3 novembre 2026

Dominic Lash Traditions 3CD Duo w Ricardo Tejero Trio w Phil Wachsmann & Bruno Guastalla- D.Lash Ensemble playing 4 Compositions fr Sextet of T.Oxley. Consorts/ Tiri Carreras Sylvain Guérineau/ Mick Beck David Birchall Phil Marks

Traditions Dominic Lash Triple CD Soundhunt
https://dominiclash.bandcamp.com/ will be out very soon, pls wait the link.

CD One : for twos and a three – Dominic Lash / Ricardo Tejero and the Imaginary String Trio tracks 1-4 and 6-8: Dominic Lash – electric guitar / Ricardo Tejero – alto saxophone recorded at home in Cambridge, 2nd May 2023 by Dominic Lash all music by Dominic Lash (PRS) / Ricardo Tejero (SGAE) track 5: The Imaginary String Trio (Bruno Guastalla – cello; Dominic Lash – double bass; Philipp Wachsmann – violin) recorded live at Lake Street Community Centre, Oxford, 8th November 2025 by Bruno Guastalla music by Bruno Guastalla (PRS) / Dominic Lash (PRS) / Philipp Wachsmann (PRS)

CD Two : Four Compositions for Septet – The Dominic Lash Ensemble plays Tony Oxley. Raph Clarkson (trombone); Charlotte Keeffe (trumpet; flugelhorn); Dominic Lash (double bass; arrangements); Andrew Lisle (drums); Rachel Musson (tenor saxophone); Alex Ward (electric guitar); Mark Wastell (drums and electronics) recorded live at Cafe Oto, London, 14th January 2025 by Rory Salter all compositions by Tony Oxley (PRS)

CD Three : Construction – Consorts : Seth Cooke (cymbal feedback); Angharad Davies (violin); Dave Fowler (drums); Matthew Grigg (electric guitar); Dominic Lash (double bass; guitar feedback; field recording); N.O. Moore (electric guitar); Heather Roche (bass clarinet). Alex Ward (clarinet and amplifier) recorded at Half-Ton, Cambridge, 1st December 2024 by Neil Rogers other material recorded by Seth Cooke, Dominic Lash, and Matthew Grigg at various times and places

Le contrebassiste et guitariste Dominic Lash nous livre ici plusieurs facettes de son travail d’improvisateur, de chef d’orchestre et de compositeur étalé dans un coffret de trois CD’s.
Le premier CD réunit deux projets : le duo avec le saxophoniste espagnol Ricardo Tejero et lui-même à la guitare électrique et l’Imaginary Trio qu’il partage avec le violoniste Phil Wachsmann et le violoncelliste Bruno Guastalla en qualité de contrebassiste. Le premier constitue un challenge d’improvisateur libre, l’autre, la poursuite d’un groupe établi avec qui il a enregistré son premier CD : Imaginary Trio que je n’ai pas hésité à commander dès sa parution à Bead Records. Je me suis dit que si Phil publie un CD en trio, même avec deux inconnus, cela doit être sûrement fantastique. Si la personnalité de Dominic Lash a pu s’imposer au fil des années avec de nombreux musiciens comme John Butcher, John Russell, Pat Thomas, Alex Ward, Alexander Hawkins, Steve Noble, Mark Sanders, le violoncelliste Bruno Guastalla est un exceptionnel improvisateur top notch peu connu. Il a peu enregistré, mais sa profession de luthier de violon et violoncelle l’occupe à plein temps tant son talent font de lui un artisan très réputé pour qui des musiciens se déplacent d’un peu partout en Grande Bretagne. Quant à Philipp Wachsmann depuis l'époque nébuleuse du trio Chamberpot, il a joué en alter-ego avec Fred Van Hove, Barry Guy,Paul Rutherford, Tony Oxley, Paul Lytton, Derek Bailey, Radu Malfatti etc et est une référence incontournable du violon dans l'improvisation libre
À mon avis, ce trio est un des tous meilleurs exemples d’improvisation libre avec trois instruments à cordes frottées de la famille des violons qu’il se puisse exister. Après avoir joué régulièrement en duo avec Tejero à la contrebasse (Huntsville / Clamshell), les deux musiciens ont essayé de jouer la première fois avec Dominic à la guitare électrique. Celui-ci s’est déjà commis en duo en tant que guitariste avec rien moins que le pianiste Pat Thomas (New Brevity), c’est dire ! Il y a sept improvisations plus courtes de ce duo dans le CD 1 et une huitième longue de 24 minutes avec l’Imaginary Trio enregistrée tout récemment et placée en numéro 5 dans l’ordre des morceaux pour des raisons musicales. Il faut noter que les sept titres du duo sont une déclinaison sémantique en de l’idée du duo : brace, twain, pair, dyad, twosome, twin, doublet alors que l’improvisation en trio est intitulée triplet.
D’emblée, je trouve que la musique de Tejero et Lash fonctionne très bien avec différents modes de jeux sans en référer à la conception des duos de Derek Bailey avec des saxophonistes. DB a enregistré ou joué avec Braxton, Evan Parker, Lacy, Zorn, Frode Gjerstad, mais on retrouve des constantes dans chacun de ces duos avec ces saxophonistes. Cette démarche a été initiée/ enregistrée dans la première partie des années 70. On pourrait se dire qu’après cinquante ans, il devrait y avoir notablement une tradition de l’improvisation libre ou prétendûment non - idiomatique . Pourquoi sans doute Dominic Lash a-t-il intitulé ce recueil Traditions en incluant un re-make des Four Compositions for Sextet de Tony Oxley, un légendaire album enregistré en 1969 et publié par CBS avec Kenny Wheeler, Evan Parker, Paul Rutherford Derek Bailey, Jeff Clyne et Tony Oxley, dont la musique se situe entre le free-jazz pointu et l’improvisation libre per se. Peut-être signifie t-il qu’il y a déjà toute une histoire, que cette démarche n’est plus neuve … mais il ne tient qu’à eux à créer ou recréer dans l’évolution ou la dissolution évasive de cette tradition de plus d’un demi-siècle.
Justement, sa pratique de la guitare n’est pas attachée à un style bien défini ; elle exploite plutôt différentes possibilités expressives tirées de la nature même de la guitare électrique, ses micros et réglages, les positions des doigts, l’usage du plectre etc… et des connaissances harmoniques du musicien. En fait, dans la musique de ce duo, on entend comme un écho du Derek qui découvrait encore son instrument électrique sans s’être cristallisé dans un style comme on l’entend clairement dans ses albums en solo à partir de 1974/75. On peut entendre cette démarche de découverte et les sonorités brutes et même carrément « noise » de Bailey justement dans ces Four Compositions for Sextet qui sont rejouées par le Dominic Lash Ensemble dans le CD 2 de Traditions avec Alex Ward comme guitariste. Ou encore dans le Sextet de Peter Brötzmann de l’album Nipples la même année ou avec les premiers solos improvisés de DB publiés par INCUS (Face B Incus 2 et Incus 2R) et enregistré peu après en Février 1971. Il essaie alors toutes sortes de possibilités sonores en abolissant la limite entre les notes jouées à la guitare (conventionnellement) et les bruits et leurs agencements interpénétrés.
C’est un peu l’approche de Dominic Lash face à ce saxophoniste subtil et expérimenté qu’est Ricardo Tejero. Avec la différence que le duo se concentre plus sur un mode de jeu précis dans presque chacune des sept improvisations tout en alternant adroitement les similitudes et les divergences dans le traitement des sons entre les deux duettistes. On entend clairement, le cheminement de leurs réflexions dans le feu de l’action. C’est un excellent échantillon du travail de duettistes dans le cadre de cette musique.
Le trio Wachsmann - Guastalla - Lash, respectivement violon violoncelle et contrebassen adopte une attitude concertée en illustrant cinétiquement l’effet visuel de permutations d’angles de vues et de perspectives. Pour ce faire, et à certains moments, les trois improvisateurs jouent chacun de très courts segments d’improvisation qui s’intercalent les uns aux autres en se répondant ou se devançant.. où l’un prolonge le jeu de l’autre et chacun marque un silence là où il convient. Sont-ils deux ou trois ou seul ? On pourrait décrire la musique en des mouvements rotatoires tels les fameux mobiles de Calder mais à vitesse variable. Pas aléatoire, mais à l'agencement proche de l'illusion. L’enregistrement établit une nette distinction entre l’output de chaque instrumentiste. Une rapide surprise interactive peut survenir subitement quelques instants, laissant la place à un rallentando dans lequel les frottements d’archet font osciller les fréquences, étirer la sonorité des cordes singulièrement frottés avec des effets presque, colorés. Sortie de nulle part une séquence polyphonique en multiples glissandi se développe un moment pour disparaître et se transformer en de ténus drones ondulant. Au sein de mouvements fracturés, s’échappe des suraigus filant une toile volatile. On a droit à plusieurs gammes d’effets de contrastes juxtaposant, pizzicatos, chocs, grattages, grincements, fixant des arrêts sur image. On passe presque du coq à l’âne tout en créant une continuité discordante, ou des accès de multiphoniques éphémères. Le trio multiplie outrageusement des assemblages mouvants de sonorités en mutation, de pressions sur les cordes, de pizzicatos étranges que ce soit au violon et au violoncelle, de fins filets de sons qui s’échappent un instant, des sons feutrés ou faussement malhabiles, l’archet qui fait crier la corde aiguë si près du chevalet. Toutes les occurrences sonores sont utilisées, recyclées, parasitées, fantomatiques, éthérées dans un patchwork temporel dont le cheminement se limite à l’instant présent qui se retourne éternellement sur lui-même tout en se transformant. Si cette musique peut paraître anti-compositionnelle, tant son évolution dans la durée semble ne pas suivre une certaine logique, son audition nous fait atteindre une impression de mystère, d’absolu et d’inconnu à travers ce qui n’est pas une suite mais une déambulation dans un territoire, une forêt clairsemée …
On est ici dans une démarche de l’instant qui se multiplie et de démultiplie anarchiquement dans un enchevêtrement de formes en constante mutation d’une élégance naturelle ultra-précise et jouée / exécutée avec un superbe sens de l’écoute et une merveilleuse coordination ludique. On n’essaie pas de prouver quelque chose, de créer une œuvre « importante », de jouer au surhomme de l’archet et du violon, on joue le mieux possible... On abolit le sens d’une improvisation de 24 minutes en y mettant le sens de l’instant qui s’échappe dans l’infini du moment présent sans se répéter Tout peut donc se passer, everything can happen.
Les septs duo Tejero – Lash ont chacun, par contre, une identité sonore précise qui évolue souvent vers une seule autre occurrence sonore. Au lieu de suivre cette course poursuite à travers les multiples et constantes métamorphoses du trio, le duo établit clairement une approche distincte pour chaque improvisation utilisant différents processus et manières de traiter l’instrument.

Les Four Compositions for Sextet de Tony Oxley contiennent des parties composées proches de clusters et des fragments mélodiques echâssée auxquelles s’intègrent des éléments improvisés plus ou moins longs joués alternativement par les souffleurs trompette- trombone – sax ténor, la guitare électrique étant pratiquement presque tout le temps en mode improvisé libre qu’Alex Ward module adroitement pour que son jeu fasse sens par rapport aux parties « écrites ». Si les parties initiales ou intermédiaires des compositions d’Oxley sont jouées collectivement par tous les musiciens présents en entrelaçant fragments « mélodiques » et fragments improvisés, on a droit à des passages où un soliste devient prépondérant que ce soit la contrebasse, la trompette, le saxophone ténor et le trombone alors qu’un deuxième improvisateur (la guitare électrique ou la percussion ou …) « commente » librement cette improvisation soliste avec un contrepoint sonique voire bruitiste. Le Sextet parvient à étager, doser et alterner ces improvisations individuelles dans une véritable construction éminemment collective. Grâce à la durée possible d’un compact disc les durées de chaque composition ont été étendues bien au-delà de l’enregistrement original du Sextet de Tony Oxley, lequel avait été réédité par CBS UK en 1999. Comme j’avais acquis ce CD par le passé, je peux aisément comparer. Saturnalia dure 23:26, Scintilla, 15:11, Amass, 24:16, et Megaera, 14:50. Afin sans doute de trouver un pendant au foisonnement polyrythmique d’Oxley, ce sont deux batteurs qui officient côte à côte : Andrew Lisle et Mark Wastell,qui lui-même est en contact étroit avec les ayant-droit du batteur décédé et a joué avec des éléments de sa batterie. En plus, Mark a ajouté de l’électronique à sa panoplie, ce qui est légitime : Tony Oxley a commencé à utiliser de l’électronique vers 1971 comme on peut l’entendre dans l’album Tony Oxley Incus 8 et dans Synopsis du trio Howard Riley avec Barry Guy (Incus 13). J’ajoute encore que Mark a vendu de nombreuses œuvres graphiques et picturales de Tony Oxley sur son site bandcamp.
Il faut une mention spéciale pour le travail d’Alex Ward en tant que guitariste dans ces Four Compositions. Alex est initialement un clarinettiste qui s’est mis à jouer de la guitare électrique sans doute grâce à l’exemple influent de Derek Bailey. Dès le début de son adolescence, Alex a joué avec Bailey au sein de Company et est devenu un de ses proches collaborateurs durant une vingtaine d’années jusqu’à sa disparition en 2005. Si sa manière d’improvisation libre à la guitare est différente de celle de Bailey « mature » (post – 74), son jeu actuel convient parfaitement pour endosser le rôle novateur et révolutionnaire du guitariste de Sheffield au sein du Sextet dans cette nouvelle version des Four Compositions. Alex est non seulement un expert sur Derek Bailey, il est aussi un des auteurs les plus autorisés sur la musique de Cecil Taylor dont il a étudié quasiment toutes les compositions enregistrées parues officiellement, ou documentées en privé. Sa connaissance du manche et des subtilités harmoniques, dodécaphoniques etc… est absolument providentielle à cet égard. Son style brillant est énergique et électrique à souhait. Dominic et Alex partagent cette passion pour la guitare et ils ont tous deux enregistré des albums entiers àavec cet instrument. Alex joue d’ailleurs de la guitare dans l’album Limulus du Dominic Lash Quartet avec justement, Ricardo Tejero (label spoonhunt). Aussi Dominic et Alex ont enregistré un CD en duo : Antonyms. Les parties de guitare d’Alex n’ont rien à envier à celles de Bailey dans ce contexte et on y retrouve la même énergie brute, en ajoutant le fait que la prise de son de l’ampli de Derek n’est pas assez lisible, plutôt « noise », mais c’était peut-être voulu. (Des collègues musiciens m’ont raconté des histoires à peine croyables à propos de Derek Bailey fin des années 60 début 70’s question « radicalisme » et « provocation » sur scène). Aussi lorsqu’on écoute l’album original, c’est la guitare atonale et hérissée/ frénétique de Bailey qui surprend tout autant que plusieurs séquences free à la batterie et les voicings free échevelés et les clusters des souffleurs. Et c’est cette approche « sauvage » et quasi bruitiste qu’Alex incarne à merveille. Elle coïncide tout à fait avec celle de Bailey. Question souffleurs, on semble peut – être plus proche du free-jazz survolté, mais de haute volée.
Certains connaisseurs « un peu rapides » affirmeront peut-être que des musiciens aussi incontournables que Kenny Wheeler, Evan Parker et Paul Rutherford sont sûrement irremplaçables par rapport à d’assez nouveaux venus comme la trompettiste Charlotte Keefe (une musicienne assez bien demandée), le tromboniste Ralph Clarkson et la saxophoniste Rachel Musson. Ne soyons pas élitistes : en 1969, Evan Parker, devenu entretemps un saxophoniste révolutionnaire exceptionnel, était encore dans sa phase ascendante, de même Paul Rutherford : ses improvisations solos de trombone datent de 1973 et étaient tant appréciés par Derek Bailey. À cette époque, il est encore difficile de distinguer le style d’Evan Parker tel qu’on l’entend dans les albums Unity Theatre avec Lytton ou London Concert avec Bailey en 1975. De même, le fabuleux Kenny Wheeler ne s’est révélé entièrement que quelques années plus tard dans le quartet d’Anthony Braxton. De toute façon, j’apprécie cette version des Four Compositions dans son ensemble, tout à fait bien dans les Traditions de la free-music aux quelles ce superbe Sextet « augmenté » rend justice à valeur égale à celle de son prédécesseur de 1969. Les arrangements de D.L. sont tout à fait dans le prolongement créatif de l’œuvre de Tony Oxley tout en l’enrichissant et en la diversifiant. On a autant de plaisir à écouter cette série de compositions pour six improvisateurs re-créées ici à huit : elles ont une forme de cohérence les unes avec les autres. Les musiciens jouent au mieux de leurs possibilités et surtout leur coordination et la force interactive du collectif sautent aux oreilles. C’est une magnifique et substantielle re-création qui recèle de magnifiques surprises, les musiciens mettant à profit le temps imparti de 77 minutes pour étoffer, prolonger et créer de manière plus que satisfaisante. On va dire héroïque, l’entièreté du concert du 24 Janvier au Café OTO étant d’un seul tenant sans un seul moment faible. Créer un tel foisonnement orchestral en roues libres avec une poignée de musiciens n’est pas une mince affaire. Une franche réussite !

Mais, aussi, une démarche de Dominic Lash qui s’inscrit dans ces Traditions, est celle qui veut être innovante, radicale et vraiment personnelle. Consorts est le grand ou moyen Orchestre qu’il a réuni et dirige en composant la musique. Pour le 3ème CD de Traditions, cette édition de Consorts n’est pas aussi imposante que celle de l’album Distinctions (label Spoonhunt – 2021) qui compte pas moins de 20 musiciens. Pour cet enregistrement de 50 minutes de l’unique œuvre, Construction, Lash s’en est tenu à un ensemble de huit musiciens avec seulement deux clarinettistes, un batteur, deux guitaristes, une violoniste, lui-même à la contrebasse, electric guitar feedback et field recordings et un cymbal feedback. Le leader a conçu la matière et le déroulement de Construction. S’agissant au départ d’une recherche sur simultanéité d’événements sonores basés sur les vibrations électriques de guitares traitées plutôt comme des objets bruissants avec entre autres la technique du feedback et des interventions improvisées du batteur Dave Fowler, de la violoniste Angarhad Davies, du clarinettiste Alex Ward, cette première phase érupte dans une tension où les guitaristes font des moulinets destroy sous la montée en puissance de la batterie pour se réduire dans un feedback électrique épais et haletant passé la moitié de l’œuvre. Ce drone électrique se diversifie dans des strates statiques qui deviennent de plus en plus audibles ou distinctes . Cette musique appartient autant à l’univers de la musique contemporaine non académique, de l’improvisation et du noise radical. Une fois le pandémonium sonique ayant atteint un niveau hypnotique, on devine sous la surface des sons ténus enfouis, presque cachés, ultra aigus, sifflants et soutenus au fil des minutes …. Des vibrations – souffles électriques – drones évoluent très progressivement ou se voient ajoutés d’une vibration de feedback supplémentaire… un orgue imaginaire s’installe diffusant un grondement multiphonique. Dans les cinq dernières minutes s’incorporent l’action littéralement écorchée du violon quasiment maltraité par Angarhad Davies rejoint par le jeu free du contrebassiste en créant un court dialogue, interrompu puis complètement bruité et ensuite bifurque en duo basse et clarinette (Alex Ward) jusqu’à ce que le drone s’évanouisse dans le silence. Un œuvre plus conceptuelle mais aussi surprenante.
Ce coffret Traditions apporte trois au quatre perspectives ou alternatives dans l’univers de l’improvisation, du free – jazz jusqu’au boutiste et du contemporain alternatif noise en incluant autant une réflexion sur son développement depuis un demi-siècle et une vision actuelle vivace et ou vivante pour le plaisir de l’écoute et de la découverte.

Tiri Carreras Sylvain Guérineau Al Shifa Petit label
https://collectionpetitlabelfree.bandcamp.com/album/al-shifa

Ce tout petit label français qu’est Le Petit Label est exemplaire : pochette en papier coloré cartonné avec une sérigraphie , 100 exemplaires pour une musique improvisée libre sincère et authentique. Je me souviens d’un beau duo de feu Heddy Boubaker, un saxophoniste plus qu’original avec l’excellente violoncelliste Soizic Lebrat et du trio sauvage de la pianiste Nusch Werkowska avec le même Heddy et le batteur Mathias Ponthévia. Ici un duo souffle – batterie. Sylvain Guérineau est sans doute un vétéran du sax ténor .. et de la clarinette basse, mais il se bonifie superbement avec le batteur Tiri Carreras depuis que je l’ai entendu dans les CD’s publiés il y a une quinzaine d’années par Improvising beings. Avec une très belle version de Lonely Woman à la clarinette basse, Al Shifa est un album réussi dès le départ, le lyrisme insufflé par le souffleur Sylvain Guérineau a quelque chose de spécial et touchant. Une belle idée de jouer ainsi la Femme Solitaire d’Ornette. Plus loin, la clarinette se dégingande et défrise les harmoniques et les graves graveleux et déchirants en exprimant La Colère de l’Anche, morceau dont j’apprécie le jeu modulé et aéré du batteur, la parfaite réponse swing aérienne face à cette clarinette basse qui déchire. Al Shifa qui débute le disque est mordant à souhait, du beau ténor free mélodique propulsé élégamment par Tiri Carreras, un batteur qui n’en fait pas trop, juste la dose et l’intensité qui convient. Coltrane est gentiment évoqué, comme un accent du midi ou une diction du cœur. La Vie au Grand Air développe un beau narratif au cœur de l’évolution du morceau …. Al Awda déchire la colonne d’air et la batterie là-dedans propulse, aère, tournoie ...intenses … Et la Biguine, ça c’est encore une bonne idée… : elle évoque subtilement Sonny Rollins et Albert Ayler en 1964, l’année où ils ont tous deux joué avec Don Cherry en Europe …. et c’est super que le petit label continue ainsi. Je m’imagine les écouter en concert dans un coin charmant de France avec des copines et copains, une musique sans prétention ni afféteries, seulement de beaux timbres, des élans du cœur, du jeu malaxant le jazz en liberté, de la poésie d’être là, présents et de jouer et écouter pour son plaisir. Pour la joie de donner, de transmettre leur message avec ferveur, passion et talent. Il existe un maniérisme free ou post-free qui pourrait avoir un arrière goût de re-re digéré, resassé ou formulé où le côté « pro » est un tant soit peu péremptoire. Ce que j’aime ici, c’est le naturel, le sentiment profond qui transcende la musique, même si elle n’est pas « virtuose », « acrobatique », endiablée ou « rentre dedans».. mais seulement spontanée, sincère et irradiante… ombre, lumière, vibrations, esprits et plénitude, respiration et émotions. Pour finir, la tendresse du Temps des Cerises à la clarinette basse …qui finit par citer calmement la mélodie d’Ayler avec les belles nuances du batteur. La présence de cette clarinette basse enrichit vraiment la musique de ce beau duo et fait un intéressant contrepoids au sax ténor diversifiant l’ensemble de ces huit belles improvisations / compositions. Publié en 2025, le duo d’Al Shifa a deux albums compléments intitulés Agua Volume 1 et Agua Volume 2 et enregistrés par le même duo dont les photos de pochette nous montrent des bateaux échoués sur le sol désertique de la mer d’Aral, elle-même presqu’entièrement disparue suite à l’irrigation massive et gigantesque pour la culture intensive du coton depuis les deux fleuves Syr Daria et Amour Daria, le coton ayant servi à la confection industrialisée des explosifs, bombes, mines de l’Armée Soviétique. Comme quoi ces doux rêveurs du free-jazz ont le sens des tristes réalités avec une simple allusion.

Patterns in Between Mick Beck David Birchall Phil Marks scatter archives waiting the link for audio ...
Ai reçu ces files du label digital scätter archives de Liam Stefani devenu un des labels les plus importants vu le nombre d’albums de toute provenance. Mick Beck est un saxophoniste ténor et bassoniste distingué de l’active scène de Sheffield, la patrie de Derek Bailey et de Tony Oxley et là où s’activent Martin Archer pour son remarquable label Discus et bon nombre d’improvisateurs. Dans la région, on compte le remarquable guitariste David Birchall et le batteur atypique Phil Marks souvent coiffé d’une casquette et à l’allure scénique impayable comme les titres des 6 morceaux. D’abord, si le jeu au sax ténor oblique de Mick est excellent avec ses improvisations à tiroir, il faut absolument se concentrer sur son basson psychédélique halluciné, instrument dont il maîtrise tous les dérapages les plus insensés. On croirait entendre grogner, croasser et geindre un curieux volatile genre dindon, faisan, lagopède, hibou allez savoir. Aussi, il excelle au flageolet, sorte de flûte à coulisse avec laquelle il babille et siffle comme une autre espèce de volatile. Le batteur est un cas … Phil Marks joue dans un des groupes les plus originaux de la planète improvisation : avec le guitariste Rex Casswell et Paul Obermayer aux samples, ils forment le trio BARK !. Vous imaginez qu’Evan Parker a publié DEUX cd’s de BARK ! en 2007 et 2012 sur son propre label Psi (Contraption et Fume of Sighs). C’est dire. Aussi, Phil Marks a excellé avec l’incroyable tromboniste Alan Tomlinson, l’incontestable roi du crescendo total du pianissimo au fortissimo d’un seul souffle et d’une seule traite. Avec le guitariste Dave Tucker, ils ont publié deux CD’s fabuleux pour FMR. C’est tout dire. Dans cet album ce trio nous fournit leurs déclinaisons des tribulations et caprices de l’improvisation en roue libre. Le sax ténor se roule et se déroule dans des spirales fragmentées et pigmentées de staccatos accentués avec un son à la fois lunaire, granuleux et intense avec un beau sens de l’accentuation et un lyrisme cousin d’un Lol Coxhill. Ce lyrisme détaché trace un fil semi-conducteur de l’improvisation en sursautant de fausses surprises en idées lumineuses. Le batteur gigote dans les recoins et retourne les roulements comme des crêpes qui se retournent en l’air pour retomber par hasard sur la poêle. La guitare bataille ferme tout en électricité court-circuitée en râclant le manche avec une approche noise qui rogne les plectres irrévocablement. Rebelle et salutaire.

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