13 février 2020

Brian Groder Trio w. Michael Bisio & Jay Rosen/Raymond Boni & Gilles Dalbis/ Wolfgang Seidel Adam Goodwin Samuel Hall Philippe Lemoine/ Yasaï Kumi Iwase Hugues Vincent Colin Neveux

Luminous Arcs Brian Groder Trio w. Michael Bisio & Jay Rosen Latham cd

Trompettiste à la fois expressif et retenu, Brian Groder a le chic d’écrire des compositions swingantes et recherchées qui vont comme un gant à la formule instrumentale choisie, le trio trompette, contrebasse et batterie. Le contrebassiste Michael Bisio et le percussionniste Jay Rosen, ses comparses habituels sont des musiciens improvisateurs de jazz superlatifs. Depuis l’époque où il jouait avec Ivo Perelman , Dominic Duval, Joe Mc Phee ou Sonny Simmons, Rosen a encore bonifié son jeu et sa précision, créant un bel espace pour la contrebasse puissante et chaleureuse de Michael Bisio, un compagnon de Perelman, Matt Shipp, Mc Phee etc… Plutôt friselis et balais que roulements en variant son jeu dans les détails d’une pièce à l’autre… À la fois élégant, lyrique et mesuré  le jeu de Brian Groder se distingue particulièrement par la manière de faire chanter son instrument et de développer son matériel sans fioriture et avec une tendresse pour le timbre de l’instrument. Ses improvisations prolongent adroitement la thématique et le canevas mélodique. Il peut accélérer le débit en sautant d’un accord à l’autre, lorsque le drive du batteur conjugue des rythmes croisés à bonne allure et jouer tout en laissant son acolyte s’exprimer en première ligne. La plupart de ses improvisations sont épaulées et agrémentées par une puissante partie de contrebasse jouissive et enthousiaste, superbement musicale dans le sens de l’improvisation authentiquement collective. La sûreté du tempo dans les différentes cadences et type de pulsations fait merveille. Sans jouer au cordeau et en force, les trois musiciens développent une belle énergie. Le trompettiste a réellement une voix personnelle aisément reconnaissable qui, puisant dans le lignage de la trompette jazz, cultive son propre  style avec une sonorité et des intervalles spécifiques. Du Brian Groder, tout simplement.  Rappelons qu’il avait enregistré un bel album avec Sam Rivers en personne et cela signifie beaucoup. Ses compositions font allusion « aux mots oubliés de nos grands-parents qu’ils utilisaient pour décrire le monde de la nature qui les entourait ». Un beau disque de jazz moderne sans prétention mais profondément juste et pleinement ressenti.  

Raymond Boni & Gilles Dalbis Selenites - one kenichi dream Mazeto Square

En compagnie d’un batteur échappé du jazz, Gilles Dalbis, Raymond Boni nous livre une collaboration bien sentie avec sa guitare branchée sur des effets, loops, pédales créant une expression multiple en variant les effets sonores, en se mouvant avec une belle assurance rythmique sur les vagues des moulinets du batteur et une cohérence dans l’usage dosé et millimétré des différents types de sonorités électriques – électroniques. Un fameux jongleur. Dalbis joue l’essentiel en variant continuellement pulsations et balancements, laissant le clair de l’espace sonore aux métamorphoses du guitariste. Cette musique devrait attirer les amateurs de rock prog audacieux et de la mouvance post-rock. Boni ne peut s’empêcher aussi de faire vibrer l’air dans les anches libres de son harmonica avec une expressivité inspirée free vraiment emballante. Je dois dire que cette approche pédalière de la guitare n’est au départ pas ma tasse de thé, mais il faut avouer que le métier et l’inspiration de Boni et la spontanéité et la solidité rythmique de Dalbis dans ces excursions emmènent sûrement l’attention de l’auditeur dans les méandres de leur imagination. La gamme « psyché » de Selenite Blues et le phrasé impétueux oriental du guitariste font preuve d’originalité : du Boni assumé. On voudrait entendre une influence flamenca, je dirais plutôt un avatar destroy du sitar indien.   Boni manie l’électricité avec une belle lisibilité jouant des sons électroniques  qui se distinguent en deux voix simultanées et différentes via son ampli. C’est exécuté avec une belle précision et une solide maîtrise qui ferait rougir une armada de casse-pieds de la six cordes y compris des pointures internationales qui s’essaient au noise. Boni, tout poète qu’il est, est un maître du noise avec-de-la-dynamique et un superbe découpage du son qui confère à ses « divagations » une redoutable efficacité. La qualité de l’enregistrement rencontre parfaitement les intentions des deux artistes. On applaudit.


Squidlux Wolfgang Seidel Adam Goodwin Samuel Hall Philippe Lemoine Creative Sources CS279 CD
2015, ça fait déjà un bail. Mais Philippe Lemoine, sax ténor improvisateur de talent, m’a envoyé cet ovni bien dans la lignée Creative Sources. Adam Goodwin joue de la contrebasse, Wolfgang Seidel des synthés, guitare préparée, percussion, batterie, vibraphones et Samuel Hall, batterie, percussion, objets et vibraphones. Le son du groupe est composite, mouvant, insituable, fait d’électricité, de frictions de la guitare couchée, de sonorités bruitistes avec le grondement rauque du sax ténor qui surgit entre les effets sonores. Typique d’une démarche déstabilisante, « industrielle », caverneuse, grouillante, électro. Pleine de bonnes choses. Question articulations hachées et sonorités « sales » morsures du bec et harmoniques, volutes aériennes, le saxophoniste est excellent dans son rôle avec de tels trouble- fêtes. Un Warne Marsh cosmique pointe son nez par-dessous sur l’électricité saturée et mordante du guitariste (noise) et le foisonnement léger de bruissements et froissements subtils. Richesse sonore et direction indéfinie qui si elle ne crée pas à proprement de surprises, pose des questions et relance l’attention. Le saxophoniste prend le parti de soloïser free en survolant les éléments un peu chaotiques et les roulements constants d’un des batteurs. Trouble, étrange, déconstruite, hybride la musique de Squidlux se refuse à adopter une esthétique franchement, mais agglutine des pratiques, des sons, des univers sensibles. Recherche de sons méritantes et imbrication réussie, sons frottés de percussions... Lemoine s’avance de plus en plus convaincant , la sauce prend et la musique prends corps. Une belle ambiance …

 Saute-Mouton Trio Yasaï Kumi Iwase Hugues Vincent Colin Neveux YT 01

Jazz ? Sautillant avec des idées originales. L’excellent violoncelliste d’avant-garde Hugues Vincent, révélé dans le quartet de violoncelles octopus (avec Elisabeth Coudoux, Nathan Bontrager) et avec des cds improvising beings : Fragment en duo avec le violoncelliste Yasumune Morishige ou Tagtraum avec le pianiste John Cuny, deux pépites radicales du label tout terrain de Julien Palomo. Six pièces composées par Kumi Iwase, souffleur capable au sax alto et à la clarinette, et deux par Vincent. Le batteur Colin Neveux fait tout à fait l’affaire. Quelques incursions dans le sonore (Conte de fée) , allusion à un compositeur hongrois (Bar Tock), écriture originale (Saute-Mouton), riffs efficaces et amplification destroy (Distance), contorsions free (le même Distance), emboîtements de thèmes de rythmes, d’effet sonores, médiévalisme assumé, et ensuite, fragmenté/ accéléré (Yasaiologie). Pas la révolution, ni du jazz fascinant, mais une sorte de saute-mouton ludique et des contrepoints - guigues efficaces au tempo bien placé avec des changements de décor subits. Rafraîchissant, amusant, une manière de folklore imaginaire pour le plaisir de jouer ensemble et de surprendre au moins une fois ou deux par morceau. Pas vraiment prévisible, et facétieux. Auto-édition sans prétention qui a le bonheur de déniaiser la pratique du jazz sans se (la) prendre au sérieux. Inventif.

11 février 2020

David Leahy & Philipp Wachsmann/ Alison Blunt & Elisabeth Harnik/Rhodri Davies / Dirk Serries Kris Vanderstraeten & Martina Verhoeven/Alison Blunt & Gianni Mimmo

Translated Space David Leahy & Philipp Wachsmann FMR CD539-0519 Beadrecordssp CD-BDSSP14.
Un album signé Philipp Wachsmann est toujours un enregistrement à considérer de près, à écouter soigneusement, à réécouter, à méditer, à conserver et à remettre sur la platine. Depuis de nombreuses années- décennies, il a cultivé l’art du duo et du trio avec un nombre important d’improvisateurs triés sur le volet : Paul Rutherford, Barry Guy, Fred Van Hove, Marcio Mattos, Teppo Hauta-Aho, Evan Parker, Howard Riley, John Russell, Phil Minton, Martin Blume, Matt Hutchinson. Son art très personnel se distingue complètement de celui des autres violonistes improvisateurs, évitant soigneusement la transe virtuosiste et les effets d’archet et de manche ou la logique implacable issue de la pratique du classique contemporain. Philipp Wachsmann n’a pas son pareil pour gauchir une ligne mélodique, pour rendre incontournable le rebondissement impromptu du bois de son archet sur une corde, faire varier un canevas simplissime d’un micron, frêle détail qui s’impose comme la huitième merveille ou de faire surgir de très brefs et curieux clusters, véritables micro-compositions. Schönberg a du sûrement rêver d’un tel violoniste. Avec le contrebassiste Néo-Zélandais David Leahy, il a trouvé un alter-ego en empathie complète qui puise à pleine main dans les ressources sonores de la contrebasse. Un duo de cordes et quel duo ! Tous deux ont un parcours avec la danse et les danseuses/ danseurs. Depuis l’extraordinaire album Balance (Incus 11) où une danseuse apparaissait au verso de la pochette, Phil Wachsmann a travaillé intensément avec des danseuses, créant des correspondances gestuelles – visuelles entre les deux pratiques. Danseur improvisateur émérite, David Leahy a développé l’improvisation simultanée en dansant avec sa contrebasse étendant / unissant ainsi le mouvement de la musique vivante au travers de l’expression de son corps et de ses membres…David a construit un trio de cordes intéressant avec le violiste Benedict Taylor et la violoniste Alison Blunt. Ce qui veut dire beaucoup. Mais surtout ces deux improvisateurs ont en commun l’art d’inventer simultanément leurs propres musiques en collaboration instantanée, auditive, se complétant, s’échappant, se répondant, s’unissant... L’action des doigts et de l’archet, les intensités, les timbres, les vibrations, les mélodies se cabrent, se chevauchent, s’écartent, s’enroulent… les deux comparses empruntent des voies éloignées l’un explorant les surfaces de la contrebasse, la touche et le chevalet col legno, l’autre s’élevant dans l’espace de jeu dans des intervalles et des harmonies imaginaires connues de lui seul. Ils s’écoutent profondément sans se l’avouer en évitant ces signaux trop évidents et finalement muets. Translated Space : on peut traduire leur langage personnel et le faire coïncider l’un à l’autre en faisant travailler notre imagination, notre créativité d’auditeur. Des traces indélébiles de leur entente s’évanouissent hors de portée, suspendues dans l’air, inventant une communication intelligible pour ceux qui ont la puissance d’écouter, de sentir, de réfléchir.


Elisabeth Harnik & Alison Blunt Morphic resonance and other habits of nature inexhaustible editions ie-021
Il faut vraiment suivre le label slovène inexhaustible editions à la trace. J’avais apprécié le travail de la violiniste Alison Blunt, musicienne douée et inspirée, dans plusieurs projets avec Gianni Mimmo, le trio Barrel, Hannah Marshall etc.. Mais je suis particulièrement heureux de l’entendre réellement sortir de sa coquille et de mettre en jeu sa sensibilité et ses capacités d’improvisatrice. Sans doute, la compagnie de l’excellente pianiste Elisabeth Harnik y est pour quelque chose et la qualité de l’enregistrement d’Iztok Zupan dévoile le raffinement sonore et les détails infinis de leurs recherches au niveau des timbres et des intonations. Cette pianiste au toucher précieux sait aussi faire sonner les entrailles de son instrument dans les cordes, les mécanismes, l’ossature métallique. La violoniste traduit habilement les intentions cachées de sa partenaire en faisant chuinter, gémir, trembler … les cordes par la grâce de frottements d’archet magiques - en relâchant  délicatement la pression sur la touche. Sons flûtés, voix d’outre-tombe, sifflement fantomatique… sens décalé de la mélodie. Vous avez ici toute une gamme d’affects, un éventail de modes de jeux et d’approches sensibles qui se déclinent dans onze improvisations réussies. Chacune vous livre un supplément d’âme, des trouvailles. Le genre d’album qu’on garde précieusement pour pouvoir démontrer les ressources combinées du violon et du piano improvisés librement. Je me souviens très bien d’un magnifique album de Christoph Irmer et d’Agusti Fernandez (Ebro / Hybrid) avant qu’Agusti n’accède à la notoriété et n’enregistre à tour de bras. Ou encore de la récente Sonata Erronea de Gunda Gottschalk et Dusa Caljan-Wissel. Et bien ces Morphic Resonances partagent pleinement tout le plaisir et l’enchantement que j’ai ressenti alors. En conséquence, je recommande chaudement l’opus de Mesdames Harnik & Blunt.

Transversal Time Rhodri Davies Confront Core Series / core 11
https://www.confrontrecordings.com/rhodri-davies-transversal-time


Le temps se définit aujourd’hui par sa mesure au moyen d’horloges et de calendriers, mais aussi clepsydre, cadran solaire, le cycle apparent des saisons… Mais son expérience vécue en jouant ou en écoutant de la musique peut en faire fluctuer la perception, son ressenti, sa soudaineté ou sa suspension… Le harpiste gallois Rhodri Davies a opté pour le Transversal Time, performance transcendante d’une de ses œuvres commissionnée par le Huddersfield Contemporary Festival, Counterflows et Chapter et brillamment exécutée le 13 avril 2018. Davies a rassemblé un orchestre entièrement dédié à sa vision musicale : Ryoko Akama, électronique, Sara Hughes, cithare, Sofia Jernberg, voix, Pia Palme flûte à bec contrebasse, Adam Parkinson, programming, Lucy Railton, violoncelle, Pat Thomas, piano & électronique, Dafne Vincente Sandoval, basson et Rhodri Davies, harpe et harpe électrique. Il est demandé au musicien de jouer dans des dynamiques particulières et une forme de suspension aérée en utilisant des techniques alternatives et des timbres rares. La musique qui occupe tout l’espace de l’album (36 minutes) est au point de conjonction idéal de la démarche improvisée et de la composition contemporaine où les instructions laissent ouvert le champ d’investigation sonore. Se distingue particulièrement les sons aspirés de la chanteuse Sofia Jernberg. Hanté, fantomatique, détaillé, Transversal Time  nourrit des drones, ceux-ci se tendent, s’enflent dans un mouvement lent, presqu’immobile, agrémenté de sonorités irréelles, flottantes, délicates, scintillantes ou sourdes suggérant une consonance illusoire et invoquant de subtils tremblements. Les musiciens s’appliquent avec conviction pour incarner une émotion intérieure et une écoute intense oblitérant le temps et sa perception. Un album tout à fait remarquable qui s’ajoute aux réalisations diversifiées et inattendues du label Confront Core de Mark Wastell.

Dirk Serries Kris Vanderstraeten Martina Verhoeven Impetus new wave of jazz nwoj0024 https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/impetus
Le guitariste Dirk Serries réunit au tour de son label new wave of jazz des chercheurs de son inconditionnels  de l’improvisation libre. Une formation telle qu’un trio guitares acoustiques (Dirk Serries), percussions (Kris Vanderstraeten) et piano (Martina Verhoeven) n’est pas une embarcation aisée à manœuvrer dans le flux du jeu spontané et collectif. Mais chaque morceau enregistré ici, Unison, Emission, Stasis, Impetus et Tangent se focalise sur un aspect ludique / orientation formelle précise, une dynamique particulière qui stimulent l’écoute sans interruption de cet album, donnant une véritable légitimité à leur démarche. La qualité de l’enregistrement précise et détaillée rend la musique très lisible au grand bénéfice du percussionniste Kris Vanderstraeten dont les sonorités les plus infimes, quasi microscopiques surgissent dans l’espace sonore de manière organique et étonnante. Pour qui s’intéresse à la percussion free « européenne » à la suite des Stevens, Lovens, Lytton, Turner, Blume ou encore de Jamie Muir et Marcello Magliocchi, il faut avoir écouté la mini-batterie home-made de Kris Vanderstraeten.  Les sons musicaux s’interpénètrent aux timbres bruitistes comme dans l’état de nature. Les techniques alternatives sont bien sûr une raison d’être du trio. Leur équilibre perpétuellement instable nous dévoile une manière d’interagir, de partager l’espace et le temps véritablement vécue où l’activité de chacun des trois comparses est complètement intégrée à celle des autres. On oublie qui joue quoi pour contempler une sorte de monstre à six mains et trois têtes coordonnées magiquement dans l’invention instantanée. J’ajoute encore que Kris joue aussi d’une guitare électrique intégrée à son curieux kit de batterie. Pour ces improvisateurs, la virtuosité n’est pas nécessaire car leur sensibilité aiguë trouve son aboutissement dans un subtil acte de jouer, de se déjouer… en se rejouant parfois, mais sans aucune redondance intempestive. Un bel album. 

Busy Butterflies Gianni Mimmo – Alison Blunt Amirani amrn #062 CD

Gianni Mimmo a creusé son bonhomme de chemin avec son saxophone soprano et son remarquable label Amirani. Après avoir publié de nombreuses collaborations de collègues remarquables, son amirani se focalise sur ses meilleurs duos, parmi lesquels ses très gracieux échanges avec la violiniste Alison Blunt. J’ai déjà entendu des voix me dire que Gianni Mimmo était un « copiste » de feu Steve Lacy, lui-même le plus grand Monkien devant l’éternel. En fait, le travail musical de Gianni Mimmo se situe dans le prolongement de Steve Lacy et adopte une démarche plus étoilée assumant la spatialisation de la polytonalité lacyenne, assemblant les éléments du langage de Lacy avec une toute autre conception architecturale dont il assume complètement les choix. Lacy affirmait la découpe abrupte de la matière/son contre le silence avec la précision du couteau des plus grands peintres (de la « matière »), donnant le sentiment d’une expression granitique proche de la sculpture, la collision de ces deux éléments suggérant un rythme irrépressible. Mimmo incarne un oiseau chanteur qui approche doucement la branche de l’arbre ou volète face aux nuages créant un réseau aérien. L’expression d’une légèreté. Depuis quelques années, il favorise les duos volatiles avec des compagnons en phase tels Vinny Golia, Harri Sjöström, Ove Volquartz, Daniel Levin et surtout notre violoniste Alison (leur deuxième opus),  au travers desquels il définit son travail dans l’agilité aérienne, d’où le titre Busy Butterflies. En duo, Lacy s’est confronté à des contrebassistes (Maarten Altena, Kent Carter, JJ Avenel), des percussionnistes (Centazzo, Masa Kwaté) et des pianistes terriens (Mal Waldron, Michael Smith, Bobby Few) tel un Rollinsien caché. Bref, les raccourcis sont l’ennemi de la critique constructive. Alison Blunt et Gianni Mimmo ont trouvé un partenariat idéalement complémentaire à de nombreux égards, le son, les instruments de chacun, les phrases, la sensibilité, le jeu collectif, cette manière de voltiger, de s’élancer dans l’espace d’un commun accord jamais pris en défaut. Au fil des enregistrements de la violoniste, et cela se vérifie chez son comparse, on perçoit une mue, un aboutissement où la qualité musicale se pare d’une dimension poétique, évocatrice dans le jeu sur les timbres, les ficelles de la logique se métamorphosant en arabesques chatoyantes. Publié en vinyle en édition limitée et en CD !!  

25 janvier 2020

Nessuno Pauline Oliveros Roscoe Mitchell John Tilbury Wadada Leo Smith / Irena Z. Tomazin /Paul Laurent Anton Mobin Mitsuaki Matsumoto / Sabu Toyozumi Rick Countryman Tusa Montes


Nessuno Pauline Oliveros Roscoe Mitchell John Tilbury Wadada Leo Smith Angelica IDA 035.

Nessuno : personne en italien dans le sens d’aucun soit aucun individu. Sans doute la musique jouée n’est pas la musique d’un individu ou de quatre personnalités musicales distinctes qui se singularisent individuellement. Mais plutôt une musique improvisée collective où le dénominateur commun s’éloigne volontairement de l’univers des deux souffleurs afro-américains pour se fondre dans ce que Pauline Oliveiros appelle le Deep Listening, l’écoute profonde. Mutuelle et sans tension, une tendance minimaliste, une univers qui va comme un gant au pianiste John Tilbury et son toucher précis et travaillé, une investigation étincelante du poids et de la densité de chacune des (rares, parsemées) notes et timbres du piano. Wadada Leo Smith joue des notes tenues, lancinantes avec une sourdine alors que la vibration de l’anche du V accordion de Pauline Oliveros se dilate et corne. Le temps, la durée s’implose et s’effiloche. Roscoe Mitchell réitère la même note saturée à l’envi. Réunir ainsi des personnalités de cette envergure est une chose : deux icônes du jazz libre et compositeurs et deux personnalités insignes issue de l’avant-garde contemporaine alternative se réunissant pourrait accoucher d’une souris. Mais il y a la volonté et l’énergie de construire un univers sonore et musical éphémère fait de compréhension, de découverte, d’écoute intense et d’une imagination active pour surprendre le spectateur. Deux parties conséquentes de 29’50’’ et de 38’38’’ suivie d’une troisième / encore de 4’13’’ développées avec des idées forces pour chaque musicien et dont l’imbrication ou coexistence se complètent à merveille. Dans la première partie, Roscoe Mitchell joue peu en marquant son territoire et laisse l’espace au superbe lyrisme de Wadada.  La deuxième partie se révèle comme un question – réponse d’une grande subtilité les timbres travaillés en profondeur, les silences joués par surprise, les sons étirés ou saturés, refreinés ou en écho. L’intelligence des modes de jeu complexifie l’apparent parti-pris de minimalisme et l’évitement de la profusion rythmique, des « solos », de motifs mélodiques. Dans cette quête inédite, la connivence se manifeste par les congruences sonores, les unissons imprévus, les dissonances diffuses, les essais ludiques réussis, … Avec des artistes aussi demandés et révérés depuis des décennies dans les milieux de l’avant-garde, (faut-il rappeler que Roscoe Mitchell joue dans le légendaire Art Ensemble of Chicago depuis et que Leo Smith fut un collaborateur de Braxton depuis 1968, que John Tilbury est le pianiste du mythique groupe AMM et le rôle pionnier de Pauline Oliveros au Mills College ?), on sera surpris de l’extraordinaire mise en chantier collective – tabula rasa des acquits et références stylistiques sur l’autel de l’improvisation sans concession, lucide, potlatch enthousiaste – échange d’idées et de pratiques dignes de leurs audaces révolutionnaires d’il y a un demi-siècle. On songe à l’esprit du disque People in Sorrow de l’Art Ensemble en 1969. Grâce soit rendue aux quatre musiciens pour se commettre de la sorte et au festival Angelica 2011 de présenter un tel concert et de le publier. Hautement recommandable.

Cmok v grlu - lump in the throat Irena Z. Tomazin Zavod Sploh ZASCD 018
https://sploh.bandcamp.com/album/cmok-v-grlu-lump-in-the-throat 

Cmok v grlu se présente comme un épais carnet artisanal réalisé à la main par Irena Z. Tomazin, une remarquable vocaliste expérimentale, en deux cents exemplaires, et relié sur un rectangle en carton avec des ficelles noires dans lequel s’insère discrètement un compact disc.  Onze morceaux nous font entendre des compositions pour voix seule basée sur des bruissements bucaux, des intonations, des voix de gorge, des inspirations dans la gorge, des multi-phoniques, glossolalies à bouche fermée expressives. Les feuilles du carnet maculées d’encre étendue par la salive de l’artiste Matej Stupica suggèrent les formes sonores introverties de la vocaliste. Je pense que son travail est remarquable et que sa présence émouvante à travers ces enregistrements superbement réalisés confère à sa recherche sonore / musicale une fascination trouble. Il ne s’agit pas à proprement parlé de « chant » , mais du témoignage vivant d’une pratique sonore qui a bien des similitudes avec une recherche graphique telle que celle contenue dans cet étonnant carnet. D’autres pièces numérotées de I à V sont des remix d’enregistrements antérieurs et s’exacerbent à la limite toujours repoussée d’une expression vocale extrême, un filet de voix irréel qui rejoint un tracé mélodique insoupçonné, ténu… Les plages 12, 13 et 14, qui apparaissent être des collages, confinent à l’indicible… Sublime souvent, et entièrement dans la retenue et une concentration infinie.  J’applaudis très fort cette musicienne – chercheuse vocale pour ce travail peu commun et fort méritant.

PLAMMM Paul Laurent Anton Mobin Mitsuaki Matsumoto Middle Eight Recording AABA#13
Excellent enregistrement du trio atypique PLAMMM. Paul Laurent : Tape Recorder, Anton Mobin : Prepared Chamber, Mitsuaki Matsumoto : Modified Biwa. Pour votre information, la Prepared Chamber  ou chambre préparée d’Anton Mobin est une caisse en bois poli rectangulaire dans laquelle l’artiste a inséré des objets ressorts, fils de fer, lamelles métalliques etc..) amplifiées discrètement et manipulées pour produire des bruitages qui acquièrent un caractère musical par les hauteurs précises, les timbres et les vibrations / percussions obtenues de manière précisément détaillées. Quant au biwa, c’est un luth archaïque japonais utilisé dans le cycle médiéval Heike Monogatari dont la chanteuse légendaire Kinshi Tsuruta fut sans doute la plus remarquable interprète. La qualité de l’enregistrement confère à ces bruissements coordonnés et leur imbrication sonore une vie indépendante, folâtre, rebelle qu’on pourrait décrire comme du soft noise. L’art bruitiste basé sur la dynamique. On songe bien sûr aux musiques d’Adam Bohman ou à Hugh Davies. Souvent impossible de distinguer lequel des trois improvisateurs produit tel ou tel son. Une activité grouillante anime la plage n°2  8 :15 et emporte notre écoute. Le final devient succinct et épuré. Le n°3, 11 : 06 est encore plus détaillé, retenu et finalement expressif. Il n’y a aucune virtuosité explicite, mais un étalement et une conjuration merveilleuse de sons improbables - métalliques autour d’ostinatos enfantins. Les bruissements organiques livrés à eux-mêmes par le truchement de la transe ludique des trois compères chavire dans un univers démentiel, l’anarchie organisée spontanément, des agrégats soniques inouïs qui feraient rougir d’envie (ou de honte) des créateurs de musique électronique, ronflements et sursauts avant que ce sabbat n’évolue en drone maladif ponctué par les légers chocs des baguettes de riz sur les fils de fer de la chamber. Dans le n° 4, c’est la foire d’empoigne digne des efforts des grattouillages de Tony Oxley et Phil Wachsmann des February Papers. Le processus de création est une plongée intrépide dans les sons, une quête qui nous entraîne dans des moments merveilleux que d’aucuns auraient pu circonscrire au montage. Mais le jeu vaut la chandelle : chaque parcours conduit à l’émerveillement poétique et la qualité croît au fur et à masure que la musique défile. Les initiatives musicales d’Anton Mobin publiées par son label Middle Eight Recording méritent amplement d’être suivies à l’écart de tout écolage, réseau, étiquetage ou recommandation savante.

Blue Incarnation Sabu Toyozumi Rick Countryman Tusa Montes Improvisations for Kulingtang. Chap Chap CPCD 015.

Takeo Suetomi consacre pas mal d’albums de son label Chap Chap à la collaboration du saxophoniste US Rick Countryman avec le légendaire percussionniste japonais Sabu Toyozumi, avec des enregistrements réalisés dans les îles Philippines où le souffleur est installé depuis des années. Blue Incarnation documente un remarquable concert en trio avec la percussionniste et joueuse de kulintang (préparé) Tusa Montes. Free Free-Jazz dynamique inspiré, endiablé et furieusement libertaire. Le souffleur chauffe son bec à blanc et trace des spirales de plus en plus contractées et distendues poussé et emporté par le drive incessant, mais aéré du batteur. Tusa Montes percute les bulbes / gongs métalliques de son kulintang en mettant en évidence les couleurs spécifiques de cet instrument similaire à ceux des gamelans javanais ou malaisiens et qu’on trouve aussi sur l’île de Mindanao. Après une improvisation étrangement coupée à l’édition, nous avons droit à un beau duo kulintang et batterie à la plage 4 , le deuxième mouvement de la suite Remember Paradise . Un document plaisant, inspiré qui retrace un moment de communion musicale dont l’essence profonde se dévoile au fil des  quatre Movements et de l’Epilogue de Remember Paradise. Le tandem Countryman- Toyozumi crée un espace bienvenu pour l’inventivité de Tusa Montes et ensemble ils bâtissent un équilibre fragile empreint d’une profonde sensibilité.

9 janvier 2020

Ivo Perelman meets Phil Minton - JM Van Schouwburg - Phil Wachsmann - Benedict Taylor - Marcio Mattos - David Leahy - Pascal Marzan


Sunday 26 Jan and Tuesday 28 Jan 7PM Hundred Years Gallery 
13 Pearson str. London E2 8JD . Wednesday 29th 8PM the Verdict / Safehouse , Brighton

Now : an album in donation for Hundred Years Gallery recorded during Ivo Perelman residency : https://hundredyearsgallery.bandcamp.com/album/strings-voices-project

Brazilian tenor sax Ivo Perelman meets singers Phil Minton & Jean-Michel Van Schouwburg to develop a new trio before to make a recording. As Ivo Perelman loves to play with string players other sets will occur of Ivo with violinist Phil Wachsmann, cellist Marcio Mattos (from Stellari Quartet fame) violist Benedict Taylor , double bass player David Leahy (26 only) and French ten-string guitarist Pascal Marzan. Ivo Perelman is coming from NYC specially to share this musical experience with some great London improvisers among the very best. Minton Perelman & Van Schouwburg performed a much loved concert at The Verdict in Brighton on the 29th.
They make three recording session at Dave Hunt studio : trio Minton - Perelman - Van Schouwburg / Duo Pascal Marzan & Ivo Perelman / Quintet Perelman - Wachsmann - Taylor - Mattos - Marzan for 105 '.
Videos at HYG : Philipp M - Ivo - J-M : https://www.youtube.com/watch?v=RhD75TVZxl0 
             Benedict - Ivo - David : https://www.youtube.com/watch?v=FNrtEvPr2u4&t=914s