12 décembre 2024

Hans Schneider contrebassiste improvisateur R.I.P. (1951 – 2024)

Hans Schneider contrebassiste improvisateur R.I.P. (1951 – 2024)


Parmi les improvisateurs pionniers du free – jazz et des musiques improvisées qui ont contribué à l’explosion de la free – music en Allemagne de Cologne à Berlin, on compte deux contrebassistes incontournables : Peter Kowald et Buschi Niebergall, compagnons de la première heure de Peter Brötzmann, Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove, Manfred Schoof, Gerd Dudek, Sven Åke Johansson. La pratique de cette musique s’est développée dans de nombreuses villes régionales dans les régions du Rhin, de la Ruhr (Wuppertal) , Hesse, Hannover, Bremen Hamburg etc… jusque Berlin même où ces musiciens se sont fédérés au tour du Globe Unity Orchestra et l’organisation Free Music Production avec ses Total Music Meeting et Workshop Freie Musik. Ces événements se sont perpétués d’année en année de 1968 jusque dans les années 2000. Et il y a toujours le festival de Moers, fondé en 1974, avec l’aide du tromboniste Günter Christmann, lui-même organisateur à Hannover (Hohe Ufer Konzerte). Mais ceci n’est que le sommet de l’iceberg. Il y eut les orchestres de Gunther Hampel et l’alors très jeune Alfred Harth et Just Music qui fut sans doute le plus ancien groupe de « musique improvisée libre dès 1965-66 à Frankfurt am Main. Peter Kowald est devenu une figure culte et ces nombreux enregistrements et concerts en solo, avec Brötzmann, le Schlippenbach Quartet, Leo Smith, Gunther Sommer, Charles Gayle et plusieurs duos avec des contrebassistes comme Barre Phillips, Maarten Altena Barry Guy et Damon Smith. Ses albums en Duos Europe America Japan avec de nombreuses personnalités sont une solide référence.

Il y eut très vite une deuxième vague et parmi les contrebassistes, il y avait l’embarras du choix : Torsten Müller, Hans Schneider, Georg Wolf, Ulrich Philipp, Rainer Hammerschmidt et plus tard Alexander Frangenheim. Parmi tous les contrebassistes, Hans Schneider incarnait une voie diamétralement opposée à la voie « propre », claire, lisible, ronde, détachée venant du classique et du jazz. Et cette démarche est partagée par ces autres collègues, spécialement Torsten Müller et plus tard Alexander Frangenheim. De nombreux bassistes free aiment à déraper, jouer des harmoniques, des glissandi, frictionner les cordes avec une pression plus forte de l’archet ou les frapper col legno presqu’occasionnellement par diversion par rapport à un jeu « normal » bien rond, « lisible » dans la tradition du pizzicato du jazz. Hans Schneider jouait souvent sans ampli et cherchait uniquement la nature profonde ligneuse du bois, de la caisse de résonance et dévoiler l’âpreté des frottements âpres, physiques un jeu qui dévoilait la nature organique de la contrebasse et de l’archet et des matières mises en œuvre dans l’instrument. Il ne passait pas d’une technique « normale » aux techniques alternatives : il vivait sa musique par-delà cette limite sans arrière-pensée. Une vision bruissante, ligneuse, sauvage, grinçante sans concession pour la facilité digitale des pizzicati ou la grâce du coup d’archet stylé d’obédience classique. On aurait aimé avoir de lui un souvenir audio de sa contrebasse jouée en solo. J’avais conservé un catalogue du label Random Acoustics du pianiste Georg Gräwe et daté de 1993. Il y était indiqué que Hans Schneider avait un CD en préparation : Ventil RA 013. J’avais mentionné l’existence de cette référence via Facebook lorsqu’on annonça le décès d’Hans Schneider en novembre dernier. Le saxophoniste Stefan Keune, un de ses proches amis et collaborateurs en fut étonné ainsi que la trompettiste Birgit Ulher et après quelques recherches, Georg Gräwe a confirmé qu’il n’y aurait aucune trace de ce futur album jamais publié. A-t-il été enregistré ?

C’est d’ailleurs au sein du Georg Gräwe Quintet que le nom d’Hans Schneider est mentionné pour la première fois : les deux LP’s FMP New Movements & Pink Pong (1976 – 1978) qui contiennent une musique vraiment intéressante. À la batterie, Achim Krämer qui continuera à jouer avec Hans par la suite. Mais le choc provient du trio FUCHS – SCHNEIDER – HUBER : Momente LP FMP 0670 1979. https://destination-out.bandcamp.com/album/momente Le clarinettiste basse et saxophoniste sopranino prodige Wolfgang Fuchs est aussi impressionnant avec sa grosse clarinette (l’instrument d’Éric Dolphy) qu’avec son saxophone sopranino.
La musique est âpre, tendance "bruitiste" , vitriolique, ravageuse avec une PROJECTION DU SON miraculeuse et hallucinante. On entendra plus tard que le moindre des effets sonores inédits, brefs et discrets glissandi claquent dans l’espace sonore. Wolfgang explore la colonne d’air, les secrets cachés du bec et de l’anche dans le sillage du jeu révolutionnaire d’Evan Parker, lui-même à la base des élucubrations des John Butcher, Urs Leimgruber, Michel Doneda ou Stefan Keune. Aussi expressionniste qu’introspectif. La démarche ardue d’Hans Schneider est le complément idéal d’un tel phénomène tant il sculpte, lézarde, craque, exaspère les résonances et vibrations ligneuses de sa contrebasse appréhendée sur sa face sombre, occulte, magique. L’archet arrachant les tréfonds de cellulose « lignans » de son grand violon est conçu comme le vecteur du bruissement, équivalent sonore de l’abstraction picturale « matiériste », délivrant les textures inouïes enfouies par des siècles de pratiques baroque et romantique. Un philosophe extrémiste du son. Hans n’essaie pas d’esbaudir l’auditeur par des figures fulgurantes. Il nourrit et inspire la recherche de son collègue en approfondissant des interférences infinies. Le troisième membre du trio, le batteur Klaus Huber carbure allègrement en faisant chavirer et éclater la polyrythmie pour faire osciller le souffleur sur orbite. On trouve là la folie Brötzmannnienne et l’atomisation explosive de la colonne d’air EvanParkerienne conçue et extériorisée de manière complètement originale avec un contrôle du son phénoménal. FMP organise alors un Berlin Jazz Workshop Orchestra sous la houlette de John Tchicaï réunissant les « jeunes » talents : Who is Who ? SAJ-24. Parmi les nombreux participants, sont réunis les pianistes Bernhardt Arndt et Georg Gräwe, Wolfgang Fuchs, Hans Schneider, Andreas Boje, Thomas Wiedermann, Friedmann Graef, Harald Dau…. Un album intéressant qui témoigne de la vivacité et du niveau de qualité de la pratique du free-jazz en Allemagne en 1979.

Quelques années se passent et la pratique sonore d’Hans et de ses proches collègues évoluent. Les Germaniques ont dans leurs rangs un personnage extraordinaire, un découvreur de sons radical et percussionniste délirant qui a construit la batterie de percussions la plus étonnante de l’époque : Paul Lytton. Celui-ci habite à la frontière belge non loin d’Aix la Chapelle où vit le batteur Paul Lovens. Les deux amis jouent dans un duo légendaire et sont les deux collaborateurs les plus proches d’Evan Parker avec qui Lytton joue en duo et d’autres improvisateurs radicaux comme Günter Christmann, Paul Rutherford, Maarten Altena, Radu Malfatti. Ils produisent leurs vinyles d’improvisation radicale sur leur label Po Torch. Le duo Lovens - Lytton est un modèle d’intrication sonore où il est quasi impossible de distinguer qui joue quoi (le titre du 1er album = Was It Me ?) exemplifiant le son collectif « télépathique » plutôt que l’exploit individuel « soliste ». Peu après, le nouveau trio d’Evan Parker avec Barry Guy et le même Paul Lytton inaugure son parcours par l’album Tracks/ Incus où on entend encore les live electronics low-fi du batteur alors que l’interaction du trio est nettement lisible… pour chacun des instruments… et fascinante. On y entend distinctement le jeu exceptionnel de chaque instrumentiste mis en valeur dans le moindre détail et c’est époustouflant. Un peu plus tard à l’occasion d’une tournée américaine, Paul Lytton va adopter la batterie traditionnelle tout en conservant des accessoires lyttoniens disposés sur les fûts et qu’il déplace tout en jouant avec une aisance déconcertante.
Il faut dire que les live electronics – cordes de guitare et objets amplifiés et triturés de Lytton sont alors le summum du bruitisme au sein du « free-jazz ». Et c’est tout à fait la stratégie du nouveau groupe qui réunit Wolfgang Fuchs et Hans Schneider avec Paul Lytton et un guitariste nouveau venu : Erhard Hirt. X-PACT. Aussi Wolfgang Fuchs est à la base d’un nouveau label, Uhlklang, dédié à l’aventure sonore radicale des outsiders locaux. On y trouve un album solo d’Erhard Hirt, Zwischen Der Pause, B-A-D (Berliner Austauch Dienst) avec Fuchs , Schneider, le guitariste Frans De Byl, le batteur Knut Remond et le tromboniste Andreas Boje, une association de joyeux drilles : Echo. Mais aussi le premier album noise du duo Norbert Moslang et Andy Guhl : « Knack On ». Et le super album de free-music – improvisation radicale de X-PACT : Frogman’s View. https://destination-out.bandcamp.com/album/frogmans-view

C’est alors un document magistral de cette approche plus proche de la tendance AMM où les sons s’interpénètrent ou de la future EAI que celle du Spontaneous Music Ensemble. Au sein du SME, le jeu et les actions sonores de chacun se distinguent tout en étant interactives à la nano-seconde près (Cfr Face to Face Stevens - Watts / Emanem ou The Longest Night Parker - Stevens/ Ogun). Cette approche sert de modèle à toute une génération d’improvisateurs libres british et germaniques. Chez XPACT, on entend avant tout l’aspect électro – acoustique bruitiste de Lytton, avec son cadre métallique amplifié et ses manipulations d’objets hétéroclites qui sont étroitement mêlés aux frictions et sifflements sonores produits par la guitare d’Erhard Hirt, reliée à un réseau de pédales d’effets dont il entrecroise les outputs et les inputs au point qu'il est impossible de distinguer son jeu de guitare proprement dit et qui fait quoi dans le groupe. Le placide Hans Schneider tout aussi à l’écoute que les autres joue avec précision à l’archet à moitié enfoui dans ce pandémonium opaque où surnagent les canarderies subtiles de Fuchs à la clarinette basse. Quand celui-ci s’excite de plus en plus tout en restant dans la bonne dynamique, les trois autres demeurent impassibles formant un agrégat sonique sombre et industriel. Quand l’un s’agite, l’autre émet quelques sonorités bien à son aise. Parfois l’archet prends l’initiative cahin-caha une fois que l’intensité et le bruitage s’estompent. Ou, finalement Fuchs et Lytton interagissent quelques minutes en fin de la deuxième face : fragmentation éclatée du souffle vs éparpillement des frappes millimétrées sur toutes les surfaces (bois, peau, métal, plastique) sans pour autant augmenter le volume sonore, juste l’intensité. À quoi s’ajoute les shrapnels oscillants de la guitare électrique et les grondements de la contrebasse de Hans Schneider, qui lui garde son calme. Dans le chaos apparent, se dégage un véritable sens de la construction après leur enfouissement parmi des strates sonores brutes. Ce n’est peut-être pas le « meilleur » des albums au goût de certains, mais à l’époque postpunk, de Einsturzende Neubauten, du noise naissant et du Locus Solus de John Zorn, cet album atypique avait bien fière allure en 1984.

Mais, l’improvisation libre radicale initiée par les British et relayée par les Allemands s’étend à d’autres pays. On a entendu parler du violoniste portugais Carlos Zingaro, du percussionniste italien Andrea Centazzo, et d’un pianiste grec, Sakis Papadimitriou. Voilà que celui-ci joue avec un tubiste allemand, Pinguin Moshner, et Hans Schneider à Thessalonique. Finalement, un comparse de Papadimitriou, le clarinettiste Floros Floridis, réunit un quartet comprenant Hans Schneider, Pinguin Moshner et Paul Lytton pour un concert en octobre 83 au théâtre Adônis, deux mois avant l’enregistrement du disque d’ X-PACT. Un disque sera publié par le label grec j n d records sous le titre Adônis 21.10.1983 avec le nom de groupe L.S.F.M., soit 42 minutes ininterrompues sur deux faces. Au moment du concert, Lytton ignorait que Floros est un clarinettiste, alors qu’ici il ne joue que du saxophone. Cela le fait dans le cadre du "free-jazz". Dans cet album, toute la place est laissée à l’exploration sonore du tubiste qui investigue une série d’options alors que le saxophoniste triture et expectore des sonorités compressées, vocalisées, mordantes, sauvages allant jusqu’au bout des possibilités expressives free de l’anche, du bec et de la colonne d’air. Le batteur allonge de ci de là des bruitages. Le bassiste s’infiltre patiemment dans les interstices, fait vibrer les cordes dans la pénombre et attend son tour pour proposer une nouvelle idée alors que le souffleur s’écarte un moment. Jusqu’à ce que Lytton se déchaîne avec des frappes surmultipliées et disruptives plus tard dans la performance à laquelle se mêle le bassiste avec de petits coup d’archet. Le souffleur insiste avec des ostinati désespérés en soufflant de toutes ses forces dans son soprano. Le batteur joue autant des peaux que du cadre amplifié sans qu’on comprenne où il veut en venir. Les roulements commencent une fois le souffleur bien relancé et s’amplifient pour ensuite éclater alors que l’intensité du souffle décroit graduellement pour finir par des petits sons suraigus. Face 2 le tubiste et le sax étirent les sons, la contrebasse reste à l’ombre et imprime un mouvement lent imperturbablement adopté par le tubiste, le percussionniste laisse un espace considérable afin qu’on puisse entendre le dialogue de Hans et de Pinguin ? Il parsème des sons isolés ou secoue légèrement son attirail en arrière-plan, le souffleur étant tout en son affaire. Il donne ensuite dans le souffle continu de manière chatoyante en évoluant vers une autre étape. Comme Hans préfère jouer sans amplification, il ne passe pas bien dans les micros contrairement à Momente où son jeu polymorphe crève l’écran. Une première rencontre réussie hors des sentiers battus.
Mais les musiciens d’XPACT voient grand. Sous la houlette de Hirt et de Fuchs, un orchestre plus imposant est formé, rassemblant Fuchs, Hirt, Lytton et Schneider, le tromboniste Radu Malfatti, les trompettistes Guido Mazzon et Marc Charig, le saxophoniste Norbert Möslang, le violoniste Phil Wachsmann et le violoncelliste Alfred Zimmerlin. Le groupe fut invité au Workshop Freie Muziek les 22 et 23 décembre 1984 et l’enregistrement publié par Uhlklang : Music Is Music is… en l’absence de Charig. Mais celui-ci m’a narré la gestation du groupe. Après un de leurs premiers concerts, les musiciens fêtent l’événement avec force bières et schnaps tout en cherchant un nom pour leur nouveau groupe. Jusqu’à ce que tout le monde ou presque est fin saoul, l’un d’entre eux (mais lequel ?) se lève devant l’assemblée son dernier verre à la main en éructant la bouche pâteuse : King Übü Örchestrü ! Et ainsi fut fait. Le premier album de King Übü est un modèle du genre qui pourrait servir d’étalon aux Company de Derek Bailey. C’est resté un des meilleurs documents où on improvise collectivement à plus de cinq ou six. Il sont dix ! https://destination-out.bandcamp.com/album/music-is-music-is

La Face A fait entendre sept improvisations très courtes intitulées short pieces – someone’s missing. Le plus long est seulement de 4’34’’. Chacun raconte une histoire et se distingue clairement des autres. Ils ont la discipline intuitive pour s’arrêter de jouer un instant et d’insérer des silences. Les rôles dévolus à chaque instrument sont distribués alternativement et simultanément à ceux des autres. Des sonorités étranges fusent d’ici et là et ils jouent avec des « vitesses » et des intensités différentes, les éclats épars laissent découvrir des micro-sons et des détails, les idées fusent en écho … La face 2 est une longue construction étalée dans le temps, patiemment construite et toute en nuances. Il y règne une écoute mutuelle évidente : on a presque l’impression qu’il y a une ligne de conduite, une partition. Et quand il faut, cela grouille de toute part, ça s’envole avec des dissonances remarquables. On y entend des crescendos contrôlés ou des decrescendo vers des détails insignifiants à faible volume. L’un joue de manière atomistique ultrarapide (le sopranino de Fuchs) alors qu’un autre applique patiemment deux notes au milieu des petites sonorité qui fusent ici et là ou de toute part. Le final emporté et tournoyant est, comme la longue introduction, une pièce d’anthologie avec la paire Charig / Mazzon compressant leurs embouchures en réitérant un motif survolté par-dessus le tourbillon de l’orchestre dont le son finit par mourir magiquement. Je me souviens avoir dit à Paul Lytton et Wolfgang Fuchs lors d’un déplacement en camionnette que leur musique rivalisait avec celle de Xenakis. J’étais jeune et assez impressionnable. Mais en réécoutant cet album, je suis vraiment saisi, happé dans l’écoute. Magistral.

J’ai rencontré une seule fois Hans Schneider. En 1985, je voulais programmer Evan Parker AVEC Paul Rutherford (ABSOLUMENT !), Barry Guy et Paul Lytton, le fameux trio élargi avec le tromboniste, lequel a, à mon avis, beaucoup d’affinités musicales dans les échanges avec Parker. Mais étant alors assez novice, je me suis emmêlé les pinceaux. Par ma faute Barry Guy n’était pas disponible pour Evan, les deux Paul et moi, ni pour Tony Oxley et Wachsmann une semaine plus tôt à Anvers. Donc, sans doute sur la recommandation de Paul Lytton, Parker m’annonça qu’ils joueront avec le contrebassiste Hans Schneider du groupe X-PACT. X-Pact ?? En fait à mon avis dans ce contexte le choix d’Hans Schneider était parfait. Le concert a été publié : Waterloo 1985/ Emanem 4030. Soixante minutes ininterrompues d’une seule improvisation subdivisée en parties distinctes aux proportions presqu’identiques question durée, mais différentes dans le contenu musical. Dans cet album mémorable, les deux souffleurs alternent leurs interventions en se répondant et s’échangeant les fragments mélodiques, les harmonies, les intervalles, les accents, les inflexions dans une symbiose gémellaire en prenant le temps de jouer. Paul Lytton imprime sa marque avec ses frappes sur les tambours chinois en créant un espace pour inclure ses trois camarades dans le champ sonore. Ainsi, règne un équilibre parfait pour les rendre audibles de manière strictement égalitaire et que l’auditeur puisse distinguer le moindre détail dans la musique. Détail qui a son importance : Hans Schneider joue complètement acoustique en explorant les vibrations, le corps de la contrebasse, la résistance et la tension des cordes comme un sculpteur. Quoi qu’il arrive. Subitement, les souffleurs s’écartent et un duo bruitiste irrégulier s’établit entre la contrebasse malmenée et les crissements et soubresauts des live- electronics qui laissent incrédules le public habitué au (free) jazz stricto sensu. Au final, c’est à mon avis un des meilleurs enregistrements très réussis d’un groupe d’Evan Parker et Paul Lytton, surtout grâce à la présence lumineuse de Paul Rutherford qui apporte une rare dimension supplémentaire. Le parti pris ludique discret d’Hans Schneider a alors orienté la musique dans une autre direction que s’il y avait eu Barry Guy et son jeu virtuose et hyperactif. C’est l’évidence même. Mon souvenir d’Hans Schneider est celui d’un homme sensible, amical et aussi déterminé qu’il était aimable. Durant toute la performance, il n’a pas dévié de son chemin comme s’il savait où l’aventure le mènerait, développant ses idées et sa conception de l’improvisation d’un seul tenant du début à la fin. De devoir lui permettre d’être entendu comme il le souhaite sans devoir forcer le ton et faire des signaux activistes, il a engendré une contrainte pour les trois autres qui a été en fait salutaire pour l'équilibre groupe, contrebalançant aussi la facette lyrique de Paul et Evan enfin réunis. La dynamique sonore des musiciens dans cet enregistrement signé Michel Huon est exceptionnelle vu les circonstances, les musiciens ayant joué vers minuit après une série d’autres concerts : Lol Coxhill/Mike Cooper/ Roger Turner, Fred Van Hove/ Marc Charig/ Ernst Reyseger, Christian Leroy, Tom Bruno-Eddy Loozen. J’avais contacté Emanem pour faire publier ce concert : Martin Davidson a hésité et Evan m’a d’abord répondu en disant que je voulais le faire publier parce que c’était « mon concert ». Mais une fois l’avoir écouté soigneusement, il a insisté auprès de Martin pour qu’il sorte deux mois plus tard.

Fort heureusement, Schneider et Lytton étaient retournés en Grèce pour jouer (et enregistrer) avec Floros Floridis un peu après Waterloo 85. Et cette fois avec un grand copain de Lytton, le violoniste Phil Wachsmann qui, à l’époque, joue autant avec Fred Van Hove qu’avec Tony Oxley. Ce quartet intitulé L S F W grave un excellent document : Ellispontos / jnd. Dans ce concert remarquable, Floros Floridis se concentre sur sa clarinette : son style est aérien mais charnu, lyrique mais hérissé dans les aigus qu’il distord à souhait avec un parfum de la musique grecque et une fluidité musicale. Avec le travail à l’archet de Wachsmann et Schneider, la combinaison sonore et ludique est parfaite avec les apports du clarinettiste et du percussionniste. Dans ce disque on entend clairement les grincements frottés par Hans au plus près du chevalet ou la vibration grave et ombrée proche de drones. Le tout est commenté adroitement et ponctuellement par Lytton à coups de woodblocks, cymbales chinoises renversées, de tam-tams touchés ou heurtés parcimonieusement laissant beaucoup d’espace aux trois autres. Cet album est superbe !
Mais, tout ne fonctionne pas toujours quand vous faites de l’improvisation libre dans un cadre professionnel. Certains groupes continuent durant des années voire des décennies. Une discussion intervient entre Fuchs et Hirt, et X-PACT est remisé aux oubliettes. Hirt quitte King Übü, un projet d’album Hirt – Lytton en duo est abandonné (un enregistrement a vu le jour récemment via Corbett vs Dempsey sous le titre Borne on a Whim - Duets 1981). Plus tard, c’est Torsten Müller qui jouera de la contrebasse dans King Übü et Günter Christmann rejoint l’Örchestrü. Mais pour Hans Schneider la vie continue. Un jeune saxophoniste pointe le bout de son nez : Stephan Keune. Avec Lytton à la percussion, il grave « Loft » par le Stefan Keune Trio pour Hybrid Music Productions, un micro-label qui nous fera découvrir de nouveaux artistes comme Agusti Fernandez & Christoph Irmer, Birgit Ulher & Wolfgang Ritthof, Harald Kimmig, Dirk Marwedel, Ursel Sclicht & Hans Tammenn, Giessen Improvisers Pool, Wiesbadener Improvisations Ensemble, Martin Speicher ou le trio CHW avec mon copain Paul Hubweber etc… Comme Lytton explore son attirail en live electronics et parsème l’espace de micro frappes et manipulations d’accessoires sur ses peaux ou cymbales, le jeu singulier de Hans Schneider est largement audible, approfondissement de sa démarche radicale. Malgré la configuration en trio sax ténor – basse batterie assez explicite, on est ici loin du free-jazz mais plutôt dans l’exploration sonore. Stefan Keune, dont ce sont les débuts, semble bien prometteur. Hans et Stefan deviendront amis pour la vie.
Dans les années 80, un trio British incontournable voit le jour : le saxophoniste John Butcher, le violoniste Phil Durrant et le guitariste John Russell. Il représente ce courant Londonien introspectif pointilliste sans batterie basé sur les techniques de jeu alternatives. Inévitablement, ils tournent en Allemagne au début des années 90 invités par des collectifs germaniques de cette jeune génération « post FMP ». Non contents de jouer en trio, ces trois-là se joignent à leurs collègues allemands. Deux albums séminaux enregistrés en 1991-92 paraissent sur un autre nouveau label lancé par le pianiste Georg Gräwe : Random Acoustics. Hans Schneider est responsable de l’«artwork & design ». Le design original de Hans conçoit une pochette de papier fort monochrome coloré à rabas élégante et soignée qui tranche largement sur le jewel box ou le digipack par son originalité, reconnaissable entre mille. Premier numéro (RA001), le quartet Frisque Concordance réunissant John Butcher, Georg Gräwe, Hans Schneider et le percussionniste Martin Blume. Le titre de ce « classique » incontournable de la scène improvisée est Spellings (Énoncés) ou l’art d’énoncer toutes les variations, nuances et interactions d’un quartet saxophone – piano – contrebasse – percussions contemporain. La musique est basée sur une écoute et des réactions minutieuses, équilibrées dans la répartition de chaque instrumentiste dans l’espace auditif avec un esprit musique de chambre. Les spirales fracturées de John Butcher tant au soprano qu’au ténor, le grain organique de l’archet d’Hans Schneider, les pianismes cristallins à la fois anguleux et ondulés de Georg Gräwe et les friselis et micro-frappes de Martin Blume s’unissent magistralement faisant de Spellings un album révélateur. À ce joyau, s’ajoute Concert Moves du trio Butcher – Durrant – Russell enregistré la même année après quoi ces trois musiciens deviennent des références. Profitant de la présence de Russell dans une nouvelle tournée de 1993, un autre concert rassemble Paul Lovens et son pote Johnny « Guitar » (Russell), avec Hans Schneider et ce nouveau venu, le saxophoniste Stefan Keune à Bochum où Georg Gräwe organise des concerts.
Bien plus tard, quelqu’un retrouve la cassette de l’enregistrement. Publié en 2019, l’année même où John Russell nous a quitté, Live in Bochum ’93 porte un titre supplémentaire : Nothing Particularly Horrible - Keune Russell Schneider Lovens / FMR. Notez que Lovens et Russell se connaissent très bien, ayant joué avec les mêmes collègues-amis : Evan Parker, Günter Christmann et Maarten Altena. Le son est littéralement « échoïque » - réverbérant « caverneux » bien qu’on distingue clairement chaque instrumentiste. Le saxophoniste, excellent au sopranino et le batteur jouent au départ parcimonieusement pour permettre à l’auditeur de ne pas perdre une goutte des sons et harmoniques pointillistes et espacées de John Russell sur sa guitare archtop aux cordes métalliques datant de l’époque jazz-swing. Les frappes éclair et les manipulations sonores de Lovens sont étincelantes et Keune s’avère à la hauteur du guitariste et du batteur. Concentré dans une écoute intense, le bassiste ajoute petites touches et murmures graves rappelant les trois lurons à l’ordre « au bord du silence ». Si la musique de Frisque Concordance est fluide dans son jeu, raisonnée dans sa constructions et équilibrée au niveau collectif bien que kaléïdoscopique, Nothing Particularly Horrible explore des possibilités sonores étirées et plus extrêmes : hyper aigus hargneux du sopranino, cymbales et crotales frottés, crissement ou grattage bruitiste de la guitare avec un plectre en pierre, frappes maniaques sur les cymbales renversées sur les peaux, scie musicale sifflante, jeu espacé ou drone de la contrebasse et des accès et éclats rageurs. Il en résulte que, suite à ce concert, Keune et Russell forment un duo permanent qui fera plusieurs enregistrements (Excerpts & Offerings , Frequency of Use etc…) et que Schneider et Keune confortent leur collaboration future. Et aussi des amitiés profondes. Hans Schneider est sans doute le plus discret, intervenant du tac-au tac à l’intérieur ajoutant un geste, un son dans le sillage de chacun des trois autres créant le ciment qui imprime une cohérence au groupe ou indique une direction avec trois coups d’archet répétés autour duquel les autres évoluent (en 2). Un concert sensationnel qui nous fait transiter dans de multiples occurrences comme on l’entend trop rarement avec une dimension collective et exploratoire exemplaire. Hans figure aussi dans quelques plages d’un album intéressant du label Random Acoustics : Chamber Works qui réunit plusieurs artistes dans différentes formations et compositions de Georg Gräwe.

Hans figure aussi dans quelques plages d’un album intéressant du label Random Acoustics : Chamber Works de Georg Gräwe. Mais le pianiste et le bassiste s’éloignent dans des directions différentes : GG avec Gerry Hemingway et Ernst Reyseger dans un trio qui fera florès en Europe et aux USA et HS dans les arcanes de la scène « locale », devenue une véritable pépinière de talents inventifs à l’échelle de l’Europe. Le talent réel n’ayant rien à voir avec la notoriété.
Suite à ces deux ou trois réussites exemplaires que sont Ellispontos, Spellings et ce concert de Bochum 93, on va trouver Hans Schneider dans des groupes faits pour durer. Parmi ceux – ci, le QUATUOHR , un quartet qui ressemble au « jazz » par son instrumentation trompette, sax/clarinette, contrebasse et batterie, mais qui navigue dans les eaux incertaines de l'improvisation libre collective. Le trompettiste Marc Charig est un vétéran du Brotherhood of Breath et du free-jazz british (Elton Dean, Mike Osborne, Keith Tippett, Barry Guy) et un fidèle partenaire du pianiste Fred Van Hove. Le clarinettiste basse et sax soprano Joachim Zoepf est un chercheur pointu proche de Günter Christmann et joue souvent avec le batteur Wolfgang Schliemann. Hans a réalisé amoureusement les pochettes en papier fort monochrome et collé les photos tirées sur papier des musiciens (KJU - 2002) ou des instruments sans les musiciens (KJU : too – 2003). Ces deux merveilles collectives intimistes toutes en nuances sont publiées par le label Nur Nicht Nur. Son catalogue exponentiel et artisanal rassemble un grand nombre d’artistes peu ou très peu connus où brillent des perles fantastiques signées Paul Hubweber, Uwe Oberg, Ulli Philipp avec Birgit Ulher et Roger Turner ou en duo de basses avec Georg Wolf, Schliemann & Zoepf en duo, Erhard Hirt, Georg Wissel, Malcolm Goldstein, Ute Wassermann, Michal Vorfeld, Claus Van Bebber, Carl Ludwig Hübsch etc… Incontournable !! La musique de Quatuohr est la quintessence de la musique improvisée libre et dans cette atmosphère presque feutrée où chacun relaie adroitement l’autre par petites touches, accents bien placés, sons étranges, usage du silence et un sens de l’espace rare, la contrebasse de Hans Schneider opère par à coups répondant ou proposant avec cohérence juste ce qu’il faut pour que chacun occupe un angle égal dans la géographie des paysages – tableaux évolutifs et jouit d’une dynamique sonore propice qui autorise tout ce qui est possible sans entraver la liberté individuelle. Dans un des albums (KJU :) , Hans joue de la basse électrique comme le ferait un émule de John Russell. Mais ici c’est (KJU : too) que j’épluche et il y joue de la contrebasse en bonne et due forme. Il appert qu’on y entend que quelques sons épars de chacun sur lesquels s’appuient le clarinettiste pour jouer quelque note. À un moment précis, c’est le bassiste qui s’agite de courts instants sollicitant les autres à alterner à contre-courant et à répondre de plus belle et l’archet alors oscille en glissandi sur lesquels oscillent le souffle spiralé en sourdine du trompettiste. Une quantité de figures/ motifs ou actions différentes s’emboîtent comme les mots dans une phrase dans un constant renouvellement d'idées et de mouvements. Ailleurs Hans fait grincer ses cordes avec insistance comme si le moteur de la voiture était en panne, c’est là que les drôles canardent et chahutent de bonne humeur (4). C’est absolument remarquable et d’une grande richesse. L’ego du soliste « expressionniste » est complètement annihilé pour une collaboration instantanée fructueuse. Être capable d’improviser sans interruption six improvisations à ce niveau durant près d’une heure est l’achèvement de toute une vie.
Pour les fines bouches, je mentionne un des deux albums "Live Tempera" initiée par le peintre Marcus Heesch, celui-ci improvisant son art en direct en compagnie de musiciensimprovisateurs. Nur Nicht Nur (encore lui !) avait déjà publié deux extraits de concerts de Heesch avec Simon H.Fell et Lol Coxhill. Le deuxième Live Tempera sur N N N réunit le clarinettiste basse Joachim Zoepf et Hans Schneider à la guitare basse, le CD étant emballé dans une belle pochette jaune canari à rabas et du texte imprimé sur un feuillet. Un bel objet audio à déguster ! Mais direz-vous, le free-jazz « rentre-dedans » s’en est allé ? Et là vous serez surpris ! Il y a à Cologne un saxophoniste alto qui ne craint personne question outrance : rien à envier à Peter Brötzmann, à l’explosif Alan Wilkinson ou le Daunik Lazro à-l’alto-de-notre-jeunesse. J’ai parlé de Jeffrey Morgan, un sujet Américain installé à Cologne. Celui-ci, malade a abandonné son sax alto il y a une dizaine d’années et joue maintenant de la clarinette alto et du piano entre autres avec Lawrence Casserley. Avec le bassiste poids lourd – ceinture noire Peter Jacquemyn et le volatile batteur Mark Sanders, il a gravé The Raven, un brûlot à la gloire du free-free jazz agressif. Violent ! Mais sous le pseudonyme des The Flying Pyjama Fishers (Konnex) en compagnie d’Hans Schneider et de l’électronicien Konrad Doppert, il faut avoir écouté une fois dans sa vie Jeffrey Morgan. C’est à la fois musical vu l’extraordinaire contrôle du souffle dans l’anche (chauffée à blanc) et la colonne d’air et expressionniste avec une disposition d’esprit unique et une expressivité qui égale celle d’Albert Ayler sans lui ressembler le moins du monde. Et là, le travail d’Hans ne crée pas la surenchère, mais calme le jeu en finesse afin que le saxophoniste garde un cap, capte un moment de grâce. Idem pur le travail fin, discret et intéressant de Konrad Doppert. Comme il se doit dans l'improvisation libre intelligente, le souffle brûlant et les harmoniques extrêmes sont audibles dans tous leurs détails. Flamboyant !

On arrive presqu’à la fin ! Mis à part un trio avec le tromboniste Paul Hubweber et à nouveau, Erhard Hirt dont le titre, The Funny Side of Discreet évoque à la fois un standard de jazz, le titre d'un solo enregistré de Paul Rutherford, le label de Frank Zappa et le trio Iskra 1903 de Paul Rutherford par son instrumentation trombone guitare contrebasse (Acheulian Handaxe 2018), les enregistrements d’Hans Schneider se concentrent sur son travail avec Stefan Keune. En pleine vague « réductionniste », le label phare de cette tendance, Creative Sources publie The Long and The Short of It (2007) : Stefan Keune alto et sopranino sax, Hans Schneider contrebasse et le batteur Achim Krämer, son vieux copain des années Gräwe des seventies. S’ouvrant dans la fureur du free-free jazz dans le premier morceau, cet album constitue une belle carte de visite autant pour l’ensemble des facettes du souffle de Keune et la cohérence de ses deux coéquipiers. Les échanges peuvent autant se situer au bord du silence dans une démarche égalitaire (tout le monde au même niveau et dans une écoute mutuelle précise). Dans cet album dont certains morceaux semblent minimalistes, on entend clairement les affinités partagées par Stefan et Hans. Le souffle au sax soprano éclate l’articulation dans les suraigus dans de multiples cadences sauvages ou un jeu ultraprécis et asticoté au fil du rasoir qui sollicitent des instants de silence entre chaque spasme électrisant et un démarche pointilliste sophistiquée du bassiste. Celui-ci exprime avec « peu » un « beaucoup » avec de nouvelles idées qui changent constamment de registre ou d’affect relançant discrètement le souffleur. Quand le batteur se joint à eux, on songe par moment à John Stevens. Sur la lancée, c’est le label FMP lui-même qui publie No Comment sous le nom de Keune - Schneider - Krämer l’année suivante. No comment ! Si ce n’est que, ça va vous changer du sax maison FMP, Brötzm. Vous n’y perdez rien au change. En effet, dans cet album Keune joue aussi du sax baryton et la musique est (un peu) plus musclée – énergétique que dans le précédent, dans la ligne dure FMP de l'époque vinyle.


https://creativesources.bandcamp.com/album/the-long-and-the-short-of-it-2
https://destination-out.bandcamp.com/album/no-comment

Mais le vieux copain de Hans, le clarinettiste et saxophoniste Wolfgang Fuchs décède malheureusement un peu plus tard après des déboires dans la gestion de FMP. Quelques années se passent. Et bouf ! Tout à trac, XPACT ressuscite sous le nom de XPACT II, soit Erhard Hirt, Hans Schneider et Paul Lytton … et le saxophoniste Stefan Keune. Concerts en vue dont un, enregistré en 2020, est publié chez FMR, le label british Future Music Records. Avec la paire sonique électro-acoustique de Lytton et Hirt s’intègre à l’esprit ludique austère du tandem Keune – Schneider. Dans cet enregistrement, Hans Schneider prend parfois les devants ou temporise adroitement alors que s’éclatent sax et batteur dans de brefs instant successifs. Toujours aux aguets, la guitare bourrée d’effets de Hirt injecte, disjoncte, soustrait, s’efface ou explose en jouant au chat et à la souris dans les interactions des trois autres. Ou scintille incognito. Mais est-ce Lytton ou Hirt ? Toujours est-il, ce qui survient avec surprise est excellement calibré en fonction du jeu collectif. On appréciera la discrète inventivité anarchiste de Paul Lytton, qui bien avancé dans la septantaine, est resté vert, bien en verve avec les ustensiles percussifs posé sur deux tables de camping brinquebalantes et son installation amplifiée (Trobriander laptop + miscellaneous table top objects). Stefan est crédité tenor sax mais on entend la folle articulation «atomistique» au sax soprano dont il cultive le registre au-delà de sa tessiture normale et en concasse les sonorités, les contorsionne, étire, explose tout en imprimant sa marque personnelle. Son "style" ets reconnaissable entre milles. La diversité des sons, des ambiances et des intrications est phénoménale. Elle peut très bien se raréfier dans avec un archet frottant légèrement le bord d’une cymbale et le ronflement à peine perceptible de l’électronique ou les cordes de la contrebasse frôlées par l’autre archet celui de Hans. Convergent plusieurs tendances de l’improvisation libre (je vous passe les qualificatifs redondants) en une seule musique, celle d’XPACT : du grand art.
https://lytton1.bandcamp.com/album/xpact-ii
Mais comme cette musique est avant tout collective et que c’était le leitmotiv de sa vie de musicien improvisateur, le dernier enregistrement d’Hans Schneider paru le réunit avec le bon vieux King Übü Örchestrü qui en 2021 a adopté Stefan Keune au saxophone sopranino (comme W Fuchs) en compagnie des vétérans Marc Charig, Lytton, Phil Wachsmann, Malvyn Poore, Alfred Zimmerlin, Phil Minton, Axel Dörner et le « plus » jeune tromboniste Matthias Muche. Titre : ROI Deux sets : ROI 3 et ROI 4 (27 :05 et 35 :06) d’une musique à nulle autre pareille. Onze musiciens improvisant ensemble en se faisant de la place à chacun d’eux pour créer un flux sonore aussi lisible qu’inextricable.
https://lytton1.bandcamp.com/album/roi

Ce parcours serait incomplet si je ne faisais pas un petit retour de trois années en arrière. J'avais mentionné plus haut l'existence de The Funny Side of Discreet, enregistré en 2018 par surprise par le trio de Paul Hubweber - Hans Schneider - Erhard Hirt. soit la formule instrumentale trombone - contrebasse - guitare du groupe Iskra 1903 de Paul Rutherford avec Derek Bailey et Barry Guy (double vinyle Incus 3/4 enregistré en 1970-71) dont les prestations radicales durant la première tournée du London Jazz Composer's Orchestra de Barry Guy en 1972 sont à l'origine de l'expression "British Disease". https://handaxe.bandcamp.com/album/the-funny-side-of-discreet
D'ailleurs le titre de ce compact est un clin d'oeil à un titre du légendaire vinyle en solo de Paul Rutherford, The Gentle Harm of the Bourgeoisie. Tout comme Rutherford (R.I.P.), Paul Hubweber souffle avec un maximum de dynamique et de nuances juste à l'opposé de la démarche ultra-puissante et quasi expressionniste de son collègue Hannes Bauer. Paul H. est sûrement un des artistes les plus sous-estimés de la scène internationale alors même qu'il a formé un magnifique trio avec John Edwards et Paul Lovens, deux des improvisateurs les plus demandés (trio PaPaJo). Depuis que Lovens a remisé ses fameux mocassins usés et ses baguettes, Paul H et John E continuent en duo (Where's My Girl ? Nur Nicht Nur). Qui plus est, le tromboniste a le chic pour proposer exclusivement des projets musicaux avec des collègues différents et qui ont une identité musicale, sonore et une esthétique chaque fois bien distincte et une qualité au sommet de la profession avec respectivement Philip Zoubek, Georg Wolf, Claus van Bebber, Ulli Böttcher, DJ Sniff, PaPaJo et ses albums solos Tromboneos,Lurix & Paranoise et Loverman. Au sein du trio Funny Side of Discreet, est associée la connivence évidente contrebasse - trombone, celle qui n'a pas échappé aux astucieux (Barry Guy et Paul Rutherford à Moers 1976, Rutherford et Paul Rogers plus tard, ou Harry Miller et Radu Malfatti) ET les tripatouillages électroniques d'Erhard Hirt, l'occasion d'écouter en détail toutes les extrapolations et métamorphoses sonores, micro-pulsatoires et frictionnelles de l'e-guitar d'Erhard Hirt ou l'humour et la poésie intrinsèque du dobro dans ce contexte. Pas de batterie, car il faut qu'on en entende le moindre détail. D'ailleurs, Erhard a publié sous l'étiquette FMP - Own, Two Concerts d'un super trio sans batteur, avec Phil Minton et John Butcher, une des meilleures productions de FMP de lère compact. Et fort heureusement, ce compact Funny Side permet d'entendre le jeu "DiscReet" d'Hans Schneider sous toutes ses coutures, boisé-ligneux, grinçant, jamais rond, mais accidenté, craquelé, frictionnel, contrasté et hyper attentif avec cette logique imparable qui associe des sonorités variées et éparses en un clin d'oeil. Et comme toujours, il est le facteur d'unité structurant du trio qui intègre autant le lyrisme aérien d'Hubweber, les grattages obsessionnels des cordes, les tirebouchonneries audacieuses de l'embouchure et de la colonne d'air au trombone,les phases de jeu à l'orée du silence salvateur, le bruitisme maniaque,les timbres électroniques de l'e-guitar et la curieuse gaucherie au dobro de Hirt, jusqu'au bout de leurs extrémités ludiques et imaginatives. La classe des vrais "super-groupes" et une fleur au chapeau des trois artistes. Cela dit, je recommande d'investiguer les labels Nur Nicht Nur, Acheulian Handaxe, Hybrid, Concepts of Doing, Edition Explico, Impakt, etc.. trop méconnus et pleins à craquer d'enregistrements essentiels.
Malheureusement, la santé d’Hans Schneider s’est affaiblie vers un état alarmant les derniers mois, jusqu’à ce qu’il nous quitte au cours du mois de novembre dernier. Il avait encore pu jouer avec son ensemble VENTIL avec Ute Wassermann, Birgit Ulher, Stefan Keune et Erhard Hirt au Festival de Moers en juin 2020. J’ai eu l’idée d’écrire ce parcours d’Hans Schneider simplement parce qu’il est évident que cette musique existe autant (si pas plus) par l’activité passionnée d’un grand nombre de praticiens que des notoriétés sur lesquels les média et certains journalistes, groupies ou cognoscenti informés se concentrent bien souvent. La liste des artistes jouant à ce niveau est absolument exponentielle et défie l'imagination à l'instar de ces musiques
https://lytton1.bandcamp.com/album/roi

1 décembre 2024

Harald Kimmig un violoniste de la scène allemande. De C.T. à Hybrid et String Trio.

Harald Kimmig violin.


Harald Kimmig est un violoniste improvisateur qui fut autrefois actif dans la région de Cologne, affilié à cette communauté d’improvisateurs germaniques de la seconde vague de talents qui ont suivi l’émergence des musiciens free tels Peter Kowald, Peter Brötzmann, Alex von Schlippenbach, Manfred Schoof, Buschi Niebergall, Günter Christmann et puis Hans Reichel, Rudiger Carl dont les efforts se sont fédérés dans la coopérative Free-Music Production, entraînant des personnalités telles que les pianistes Fred Van Hove et Irene Schweizer ou des souffleurs comme Evan Parker, Michel Pilz ou Steve Lacy. Au fil des années les rangs des artistes improvisateurs free s’étoffent au point que la visibilité de nombre d’entre eux devient problématique et les possibilités actuelles s'amenuisent de plus en plus. J'aborderai ce sujet plus loin. Dans ce domaine, et je répète les mots sincères de Roger Turner, il y a déjà un quart de siècle: « Les musiciens allemands sont devenus vraiment excellents, ou aussi créatifs que les British. Ça devient dur pour nous». En 1988, Jost Gebers et FMP organise une colossale résidence pour le pianiste Cecil Taylor, une manière de s’ouvrir à l’univers du free-jazz américain. Jusqu’à lors, le mouvement européen aiguillonné par des personnalités radicales comme Derek Bailey mais aussi des jazzmen de l’école ECM semblaient affirmer leur identité européenne, Bailey déclarant (à ses collègues européens) que la musique improvisée libre « non-idiomatique » n’a rien à voir avec le jazz (en fait, on s’en fout car quand on apprend à jouer de la musique on essaie différents genres musicaux pour trouver sa voie : baroque, folk, contemporain, rock, jazz, etc… alors ?).
Suite à une kyrielle de concerts de Cecil largement suivis à Berlin, une quantité impressionnante de CD’s documentant les différentes phases de la collaboration de Taylor et FMP vit le jour comme jamais auparavant dans cette musique. Première parution, un coffret de dix CD’s contenant les enregistrements du pianiste avec les percussionnistes Han Bennink, Paul Lovens, Tony Oxley, Louis Moholo et Gunther Sommer, mais aussi un duo avec Derek Bailey et un trio avec Evan Parker et Tristan Honsinger, plus deux albums en grand orchestre, Alms an Tiergarten et Legba Crossing. Coffret exceptionnel ! La crème de la crème (Evan and William Parker, Bennink, Kowad Rava, Hampel, Brötzmann, Honsinger, Sclavis, Koch, Bauer etc…) fut rassemblée avec un minimum de répétition au préalable, et cela s’entend, le résultat n’est pas trop convainquant. C’est l’opinion de Cecil, en tout cas. Mais un Workshop Orchestra avait été convié parmi la « jeune génération » dont plusieurs musiciens se sont révélés par la suite : Peter Uuskyla, Paul Plimley, Alexander Frangenheim, Georg Wolf, Biggi Vinkeloe, Ove Volquartz et un violoniste, Harald Kimmig. Ce Workshop Orchestra a travaillé au moins une bonne semaine avant leur concert à Berlin offrant au public une prestation enthousiasmante. Alors que FMP préparait la publication de « In Berlin 1988», Cecil Taylor demanda expressément que l’enregistrement du Workshop Orchestra « avec les jeunes » figurent dans la « boîte » des dix CD’s numérotés à partir de « FMP CD 1, CD2, CD3 etc ». Finalement un arrangement fut trouvé et cet enregistrement fut publié sous le titre « Legba Crossing » avec la référence FMP CD 0 et vendu exclusivement « en bonus », inclus dans les 200 premières copies du coffret. Cet album FMP CD 0 ne se trouve donc pas au catalogue des CD's "single" et n’a jamais été disponible à l’unité comme les autres albums individuels rassemblés dans cette imposante parution, sans doute un des items les plus prisés de la discographie du free-jazz.
Sorry , mais moi, j’appelle cela de la condescendance et de la discrimination. On sait qu’aux yeux de journalistes, photographes, organisateurs, cognoscenti ou autres groupies, triomphent le culte de la personnalité et une adoration des "élites" dont certains ont un mérite extraordinaire d'avoir défendu cet art contre vents et marées. Mais on ne peut même pas imaginer qu’un artiste à peine connu puisse être un créateur de haut vol.
Il se fait que, contacté plus tard par Ove Volquartz en 1990, Cecil Taylor et son management ont acquiescé avec enthousiasme pour renouer avec les membres du Workshop Orchestra, entre autres à la Dokumenta de Kassel et dans deux ou trois festivals (Cfr Cecil Taylor "Göttingen" Cd Fundacja Sluchaj). Entre autres, parce que Cecil n’en n’a rien à foutre de la notoriété, il suffit de consulter sa discographie pour s’en rendre compte, ce qui compte pour lui c’est le résultat musical collectif et aussi le vrai talent individuel d'un artiste. Quelle ne fut pas la surprise d’Harald Kimmig lorsque Jost Gebers lui téléphona pour lui annoncer que Cecil Taylor l’invitait à prendre part une de ses tournées de 1989 ! Il semble qu’il ne faut pas attendre l’avis de critiques pontifiants et ultra-informés pour avoir du talent. En fait, si vous avez réellement un talent spécial et « unique » , même un peu caché, ce sont très souvent les artistes de haut vol, les pionniers les plus acharnés et incontournables qui vont venir vous féliciter et vous encourager, et aussi vous inviter à les joindre. C’est mon expérience personnelle et c’est celle d’Harald Kimmig, même si celui-ci est resté modeste et n’a pas eu la grosse tête par la suite. Donc Harald Kimmig a joué dans plusieurs groupes de Cecil Taylor en différentes circonstances. C.T. a tenu aussi qu’un de ses groupes avec Harald Kimmig soient publiés par FMP : « Looking (Berlin Version) Corona » (FMP CD 31 enreg.1989 Corona est une composition importante) soit 71 minutes d’une musique ultra-énergétique avec le percussionniste Tony Oxley (qui fut son batteur attitré par la suite) et un trio de cordes : Harald Kimmig violon Muneer Abdel Fataah violoncelle et William Parker, contrebassiste attitré du pianiste. https://destination-out.bandcamp.com/album/looking-berlin-version-corona
Jouer avec Cecil Taylor, ce n’est pas un cadeau : il faut vraiment assurer au-delà de ses forces. Où croyez vous qu'Harri Sjöström a acquis sa capacité à souffler comme si son sax soprano allait exploser ? Je suis chanteur et mes prestations improvisées tournent en général autour des trente minutes en solo ou avec des pointes de trois quart d’heures en duo. En quartet, cela peut durer une heure, mais souvent ou pas toujours "à mon aise". Je peux foutre ma voix en l’air : multiples concerts successifs, les voyages, la fatigue, le froid, l’humidité, le manque de sommeil, une grippe et les cordes vocales qui encaissent au fil d’une tournée ou d’un festival. Et nous souffrons tous des circonstances, fatigue, blessure éventuelle, maladie, arrivée tardive etc… Avec Cecil, comme le témoigne Harald Kimmig, le concert dure deux fois deux heures ! Et le groupe joue au maximum de son intensité tous les soirs et je vous décris pas sur "les répétitions" : avec Cecil il faut s'accrocher et rester cool. H.K. déclare qu’il sentait qu’il allait « mourir » après quinze minutes de jeu, mais il a tenu le coup seize fois cette durée et tous les concerts suivants.

Mais bon, Harald décida assez vite de suivre sa voie personnelle au milieu d’une des scènes les plus vivaces et originales en matière d’improvisation radicale : celle du tromboniste Paul Hubweber, de la trompettiste Birgit Ulher, des guitaristes Erhard Hirt, Hans Tammen, Hainer Wormann, Frank Ruhl, des clarinettistes ou saxophonistes Wolfgang Fuchs, Stefan Keune, Joachim Zoepf, Georg Wissel, Theo Jörgensmann, Ove Volquartz,Jeffrey Morgan, Martin Speicher, Dirk Marwedel, et ensuite Rudi Mahall... , des flûtistes Nils Gerold et Angelika Sheridan … des contrebassistes Hans Schneider, Torsten Müller, Georg Wolf, Ulrich Philipp, Alexander Frangenheim et Rainer Hammerschmidt, des violonistes Gunda Gottschalk et Christoph Irmer ... et Harald Kimmig (!), des pianistes Bernhard Arndt, Georg Gräwe, Martin Theurer, Ursel Schlicht, Uwe Oberg, des électroniciens Joker Nies, Konrad Doppert, Thomas Lehn, Ulli Böttcher, des tubistes Melvyn Poore, Pinguin Moshner, Carl Ludwig Hübsch, des batteurs Achim Krämer, Willi Kellers, Wolfgang Schliemann, Michael Vorfeld, Jörg Fischer, Michael Griener, l'accordéoniste Ute Völker etc… les chanteuses Ute Wassermann et Marianne Schuppe etc… . Ces musiciens, et de nombreux autres, basés à Cologne, Wiesbaden, Bremen, Hamburg, Hannover, Berlin, Stuttgart ou Fribourg en Brisgau (H.K.) ont contribué à étendre, développer et innover dans l’univers sonore interactif de l’improvisation libre au grand bonheur de certains de leurs prédécesseurs éminents : Paul Lovens, Paul Lytton, Günter Christmann, Peter Kowald, Sven Åke Johansson avec qui certains d’entre eux ont joué ou tourné.
Leur univers se situe dans le prolongement direct de celui des improvisateurs Londoniens : citons Derek Bailey, John Stevens, Trevor Watts, Evan Parker, Paul Rutherford, Eddie et Keith d’AMM, Keith Tippett, Tony Oxley, Paul Lytton, Barry Guy, Jamie Muir, Hugh Davies, Phil Wachsmann, Roger Smith et les chanteuses Maggie Nicols et Julie Tippetts etc… bien avant que ne se révèlent deux as incontournables de cette génération, Phil Minton et Roger Turner.
Nombre des artistes précités ont une discographie conséquente ou relativement bien fournie. Mais Harald Kimmig ne s’est jamais trop préoccupé de publier des enregistrements, et ce, durant des décennies. Aux yeux du public informé, il doit apparaître comme un obscur outsider, un qui joue sans doute "aux entrées" en se cantonnant à jouer dans sa ville ou dans sa région avec de temps à autre un saut à Hambourg ou Berlin. Sa discographie intentionnelle, celle dont il est lui-même le responsable se limite à trois albums, c’est-à-dire les albums dont il a initié la réalisation lui-même. Aussi, mis à part son travail avec Cecil Taylor, il ne figure pas dans les discographies d'artistes incontournables de la scène improvisée et cela depuis des décennies. Plus récemment, il a enregistré en trio avec le bassiste Daniel Studer et le violoncelliste Alfred Zimmerlin qu'on entend rarement avec "le gratin". Je reviendrai plus loin sur cette collaboration permanente. Mais il a de sérieuses connexions dans le monde de la danse, une discipline qui a une influence profonde sur sa démarche, tout comme les arts graphiques (cfr pochette de one body one bow one string). Il a pu ainsi faire évoluer son talent dans d'autres sphères. J'en profite de rappeler le décès récent du contrebassiste Hans Schneider, musicien improvisateur essentiel dont je vous entretiendrai tout prochainement.

Harald Kimmig violin solo « Im Freien » hybrid cd 15. 1997

Harald Kimmig – Christoph Schiller Regen Creative Sources 2007
https://creativesources.bandcamp.com/album/regen

Harald Kimmig One body, one bow, one string inexhaustible editions ie-014 2014
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/one-body-one-bow-one-string

Convié à jouer à Lisbonne en 2017 par Ernesto et Guilherme Rodrigues, respectivement alto et violoncelle, Harald Kimmig n’a pas eu à discuter : deux enregistrements figurent au label Creative Sources des Rodrigues en compagnie de ces derniers, de Miguel Mira, Alvaro Rosso et Vasco Trilla (Blattwerk et Zweige). Je ne les ai pas écoutés pour la simple et bonne raison qu’Ernesto Rodrigues, un musicien exceptionnel est le champion incontesté de la documentation : son label Creative Sources atteint un nombre record de productions : + 860 numéros au catalogue depuis l’an 2000 et il figure dans un grand nombre de CD’s. Impossible de tout appréhender. Comme Harald habite plus près de Bâle, Berne ou Zurich que des autres grands villes allemandes, il ne faut pas s’étonner de le voir évoluer en Suisse. Depuis environ 2012 , il fait partie d’un String Trio que je considère comme le groupe « à cordes frottées de la famille des violons » ultime , culte , extraordinaire ex-aequo avec l’exceptionnel Stellari Quartet de Phil Wachsmann, Charlotte Hug, Marcio Mattos et John Edwards (deux CD’s Emanem). Mais si les Stellari se retrouvent sur une scène de temps à autres, lors d’un festival ou de quelques concerts, les trois musiciens du String Trio, Kimmig, le violoncelliste vétéran Alfred Zimmerlin et le contrebassiste Daniel Studer se retrouvent une fois par mois pour jouer, réfléchir, discuter et envisager d’autres modes de jeux, des collaborations, Zurich se trouvant à 60km de Fribourg en Brisgau. Un « vrai » groupe d’improvisation.
Avec l’entregent des Suisses, le String Trio enregistre Erzahlend, un double CD pour le label Unit (2012), mais je n’ai pu l’écouter. Quelques années plus tard Raw du Trio Kimmig Studer Zimmerlin and John Butcher voit le jour chez Leo Records et cela a été une véritable révélation juste avant que je puisse écouter le CD Solo One violin one bow one string. Cet album RAW en quartet est d’une richesse extraordinaire mettant autant en évidence tout le savoir-faire du saxophoniste (ultra-documenté), les inventions et l’étendue peu commune des possibilités des trois cordistes qui, comme le dit si bien le violoniste Jon Rose, jouent comme les cinq doigts de la main dans un gant de velours. Les métamorphoses soniques du trio sont mirobolantes on passe dans tous les états du gazeux au liquide, du granuleux au boisé, des stries auditives au solide arachnéen. Un éternel labyrinthe musical et un des tout meilleurs albums de Butcher et d'improvisation "cordiste".
Pour décrire sa musique, il faut absolument avoir vu jouer Harald Kimmig : son jeu et sa démarche sont proches de la danse et basées sur le mouvement du corps et le geste. Gestes répétés sans relâche de la main tenant l’archet, battant les cordes dans de fascinants crescendos dont l'angle est à peine perceptible,frottant, griffant, percutant col legno ou avec les doigts à même le corps du violon, bruitages claquant dans l'espace, actions simultanées formant une polyphonie – polyrythmie sauvage, organique. Il fait craquer, siffler, gémir ou chanter son instrument d’un seul tenant. C’est ce qu’on peut entendre dans cet album Solo One body, one bow one string durant deux longues improvisations de 35 et 26 minutes (part I, part II). Mais même cela ne vous prépare à une performance solo dans une acoustique propice, spéciale ou même caverneuse. Avec mes deux camarades d’O.M.F.I, le saxophoniste (sopranino) Jean-Jacques Duerinckx et le contrebassiste Mattia Masolini (absent ce soir-là), nous l’avons invité à se produire le 20 octobre 2024 à Bruxelles dans la Chapelle du Grand Hospice, un énorme bâtiment historique devenu « un squat officiel " de la Ville de Bruxelles. Les gérants nous prêtent ce lieu magique à l’acoustique problématique. Nettement plus haute que large, cette salle carrée carrelée et plafonnée est surmontée par une haute coupole de la dimension d'un super étage supplémentaire avec des colonnes. Le résonnance ultra-réverbérante est telle qu’un quintet sax, trompette, piano basse, batterie, ou avec guitare électrique improvisant librement court à sa perte. Même le jeu « normal » au piano solitaire en devient problématique, les cuivres , aïïïe ..! Nous présentons des concerts dans ce lieu singulier afin que les improvisateurs se plient à ses propriétés acoustiques difficiles. Facile pour un vocaliste, je suis gâté, mais pour les autres !! Pour ce faire, nous invitons trois musiciens en solo suivi d’une rencontre à trois et souvent des musiciens qui ne jouent pas ensemble. Ou bien alors, un solo, un duo , suivi d’un trio. Cela a été le cas avec Harald Kimmig et deux copains de Bruxelles, le percussionniste Andres Navarro et le tromboniste Christophe Morisset. Harald ne s’est pas fait prier, il a ouvert le concert en solo et ce fut sans doute la plus brillante démonstration musicale et instrumentale pour inscrire son improvisation (une demi-heure) dans cet environnement hasardeux à laquelle j’ai assisté depuis plus de deux années et, même, depuis très longtemps. On atteint là le niveau du Derek Bailey « acoustique » d’Aïda (Incus 40) ou de Drop Me Off at 96th (scätter), du Barre Phillips de Journal Violone a/k/a Basse Barre, des Open Secrets de Peter Kowald, du Paul Rutherford de Gentle Harm (Emanem)et Old Moers Almanach, ou des solos forcenés de Paul Rogers (Listen /Emanem et Being /Amor Fatti), des pirouettes incessantes de Fred Van Hove et des saxophonistes parmi les plus exemplaires (Parker de Saxophone Solos, Coxhill, Butcher, Leimgruber ou Doneda) ou la détermination de Birgit Ulher avec ses improbables sourdines.
Le concert commence par des coups brefs sur l’instrument, chocs, bruits, griffes, grincements, puis ondulations, harmoniques, sifflements en crescendo minutieux où se croisent de subtils changements d’humeur et de résonnances impalpables. Kimmig aspire la salle, subjugue son auditoire avec une sublime évidence sans gaspiller la moindre miette, le moindre instant. Il fait venir le silence à lui, phagocyte l’écoute. Et tout à trac dans le climax de son mouvement perpétuel, il lance les oscillations de son archet sur les cordes dans des spirales virtuoses dont les sons se chevauchent, vibrent comme une voix magique, avec la "voix" naturelle du violon, "comme on lui a appris". Sa qualité de timbre est radieuse, irridescente, magnétique, sublimée. Le son de la voix d'un ange... qui passe. Dès lors, la puissance de son jeu due à une rare capacité de projection sonore fait littéralement monter le centre de la vibration du violon à deux mètres au-dessus de sa tête dans l’espace amplifié par la Chapelle elle-même et son dôme dont le sommet se situe à plus de six mètres de hauteur. Affolant, magique. Jean-Jacques, lui même un virtuose exigeant, décollait de son siège, bouleversé. Pour réaliser ce que je viens de décrire, il faut un sens musical du lieu en en évaluant et mesurant ses fréquences précises grâce au fruit de l’expérience et à une intuition savante et pragmatique. C’est sur ce type de phénomène acoustique que travaille Evan Parker quand il preste en solo dans une église ou une salle particulière jusqu’au point où on entend vibrer fortement les osselets de l’oreille interne (dont le fameux Incus qui fut aussi le logo de son label vinylique du même nom). Ast’a blieft !
NB : cette capacité à évaluer la fréquence sonore d'une pièce est une capacité connue des musiciens curieux qui ont cherché sur leur instrument tout ce qui est possible et l'impossible à la fois. Un ami, le contrebassiste Jean Demey, a un métier énorme dans plusieurs domaines musicaux, c'est aussi un maître des percussions à main orientales (Derbuka, Daf) dans leur tradition originale. Il est aussi un clarinettiste basse 'd'occasion'. Un jour il rentre dans une galerie d'art où il devait prester un concert avec une sculptrice. Il déballe sa clarinette basse et fait immédiatement vibrer l'entièreté du local, le son devenant énorme, envahissant toute la pièce qui se transforme en une véritable caisse de résonance. Il avait soufflé cette note du premier coup juste après avoir dit un mot ou deux en entrant. Je raconte cela parce que la musique c'est ça aussi ! Il faut écouter et comprendre où on se trouve en un instant.

https://soundcloud.com/kimmig-studer-zimmerlin/sets/im-hellen-string-trio
D’autres albums du String Trio paraissent sur hat(now)Art (Hat Art – hatology), un label suisse (héhé) qui devient Ezz-thetics peu après la sortie de leur IM HELLEN. Un monument de la musique contemporaine : Kimmig-Studer-Zimmerlin IM HELLEN String Trio (hat (now) Art 201. 2017). Un professeur de composition réputé fait écouter ce disque à ses élèves du Conservatoire parmi plusieurs autres compositions de compositeurs réputés en leur demandant de découvrir lequel parmi eux contient une improvisation. Résultat des courses : jamais personne ne devine qu’il s’agit du String Trio – Im Hellen. Il y a neuf courts morceaux dont le plus long s’étend sur 10:58. Rien que ce passage infernal où Harald martèle ses cordes frénétiquement avec le revers de son archet (col legno) est d’une inventivité sonore mirobolante : il applique la force suffisante au milli-poil pour atteindre la résonance du bois de l’archet et de la touche pour une expressivité et un rendu acoustique ultra-lisible et précis. C’est aussi compliqué que de jouer du Bach (Partitas pour violon seul). Bouf ! Mais ce n’est pas tout. Ezz-thetics (1010) propose dans son catalogue l’album Kimmig-Studer- Zimmerlin and George Lewis, le tromboniste afro-américain, instrumentiste virtuose au-delà du possible et compositeur contemporain dont un anarchiste notoire peu prompt aux compliments et qui déteste les hiérarchies, le saxophoniste français Michel Doneda, le décrit comme étant un des plus grands musiciens contemporains, un enthousiaste bien éloigné des considérations oiseuses de ce bas monde qui agitent trop souvent la profession. Vraiment à écouter.

Tout récemment, le STRING TRIO est devenu électrique et électronique et c’est une tout autre aventure : Black Forest Diary (Wide Ear WER 1014).https://wideearrecords.bandcamp.com/album/black-forest-diary

Pour en revenir à son premier album, IM FREIEN, il est composé de morceaux courts qui constituent l’amorce sonore de sa carrière. On y trouve déjà tous les éléments constitutifs de sa démarche actuelle où tous ces sonorités, techniques et gestes se fondent dans un flux d’un seul tenant qui fait l’effet d’une véritable composition instantanée conçue en temps réel dans les circonstances spécifiques d’un lieu. Avec ses échappées de glissandi chatoyants, frénétiques et expressifs (8 Drinnen – GLUT 5:54) et ce sens polyphonique d’un autre type, IM FREIEN est alors une rare carte de visite publiée sur un micro-label qui servit de havre temporaire à une série d’artistes de premier plan : Hybrid Music Productions. Qui n’a jamais entendu parler de ce label en France, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, Italie, aux USA ou en Belgique ? J’en ai trouvé quelques-uns au hasard de mes pérégrinations et rencontres. Citons Ebro Delta, un des premiers CD « internationaux » du pianiste Agusti Fernandez en duo avec le violoniste Christoph Irmer de Wuppertal (Hybrid CD 18 1999). Une démonstration exemplaire de l’obsolescence de l’adage extrême du syndrome Tchaïkovsky qui veut que le piano et le violon ça ne va pas ensemble pour les raisons que l’on sait. Mais dites, qui est vraiment à même d’accorder vraiment un piano pour satisfaire les exigences d’un violoniste ou d’un violoncelliste ? Une étonnante réussite. Christoph fait partie d’un des meilleurs groupes d’improvisation, Canaries on The Pole. Stefan Keune est le dernier des oisillons anchistes à être tombé du nid pour succéder au terrorisant Wolgang Fuchs au sein de XPACT II. Sommé de désigner lors d’une interview, un saxophoniste qu’il adore et qui se situe « dans son lignage musical », Evan Parker a eu le cri du cœur pour l’alors inconnu Stefan Keune, duettiste du guitariste acoustique par excellence, John Russell (cfr Frequency of Use publié par Nur Nicht Nur le label corne d’abondance des improvisateurs germaniques). Et bien, son premier album enregistré, Loft, (Köln) – Stefan Keune Trio avec contrebassiste Hans Schneider (RIP) et Paul Lytton est le n°3 de Hybrid Music Productions en 1992.
Lors de ses tournées sur le continent, le contrebassiste John Edwards, un musicien très demandé, n’a de cesse de faire escale à Aachen. Y réside un tromboniste unique en son genre, celui qui fait exploser son trombone en jouant en douceur avec une vivacité étonnante et un sens de la dynamique exceptionnel au bord du silence : Paul Hubweber. Edwards et lui avaient un trio avec Paul Lovens, PaPaJo et continuent l'aventure en duo le plus souvent possible. On trouve son premier enregistrement marquant dans le CHW Trio sur le même Hybrid au n° 7 (1992) avec le batteur Hannes Clauss, le guitariste Hainer Wörmann et lui-même Paul Hubweber au trombone sous le titre Serendipity. J’ai quasi tous ses albums et il n’y en n'a pas deux qui se ressemblent. Airmail de la trompettiste Birgit Ulher et du percussionniste Wolfgang Ritthof inaugure l’évolution fascinante d’une grande artiste du son et de l’embouchure qui n’a rien à envier aux Peter Evans, Axel Dörner, Franz Hautzinger ou Nate Wooley en matière d’innovation révolutionnaire trompettistique (Hybrid n°13 1996). Son art a fait le tour du monde avec de nombreux artistes tout aussi passionnants dont Gino Robair, Heddy Boubaker ou Ute Wassermann. Le son dit minimaliste introspectif et « tubulaire » animé par un sens aigu des pulsations et du timing. Et alors Die Klangraümer (Hybrid 10) par Mangelware est sans doute le premier album de Thomas Lehn l’as du synthé analogique en compagnie du souffleur Andreas Wagner et du bassiste Guido Haffner. Dans Erdtöne - Notation Des Lots (Kreta) , on trouve le saxophoniste Martin Speicher, le percussionniste Michael Vorfeld, le contrebassiste Georg Wolf et le guitariste Hans Tammen qui vit aujourd’hui à New York : Hybrid n° 17, lui-même une suite du CD Hybrid n°1, Giessen Improvisers Pool. Hans Tammen duettise avec la pianiste Ursel Schlicht dans Duo Statements (Hybrid 11 ). Un autre pianiste, Uwe Oberg en solitaire dans Olo Olo Piano Music (Hybrid n° 6). Le saxophoniste Dirk Marwedel et ses Improvisationen Über Die Trichter-Skala (Hybrid 14)est aussi un as du sax sopranino. L’electro-acoustic improvisation ou EAI, elle, trouve une de ses racines dans Nefastismaschine du groupe Maxwell Dämon de Ulrich Böttcher, Uwe Buhrdorf et Ulrich Philipp, crédités Elektronik et respectivement Perkussion, Klarinette und Kontrabass. C’est complètement détonnant et mystérieux. Et une fois le tour d’Hybrid presqu’achevé, je vous passe le parcours de Nur Nicht Nur, un des deux ou trois labels les plus passionnants des années 90-2000 éclipsant question renouvellement et recherche d’autres qui se sont contentés de nous livrer des registres qu’on avait déjà entendus durant l’ère Incus, FMP, Po Torch, etc.. (encore que le duo Lovens - Lytton pouvait se révéler très surprenant).



Tout cela pour dire que la plus grande richesse des musiques improvisées radicales ne se situent pas qu’au niveau des musiciens à la notoriété internationale, mais tout autant grâce à cette multitude d’acteurs passionnés, fascinés par la découverte de nouveaux territoires sonores, ceux qui prennent des risques et se remettent en question, certains étant capables d’électriser les « masses populaires » de manière irrévocable. C’est le cas de notre ami Harald Kimmig un vrai phénomène et de nombreux de ces condisciples cités ici. Il faut déplorer qu’un nombre de journalistes, promoteurs, organisateurs « responsables » restent à la surface des choses, négligent le talent réel pour le sensationnel, le scoop, les valeurs sûres, celles qu'on entend dansles festivals importants. Avec une solide dose de conformisme. Il faut voir certains individus "cognoscenti" se précipiter à la suite d’artistes (archi)connus pour se rendre au restaurant, faire des photos, glaner des informations, quémander des signatures sur un CD ou un LP, et conforter leur statut d’auditeur de première classe, mais méprisent, parfois cordialement, ceux dont le talent reste dans l’ombre, ou en s’ouvrant à eux comme s’ils allaient leur faire une faveur. Certains d'entre eux ne reçoivent plus aucune considération de ceux qui sont sensés faire connaître cette musique.
Il s’agit d’une musique collective et cette musique est faite d’affinités, de communauté d'intentions esthétiques, mais aussi d’amitié, de respect, de compréhension et d’entraide. Opportunistes, carriéristes, égocentriques,obsédés des références et du C.V., mythomanes, dégagez ! Faites de la place à l'authenticité.

21 novembre 2024

Flo Stoffner Rudi Mahall Michael Griener/ Erhard Hirt Willi Kellers Klaus Kürvers Richard Scott / Matthew Goodheart Georg Wissel & Georg Cremaschi/ Gosia Zagajewska, Paulina Owczarek & Emilio Gordoa

Die Exorzistin Flo Stoffner Rudi Mahall Michael Griener Wide Ear WER077
https://wideearrecords.bandcamp.com/album/die-exorzistin

Wide Ear n’est pas à son premier coup d’essai avec le guitariste Florian Stoffner et le clarinettiste basse Rudi Mahall. Mein Freund Der Baum est le titre de leur précédent album pour ce label en compagnie du percussionniste Paul Lovens. Un album vraiment fascinant, tant pour le guitariste que le batteur et l'implication anguleuse et vorace du souffleur. Il y eut ensuite une enregistrement d’un concert mémorable de ce trio pour Live Spontaneous Series paru en digital. Seulement, depuis deux ans ou un peu plus, Paul Lovens a remisé baguettes et tambours et ses mocassins de batteur et ne fait plus de concert. Rudi et Michael ont fait alors appel au batteur Michael Griener et pour de très bonnes raisons. Non seulement il est un excellent batteur inventif mais il est un des principaux collaborateurs de Rudi Mahall depuis leur adolescence, puis au sein de Die Enttäuschung, mais aussi un fan passionné du grand Paul chez qui il a découvert le monde de la percussion libérée et improvisée lors de concerts organisés par Günter Christmann il y a bien longtemps. Et comme Günter a toujours été un très proche de Paul Lovens, cela tombe sous le sens. Évidemment, par rapport à des artistes aussi éclatés au niveau des formes et de l’explorations des sons que Wolfgang Fuchs, Günter Christmann, Rudi Mahall est par essence plus « jazz » tout comme Michael Griener. Il suffit d’écouter leur quartet Die Enttäuschung qui swingue plus d’une fois qu’à son tour et s’est spécialisé dans la musique de Thelonious Monk (cfr Monk’s Casino avec Alex von Schlippenbach / Intakt et 2 – 19 Records). Mais c’est aussi toute la magie de l’improvisation quand des musiciens qui semblent diverger esthétiquement, improvisent librement, il peut tout autant jaillir des étincelles. Ce trio en est une belle démonstration. Comme batteur, Michael Griener joue tout à fait free de merveilleuse manière en requérant l’entièreté de son brio technique niveau frappes et roulements en se focalisant sur des pulsations mouvantes et ses enchaînements millimétrés, alors que Lovens est un dératé imprévisible. Mais l’ouverture de son jeu et l’excitation que celui-ci engendre apportent une belle inspiration aux attaques pleines d’effets, d’harmoniques, sauts de volume, combinaisons de sons très audacieuses du guitariste toujours sur la corde raide. Griener tape et articule des micro-sons en cascades irrégulières comme s’il avait six bras. Une option ludique proche de celle de Roger Turner et de Lovens avec ce côté batteur de jazz « classe » et une conception bien personnelle de la polyrythmie. Le trio fonctionne à merveille : cet aspect anguleux, pointilliste, équilibriste où chaque artiste contribue à égalité question trouvailles, improvisations et prise de risques. Et ce sens de la mélodie quand Rudi se rapproche d’une manière de jazz cool d’une grande richesse. Même si peu après, il étire des aigus extrêmes dans les harmoniques et tarabiscote son phrasé comme un canard virtuose avec triples détachés assassins. Avec cet album, Florian Stoffner démontre qu’avec son style aussi complexe et radical que celui de Bailey, il s’adapte aisément à toutes les configurations de nos deux joyeux drilles avec une coordination télépathique mutuelle. La pochette est celle d'un 45 tours en papier fort, orné des collages surréalistement réalisés par Katja Mahall comme il se doit comme tout album de Mahall et de Die Enttäuschung. Du grand art.

Erhard Hirt Willi Kellers Klaus Kürvers Richard Scott Trails Creative Sources CS832CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/trails

Un bien curieux assemblage de talents apparemment dissemblables mais qui fonctionne à merveille. Deux des musiciens jouent acoustiques : le batteur Willi Kellers, entendu aux côtés des (Thomas) Borgmann, Brötzmann, Petrowsky, (Frank Paul) Schubert est une figure archétypique du free-jazz germanique. Et le contrebassiste Klaus Kürvers, un vétéran de la scène locale Berlinoise qu’on entend souvent dans des ensembles à cordes publiés par Creative Sources. Mais dès les premières notes, on a compris que la musique collectivement jouée ici se situe dans l’univers mouvant, bruitiste, électronique complexe des deux autres larrons, le britannique Richard Scott, crédité ici « live-electronics » et le e-guitariste Erhard Hirt, un grand pionnier des recherches sonores sur la guitare au même titre que Derek Bailey ou Fred Frith, à base d’effets électroniques détournés, d’altérations sonores électrosoniques. Ces deux-là s’entendent comme des larrons en foire emportant avec eux leurs deux autres collègues qui jouent le jeu à fond, tellement qu’on a peine à distinguer qui fait quoi, l’ensemble semblant détraqué. Trails traque toutes les angles morts et cultive l’effarement ultra-polyrythmique au niveau des textures. Il faut entendre Kellers faire cliqueter ses éléments de batterie. Le premier morceau évolue dans une empoignade pas possible. Live-electronics ou pas, je reconnais aisément les rebondissements colorés et volatiles du jeu de Richard Scott. Les contrastes et la fragmentation de la continuité du flux (on songe parfois à une mare où une assemblée de batraciens paradent en faisant claquer leurs joues gonflées dans une belle anarchie sonore) créent une multitude de soubresauts, hoquets, frictions d’une souplesse et d’une agilité étourdissante. Ceux qui ont pu et aimé écouter Do they do those in red ? de Lytton/ Joker Nies/ Scott/ Wissel doivent absolument se ruer sur cet ovni sonique, ces Trails qui s’affirment en dehors des tendances récentes ou déjà datées de la free – music (prétendument) radicale. Sept improvisations de différentes durées qui réussissent à se différencier les unes des autres tout en s’approchant du chaos, relâchant spasmes, vibrations électriques, crissements, ondes néphritiques, bruitages improbables, glissandi étranges, boucles trafiquées et centrifuges, l’art du glitch, des explosions contenues, secousses multi directionnelles … Plus vous avancerez dans l’écoute, plus vous vous trouverez dans un univers méconnu, troublant, opaque ou étonnamment lisible avec une infinités de détails sonores qui s’agrègent hors des lois de la physique ordinaire avec des paradigmes suggérés par la physique quantique. Prodigieusement intéressant et fascinant et un brillant chapitre de l'infatigable équipe portugaise de Creative Sources!!

Five Apparitions Matthew Goodheart and Broken Ghost Consort w Georg Wissel & Georg Cremaschi Infrequent-Seams IS-1060
https://matthewgoodheart.bandcamp.com/album/five-apparitions

Cinq Apparitions étagées depuis les 20 :30 de #1 jusqu’aux successives 5 :05 de #2, 6 :17 de #3, 3 :03 de #4 et 5 :12 de #5. Le souffleur Georg Wissel est crédité clarinet et George Cremaschi, bass (lisez contrebasse). George et le pianiste Matthew Goodheart sont des improvisateurs de la Côte Ouest des États-Unis. Le contrebassiste a été entendu avec Mats Gustafsson et le légendaire pianiste Greg Goodman (Gentle and Pretty Pigs), Vinny Golia, et en quartet avec Biggi Vinkeloe, Gino Robair et Mya Masaoka (Klang Farbe Melodie). Goodheart a croisé la route de Gianni Gebbia (tout comme Cremaschi) dans le trio Zen Widow, et celle de Leo Smith. Mais quiconque l’a écouté jusqu’à présent ne pourra deviner ce qu’il trafique avec son « transducer-actuated metal percussion » dont il est aussi crédité dans ces Five Apparitions. Si la troisième Apparition nous le fait entendre dans la configuration acoustique piano – clarinette – contrebasse post Bley – Giuffre- Swallow, les amateurs de jazz, même « free », vont s’encourir à l’écoute de l’espace intersidéral électro-acoustique dans #4 ou le côté « industriel » presque abrasif de #1, auxquels se mêlent les audaces sonores instrumentales de lui-même au piano, de Wissel qui déchiquète le son de sa clarinette ou pratique des crescendos funèbres, sans parler de certaines atrocités commises par Cremaschi. Celui-ci frappe la corde de sa contrebasse de coups sourds et puissants. La musique étonne et, à l’occasion, vrille le cerveau. Musique improvisée, planifiée, expérimentale, contemporaine pirate ? Mais cette musique mutante ne laisse pas indifférent. Au moins, les trois compères évoluent hors des sentiers battus, de la lingua franca du free de toujours. En #5 , on a même droit à une voix d’outre-tombe étrangement réverbérée (métallique), du chant des baleines de la contrebasse à l’archet et des sonorités métalliques lancinantes et sifflantes de science-fiction jusqu’à ce que la sonorité sensuelle de la clarinette s'insinue distante et effacée. Georg Wissel est aussi membre des fabuleux Canaries on the Pole et un duettiste attitré de Paul Lytton. À plusieurs reprises et depuis des décennies , différentes personnes impliquées dans l’écoute compulsive de musiques alternatives – de traverses – post rock – électro m’ont signalé que j’écoutais toujours la même chose depuis , dix ans, vingt ans, quarante ans , bientôt cinquante. Voilà bien de quoi les démentir. Curieux, intéressant et surtout beau, ça oui !!

Gosia Zagajewska, Paulina Owczarek & Emilio Gordoa - Spontaneous Live Series D06
https://spontaneousliveseries.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-d06

Une chanteuse, Gosia Zagajewska, une saxophoniste, Paulina Owczarek et un vibraphoniste (avec « objets »), Emilio Gordoa, soit un trio avec des instruments qu’on associe très peu. Une seule improvisation pour l’entièreté de ce document témoignage de 34 :59 et publié en juin 2024. Une tentative sincère de rencontre comme on aime à le faire lors du Spontaneous Music Festival au Dragon Social Club à Poznan et c’est aussi la ligne directrice du label Spontaneous Live Series. 2021 , 3 octobre : cinquième édition. Le but du jeu est de créer autant dans la surprise, l’écoute inventive et souvent/ parfois avec une recherche de sons diversifiés ou éclatés autant que de cohérence. Dans cette juxtaposition simultanée de sons et de « techniques étendues », on distingue clairement les instruments et la voix de Gosia Zagajewska en alternance avec des zones où les actions individuelles s’incorporent dans un flux où les repères s’effacent. Emilio Gordoa bruite à souhait avec les « objets » qui font vibrer les lames de son vibraphone de bien étrange façon. La vocalité des longues notes tenues du vibra soutiennent la vocalise hantée de Gosia Zagajewska qui hulule autour de deux notes aussi bien par-dessus la percussion de ces mêmes lames à l’air libre. La souffleuse triture la colonne d’air de son sax alto dans le sillage du vibra ou plonge dans un rêve éveillé pour un court instant. Plus loin, la chanteuse balbutie une comptine imaginaire parsemée des frappes délicates en apesanteur du percussionniste. Les trois artistes échangent de superbes idées et motifs avec un vrai sens de la répartie et d’une coexistence de nombreuses mues sonores instantanées qui dérivent adroitement. Vraiment un beau et sincère moment d’improvisation collective.

9 novembre 2024

Ra Kalam Bob Moses & Jerome Bryerton/ Adrian Northover Bruno Gussoni John Edwards Marcello Magliocchi/ Stefano Agostini & Guy Frank Pellerin/ Kay Grant Ian McLachlan Daniel Thompson

Ra Kalam Bob Moses & Jerome Bryerton The Jugglerdrum Balance Point Acoustics
https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/the-jugglerdrum

Il est très loin le temps où Bob Moses jouait avec Gary Burton et Larry Corryell… ou avec Dave Liebman ! Jerome Bryerton, lui s’est révélé aux côtés du fabuleux Wolfgang Fuchs (R.I.P) et du contrebassiste Damon Smith, le responsable du label Balance Point Acoustics il y a plus de vingt ans. Tous deux sont d’émérites batteurs – percussionnistes qui utilisent les ressources sonores et rythmiques des tambours et cymbales, cloches, gongs, etc… dans un magnifique dialogue libre dont les contributions individuelles forment un seul flux musical comme s’il n’ y avait qu’un seul musicien. Pas moins de sept morceaux aux durées variées entre quatre et dix minutes. On est ici proche des conceptions de Pierre Favre, à titre indicatif, mais aussi des traditions afro-américaines ou natives. Défilent les rythmes de la terre, des pulsations organiques, frappes accentuées un peu comme dans les musiques africaines ou indiennes, friselis de cymbales, vibrations cosmiques d’un gong, crissements, frottements, sons métalliques en suspensions…. L’interpénétration de leurs jeux respectifs et la coordination des gestes sont vraiment remarquables. Il s’en dégage une énergie positive, des connexions sonores fascinantes basées sur l’écoute, ouvrant la mémoire physique des moindres gestes et touchers enmagasinée dans le cortex par le travail de toute une vie …. Ils se servent donc de la somme de ces matériaux sonores percussifs amassés au fil du temps par l'expérience mémorielle pour construire un nouvel univers de vibrations sonores. Celui-ci envahit l’espace et le silence sans jamais le saturer. Les frappes souples sur les peaux effectuent des danses elliptiques aux pulsations irrégulières en avant ou en arrière du temps (de l’ordre des huitième ou seizième de temps) et accentuées subtilement. Des sons de plusieurs provenances scintillent, surgissent ou ruissellent dans les mouvements des mains et gestes suggérés par notre audition de leurs frappes. On n'a plus qu'à rêver sans devoir ou pouvoir comprendre. Rafales et frémissemnts, rouleries et fracas tempérés.... , Aussi, ça pulse obliquement .... Un des plus beaux duos de percussions enregistrés qui se situe à mi-chemin entre Dialogue of The Drums de Cyrille et Milford Graves et Was It Me ? de Paul Lovens et Paul Lytton (ou plus exactement The Fetch).
The Mill Hill Quartet GUST Adrian Northover Bruno Gussoni John Edwards Marcello Magliocchi
https://marcellomagliocchi1.bandcamp.com/album/gust-the-mill-hill-quartet-magliocchi-northover-gussoni-edwards
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/gust

Du côté du saxophoniste Adrian Northover et du percussionniste Marcello Magliocchi, dont le dernier duo Time Textures est une véritable révélation, les choses s’accélèrent : deux albums consécutifs avec un troisième larron, le flûtiste Bruno Gussoni m’ont fait une impression profonde : le CD The House on The Hill et le tout récent « digital « Scant ». Il y a là dans GUST un abandon total dans une recherche de sons au niveau sonore des flûtes de Bruno Gussoni de manière introspective, de l’ordre d’une transe intérieure. Pour mieux s’approcher de la philosophie du son et du souffle de Gussoni qui joue exclusivement ici des flûtes japonaises en bambou, Northover a adopté un sax soprano courbé au lieu du sax soprano droit, plus résonnant et plus puissant pour émettre les harmoniques et les multiphoniques. Marcello Magliocchi joue de la mini batterie avec une belle panoplie d’ustensiles et des techniques très variées avec une singulière liberté une superbe sensibilité dans la dynamique qui s’adapte parfaitement au discret volume des shakuhashi, nohkan et ryuteki de Gussoni. Le percussionniste gratte, piquète les métaux, fait gémir ses cymbales avec un archet ou un autre ustensile dans des stridences ondulantes, secoue des accessoires sens dessus – dessous, d’étranges roulements évolue en capharnaüm aussi inconcevable qu’il est lisible. John Edwards s’essaye à tout ce qu’il lui vient sur le champ à l’esprit dans les recoins de sa contrebasse, les cinq doigts des deux mains croisés et folâtrant sur la touche, les cordes résonnant intimement comme celles d’un instrument raccourci inconnu. Ils jouent comme s’ils étaient immergés dans la nature, explorant les cavités de leurs instruments, leurs surfaces, les tremblements du souffle, la résonance, des jeux en sourdine, les cliquetis, bruitages exquis et frictions variées commises sur la batterie. Adrian Northover retient son souffle, épure et fragmente ses interventions en osmose avec les vibrations de l’air sur la tranche supérieure des tubes en bambou de Bruno Gussoni. John Edwards s’implique totalement dans l’aventure en insérant ses actions au plus près de leur univers. Les lignes tactiles jouées avec sa contrebasse semblent évoquer de jeunes pousses d’arbres dans l’humus volatile et feuillu aux végétaux se décomposant dans une jungle où siffle une volière improbable. Ici on fait de la musique avec parfois presque rien, évacuant le virtuose et l’expressif, les spirales enfiévrées pour le spirituel, l’émotionnel, la magie du souffle et une forme de quiétude dans l’exploration minutieuse de formes instantanées quasiment aléatoires. De la poésie pure.

Oiseaux Imaginaires Stefano Agostini & Guy Frank Pellerin album digital
https://www.youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_m7jhXN0-HyRykq5xWqLbOwP6VXv4ZRI10

Superbe collaboration entre le flûtiste Stefano Agostini et le saxophoniste Guy-Frank Pellerin. Ces deux improvisateurs à l’écoute l’un de l’autre dialoguent intimement en distendant les sons, étirant les textures, usant d’effets de souffle, de résonances acoustiques. La musique est ici suspendue dans le temps et l’espace avec de longues notes tenues, vibrations aériennes, tremblements, harmoniques respectives de la flûte et du sax soprano (Oiseaux migrateurs I,II et III). Ils cultivent des glissandi éthérés ou lunaires, des réitérations. Les altérations de la gamme de Stefano Agostini suggèrent la musique extrême orientale (Kabuki), son sens des nuances est extrêmement travaillé tout comme les échos subtils de Guy–Frank Pellerin à travers ces treize compositions – improvisations ocellaires. On les entend dans les sursauts de staccatos nerveux magnifiquement coordonnés ou Agostini fait étinceler sa maîtrise du souffle et la pureté de son son. Le saxophoniste articule de courts éléments avec des durées, timbres, accentuations, élisions différentes à la suite les uns des autres (le Rossignol et le Canard). Chaque morceau contient un matériau spécifique relativement précis et étudié et acquiert son identité propre dans l’instant. Il y a là une science des effets de souffle, du jeu distingué sur la dynamique, la qualité des silences et de la résonnance dans le lieu de l’enregistrement dont les fréquences mises en action par les deux souffleurs font partie intégralement de la musique. Ce projet et sa réalisation sont tout bonnement magnifiques à l’écart de bien des démarches qui se réclament de l’improvisation contemporaine. J’insiste très fort pour que ceux d’entre vous qui se réfèrent principalement à des artistes notoirement connus de la scène internationale prennent le temps de jeter une oreille curieuse sur leur musique. Je suis le travail de Guy-Frank Pellerin au fil du temps et on peut dire que cette initiative des Oiseaux Migrateurs se révèle être une autre face réussie de sa pratique musicale avec un flûtiste exceptionnel, Stefano Agostini. Celui-ci a un sérieux parcours en musique contemporaine alors que Guy - Frank Pellerin provient de la free-music improvisée hexagobale. Ils forment tous deux une remarquable équipe avec une réelle empathie et une créativité de haut vol.

This is A Tree Kay Grant Ian McLachlan Daniel Thompson Empty Birdcage digital
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/this-is-a-tree

Le label Empty Birdcage avait déjà publié le duo de la chanteuse Kay Grant et du guitariste Daniel Thompson intitulé " quite pleased to be playing under a birdcage, that doesn't have a bird in it". J’ai ensuite assisté à super concert de ce duo dalors que je prestais avec Lawrence Casserley et Phil Wachsmann au Hundred Years Gallery en février 2023. Kay et Daniel s’étaient surpassés ce soir-là et firent encore une autre prestation phénoménale par la suite lors du Voicings Festival en mai 2024. Je me souviens alors avoir rencontré et parlé avec un auditeur se présentant Ian McLachlan à l'Hundred Years Gallery. Il semblait intéressé à jouer avec Daniel Thompson et un vocaliste ; et pourquoi pas moi ? Il avait sans doute assisté aussi à notre trio, Daniel, le trompettiste Roland Ramanan et moi-même au défunt Boat Ting (le bateau a coulé dans la Tamise) Si j’étais à demeure à Londres, je n’aurais pas hésité. Quelle n’est pas ma surprise de me retrouver avec dans les mains cet enregistrement de Kay, Daniel et Ian MacLachlan. Il y a une quarantaine d’années Ian improvisait déjà avec Steve Noble et Alex Mc Guire dans un trio mémorable. This is a tree : les trois musiciens, chanteuse guitariste et tromboniste explorent calmement et méthodiquement les interrelations de leurs décoctions instrumentales, paradigmes indéfinissables et dérives poétiques inspirées. Ian joue aussi une curieuse flûte dont il fait osciller le timbre et les gammes alors que Kay chante lentement à demi-voix évoquant pépiements d’oiseau, vocalises agréablement diphtonguées dans un mode intime et secret. Ce qui m’impressionne chez elle est cette capacité à intensément incarner et à se tenir à un registre prédéfini qui n’est jamais qu’une de ses nombreuses facettes comme si ce « rôle » qu’elle s’était donné était exprimé au plus profond d’elle-même. Dans blackthorn, ça gargouille ferme, la métamorphose des trois compères est totale. Daniel Thompson fait grincer sa guitare dans plusieurs dimensions et ostinatos et nous nous introduisons dans la nef des fous sans que Kay Grant se départisse de son flegmatique babil. Un très bon point chez ce guitariste est d'essayer des idées et des types de jeu différents en relation avec l'inventivité de ses collaborateurs sur scène, même si cela semble sortir de son style caractéristique, prouvant par là qu'improviser est moins un style qu'une disposition de l'esprit, un art de vivre l'ouverture à l'inconnu sans se soucier d'un quelconque cahier de charges ou d'idées toutes faites, éloignées du vécu. Ces trois là pratiquent l’art de combiner les extrêmes, le trivial , l’improbable, l’enfantin pour que se ressente l’écoute rapprochée et conviviale. Ce sont des frictions et succions de lèvres de la chanteuse qui initient hawthorn et puis sa voix blanche s'étend en douceur, alors que le guitariste fait résonner parcimonieusement des harmoniques de sa guitare acoustique. Ian McLachlan mimique ses timbres vocal-buccaux en triturant et pressurant son embouchure ou autre chose d’où s’échappent micro-sifflements, petits bruitages d’air compressé, « pops » et pschhhiiit …
Bref on a droit à une variété de micro – improvisation, pointillisme étiré… jusqu’à ce que le trio s’engage sur un trilogue animé où chaque musicien est à son avantage, Daniel Thompson n’ayant rien à envier à son mentor feu John Russell. Une session d’environ 35 minutes bien agréable au coin du feu.

7 novembre 2024

Faradena Afifi Steve Beresford Paul Khimasia Morgan/ Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres/ Adam Goodwin & Danny Kamins / Neil Metcalfe Phil Wachsmann Emil Karlsen Pierre - Alexandre Tremblay

Bee Reiki Faradena Afifi Steve Beresford Paul Khimasia Morgan Discus Music 173CD
https://discusmusic.bandcamp.com/album/bee-reiki-173cd-2024

Faradena Afifi - viola, violin, voice and drum set, Steve Beresford - piano, electronics and toys & Paul Khimasia Morgan - guitar body and electronics. Voici bien un album collaboratif d’improvisateurs qui échappe au radar et à une quelconque idée toute faite. À la fois chanteuse, violoniste et percussionniste, Faradena est une artiste à la fois afghane et britannique et influencée par sa pratique du T’ai Chi, les chants d’oiseau, Maggie Nicols, la danse, les arts visuels et les musiques populaires des quatre coins du monde. Paul Khimasia Morgan est un professionnel de la prise de son, musicien improvisateur et artiste visuel ayant collaboré avec Bianca Regina, Richard Sanderson, Jason Kahn, Christian Alvear, … et bien sûr Faradena Afifi et le pianiste Steve Beresford qu’on ne présente plus, étant un familier de Derek Bailey, Evan Parker, Louis Moholo, Han Bennink, John Butcher, John Russell, David Toop et membre des légendaires Alterations. La musique de Bee Reiki a d’ailleurs un air de famille avec celle de ce groupe, Alterations. Il y est question d’abeilles dans plusieurs titres où cet insecte bienfaisant est nommément cité ou simplement suggéré. On entend ici et là des zézaiements, des pépiements, des bourdonnements fugaces, un fredonnement, des bruissements de la nature , le timbre du violon qui oscille et miaule, la voix de Faradena Afifi, de discrètes interventions au piano deBeresford avec les cordes et les mécanismes , des vibrations fugaces, frottements minimalistes, tâtonnements sur une batterie toute en sensibilité. Une quelconque virtuosité est écartée au profit d’une intrigante poésie sonique. Chaque geste compte même leur insignifiance apparente est savamment maîtrisée. Rien n’est laissé au hasard. Une dimension heuristique, anarchiste et poétique se répand dans notre écoute et réunit les trois artistes dans une œuvre instantanée imprévisible et indescriptible. Il faut se déplacer à Londres pour croiser de tels artistes et découvrir leur rafraîchissante utopie.

Whispers from the Moonlight in seven movements Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Creative Sources CS849CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/whispers-in-the-moonlight-in-seven-movements

Ces enregistrements du trio Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues et Nuno Torres s’étalent en sept mouvements sur deux compacts, le premier mouvement (Berlin I) atteignant les 43 minutes qui résume et développe simultanément à lui tout seul l’essence de leur musique improvisée aérienne tour à tour élégiaque, lunaire, raffinée, affairée. Entre l’alto d’Ernesto et le violoncelle de Guilherme s’insère discrètement le saxophone alto de Nuno Torres à la sonorité travaillée spécifique. La lingua franca du free-jazz ou du be-bop fait appel à cette sonorité tranchante, brillante, pleine de sève, colorée, une expressivité pétillante, pleine d’altérations de la gamme pour accentuer le phrasé quasi-agressive. Parker, Coleman, Dolphy, Osborne, Watts, Lyons, ou même Marion Brown. Mais le son de Nuno Torres n’a tout autant rien à voir avec ceux de Paul Desmond, Konitz ou Pepper. Il semble qu’il vise à intégrer son souffle aux timbres des deux instruments à cordes, à leurs frottements, à leurs sons graves avec un son granuleux, lunaire, une texture proche de celle de l’alto d’Ernesto, des giclées de staccatos cotonneux, cette sonorité détimbrée imitant les qualités sonores des vibrations des cordes. Il faut vraiment tendre l’oreille et se concentrer pour isoler et entendre réellement où se situe le son du saxophone au sein du trio. Berlin 1 est à lui tout seul le contenu d’un album qui se suffit à lui-même et constitue une œuvre que les trois musiciens auraient pu publier isolément dans un album. On y trouve une belle suite dans les idées dans l’évolution de leur improvisation avec une variété de climax et d’assemblages de formes, de sonorités diffuses, de traitement du son d’ensemble et celui de chacun des trois protagonistes.
Mais, ils ont choisi d’accumuler les témoignages de leur tournée avec un morceau de durée moyenne de 10 minutes , deux pièces très courtes et trois longues improvisations de 27, 22 et 23 minutes durant lesquelles ils distendent la musique, recherchent les sonorités, s’étalent en drones scintillants, agrégats lumineux ou ombragés, murmures de rayon de lune, frottements délicats ou subtilement grinçants, coups de griffes, grattages, pizzicatos oscillatoires, sonorités voilées sur lesquelles le souffleur répand parcimonieusement notes désincarnées, effets de souffle, pépiements ralentis. On y trouve des chassés croisés bruitistes, sifflants ou vif argent accidentés…. Les propriétés du mercure qui s’assemble dans une masse et éclate dans une multitude de bulles qui s’agrègent instantanément à la moindre secousse… Le premier mouvement cultivait des formes tangibles, une écriture précieuse dans une série de constructions « logiques ». Par la suite, on cherche, on gratte, on frétille, fait tournoyer des spirales ou projeter des éclats mats qui se métamorphosent dans des motifs volatiles complexes ou ces échanges ludiques, voire rebondissants. Et ce sens de la dérive poétique, de la fuite en avant et de l’infini des configurations sonores multipliées sans frein procurent un plaisir intense à l’écoute et à la sensibilité pour les instruments à cordes dont l’adage souligne l’empathie innée entre eux mieux que face à un autre instrument. Adage démenti ici par la superbe démarche de Nuno Torres au sax alto qui s’allie merveilleusement avec les trames sonores des deux cordistes à l’alto et au violoncelle. Quand on pense que ces même messieurs sont parvenus à enregistrer un album remarquable et cohérent avec Alex von Schlippenbach et Willi Kellers ou avec Udo Schindler. En comparant avec un excellent album précédent d'Ernesto et Guilherme et le clarinettiste - saxophoniste Frank Gratkowski, Unstable Molecules, , on peut prendre la mesure de la profonde différence entre la démarche de Torres et celle de Gratkowski
Un enregistrement majeur dans le parcours discographique massif des Rodrigues, E. & G. et la mise en valeur des ressources insoupçonnées de l’improvisation libre.

Adam Goodwin/Danny Kamins The East End Sessions Musical Eschatology digital
https://adamgoodwindannykamins.bandcamp.com/album/the-east-end-sessions

Une contrebasse : Adam Goodwin et un sax sopranino : Danny Kamins. Un CD publié par Musical Eschatology. Un dialogue précis, amoureux, exigeant et multiple. Les pulsations libres des doigts de la main droite adroite et rebondissante ou l’archet grondant en glissandi graves et bourdonnants et le souffle exploratoire se jouant des possibilités sonores du « tout petit » saxophone droit : harmoniques spirales perçantes ou effets de souffle ou « de langue », techniques partagées avec celles du contrebassiste qui en improvise la translation avec son gros violon. Une fine et expressive interaction naît, se développe, s’agglutine, évolue au fil des phases de jeux. On découvre les nuances infinies des frottements et coups d’archets à l’arraché ou grincements face aux inspirations – expirations bruissantes dans le tube ou les suraigus scintillants. Les paysages sonores défilent comme un action painting obstiné, savant et sauvage avec de superbes suites dans les idées. La musique peut y naître en s’extrayant très lentement du silence (Part II) avec des gestes précautionneux et précis comme une ombre qui s’éloigne. Un souffle léger s’insinue et l’archet s’agrippe aux cordes obstinément, grince au plus près du chevalet. Une dramaturgie introspective se révèle, ces sons du quotidien par-dessus le mystère insondable des gestes, des à-coup, des réflexes et de l’inconnu. Un univers inconnu se révèle et prends corps dans les échanges tactiles de plus en plus prononcés, évidents ou en correspondance intime entre chaque acteur. Risquée, la tentative s’illumine dans une profonde communion qui s’affirme incontournable. Vibrations sensibles, boisées, vocalisées (avec aisance au sopranino !), expressives avec accès mélodique un instant et / ou abstraction dans les graves mouvants. On découvre cette capacité intuitive à renouveler les éléments sonores, la dynamique, le matériau en constante évolution qui est le fruit d’une écoute intense, d’une concentration réfléchie et d’une plénitude créatrice. Bien sûr en III, viennent les spirales ardentes mêlant glissandi, boucles en respiration circulaire et suraigus mordants et malléables pour changer l’atmosphère, l’archet pressant la corde sur la touche avec une belle intensité ou oscille dans les graves en tournoyant. Par n’importe quel bout vous les prenez, les six improvisations de ces East End Sessions fonctionnent, s’écoutent avec un vrai plaisir du début à la fin, sans jamais « se répéter », chaque partie se distinguant des cinq autres par leurs affects, leur déroulement et leur dynamique propres. Une très belle réussite.

Shadow Figures Spaces Unfolding (Neil Metcalfe Philipp Wachsmann Emil Karlsen) + Pierre-Alexandre Tremblay Bead Records 50.
https://beadrecords.bandcamp.com/album/shadow-figures
Le trio Spaces Unfolding, soit le flûtiste Neil Metcalfe, le violoniste Philipp Wachsmann et le percussionniste Emil Karlsen, s'est adjoint la collaboration de l'artiste de musique électronique Pierre-Alexandre Tremblay. Le précédent album de Spaces Unfolding était essentiellement acoustique, à ceci près que le violon de Wachsmann est joué avec une très fine installation électronique basée entre autres sur le delay et une subtile adaptation "algorithmique" "hésitante" des boucles. Il semble que l'interaction avec les processus de Tremblay intensifie et multiplie certains des aspects de cette approche personnelle de Wachsmann pour incorporer les sons de chacun dans le trio. En fait, d'un point de vue auditif il y a deux "sortes" de musiques improvisées : celle qui vous fait entendre ce que vous savez déjà de la musique d'un groupe que vous aimez et qui se ressemble assez bien par rapport à l'enregistrement précédent ou à leurs concerts. Et celle qui vous propose une musique dont le son d'ensemble et la direction musicale est sensiblement éloignée de ce que vous connaissez déjà de ce groupe ou d'autres musiciens. C'est bien le (rare) cas ici. Spaces Unfolding + Pierre-Alexandre Tremblay nous envoie dans un autre univers. Bien sûr, nous identifions les interventions du flûtiste et son style si personnel sur le timbre suave et les relations entre chaque note qui le rend aussi identifiable que Lol Coxhill, son ami disparu. Et les interventions calibrées et surprenantes de Phil Wachsmann restent toujours du Wachsmann pur jus avec son sens unique du timing et de soudaines diversions. Ainsi de la percussion d'Emil Karlsen. Ces Shadow Figures révèlent une démarche expérimentale à base de différents concepts et leurs applications technologiques de transformations d'éléments sonores - aspects du jeu instrumental et d'interactions induites par Pierre-Alexandre Tremblay. Les quatres musiciens explorent des détails sonores, et leurs échos ou "ombres" différées, actions où s'imbriquent des interventions dosées et calibrées de chacun des trois improvisateurs dont on distingue clairement l'identité de leur jeu respectif, entièrement recontextualisé ici. Dans plusieurs pièces, c'est l'aspect du timing qui est en jeu comme on l'entend jamais ailleurs. Aussi, la dynamique et l'interactivité ont ici une toute autre nature que celles de leur enregistrement précédent, the Way We Speak. Chacun des morceaux enregistrés : Shadow Figures Pt. 1, Shadow Figures Pt. 2, In Praise of Shadows Pt. 1,Refractions Pt. 1, Refractions Pt. 2, Echoes of Being Pt. 1, Echoes of Being Pt. 2 , In Praise of Shadows Pt. 2, Reflect / Reflex Pt. 1, Reflect / Reflex Pt. 2, In Praise of Shadows Pt. 3 est focalisé sur un caractère différent du travail interactif de Tremblay avec les membres de Spaces Unfolding dans des approches divergentes, parfois complémentaires qui soulignent et singularisent des éléments du travail instrumental : la texture, le timing, les spécificités des sonorités et des possibilités du violon ou de la percussion, la mise en évidence de la "voix" très particulière du souffle de Neil Metcalfe, un artiste identifié plus "free-jazz". Aussi il faut souligner les curieux effets de rebondissements - redoublements des frappes sur les peaux d'Emil Karlsen qui accentuent et mettent en évidence sa conception de la percussion et du timing. Ce serait fastidieux de vouloir décrire précisément chacun des options qu'on découvre à l'écoute des Shadow Figures, In Praise of Shadows, Refractions, Echoes of Being, Reflect/ Reflex et chacune de leurs parties n° 1 ou 2. Un O.V.N.I dans la multitude des enregistrements de musiques improvisées. Chaudement recommandé à quiconque s'intéresse au croisement de la musique instrumentale contemporaine et de la technologie digitale / électronique d'aujourd'hui. Bead Records, le label de Phil Wachsmann où Emil Karlsen s'investit intensément, a encore ajouté un bijou (n° 50) à son catalogue, un des plus diversifiés de l'univers des musiques improvisées depuis des décennies.