21 mai 2022

Peter Brötzmann Milford Graves William Parker/ Ian Carr Jeff Clyne Trevor Watts John Stevens/ Hans Koch et Paul Lovens/ Benjamin Duboc Ensemble Icosikaihenagone

Historic Music Past Tense Future Peter Brötzmann Milford Graves William Parker Black Editions Archives BEA 001
https://milfordgraves-blackeditionsarchive.bandcamp.com/

MILFORD AGAIN !! Peter Brötzmann et Milford Graves se sont rencontrés musicalement en mai 1980 au Bloomdido à Bruxelles à l’invitation d’André Dael. Leur concert en duo a été enregistré par Michel Huon (l’ingé-son du légendaire Was It Me ? du duo Paul Lovens & Paul Lytton) et sa publication avait été envisagée il y a une quinzaine d’années. Malheureusement, un problème technique n’avait pu être surmonté et le projet fut abandonné. Ce nouveau double album vinyle publié aux États-Unis contient le concert du 29 mars 2002 à la CB’S Gallery à New York et se révèle être un brûlot follement inspiré et inextinguible avec l’incontournable contrebassiste William Parker. Crédité drums, vocal and dancing, Milford Graves donne de lui-même ce qu’il a de plus essentiel, un flux cataclysmique de frappes et roulements en constante mutation : vitesses, cadences, rebondissements accélérés et ralentis, organiques et sauvages, explosifs ou nuancés, africanistes et ensorcelés, arcanes vivantes de pulsations en liberté non surveillée. Une démarche unique dont les principes gestuels et rythmiques sont partagés par l’inénarrable Han Bennink avec qui Peter Brötzmann a vécu de nombreuses aventures. Et si jamais vous désirez retrouver la quintessence de l’art de Graves et Brötzmann, cette Historic Music est une pièce à conviction jubilatoire où le souffle de Peter B. s’abandonne dans un nirvana existentiel avec une puissance décuplée et surtout avec la plus profonde expression de son âme d’un seul tenant. Son jeu titanesque et explosif fait vibrer l’anche et la colonne d’air au-delà de la puissance humaine avec un engouement dont le timbre et les accents se rapprochent soudainement de l’émission sonore d’Albert Ayler. Et donc si Graves se montre ici sous un jour Jupitérien, déchaîné par les forces telluriques attisées par les ouragans et la foudre, il faut souligner l’engagement extraordinaire de William Parker qui nourrit le feu intérieur de ses deux acolytes. Comment parvient-il à immiscer la sève organique de ses cordages vibratiles entre le marteau et l’enclume de ces deux forces de la nature est l’expression d’un prodige. Revenons sur terre : cet album mirifique aurait gagné à être publié en CD en Europe afin d’éviter les taxes douanières prohibitives et assurer un meilleur rendu sonore que celui des sillons vinyliques limitatifs. En effet, la dimension sonore et architecturale du jeu de Milford Graves est sensiblement gommée par le médium LP lequel compresse certaines fréquences essentielles. Après être parvenu à l’acquérir via Peter Schlegel / Open Door à un prix acceptable, je ne vais pas tarder à acheter la version digitale (écoutez le streaming de la face C : https://milfordgraves-blackeditionsarchive.bandcamp.com/track/side-c ) afin d’en explorer les moindres recoins percussifs. Mais que les fanatiques de Milford Graves et Brötzmanniaques réunis se rassurent, l’enregistrement de ce trio angélico-diabolique est absolument incontournable. À titre de comparaison, le superbe Real Deal enregistré en duo par Milford et David Murray en 1991 (label DIW) est une affaire de studio très convaincante et fabuleuse, mais la pratique de cette musique incendiaire, profondément intime et inspirée, demande à être saisie au-devant d’auditeurs aussi inspirés que ceux qui assistèrent à cette réunion mémorable. Conclusion : ne laissez pas échapper cet opus surtout qu'il y a peu d'enregistrements de Milford Graves pour ses cinquante-cinq années de vie musicale !!

Spring Board Ian Carr Jeff Clyne Trevor Watts John Stevens Polydor International - Polydor Special. Réédition fac simile du vynile original (1966)

Le trompettiste Ian Carr et le contrebassiste Jeff Clyne se sont fait connaître et apprécier au sein du légendaire Don Rendell - Ian Carr Quintet durant les années soixante avant de briller au sein de Nucleus un des meilleurs groupes de « jazz-rock » dès 1970, avec une originalité musicale incontestable au niveau des meilleures formations américaines. Jeff Clyne a participé à plusieurs enregistrements et concerts avec les groupes de John Stevens et Trevor Watts, comme par exemple Prayer for Peace d’Amalgam (1969), Chemistry du John Stevens Quintet avec Kenny Wheeler, Trevor Watts et Ray Warleigh (1975) ou encore Splinters que j’ai chroniqué il y a peu. Enregistré sous le nom d’ Ian Carr et Jeff Clyne en 1966, Spring Board est autant un projet du tandem John Stevens et Trevor Watts car sa musique coïncide esthétiquement avec la démarche du Spontaneous Music Ensemble, le collectif de Stevens, Watts, Paul Rutherford etc… tel qu’on peut l’entendre dans Challenge, l’album du SME, publié la même année. Tout récemment, j’ai chroniqué le double CD The Spontaneous Music Ensemble – Questions and Answers 1966 et cet enregistrement est tout aussi emblématique de leur nouveau jazz « free » qui cherche à sortir des sentiers battus en suivant l’inspiration d’Ornette Coleman et d’Eric Dolphy. En outre, il faut noter que le dessin coloré de la pochette fut réalisé par Richie, le fils de John Stevens, lui-même artiste graphique accompli. À cette époque, ces musiciens figuraient comme des rares pionniers d'une nouvelle musique. Rien d’étonnant d’entendre Ian Carr participer à cette expérience qui lui semble tout à fait naturelle : en effet, John Stevens a eu le talent extraordinaire de convaincre de nombreux musiciens de jazz expérimentés aux aventures improvisées au sein du Spontaneous Music Ensemble. Un autre bon exemple est celui du trompettiste Kenny Wheeler ou du pianiste Stan Tracey. Dans son versant jazz moderne et « jazz-rock » Ian Carr assume avec grand talent l’influence de Miles Davis. Mais dans ce magnifique Spring Board, il adopte complètement la démarche free et improvisée en puisant à la fois dans sa technique et son imagination des ressources sonores inconnues dans le style post-bop ou modal. Travail du son, colorations, expressivité élargie au service d’une mélodie qui s’échappe, compositions décalées et ouvertes à l’improvisation individuelle coordonnées par des échanges dialogués où chacun « joue » comme soliste et où les idées passent de main en main, le tout suivi, commenté, accéléré ou ralenti par le drumming libre et élastique de John Stevens . L’orchestre évolue avec une grande liberté tant au niveau des parties des souffleurs que celles de la contrebasse (pizz, archet). C’est d’ailleurs Jeff Clyne qui énonce seul le thème du 3/ à la contrebasse suivi par les contre chants et allusions des souffleurs en alternance. On songe à l’esprit de Charlie Haden dans the Face of the Bass avec Ornette. Jeff, Trevor et Ian improvisent collectivement autour des notes de la gamme et des motifs mélodiques étirés et transformés. Les interventions de Stevens sont minimales. On peut trouver des albums plus puissants de ces musiciens dans ce registre. Mais pour une des premières sessions dans cette orientation musicale toute nouvelle en Europe vers 1966, c’est une belle réussite.

Nephlokokkygia 1992 Hans Koch et Paul Lovens Ezz-Thetics 1033
https://ezz-thetics.bandcamp.com/album/nephlokokkygia

Deuxième album de Paul Lovens pour Ezz-Thetics (ex Hart-Art / Hatology), le premier étant une superbe collaboration avec le guitariste Florian Stöffner (Tetratne Ezz-Thetics 1023) absolument incontournable, surtout qu’on trouve peu de duos affolants de Lovens à la fois disponibles et aussi convaincants. Et c’est bien ce que je répéterai pour ce Nephlokokkygia 1992 providentiel. Héritier prodigieux de la grandiose veine percussive et rythmique de Milford Graves et Han Bennink, Paul Lovens a creusé sa galerie de forçat du son et des sens cachés de la gestuelle batteristique dans une manière aussi explosive qu’introvertie – intimiste dans le but unique de créer un véritable dialogue avec ses camarades duettistes d’un jour (ici Hans Koch) ou de toujours (Günter Christmann, Paul Rutherford, Evan Parker, Paul Lytton, Alex von Schlippenbach, Paul Hubweber, etc..) en étendant presqu’à l’infini sa palette acoustique et expressive. Son secret tient dans la dynamique miraculeuse de son jeu. Sa méthode personnelle consiste à allier la complexité avec la simplicité, ses frappes (inspirées autant par la percussion contemporaine, l’art des tablas indiens, le souffle swinguant de Kenny Clarke et les vibrations rythmiques de Sunny Murray) sont d’une concision inouïe. Contrastés et surprenantes, ses volées percussives favorisent l’art du crescendo, de la déconstruction et un chassé-croisé d’accélérations éruptives et d’arrêts sur images actionnant cymbales chinoises, râcloirs, crotales, et une scie musicale entortillée sur la caisse claire amortie d’un sempiternel chiffon. Comme me l’a dit un jour Lê Quan Ninh très honnêtement : il est un grand maître de la percussion et maints fantastiques improvisateurs de la percussion libérée souffrent encore de la comparaison, …si c’est possible de comparer. Et ce que j’apprécie franchement chez Paul Lovens, c’est son absence de « … isme » dans le face à face avec quiconque joue avec lui, quelque soit son « langage » ou sa « grammaire ». Il n’a même pas à adapter son jeu à celui d’Hans Koch, souffleur free qui aime à introduire dans son jeu déjanté et mordant une subtile dimension mélodique un brin tortueuse. Au fil des quatre concerts (Sofia, Warna, Russe, Plovdiv) dont un extrait est chaque fois reproduit dans cet album (indispensable) avec une qualité sonore lisible, physique et réaliste, on peut suivre à la trace la merveilleuse évolution de leur entente mutuelle. Celle-ci s’ouvre à de nouvelles coïncidences au départ de digressions intuitives, lesquelles sont le fruit d’une expérience extrême de l’improvisation (libre) sans faux détours. On découvre la quintessence de l’articulation de ce singulier clarinettiste – saxophoniste helvétique autrefois valeur sûre des labels ECM, Intakt et Hat Art et qui cultive autant un déchiquetage du chant de la colonne d’air en cisaillant la vibration de l’anche que des flashbacks de fragments de mélodies et d’airs disparus ou des growls rauques et désincarnés. Une excellente paire de joyeux drilles aussi volatiles que concentrés à outrance.

Benjamin Duboc Volumes II Fiction musicale et chorégraphique. Création pour grand orchestre et corps actants Ensemble Icosikaihenagone. Dark Tree DT 15
https://www.darktree-records.com/ensemble-icosikaihenagone-volumes-ii-fiction-musicale-et-choregraphique-dt15

Et quel grand orchestre que cet étrange Ensemble Icosikaihenagone conçu par le bassiste et compositeur Benjamin Duboc ! Réunir de jeunes musiciens quasi inconnus (Émilie Aridon-Kociolek, piano voix, Sébastien Beliah, contrebasse, Alexis Persigan, trombone), des improvisateurs expérimentés de tous bords esthétiques (Jean-Luc Capozzo, Franz Hautzinger, Sylvain Kasssap, Guylaine Cosseron, Gaël Mevel, Jean-Sébastien Mariage) dont certains ne travaillent jamais ensemble, le batteur très classieux Thierry Waziniak, la tromboniste Christiane Bopp apparue comme un miracle sur Fou Records, un souffleur de poids révélé sur le tard comme Jean-Luc Petit ou la violiniste Patricia Bosshard, l’altiste Cyprien Busolini et la chanteuse Claire Bergerault, etc... pour un projet scénique et musical / sonore collectif avec les « corps actants » de Valérie Blanchon, Valérie Fontaine et Giuseppe Molino, textes et interviews des musiciens me semble aller à contre-courant des habitudes et des projets téléphonés. L’accent de ces Volumes II est posé essentiellement sur une idée de création proposée et composée par Benjamin Duboc dans une évidente dimension collective. Masses sonores contractées ou en expansion, textures rares, séquences jazz contemporain éclaté, narratifs pluriels et imaginaires. L’enregistrement retrace une performance publique d’une œuvre qui transcende la pratique artistique de recherche en mettant en exergue exclusive le contenu social de la musique et le partage de l’espace sonore et du temps entre chacun. Ne cherchez pas à savoir qui joue quoi, d’essayer de « reconnaître » les « solistes », les individualités impliquées ou même les différents instruments, cette musique est une pâte sonore collective, plastique, bruissante et qui se définit par le déroulement et l’intrication de ses composantes. Intéressante par instants, fascinante par moments, remise en question du processus de création musicale sans prétention ni agenda. Une réussite originale qui a l’heur de réunir et faire travailler ensemble des musiciens militants, au-delà des cercles relationnels qui fragmentent la scène des improvisateurs, pour créer, on l’espère, une dynamique féconde. Félicitations à tous et aussi à Bertrand Gastaut pour inclure un tel OVNI dans le catalogue de son label Dark Tree.

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