12 juin 2014

Albert Ayler Spiritual Unity : 50 ans ……

Albert Ayler Spiritual Unity : 50 ans ……


50 ans de jazz libre et d’improvisation libre depuis le 14 juin 1964. L’an zéro du free-jazz, celui de la liberté « totale », lorsque le trio d’Albert Ayler, Gary Peacock et Sunny Murray joua au Cellar Café de NYC pour la toute première fois après avoir joué ensemble avec Paul Bley. Le mois suivant, l'Albert Ayler Trio enregistre Spiritual Unity, le premier album de jazz d’avant – garde du premier label consacré à cette musique, ESP. Spiritual Unity est par excellence le disque-manifeste du nouveau free-jazz qui a largué ses amarres tant pour la forme que pour le son. Eclatement de la rythmique et de la scansion, vagues de sons multirythmiques de Sunny Murray, phrasé complètement outré de la basse en toute indépendance du batteur, autonomie de chaque instrumentiste,  changement abrupt de registres du souffleur et du bassiste, cohésion irréelle, travail sur le son du saxophone aux moyen de techniques alternatives complètement intégrées aux motifs mélodiques et aux intervalles choisis. Albert Ayler souffle très fort pour obtenir ces cris dont ilcontrôle les timbres, les glissandi avec une facilité et une souplesse déconcertantes. Il a créé ce son « Ayler » en deux ou trois ans et mis à part John Coltrane, aucun autre saxophoniste ne dégage une telle émotion, une telle puissance, celle qui transformera pour toujours la vie de milliers de musiciens et d’auditeurs. Tout ce qui relie la New Thing aux conventions du jazz et aux critères occidentaux est éclaté et évacué. Singulièrement cette musique « d’avant-garde » a un solide pied dans la musique populaire et les airs de fanfare et évoque l’imagerie de l’Eglise Noire. D’ailleurs, quelques mois auparavant, Ayler a enregistré une série de gospels traditionnels, publiés seulement vingt ans plus tard. Certains de ses thèmes sont inspirés du foklore suédois. On peut dire aussi que l’improvisation libre collective totale que développèrent ensuite les Européens  trouve dans cette aventure un point de départ indubitable.  


Le 10 juillet 1964, Arthur Jim « Sunny » Murray, pénètre dans le Variety Arts Studio à NYC, loquace, dégingandé, imposant… suivi de près par le contrebassiste Gary Peacock et sa compagne Annette. Plus introverti et discret que son camarade, il attend patiemment l’arrivée d’Albert Ayler, un musicien sorti de nulle part que Cecil Taylor et « Sunny » Murray ont rencontré en Scandinavie durant l’automne 1962. Après avoir partagé la scène à Copenhagen, Ayler joue avec le groupe de Taylor à New York avec Murray, Jimmy Lyons et Henry Grimes. Dans le même club, Paul Bley, John Gilmore, Gary Peacock, Paul Motian partagent l’affiche et, de fil en aiguille, après avoir joué avec Bley et Sunny Murray, échangé les bassistes, Henry Grimes, qui part en tournée européenne avec Rollins et Don Cherry, contre ce nouveau venu, Gary Peacock… Ayler forme son trio qui cristallise toute sa quête et son expression.
Le producteur, Bernard Stollman, un jeune avocat, veut lancer un nouveau label de disques dédié entièrement à la Nouvelle Chose, ESP. Le nom du label fait référence à l’espéranto, une langue synthétique.
Un nombre croissant de jeunesmusiciens accourent de toute l’Amérique pour révolutionner le jazz depuis qu’Ornette Coleman, Don Cherry, Charlie Haden et Edward Blackwell sont apparus au Five Spot devant le Who’s Who du jazz  de Gunther Schuller et John Lewis à Coltrane, Max Roach et Dizzy.
La nouvelle musique a convaincu des critiques comme Nat Hentoff et des musiciens comme Charles Mingus qui engage Eric Dolphy. Miles Davis fait la fine bouche, il déclare qu’EricDolphy se marche sur les pieds. Les critiques officiels comme Dan Morgenstern prennent vite ce mouvement en grippe. Coltrane chez Miles, Ornette, Dolphy et le Cecil Taylor de Jazz Advance et de Air avaient sérieusement contribué à déplacer et à étendre les repères et les structures du jazz moderne. Mais avec Albert Ayler et Sunny Murray, tout vole en éclat. Là où le groupe de Cecil Taylor exploite jusqu’au bout lesstructures harmoniques, et pour s’en convaincre il faut écouter toutes les permutations et métamorphoses proches du texte bop parkérien (Charlie Parker), mais très subtilement avancées, de Jimmy Lyons, le son d’Ayler projette un vibrato inouï, un son à faire réveiller un mort. Ses morceaux parlent d’esprits ou de fantômes (Spirits et Ghosts) ou encore de sorcier (Wizard). Avec une puissance de souffle hallucinante, un bec énorme et un vibrato sorti d’un rêve éveillé, Ayler exprime une foule d’émotions contenues en faisant exploser les notes, sifflerles harmoniques avec un contrôle du son aussi instinctif que magistral. Le batteur Sunny Murray, fait complètement éclater la structure rythmique du drumming jazz et révolutionne le concept de tempo en libérant les cellules rythmiques  qui se meuvent quasi indépendantes les unes des autres en accélérant ou ralentissant des pulsations sous-jacentes à un flux quisemble incontrôlé.
Mais voilà qu’Albert Ayler entre dans le minuscule studio. Le preneur du son installe le matériel, Stollman avait cru que la session allait être enregistrée en stéréo, mais comme il est tout heureux de pouvoir parler avec Annette, rire avec Murray et discuter de détails, il ne s’est pas aperçu que la session est en fait enregistrée en mono. "J'en fus horrifié !" dira-t-il.
Ghosts, Wizard sur la première face, Spirits et Ghosts 2nd Variations sur la deuxième, en mono. En MONO ! ! Et donc, lorsque vous trouvez devant une copie de Spiritual Unity publiée sur le label d’origine ESP sous le n° 1002 avec la mention MONAURAL et qu’elle est à vendre, que ce MONAURAL ne vous effraye pas. C’est le GRAAL intégral !! Le vrai son du free – jazz tel qu’il a été vécu à l’époque.  Tout comme la poésie doit être lue et sentiedans sa langue d’origine et qu’elle perd sa saveur un fois traduite, ce qui a été enregistré en mono doit vous être servi en mono, du moins la gravure sur le vinyle. Si vous le foutez en stéréo, c’est du faux stéréo. Vous écoutez cela au casque et si la musique devient plus aérée vous entendez la perspective de l’enregistrement, sa balance, de manière curieuse. J’y reviendrai.

Et les copies historiques decet album ESP 1002 sont en mono et rien d’autre.
Toutefois, face au phénomène grandissant du free-jazz et à l’intérêt croissant en Europe, ESP concède des licences à des maisons de disques européennes. Très vite le label Fontana propose une édition britannique mixée en stéréo (Fontana - UK SFJL933)et ESP distribuera par la suite des éditions stéréo « améliorées ».
Et là demeure un mystère.
Lors du mixage en stéréo de Spiritual Unity, on a travaillé sur les bandes originales, sauf une ! Les deux variations de Ghosts qui ouvre et ferme l’album sont devenues l’hymne de l’humanité selon Don Cherry, qui partira en tournée avec eux un peu plus tard. Wizard est bien dans la tonalité à la fois hyper lyrique et tumultueuse, explosive et étonnamment décontractée de la musique du trio.
Mais Spirits ! ? Spirits, c’est bien le titre clé de l’album Spirits enregistré en février 1964 avec Murray, Henry Grimes,un bassiste du nom d’Earle Henderson et un excellent trompettiste, Norman Howard. On rebaptisera le disque Witches and Devils selon le titre du morceau qui ouvre l’album et qui laisse poindre un instant la mélodie de Ghosts. Ce Spirits-là est un thème enlevé typiquement aylérien avec une mélodie caractéristique et moins connu que Ghosts, mais à l’époque ce Spirits est au centre de tous les concerts d’Ayler et a un véritable air de famille avec les Ghosts et les Wizard qui fleurissent dans Spiritual Unity.
On retrouve d’ailleurs les intervalles caractéristiques des improvisations de ce morceau dans celles du jeune David Murray en 76/77.
Un mois auparavant, le trio Ayler / Peacock / Murray avait donné un concert extraordinaire au Cellar Café trois semaines avant l’événement historique appelé Révolution d’Octobre et organisé sous la houlette de Bill Dixon. Le premier festival d’importance consacré uniquement à la free music. Outre Ayler et son trio, il y a Milford Graves, Paul Bley, John Tchicaï, Roswell Rudd, Archie Shepp, Jimmy Giuffre, Dixon et John Coltrane venu en spectateur dans le public. Coltrane est complètement bouleversé par Albert Ayler. Il pressera d’ailleurs Bob Thiele, son producteur, de signer Albert Ayler sur Impulse ! Dans ce concert du Cellar Café, le premier du trio, Ayler, Peacock et Murray jouent, avec un équilibre rare de violence agressive et une totale décontraction, la suite : Spirits, Wizard, Ghosts en deux variations… autour d’un Prophecy énigmatique. Les mélodies de chacun des morceaux ont des intervalles en commun qui permettent de connecter les improvisations entre chaque morceau et de les mélanger. La musique de ce moment incontournable fut publiée  par ESP au moment même où le label mettait la clé sous le paillasson en 1975 : Prophecy ESP 3030, avec, sur la pochette, une photo du dernier concert d’Ayler à la Fondation Maeght, publié par le label Shandar. Prophecy est quasi passé inaperçu en Europe et c’est en 1979 seulement, que j’en trouverai une copie japonaise après avoir cherché vainement Spiritual Unity ESP 1002 ou même une simple réédition, comme le Fontana Stéréo britannique que je trouverai encore dix ans plus tard pour une somme tout à fait modique.

Alors, Spirits ??
Qu’a t’on fait avec les bandes ?  Les a t-on mélangées ?
A t-on perdu la bande originale de Spirits ?
S’est-on trompé de morceau ?
Albert Ayler a-t-il demandé à ce qu’on le remplace par un autre morceau plus introspectif pour créer une dimension différente ?
Car le Spirits qui se trouve sur l’album Fontana britannique stéréo et les autres rééditions ultérieures est en fait une version d‘un morceau plus lent, à la mélodie similaire d'un morceau qu’on peut entendre dans l’album Ghosts a/k/a Vibrations sous le titre de Vibrations. La batterie de Sunny Murray y est plus clairsemée et se contente de colorer un véritable duo intimiste entre le saxophone ténor et la contrebasse, Peacock y jouant sa contrebasse à l’archet. Seulementune écoute attentive au casque révèle une perspective stéréo artificielle, vu qu’il s‘agit au départ d’un enregistrement mono. Par la suite presque toutes les éditions ultérieures (Fontana UK, Base, Zyx, Abraxas etc..), y compris le CD ESP officiel proposent ce « Spirits » plus court (6’48’’) qui ressemble aussi à Saints, un autre morceau que le Spirits d’origine dont on retrouve la mélodie dans les morceaux intitulés Spirits dans plusieurs albums.  De même, ce faux Spirits utilisé par les éditions respectives d’ESP /Calibre Via ou d’ESP CD 1002 sonne encore différemment de celui du vinyle Fontana… Pour ajouter au mystère, une édition vinyle de Spiritual Unity publiée par ESP dans les années soixante paraîtra avec cette autre plage intitulée Transfiguration.  . Par contre la réédition française parue sur le label E.S.P. Explosive en 1970 (référence 538.107 "licence ESP DISK - Édité par Productions et Éditions Sonores coordination artistiques Hervé Bergerat") contient la version initiale de Spirits sur la face B, identique à celle du vinyle ESP 1002 MONO !!
Questionné,Bernard Stollman ne se souvient plus du tout de ce qui aurait pu se passer. Cela nous laisse libres pour l’interprétation de ce mystère.
Seul, le label japonais Venus rééditera l’album avec les « deux » versions de Spirits en 1996. Le morceau de la première version s’intitule Vibrations dans l’album Ghosts a/k/a Vibrations, publié du vivant d’Ayler à la même époque. Don Cherry complète le trio dans une tournée mémorable qui tourneboula nombre de musiciens et d’auditeurs à Rotterdam, Copenhagen, etc... On retrouve aussi ces Vibrations dans les Copenhagen tapes publiées plus récemment par le label Ayler. Ces enregistrements de Copenhagen figurent en partie dans la boîte Holy Ghost publiée par Revevant. On y trouve aussi la rencontre avec le trio de Cecil Taylor à Copenhagen en 62 et la suite inédite du concert du Cellar Café.
Finalement grâce à l’insistance de Martin Davidson du label Emanem et à son expertise technique, ESP publiera bientôt une nouvelle version de Spiritual Unity  avec cinq plages et les deux « versions » de Spirits. Pour ceux qui voudraient déjà se plonger dans l’atmosphère de Spiritual Unity avec le Spirits d’origine et connaître le bouleversement émotionnel intense que cette pièce unique achève et nous achève complètement entre deux Ghosts d’anthologie, rien de tel que l’album Prophecy  et son atmosphère extraordinaire  qui s’ouvre justement sur Spirits et la contrebasse géniale de Gary Peacock.
D’un point de vue discographique actuel et purement pratique, il faut, pour écouter toutes les prises de ce concert, utiliser aujourd’hui le CD ESP  où Prophecy est couplé avec (et après) Bells (une face de vinyle ESP transparent de 1965) et extraire la suite des inédits du Cellar Café de juin 64 dans la très lourde et coûteuse boîte Holy Ghost, aujourd’hui indisponible.

L’an zéro du free jazz au Cellar Café, le 14 juin 1964, restera toujours pour moi l’album merveilleux « Albert Smiles with Sunny » (CD In Respect 39501) parce qu’il réunit les morceaux de Prophecy et les 43 minutes supplémentaires des bandes du concert  dans un double CD (avec la vitesse exacte des bandes originales) et qu’il nous plonge le mieux possible dans la folie aylérienne et l’équilibre magique de ce trio de rêve. I Had a Dream. C’est avec cet album qu’on entend les gémissements de Murray en arrière fond, le  chassé croisé entre les thèmes et les improvisations qui s’enchevêtrent. Ces grognements dans le grave qui s’échappent en harmoniques suraiguës volatiles. La pratique de l’improvisation, le sentiment que rien n’est acquis et que tout reste à faire. Rien que les parties de contrebasse de Peacock et le flottement créé par les vibrations des cymbales sont absolument uniques. L’instinct de la réussite immédiate et l’évidence de l’instant magique. Dans le deuxième disque, Ayler invente des permutations imprévisibles pour introduire un énième Ghosts dans une « autre variation ». Jamais plus dans l’histoire enregistrée d’Albert Ayler, ses capacités d’improvisateur, son génie du saxophone ne s’exprimeront avec autant de fraîcheur, d’invention  et d’audace que lors de ce concert du 12 juillet 1964. C’est aussi le meilleur moment d’appréhender la paire Peacock – Murray et leur conception d’indépendance et de complémentarité.
ESP et Bernard Stollman considèrent ce disque comme étant un Bootleg, car Stollman représente la succession de la famille Ayler  (et de Sun Ra) et  qu’il n’a pas donné son accord pour cette publication. L’initiateur de cet album n’est rien d’autre que Sunny Murray lui-même, instrumentiste improvisateur et contributeur incontournable de cette musique. Son avis mérite d’être considéré : cette musique est collective et le système des droits d’auteur est en décalage avec la pratique de la musique improvisée. Les thèmes sont d’Albert Ayler bien sûr. Et la musique, elle, elle est de qui ?? …. Sur quelle partition est notée la partie de batterie de Sunny ?? 
En outre, son complice est Harmut Geerken, activiste et musicien proche de John Tchicaï, Sun Ra, Don Moye, etc... Une personnalité impliquée dans la scène dans le bon sens du terme. Scandaleusement, Sunny disparaît complètement dans le livre passionnant qui documente le coffret Holy Ghosts et retrace la vie d’Albert Ayler.  Quand on demande à Paul Lovens, le prince de la percussion improvisée radicale, de citer ses sources musicales, Sunny Murray est le premier nom qui lui vient à la bouche.
Si les Stollman ne sont pas contents, qu’ils publient un double album digne de cet événement incontournable et éphémère ! A notre déconvenue, le propriétaire des droits de quatre albums historiques  incontournables que sont My Name is Albert Ayler, Spirits, Goin’Home et Ghosts, néglige de les faire publier : DA Music les a rachetés au fameux Alan Bates de Black Lion. Tout au plus, Spirits a été réédité en vinyle par Klimt. Alors que de nombreux musiciens surproduisent, ces quatre merveilles manquent cruellement à l’horizon. Rassembler les albums Spirits, Ghosts, My Name is Albert Ayler, Going Home et le concert du Cellar Café ferait un coffret extraordinaire digne de celui d’Ornette Coleman chez Rhino et cela éclipserait le touffu boîtier chic  Holy Ghost.
La parution de Spiritual Unity à cinq plages vient donc bien à point.
En se plongeant  dans l’écoute de ces albums, on réalise à quel point la musique d’Albert Ayler à cette époque était en mouvement perpétuel et qu’elle reste toujours éminemment actuelle. Elle personnifie à la fois la lucidité des poètes et l’irrationnel des croyants, la révolte et la solidarité, l’invention et la maîtrise du son. Le travail de Gary Peacock y est un modèle du genre, quasi inégalé. Ayler a eu une évidente influence sur un Peter Brötzmann, mais aussi sur Coltrane lui –même , qui a transformé son jeu en conséquence. Ecoutez certains de ses albums enregistrés l’année suivante, comme Sun Ship, Transition ou les First Meditations, et vous pourrez le constater. Pour Steve Lacy, écouter Ayler a été un intense moment de remise en question fondamentale. Sur un album solo paru récemment récent (Avignon and After vol 2), il y a un morceau qui découle entièrement du jeu aylérien reconstruit par ce structuraliste méticuleux. John Stevens et l’Art Ensemble lui dédieront certains de leurs disques (Lebert Aaly !!). Joe Mc Phee est apparu sur scène vêtu d’une aube et son album solo Tenor est proche de l’esprit et du style aylérien. Sans oublier les Flowers for Albert d’un très jeune  David Murray. Ou encore Charles Gayle et Ivo Perelman. En France, on pense à Daunik Lazro. A propos du son particulier d’AA, il faut noter que peu parviennent à souffler aussi fort tout en évitant la dureté quasi-inévitable. Il y a une dimension mélodique implicite dans ses sonorités inouïes, un lyrisme absolument unique. Entendant Ayler lors de la tournée avec Cherry, Peacock et Murray, Ben Webster déclara qu’il avait rêvé à plusieurs reprises de jouer en criant à la manière de son cadet. Quant à Stan Getz , il avait accordé la plus haute estime pour le son et jeu de son saxophone lors d’un blindfold test  paru dans Jazz Hot ! Personne d’une affabilité phénoménale, Albert aimait jammer en s’invitant souvent sur scène  en toute amitié et était au-dessus de toute forme de prétention, ni ne manifestait jamais le moindre orgueil. Jamais une réflexion qui ternit parfois les rapports entre les musiciens. Personne extrêmement sensible, le sort que lui a réservé le show-biz l’a fait souffrir et les problèmes d’équilibre mental de son frère Don n’ont fait que renforcer sa fragilité. En 1970, on retrouva son corps dans l’East River sans qu’on puisse expliquer objectivement le malheur qui lui est arrivé.

Extrêmement généreuse et défiant les catégories, sa musique nous parle toujours aujourd’hui. Ecoutez !

PS : Pour ceux qui se posent la question y-a-t-il un musicien contemporain dont le son se rapproche de celui d'Ayler, aussi brûlant etc ..... ?? 
Je suggère le saxophoniste brésilien Ivo Perelman :  Ivo Perelman Double Trio : Suite For Helen F. avec les contrebassistes Dominic Duval et Mark Dresser et les batteurs Jay Rosen et Gerry Hemingway. Boxholder Records BXH 038/039 .....



21 mai 2014

New Cd of Steve Lacy solo unreleased and older ones from the improvisation zone

Steve Lacy Avignon and After 2 Emanem 5031
Steve Lacy soprano saxophone solos in Avignon and after - 2


Une suite à la réédition "complète" de l'album solo mythique de Steve Lacy sur le même label avec de belles surprises. Durant plus de deux décennies, le disque Steve Lacy solo "au Théâtre du Chêne Noir Avignon 1972" (et le tout premier album du label Emanem, n° de catalogue 301), est resté au sommet de la liste des 33 tours fortement recherchés par toute une génération d'amateurs de jazz d'avant-garde et de musiques improvisées. Publié à quelques centaines de copies à deux reprises en 1974 et 75, il fut seulement réédité en CD vingt ans plus tard par son producteur d'alors, Martin Davidson (Emanem 4004). Fort heureusement, dès 1976, le label FMP/SAJ publia l'album solo Stabs, Hat Hut, Clinkers et Horo, Evidence, ce dernier avec des compositions de Thelonious Monk. Lapis (Saravah) est un album studio (avec multi-tracking), enregistré avant que Lacy n'ait donné un seul concert solo.  Mais le fait de la rareté de l'Emanem 301et qu'il s'agissait de son premier concert solo a donné au Chêne Noir  une aura légendaire, malgré le son assez moyen (bruit de fond) de la gravure. Elle a été sensiblement améliorée par la suite pour les deux éditions digitales dont la dernière en date, Avignon and After 1 (Emanem 5023) contient quasiment une moitié d'inédits dont l'entière Clangs suite jamais publiée en solo (Owl Torments Tracks Dome New Moon Berlin 1974). Conseil aux collectionneurs : au lieu de chercher à mettre la main sur une copie originale hyper coûteuse et de qualité assez relative, commandez les Emanem 5023 et 5031.
L'année dernière, Martin Davidson a quitté Londres pour l'Andalousie et a fortement ralenti l'édition suite à l'effondrement des ventes, de même pour le label Psi d'Evan Parker auquel il contribuait comme responsable technique et administratif.  Les récentes productions d'Emanem se concentrent sur la réédition de pièces rares et quelques musiciens avec qui il est historiquement (et sentimentalement) attaché. Certains nous ont quitté il y a vingt ans, tel John Stevens, ou plus récemment,  Paul Rutherford et Steve Lacy, artiste avec qui il a initié Emanem avec pas moins de cinq albums. On pourrait se dire : "Steve Lacy ! ? Encore ... on connaît !" Et bien, détrompez-vous, cette compilation solo des années 70 présente des pièces qui n'avaient jamais été publiées en solo ou dont les versions sont meilleures que celles publiées auparavant. 
Par exemple, une version extraordinaire de The Dumps enregistrée à Avignon 1974. Il y a tellement de nuances et de traits fins dans cette version que, pratiquement, les concerts solos enregistrés deux décades plus tard vous paraîtront fades. Des deux concerts historiques d'Avignon 1972 , il y a trois morceaux de Billy Strayhorn : Johnny Come Lately, Lush Life et UMMG présentées comme des miniatures courtes en ouverture du récital et jouées de manière épurée avec toute l'élégance requise pour la musique ellingtonienne. Johnny Come Lately ne nous est pas inconnu dans l'univers de Lacy, car c'est un des morceaux enregistrés par Steve Lacy avec Cecil Taylor au festival de Newport en 1957 et avec Mal Waldron dans ce fantastique concert britannique des années 90 (Let's Call This Esteem Slam 501). Inconnus dans son répertoire solo, Moms et Pops, pièces écrites à propos des parents de Steve et de sa compagne Irene Aebi et enregistrées à Avignon en 1974. De même que Slabs à Paris en 1975, une sorte de blues polymodal jamais enregistré. Les trois autres pièces de ce concert parisien nous offre une version fantastique et encore plus torturée de Torments, composition mémorable qui figurait dans l'album Clangs en duo avec Andrea Centazzo (où figure aussi la Clangs Suite). Une version différente de The Wool qui vaut la peine d'être entendue et un excellent Moma Duck, le fameux "canard" dédié à son ami Ben Webster, qu'il croisait alors souvent à Paris ou dans les festivals. Hooky enregistré à Edmonton en 1976 figure aussi dans l'album éponyme (Hooky Emanem 4042) comme inédit par rapport au vinyle Emanem "Quark 9998", The Weal and The Woe. La composition Hooky, du pur Lacy, n'existe que dans ces deux albums, mais son matériau de base nous est familier.  Hooky, l'album, est resté très sous-estimé dans sa discographie (car sans doute publié en quasi unreleased ultérieurement 20 ans plus tard) alors qu'il contient la version solo complète de la Tao Suite (Existence - The Way - Bone - The Name - Breath - Life on Its Way)  jouée en concert "d'une traite".  Car si Steve Lacy, compositeur, est un véritable improvisateur qui veut donner le meilleur de lui-même en un seul concert, il questionne ses chefs d'oeuvre et les "déstabilise" de manière à en trouver un angle ou une facette inexplorées. Cette approche est une des caractéristiques de sa période des années 70. On peut parier qu'il avait tenu à ce que la version de Dumps d'Avignon 1974, présentée ici, soit sensiblement meilleure que celle de 1972.  Et finalement, cette volonté une superbe version de Snips à Cologne en 1977, alors qu'il est au faîte du cycle de ses prestations solitaires. Elle est aussi belle que toutes les meilleures versions solo de ses compositions les plus fameuses et tranche par rapport aux autres compositions précédentes. 11 minutes épiques et un sommet. Il semblerait qu'il devait noter minutieusement ou mémoriser l'évolution de ses performances en tenant compte de chaque morceau interprété.
Cet album d'inédits constitue un témoignage irremplaçable de ce génie de la forme, de l'épure et du son du saxophone soprano. Nous découvrons d'autres aspects de son oeuvre et des interrelations entre des compositions qui semblent venir des différents "coins" de sa démarche. Fascinant et extrêmement sensible. 



Nulli Secundus Andreas Willers Christian Marien Meinrad Kneer Creative Sources .


Sorti il y a quelque temps par l'intarissable fontaine digitale Creative Sources, Nulli Secundus est sans doute intitulé pour exprimer l'idée ou le fait qu'une improvisation est un acte unique dans le temps et l'espace. Second de Rien, si je le traduis littéralement, le latin littéraire aimant à jouer avec le sens des mots qui défie la logique du français, donc unique. Ces trois artistes, le guitariste Andreas Willers, un vieux routier du jazz d'avant-garde en Allemagne, le percussionniste Christian Marien et le contrebassiste Meinrad Kneer, de la génération montante, rassemble le produit de leurs pratiques et trouvailles pour construire, lors d'un concert berlinois de 2012, une suite de pièces où les effets sonores et le déroulement de l'improvisation sont habilement diversifiés, rendant ainsi le concert intéressant. De l'ensemble rejaillit le son superbe de la contrebasse à l'archet, Meinrad Kneer étant un musicien à suivre particulièrement. Il participe, à l'heure où j'écris ces lignes à une tournée avec Jon Rose et Richard Barrett. Qui dit Jon Rose, pense violon génial et donc vous imaginez la qualité du contrebassiste. 
La musique du trio, ici très souvent réussie et vivante, me pose une question de praticien de la musique improvisée : doit on "changer de style" ou transformer son approche lors d'un même concert. C'est un peu ce qui se passe avec le guitariste Andreas Willers. Qu'un artiste ait plusieurs champs d'investigation et participe à des projets artistiques variés, c'est tout à fait louable et même recommandé. On apprend toujours et les plaisirs pris à gauche et à droite n'ont pas la même saveur. Le challenge d'un improvisateur "libre collectif" est de se soumettre à l'exigence du moment en fonction de la musique des autres et de poursuivre une voie / une voix, jouer jusqu'au bout un personnage comme un acteur le ferait dans une pièce de théâtre. C'est tout le mérite d'un Derek Bailey d'avoir pu jouer "son personnage musical" avec autant d'artistes différents. La guitare contemporaine telle qu'elle est pratiquée de nos jours est le fruit d'influences très diverses provenant du classique, du flamenco, du rock, de l'avant-rock, du jazz des différentes époques et des possibilités technologiques. Heureusement, Willers joue excellemment et intelligemment acoustique ou amplifié, avec les doigts ou "couché" sur une table, offrant un espace ouvert à ces deux coéquipiers. Christian Marien est un remarquable technicien qui pratique l'improvisation avec coeur et dont on espère une belle évolution dans ses trouvailles sonores. L'espace d'Ausland n'est peut être pas idéal pour l'enregistrement de la percussion. Il y a un effet de résonance qui déforme les gestes du percussionniste au niveau de la reproduction sur le compact. Personnellement, j'ai tendance à faire deux catégories dans les percussionnistes d'improvisation radicale (excusez-moi). Les percussionnistes qui sont liés à une pratique (jazz, rock, classique contemporain, ethnique ou un savant dosage de ces sources) laquelle transparaît dans leur musique. Et ceux qui ont sublimé leurs pratiques initiales pour personnifier l'improvisation libre au plus haut degré, et ce n'est pas une question de "technique", mais plutôt une affaire de conviction ou d'exigence, d'inventivité jusqu'au boutiste.  On pense à Roger Turner, au Tony Oxley de l'ère Incus, à Paul Lovens et Paul Lytton et  à l'héritage benninkien des premières années de la free-music. Il y en a d'autres comme Lê Quan Ninh, John Stevens et son mini-kit ou un Tatsuya Nakatani. Christian Marien se situe actuellement dans l'entre deux et on lui souhaite de jouer encore pour qu'il puisse contribuer à nous surprendre. Donc, j'aurais eu pas mal de plaisir à avoir pu écouter leur concert ici enregistré. Mais la réflexion qui me vient à l'esprit pour que cette musique improvisée survive à elle même en conservant son essence intrinsèque, soit un devenir permanent et insaisissable : "Assez de documents, on veut des manifestes !"
Malgré tout de la bonne musique.

Oleszak/ Turner Over the Title FreeForm Association Multi Kulti


Il y a un musicien dont la communauté improvisée peut être fier car il personnifie l'esprit éternellement insatisfait, investigateur, remise en question permanente et qu'il demeure toujours pertinent quelque soit le contexte : le percussionniste Roger Turner. En plus et visiblement, Roger n'est pas encombré par sa notoriété, il fait volontiers oeuvre utile avec des  artistes complètement inconnus partageant les aléas de la collaboration comme s'il était un novice. Sincère jusqu'au bout musicalement et esthétiquement. Et cet album  en est un précieux témoignage. Vraiment pas gâté par les opportunités de la scène improvisée internationale à ses débuts, il s'est accroché avec l'énergie du désespoir pour survivre en ne faisant que cela : improvisation libre radicale en développant une approche personnelle et profondément originale, entre autres avec le vocaliste Phil Minton. Il faudrait quand même que les critiques qui s'extasient devant le phénomène vocal que constitue Phil Minton réalisent qu'il a un alter-ego instrumental percutant : Roger Turner, avec qui il partage une relation musicale féconde et irremplaçable depuis plus de trente années. Ces 39 minutes d'improvisation enregistrées en 2010 en Pologne avec le pianiste ("d'intérieur") Witold Oleszak confirment cette réputation et surprennent par la qualité de la dynamique du percussionniste dont les sons n'encombrent jamais l'espace autour des cordages pincés et frottés du piano. Voilà le genre d'album qu'on recommande volontiers pour répondre à la question "musique improvisée libre c'est quoi ?". En tout point remarquable. Que dire de plus sinon, écouter et y prendre du plaisir.  

12 mai 2014

Sonny Simmons Other Matter Bruno Grégoire Anton Mobin Aka Bondage nobodisoundz

Sonny Simmons Other Matter Bruno Grégoire Anton Mobin Aka Bondage nobodisoundz
Leaving Knowledge Wisdom and Brilliance / Chasing the Bird ?  
8 CD Improvising Beings ib 25-26   
http://julienpalomo.bandcamp.com/album/leaving-knowledge-wisdom-and-brilliance-chasing-the-bird




Chronique premier jet dès le premier téléchargement.

Sonny Simmons
, sax alto légendaire rescapé de l’ère free-jazz et compagnon de route d’Eric Dolphy, Clifford Jordan, Charles Moffett, Elvin Jones, Prince Lasha etc.. avait disparu des écrans radar durant les années 80/90 jusqu’à ce qu’on retrouve sa trace avec Michael Marcus et Jay Rosen dans les Cosmosamatics qu’on a entendu sur le Vieux Continent avec quelques belles traces discographiques. Les labels Bleu Regard, CIMP, Soul Note, Boxholder, NotTwo ont livré neuf beaux témoignages de cette belle collaboration. Julien Palomo, le responsable du label improvising beings, et Roy Morris (Homeboy) avaient exhumé un extraordinaire témoignage de ses années de purgatoire en Californie du Nord. Live at Olympia and Cheshire Cat Club (Hello the World 2-3 /Homeboy) est un véritable brûlot tournoyant, une véritable musique de transe … comme peu des petits frères et cousins des McLean, Ornette et Dolphy auraient pu graver dans le … digital ou le vinyle… . Cet engouement transcendantal pour la spirale infinie fait de Sonny Simmons un être à part. Il avait co-dirigé un quintette très actif avec sa compagne Barbara Donald entre la fin des années 60 jusqu’en 1980 et collaboré avec Juma Sultan, leader de l’Aboriginal Music Society, ces deux groupes ayant été laissé pour compte par les critiques-organisateurs de poids en Europe. On le retrouve avec Brandon Evans à San Francisco et les deux compères enregistrent des gigs extraordinaires qu’Evans, élève émérite d’Anthony Braxton, publiera sur son label maison Parallactic, entre autres avec Anthony Braxton et un musicien indien.
Sentant son ami vieillir, Julien Palomo crée son label improvising beings pour produire de nouveaux enregistrements de Simmons et d’artistes « historiques » écartés des circuits en Europe et ailleurs. Outre Simmons, il y a au catalogue François Tusquès, Itaru Oki et Alan Silva, de véritables pionniers du jazz libre et même de l’improvisation libre. Alan Silva et Burton Greene avaient co-dirigé un groupe avant-coureur dès 1963 et les idées d’Alan ont eu une influence prépondérante sur l’évolution de Cecil Taylor (cfr enreg. tournée européenne du Cecil Taylor Unit de 1966). De même, Palomo est un inconditionnel de Sabu Toyozumi, le percussionniste « free » le plus demandé au Japon et le seul batteur non afro-américain qui a fait réellement partie de l’AACM vers 1971-72. S’ il semble assez compliqué de s’y retrouver dans la masse des enregistrements de Toyozumi, afin d’en extraire d’autres albums révélateurs (avec Brötzmann, John Russell …), Palomo a veillé à peaufiner des sessions de Tusquès et de Sonny Simmons allant jusqu’à publier un bel album en duo (Near Oasis) de ses deux artistes fétiches. On trouve aussi Tusquès dans un double cédé solo inoubliable (L’Etang Change), Simmons avec la harpiste Delphine Latil (Symphony of the Peacocks) Itaru Oki en solo dans Chorui Zukan (admirable) et en duo avec le contrebassiste Benjamin Duboc, auteur lui d’un autre solo vraiment remarquable, St James Infirmary et collaborateur son du label. Julien Palomo nous prévenait qu’il était sur un gros coup discographique. Patatras, je recois un e-mail m’invitant à visiter Bandcamp et , incroyable, un coffret 8 cd à télécharger pour 18 eur ou plus selon votre générosité avec au centre Sonny Simmons, souffleur héros du label (à juste titre !).
Que faut-il en penser ? Et bien Leo Smith a tracé une série d’hommage à Miles électrique, Brötzmann a navigué avec le super groupe LastExit (w Bill Laswell, Sonny Sharrock et Shannon Jackson), Rob Mazurek et son Chicago Duo /Trio , sans oublier les initiatives d’Ashley Wales et John Coxon avec Evan Parker, Matt Shipp, Bennink etc… Pourquoi pas ? Sûrement ….
Un public « électrique »post-rock , psych-noise, ambient, …. y trouvera son compte. Car le travail est soigné, les différents participants créant de véritables tapis volants sonores pour le sax alto et le hautbois de l’alerte octogénaire, souvent très inspiré. Other Matter est un duo de Michel Kristof et Julien Palomo avec guitares et claviers trafiqués et un esraj in strument qui donne des allures Indiennes ( du Nord). Ils sont secondés par Bruno Grégoire. La musique se passe de rythmique basse batterie et se situe dans un autre temps que celui du « free-rock-jazz ». D’autres cédés nous font entendre les artistes électroniques Aka Bondage et Anton Mobin, très branchés free improvisation. J’ai croisé Aka Bondage avec plaisir : c’est un improvisateur sérieux. Car bien qu’Improvising beings soutient mordicus des artistes qu’on aimerait cataloguer « free-jazz », il ne faudrait pas s’étonner de les voir sortir un manifeste radical comme la collaboration de Sabu Toyozumi avec des musiciens belges, allemands et français publiée sous le titre Kosai Yujyo (ib008-009), soit « Vive l’Amitié » dans lequel on peut entendre votre serviteur ! (le britannique John Russell et la chinoise Luo Chao Yun n’y jouent que dans une plage mais pas n’importe laquelle).
Ici, on se perd dans les méandres des plages, le nombre étant augmenté par le fait que le site Bandcamp ne permet pas des morceaux supérieurs à 28 minutes tant que l’artiste n’a pas atteint un quota de vente de… 200 € ( !). J’ajoute encore que lorsque vous téléchargez des musiques sur Bandcamp, vous avez la garantie que les artistes sont le mieux payé possible par rapport à bien d’autres sites. En outre, ils respectent la qualité sonore des enregistrements originaux tant que faire se peut. Interdit au format mp3, Bandcamp exige le format wav. reproduisant le plus fidèlement possible la qualité du mixage et la dynamique sonore des musiciens.
Alors pour 18 eur pour plus de sept heures de musique à ce régime, c’est donné. Il me faudra du temps pour écouter tout cela, mais à partir du moment où cette esthétique vous intéresse et étant donné que ce travail fignolé est couronné par une belle prise de son, tant pour un Sonny Simmons inspiré que de ses partenaires qui n’ignorent rien des techniques de studio, on ne risque pas grand chose. J’ai fait des coups de sonde auditifs pour découvrir l’architecture et les détails de l’ensemble et une véritable cohérence se dévoile au fil des plages prises au hasard.
De la part de Sonny Simmons, rien d’étonnant. Il aurait déjà depuis longtemps produit de telles aventures si on lui en avait donné les moyens. En 1969/70, son studio à NYC était voisin de celui de Jimi Hendrix, le plus grand expérimentateur de studio de la musique afro-américaine de l’époque, et les deux hommes se fréquentaient comme le font tous les musiciens afro-américains d’envergure au-delà des esthétiques… les deux artistes ayant été tous deux marqués à vie par le bouillonnement coltranien. Hendrix ne présentait-il pas son batteur Mitch Mitchell comme « son Elvin Jones », batteur avec qui Simmons a enregistré pour Impulse ! . Cette initiative monumentale de Simmons, Palomo et leurs amis participe d’une entreprise de déconditionnement de l’appréciation de la musique, consciente que les problèmes de son, de rythmes, d’intervalles – harmoniques etc.. se posent d’une manière similaire quelques soient le style de musiques pratiquées. Derek Bailey avait initié une rencontre au-delà des styles – étiquettes – pratiques autour de l’improvisation libre faisant se rencontrer Steve Lacy et Lol Coxhill, des pianistes classiques ou des compositeurs avec George Lewis ou Fred Frith, permettant aussi à des activistes peu connus ou des insituables de se faire entendre au-delà des hiérarchies et surtout de l’image que le quidam ou le critique se construit avec sa grille d’analyse personnelle. C’est grâce à Company que Joëlle Léandre a eu le pied à l’étrier vers 1980. Palomo, Kristof, Anton Mobin et co se livrent à une démarche voisine mais dans un sens diamétralement opposé. La présence de Simmons et ses incantations apportent une véritable authenticité à cette boîte magique. Aussi, les albums des Cosmosamatics me font dire quel musicien nuancé, Sonny Simmons se révèle au fil de leur écoute attentive. Mis à part le phénomène Braxton, je ne connais que Jimmy Lyons et un Trevor Watts comme saxophonistes altistes à ce niveau de musicalité aussi fin… jazz « libre » s’entend.
Voilà je passe l’information, à vous de découvrir un OVNI discographique qui dépasse l’imagination ou l’imaginaire des puristes et si vous préférez le format physique, il y a 180 coffrets de 8 CD  à disposition chez improvising beings – Julien Palomo présentée dans un écrin vintage et un luxe de détails. Julien Palomo fait partie de ces incorruptibles et généreux enthousiastes qui ont nom Jacques Oger, Gérard Terronès et autre Bertrand Gastaut (Dark Tree, un nouveau venu) et dont qualifiera l’élan créatif jamais en défaut avec le nom d’un autre label idéaliste hexagonal, Amor Fati . Au diable l’avarice et les a-priori esthétocards : plus on est de fous plus on s’amuse et c’est bien le but.



Après rumination :

on frise le délire, l’indigestion, la redite,    et pourtant au fil des 46 plages téléchargées (dont les 8 premières sont des échantillons, samples en anglais) , on se rend compte que toutes les sessions ont été supervisées et conduites par Sonny Simmons avec un réel fil conducteur qui transcende avec fascination les différents stades du projet, ou plus exactement ses métamorphoses. On retrouve un peu partout des motifs mélodiques, des tournures et des accents qui se rappellent les uns aux autres comme dans un grand-œuvre prémédité. Au sax alto, Simmons se contente de jouer des motifs mélodiques au centre des dispositifs qui transitent du blues électro au free folk, du post-rock à l’ambient, de l’improvisation électronique à une musique d’Inde du Nord fantasmée (l’esraj de Michel Kristof). Il y a aussi des improvisations surprenantes dignes de quelqu’un qui a réellement compris au plus profond le message et le son de Charlie Parker de vivo.
L’Inde, dites-vous. Mais bien sûr ! Si Sonny Simmons joue du hautbois (excellement) c’est parce qu’il a été fasciné par Bismillah Khan , le maître du shenaï de la musique classique d’Inde du Nord. Ecoutez-le dans ses improvisations infinies des années septante et soixante et vous découvrirez qu’il est un maître des modes (échelles de notes dites modales) à l’instar d’un Coltrane, et tout comme Trane, fortement inspiré par la musique d’Inde du Nord. Coltrane n’a t-il pas baptisé son fils Ravi en l’honneur du sitariste Ravi Shankar ? Et bien, dans l’équipe à Palomo, son pote Michel Kristof voyage fréquemment en Inde afin de parfaire sa connaissance de la musique indienne.
La musique de ce coffret 8 cédés aurait pu être banale, bancale, ininspirée, un véritable bric-à brac. Mais l’obstination, l’amour du travail bien fait, la connaissance et la pratique de plusieurs univers musicaux, et des centaines d’heures d’enregistrements, de réunions, de mises au point, de séances de mixages font de cette suite créée entre 2007 et 2014 un labyrinthe onirique, une exploration d’univers en expansion qui se transcendent et se complètent tout en se distinguant. Au point de vue rythmique, on a évité les métriques, pulsations et surtouts beats et autres pilonnages coutumiers. Cette musique coule, s’étale, flotte, se répand quels que soient les univers abordés avec le même abandon. Il y a une grande différence entre le psychédélique exacerbé de Michel Kristof aux guitares et le travail du son contemporain et millimétré du sound processing d’Anton Mobin ou la guitare d’Aka Bondage reconstruite au travers de MxMsp. Quand la musique devient « abstraite » et éclatée , ce n’est pas avec demi-mesure et si elle est lyrique, c’est sans pathos. Un disque entier est consacré à Palomo himself aux synthés en duo avec Sonny Simmons.
J’avoue que généralement ce genre d’esthétique toute électrique, post-rock psyché etc.. ne m’intéresse pas beaucoup, mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas considérer la  valeur intrinsèque d’un travail magistral comme celui de Sonny Simmons, Julien Palomo, Michel Kristof, Anton Mobin, Nicolas AKA Bondage, Bruno Grégoire et nobodisounz. Je dois encore ajouter que le producteur Julien Palomo, une personnalité aussi modeste qu’idéaliste, ne s’est encore jamais produit sur scène avec le duo Other Matter ni un autre groupe d’ailleurs. Mais je peux vous dire que quantité de « pros » branché « poly-musiques » qui s’y croient n’ont pas le tiers du quart de son envergure d’artiste. La musique est faite pour nous enchanter et aussi pour ouvrir les esprits. Il existe sûrement un frange de public sensible à ces sonorités qui seront sans doute projetés « au-delà du miroir d’Alice »… et profondément touchés…
Chapeau Bas , la scène hexagonale peut être fière de zèbres pareils , c’est pas tous les jours..


Jean Michel VS acteur de la scène improvisée et vocaliste improvisateur ayant performé dans toute l’Europe sans avoir jamais suivi un seul cours de chant et stage à la con .