keune. Ce dernier évoque l’Evan Parker « abstrait » des années septante, mais avec un style et une « voix » immédiatement reconnaissable. Si ce groupe semble être un quartet de format « free jazz » par son instrumentation saxophone - guitare – contrebasse avec un percussionniste, il faut bien insister sur le fait que Paul Lytton ne joue pas de batterie ici, comme dans le trio avec Barry Guy et Evan Parker, mais improvise avec les moyens du bord , laptop et un attirail d’objets percussifs et créateurs de bruits étalés sur la surface d’une table. Une fois qu’il agite ses percussions et les éventuelles baguettes, on le reconnaît immédiatement à son imagination follement claudicante et contrastée. Quant à l’énigmatique contrebassiste Hans Schneider, il travaille de l’archet en s’insérant dans les frictions et fluctuations zébrées et éthérées des sons électroniques ou, étrangement dans le n°4, il fait résonner systématiquement deux notes graves d’un gros coup de patte nonchalant. Quatre improvisations de 29 :33 (Restart), 8 :10 (Immersion), 11 :27 (In Between) et 3:14 (After All). Il faut s’attendre à une palette étendue d’atmosphères, de dialogues différenciés et simultanés au sein d’une entité en perpétuel mouvement, dialogues en tournante impliquant successivement l’un ou l’autre, bouillonnements électroniques, extrêmes fragmentations de l’articulation faisant éclater, malaxer, étirer les timbres, cris, coups de langue, pincements du bec, vocalisations très brèves, explosif, volatile et ... quelle dynamique !! Surtout quand on pense que c'est joué au saxophone ténor. Parfois, on jurerait qu'il s'agirait d'un sax soprano. Cela s'appelle jouer sur le fil du rasoir. Le contrebassiste relève les effets de ses doigtés croisés et coups de langue répétés torturant la colonne d’air avec des coups d’archets frénétiques, des rotations d’harmoniques moirées ou des grondements sombres. Le décor évolue depuis une activité ludique assidue jusqu’à des sons épars dans les aigus planant dans le silence, cymbale frottée et murmure électronique. Ici, on explore de nombreuses possibilités, on tente le collègue, on essaie un son et puis un autre, on écoute , évalue, on laisse le temps s’étaler et les choses venir et se dérouler en ajoutant , après un silence réfléchi, ou une respiration, un son minime, une résonance, un choc, un fragment de phrase, un grincement jusqu’à ce que les sons et les bruits de l’imaginaire se croisent, se répondent, se fondent créant une trame. Connu, inconnu ? Gouvernail laissé pour compte ? Solo, dialogue, fil conducteur, logique, disruption, réactifs, la musique peut s’échauffer, se compresser, s’amplifier ou s’arrêter brusquement. Le morceau suivant a chaque fois une autre tonalité, une autre densité, une autre intention, une autre intensité : sa propre personnalité collective.
EARIS Emiszatett : Pegelia Gold Elisabeth Coudoux Matthias Muche Robert Landfermann Philip Zoubek Etienne Nillesen Impakt Records
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/emiszatett-earis
EARIS : The ear behind the iris – the idea of seeing without words , of forming a musical poem from the inner emotional landscape, which needs no words. cfr notes de pochette
Un cycle de douze compositions de la violoncelliste Elisabeth Coudoux proposées et conçues pour un remarquable sextet contemporain : la chanteuse Pegelia Gold, le tromboniste Mathias Muche, le contrebassiste Robert Landfermann, le pianiste (préparé) Philip Zoubek, aussi au synthé, et Etienne Nillesen à la caisse claire étendue. Former un poème musical de l’intérieur d’un paysage émotionnel ou du paysage émotionnel intérieur. Au-delà des émotions partagées par ce collectif, on est subjugué par la multiplicité des formes, des textures, des contrastes et des dynamiques activées et échangées au sein d’Emiszatett. L’écriture d’Elisabeth Coudoux se met totalement au service des capacités et de la volonté de chacun d’exprimer sa personnalité au niveau musical, la recherche sonore autant que la coexistence créative de différentes approches. Ces musiciens sont avant tout des improvisateurs radicaux de la région de Cologne, encore que la chanteuse Pegelia Gold apporte sa très belle voix sans « effet ». J’avais déjà chroniqué le précédent album d’Emiszatett (Physis) et on les retrouve sous la houlette du tubiste Carl Ludwig Hübsch dans Artblau : Other Kinds of Blue sur le même label Impakt qui rassemble une bonne partie de la crème des improvisateurs de Cologne. Évidemment, les techniques alternatives sont au rendez-vous et chaque contribution individuelle s’intègre comme une partie instrumentale constitutive d’un tout dont les paramètres et les formes s’évanouissent et se régénèrent dans des structures mouvantes, métamorphosées au fil des secondes ou des minutes. Si la plupart des pièces déploient des textures, des actions sonores, des ombres, des glissandi, notes tenues, détails pointillistes, on en trouve deux qui s’animent autour de séquences rythmiques avec la plus grande subtilité : le « gauche » Peculiar et le tournoyant et répétitif Earis qui pourrait être le support d’un chant et finit par évoluer dans un magnifique decrescendo en « decelerando ». EARIS est sans nul doute une des meilleures choses que la scène créative de la free music qui aborde une démarche vraiment originale susceptible de s’adresser aussi au public de la musique contemporaine, très important en Allemagne. Une très belle réussite impliquant des « jeunes » improvisateurs dont on devine à travers leurs enregistrements successifs, leur très solide potentiel. Musiciens et label Impakt à suivre absolument !!
Nowhere Near Olaf Rupp solo acoustic audiosemantics CD disponible
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/nowhere-near
Une longue improvisation de 44 minutes d’une précision flamboyante à la guitare acoustique. Olaf Rupp est ce bon génie doué en techniques d’enregistrement et du traitement numérique du son qui a reconstitué l’entièreté du catalogue FMP – SAJ en digital et disponible sur https://destination-out.bandcamp.com/ : Cecil Taylor, Peter Kowald, Globe Unity, Wolfgang Fuchs, Hans Reichel, Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Irene Schweizer, mais aussi Butch Morris, Wim Breuker, Radu Malfatti, Gunther Sommer, Misha Mengelberg, Keith Tippett, Evan Parker …et d’extraordinaires albums introuvables ailleurs et « physiquement » comme les Outspan Ein & Outspan Zwei du trio Brötzmann Van Hove Bennink. Tout un pan important des musiques improvisées documentées sur le même site. Lui-même a d’ailleurs documenté sa musique chez FMP : White Out / FMP CD131 et Life Science / FMP CD109 à la guitare électrique, sans parler de son trio violent et explosif avec Marino Pliakas et Michaël Wertmüller : Too Much is Not Enough (FMP CD 135), en français, plus que ça , tu meurs…
Mais c’est à la guitare acoustique avec les cinq doigts de la main droite, force clusters, accords ouverts, doigtés en zig-zags ou percussifs, effets d’harmoniques ou de sourdines, vagues d’ongles, etc… qu’il s’exprime dans une infinité de détails. Un conseil : si vous avez été séduit par Derek Bailey, Fred Frith ou croisé avec étonnement et plaisir le français Raymond Boni, l’américain Henry Kaiser ou mon ami John Russell aujourd’hui disparu, Olaf Rupp est vraiment le guitariste free à découvrir et à suivre. Tout récemment, il a publié un magnifique et incontournable duo avec (feu) Lol Coxhill sur son label audiosemantics démontrant sa capacité à créer du sens et à improviser aventureusement dans la durée avec un géant (trop méconnu). En solo (absolu), il a choisi la difficile école de l’enchaînement improbable de ce qui lui vient à l’esprit et sous les doigts dans l’instant révélant de nombreuses possibilités expressives et formelles de la six cordes. Celle-ci, jouée avec chacun des dix doigts et une coordination sans faille, traverse une dimension atonale, avec des formes libres et des effets sonores qui lui donnent une souffle orchestral. Cascades, escaliers sans fin, spirales, tourbillons, empilements d’angles et de coins, brisures, échos, résonnances, prodigalités d’intervalles multidimensionnels…. Légèreté et densité, tremblements effarés et assise rythmique inébranlable. Il semble atteindre l'impossible. Nowhere Near, en fait.
Si vous croyez que Derek Bailey est un génie, car vous êtes médusés par ses trouvailles (acoustiques ou électriques) etc.. , il vous faut alors compléter votre information et votre plaisir en écoutant Olaf Rupp, car c’est une approche tout à fait différente qui n’a en fait rien à voir musicalement, si ce n’est la qualité de la musique, elle, optimale. Les bases de la musique d’Olaf Rupp sont clairement plus « conventionnelles » que ce qui est perceptible dans la démarche de Derek Bailey. Chez Olaf, il y a un va et vient entre des formes récurrentes issues d’une pratique classique de la guitare et un jeu complètement free. Mais alors, je vous pose quand – même la question quels sont les éléments « conventionnels » - « traditionnels » enfouis dans le jeu de Derek Bailey, lequel insistait sur le fait que sa guitare devait être impeccablement accordée ? (Ces éléments m'ont d’ailleurs été corroborés par John Russell). J’attends votre réponse en commentaires. Bref, pour son instrument, Olaf Rupp est un musicien improvisateur incontournable et fascinant, toutes discussions d’écoles et de mouvances improvisées mises à part…. et Nowhere Near vous entraînera dans les mystères de cet instrument terriblement difficile et exigeant.
Paradise Walk Deep Whole Trio Paul Dunmall Paul Rogers Mark Sanders Multikulti Project MPI 034
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/paradise-walk
Association de longue durée dans le format « jazz libre » le plus répandu, le trio sax/souffle – contrebasse – percussions. Ici Deep Whole, un trio de rêve dont cet album est sans doute son dernier enregistrement en date et assurément un des meilleurs dans le genre. Paul Dunmall est ici crédité saxophones soprano, alto et ténor ainsi que bagpipes. Paul Rogers amène son extraordinaire contrebasse à 7 cordes et 14 cordes sympathiques, instrument qui a aussi un registre proche du violoncelle et une sonorité différente de la bonne vielle contrebasse à quatre cordes. À la batterie, Mark Sanders. Sanders et Rogers forment une équipe empathique – télépathique depuis plus de trente ans : on les a entendus avec Evan Parker, Elton Dean et Howard Riley, et à de très nombreuses occasions avec Paul Dunmall. J’avais manqué cet album Paradise Walk à l’époque de sa sortie en 2016 et ayant pu l’acquérir tout récemment, je n’ai pu m’empêcher de vous en relater mes impressions et mes réflexions. Paul Dunmall, il faut le répéter, est un saxophoniste improvisateur majeur qui a embrassé une tâche colossale. En utilisant le maximum de techniques de souffle avec une étonnante projection du son et une articulation vertigineuse, il réalise l’intégration organique et spontanée de l’expérience pratique de la tradition jazz du sax ténor, de la théorie musicale et de l’imagination débridée de la musique libre, totalement improvisée Son talent de souffleur et d’improvisateur se situe au sommet musical de son instrument, auquel s’ajoute le sax soprano et les cornemuses, plus éventuellement selon les circonstances le sax alto, la flûte et les clarinettes… Si on reconnaît son style au ténor assez vite, celui-ci est assez extensible car il lui arrive d’évoquer successivement , Coltrane, dont il a enregistré de nombreux morceaux (certains jamais joués par d’autres), le Rollins d’Our Man in Jazz, Sam Rivers, Joe Henderson et même Jimmy Giuffre. Si, si , véridique !! Je peux vous faire écouter l’enregistrement où cela surgit…
Au soprano, il cultive une sonorité fluide avec un contrôle de la justesse à laisser bien des professionnels pantois et, là encore, c'est la vivacité de son articulation qui épate (cfr 1/ mema). Dans un autre morceau à la cornemuse (3/ involuntary music for others), PD fait siffler et exploser un de ses cornemuses ( la gaïda peut - être? ) et c'est alors au tour du batteur de s'affoller dans des incartades de dératé après avoir réalisé une intro d'anthologie. À plusieurs reprises, le régime baisse à quelques murmures du silence et le moment est venu où Paul Rogers développe ses glissandi multi-directionnels (intro de 2/ a road less travelled). Comme improvisateur, Dunmall ne calcule pas, ne prévoit rien, il improvise sans regarder dans le rétroviseur avec une générosité prodigue et une énergie fascinante. Le point fort de ce trio Deep Whole est la dynamique sonore du batteur Mark Sanders qui, tout en virevoltant sur fûts et cymbales prend bien soin de calibrer ses frappes pour créer un équilibre entre chaque instrument avec une classe peu égalée et une sensibilité vibrationnelle du toucher dans cette manière de « swinguer » free en dehors des barres de mesures avec un enchevêtrement de pulsations « élastiques »… Cette ouverture dans le champ sonore permet au contrebassiste Paul Rogers d’être entendu dans les détails. Car le jeu de Paul Rogers à l’archet est absolument unique en son genre : le timbre de sa contrebasse est d’une grande richesse sonore car il frotte deux ou trois cordes à la fois avec un archet « large » à l’allemande et les cordes sympathiques, qui se mettent en vibration lorsque la note de chacune est jouée, colorent le son « normal » avec une richesse harmonique, une sonorité boisée qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Je le répète : unique. Cela semblera « moins » free (dans le sens avant-garde – non idiomatique *) que d’autres contrebassistes (je pense à Torsten Müller , Hans Schneider…). Mais en fait on s’en fout, car Paul Rogers joue et improvise extraordinairement bien, avec une flamme folle, déraisonnable, ne s’épargnant aucune peine, aucune complexité, en intégrant une dimension polyphonique…. Il s’est fait construire cette contrebasse par Alain Leduc, un luthier de Nîmes, par « facilité logistique », afin de pouvoir transporter l’instrument plus facilement en voyage. D’un point de vue instrumental, c’est beaucoup plus difficile, car il doit tenir compte de la spécificité des cordes sympathiques qui ne vibrent que si on joue à la hauteur précise sur une ou plusieurs des sept cordes de l’instrument. Et donc parmi tous les trios sax basse batterie, le Deep Whole Trio occupe une place à part que je n’hésite pas à situer au niveau du Spiritual Unity Trio d’Ayler Peacock Murray, du trio Rollins Henry Grimes Pete La Rocca (ou avec Wilbur et Elvin), Ornette Izenzon Moffett, Sam Rivers Dave Holland Barry Altschul et Parker Guy Lytton. Fabuleux !!
PS : autres albums du trio : Deep Whole FMR CD 243-0807 et That Deep Calling FMRCD370-0214.
https://stefankeune.com/concerts/xpact/
https://handaxe.org/album/xpact-ii
XPACT n° 2 !! Enfin réunis après plus de trente ans sans le regretté Wolfgang Fuchs (RIP 1949 – 2016), mais avec le saxophoniste Stefan Keune au sax ténor, si j’en crois le crédit. Je rappelle que le premier album du Stefan Keune trio (Loft / Hybrid Music 1992) avait été enregistré avec Paul Lytton, ici crédité aux Tobriander laptop et miscellaneous table top objects (and percussions !), et le contrebassiste Hans Schneider, tous deux fondateurs du « premier » XPACT avec Erhard Hirt, guitar and electronics. Le groupe avait enregistré et publié Frogman’s View en 1984 sur le label Uhlklang, un sub-label Berlinois plus expérimental et électronique de FMP – SAJ. Après quelques années d’activités, XPACT s’est dissous pour des raisons de désaccord artistique entre Fuchs et Hirt au sein du King Übü Orkestrü, groupe dans lequel ces quatre musiciens étaient impliqués (avec Marc Charig, Torsten Müller, Radu Malfatti, Peter Van Bergen , Günter Christmann, Phil Wachsmann, Phil Wachsmann etc… ). Par rapport à l’album de 1984, on retrouve ces sonorités électroniques « trafiquées » de Hirt et celles de Lytton, lequel jouait alors d’objets et de cordes de guitare montés sur un cadre métallique amplifié. Question souffle, il y a quelques similitudes entre les attaques extrêmes de Fuchs à la clarinette basse et au sax sopranino, ces recherches de timbres et contorsions radicales de la colonne d’air et du bec et les morsures acides et les pépiements au sax ténor de Keune. Ce dernier évoque l’Evan Parker « abstrait » des années septante, mais avec un style et une « voix » immédiatement reconnaissable. Si ce groupe semble être un quartet de format « free jazz » par son instrumentation saxophone - guitare – contrebasse avec un percussionniste, il faut bien insister sur le fait que Paul Lytton ne joue pas de batterie ici, comme dans le trio avec Barry Guy et Evan Parker, mais improvise avec les moyens du bord , laptop et un attirail d’objets percussifs et créateurs de bruits étalés sur la surface d’une table. Une fois qu’il agite ses percussions et les éventuelles baguettes, on le reconnaît immédiatement à son imagination follement claudicante et contrastée. Quant à l’énigmatique contrebassiste Hans Schneider, il travaille de l’archet en s’insérant dans les frictions et fluctuations zébrées et éthérées des sons électroniques ou, étrangement dans le n°4, il fait résonner systématiquement deux notes graves d’un gros coup de patte nonchalant. Quatre improvisations de 29 :33 (Restart), 8 :10 (Immersion), 11 :27 (In Between) et 3:14 (After All). Il faut s’attendre à une palette étendue d’atmosphères, de dialogues différenciés et simultanés au sein d’une entité en perpétuel mouvement, dialogues en tournante impliquant successivement l’un ou l’autre, bouillonnements électroniques, extrêmes fragmentations de l’articulation faisant éclater, malaxer, étirer les timbres, cris, coups de langue, pincements du bec, vocalisations très brèves, explosif, volatile et ... quelle dynamique !! Surtout quand on pense que c'est joué au saxophone ténor. Parfois, on jurerait qu'il s'agirait d'un sax soprano. Cela s'appelle jouer sur le fil du rasoir. Le contrebassiste relève les effets de ses doigtés croisés et coups de langue répétés torturant la colonne d’air avec des coups d’archets frénétiques, des rotations d’harmoniques moirées ou des grondements sombres. Le décor évolue depuis une activité ludique assidue jusqu’à des sons épars dans les aigus planant dans le silence, cymbale frottée et murmure électronique. Ici, on explore de nombreuses possibilités, on tente le collègue, on essaie un son et puis un autre, on écoute , évalue, on laisse le temps s’étaler et les choses venir et se dérouler en ajoutant , après un silence réfléchi, ou une respiration, un son minime, une résonance, un choc, un fragment de phrase, un grincement jusqu’à ce que les sons et les bruits de l’imaginaire se croisent, se répondent, se fondent créant une trame. Connu, inconnu ? Gouvernail laissé pour compte ? Solo, dialogue, fil conducteur, logique, disruption, réactifs, la musique peut s’échauffer, se compresser, s’amplifier ou s’arrêter brusquement. Le morceau suivant a chaque fois une autre tonalité, une autre densité, une autre intention, une autre intensité : sa propre personnalité collective.
EARIS Emiszatett : Pegelia Gold Elisabeth Coudoux Matthias Muche Robert Landfermann Philip Zoubek Etienne Nillesen Impakt Records
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/emiszatett-earis
EARIS : The ear behind the iris – the idea of seeing without words , of forming a musical poem from the inner emotional landscape, which needs no words. cfr notes de pochette
Un cycle de douze compositions de la violoncelliste Elisabeth Coudoux proposées et conçues pour un remarquable sextet contemporain : la chanteuse Pegelia Gold, le tromboniste Mathias Muche, le contrebassiste Robert Landfermann, le pianiste (préparé) Philip Zoubek, aussi au synthé, et Etienne Nillesen à la caisse claire étendue. Former un poème musical de l’intérieur d’un paysage émotionnel ou du paysage émotionnel intérieur. Au-delà des émotions partagées par ce collectif, on est subjugué par la multiplicité des formes, des textures, des contrastes et des dynamiques activées et échangées au sein d’Emiszatett. L’écriture d’Elisabeth Coudoux se met totalement au service des capacités et de la volonté de chacun d’exprimer sa personnalité au niveau musical, la recherche sonore autant que la coexistence créative de différentes approches. Ces musiciens sont avant tout des improvisateurs radicaux de la région de Cologne, encore que la chanteuse Pegelia Gold apporte sa très belle voix sans « effet ». J’avais déjà chroniqué le précédent album d’Emiszatett (Physis) et on les retrouve sous la houlette du tubiste Carl Ludwig Hübsch dans Artblau : Other Kinds of Blue sur le même label Impakt qui rassemble une bonne partie de la crème des improvisateurs de Cologne. Évidemment, les techniques alternatives sont au rendez-vous et chaque contribution individuelle s’intègre comme une partie instrumentale constitutive d’un tout dont les paramètres et les formes s’évanouissent et se régénèrent dans des structures mouvantes, métamorphosées au fil des secondes ou des minutes. Si la plupart des pièces déploient des textures, des actions sonores, des ombres, des glissandi, notes tenues, détails pointillistes, on en trouve deux qui s’animent autour de séquences rythmiques avec la plus grande subtilité : le « gauche » Peculiar et le tournoyant et répétitif Earis qui pourrait être le support d’un chant et finit par évoluer dans un magnifique decrescendo en « decelerando ». EARIS est sans nul doute une des meilleures choses que la scène créative de la free music qui aborde une démarche vraiment originale susceptible de s’adresser aussi au public de la musique contemporaine, très important en Allemagne. Une très belle réussite impliquant des « jeunes » improvisateurs dont on devine à travers leurs enregistrements successifs, leur très solide potentiel. Musiciens et label Impakt à suivre absolument !!
Nowhere Near Olaf Rupp solo acoustic audiosemantics CD disponible
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/nowhere-near
Une longue improvisation de 44 minutes d’une précision flamboyante à la guitare acoustique. Olaf Rupp est ce bon génie doué en techniques d’enregistrement et du traitement numérique du son qui a reconstitué l’entièreté du catalogue FMP – SAJ en digital et disponible sur https://destination-out.bandcamp.com/ : Cecil Taylor, Peter Kowald, Globe Unity, Wolfgang Fuchs, Hans Reichel, Peter Brötzmann, Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Irene Schweizer, mais aussi Butch Morris, Wim Breuker, Radu Malfatti, Gunther Sommer, Misha Mengelberg, Keith Tippett, Evan Parker …et d’extraordinaires albums introuvables ailleurs et « physiquement » comme les Outspan Ein & Outspan Zwei du trio Brötzmann Van Hove Bennink. Tout un pan important des musiques improvisées documentées sur le même site. Lui-même a d’ailleurs documenté sa musique chez FMP : White Out / FMP CD131 et Life Science / FMP CD109 à la guitare électrique, sans parler de son trio violent et explosif avec Marino Pliakas et Michaël Wertmüller : Too Much is Not Enough (FMP CD 135), en français, plus que ça , tu meurs…
Mais c’est à la guitare acoustique avec les cinq doigts de la main droite, force clusters, accords ouverts, doigtés en zig-zags ou percussifs, effets d’harmoniques ou de sourdines, vagues d’ongles, etc… qu’il s’exprime dans une infinité de détails. Un conseil : si vous avez été séduit par Derek Bailey, Fred Frith ou croisé avec étonnement et plaisir le français Raymond Boni, l’américain Henry Kaiser ou mon ami John Russell aujourd’hui disparu, Olaf Rupp est vraiment le guitariste free à découvrir et à suivre. Tout récemment, il a publié un magnifique et incontournable duo avec (feu) Lol Coxhill sur son label audiosemantics démontrant sa capacité à créer du sens et à improviser aventureusement dans la durée avec un géant (trop méconnu). En solo (absolu), il a choisi la difficile école de l’enchaînement improbable de ce qui lui vient à l’esprit et sous les doigts dans l’instant révélant de nombreuses possibilités expressives et formelles de la six cordes. Celle-ci, jouée avec chacun des dix doigts et une coordination sans faille, traverse une dimension atonale, avec des formes libres et des effets sonores qui lui donnent une souffle orchestral. Cascades, escaliers sans fin, spirales, tourbillons, empilements d’angles et de coins, brisures, échos, résonnances, prodigalités d’intervalles multidimensionnels…. Légèreté et densité, tremblements effarés et assise rythmique inébranlable. Il semble atteindre l'impossible. Nowhere Near, en fait.
Si vous croyez que Derek Bailey est un génie, car vous êtes médusés par ses trouvailles (acoustiques ou électriques) etc.. , il vous faut alors compléter votre information et votre plaisir en écoutant Olaf Rupp, car c’est une approche tout à fait différente qui n’a en fait rien à voir musicalement, si ce n’est la qualité de la musique, elle, optimale. Les bases de la musique d’Olaf Rupp sont clairement plus « conventionnelles » que ce qui est perceptible dans la démarche de Derek Bailey. Chez Olaf, il y a un va et vient entre des formes récurrentes issues d’une pratique classique de la guitare et un jeu complètement free. Mais alors, je vous pose quand – même la question quels sont les éléments « conventionnels » - « traditionnels » enfouis dans le jeu de Derek Bailey, lequel insistait sur le fait que sa guitare devait être impeccablement accordée ? (Ces éléments m'ont d’ailleurs été corroborés par John Russell). J’attends votre réponse en commentaires. Bref, pour son instrument, Olaf Rupp est un musicien improvisateur incontournable et fascinant, toutes discussions d’écoles et de mouvances improvisées mises à part…. et Nowhere Near vous entraînera dans les mystères de cet instrument terriblement difficile et exigeant.
Paradise Walk Deep Whole Trio Paul Dunmall Paul Rogers Mark Sanders Multikulti Project MPI 034
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/paradise-walk
Association de longue durée dans le format « jazz libre » le plus répandu, le trio sax/souffle – contrebasse – percussions. Ici Deep Whole, un trio de rêve dont cet album est sans doute son dernier enregistrement en date et assurément un des meilleurs dans le genre. Paul Dunmall est ici crédité saxophones soprano, alto et ténor ainsi que bagpipes. Paul Rogers amène son extraordinaire contrebasse à 7 cordes et 14 cordes sympathiques, instrument qui a aussi un registre proche du violoncelle et une sonorité différente de la bonne vielle contrebasse à quatre cordes. À la batterie, Mark Sanders. Sanders et Rogers forment une équipe empathique – télépathique depuis plus de trente ans : on les a entendus avec Evan Parker, Elton Dean et Howard Riley, et à de très nombreuses occasions avec Paul Dunmall. J’avais manqué cet album Paradise Walk à l’époque de sa sortie en 2016 et ayant pu l’acquérir tout récemment, je n’ai pu m’empêcher de vous en relater mes impressions et mes réflexions. Paul Dunmall, il faut le répéter, est un saxophoniste improvisateur majeur qui a embrassé une tâche colossale. En utilisant le maximum de techniques de souffle avec une étonnante projection du son et une articulation vertigineuse, il réalise l’intégration organique et spontanée de l’expérience pratique de la tradition jazz du sax ténor, de la théorie musicale et de l’imagination débridée de la musique libre, totalement improvisée Son talent de souffleur et d’improvisateur se situe au sommet musical de son instrument, auquel s’ajoute le sax soprano et les cornemuses, plus éventuellement selon les circonstances le sax alto, la flûte et les clarinettes… Si on reconnaît son style au ténor assez vite, celui-ci est assez extensible car il lui arrive d’évoquer successivement , Coltrane, dont il a enregistré de nombreux morceaux (certains jamais joués par d’autres), le Rollins d’Our Man in Jazz, Sam Rivers, Joe Henderson et même Jimmy Giuffre. Si, si , véridique !! Je peux vous faire écouter l’enregistrement où cela surgit…
Au soprano, il cultive une sonorité fluide avec un contrôle de la justesse à laisser bien des professionnels pantois et, là encore, c'est la vivacité de son articulation qui épate (cfr 1/ mema). Dans un autre morceau à la cornemuse (3/ involuntary music for others), PD fait siffler et exploser un de ses cornemuses ( la gaïda peut - être? ) et c'est alors au tour du batteur de s'affoller dans des incartades de dératé après avoir réalisé une intro d'anthologie. À plusieurs reprises, le régime baisse à quelques murmures du silence et le moment est venu où Paul Rogers développe ses glissandi multi-directionnels (intro de 2/ a road less travelled). Comme improvisateur, Dunmall ne calcule pas, ne prévoit rien, il improvise sans regarder dans le rétroviseur avec une générosité prodigue et une énergie fascinante. Le point fort de ce trio Deep Whole est la dynamique sonore du batteur Mark Sanders qui, tout en virevoltant sur fûts et cymbales prend bien soin de calibrer ses frappes pour créer un équilibre entre chaque instrument avec une classe peu égalée et une sensibilité vibrationnelle du toucher dans cette manière de « swinguer » free en dehors des barres de mesures avec un enchevêtrement de pulsations « élastiques »… Cette ouverture dans le champ sonore permet au contrebassiste Paul Rogers d’être entendu dans les détails. Car le jeu de Paul Rogers à l’archet est absolument unique en son genre : le timbre de sa contrebasse est d’une grande richesse sonore car il frotte deux ou trois cordes à la fois avec un archet « large » à l’allemande et les cordes sympathiques, qui se mettent en vibration lorsque la note de chacune est jouée, colorent le son « normal » avec une richesse harmonique, une sonorité boisée qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Je le répète : unique. Cela semblera « moins » free (dans le sens avant-garde – non idiomatique *) que d’autres contrebassistes (je pense à Torsten Müller , Hans Schneider…). Mais en fait on s’en fout, car Paul Rogers joue et improvise extraordinairement bien, avec une flamme folle, déraisonnable, ne s’épargnant aucune peine, aucune complexité, en intégrant une dimension polyphonique…. Il s’est fait construire cette contrebasse par Alain Leduc, un luthier de Nîmes, par « facilité logistique », afin de pouvoir transporter l’instrument plus facilement en voyage. D’un point de vue instrumental, c’est beaucoup plus difficile, car il doit tenir compte de la spécificité des cordes sympathiques qui ne vibrent que si on joue à la hauteur précise sur une ou plusieurs des sept cordes de l’instrument. Et donc parmi tous les trios sax basse batterie, le Deep Whole Trio occupe une place à part que je n’hésite pas à situer au niveau du Spiritual Unity Trio d’Ayler Peacock Murray, du trio Rollins Henry Grimes Pete La Rocca (ou avec Wilbur et Elvin), Ornette Izenzon Moffett, Sam Rivers Dave Holland Barry Altschul et Parker Guy Lytton. Fabuleux !!
PS : autres albums du trio : Deep Whole FMR CD 243-0807 et That Deep Calling FMRCD370-0214.
9 mai 2021
Paul Rogers solo/ Lol Coxhill solo '85/ Natural Information Society w Evan Parker/ Sam Shalabi Matana Roberts Nicola Caiola/ Luis Vicente – Salvoandro Lucifora – Marcelo dos Reis – Joao Valinho
This is Where I Find Myself Paul Rogers audiosemantics digital
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/this-is-where-i-find-myself
Grâce au guitariste Olaf Rupp, nous avons des nouvelles du contrebassiste Paul Rogers, sans doute un des spécialistes du gros violon parmi les plus doués de la scène free européenne.
Cela fait une vingtaine d’années que Rogers a adopté une contrebasse sept cordes avec quatorze cordes sympathiques, un instrument plus petit qui fait aussi songer à un violoncelle ou à une viole gambe, les cordes sympathiques ayant la propriété de renforcer et de colorer la sonorité, surtout à l’archet. Ce This is Where I Find Myself est un extraordinaire tour de force joué entièrement à l’archet par ce contrebassiste entendu fréquemment avec Elton Dean, Keith Tippett,Tony Levin et Paul Rutherford, quatre géants disparus. Son nom est associé à Paul Dunmall et Mark Sanders dans le superbe trio Deep Whole dont Multikulti a publié un autre magnifique album, Paradise Walk que je n’ai pu chroniquer ici faute d’avoir pu mettre la main sur une copie avant la semaine dernière. Il faut aussi rappeler son album solo Listen pour Emanem avec une contrebasse « normale », un autre solo pour Amor Fati (Being) et ce fabuleux Open Paper Tree avec Michel Doneda et Lê Quan Ninh pour FMP. Depuis qu’il a adopté cette contrebasse à six cordes qu’il habite en France et que ses vieux camarades sont décédés, le nom de Paul Rogers ne surgit plus dans les catalogues de disques dédiés à cette musique. Tout au plus No Business avait publié un double cd avec Dunmall, Dean et Levin (Remembrance) et on l’entend encore dans quelques albums de Paul Dunmall ou un digital only en compagnie de la tromboniste Sarah Gail Brand. Ah oui !! Avec Olaf Rupp et Frank Paul Schubert, Three Stories About Rain Sunlight and the Hidden Soil pour Relative Pitch. Que se passe-t-il ? Je crois bien que ces labels « importants » qui publient à tour de bras devraient solliciter Paul Rogers autant que Barry Guy ou Joëlle Léandre. D’abord , disons-le franchement : avec cette bonne vieille quatre cordes à mains nues sans électricité, il n’y pas photo : Paul est un contrebassiste avec une puissance rare, c’à-d la projection du son la plus forte. Son pizzicato est simplement monumental comme celui de Buschi Niebergall naguère, ou aujourd’hui, son compatriote John Edwards. Ici à l’archet avec sa contrebasse prototype, il accomplit des prouesses faisant sonner le plus souvent deux ou trois cordes à la fois avec une technique d’archet hallucinante, avec laquelle il lui arrive de jouer à plusieurs voix. Formellement sa musique est plus conventionnelle, construite et basée sur des structures d’accords ouverts, dans une manière qu’on pourrait qualifier de « folklore imaginaire» ou peut – être « postclassique ». Comme il l’explique lui-même , il n’y a pas de « but » dans sa démarche, si ce n’est de faire sonner son instrument et de jouer… l’impossible. Mais, je demande où a-t-on entendu tournoyer des sonorités de la sorte et créer cette dimension polyphonique. Après trois mises en bouche pour acclimater l’auditeur : Happening (6:10), Existing (11:05) et Living (5:21), il nous livre toute la gomme de son imagination et de son savoir-faire dans deux compositions – voyages de longue haleine : Flexible (24:02) et Now (27:21). Il s’agit alors de sagas imprévisibles, de fuites en avant, de débordements des sons, de recherches mélodiques hallucinantes, de glissandi sans solution de fin, de la vocalité inhérente aux cordes frottées, de percussivité de l’archet, de cadences infernales… avec un contrôle de l’instrument qui vous laisse abasourdi, pantois. On sait que des âmes bien – pensantes ou « subversives » vont dire que c’est trop virtuose pour être vrai, trop « idiomatique » ou que sais-je. Mais trêve de conneries, laissons-nous emporter par son rêve qui débouche sur une réalité vécue, ressentie, inspirée… GÉANT !!
Lol Coxhill '85 Slam SLAMCD2114
https://music.apple.com/gb/album/coxhill-85-live/1564741298
Lol Coxhill : enfin !! Enfin un album PHYSIQUE, un compact disc et donc pas un digital ou un CDr. Ces derniers temps, Liam Stefani a publié des solos et duos de Lol Coxhill avec le pianiste Pat Thomas disponible en digital only sur son label Scätter. Le guitariste Olaf Rupp propose aussi un duo avec Lol Coxhill et lui-même à la guitare sur son propre label audiosemantics (Poschiavo ) et Andrea Centazzo , un trio avec le trompettiste Franz Koglmann et Centazzo lui-même aux percussions en CDr (Speelunke Tapes/ Ictus) et datant de 1982. Trois enregistrements superlatifs qui auraient mérité d’être produits sur des labels « plus importants ». Mais que voulez-vous !!
C’est d’une époque bénie que date ce magnifique solo « absolu » de Lol Coxhill, enregistré dans un club de jazz de Cardiff le 29 juin 1985. Je répète encore que Lol Coxhill est un des saxophonistes les plus originaux de l’après be-bop, du free-jazz et des musiques improvisées, comme Ornette par exemple. Par rapport à ses propres albums solos de cette période (Dunois Solos /Nato, Lid /Ictus, Divers /Ogun ou encore L .C. Solo /Shock), nous trouvons ici la face plus « jazz » de sa musique en solitaire. Sans doute, s’est-il adapté au goût de la clientèle, car il tricote et détricote un ou deux standards dont un « I Thought About You » complètement transformé et surtout , il présente ses morceaux et n’hésite pas à mystifier l’assistance. « Prank » en anglais ! L’album contient plusieurs « Dialogue » numérotés 1, 2, 3 et 4 durant lesquels il s’adresse au public… de manière, disons, délirante. Par exemple, comme à l’époque les hommages pleuvaient, Lol dédie son hommage à un certain Buck Funk, saxophoniste du Sud des États- Unis qu’il aurait connu et l’aurait influencé. Un petit bémol :il y a une petite erreur dans la pochette, Buck Funk est (mal) ortographié Bunk Funk.. On peut entendre un duo de ce Buck Funk avec le Reverend Antony W Reves dans l’album Cou$Cou$ (Lol Coxhill/ Nato 1984) et il le fait revivre l’instant d’un morceau « Still for Buck » en s’efforçant de nous raconter par le détail les moments les plus croustillants de sa rencontre avec cet aîné légendaire tout en nous exprimant crûment son aversion du show-biz et de toutes les platitudes qui tournent autour. Juste après ses déclarations aigres-douces amères, on a droit à une extrapolation géniale de Night in Tunisia (Nit Picking), sinusoïdale à souhait, mais avec un sens du rythme assourdissant et un enchevêtrement de modes et une créativité mélodique détonnants… Comme rarement, il y a une très remarquable improvisation au sax sopranino (My Old Sopranino), instrument qu’il reprend à nouveau vers la fin du concert dans No Stranger, une autre perversion surréaliste de je ne sais quelle mélodie. Beyond the Rainbow est une version vénéneuse d’Over the Rainbow. Bref, le bonhomme est intarissable, subversif par rapport au jazz bon teint (swing, be-bop ou « contemporain »). Lol Coxhill est sans doute un des plus grands raconteurs de l’histoire du jazz. Un seul bémol : vers la fin du gig, le brouhaha des conversations devient gênant, malgré tous les efforts de Lol pour délivrer une performance étonnante question saxophone. Il retourne les gammes et le tracé mélodique dans tous les sens, narquois, ingénu, imprévisible et follement inspiré. Malgré la qualité d’enregistrement pas tout à fait « professionnelle », COXHILL ’85 est un document monument inaltérable et inoubliable. Merci à Nick Lea d'avoir déterré cette cassette datant d'il y a un tiers de siècle !! LOL COXHILL FOREVER !!
descension (Out of Our Constrictions) Natural Information Society with Evan Parker Eremite MTE 74-75 / Aguirre album vinyle
https://www.aguirrerecords.com/products/natural-information-society-with-evan-parker-descension-out-of-our-constrictions-2xlp-cd https://eremite.com/album/mte-74-75
Pour les Européens, le label Aguirre tient à votre disposition le nouvel album de la Natural Information Society du contrebassiste Joshua Abrams, ici joueur de guimbri en compagnie d’Evan Parker publié par Eremite et enregistré au Café Oto à Londres . Cela vous fera économiser les frais de port depuis les USA et découvrir la musique tribale groove acoustique de Joshua Abrams, un des artistes omniprésents chez Eremite. Natural Information Society se compose de Lisa Alvarado ( harmonium & effects), Joshua Abrams (guimbri), Mikel Patrick Avery (drums) et Jason Stein (clarinette basse)avec comme invité Evan Parker au sax soprano. Musique tournoyante autour d’un ostinato de pulsations et d’un riff incantatoire au guimbri, cordophone à trois cordes des Gnaouas du Maroc utilisé pour les musiques de transe. À l’écoute, il y a indubitablement une influence africaine dans ces pulsations hypnotiques, il s’agit clairement d’une musique de danse pour un rituel imaginaire, mais partagé en toute connaissance de cause par les musiciens Rien d’étonnant si Evan Parker s’est joint à la N.I.S. avec son saxophone soprano. Dans sa maturation musicale, E.P. a été fasciné par les musiques traditionnelles, même les plus primitives (Pygmées, flûtes du Rajasthan, etc..). Descension (Out of Our Constrictions) s’écoule d’une traite sur les quatre faces du double album, soit plus de 74 minutes ininterrompues. Sur la deuxième face, Evan évoque le jeu de Coltrane au soprano (India ?) sans pour autant souffler comme un damné comme Trane le faisait avec Elvin Jones. Une question de communion musicale appropriée avec ses collègues. Tout au long de la performance, Abrams et Avery modifient peu à peu la rythmique et les trois ou quatre notes jouées au guembri, tandis qu’Evan Parker se lance dans la respiration circulaire en croisant les doigtés sur quelques notes, elles-mêmes modifiées peu à peu, amplifiées et modulées de manière toujours aussi déconcertante tout en insérant de nouveaux éléments mélodiques. L’harmonium et la clarinette basse créent un contrepoint, une résonance, ponctuant la giration d’un bourdon timbré et sourd. Si le rythme paraît simple au premier abord, il y a, en fait, de subtiles altérations et de très brefs décalages dans la pulsation qui en accentuent la fascination et son efficacité à l’insu de l’auditeur non averti. Ce n’est pas nouveau : par exemple, les musiques de Transe et de Guérison du Balouchistan recèlent aussi des « anomalies » rythmiques qui sont à la base de la transe recherchée par le chaman-musicien (cfr album Ocora). L’ensemble fonctionne à merveille créant une communion complète des âmes et des sensibilités. Il arrive les battements de la langue de Parker sur l’anche suivent exactment la cadence isorythmique d’Avery et Abrams. Le clarinettiste Jason Stein intervient avec goût principalement en mêlant sa « voix » avec celle de Parker sur la face D. Les notes de pochette de Theaster Gates informent que les artistes se réfèrent au souffle et à la respiration, « breath », et à George Floyd qui est mort de ne plus pouvoir respirer par la faute d’un policier raciste : « I can’t breathe ». Un concert fascinant et bienvenu.
Cagibi : Sam Shalabi - Matana Roberts Nicola Caiola Musique Rayonnante digital
https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/cagibi-2010-2
Nous sommes au Cagibi à Montréal en 2010 et pour un soir le public écoute le trio ad hoc du guitariste Sam Shalabi, de la saxophoniste Matana Roberts et du contrebassiste Nicola Caiola. Trilogue basé sur l’écoute et des échappées soniques (la guitare quasi noise de Shalabi), lyriques (le chaleureux sax alto de Roberts) et discrètes (les pizz de Caloia). La musique vire de bord plus qu’à son tour, tentative pour dire, insister, trouver des ouvertures ou foncer malgré tout. Pas question de tracer un chef d’œuvre, mais plutôt d’affirmer la capacité à créer du sens, à divulguer les réserves d’énergie et à témoigner de la nature collective de cette musique. On oublie son nom, sa réputation, on hésite, on bouge les lignes, on transige, on affirme… Un paysage, une aventure prend forme. Et on joue pour un public qui s’ouvre peu à peu. La guitare de Shalabi dévoile des sonorités acides, des effets de slide dans un no man’s land de la six cordes. Matana Roberts, à la fois pensive et incantatoire, nous rappelle avoir séjourné à Montréal à cette époque et y avoir réalisé son déjà légendaire Coin- Coin Chapter One dans lequel Nicolas Caloia jouait du violoncelle. Au fil des minutes, l’intérêt grandit, des tensions se développent, Matana se fait plus incisive et le guitariste élabore des spirales urgentes et fiévreuses. Tout le monde passe un bon moment et les musiciens communiquent leurs sentiments en se créant des espaces mutuels, des opportunités de jeu… rafraîchissant leurs démarches dans l’instant. Rien d’extraordinaire peut – être, mais réellement touchant.
Light Machina Luis Vicente – Salvoandro Lucifora – Marcelo dos Reis – Joao Valinho Multikulti
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/light-machina
Encore une réussite astucieuse combinant l’imagination et le savoir-faire du trompettiste Luis Vicente et le guitariste Marcelo dos Reiset mettant en valeur les capacités du tromboniste sicilien Salvoandro Lucifora et du percussionniste Joao Valinho. L’instrumentation originale est souvent une constante chez Vicente et dos Reis dans leurs récents projets. On conviendra que trompette – trombone – guitare – percussion n’est pas la formule qui court les rues. Marcelo dos Reis joue ici de la guitare électrique à peine amplifiée avec un style vraiment personnel. Le batteur, Joao Valinho, travaille sur des cadences cycliques en variant les frappes, souvent délicates au possible, et les angles d’attaque sur les différents coins et recoins de ses tambours et cymbales, ou se contente simplement de faire vibrer ses cymbales en arrière-plan. Comme c’est soigneusement enregistré et mixé , on se régals. Son sens inné de la dynamique et sa précision et l’imagination de son jeu free ouvrent le champ sonore aux deux souffleurs, le tromboniste axé sur des mélismes modaux et le trompettiste cherchant et trouvant les extrêmes de l’embouchure et du pavillon ou des contrepoints minimalistes. Alors que Luis Vicente va toujours plus loin en étendant ses éclats, filets de timbre, trouvailles mélodiques et la pression des lèvres exacerbée jusqu’au bruit, le guitariste attire l’attention par ces audaces tonales, clusters fugitifs et un sens inné de la syncope suggestive. Le tromboniste Salvoandro Lucifora apporte une dimension lyrique qui évoque Roswell Rudd et une épaisseur dans le timbre qui étoffe le son de Light Machina. Ce quartet soudé et à l’écoute sonne à la fois comme un groupe de jazz d’avant-garde et une association d’improvisateurs libres où chacun assume sa différence tout en servant la cause collective avec cohérence. De magnifiques espaces de créent où la musique évolue en apesanteur. Trois morceaux de 9:06 (Machina Girl), 14:42 (Saving Pigs) et 17:32 (The Rain Goat) dans lesquels, on entend défiler différentes combinaisons d’éléments formels et d’idées orchestrales, de motifs mélodiques et de bijoux sonores. Leurs titres sont peut-être l’expression d’un non-sense portugais qui m’échappe, mais chaque morceau développe une architecture orchestrale très équilibrée, remarquablement construite avec une insistance sur la dynamique, tout en favorisant au maximum la liberté d’improviser pour chacun de manière égalitaire avec une légèreté aérienne. Voilà un projet adroitement réussi qui met en évidence les qualités de chacun que la profonde connivence magnifie. En réécoutant encore et encore, de nouvelles perspectives apparaissent. Le label polonais Multikulti a encore eu la main heureuse.
LOL COXHILL AGAIN : the pics of the cassette of the Cardiff 's Gibbs Jazz Club gig 1985 that Nick Lea provided to SLAM for this exhilarating and fascinating issued recording album COXHILL '85.
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/this-is-where-i-find-myself
Grâce au guitariste Olaf Rupp, nous avons des nouvelles du contrebassiste Paul Rogers, sans doute un des spécialistes du gros violon parmi les plus doués de la scène free européenne.
Cela fait une vingtaine d’années que Rogers a adopté une contrebasse sept cordes avec quatorze cordes sympathiques, un instrument plus petit qui fait aussi songer à un violoncelle ou à une viole gambe, les cordes sympathiques ayant la propriété de renforcer et de colorer la sonorité, surtout à l’archet. Ce This is Where I Find Myself est un extraordinaire tour de force joué entièrement à l’archet par ce contrebassiste entendu fréquemment avec Elton Dean, Keith Tippett,Tony Levin et Paul Rutherford, quatre géants disparus. Son nom est associé à Paul Dunmall et Mark Sanders dans le superbe trio Deep Whole dont Multikulti a publié un autre magnifique album, Paradise Walk que je n’ai pu chroniquer ici faute d’avoir pu mettre la main sur une copie avant la semaine dernière. Il faut aussi rappeler son album solo Listen pour Emanem avec une contrebasse « normale », un autre solo pour Amor Fati (Being) et ce fabuleux Open Paper Tree avec Michel Doneda et Lê Quan Ninh pour FMP. Depuis qu’il a adopté cette contrebasse à six cordes qu’il habite en France et que ses vieux camarades sont décédés, le nom de Paul Rogers ne surgit plus dans les catalogues de disques dédiés à cette musique. Tout au plus No Business avait publié un double cd avec Dunmall, Dean et Levin (Remembrance) et on l’entend encore dans quelques albums de Paul Dunmall ou un digital only en compagnie de la tromboniste Sarah Gail Brand. Ah oui !! Avec Olaf Rupp et Frank Paul Schubert, Three Stories About Rain Sunlight and the Hidden Soil pour Relative Pitch. Que se passe-t-il ? Je crois bien que ces labels « importants » qui publient à tour de bras devraient solliciter Paul Rogers autant que Barry Guy ou Joëlle Léandre. D’abord , disons-le franchement : avec cette bonne vieille quatre cordes à mains nues sans électricité, il n’y pas photo : Paul est un contrebassiste avec une puissance rare, c’à-d la projection du son la plus forte. Son pizzicato est simplement monumental comme celui de Buschi Niebergall naguère, ou aujourd’hui, son compatriote John Edwards. Ici à l’archet avec sa contrebasse prototype, il accomplit des prouesses faisant sonner le plus souvent deux ou trois cordes à la fois avec une technique d’archet hallucinante, avec laquelle il lui arrive de jouer à plusieurs voix. Formellement sa musique est plus conventionnelle, construite et basée sur des structures d’accords ouverts, dans une manière qu’on pourrait qualifier de « folklore imaginaire» ou peut – être « postclassique ». Comme il l’explique lui-même , il n’y a pas de « but » dans sa démarche, si ce n’est de faire sonner son instrument et de jouer… l’impossible. Mais, je demande où a-t-on entendu tournoyer des sonorités de la sorte et créer cette dimension polyphonique. Après trois mises en bouche pour acclimater l’auditeur : Happening (6:10), Existing (11:05) et Living (5:21), il nous livre toute la gomme de son imagination et de son savoir-faire dans deux compositions – voyages de longue haleine : Flexible (24:02) et Now (27:21). Il s’agit alors de sagas imprévisibles, de fuites en avant, de débordements des sons, de recherches mélodiques hallucinantes, de glissandi sans solution de fin, de la vocalité inhérente aux cordes frottées, de percussivité de l’archet, de cadences infernales… avec un contrôle de l’instrument qui vous laisse abasourdi, pantois. On sait que des âmes bien – pensantes ou « subversives » vont dire que c’est trop virtuose pour être vrai, trop « idiomatique » ou que sais-je. Mais trêve de conneries, laissons-nous emporter par son rêve qui débouche sur une réalité vécue, ressentie, inspirée… GÉANT !!
Lol Coxhill '85 Slam SLAMCD2114
https://music.apple.com/gb/album/coxhill-85-live/1564741298
Lol Coxhill : enfin !! Enfin un album PHYSIQUE, un compact disc et donc pas un digital ou un CDr. Ces derniers temps, Liam Stefani a publié des solos et duos de Lol Coxhill avec le pianiste Pat Thomas disponible en digital only sur son label Scätter. Le guitariste Olaf Rupp propose aussi un duo avec Lol Coxhill et lui-même à la guitare sur son propre label audiosemantics (Poschiavo ) et Andrea Centazzo , un trio avec le trompettiste Franz Koglmann et Centazzo lui-même aux percussions en CDr (Speelunke Tapes/ Ictus) et datant de 1982. Trois enregistrements superlatifs qui auraient mérité d’être produits sur des labels « plus importants ». Mais que voulez-vous !!
C’est d’une époque bénie que date ce magnifique solo « absolu » de Lol Coxhill, enregistré dans un club de jazz de Cardiff le 29 juin 1985. Je répète encore que Lol Coxhill est un des saxophonistes les plus originaux de l’après be-bop, du free-jazz et des musiques improvisées, comme Ornette par exemple. Par rapport à ses propres albums solos de cette période (Dunois Solos /Nato, Lid /Ictus, Divers /Ogun ou encore L .C. Solo /Shock), nous trouvons ici la face plus « jazz » de sa musique en solitaire. Sans doute, s’est-il adapté au goût de la clientèle, car il tricote et détricote un ou deux standards dont un « I Thought About You » complètement transformé et surtout , il présente ses morceaux et n’hésite pas à mystifier l’assistance. « Prank » en anglais ! L’album contient plusieurs « Dialogue » numérotés 1, 2, 3 et 4 durant lesquels il s’adresse au public… de manière, disons, délirante. Par exemple, comme à l’époque les hommages pleuvaient, Lol dédie son hommage à un certain Buck Funk, saxophoniste du Sud des États- Unis qu’il aurait connu et l’aurait influencé. Un petit bémol :il y a une petite erreur dans la pochette, Buck Funk est (mal) ortographié Bunk Funk.. On peut entendre un duo de ce Buck Funk avec le Reverend Antony W Reves dans l’album Cou$Cou$ (Lol Coxhill/ Nato 1984) et il le fait revivre l’instant d’un morceau « Still for Buck » en s’efforçant de nous raconter par le détail les moments les plus croustillants de sa rencontre avec cet aîné légendaire tout en nous exprimant crûment son aversion du show-biz et de toutes les platitudes qui tournent autour. Juste après ses déclarations aigres-douces amères, on a droit à une extrapolation géniale de Night in Tunisia (Nit Picking), sinusoïdale à souhait, mais avec un sens du rythme assourdissant et un enchevêtrement de modes et une créativité mélodique détonnants… Comme rarement, il y a une très remarquable improvisation au sax sopranino (My Old Sopranino), instrument qu’il reprend à nouveau vers la fin du concert dans No Stranger, une autre perversion surréaliste de je ne sais quelle mélodie. Beyond the Rainbow est une version vénéneuse d’Over the Rainbow. Bref, le bonhomme est intarissable, subversif par rapport au jazz bon teint (swing, be-bop ou « contemporain »). Lol Coxhill est sans doute un des plus grands raconteurs de l’histoire du jazz. Un seul bémol : vers la fin du gig, le brouhaha des conversations devient gênant, malgré tous les efforts de Lol pour délivrer une performance étonnante question saxophone. Il retourne les gammes et le tracé mélodique dans tous les sens, narquois, ingénu, imprévisible et follement inspiré. Malgré la qualité d’enregistrement pas tout à fait « professionnelle », COXHILL ’85 est un document monument inaltérable et inoubliable. Merci à Nick Lea d'avoir déterré cette cassette datant d'il y a un tiers de siècle !! LOL COXHILL FOREVER !!
descension (Out of Our Constrictions) Natural Information Society with Evan Parker Eremite MTE 74-75 / Aguirre album vinyle
https://www.aguirrerecords.com/products/natural-information-society-with-evan-parker-descension-out-of-our-constrictions-2xlp-cd https://eremite.com/album/mte-74-75
Pour les Européens, le label Aguirre tient à votre disposition le nouvel album de la Natural Information Society du contrebassiste Joshua Abrams, ici joueur de guimbri en compagnie d’Evan Parker publié par Eremite et enregistré au Café Oto à Londres . Cela vous fera économiser les frais de port depuis les USA et découvrir la musique tribale groove acoustique de Joshua Abrams, un des artistes omniprésents chez Eremite. Natural Information Society se compose de Lisa Alvarado ( harmonium & effects), Joshua Abrams (guimbri), Mikel Patrick Avery (drums) et Jason Stein (clarinette basse)avec comme invité Evan Parker au sax soprano. Musique tournoyante autour d’un ostinato de pulsations et d’un riff incantatoire au guimbri, cordophone à trois cordes des Gnaouas du Maroc utilisé pour les musiques de transe. À l’écoute, il y a indubitablement une influence africaine dans ces pulsations hypnotiques, il s’agit clairement d’une musique de danse pour un rituel imaginaire, mais partagé en toute connaissance de cause par les musiciens Rien d’étonnant si Evan Parker s’est joint à la N.I.S. avec son saxophone soprano. Dans sa maturation musicale, E.P. a été fasciné par les musiques traditionnelles, même les plus primitives (Pygmées, flûtes du Rajasthan, etc..). Descension (Out of Our Constrictions) s’écoule d’une traite sur les quatre faces du double album, soit plus de 74 minutes ininterrompues. Sur la deuxième face, Evan évoque le jeu de Coltrane au soprano (India ?) sans pour autant souffler comme un damné comme Trane le faisait avec Elvin Jones. Une question de communion musicale appropriée avec ses collègues. Tout au long de la performance, Abrams et Avery modifient peu à peu la rythmique et les trois ou quatre notes jouées au guembri, tandis qu’Evan Parker se lance dans la respiration circulaire en croisant les doigtés sur quelques notes, elles-mêmes modifiées peu à peu, amplifiées et modulées de manière toujours aussi déconcertante tout en insérant de nouveaux éléments mélodiques. L’harmonium et la clarinette basse créent un contrepoint, une résonance, ponctuant la giration d’un bourdon timbré et sourd. Si le rythme paraît simple au premier abord, il y a, en fait, de subtiles altérations et de très brefs décalages dans la pulsation qui en accentuent la fascination et son efficacité à l’insu de l’auditeur non averti. Ce n’est pas nouveau : par exemple, les musiques de Transe et de Guérison du Balouchistan recèlent aussi des « anomalies » rythmiques qui sont à la base de la transe recherchée par le chaman-musicien (cfr album Ocora). L’ensemble fonctionne à merveille créant une communion complète des âmes et des sensibilités. Il arrive les battements de la langue de Parker sur l’anche suivent exactment la cadence isorythmique d’Avery et Abrams. Le clarinettiste Jason Stein intervient avec goût principalement en mêlant sa « voix » avec celle de Parker sur la face D. Les notes de pochette de Theaster Gates informent que les artistes se réfèrent au souffle et à la respiration, « breath », et à George Floyd qui est mort de ne plus pouvoir respirer par la faute d’un policier raciste : « I can’t breathe ». Un concert fascinant et bienvenu.
Cagibi : Sam Shalabi - Matana Roberts Nicola Caiola Musique Rayonnante digital
https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/cagibi-2010-2
Nous sommes au Cagibi à Montréal en 2010 et pour un soir le public écoute le trio ad hoc du guitariste Sam Shalabi, de la saxophoniste Matana Roberts et du contrebassiste Nicola Caiola. Trilogue basé sur l’écoute et des échappées soniques (la guitare quasi noise de Shalabi), lyriques (le chaleureux sax alto de Roberts) et discrètes (les pizz de Caloia). La musique vire de bord plus qu’à son tour, tentative pour dire, insister, trouver des ouvertures ou foncer malgré tout. Pas question de tracer un chef d’œuvre, mais plutôt d’affirmer la capacité à créer du sens, à divulguer les réserves d’énergie et à témoigner de la nature collective de cette musique. On oublie son nom, sa réputation, on hésite, on bouge les lignes, on transige, on affirme… Un paysage, une aventure prend forme. Et on joue pour un public qui s’ouvre peu à peu. La guitare de Shalabi dévoile des sonorités acides, des effets de slide dans un no man’s land de la six cordes. Matana Roberts, à la fois pensive et incantatoire, nous rappelle avoir séjourné à Montréal à cette époque et y avoir réalisé son déjà légendaire Coin- Coin Chapter One dans lequel Nicolas Caloia jouait du violoncelle. Au fil des minutes, l’intérêt grandit, des tensions se développent, Matana se fait plus incisive et le guitariste élabore des spirales urgentes et fiévreuses. Tout le monde passe un bon moment et les musiciens communiquent leurs sentiments en se créant des espaces mutuels, des opportunités de jeu… rafraîchissant leurs démarches dans l’instant. Rien d’extraordinaire peut – être, mais réellement touchant.
Light Machina Luis Vicente – Salvoandro Lucifora – Marcelo dos Reis – Joao Valinho Multikulti
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/light-machina
Encore une réussite astucieuse combinant l’imagination et le savoir-faire du trompettiste Luis Vicente et le guitariste Marcelo dos Reiset mettant en valeur les capacités du tromboniste sicilien Salvoandro Lucifora et du percussionniste Joao Valinho. L’instrumentation originale est souvent une constante chez Vicente et dos Reis dans leurs récents projets. On conviendra que trompette – trombone – guitare – percussion n’est pas la formule qui court les rues. Marcelo dos Reis joue ici de la guitare électrique à peine amplifiée avec un style vraiment personnel. Le batteur, Joao Valinho, travaille sur des cadences cycliques en variant les frappes, souvent délicates au possible, et les angles d’attaque sur les différents coins et recoins de ses tambours et cymbales, ou se contente simplement de faire vibrer ses cymbales en arrière-plan. Comme c’est soigneusement enregistré et mixé , on se régals. Son sens inné de la dynamique et sa précision et l’imagination de son jeu free ouvrent le champ sonore aux deux souffleurs, le tromboniste axé sur des mélismes modaux et le trompettiste cherchant et trouvant les extrêmes de l’embouchure et du pavillon ou des contrepoints minimalistes. Alors que Luis Vicente va toujours plus loin en étendant ses éclats, filets de timbre, trouvailles mélodiques et la pression des lèvres exacerbée jusqu’au bruit, le guitariste attire l’attention par ces audaces tonales, clusters fugitifs et un sens inné de la syncope suggestive. Le tromboniste Salvoandro Lucifora apporte une dimension lyrique qui évoque Roswell Rudd et une épaisseur dans le timbre qui étoffe le son de Light Machina. Ce quartet soudé et à l’écoute sonne à la fois comme un groupe de jazz d’avant-garde et une association d’improvisateurs libres où chacun assume sa différence tout en servant la cause collective avec cohérence. De magnifiques espaces de créent où la musique évolue en apesanteur. Trois morceaux de 9:06 (Machina Girl), 14:42 (Saving Pigs) et 17:32 (The Rain Goat) dans lesquels, on entend défiler différentes combinaisons d’éléments formels et d’idées orchestrales, de motifs mélodiques et de bijoux sonores. Leurs titres sont peut-être l’expression d’un non-sense portugais qui m’échappe, mais chaque morceau développe une architecture orchestrale très équilibrée, remarquablement construite avec une insistance sur la dynamique, tout en favorisant au maximum la liberté d’improviser pour chacun de manière égalitaire avec une légèreté aérienne. Voilà un projet adroitement réussi qui met en évidence les qualités de chacun que la profonde connivence magnifie. En réécoutant encore et encore, de nouvelles perspectives apparaissent. Le label polonais Multikulti a encore eu la main heureuse.
LOL COXHILL AGAIN : the pics of the cassette of the Cardiff 's Gibbs Jazz Club gig 1985 that Nick Lea provided to SLAM for this exhilarating and fascinating issued recording album COXHILL '85.
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