31 août 2015

Augustes sons d'été changeant


Alexander Frangenheim  solo  Talk for a Listener  Creative Sources CS 278

Alexander Frangenheim est un de ces incontournables de l’improvisation libre, une de ses personnalités sans qui cette musique s’étiolerait.  Très proche compagnon de du tromboniste Gunther Christmann et du percussionniste Paul Lovens, il a animé son label Concept of Doings mettant en valeur sa musique et celle du tromboniste avant de confier ses tableaux soniques à Creative Sources depuis qu’il a emménagé à Berlin. Contrebasse acoustique en solitaire, conversation à soi-même, talk 1-11, frottements, filages, pression sur les cordes, cadences décalées, glissandi, archet explorant les aigus au bord du chevalet, formes, déconstructions, chantier, de l’élégiaque au grinçant,  et une superbe sonorité. Une belle musique apaisée ou virevoltante, sinueuse ou accidentée. Bach revisité par Schönberg. Aria ou ellipse. Improvisation libertaire dans l’instant ou pièces quasi-composées. Une sensibilité secrète et un son aisément reconnaissable. Un panorama de la contrebasse contemporaine au travers de cheminements guidés par une sincérité jamais prise en défaut.

Berlin Kinesis WTTF Quartet Phil Wachsmann Roger Turner Pat Thomas Alexander Frangenheim Creative Sources CS 313.

Pochette cartonnée, du neuf chez C.S. ! Un album fascinant suite au premier CD de ce quartet intrigant, Gateway 97 sur le même label et à plusieurs concerts en Allemagne et ailleurs durant lesquels ils ont gravé les huit pièces où il est question de More, Less, Front, Back et Little. Little : petit à petit, un peu plus, un peu moins, plus devant, moins derrière. Un calibrage permanent de la perspective, du portrait vivant glissant vers arrêt sur image ou s’évanouissant dans un perpétuel changement de registre. Je me suis fait souvent entendre dire, quelques années après l’enregistrement de Gateway 97 (en 1997), que ces musiciens jouaient au passé de l’actualité de l’improvisation radicale d’alors, new silence, réductionnisme et post AMM. J’ai même lu que cette musique venait du free jazz. Et bien, je ne connais pas d’équivalent dans la masse des enregistrements de l’improvisation libre, auquels j’ai eu accès, qui approche l’univers musical de ce groupe. Intégrant une multitude d’éléments sonores et musicaux dans une construction kaléidoscopique où à aucun instant on entend ce qu’il convient d’appeler « un solo » ou un enchaînement de phrases développant un discours individuel. La continuité est perpétuellement brisée. Ici chaque membre du WTTF ajoute ou soustrait une intervention subrepticement et chacune de leurs idées - interjections s’emboîte dans celles des autres avec cette capacité remarquable que chacun pense à s’arrêter de jouer quasiment à tout moment et à bon escient. Quand cela ressemble à une voix, cela ne dure jamais plus que dix ou quinze secondes. Une science de la retenue poussée très loin avec un parti pris ludique. Des jeux à tiroirs multiples sur une myriade de pulsations qui semblent déconnectées l’une de l’autre.  Si Alexander Frangenheim et Paul Wachsmann sont faits pour aller l’un avec l’autre, contrebasse et violon complices, Pat Thomas semble faire bande à part et alterne le clavier du piano et l’échantillonnage complexe. Roger Turner s’intercale avec un sens de l’épure et une légèreté qui fait dire qu’il ne joue sûrement pas de la batterie. Sa personnalité hyperkinétique commente en grattant et piquetant le sommet de ces instruments percussifs, cymbales et objets métalliques, frappes déclinées sur des peaux amorties au timbre changeant sous la pression des doigts. Le guitariste prodige Roger Smith qui tirait son extraordinaire science rythmique de la pratique des percussionnistes free parlait de sérialisme rythmique. Thomas et Wachsmann utilisent des sons électroniques par bribes projetées entre un pizz et un roulement. Lyrisme secret, spasmes décalés, pas d’élan démesuré ni d’emphase. Une science du mouvement.

Willem Breuker Kollectief Angoulême 18 mai 1980 FOU Records FR CD 09 & 10.

Enregistré en concert à une période charnière de son existence, cet Angoulême 18 mai 1980 est un splendide témoignage du Willem Breuker Kollektief, un orchestre phare du nouveau jazz européen. Fondé en 1974 pour mettre en musique les idées musicales et sociales de Willem Breuker, le WBK rassemblait de jeunes musiciens intéressés par la free music naissante d’alors et avec un solide bagage musical, devenus bons lecteurs et fédérés par un sens collectif à toute épreuve. Comme l’avait alors expliqué Breuker, une partie de ses musiciens étaient en quelque sorte ses élèves, et il comptait tirer parti de leurs qualités individuelles même si au départ plusieurs d’entre eux n’étaient pas des improvisateurs « totaux » d’envergure comme pouvaient l’être à l’époque ses collègues, les Bennink, Mengelberg, Maarten Altena, Evan Parker, Derek Bailey, Fred Van Hove, Brötzmann et cie.  Mais le WBK des débuts pouvait compter sur des piliers très doués et expérimentés tels que le bassiste Arjen Gorter, le pianiste Leo Cuypers et le tromboniste Willem Van Mannen, auteur de deux intéressants morceaux de ce double cd, Pale Fire et Big Busy Band. Il est certain que Gorter eût fait une belle carrière en free-lance sur les scènes de la free-music européenne. Breuker et lui avaient travaillé avec Jeanne Lee et Gunther Hampel entre 67/68 et il n’était pas rare d’entendre le bassiste avec Louis Moholo, Irene Schweizer, Han Bennink et consorts.  En phase avec le Einheit Frontslied enregistré par Brötzmann-Van Hove-Bennink en 45 tours et les compos du Globe Unity, un superbe Live in Berlin du WBK fut publié conjointement par SAJ et BVHaast, le label breukérien. Cet album fit les beaux jours des amateurs des années 70 avec sa musique endiablée faite de riffs assez dissonnants martelés par la batterie de Rob Verdurmen, écumant la satire et le clin d’œil par tous les pores. Piochant dans l’esthétique de Kurt Weil, sur l’œuvre duquel WB faisait autorité, ses arrangements convoquaient curieusement, les musiques populaires (cirque, marches, tango), les innovations des minimalistes et le free-jazz expressionniste, alliant puissance et subtilité. En  mai 1980, le pianiste Henk de Jonge a remplacé Leo Cuypers et le corniste Jan Wolff avait quitté le navire, mais le trompettiste Andy Altenfelder ne les avait pas encore rejoints. Aussi la musique s’est un peu plus rapprochée du jazz avec des arrangements plus travaillés et le groupe s’est taillé une réputation explosive. Ce ne sont pas moins de 4000 personnes qui assistèrent à ces concerts d’Angoulême et ce public leur fit des rappels déchaînés. Jean-Marc Foussat, le responsable de FOU, en a tiré une image son relativement correcte. J’écris image car, il fallait avant tout être présent pour saisir toute la dimension théâtrale de la musique et écarquiller les yeux face aux gags scéniques plus drôles les uns que les autres. Le Kollektief fit le tour du monde et joua pour les foules dans des festivals destinés au plus large public, comme le Mallemunt sur la place de la Monnaie à Bruxelles. Comme pour Sun Ra, ses musiciens lui furent fidèles jusqu’à la disparition de Breuker et le WBK continua encore à se produire par la suite. La musique de Sun Ra et son Arkestra et ses enregistrements ont acquis un public très large si on considère le flot de rééditions et inédits en vinyleet cd’s. La musique du WBK se veut tout aussi populaire, et il serait temps que des enregistrements tels que celui-ci soit mis dans de bonnes mains pour l’édification des jeunes générations. FOU records est en train de tracer une belle série d’incunables avec cette parution historique qui fait suite à Live aux Instants Chavirés (Kowald Lazro Nozati) 28 Dunois juillet 82 (Bailey Léandre Lewis Parker). Fort à parier qu’il y aura encore d’autres surprises aussi intéressantes quand on sait le travail quasi systématique de prise de sons réalisé par Jean-Marc Foussat durant les années 80.

Paul Dunmall Tony Bianco Hommage to John Coltrane Slam  double CD 296

Au programme de ces deux concerts à Delbury Hall à Shropshire et au Café Oto :  Ascension 15.03, Resolution 15.23, Central Park West 3.26, Transition 11.24, Psalm 18.57 (CD 1) et Ogunde/Ascent 11.24 Naima 5.35 The Drum Thing 7.27 Sunship 9.03 Giant Steps 7.12
Expression/Affirmation 13.30 Alabama 7.11 My Favourite things 8.18 (CD 2). Le saxophoniste Paul Dunmall est sans nul doute un des rares grands re-créateurs de la musique de John Coltrane. Il a déjà enregistré deux formidables recueils de la musique du géant disparu au Delbury Hall : Tribute to Coltrane et Thank You John Coltrane pour le même label. La pochette est aussi sommaire et discrète que la musique est incendiaire. Nous sommes ici loin des enregistrements Atlantic et avec Miles Davis. Plutôt au cœur du maelstrom des tournées avec le quartet historique et du duo avec Rashied Ali. Tout-à fait échevelée et bourrée d’énergie, le rendu des morceaux de Coltrane par Dunmall est radical et le plus vif qui soit même si le jeu navigue entre les deux ou trois périodes situées entre 1961 et 1967. La qualité de l’enregistrement du Café Oto aurait pu être un peu meilleure pour pouvoir goûter les nuances du timbre du saxophone. Tony Bianco conduit ses fûts avec une furia hallucinante en croisant idéalement les rythmes et les pulsations. L’invention mélodique de Dunmall évoque Coltrane mais son exceptionnelle musicalité fait qu’il s’approprie le matériau comme s’il en inventait la trame. Tony Bianco a acquis une véritable intelligence sensible de cette musique : elle transcende l’énergie incandescente du duo. Une vraie sincérité. Pour tout  amateur de la musique de Coltrane et de saxophone ténor, ces enregistrements épiques sont une aubaine ! Rien ne sert de discourir, comme disait Coltrane, la musique parle pour elle-même.

Extremes  Evan Parker Paul Dunmall Tony Bianco Red Toucan

Tenor Titans serait-on tenté d’écrire !! Un autre album sur le label Rare Records réunit Paul Dunmall et Evan Parker avec Kenny Wheeler et John Edwards (Live at the Vortex London RM 036). Le défunt batteur Tony Levin ayant là un jeu plus aéré, c’était la version relax de l’association des deux saxophonistes. Existe aussi un Birmingham Concert réunissant les deux souffleurs sur le même label (RM 026) en compagnie de Levin et Barry Guy que je n’ai pas écouté. Avec ce très puissant émule de Rashied Ali qu’est Tony Bianco drivant le trio, c’est aux extrêmes que sont poussés Paul et Evan. Pas loin de l’Interstellar Space  du tandem Coltrane / Ali, mais avec cette constance appliquée, systématique des souffleurs britanniques. Dans les échappées les plus lyriques et les plus inextricables, reste une dose de self-control. Un trio magique !  Il y eut aussi un trio semblable confié à la « cire » : Utoma (Emanem) avec Bianco, Dunmall et Simon Picard, un autre ténor de poids, complètement sous-estimé. Le présent album trouve Dunmall, Parker et Bianco en pleine bourrasque face au large démonté et aux embruns extrêmes. Une tempête colossale se soulève. Mais avec deux capitaines de cet ordre et un tel timonier, on est certain d’arriver à bon port : au septième ciel. Triple détachés, sons déchirants, harmoniques pressurées, boucles infinies dans un grand écart à travers les échelles les plus complexes.  Je m’arrête d’écrire car c’est vraiment trop délirant à écouter. 10/10 pour Red Toucan.
PS : Nombre d’auditeurs relativement informés classent généralement les musiciens dans une échelle d’importance en fonction de leur notoriété et de leur virtuosité. Ils constateront ici qu’Evan, un innovateur visionnaire et Dunmall, un styliste unique, jouent à égalité à tout point de vue. Dunmall est sans doute un des très rares saxophonistes ténor capables de jouer au même niveau musical que Parker. Il n’y a que la musique qui compte.

20 août 2015

Kris Vanderstraeten 's concert posters










Veryan Weston Ingrid Laubrock Hannah Marshall

Yoko Miura Jean Demey Ove Volquartz TAG trio on Setola di maiale. Drawing for poster Archiduc Concert

Paul Rutherford



Philip Zoubek & Paul Hubweber




Lovens and Stefan Keune

Peter Useum Deprez , a great poet 






31 juillet 2015

Ornette dans le texte !

Ornette dans le texte. Un compositeur atypique et une voix extraordinaire du saxophone qui a ouvert une fois pour toutes les portes du jazz libre.

Quand je parcours les prophétiques albums Atlantic d’Ornette Coleman, je suis frappé par l’extrême qualité de la construction musicale de chacun des morceaux enregistrés par le Quartet. Chacune de ses compositions est une perle rare, de Lonely Woman à the Face of The Bass, Congeniality et Peace, Ramblin, Free, ou Una Muy Bonita, Focus on Sanity, Humpty Duty. Elles parsèment de cris géniaux et de bondissements imprévisibles les albums The Shape of Jazz to Come, Change of the Century, This is Our Music mais aussi Ornette on Tenor et Ornette ! ainsi que les albums parus plus tard, The Art of Improvisers, Twins et To Whom Keeps a Record, apportant chaque fois une dimension supplémentaire, des idées neuves et une façon singulière de les présenter. Ses disques ont fasciné toute une génération d’Albert Ayler aux Soft Machine, de Frank Zappa et l’Art Ensemble of Chicago à John Stevens et Trevor Watts, etc… Chacun de ces albums est en lui-même une construction où chaque morceau semble soigneusement sélectionné par rapport aux autres, l’ensemble formant une véritable architecture au milieu de laquelle trône l’utopique Free-Jazz du Double Quartet. Mais est-ce du Free-Jazz ?
Je suis frappé par l’inconséquence de Rhino et du producteur qui a publié la fameuse intégrale des enregistrements du coffret Beauty is a Rare Thing en suivant l’ordre chronologique des discographes obsessionnels plutôt que de respecter la suite des albums parus en maintenant leur homogénéité et l’enchaînement logique des morceaux. Lonely Woman suivi d’Eventually et de Peace. Ramblin’ et puis Free, Face of the Bass avec Forerunner qui ouvre la deuxième face avant Bird Food et Una Muy Bonita ! On veut Ornette dans le texte ! À la mélodie entêtante de Lonely Woman jouée par les cuivres  qui flotte sur le magnifique ostinato irrégulier de la contrebasse, succède le solo "cubiste" et agressif qui illumine Eventually. Le choix des morceaux est pas fortuit et leur séquençage les met encore plus en valeur que si on les écoutait séparément. L'ordre chronologique on s'en fout ! Il y a beaucoup à parier qu’une composition plus ancienne ait été enregistrée bien après celles, toutes neuves, qui jaillissaient spontanément de l’imagination du saxophoniste la veille de rentrer en studio. Ornette Coleman est un compositeur prolifique avec un sens de la mélodie inné imprégné du blues le plus authentique. Quand on fait le compte des compositions originales d’Ornette Coleman enregistrées pour Contemporary, dans les disques séminaux Something Else et Tomorrow is the Question, et pour Atlantic, soit les six albums publiés pendant la durée du contrat et les trois inédits, The Art of Improvisation, Twins et To Whom Keeps a Record, on réalise qu’il y a très peu d’artistes jazz aussi féconds en si peu de temps, à peine trois ans. Redécouvrir Tomorrow is The Question ou les outtakes d' The Art of Improvisors nous laisse pantois face à la créativité mélodique d'Ornette. On nous serine avec le deuxième quintet de Miles avec Wayne Shorter et Herbie Hancock et leurs formes nouvelles comme si l’évolution du jazz était son pré carré. Ornette est le premier grand compositeur – improvisateur à dépasser les formes du jazz moderne établies par la génération Parker – Gillespie. Et pour moi-même c’est une musique plus attachante, plus sincère, plus directe que celle contenue dans les six albums gravés par Miles Davis et son quintet entre 65 et 68. Le travail d'Ornette a influencé directement les deux plus grands saxophonistes de son temps: Sonny Rollins et John Coltrane. Ecoutez les CD pirates du Quartet de Rollins, celui d'Our Man In Jazz, avec Don Cherry, Billy Higgins et Henry Grimes et vous serez convaincu.  Vive Ornette ! Vivent Blackwell, Higgins, Cherry, Haden, Bradford et Paul Bley !
 

Une fois devenu un centre d’intérêt incontournable de la scène du jazz, Ornette Coleman a intitulé un de ses plus beaux albums, This Is Our Music. Sans doute, pour signifier que leur musique est essentiellement collective. Que chacun des musiciens apporte une dimension indispensable, une voix unique sans la laquelle les compositions auraient sensiblement moins de sens et d’authenticité. Si je peux me permettre une comparaison, dans de nombreux disques de jazz moderne, même les incontournables, on peut dire que souvent, très souvent même, les musiciens sont presqu’interchangeables. Dans le cas du Quartet d’Ornette Coleman, on n’imagine pas une autre bassiste que Charlie Haden, un autre trompettiste que Don Cherry et d’autres batteurs qu’Ed Blackwell ou Billy Higgins. D’ailleurs le disque enregistré avec Scott La Faro (Ornette !) n’aura pas le même impact : Scottie tout aussi génial qu'il fût, était moins compatible. Il sera moins réédité qu’ Ornette on Tenor qui bénéficie du puissant apport de Jimmy Garrison. Lorsqu’ Ornette adoptera Charles Moffett et David Izenzon et que Bobby Bradford s’en est retourné en Californie faute de concerts, le caractère de la musique et le répertoire changeront tout à fait, si on se réfère aux enregistrements parus. A ce propos, le dernier enregistrement présumé de l’O.C. Quartet avec Moffett et Bradford semble avoir disparu dans l’incendie du Studio Atlantic.
Quant à l’appellation « free – jazz » qui tire son origine dans le titre du fameux album, elle pose problème quand on écoute sa musique car celle-ci reste attachée au rythme et au swing.  Ornette a une oreille musicale différente du bopper bon teint et son sens mélodique exceptionnel est attaché à des altérations particulières de la gamme. Il suffit d’écouter Chronology qui clôture The Shape of Jazz to Come pour s’en convaincre.  Gunther Schuller informe qu’Ornette a bâti sa musique sur une conception erronée de l’harmonie qui lui a servi de fil conducteur pour construire sa personnalité musicale et son style caractéristique. Son instinct a été plus sûr que les idées toutes faites.  Et donc je dirais que la musique d’Ornette Coleman  dans le Quartet semble être sa version très personnelle du be-bop ou « jazz moderne » dans lesquelles sa pratique indique la direction vers le jazz libre.  Je signale aussi l’interview d’Ed Blackwell publiée dans Jazz Magazine en 1973 où le batteur attitré du Colemanisme affirme bien fort que sa musique n’est pas du free-jazz (Sunny Murray, Milford Graves, Cecil Taylor), mais sa version  originale du jazz contemporain, une manière d’après-bop attaché au swing, aux barres de mesure, à la mélodie mais avec une ouverture vers plus de liberté et une force d’expression inconnue jusqu’alors. Et que lui-même ne veut pas être associé aux leitmotivs du free-jazz. N’accorde t-il pas sa batterie comme personne ? Les improvisations de Don Cherry dans Face of the Bass ne jouent-elles pas avec la mélodie ?



La musique d’Ornette Coleman, si elle est profondément innovante et remet en question de nombreux paramètres du jazz moderne, aidée en cela par l’absence de piano, reste donc très attachée au rythme et à la complémentarité du pivot basse-batterie (Haden – Blackwell) lequel voit croître son rôle mélodique. Le titre de précurseur « inventeur » du free jazz dans la lettre devrait revenir à Cecil Taylor. Les nombreux sursauts, accents, accélérations, flottements qui surprennent tout autant que le langage révolutionnaire des deux souffleurs, Ornette et son alter-ego Don Cherry,  sont tout autant des parties intégrantes de l’arrangement dans la performance de la composition que du déroulement de l’improvisation. Si pas plus. Si on doit les comparer, on notera qu’un Coltrane compte plus sur le travail à travers l’improvisation en investiguant  les structures harmoniques, aussi systématique qu’échevelé (Live at The Village Vanguard, Impressions), alors que la musique d’Ornette de ces années-là  est axée sur l’articulation d’une voix extrêmement originale et mélodique sur la pulsation dans le cadre de compositions bien délimitées. Car, outre l’aspect formel inhabituel, c’est surtout l’extrême personnalisation de sa voix instrumentale personnifiant le blues du Sud à lui tout seul qui frappe les esprits. On croit de suite entendre une voix familière alors qu’on le découvre et qu'on en est complètement ahuri. De nombreux auditeurs parmi les musiciens furent estomaqués (Gillespie, Max Roach). D’autres furent conquis de suite (John Lewis , Gunther Schuller, Sonny Rollins). Ornette Coleman est un héritier du be-bop qui indique une nouvelle direction musicale à une génération, par l’exemple : renouvellement des structures prédigérées, libération harmonique, espace laissé à la contrebasse, expression émotionnelle et un jeu de saxophone alto à nul autre pareil, libéré de la structure des accords sans doute le plus aisément reconnaissable parmi les souffleurs de son époque. Ses inflections sur toutes les gammes font de lui le pionnier du jeu « microtonal » tant il fait fléchir les intervalles. 



Dès la première écoute, les musiciens qu’il inspire réalisent qu’il a laissé s’exprimer son instinct, son univers intérieur plus que la raison musicienne. Certains innovateurs se révèlent être des faiseurs. Mais la voix d’Ornette ne trompe personne : elle charrie un vécu irremplaçable. Il joue sa vie même. Il n’est pas en représentation, il laisse libre cours à tous les fantasmes d'une Amérique Noire réprimée et humiliée par un racisme indigne et inhumain ! C’est la sincérité et l’intégrité artistique par excellence. Toute une génération suivra ses traces sans copier son style, contrairement aux suiveurs de Lester Young ou de Charlie Parker. Charlie Mingus ne leur avait-il pas dédié sa composition Gunslinging Bird  sous-titrée: "If Charlie Parker Were a Gunslinger, There'd Be a Whole Lot of Dead Copycats", dans cet album, Mingus Dynasty, où il évoquait l’arrivée d’Ornette Coleman dans les notes de pochette ? Il craignait que la musique d’Ornette soit piochée comme celle de Bird. Mais l’histoire nous fit découvrir Albert Ayler, Archie Shepp, Marion Brown, John Tchicaï, Steve Lacy, Roscoe Mitchell, Anthony Braxton, Sam Rivers, Frank Lowe, Joe McPhee qui créèrent un univers personnel bien distinct de la verve colemanienne.  Rien qu'à l’entendre, ces jeunes musiciens cherchèrent encore à aller plus loin. La transhumance de Don Cherry en Europe, avec Sonny Rollins, Henry Grimes et Billy Higgins, Archie Shepp, John Tchicaï, Don Moore et J.C. Moses, Gato Barbieri, JF Jenny Clark et Aldo Romano, George Russell vont aider à propager la bonne nouvelle faisant naître des conversions irrévocables. Mais c’est une autre histoire.

Tomorrow is The Question : The Shape of Jazz To Come : This is Our Music : Free-Jazz : Ornette ! : The Art of  Improvisors !!