6 mai 2014

Some Bead recordings and other stuff

Alizarin Phil Wachsmann Roger Turner Bead Recordssp CD10
Enregistré récemment suite à plusieurs rencontres successives, ce duo consacre la synthèse et l’aboutissement de la recherche improvisée radicale « libre » après une réflexion et une pratique de toute une vie, dédiée quasi – exclusivement à cette expression musicale dans la « tradition » londonienne… J’ai fait, il y a peu la chronique de Gateway 97, un quartet (WTTF pour Phil Wachsmann, Pat Thomas, Roger Turner et Alexander Frangenheim) dans le quel interviennent ces improvisateurs essentiels que sont Phil Wachsmann pour le violon et Roger Turner pour la percussion. J’étais ébloui par les éclairs d’imagination qui traversaient ce chef d’œuvre. C’est dans une autre direction que se développe la musique de ce beau duo, Alizarin, dont les titres font allusion aux couleurs vives du « trompe l’œil set » de Catherine Hope – Jones qui s’étend sur les surfaces de la pochette et du CD. Red introduction, bitter black, salt green, viridian black, on the edge of white… etc … On aimerait caractériser les improvisations minutieuses et relâchées qui défilent, mais le ton donné aux échanges et l’inspiration sereine nous obligent à écouter avec profondeur cette musique avant de nous mettre à penser à ce à quoi elle ressemble. Alizarin nous permet de suivre l’infini cheminement de la pensée et de la gestuelle précise et retenue de deux orfèvres de l’exploration improvisée. Plutôt dans les tracés hyperboliques et des dérapages peu prévisibles que dans « les matières ». Phil Wachsmann privilégie une qualité sonore « musique de chambre » et un sens mélodique évident même lorsque ses idées frisent l’abstraction. Roger Turner semble s’égarer sur les surfaces de ses peaux et métaux.
Le duo se concentre et développe des échanges dans un mode léger voire sautillant aux antipodes des décharges énergétiques auxquelles se livrent le batteur avec le tromboniste Hannes Bauer et le clavier électronique d’Alan Silva ou avec l’équipe abrasive de Konk Pack (Thomas Lehn, Tim Hodgkinson et RT). …. Le travail sur le son est corroboré par un sens de la forme évident. Une élégance rare et une écoute récompensée de bout en bout. Le violoniste s’écarte du virtuosisme pour affirmer une maestria vivifiante des intervalles incertains « post Schönberg – Cage » avec un sourire en coin bien British.  Le percussionniste sollicite une variété de frappes, grattements, résonnances, piquetages, secousses etc… très étendue avec la plus grande légèreté. Un sens de l’épure elliptique partagé et une dynamique sonore relâchée est l’atout cœur de cette musique. Evitant les pétarades hyper-kinétiques de la free-music, auxquelles Wachsmann et Turner sont historiquement associés, elle trace un extraordinaire manifeste du ralenti. Comment s’exprimer en prenant son temps sans se presser. Une écoute à l’écart des chemins aujourd’hui balisés des ismes en tout genre.
Le label Bead a initié la documentation des improvisateurs radicaux londoniens un peu à la même époque qu’Incus (label de Derek Bailey et Evan Parker) durant les années septante et prolonge son existence en distillant de petites merveilles telles que cet Alizarin. Toujours à suivre même après quarante ans d’existence.

Untuning the Sky Chris Burn et Matt Hutchinson Bead records Special CD 09 SP

Enregistré en 2005 / 2006 par deux incontournables de la scène improvisée londonienne abonnée à la série de concerts Mopomoso à l’ancien Red Rose où a été captée une partie des pièces de cet album. Le pianiste Chris Burn, qui joue ici de la trompette,  a co-dirigé cette série avec John Russell et a collaboré longtemps avec John Butcher. Matt Hutchinson a développé l’utilisation des synthétiseurs et de l’électronique avec ductilité et lisibilité entre des pointes mezzoforte avec toutes les nuances de la dynamique jusqu’à la limite de l’audible. On l’a souvent entendu avec Phil Wachsmann, avec qui il a enregistré un beau duo (Startle the Echoes / Bead), et au sein du Chris Burn Ensemble dont il semble former le noyau de base avec la trompette de son leader. Chaque instrumentiste partage un sens du souffle, une métaphysique des tubes, l’électronicien évoquant les dérapages subits d’une embouchure et le trompettiste agitant l’air dans l'espace. Celle-ci est le lieu du passage du vent, la pression des lèvres concassant la colonne d’air. La recherche des timbres et des sons est absolument fascinante loin des éclats rituels de la free – music. La projection des sons électroniques est en tout point remarquable, les fréquences se répandent naturellement dans l’espace créant des formes en mouvement comme ne pourrait le faire un instrument acoustique, justifiant par là son usage. On oublie vite qui joue quoi pour se concentrer sur l’orchestration du duo. Chris Burn semble être un trompettiste du dimanche, un coloriste mélancolique qui transforme un jeu volontairement minimal dans un discours musical pertinent, fantomatiquement suspendu au-dessus des drones en lents glissandi brumeux (Salvation Echoes). Chaque pièce renouvelle complètement la géographie sonore de ce duo improbable. Dans Birdwing Shadow, Matt est au piano et Chris fait une superbe démonstration des timbres fous qu’il tire de son instrument en l’explorant méthodiquement. Vraiment remarquable.  La palette sonore des claviers électroniques de Matt Hutchinson est mise étrangement en valeur par les allusions mélodiques de deux notes et demi du trompettiste mieux en fait que ne pourrait le faire un saxophoniste impressionnant de technique. Je rappelle que c’est avec ces musiciens que se sont révélés les tenants de la « nouvelle » improvisation parmi lesquels figurent Rhodri Davies, Mark Wastell, Phil Durrant, Jim Denley, Axel Dörner etc… mais aussi Butcher, Marcio Mattos… Il faut donc ne pas hésiter à découvrir ces deux équilibristes d’atmosphères, artistes sensibles de l’extension du sens. Les improvisateurs British ont un sens inné pour cultiver le déraisonnable, l’excentrique et cet esprit de fantaisie qui est la marque de l’improvisation. Vous trouverez ici une démonstration irréfutable. Avec un matériau similaire, des Germaniques nous auraient rasé sans pitié. Bravo pour Matt Hutchinson et Chris Burn !!


Chorui Zukan Itaru Oki trumpet flugelhorn improvising beings ib23
Itaru Oki est un vieux routier du jazz d’avant-garde établi en France de manière quasi permanente depuis l’époque où son ami et mentor Alan Silva avait déposé ses pénates rue Oberkampf (IACP). Non content d’avoir participé à moultes aventures en compagnie de Silva et cie dont le fabuleux CCO qui avait fédéré des douzaines de musiciens de Frank Wright, Denis Colin et Didier Petit à Arthur Doyle, Itaru Oki a tourné avec Noah Howard en Allemagne à la grande période FMP et Total Music Meeting du Berlin des seventies. Cela l’a amené à enregistrer un beau trio chez FMP (One Year) avec deux pointures historiques de l’Eurojazz, Ralf Hübner, batteur historique de Mangelsdorff, Manfred Schoof, … et le clarinettiste basse Michel Pilz, pilier du quartet de Schlippenbach avant Evan Parker et le plus brillant clarinettiste basse de sa génération avant les Sclavis, Hans Koch et consorts. Excusez du peu. Né en 1941, il a été un pionnier de l’improvisation totale et du jazz libre  au Japon avant son arrivée en Europe, ayant travaillé avec le légendaire batteur Masahiko Togashi et le pianiste Masahiko Satoh. Peu importe son parcours, lorsqu’on prête une oreille à ce disque, on est séduit immanquablement.
Toujours apprécié dans son pays d’origine, il est négligé dans l’Hexagone (tout comme une série d’expatriés de longue date tels Steve Potts, Kent Carter…) . Nul n’est prophète surtout dans son pays d’adoption. Heureusement la fée Improvising Beings veille et grâce à l’engagement indéfectible de Julien Palomo,  nous tenons un merveilleux album solo (de trompette) fait d’improvisations audacieuses et subtiles alternant avec des standards transformés avec un goût désinvolte et une réelle musicalité. I am Getting Sentimental Over you, I wish I knew, Misterioso, You Are Too Beautiful et Round Midnight se trouvent ainsi suspendu entre une lecture intimiste et détachée des mélodies originales et des accélérés entre la trame des accords et des notes extrapolées avec l’astuce des anciens… Les improvisations titrées en japonais nous le font entendre avec ses trompettes prototypes et d’étranges multi voicings en temps réel. Je n’en connais pas l’explication technique, mais sa musique n’est fort heureusement pas tributaire que d’une disposition instrumentale particulière mais plutôt d’une démarche originale naturellement inspirée. Effilochage incisif de la colonne d’air proche d’un sifflement inouï, pression dense / contraction de l’air dans l’embouchure, savoureux grain du son, vibration pavillon, pistons coussins d’air, tubulures du rêve … un aspect de son travail renvoie au grand Bill Dixon, comme très peu de ses collègues d’ailleurs. Un solo ? La trompette mérite qu’on la laisse flotter dans l’espace ; solitaire, elle dessine une géographie, trace un univers…. La critique professionnelle nous fera valoir qu’il y a référence plus incontournable de l’instrument dans le jazz libre (Cherry, Lester Bowie, Leo Smith et maintenant Peter Evans). Je répondrai que si on s’en tient jamais qu’à une poignée des mêmes (famous names), on finira par s’ennuyer…
J’ai donc moi-même pris beaucoup de plaisir à me plonger dans le souffle singulier d’Itaru Oki, à cerner son jeu fin et à suivre le fil de ses belles idées avec le sourire qui naît de l’entendre les résoudre et les transformer avec une sincère originalité. Un excellent musicien qu’une vie dédiée entièrement à la musique et à son partage a bonifié en essence et en substance. Merveilleuse musique.


Eight Improvisations Neil Metcalfe Daniel Thompson Creative Sources
Neil Metcalfe est un remarquable flûtiste britannique qu’on entend régulièrement à Londres dans les nombreux clubs de la ville et dans plusieurs concerts relativement suivis. D’apparence presqu’aussi reclus que son ami le guitariste prodige Roger Smith, Neil Metcalfe est régulièrement sollicité par de nombreux collègues. Evan Parker, Paul Dunmall, le regretté Tony Marsh, le bassiste Nick Stephens l'ont associé à leurs projets et enregistrements ce poète de la flûte. Technique ? Avant- garde ? Plutôt raffinement de l’inspiration, musicalité qui coule de source. Il avait récemment enregistré un beau trio (chroniqué ici même) avec justement, la guitare de Dan Thompson et la contrebasse de Guillaume Viltard (Garden of Water and Light / FMR). Nous retrouvons ici un excellent Daniel Thompson qui améliore son jeu et ses propositions musicales au fil des mois. Rien d’étonnant, cette progression, Londres étant une mégalopole où se sont multipliées les possibilités d’improviser librement et de rencontrer des musiciens inspirés de manière exponentielle. En comparaison, Paris est assez décevant. Rien d’étonnant non plus l’écart générationnel, Metcalfe pourrait bien être le grand père de Thompson, car les british cultivent le « Pourquoi pas ? » : hein ! Si on essayait de jouer ensemble, sans a priori ni arrière-pensée, uniquement pour le plaisir de la découverte. Le sens du fair – play bien réel, fait qu’on essaye tout pour que l’autre se sente à l’aise et chemin faisant, l’évidence de la relation du dialogue et des singularités qui se comprennent et s’épousent font naître une musique commune. Face à un flûtiste aussi subtil, élégant, poète et rêveur, Daniel Thompson déploie son imagination et des propositions de jeu qui développe un contrepoint, des trames, des écarts et des jointures. Indépendance et connivence, collusion et collision. On oublie son Derek Bailey, son Roger Smith, son John Russell et d’autres pour apprécier pleinement un jeune guitariste profondément musical. Son champ sonore se réfère à DB et JR, mais c’est un adulte inventif qui transcende son difficile instrument, la guitare, au niveau de sa fratrie, Benedict Taylor et Tom Jackson (respectivement violon alto et clarinette virtuoses) dont les très beaux Songs from Baldly Lit Rooms figurent désormais dans mon anthologie personnelle de l’improvisation libre. A découvrir et surtout à suivre !!



Sens Radiants Daunik Lazro Benjamin Duboc Didier Lasserre Dark Tree DT4

Faisant suite à un excellent premier album, Sens Radiants est une improvisation d’un seul tenant de 55’28’’ qui occupe tout l’espace d'un bien bel album. Le nom du label, l’Arbre Sombre, évoque une ramure épaisse et imposante, à l’ombre de laquelle rayonne la musique. Mais celle de Sens Radiants, d’une constante épaisseur, fait songer à autre chose qu’à des ramifications. Contrairement à tous les trios souffleur(s) contrebasse batterie depuis Spiritual Unity (Ayler Peacock Murray) jusqu’à ceux de Charles Gayle, Fred Anderson et de Peter Brötzmann, l’équipe de Sens Radiants situe son propos loin de l’énergie expressionniste des susnommés ou de l’extrême multiplicité des lignes du trio Parker/Guy/Lytton.  Elle fait sienne l’exploration introspective des sons et des gestes comme l’ont développée les Doneda, Blondy, Mariage, Guyonnet, Sophie Agnel, Christine Sehnaoui et beaucoup d’autres. Un musicien français réputé pour son attitude pionnière, aussi ouvert qu’exigeant (auto-exigeant) et musicalement radical, et dont je tairai le nom, m’a un jour écrit il y a une dizaine d’années à propos des récents développements dans l’improvisation radicale décrite à l’époque comme « réductionniste ». Il y décelait déjà une forme de « posture » (minimalist attitude) qui pourrait se révéler dommageable pour la qualité de la musique et son appréciation communautaire.
Celle de Sens Radiants, spontanée et poétique, constitue une belle réponse positive et exemplaire face à cet épiphénomène hexagonal. Plus que collective, cette musique est unitaire et unifie chaque son de Lazro, Duboc et Lasserre, soit sax baryton, contrebasse et caisse claires et cymbales en une symbiose totalisante et épurée. On est loin de l’enchevêtrement des lignes, des arcs et des points, de l’art du ricochet, du call and response, des parallèles qui se rejoignent et de cette alternance accélérations subites et effrénées / unisson statique de la free-music. Et pourtant le sax baryton gronde et grogne par intermittence sur une note tenue qui s’évanouit vers l’aigu, mais le contrebassiste et le percussionniste créent des tensions imprévues avec de simples mini-crescendi de frappes et de frottements. Ceux-ci s’éteignent et renaissent sans prévenir, comme dans une nature ensauvagée. Il y a une vie intense et plusieurs écoutes sont nécessaires pour la pénétrer. Leur acte de jouer, sincère et engagé, naturel et non convenu, exprime l’esprit inextinguible des improvisateurs, ceux qui autant par choix intime que par conviction, ne regardent plus dans le rétroviseur, mais droit devant… Un très bel album.

Secluded Bronte : Secluded in Jersey City Pogus Productions
Adam et Jonathan Bohman, Richard Thomas.

Le nom du groupe a été imaginé par Adam Bohman, trouveur de mots et poète recycleur du contenu de journaux publicitaires et de magazines dont il coupe les mots de manière aléatoire et d’où sourd un signifiant obstiné et indéfini mais profondément touchant. Sans parler de ses talkings tapes…On en trouvait des échantillons de choix, débités dans le Back To The Streets des Bohman Brothers, duo lunatique surréaliste qu’il partage avec son frère Jonathan Bohman, aussi dissemblable que plus british que çà, tu meurs.  Ou dans le duo d’Adam Bohman avec Al Margolis a/k/a If Bwana, patron de Pogus Productions, un label chicagoan.
Je mentionne quand même le profil du label Pogus : un album d’AMM jouant Treatise de Cardew et publié bien avant que ce soit improfashionable, Annea Lockwood, Leo Kupper, Lionel Marchetti, Philip Corner, Pauline Oliveros, Alvin Lucier, David Rosenboom, Gen Ken Montgomery, Roger Reynolds, Fred Lomberg Holm, Daniel Kienzy plays Tom Johnson et Margolis/If Bwana lui-même, soit une brochette impressionnante de mavericks du contemporain alternatif et du sound-art classieux. C’est dire à quel niveau d’authenticité et de vérité se situe l’art des frères Bohman (jamais entendus en France) et celui de Richard Thomas  en qui ils ont trouvé un véritable « brother in arms ». Secluded Bronte est un trio où Richard Thomas se fond au tandem londonien pour faire une belle équip(é)e. Cet enregistrement très court (5 morceaux pour 22’24’’) réalisé live à WFMU /Jersey City le 7 novembre 2002, lorsqu’Adam Bohman s’était produit au Tonic avec entre autres Rhodri Davies et Mark Wastell. La pochette dépliante, où trône une sorte de centrale électrique, nous explique que ces trois-là jouent des cymbal, knives, forks, bells, file binders, tomato slicer, egg slicer, screw threads, fishing line, light bulbs, bowls, rubber bands, balloons, cardboard, plastic, ceramic, metal, polystyrene, straw, reed hosepipe serpent, balloon horn, tubes, voice, wooden box, glasses, whistling, tiles, springs, conduction, coil, aerosol can, talcum powder bottle, toy piano, record rack, prepared strings. Dans cette énumération délirante d’objets amplifiés par microcontact, agités ou livrés à eux-mêmes, je voudrais ajouter une installation électronique et des drones, clairement perceptibles au milieu d’un charivari mouvant et frictionnel. Les frottements de ressorts, d’objets métalliques, de verres et de cordages préparés d’Adam en constituant l’élément dynamique, au sens musical du terme. Un excellent concentré de folie sonore où se subvertissent les concepts d’ambient, d’electronica ou de psych-noise avec une bonne dose d’improvisation et de non sense. Pas question de se prendre au sérieux, ni d’amuser la galerie, mais surprendre, étonner et nous emmener en voyage.

7 février 2014

Entre deux JOHN, souffles, guitares et pianos.

No Step  John Russell - Ståle Liavik Stolberg WWW.HISPID.NO
33’05’’ enregistrées au club Blow Out à Stavanger en mai 2013. Une rencontre entre deux activistes de l’improvisation qui jouent ensemble comme les quatre doigts de la main et le pouce unis dans le même gant, même s’il semble que chaque doigt soit revêtu d’une marionnette, de celles qui amusent les enfants. Car c’est de jeux qu’il s’agit, et le guitariste vétéran a gardé toute la fraîcheur et le plaisir ludique de ceux qui découvrent comment s’amuser en improvisant. Le jeune percussionniste norvégien, Stale Liavik Solberg, jubile derrière sa caisse claire et ses cymbales, et se glisse dans les zébrures des lignes, les tourbillons du plectre, les alternances d’harmoniques des cordes et les accords distendus.

Trio Blurb Maggie Nicols John Russell Mia Zabelka Extraplatte EX 821-2
Ce n’est plus si souvent qu’on entend parler de Maggie Nicols, la fée de la voix humaine. Depuis le dernier album des Diaboliques avec Joëlle Léandre et Irene Schweizer et le CD du Gathering chez Emanem, on chercherait en vain un témoignage de la finesse du travail vocal de cette forte personnalité de la communauté improvisée. Ses variations infinies sur les intervalles «dodécaphoniques » semblent aussi naturelles que l’eau des montagnes qui s’écoule dans la nature. Cette pratique lui est venue lors de son passage – baptême du feu dans le Spontaneous Music Ensemble avec John Stevens et Trevor Watts, Arnold Schönberg étant une des marottes du percussionniste disparu. Depuis cette époque (1968/69), Maggie Nicols a intégré à sa musique une multitude de pratiques qu’elles soient issues de son imagination ou de cultures musicales africaines ou asiatiques, faisant d’elle quelque chose d’unique, riche dans la simplicité, profondément émouvant sans pathos. Ce trio tisse une toile, sème un chemin de vent, délire dans l’apesanteur, laissant la voix développer et transformer méticuleusement les sons, en allant jusqu’au bout de chaque couleur, chaque glissandi, chaque intervalle. Il est moins question aussi de virtuosité que de plénitude, d’assumer les choix des sons que de briller dans l’emportement du geste. Un sentiment d’intimité mystérieuse plus que de connivence visuelle. Le violon électrique de Mia Zabelka distille un grain de son caractéristique dans des glissandi hagards et un agrégat subtil de pizz, de col legno et de notes glissées, lesquels se marient le mieux du monde avec la voix qui balbutie, picore, sursaute, interloquée ou pastorale. John Russell égrène placidement des harmoniques et des grattages de cordes, créant la quatrième roue du carrosse, la citrouille des deux fées s’étant évanoui au fil du concert.
On pourrait regretter la qualité relative de l’enregistrement (Vortex juin 2011), mais la richesse de leur musique et sa pertinence fait du Trio Blurb, une belle aventure qu’on a un vrai plaisir à suivre au fil des plages et à imaginer sur scène.

Breaking Stone Jacques Demierre Tzadik 9001
Jacques Demierre est un des plus remarquables pianistes contemporains qui dédient sa musique à l’improvisation radicale. Son trio avec des improvisateurs aussi superlatifs que Barre Phillips et Urs Leimgruber (chroniqué dans des pages antérieures de ce magazine) et ses improvisations / compositions en solo (Island Is Land Creative Sources) font de lui un chef de file de la scène improvisée. Il tire du piano et de sa carcasse les vibrations les plus organiques, les grattages de cordes les plus insensés. Avec Gianni Lenoci, Frédéric Blondy, Philip Zoubek et quelques autres, Demierre prolonge magistralement l’œuvre des compositeurs (Cage, Stockhausen) et des improvisateurs (Cecil Taylor, Fred Van Hove, Irene Schweizer) qui ont transformé le piano, symbole de la culture  occidentale, en machine – champ d’exploration sonore. Tzadik et John Zorn publient ici trois œuvres écrites, chacune très intéressante. La première, Three Pieces for Player Piano : maquinaçao, para bailar et strip de quelques minutes chacune, transforme des formes musicales pianistiques traditionnelles en forçant les possibilités de l’instrument avec l’emploi d'un piano mécanique, comme à l’époque de Scott Joplin ,mais avec une vision contemporaine. Cela intéressera certainement un public curieux et ouvert, les trois pièces sonnent bien et c’est le but de Tzadik. Demierre a un sens rythmique imparable et durant l’enregistrement, il manie la pédale sustain. La deuxième pièce est une composition pour violon et guitare, Sumpatheia interprétée par le Duo Nova. Un travail très fin, entre autres, sur les harmoniques de chaque instrument. Ça me change de John Russell et … de Benedict Taylor, le violoniste alto extraordinaire que j’ai écouté et rencontré il y a peu. Très bien, remarquable.
Le corps de l’album, Breaking Stone, est un long et passionnant dialogue entre Demierre le pianiste et Demierre le linguiste. Celui-ci effectue un travail très pointu sur le langage, la prononciation, les onomatopées, bribes de mots, syllabes arrachées, filet de voix, termes issus de langues oubliées ou imaginaires (poésie sonore pour reprendre le terme consacré). Il articule, éructe ou grommelle tout en jouant du piano à la fois comme s’il luttait avec le cadre du piano ou interrogatif en caressant furtivement les cordes. On entend clairement que sa voix "subit" les mouvements du corps autour du piano. Il multiplie les affects comme si c’était une pièce de théâtre (Beckett, Joyce ??) où l’acteur introspecte un rôle qu’il découvre tout au long de la performance. L’effort humain est-il (dé)raisonnable ? Est-ce écrit, improvisé, les deux à la fois ? C’est très intéressant et surtout profondément sincère. La prise de son de la voix était-elle pensée et voulue telle qu’on l’entend ici ? Certains effets qui évoquent la voix semblent provenir de frottements d’un doigt sur la surface du verni. Etant vocaliste moi-même et ayant travaillé la voix au point de l’avoir complètement transformée (je n’étais pas chanteur et ne pensais pas en devenir un), je ressens que la voix de Jacques Demierre se devrait d’être plus développée et se « centrer ». Cela dit, il y a en amont de ce travail une profonde réflexion, une pratique conséquente et une vraie sensibilité.  Cela me donne l’envie de le rencontrer.

Tribute to John Coltrane et Thank You John Coltrane  Paul Dunmall et  Tony Bianco SLAM 290 et 292

C’est bien les seuls albums de « tribute » que je me farcirai de toute ma vie (avec 123 Albert Ayler du Spontaneous Music Ensemble et Only Monk et  Evidence de Steve Lacy ( labels Soul Note et Horo) jusqu’à plus soif. Coltrane a disparu trop jeune (en 1967 à 40 ans) après avoir transformé son instrument, le saxophone ténor, le jazz moderne et la scène musicale que nous connaissons toujours aujourd’hui. Sans Coltrane, des milliers de musiciens ne seraient pas ce qu’ils sont devenus, d’Albert Ayler à Anthony Braxton et Evan Parker, y compris le batteur de son quartette, le grand Elvin Jones. Plusieurs artistes de très haut niveau ont suivi ses traces comme s’ils jouaient  sa musique. On pense à David Liebman et Stefan Grossmann au Lighthouse il y a quarante ans dans un fantastique quartette d’Elvin Jones paru chez Blue Note. Ou Joe Farrell, Gerd Dudek, Harold Land.
Ce qui est particulier avec ces deux disques c’est que Paul Dunmall, saxophone ténor exceptionnel, reprend 17 compositions de Coltrane en concert ou dans une salle de concert les 26 octobre et 20 novembre 2012 (Tribute to John Coltrane) et le 27 novembre (Thank You John Coltrane) avec comme seul accompagnement, le drumming polyrythmique et passionné de Tony Bianco. Celui-ci n’ a rien à envier à feu Rashied Ali avec qui Coltrane a réalisé ses derniers enregistrements dont le duo magique Interstellar Space. Ce qui est remarquable c’est que Peace on Earth, Naima, Alabama, Giant Steps, Living Space et Thank You John Coltrane de Dunmall, sont concentrés dans des durées autour de cinq ou six minutes  avec une incroyable maestria et une sincérité palpable, le tout dans un seul concert. Nous avons l’impression que le temps se dilate et que chaque morceau vit et se prolonge autant que les 28 minutes finales d’Expression durant lesquelles le souffleur du Gloucestershire s’envole complètement en transformant en volcan cette composition. Expression figure dans le dernier album publié quasi du vivant de Coltrane, Expression et dont nous n’avons pas ou très peu d’autres versions de références dans les archives, me semble-t-il. Je laisse à d’autres le soin de vérifier, il vaut parfois mieux écouter les disques de Trane et … de Dunmall que de vérifier des discographies.
On fera remarquer, que pour clôturer son périple coltranien, Dunmall joue et développe Expression, car après çà, il n'y a plus qu'à découvrir sa propre voie dans "l'au-delà".
Quant à Tribute to John Coltrane, Dunmall interprète de manière absolument créative , recrée donc, des pièces moins connues et rarement jouées en concert par le maitre (absolu) : Ogunde, Offering, Wise One, Vigil, Brazilia, Reverend King, Sun Ship, Ascent, the Drum Thing.  Je vous laisse le soin de rechercher dans quel album de Trane se trouve chaque morceau. C’est bien le moins que chacun lui doit : explorer sa musique tant et plus. L’un ou l’autre reprend volontiers un morceau rare de Coltrane, mais peu se risquerait en se focalisant avec ce répertoire et un batteur aussi énergétique. On sait que Coltrane soufflait 16 heures par jour pour parvenir à maîtriser les sons, les harmoniques, tous les intervalles possibles dans toutes les clés à la fois en superposant les harmonies jusqu’à l’abstraction. Sans rire de nombreux artistes de renom sont des « amateurs » face à un tel prodige. Toute cela pour dire que Paul Dunmall a travaillé son instrument en repoussant les limites humaines.
Sincèrement, on entend poindre la voix de Coltrane au travers de son émule et c’est une véritable merveille. Dunmall a inventé son style de « Coltrane » et ses improvisations font bien plus qu’honorer la musique du géant disparu. Il la recrée de manière aussi vivante et humaine avec des inflexions qui évoquent le Trane dans un vrai vécu, une spontanéité tangible.
À écouter d’urgence, il y a là la plus grande émotion, celle du blues le plus intense.
PS. Passez nous la théorie du copiage …. Paul Dunmall joue sa musique propre dans ses trop rares concerts et ses très nombreux disques. Il nous montre ici comment on joue la musique de Coltrane de manière authentique et rares sont les saxophonistes ténor capables de le suivre sur cette voie aussi bien.
J’aurais pu écrire cette chronique un peu mieux, avec d’autres mots, mais comme disait Coltrane, en publiant des albums sans notes de pochette, la musique doit parler par et pour elle-même.


The Star Pillow The Beautiful Questions Paolo Monti et Federico Gerini  Setola di Maiale / Taverna records
Le label Setola di Maiale , drivé par l’infatigable Stefano Giust – un excellent percussionniste – ,  nous réserve toujours bien des surprises qui vont de rencontres hasardeuses, mais néanmoins réussies, à de superbes réalisations comme cet excellent the Beautiful Questions. Inconnus à ce jour le pianiste Federico Gerini  et le guitariste Paolo Monti , nous livrent une musique réussie laquelle semble plongée dans l’esthétique « au goût de la décennie passée » faite d’ambiances « répétitives », de minimalisme, de statisme , d’e-bows, etc… mais qui relève le défi  de se laisser écouter avec plaisir et surprise, sans tomber dans la posture avant-chiardiste. Une dimension mélodique s’insinue dans le traitement de la guitare et elle se marie avec  la volonté de traiter le son de manière abstraite. Point de clavier ici, le pianiste joue avec la vibration des cordes et des e-bows réitératifs. On transite, disons, de plus tout à fait ECM à post -AMM / Merz…  de la manière la plus naturelle qui soit. Après un longue séquence élégiaque et des revirements imprévisibles du guitariste, le premier morceau (On, In , Out..) se termine dans un chaos bruitiste en boucles et en crescendo stoppé net sur la résonance des cordes du piano. Une demi-heure bien passée. Le deuxième morceau, The Roots of Amazement, enchaîne sur une variante du procédé, la guitare et la caisse de résonnance du piano ne faisant qu’un. Tout fois Federico joue au clavier les notes essentielles, celles qui soulignent la texture des sons électroniques, laquelle s’efface devant un ostinato de guitare accéléré.  La musique est vivante et la démarche assumée. Sans concession aucune, cette musique qu’on pourrait, par moments, qualifier de planante, aura le chic de convaincre les fans d’Eno ou de Pink Floyd et de les faire entrer dans un autre univers, sonique et enfiévré.  Post Rock, Musique Contemporaine, Ambient etc.. peu importe … ce sont d’excellents musiciens, sensibles, lucides et qui maîtrisent leur sujet. Comme le démontre le jeu de guitare avec pédales super intelligent de Happy to Be Dirty, le troisième morceau , auquel répond la caisse du piano percutée comme il se doit. Effets et loops de la six cordes coordonnés avec maîtrise jusqu’à ce qu’un virage noise du guitariste laisse de l’espace aux commentaires du  pianiste.  The Star Pillow, peut-être, mais la musique nous tient en éveil, s’il est question du mot oreiller (Pillow en anglais), c’est que sans nul doute, cette musique mérite l’écoute. Une bonne découverte.