24 octobre 2026

Trio Sowari Phil Durrant Bertand Denzler Burkhard Beins/ Ken Ikeda Roger Turner/ Improvviso Fantasia Manifesto 25 Daniel Kienzy Giuseppe Giuliano Alexander Perov Sylvano Bussotti Yuri Kasparov / Ernesto Rodrigues Jung-Jae Kim Guilherme Rodrigues Eric Bauer Stephen Flinn

Trio Sowari Further Reflections Phil Durrant Bertand Denzler Burkhard Beins Shrike Records SRL 027
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/further-reflections

Le label Londonien Shrike Records fait son petit bonhomme de chemin alliant la diversité esthétique et la haute qualité musicale et créant ainsi une convergence d’intérêts solidaires davantage que l’illustration d’un nouveau « isme » lequel si on considère la direction musicale du Trio Sowari initiée il y a quasiment un…. quart de siècle au moment même où le compositeur pianiste Veryan Weston a enregistré son chef d’œuvre modal Tessellations articulant 53 modes pentatoniques dont la parution suit immédiatement Further Reflections du Trio Sowari. Ce trio tire son origine des rencontres d’improvisateurs innovants au tout début des années 2000 sous les auspices du Réductionnisme, du London New Silence, du lower case et du prolongement du travail d’AMM. Le saxophoniste suisse Bertrand Denzler s’est fait connaître au sein du groupe français Hubbub dont les disques ont été publiés par Matchless, le label d’Eddie Prévost d’AMM. À cette époque, les musiciens Berlinois Axel Dörner, Burkhard Beins, Michael Renkel se sont rapprochés des improvisateurs radicaux Londoniens, Rhodri Davies, Mark Wastell, John Butcher, Phil Durrant qui lui a travaillé avec le parangon du « silence » Radu Malfatti, et d’autres comme le grec Nikos Veliotis ou l’argentin Lucio Capece. De cette prise de conscience d’alors, ont surgi des groupes tels que The Sealed Knot, IST, Broken Consort, SLW, Activity Center, le moyen orchestre Phosphor et Trio Sowari. Beins a joué souvent au sein de The Sealed Knot avec Rhodri Davies et Mark Wastell, des proches de Phil Durrant et le rôle majeur de Bertand Denzler dans Hubbub. Son travail faisait de lui un compagnon idéal avec sa capacité à explorer les interférences des vibrations de la colonne d’air et des jeux de souffle et de positions des clés du saxophone ténor dans une approche dénuée d’expressionnisme vocalisé, introspective et exploratoire, faisant entendre les murmures et les difractions du souffle et de l’air dans le tube de l’instrument. Parallèlement, les sons délicatement vibratoires et légèrement rebondissants, les oscillations électroniques du dispositif du synthé analogique semi-modulaire accompagné de live electronics actionnés par Phil Durrant offrent une répartie adroite, élastique et subtilement focalisée à la démarche épurée de Bertrand Denzler. Le troisième larron du Trio Sowari est l’énigmatique Burkhard Beins avec sa mini - batterie de percussion réduite, son jeu « free-drumming » épuré et aéré, qui agite avec précaution le trio tout en laissant un grand espace d’expression à ces deux collègues (Miroir Noir 18:57). Ou alors, à l’aide d’un archet, il frotte l’extrémité d’une cymbale ou muni d’une mailloche fait vibrer lentement un gong dont le son s’agrège à celui sourd, obscur et soutenu en drone du synthé analogique de Durrant (Zeit 16:32). Un autre long morceau Scratches and Scars concentre sur sa longue durée (22 :49) les spécificités superbement enregistrées de ce trio Sowari qui n’a fait que se bonifier au fil de nombreuses années depuis leur premier CD Sowari publié par le label français Potlatch, associé lui aussi à ce mouvement issu de l’improvisation libre. Pour conclure, un excellent document pour apprécier une belle démarche magistralement réalisée. Chacun des trois morceaux développe une atmosphère propre et des équilibres d’énergies et recherches de timbres agrégés les uns aux autres avec autant de subtilité que de cohérence sonore.

Ken Ikeda Roger Turner in Asura in Spring Ftarri - ftarri-845
https://ftarrilabel.bandcamp.com/album/an-asura-in-spring

Ken Ikeda est un intéressant musicien et chercheur électronique impliqué dans l’improvisation libre qui a séjourné plusieurs années à Londres . Il y a été un proche de la mouvance d’Eddie Prévost ; jouant et enregistrant avec le tromboniste Edward Lucas, l’électronicien Daniel Kordik, Ute Kanngiesser, David Toop ou Eddie Prévost, il se révèle comme un excellent improvisateur avec son synthé DX, aussi méthodique, qu’inspiré et ouvert et favorise des sons et des fréquences épurées et éthérées. Sa confrontation en duo avec Roger Turner est, en fait, un sommet au niveau créatif. Le percussionniste British est un pionnier de l’improvisation libre aussi curieux de sonorités que magistral au niveau des rythmes et des pulsations que de l’infini dosage des frappes et autres manipulations. ce qui lui donne un sens du timing exceptionnel allié à une extrême finesse. La coexistence créative de ces deux artistes dans le feu de l’action est tout bonnement providentielle, chacun jouant dans son registre avec ses lubies tout en créant un espace d’expression l’un pour l’autre dans un mode d’interactivité oblique sans ingérence forcée ou clin d’œil trop évident. La qualité de l’écoute mutuelle est optimale, sans « signaux » trop évidents, ni d’émulations faciles où l’un « imite » l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Ce sont des échanges très subtils. Ken Ikeda fait osciller les sons électroniques suspendus et rebondissants dans l’espace avec un sens du timing bien différent que celui du percussionniste, crédité ici : snare drum, floor tom, hi-hat, cymbals soit une batterie minimaliste dont il tire une variété impressionnante de sons, timbres, frappes, métalliques sou sur les peaux avec une sens rythmique obsessionnel, parfois volubile, mais tout en nuances voire délicatesse, sans jamais envahir l’espace sonore . Il faut noter que dans d’autres contextes, Roger peut rivaliser avec Han Bennink ou Milford Graves dans le genre frappadingue, tout comme il est le parfait compagnon d’un vocaliste aussi pointu et essentiel que Phil Minton sans microphone. Mais il est surtout un improvisateur libre « historique » intraitable au niveau de la sincérité de la démarche et de son acuité dans l’instant avec quiconque partage la scène en sa compagnie. On l’entend d’ailleurs souvent avec des artistes peu connus qui aiguisent sa curiosité et sa volonté de prise de risques et surtout au Japon. Au niveau de l’électronique et des synthés, Ken Ikeda est un artiste de haut niveau, égal à nos Phil Durrant, Richard Scott, Thomas Lehn, Richard Barrett, etc… avec une approche plus zen, hyper lisible et immédiatement reconnaissable. Et ensemble, ces deux musiciens forment un duo qui fonctionne magistralement durant deux longues improvisations de 26 et 25 minutes dont il n’y pas une seule seconde à retirer. Leurs jeux individuels se nourrissent de leurs différences et de leurs sensibilités personnelles. Une parfaite réussite et une magnifique découverte.

Improvviso Fantasia Manifesto 25 Daniel Kienzy Giuseppe Giuliano Alexander Perov Sylvano Bussotti Yuri Kasparov Setola di Maiale SM 5100 CD
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5100

Enregistrées à l’Università degli Studi di Roma Tor Vergata ou au TNT Tower Studio de Rome ainsi qu’au Studio Nova Musica de Paris par le saxophoniste Daniel Kienzy en ce qui concerne la composition Nocturne pour un saxophoniste , du compositeur Giuseppe Giuliano à qui l’on doit aussi Nebelstreif et Manifesto 25. Deux compositeurs Russes contribuent chacun une composition : Aggregate States d’Alexander Perov et Gli Specchi si guardano l’un l’altro de Yuri Kasparov et une composition de Sylvano Bussotti de 1978, Lachrimae. Participent à l’enregistrement outre Kienzy qui ne joue que dans le Nocturne précité, les membres de Improvviso Fantasia : Manuela Galizia voix, Giuseppe Giuliano piano & electronics, Johny Lapio trompette, Gabriel Bechin, clarinette en si et clarinette basse, Federico Scalas guitare électrique et contrebasse, Stefano Giust percussions, Pietro Pompei percussions et Giancarlo Schiaffini trombone. Ce Nocturne Matinal est une pièce étonnante enregistrée sur plusieurs pistes avec différentes techniques de souffle avec ou sans bec qui offre un réel intérêt pour tous ceux qui sont braqués saxophone suite à l’écoute de Braxton, Lacy ou Evan Parker. Daniel Kienzy est lui-même un grand nom du saxophone contemporain depuis de nombreuses décennies. C’est donc un grand plaisir à le retrouver ici grâce au réel talent de compositeur de Giuseppe Giuliano qui est ici l’animateur et responsable de ce projet. Les deux compositeurs russes ont été invités à collaborer dans une action commun en faveur de la paix (fort heureusement …). La contribution d’Alexander Perov , Aggregate States (14 :43), porte bien son titre tant les actions et phrases imbriquées de chacun des musiciens , piano , trompette, clarinette basse, trombone, guitare électrique et percussions s’agrègent à merveille dans une dimension qui se rapproche de l’improvisation collective avec un superbe équilibre des forces et des attirances soniques. Remarquable. C’est aussi l’impression profonde qu’on reçoit à l’écoute de Manifesto 25 avec un ensemble puis réduit où Giancarlo Schiaffini ajoute un tuba face à la percussion, l’électronique et la contrebasse. Lachrimae de Bussotti (12 :41 voit les instrumentistes entourer en se succédant ou se croisant élégamment autour de la voix agile, expressive et « parlante » de Manuela Galizia que j’apprécie pour son naturel et sa faculté à habiter le texte sous ses différentes facettes avec une émotion retenue et un lyrisme sincère et intense sous l’épiderme. On retrouve sa voix magistrale dans la composition de Yuri Kasparov articulée sur des motifs rythmiques liés à la danse , ostinatos décalés qui se chevauchent ou dérapent un instant pour être relancés par d’autres instruments ou orientés par d’autres narratifs exploitant de nouvelles scansions rythmiques et de changements de pulsations où chaque instrument de l’ensemble au complet intervient à différents moments cruciaux dont la clarinette en solitaire à laquelle répond successivement piano, trombone et guitare avec de subtils décalages. Si cette pièce de 8’14’’ semble être de facture plus « conventionnelle », son exécution précise démontre le savoir faire et la classe de ImprovvisoFantasia et de ses excellents musiciens. Une pièce réussie autant que les autres. Je reviens sur la deuxième composition de Giuliano , Nebelstreif interprétée par un trio trompette clarinette basse et percussions, un modèle d’épure chambriste qui offre une autre perspective entre la pièce Nocturne Matinal jouée par Kienzy et les compositions suivantes qui si elles sont signées par quatre compositeurs différents ont un air de famille qui crée une émulation au sein de l’ensemble pour chacun des instrumentistes, tous vraiment remarquables. Un très bon album de musique dite « contemporaine » occidentale qui mérite d’être écouté car il y a bien des choses à en retirer.

Crossing the Floor Ernesto Rodrigues Jung-Jae Kim Guilherme Rodrigues Eric Bauer Stephen Flinn Creative Sources CS CD
Ernesto Rodrigues – viola Jung-Jae Kim - tenor saxophone Guilherme Rodrigues – cello Eric Bauer – electronics Stephen Flinn – percussion
https://creativesources.bandcamp.com/album/crossing-the-floor

Musique exploratoire tremblante, soutenue, inspiration spectrale, les sonorités extrêmes et fantomatiques s’agrégeant successivement en abandonnant une ou deux ressources sonores intangibles et en additionnant d’autres créent un lent mouvement vers un lent crescendo que le temps ne mesure pas même lorsque le silence affleure comme dans Landscape. La qualité des musiciens débouche sur le renouvellement de cette formule minimaliste dans une dynamique et une approche différente d’un morceau à l’autre, en sollicitant frottements discrets, scintillements métalliques, murmures de la colonne d’air implosée, ostinatos mécaniques sur les cordes, flottement de drones impalpables. Soigneusement, chacun instille à tour de rôle une nouvelle technique de jeu , un timbre particulier, un écho parasite dans le pot commun le plus discrètement du monde pour transformer le caractère de chacune des cinq pièces … compositions instantanées, improvisations ? Réductionnisme ou minimalisme horizontal. Cette musique flotte dans l’espace évolue comme un fil tendu par-dessus un abîme ou dans un ciel brumeux. Parfois, une voix souffle, du métal est titillé, un grondement lointain s’élève puis s’éteint et des vibrations s’ajoutent, un léger battement oscille, des lèvres sussurent dans le bec du sax, un gong tremble …. Une musique indéfinissable, un moment qui s’éternise en se métamorphosant en gaz, liquide, poussière, vent, nature respirant dans l’ombre ou au soleil. Un peu d’anarchie sur la caisse du violoncelle fait naître des frottements presque silencieux au moment où le silence survient un instant entre chaque séquence de Blood revisitée par une variation des bruissements. À l’intention recherchée, s’ajoute une dimension aléatoire, recherche de l’inconnu ou du mystère. Ernesto et Guilherme Rodrigues ont eu un rôle crucial dans l'établissement et le développement de cette musique lower case "réductionniste" il y a 25 ans déjà, au travers de leurs nombreux concert et leus inombrables enregistrements pour leur label Creative Sources. Même s'ils excellent à se confronter à d'autres "types d'improvisations, ils ont un art consommé à prolonger valablement cette démarche avec d'excellents artistes comme le percussionniste Stephen Flinn ou ce saxophoniste apparu récemment, Jung-Jae Kim et l'électronicien Eric Bauer sur une même longuer d'onde. À écouter en concert pour mesurer et goûter leur musique qui semble immobile mais toujours en mouvement ... lent !

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