Quelques super LP's produits avec amour !!
Monk’s Casino Die Enttaüschung & Alexander von Schlippenbach live vom 6.11.2011 im Au Topsi Pohl Berlin Two-Nineteen Records 2-19-007.
Alexander von Schlippenbach, Axel Dörner, Rudi Mahall, Jan Roder, Michael Griener.
https://dieenttaeuschung.org/
Monk’s Casino est aussi le titre de l’intégrale des compositions de Thelonious Monk enregistrée par ces mêmes musiciens pour le label Intakt dont c’était la centième publication en 2005. Avec ce triple CD d’il y a vingt ans, les quatre de Die Enttäuschung, le clarinettiste (basse) Rudi Mahall, le trompettiste Axel Dörner, le bassiste Jan Roder et le batteur Uli Jennessen ont acquis un solide début de reconnaissance. Cela leur a permis de tourner et d’avoir au catalogue Intakt avec quelques albums passionnants avec la musique de leur cru . Présenté alors par les chroniqueurs comme un projet sous la houlette d’Alex von Schlippenbach, ccela revenait à méconnaître le talent et le travail du quartet Die Enttäuschung (la Déception) qui travaillait d’arrache-pied toutes les compositions de Monk depuis des années en créant des arrangements – collisions avec trompe l’œil narquois et dérapages concertés déconcertants depuis plus de dix ans. En témoigne le premier double album vinyle de Die Enttäuschung enregistré en 1995 entièrement consacré entièrement aux compositions de Thelonious Monk avec pas moins de 16 morceaux … de connaisseurs, parmi lesquelles on trouve Ask Me Now, Let’s Cool One, Humph, Hornin’In, Coming on the Hudson, Let’s Call This, Four In One, Think of One, Evidence, Shuffle Boil. Ça nous change des hommages où on récite benoîtement Round Midnight, Straight No Chaser ou Blue Monk comme à l’école. Tout Monk, un sacré défi de 68 compositions, jouées dans ce merveilleux coffret CD , Monk’s Casino InTakt 100 ! C’est une musique qui demande un aplomb rythmique essentiel. Le grand maître du Monkisme des années 50 au niveau saxophone n’était personne d’autre que Sonny Rollins : Newk était présent aux répétitions lorsqu’un nouveau saxophoniste s’initiait aux mystères du Moine pour expliquer par l’exemple le moindre détail de chaque partie, accents, rythmes, intonations, doigtés... On retrouve aussi des compositions de Monk dans leur vinyle suivant paru sur le label US Crouton. Avec le batteur Uli Jenessen et ensuite, Michael Griener, et le bassiste Jan Roder, le quartet a une assise rythmique solide, fluctuante, attentive à tous les écarts et les fulgurances des deux souffleurs tant Rudi Mahall à la clarinette basse qu’Axel Dörner à la trompette. Celui-ci s’est révélé être un avant-gardiste réductionniste « lower case » époustouflant en inventant une nouvelle pratique instrumentale et musicale radicale, implosant le jeu de la trompette dans un « bruitage » permanent qui, à l’écoute attentive, se révèle tout aussi complexe que celle de la génération précédente des Evan Parker, Günter Christmann, Bailey ou Paul Lovens. On l’a entendu avec John Butcher et Xavier Charles, Mark Sanders, Jim Denley, Keith Rowe, Burkhard Beins, Tony Buck, Fred Lonberg-Holm dans des concerts et des albums carrément « anti-jazz » au point que plusieurs improvisateurs libres patentés dénigraient cette démarche. Mais Axel est un excellent trompettiste et un solide musicien, il suffit pour les amateurs de jazz « moderne » stricto sensu d’écouter les enregistrements de Monk’s Casino. Rudi Mahall, lui s’affirme comme un jazzman dans le fil de la tradition avec une vision anarchiste free, une éthique anti show-biz et pas mal d’humour. Il a un seul privilège : être le seul clarinettiste basse qui incarne le dolphysme tout en avouant qu’Eric Dolphy reste toujours imbattable sur son terrain depuis sa mort en 1964. Il swingue à mort en sursautant avec une vivacité extraordinaire et un souffle déchirant avec un sens de la répartie immédiate qui est la marque des grands improvisateurs. Axel et Rudi s’entendent comme des larrons en foire pour synchroniser leurs efforts, dialoguer un instant et parfois disrupter l’ordonnancement des riffs et embranchements mélodiques en télescopages et collisions ubuesques. Tous deux conçoivent des arrangements des morceaux de Monk pleins de malice et basés sur des « mistakes » (erreurs !). Rudi est déjà un virtuose qui transgresse ses propres limites sonores et de souffle en n’hésitant pas à encanailler le son, grailler les graves et mordiller avec délice et rage les aigus dans des écarts d’intervalles audacieux avec sens du rythme phénoménal. La présence profondément acoustique de Michael Griener entretient une sonorité de batterie à l’ancienne et un style éminemment personnel directement reconnaissable surtout en quartet. Leur batteur précédent, Uli Jenessen, un maillon essentiel de l’équipe, avait malheureusement quitté le groupe et Mahall s’est alors tourné vers Michael Griener, son ami d’adolescence avec qui il improvisait régulièrement. Le jeune Griener découvrit Paul Lovens dans les concerts organisés par Günter Christmann à Hanovre et fut entièrement convaincu : il devint dès lors un des collaborateurs les plus proches de Christmann. Jan Roder et son flair de bassiste puissant et lucide assure la continuité du flux tout en se concentrant sur les aléas rythmiques peu prévisibles du quartet en action – réaction. Aussi, on l'entend dans plusieurs groupes "locaux" d'allumés d'envergure. À ces joyeux drôles, s’adjoint ici le légendaire pianiste Alexander von Schlippenbach, un pionnier incontournable du free-jazz à l’européenne, un expert en piano classique et contemporain ainsi qu'en jazz moderne. Et quel compositeur ! Comme improvisateur « free », il est un pianiste hors du commun alliant un sens des pulsations, des harmonies et un toucher rares avec une imagination déconcertante et une énergie exponentielle, spécialement en trio ou quartet avec Paul Lovens et Evan Parker, groupe à la fructueuse longévité. Sa présence ajoute « un peu de sérieux » et une assise puissante à Monk’s Casino, sous – titré « Die Enttäuschung & Alexander von Schlippenbach ». Tout au long de sa longue carrière (il est né en 1937), Alex a toujours joué des pièces de Thelonious Monk. Soit avec le Globe Unity Orchestra : Evidence dans Globe Unity Special 1975 avec Steve Lacy, le monkien par excellence et Ruby My Dear dans Pearls avec Braxton à l’alto. Ou en trio avec Sunny Murray et Nobuyoshi Ino, Light Blue - Schlippenbach Plays Monk (Enja) et en solo, Schlippenbach Plays Monk (InTakt. Il choisit souvent les pièces de Monk les moins jouées par d’autres. Avec Die Enttäuschung, il joue les thèmes monkiens avec une belle fermeté et souplesse et improvise dans un style voisin des pianistes contemporains de Monk,comme Sonny Clark par exemple, tout en adhérant imperturbablement aux fluctuations du tandem rythmique et aux « erreurs » , fulgurances, errements et pied-de-nez endiablés ou narquois des deux souffleurs, sans parler des emboîtements saugrenus entre deux compositions. Comme toujours les pochettes de leurs disques ou cd’s sont ornées par les collages abracadabrant de Katja Mahall.
Le programme de Monk’s Casino n°2 en vinyle :
Side 1 : Thelonious, Locomotive, Trinkle Trinkle, Let’s Cool One, Let’s Call This.
Side 2 : Coming on the Hudson, Bemsha Swing, 52nd Street Theme, Pannonica, Friday the 13th.
Side 3 : Evidence, Misterioso, Sixteen, Skippy.
Side 4 : Green Chimneys, Little Rootie-Tootie, Off Minor, Hackensack, San Francisco Holiday.
Au vu de ces titres, on constate qu’ils ont tenu à enregistrer d’autres morceaux que ceux qui figurent dans le double album inaugural Two Nineteen 001 de 1995 (sans Schlippenbach). On mesure aussi l’évolution de leur savoir-faire et la maturité de leur inspiration. Un des groupes de jazz contemporain les plus remarquables dont les autres albums « 4 », « 5 », Vier Halbe et Lavaman publiés par Intakt en cd et les CD’s 2-19 Music Minus One et Die Komplette Enttaüschung (inclus dans un catalogue des pochettes - collages colorés de Katja Mahall) nous font découvrir une musique d’une finesse rare, plus improvisée et free qui se révèle être un enchantement pour ceux qui connaissent bien le jazz pointu et le free-jazz créatif. Il faut entendre Rudi Mahall joindre les deux bouts en intégrant le message dolphyen, des soupçons d’héritage konitzo-tristanien et l’improvisation sonore radicale. Chacune de leurs interventions individuelles s’imbriquent dans l’instant avec celles des autres avec une dynamique, un dynamisme, la surprise de l'instant et une écoute hyper active.
Ces musiciens sont surtout connus en Allemagne et comme ils ne courtisent pas les musiciens les plus en vue provenant des USA ou d’ailleurs qui alimentent les médias spécialisés et les festivals importants, afin de multiplier les opportunités en invitant X ou Y etc… Préférant leurs potes de la riche scène locale ,Die Enttaüschung demeure un groupe trop méconnu par rapport à leur cohérence, leur talent et leur humour. NB pas de lien audio pour ce double LP et les autres albums 2-19, mais acheter les disques Two Nineteen directement, ils ne sont pas distribués. Adressez-vous à https://dieenttaeuschung.org/
Kris Vanderstraeten Daniel Duchamp Luis Ferin Timo Van Luyck Traces du Hasard La Scie Dorée scie 3824
https://lasciedoree.be/shop/lp/timo-van-luijk-kris-vanderstraeten-daniel-duchamp-luis-ferin-traces-du-hasard-lp/
https://timovanluijkkrisvanderstraeten.bandcamp.com/album/traces-du-hasard
Cet album Traces du Hasard relate la première rencontre de l’artiste sonore Timo Van Luyck avec un bel échantillon des fanatiques de la free music de la région de Bruxelles. Kris Vanderstraeten est un curieux percussionniste inventeur – bricoleur de son propre kit truffé d’accessoires et d’objets comme vous n’en trouvez plus aujourd’hui. Un échappé de la mouvance Paul Lovens Paul Lytton John Stevens et Andrea Centazzo. Lui et son pote Daniel Duchamp ont commencé à jouer ensemble lors de leur service militaire : ils jouaient dans le placard de leur chambrée, Kris du sax et Daniel du cornet, pour ne pas importuner le sergent. Daniel, je crois était alors un fan de Leo Smith et un ferré de Derek Bailey, Peter Kowald et cie, tout comme Kris. Ils ne rataient aucun concert ou festival, y compris Moers à la grande époque ou Actual 1980. Par la suite, Kris a inventé ses batteries successives tout en prenant un cours du soir de percussion et Daniel a exploré la contrebasse. Parmi leurs copains, le saxophoniste Luis Ferin, originaire de Madère, a opté pour le sax soprano. Ici, à la guitare et au sax, Luis était de la bande des créatifs de la défunte Médiathèque de Belgique. Qu’est-il devenu ? Daniel s’est orienté par la suite brillamment dans la musique électronique après avoir officié dans le Van Trio avec Kris et moi-même. Lorsque vous êtes comme Kris et moi des chercheurs avides de trente-trois tours de free-music, impossible d’éviter Timo Van Luyck, qui trônait au comptoir de Pêle-Mêle, la plus antique source bruxelloise de raretés discographiques de nos collections naissantes puis encombrantes. Le voici , crédité auto-harp, sound effects, percussion. Au début des années nonante, Timo cherchait sa voie et collaborait avec Peter Faes, le sonorisateur d’Univers Zéro, au sein du légendaire Noise Maker’s Fife. Puis sont venus Af Ursin, Asra, Andrew Chalk (In Camera ) , Christoph Heemann (Elodie), son label vinyle la Scie Dorée, High Noon, le duo avec Kris (+50 concerts !) et son extraordinaire label Metaphon qui documente des artistes sonores expérimentaux et des compositeurs atypiques dans de somptueux albums ou coffrets CD’s. Timo est un producteur d’albums perfectionniste et de haut vol. Dans la foulée, il n’a pas hésité à se plonger dans ses archives pour faire revivre cette première rencontre hasardeuse mais néanmoins réussie, enregistrée dans le hangar de la gare de Zichem, village fétiche de la culture littéraire flamande (cr De Witte d’Ernest Claes). Mystères, acoustique un peu caverneuse , développement spontané d’improvisations instantanées dont Timo a sélectionné des les extraits les plus évidents. Les musiciens étaient réunis pour chercher, s'essayer à inventer, s’écouter, dériver poétiquement avec autant de cohérence que d’indépendance, à l’abri du show, du besoin de convaincre, dans une quête introspective voire introvertie et tout autant expressionniste. Un document finalement éclairant, sans prétention, mais reflétant la volonté affirmée de s’exprimer sans frein ni arrière-pensée avec un intense plaisir de jouer. Pochette ornée d'un beau collage de Timo Van Luyck. J'ajoute encore que Daniel Duchamp est un excellent photographe et Kris, un graphiste et dessinateur talentueux, exposé à plusieurs reprises.
Pierre Michel Zaleski et Antoine Herran Le paysage réservé LP vinyle auto-produit
Pierre Michel Zaleski est un vocaliste autodidacte avec du coffre et une voix de basse démentielle. Il a commencé à improviser suite à une expérience dans le blues, un travail artistique théâtral et un autre comme caméraman vidéo de talent en Pologne, puis en Belgique. On lui doit d’ailleurs un documentaire sur Mats Gustafsson. Au fil d’expériences avec le contrebassiste Peter Jacquemyn, la danseuse Sofia Kakouri, le guitariste Valentin Becmann et plusieurs rencontres et ateliers, il s’est affirmé comme un vocaliste improvisateur de scène impressionnant. Nous nous sommes tous deux commis en duo à Bruxelles et à Londres et dans des ateliers d’improvisation. Il avait dans l’idée de réaliser un album vocal en solitaire et il s’est adressé à Antoine Herran pour l’enregistrer. Ce qui fut fait dans une vieille maison d’Ixelles. Antoine se trouvait en Roumanie lorsque la pandémie s’est déclenchée et a été forcé d’y rester. Comme il avait les enregistrements à portée de la main, il s’est mis à concevoir méticuleusement une trame musicale avec des guitares, une mandoline, un tambour, des objets pour essayer de coïncider avec le flux vocal, les mélodies, les accents de la vocalité de Pierre Michel. Celui-ci chante en « yaourt » (sans paroles ou dans un langage imaginaire) avec son énorme voix grave, graveleuse, growlante à souhait, créant exhortations chamaniques, diplophonies dignes de celles des montagnards bouriates ou des pasteurs mongols. Il grogne, éructe, murmure, halète. On décèle comme une saveur, des échelles de notes qui proviendraient d’une musique d’une contrée d’Asie Centrale et, heureusement une belle coïncidence se dessine dans les gammes « primitives » non tempérées du jeu de guitare et de mandoline déjanté d’Antoine Herran. Celui-ci a la sensibilité et l’inspiration requises pour ne pas dénaturer le travail de Zaleski, mais l’enrichir, l’ensauvager plus encore et transformer cette aventure en OSNI. Une manière de « folk » free extra-européen alimenté par le blues frappadingue des trous perdus du Mississipi et un Orient inconnu imaginaire ou fantasmé, mais authentique, au-delà du ressenti superficiel ou de l’emprunt anecdotique. Certains morceaux sont parsemés d’effets de guitare électrique qui ajoute une touche punk ou noise, sans doute pour familiariser les auditeurs biberonnés au rock « expérimental ou expérimétal » (que sais-je ?). Une bien belle réussite et un travail de production de haut niveau : pochette du LP double encart, présentation, son, mixage et les multi-pistes réussis du dernier morceau d’anthologie de la fin de la face B. Pour acquérir le disque 33T Le paysage réservé, s'adresser à Pierre Michel Zaleski : pmichel.zaleski@gmail.com
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
28 septembre 2024
15 septembre 2024
Urs Leimgruber Duos w : Joëlle Léandre Magda Mayas Dorothea Schurch/ Karoline Leblanc Paulo J Ferreira Lopes/ Mia Zabelka Yoko Miura Lawrence Casserley
AIR Vol 2 Urs Leimgruber Duo with : Joëlle Léandre Magda Mayas Dorothea Schurch 3CD Creative Works CW1076
https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1076ccd/
Le Volume deux du projet AIR du souffleur Urs Leimgruber au sax soprano en compagnie de trois musiciennes improvisatrices essentielles : la contrebassiste Joëlle Léandre, la pianiste Magda Mayas ici au « clavinet » et la vocaliste Dorothea Schurch qui joue aussi de la scie musicale ou singing saw en anglais. Le 1er volume d’Air en 4 CD réunissait Thomas Lehn, Hans Peter Pfammatter, Jacques Demierre et Gerry Hemingway, chacun en duo avec Urs. Suite au travail intense de Steve Lacy, le saxophone soprano a acquis droit de cité dans les sphères du jazz contemporain ainsi que du « jazz libre » et/ou de l’improvisation libre collective. Steve a effectué une recherche novatrice sur la technique et la philosophie de ce saxophone particulier en en étendant son registre au-delà de « l’aigu » en maîtrisant ses harmoniques et en créant une grammaire sonore, une nouvelle syntaxe et des formes musicales révolutionnaires qu’il synthétisait dans un système de compositions ouvertes et polytonales, tout en étant inscrites dans la trajectoire du jazz moderne et de souffleurs aussi incontournables que Lester Young et Sonny Rollins. Ce dernier point mérite sans doute une explication de ma part. Mais passons. La génération suivante a vu l’éclosion de saxophonistes soprano de très haut niveau qui ont élargi et transcendé ce territoire lacyen avec d’autres techniques, d’autres intentions esthétiques, d’autres sensibilités dans le cadre de l’improvisation totale. Parmi les praticiens de cet instrument difficile qu’est le sax soprano dans le contexte de son évolution, il faut absolument citer Lol Coxhill, Evan Parker, Michel Doneda et Urs Leimgruber, mais aussi Trevor Watts au sein du Spontaneous Music Ensemble et Larry Stabbins qui fut le premier improvisateur de cette énorme scène londonienne à prester une performance de saxophone solo à l’étage du Ronnie ‘s Scott Club en 1973, à la même époque que les premiers concerts solo de Steve Lacy. (Théâtre du Chêne Noir, Avignon). Il y en a d’autres comme John Butcher, Adrian Northover ou Martin Küchen et au sopranino, JJ Duerinckx et Dirk Marwedel. Aussi, dès 1967, John Stevens a assigné une place particulière au sax soprano, joué respectivement et successivement par Evan Parker et Trevor Watts en duo avec sa mini batterie dans une démarche d’exploration sonore, et d'écoute mutuelle intense dans une dimension rythmique libre et télépathique. C’est à la suite de ce long cheminement musical qu’Urs Leimgruber a été amené construire sa musique dans l’instant en se servant d’un large éventail des possibilités soniques et expressives de cet instrument difficile à maîtriser. Si la démarche d’un Steve Lacy consiste à jouer ses nombreuses compositions et celle d’un Evan Parker est de créer des compositions instantanées en multipliant les boucles et les harmoniques émises en souffle « circulaire » avec l’ « illusion d’une polyphonie », celle de Leimgruber s’apparente à celle d’un poète des signes et des gestes comme s’il dérivait à travers ses impressions et ses émotions instantanées sans se fier à une quelconque logique ou un plan déterminé. C’est devenu très clair avec ses récents albums AIR Vol1 et le solo magique de Now and Always.
Joëlle Léandre initie les 7 pièces de leur duo comme si elle voulait établir spontanément une structure, une suite dans les idées avec une belle expressivité face aux sonorités extrêmes soufflées au creux du silence et du bout des lèvres. Torsades à l’archet qui veulent coïncider un instant avec le battement de la langue sur le bord de l’anche ou d’harmoniques évasives. Dialogues précis et écarts nourrissant de nouvelles recherches. Une qualité intime dans l’expression, prendre tout son temps pour joue. Qualité du son de la contrebasse et souffle racé au soprano qui s’évanouit dans l’air quand le frottement de l’archet gronde et fait vibrer ces graves magnifiques ou éclate en morsures incisives, puis résorbées dans des boucles à deux notes et des étirements de textures. Mais au fil des morceaux improvisés, la contrebassiste se laisse prendre au jeu et réagit spontanément dans l’instant aux incursions sonores d’Urs dans les recoins de son soprano, ses nuances infinies, laissant les traces de sa personnalité entière et de sa rage de jouer du tac-au-tac. Que voulez-vous faire quand le souffle consiste à grogner et bruiter dans le bec ou le pavillon ou à se livre à des interjections subites et intermittentes ? Point de politesses, ni de façons, on est dans le vif du sujet de l’improvisation libre et dans son devenir imprévisible, musique à la fois sincère, sauvage et sans détour, attirant l’ouïe et la sensibilité des auditeurs dans leur intimité profonde, celle des deux musiciens en dialogue et celle de celui qui découvre au même instant que ces deux-là. On oublie alors qui fait quoi et quoi faire quand survient ceci ou cela : l’indépendance est totale mais l’écoute aussi Une belle aventure ouverte sur l’inconnu.
Le jeu de Magda Mayas, personnalité musicale bien différente de Léandre, se sert du piano en grattant, grinçant ou pinçant les cordes, celui-ci devient harpe mécanique, machine à bruits, objet résonnant, méconnaissable, un chambre résonnante et vibrante. La contrepartie d’Urs Leimgruber s’envole en spirales tronquées, fragments mélodiques saturés, harmoniques effeuillées, hyper-aigus surréels jouées avec d’exquises nuances acides, perçantes ou corrosives. De multiples changements de registre se font jour et leur duo s’enrichit de leur imaginaire instantané et sautes d’humeurs existentielles. Le caractère improbable de leurs interactions voilées et tangentielles se prolongent dans le duo avec la vocaliste Dorothea Schurch avec laquelle Urs a travaillé au sein de l’Ensemble 6ix (avec Lehn et Demierre avec qui il a gravé AIR Vol 1 et collabore dans le trio LDL, Roger Turner, son partenaire duettiste et Okkyung Lee). Dorothea incarne un véritable phénomène vocal intensément sonore hors des sentiers battus de la vocalité free : un véritable exploratrice aussi explosive qu’elle peut se révéler introvertie. La photographie sur la pochette la montre avec une sorte de porte-voix déformant et amplifiant de curieuses occurrences sonores fragiles, murmurantes, sifflantes, hullulantes, bourdonnantes jusqu’à ce que son gosier éructe, grogne outrageusement, émet des borborygmes, la vocalité sauvage brutalise et râcle les cordes vocales qui vibrent comme une machinerie découpant du métal ou broyant du granit. Le morceau suivant un filet de voix sifflant évasivement - ou est ce la scie musicale (?)- fait écho au souffle doucement flûté des harmoniques du saxophoniste. On est autant dans le bruitage éruptif, expressionnisme brut que dans un rêve éveillé tout en délicatesse et poésie au creux d’un silence hanté. Des musiques organiques, spontanées, ouvertes à la recherche de sons : un intense vécu !
Karoline Leblanc Paulo J Ferreira Lopes Edged Once Fractured atrito afeito 013
https://karolineleblanc.bandcamp.com/album/edged-once-fractured
Ce n’est pas la première fois que la pianiste Canadienne Karoline Leblanc et le percussionniste Paulo J Ferreira Lopes enregistre : The Way Wends Round, un album solo de Leblanc pour lequel Ferreira joue sur trois morceaux comme batteur et pour le même label. Edge Once Fractured contient seule longue improvisation superbement enregistrée de 32 :36 où fusionnent complètement les sonorités produites par l’activité instrumentale exploratoire dans un véritable pandémonium sonique « méta-musical » (cfr AMM). Les deux acolytes trustent une douzaine d’instruments : K.L. , clavecin, piano, orgue à tuyaux, hochets en bois, corne en coquillage, bulbul tarang et taal ; P.J.F.L. , gongs, tinplates, ressorts, cymbales et cloches. C’est lui aussi qui a réalisé la décoration de la pochette. Pour information, un bulbul tarang est un instrument indien à cordes et clavier connu au Balouchistan sous le nom de benju et provient du Japon où il sert d’instrument pédagogique. Un remarquable CD Buda – Musiques du Monde produit par Jean During, un expert reconnu des musiques d’Asie Centrale, contient de magnifiques morceaux où le benju rivalise avec la vièle sorud (Balouchistan Bardes du Makran). Le piano de Karoline et toutes les nuances et trouvailles sonores dans les cordes du piano avec son infinie résonance occupe une place centrale dans cet enregistrement superlatif. Leur musique est si minutieusement bien intégrée qu’on a la sensation qu’il n’y a qu’une seule personne, une seule voix. Cela me fait songer au titre du premier album de l’extraordinaire duo de Paul Lovens et Paul Lytton , « Was It Me » ? (Po Torch – jwd 1) enregistré en 1976. Bien sûr on devine que c’est bien Karoline Leblanc qui actionne les cordes du piano dans de multiples facettes. Mais tout ce qui est joué ici participe d’une mise en commun totale d’une qualité rare. Il n’y a pas de « rythmes » , de pulsations, d’harmonies etc… seulement des sons qui s’étendent dans l’espace, suspendus, vibrants, s’éteignant, se complétant avec une intensité relâchée. Un déroulement infini dans le temps de strates sonores métalliques, crissantes, réverbérantes, scintillantes, sourdes , irisées, qui naissent les unes des autres comme par enchantement dans un souffle aussi ténu que puissant. Edge Once Fractured est un album cinq étoiles où les musiciens subliment l’acte de jouer et de partager sans doute au-delà de leurs limites musicales et instrumentales. Frémissant! Fabuleux !
MYL trio Mia Zabelka Yoko Miura Lawrence Casserley Parallel Universes. Setola di Maiale SM 4760
https://miazabelka.bandcamp.com/album/parallel-universes
La violoniste Mia Zabelka apporte sa voix à ce trio d’improvisation peu commun qui réunit la pianiste Yoko Miura et le signal processing instrument de Lawrence Casserley, une extraordinaire installation de transformation du son en temps réel dont Lawrence est le créateur. Chacune des trois personnalités est bien différente avec son univers personnel qui comme m’indique le titre de l’album évoluent dans de curieux parallélismes, arcanes d’interactions pas directement évidentes. Les sonorités issues du processing de Lawrence peuvent s’incarner dans une multitude de textures, dynamiques, transformations inouïes de l’enveloppe sonore, vitesses, glissandi, harmonies surréelles dans une plasticité surprenante. Quand on songe qu’il ne fait que capter les sons de ses acolytes pour les métamorphoser immédiatement… 6 improvisations enregistrées en tournée à Göteborg, Stockholm et Ostrava à la fin de l’été 2023 aux durées longues (15 et 22 minutes) ou écourtées et concentrées entre 3 :48 et 6 :37. S’y développent l’intuition de l’instant, l’infini et l’indéfini, l’imagination réactive, les échanges fructueux. On procède autant au dialogue qu’à l’étagement, on exprime l’étonnement et des fuites en avant instrumentales happées soudainement par les micros du signal processing de Casserley qui en distille de complexes métamorphoses ou alors s’insère subrepticement entre les fréquences de ses deux collègues. Yoko Miura est la prêtresse d’haikus polymodaux cristallins où consonnance et dissonance interfèrent subtilement avec des passages soufflés et languissants au mélodéon (une sorte de mélodica). Quand elle ne hulule des vocaux contorsionnés, l’archet de Mia Zabelka fait osciller des spasmes texturaux boisés dont Casserley transforme l’enveloppe sonore en en projetant le trafic du processing instantané en décalage. Mia est « complètement free » tant au violon qu’avec sa vocalité complètement éclatée alors que Yoko est attachée à une pratique du piano « plus conventionnelle », ou cristalline. Chacune des deux instrumentistes, cordes ou clavier, gravite dans son propre univers parallèle (cfr le titre Parallel Universes) comme si elles jouaient chacune leur propre musique sans essayer de faire coïncider ou se rencontrer leurs actions, harmonies, pulsations ou alors de très loin grâce à leur sens précis du timing. Tout au crédit de Lawrence Casserley, cet art inné (et expérimenté) de créer des sons, des formes, des dynamiques, des actions (cascades, vents, tourbillons, nappes en constante évolution, sifflements, grondements. qui rassemblent et intègrent ses collègues dans une totalité qui révèle petit à petit toute sa cohérence. Il y a là des moments éphémères iridescents ou fantomatiques, élégiaques ou centrifuges, des paysages sonores qui se distinguent tant par leur originalité, leur clarté ou l’art achevé de clairs – obscurs. Sans doute un des projets les plus réussis que ces trois artistes ont mené à bien.
https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1076ccd/
Le Volume deux du projet AIR du souffleur Urs Leimgruber au sax soprano en compagnie de trois musiciennes improvisatrices essentielles : la contrebassiste Joëlle Léandre, la pianiste Magda Mayas ici au « clavinet » et la vocaliste Dorothea Schurch qui joue aussi de la scie musicale ou singing saw en anglais. Le 1er volume d’Air en 4 CD réunissait Thomas Lehn, Hans Peter Pfammatter, Jacques Demierre et Gerry Hemingway, chacun en duo avec Urs. Suite au travail intense de Steve Lacy, le saxophone soprano a acquis droit de cité dans les sphères du jazz contemporain ainsi que du « jazz libre » et/ou de l’improvisation libre collective. Steve a effectué une recherche novatrice sur la technique et la philosophie de ce saxophone particulier en en étendant son registre au-delà de « l’aigu » en maîtrisant ses harmoniques et en créant une grammaire sonore, une nouvelle syntaxe et des formes musicales révolutionnaires qu’il synthétisait dans un système de compositions ouvertes et polytonales, tout en étant inscrites dans la trajectoire du jazz moderne et de souffleurs aussi incontournables que Lester Young et Sonny Rollins. Ce dernier point mérite sans doute une explication de ma part. Mais passons. La génération suivante a vu l’éclosion de saxophonistes soprano de très haut niveau qui ont élargi et transcendé ce territoire lacyen avec d’autres techniques, d’autres intentions esthétiques, d’autres sensibilités dans le cadre de l’improvisation totale. Parmi les praticiens de cet instrument difficile qu’est le sax soprano dans le contexte de son évolution, il faut absolument citer Lol Coxhill, Evan Parker, Michel Doneda et Urs Leimgruber, mais aussi Trevor Watts au sein du Spontaneous Music Ensemble et Larry Stabbins qui fut le premier improvisateur de cette énorme scène londonienne à prester une performance de saxophone solo à l’étage du Ronnie ‘s Scott Club en 1973, à la même époque que les premiers concerts solo de Steve Lacy. (Théâtre du Chêne Noir, Avignon). Il y en a d’autres comme John Butcher, Adrian Northover ou Martin Küchen et au sopranino, JJ Duerinckx et Dirk Marwedel. Aussi, dès 1967, John Stevens a assigné une place particulière au sax soprano, joué respectivement et successivement par Evan Parker et Trevor Watts en duo avec sa mini batterie dans une démarche d’exploration sonore, et d'écoute mutuelle intense dans une dimension rythmique libre et télépathique. C’est à la suite de ce long cheminement musical qu’Urs Leimgruber a été amené construire sa musique dans l’instant en se servant d’un large éventail des possibilités soniques et expressives de cet instrument difficile à maîtriser. Si la démarche d’un Steve Lacy consiste à jouer ses nombreuses compositions et celle d’un Evan Parker est de créer des compositions instantanées en multipliant les boucles et les harmoniques émises en souffle « circulaire » avec l’ « illusion d’une polyphonie », celle de Leimgruber s’apparente à celle d’un poète des signes et des gestes comme s’il dérivait à travers ses impressions et ses émotions instantanées sans se fier à une quelconque logique ou un plan déterminé. C’est devenu très clair avec ses récents albums AIR Vol1 et le solo magique de Now and Always.
Joëlle Léandre initie les 7 pièces de leur duo comme si elle voulait établir spontanément une structure, une suite dans les idées avec une belle expressivité face aux sonorités extrêmes soufflées au creux du silence et du bout des lèvres. Torsades à l’archet qui veulent coïncider un instant avec le battement de la langue sur le bord de l’anche ou d’harmoniques évasives. Dialogues précis et écarts nourrissant de nouvelles recherches. Une qualité intime dans l’expression, prendre tout son temps pour joue. Qualité du son de la contrebasse et souffle racé au soprano qui s’évanouit dans l’air quand le frottement de l’archet gronde et fait vibrer ces graves magnifiques ou éclate en morsures incisives, puis résorbées dans des boucles à deux notes et des étirements de textures. Mais au fil des morceaux improvisés, la contrebassiste se laisse prendre au jeu et réagit spontanément dans l’instant aux incursions sonores d’Urs dans les recoins de son soprano, ses nuances infinies, laissant les traces de sa personnalité entière et de sa rage de jouer du tac-au-tac. Que voulez-vous faire quand le souffle consiste à grogner et bruiter dans le bec ou le pavillon ou à se livre à des interjections subites et intermittentes ? Point de politesses, ni de façons, on est dans le vif du sujet de l’improvisation libre et dans son devenir imprévisible, musique à la fois sincère, sauvage et sans détour, attirant l’ouïe et la sensibilité des auditeurs dans leur intimité profonde, celle des deux musiciens en dialogue et celle de celui qui découvre au même instant que ces deux-là. On oublie alors qui fait quoi et quoi faire quand survient ceci ou cela : l’indépendance est totale mais l’écoute aussi Une belle aventure ouverte sur l’inconnu.
Le jeu de Magda Mayas, personnalité musicale bien différente de Léandre, se sert du piano en grattant, grinçant ou pinçant les cordes, celui-ci devient harpe mécanique, machine à bruits, objet résonnant, méconnaissable, un chambre résonnante et vibrante. La contrepartie d’Urs Leimgruber s’envole en spirales tronquées, fragments mélodiques saturés, harmoniques effeuillées, hyper-aigus surréels jouées avec d’exquises nuances acides, perçantes ou corrosives. De multiples changements de registre se font jour et leur duo s’enrichit de leur imaginaire instantané et sautes d’humeurs existentielles. Le caractère improbable de leurs interactions voilées et tangentielles se prolongent dans le duo avec la vocaliste Dorothea Schurch avec laquelle Urs a travaillé au sein de l’Ensemble 6ix (avec Lehn et Demierre avec qui il a gravé AIR Vol 1 et collabore dans le trio LDL, Roger Turner, son partenaire duettiste et Okkyung Lee). Dorothea incarne un véritable phénomène vocal intensément sonore hors des sentiers battus de la vocalité free : un véritable exploratrice aussi explosive qu’elle peut se révéler introvertie. La photographie sur la pochette la montre avec une sorte de porte-voix déformant et amplifiant de curieuses occurrences sonores fragiles, murmurantes, sifflantes, hullulantes, bourdonnantes jusqu’à ce que son gosier éructe, grogne outrageusement, émet des borborygmes, la vocalité sauvage brutalise et râcle les cordes vocales qui vibrent comme une machinerie découpant du métal ou broyant du granit. Le morceau suivant un filet de voix sifflant évasivement - ou est ce la scie musicale (?)- fait écho au souffle doucement flûté des harmoniques du saxophoniste. On est autant dans le bruitage éruptif, expressionnisme brut que dans un rêve éveillé tout en délicatesse et poésie au creux d’un silence hanté. Des musiques organiques, spontanées, ouvertes à la recherche de sons : un intense vécu !
Karoline Leblanc Paulo J Ferreira Lopes Edged Once Fractured atrito afeito 013
https://karolineleblanc.bandcamp.com/album/edged-once-fractured
Ce n’est pas la première fois que la pianiste Canadienne Karoline Leblanc et le percussionniste Paulo J Ferreira Lopes enregistre : The Way Wends Round, un album solo de Leblanc pour lequel Ferreira joue sur trois morceaux comme batteur et pour le même label. Edge Once Fractured contient seule longue improvisation superbement enregistrée de 32 :36 où fusionnent complètement les sonorités produites par l’activité instrumentale exploratoire dans un véritable pandémonium sonique « méta-musical » (cfr AMM). Les deux acolytes trustent une douzaine d’instruments : K.L. , clavecin, piano, orgue à tuyaux, hochets en bois, corne en coquillage, bulbul tarang et taal ; P.J.F.L. , gongs, tinplates, ressorts, cymbales et cloches. C’est lui aussi qui a réalisé la décoration de la pochette. Pour information, un bulbul tarang est un instrument indien à cordes et clavier connu au Balouchistan sous le nom de benju et provient du Japon où il sert d’instrument pédagogique. Un remarquable CD Buda – Musiques du Monde produit par Jean During, un expert reconnu des musiques d’Asie Centrale, contient de magnifiques morceaux où le benju rivalise avec la vièle sorud (Balouchistan Bardes du Makran). Le piano de Karoline et toutes les nuances et trouvailles sonores dans les cordes du piano avec son infinie résonance occupe une place centrale dans cet enregistrement superlatif. Leur musique est si minutieusement bien intégrée qu’on a la sensation qu’il n’y a qu’une seule personne, une seule voix. Cela me fait songer au titre du premier album de l’extraordinaire duo de Paul Lovens et Paul Lytton , « Was It Me » ? (Po Torch – jwd 1) enregistré en 1976. Bien sûr on devine que c’est bien Karoline Leblanc qui actionne les cordes du piano dans de multiples facettes. Mais tout ce qui est joué ici participe d’une mise en commun totale d’une qualité rare. Il n’y a pas de « rythmes » , de pulsations, d’harmonies etc… seulement des sons qui s’étendent dans l’espace, suspendus, vibrants, s’éteignant, se complétant avec une intensité relâchée. Un déroulement infini dans le temps de strates sonores métalliques, crissantes, réverbérantes, scintillantes, sourdes , irisées, qui naissent les unes des autres comme par enchantement dans un souffle aussi ténu que puissant. Edge Once Fractured est un album cinq étoiles où les musiciens subliment l’acte de jouer et de partager sans doute au-delà de leurs limites musicales et instrumentales. Frémissant! Fabuleux !
MYL trio Mia Zabelka Yoko Miura Lawrence Casserley Parallel Universes. Setola di Maiale SM 4760
https://miazabelka.bandcamp.com/album/parallel-universes
La violoniste Mia Zabelka apporte sa voix à ce trio d’improvisation peu commun qui réunit la pianiste Yoko Miura et le signal processing instrument de Lawrence Casserley, une extraordinaire installation de transformation du son en temps réel dont Lawrence est le créateur. Chacune des trois personnalités est bien différente avec son univers personnel qui comme m’indique le titre de l’album évoluent dans de curieux parallélismes, arcanes d’interactions pas directement évidentes. Les sonorités issues du processing de Lawrence peuvent s’incarner dans une multitude de textures, dynamiques, transformations inouïes de l’enveloppe sonore, vitesses, glissandi, harmonies surréelles dans une plasticité surprenante. Quand on songe qu’il ne fait que capter les sons de ses acolytes pour les métamorphoser immédiatement… 6 improvisations enregistrées en tournée à Göteborg, Stockholm et Ostrava à la fin de l’été 2023 aux durées longues (15 et 22 minutes) ou écourtées et concentrées entre 3 :48 et 6 :37. S’y développent l’intuition de l’instant, l’infini et l’indéfini, l’imagination réactive, les échanges fructueux. On procède autant au dialogue qu’à l’étagement, on exprime l’étonnement et des fuites en avant instrumentales happées soudainement par les micros du signal processing de Casserley qui en distille de complexes métamorphoses ou alors s’insère subrepticement entre les fréquences de ses deux collègues. Yoko Miura est la prêtresse d’haikus polymodaux cristallins où consonnance et dissonance interfèrent subtilement avec des passages soufflés et languissants au mélodéon (une sorte de mélodica). Quand elle ne hulule des vocaux contorsionnés, l’archet de Mia Zabelka fait osciller des spasmes texturaux boisés dont Casserley transforme l’enveloppe sonore en en projetant le trafic du processing instantané en décalage. Mia est « complètement free » tant au violon qu’avec sa vocalité complètement éclatée alors que Yoko est attachée à une pratique du piano « plus conventionnelle », ou cristalline. Chacune des deux instrumentistes, cordes ou clavier, gravite dans son propre univers parallèle (cfr le titre Parallel Universes) comme si elles jouaient chacune leur propre musique sans essayer de faire coïncider ou se rencontrer leurs actions, harmonies, pulsations ou alors de très loin grâce à leur sens précis du timing. Tout au crédit de Lawrence Casserley, cet art inné (et expérimenté) de créer des sons, des formes, des dynamiques, des actions (cascades, vents, tourbillons, nappes en constante évolution, sifflements, grondements. qui rassemblent et intègrent ses collègues dans une totalité qui révèle petit à petit toute sa cohérence. Il y a là des moments éphémères iridescents ou fantomatiques, élégiaques ou centrifuges, des paysages sonores qui se distinguent tant par leur originalité, leur clarté ou l’art achevé de clairs – obscurs. Sans doute un des projets les plus réussis que ces trois artistes ont mené à bien.
20 août 2024
Tony Oxley Quintet Angular Apron Manfred Schoof Larry Stabbins Pat Thomas Sirone/ Catalogue : Jac Berrocal Jean-François Pauvros Gilbert Artmann/ Zlatko Kaucic & Gal Furlan / Udo Schindler Andreas Willers Zwang Eriksson
Tony Oxley Quintet Angular Apron avec Manfred Schoof Larry Stabbins Pat Thomas Sirone 1992 Corbett vs Dempsey
https://corbettvsdempsey.bandcamp.com/album/angular-apron
Durant sa carrière, Tony Oxley a surtout enregistré des albums avec son propre Quintet ou Sextet à la charnière des années 60-70 avec Barry Guy, Derek Bailey, Evan Parker, Kenny Wheeler et Paul Rutherford ainsi qu’en trio avec Howard Riley et Barry Guy et un duo avec Alan Davie ou encore February Papers avec Guy Wachsmann et le guitariste Ian Brighton. Par la suite durant les années 80, les Tony Oxley Quartet, Quintet ou Sextet firent de nombreux concerts avec Barry Guy, Phil Wachsmann,Ian Birghton, Howard Riley, Larry Stabbins, Alan Tomlinson et l’ineffable Hugh Metcalfe (sic !). Malheureusement, rien ne fut jamais publié, si ce n’est the Glider and the Grinder avec Wachsmann, Wolfgang Fuchs et Hugh Metcalfe (Bead Records) et trois plages dans February Papers (Incus 18). Récemment, le label Discus music a sorti un CD où figure la composition Frame (14’53’’) avec Metcalfe, Wachsmann, Riley et Larry Stabbins. Enfin, voici une version de soixante minutes de sa légendaire composition Angular Apron enregistrée en octobre 1992 à Bochum au Ruhr Jazz Festival avec une formation aussi intéressante qu’originale. On retrouve le saxophoniste ténor et soprano Larry Stabbins lequel avait enregistré dix ans plus tôt un double LP free particulièrement mémorable avec Keith Tippett et Louis Moholo pour le label FMP (TERN SAJ 43-44). Larry a développé très tôt une approche sonore au sax ténor et soprano voisine de celle d’Evan Parker. Son fait d’armes le plus pointu est « Fire Without Bricks » enregistré en duo avec le percussionniste Roy Ashbury pour Bead Records en 1976 et réédité par le même label Corbett VS Dempsey. C’est un de mes concerts de free music parmi les plus mémorables : j’étais assis par terre à trois mètres des musiciens dans le Hall du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles et n’en ai pas perdu la moindre note et le moindre son, complètement fasciné. Au piano, le brillant Pat Thomas qui joue aussi des electronics... Celui-ci a fait la découverte de sa vie avec Tony Oxley à Oxford lors d’un concert qui a déterminé son cheminement musical. Par la suite Pat enregistra trois CDs dans le Tony Oxley Quartet deux avec l’électronicien Matt Wand et Derek Bailey lui-même (Incus CD The Tony Oxley Quartetet un CD pour JazzWerkstatt) et un troisième avec Phil Wachsmann en lieu et place de Bailey. (The BIMP Quartet Floating Phantoms). Quoi de plus naturel de retrouver le légendaire contrebassiste Sirone. En effet Oxley et Sirone ont beaucoup travaillé et enregistré avec Cecil Taylor. Sirone était aussi le contrebassiste du Revolutionary Trio avec Leroy Jenkins et Jerome Cooper, mais aussi de Pharoah Sanders et Charles Gayle. Et comme on est en Allemagne, on trouve une autre légende du free-jazz, le trompettiste Manfred Schoof connu pour son association avec Alexander Schlippenbach et son Globe Unity Orchestra dès le début des années 60 et aussi avec Mal Waldron et Steve Lacy. Question qualité d’enregistrement, cela laisse un peu à désirer, MAIS , il s’agit indubitablement d’un témoignage majeur des groupes et des compositions de Tony Oxley qui comble une sérieuse lacune dans sa documentation. Sa démarche éclairée fait à la fois coexister et fusionner les apports de la musique contemporaine et l’intensité virulente du free radical sans concession. Le contraste entre ses avalanches déflagrations de "micros sons" et la puissance agressive du pianiste et des souffleurs est unique et fascinante. Très tôt dans son évolution et avant de devenir la batteur maison du Ronnie’s Scott, Oxley a écouté et intégré dans sa pratique de l’improvisation les implications de la musique de John Cage, Stockhausen en compagnie de Derek Bailey et Gavin Bryars. Son style de drumming est ici assez éloigné du jazz par l’utilisation abrupte d’accessoires percussifs métalliques dont une cloche trapézoïdale soudée artisanalement, des cymbales destinées à la musique contemporaine, crotales, temple blocks, tambours chinois, mais aussi grincements du métal à la pointe des baguettes effectuées en un crucial instant. Ses frappes particulières évitent tout soupçon de coordination rythmique "jazz" et mettent en évidence une fluidité très contrastée qui se répand dans une infinité de détails sonores ou éclate dans de curieux agrégats de timbres qui semble produits par un seul geste. Aussi des roulements caractéristiques avec des sonorités aiguës qui sont suspendus dans le vide oblitérant la notion de pulsation et de rythme conventionnel. En outre, il ajoute l’utilisation d’électroniques. Son jeu est immédiatement reconnaissable et tout – à fait unique. On applaudira ici la performance de Pat Thomas, un pianiste virtuose aussi enragé et intense qu’ait pu l’être un Alex Schlippenbach. Ses entrechats cosmiques au clavier rivalisent avec les frappes stellaires du leader. Pour ceux qui ne l’ont jamais entendu, ce sera l’occasion de découvrir l’extraordinaire mordant de Larry Stabbins qui fait ici éclater l’anche de son sax ténor avec une violence hallucinante, déchiquetant les sonorités et ses triples détachés comme si une machine faisait accélérer le débit du souffle pour hacher menu la notion de phrasé. On est tout proche du délire bruitiste d’Evan Parker avec Alex von S. et Paul Lovens des premiers albums FMP. Sirone contribue intensément en gardant le cap contre vents et marées avec des doigtés concentrés et des coups d’archet qui occupent une place enviable et profondément significative dans le champ auditif. Cerise sur le gâteau, les interventions de Manfred Schoof dans le jeu d’ensemble avec une dimension proche de Ligeti et ou dans des improvisations puissantes et centrifuges. À l’écoute, l’auditeur est emporté par le torrent tumultueux de la musique et une écoute à tête reposée perçoit clairement les étapes successives et l’excellente construction de la composition dont l’exécution « spontanée » endiablée fait oublier qu’il y ait une partition. À saisir en priorité.
Veuillez aussi vous référer à tous les CD's récents d'Oxley que j'ai systématiquement chroniqués car je pense avoir été en manque de ses trop rares LP's "Oxleyiens" des années 70 et 80 avant son intense collaboration avec Cecil Taylor ainsi qu'avec Bill Dixon, Paul Bley des décennies suivantes. R.I.P Tony.
Assassins Catalogue Jac Berrocal Jean-François Pauvros Gilbert Artmann. Fou Records FR CD 64.
https://fourecords.com/FR-CD64.htm
Trois légendes du free – rock expérimental – noise – punk : le trompettiste chanteur etc… Jacques Berrocal, le guitariste Jean-François Pauvros et le batteur compositeur Gilbert Artmann sont les membres de Catalogue. Mis à part le titre « Assassins », le nom du groupe des musiciens et la mention « enregistré et produit par Jean-Marc Foussat. Il y a trois morceaux de 6 :28, 6 :13 et 8 :36 respectivement sans aucune mention de titres etc… toutes les informations sont contenues dans des griffonnés à l’encre noire dans laquelle on a évidé les lettres des indications (groupe -musiciens – titre et les crédits). Donc trois morceaux « heavy noise » pour trois musiciens et trois références : Catalogue, Assassins et enreg. et produit par J-MF. La règle de trois, mais pas de date ni de lieu. À l’intérieur du diptyque en papier fort de la pochette, les deux faces internes sont aussi noires que la musique. Une apparence quasi-anonyme abrupte. Rythmes isochrones basiques obsédants au marteau piqueur qui finit par se déglinguer. Riffs sourdement électriques rageurs qui peuvent se muer en giclées électro-acoustiques flashy, cris – harangues vocales trafiquées . On imagine des stroboscopes et des lumières noires hypnotiques. Musique violente, noise pulsionnel, effets de guitare hard-core harsh abrasifs. Le guitariste maîtrise sa rage sans bavure en allant droit au but. Le son de la batterie est furieusement organique : dans son jeu, on ne trouve pas une once de banalité issue de manuels de batteur qui suinte ou surnage toutes les trois mesures. C'est de la pure révolte aussi spontanée que mûrement réfléchie. Je dois avouer ne pas avoir souvent assisté et fréquenté des concerts de ce genre de musique, même si je me suis amusé à faire du noise à la guitare à certains moments, car trop souvent les coquilles pleuvent et les peintures de guerre se délaient misérablement. J’ajoute aussi que j’ai assisté à une de leurs premières performances le 11 août 1979 au King-Kong à Anvers lors du Free-Music Festival/ W.I.M. Le saxophoniste du groupe jouait de l’ harmonium et le batteur était Jean-Pierre Arnoux. Le concert a été publié en vinyle peu après et réédité ensuite en CD sous le titre Catalogue Live In Antwerpen par le label Spalax. Dans ce genre de choses, Assassins est pas mal du tout, ultra mordant à l’arraché, uppercut sonore sans fioriture avec quelques dérapages soniques précis qui font sens dans le flux brûlant de la musique. Seraient-ce le guitariste ou le trompettiste qui tripatouillent leurs "effets" électroniques... et avec quelle précision de malades ? Comme le disque est court, c’est ultra-efficace. Je rappelle que Pauvros et Foussat ont collaboré dans le groupe Marteau Rouge dont Fou Records a produit un album avec Evan Parker et un autre avec Keiji Haino. Artmann fut , entre autres, le batteur de Lard Free et le compositeur leader d’Urban Sax, deux groupes de légende. Et Jacques Berrocal a multiplié les collaborations les plus improbables entre autres avec Vince Taylor (Rock n’Roll Station) et figurait déjà dans un premier inclassable album pour le label futuriste Futura - Son à l'aube des seventies,Musik Musiq. Dans cet album, Jac B. semble hurler das un vide sidéral sidérant l'auditeur. À vous de choisir. Sans nul doute indispensable pour les amateurs de noise destroy avec de la classe.
Zlatko Kaucic & Gal Furlan Father, Son and Holy Sound Klopotek IZK CD1K52
https://www.klopotec.si/klopotecglasba/cd_kaucicfurlan70/
Le titre, Father, Son & Holy Sound, fait référence à l’album Meditations de Coltrane dans lequel trône, sur la Face A, « the Father, the Son and the Holy Ghost”. Mais détrompez-vous ! Il ne s’agit pas ici de hard-free jazz dans lequel excellaient Coltrane et Pharoah Sanders avec Elvin, Rashied Ali,Jimmy et Mc Coy. Mais plutôt un magnifique échange de percussions en duo, détaillé et subtil avec une utilisation raffinée et créative de nombreux instruments – objets percussifs. Plus qu’un dialogue, nous découvrons ici une mise en commun des ressources collaboratives où le jeu de chacun est entièrement intégré à celui de l’autre, un peu comme s’il n'y avait qu’un seul musicien présent. Impossible de distinguer clairement qui joue quoi dans cet enregistrement à l’excellente qualité technique (Iztok Zupan du label klopotek). Les techniques de frappe traditionnelles croisent celles qui sont « alternatives » en évitant les effets faciles et les cascades de roulement et figures de style entendues partout. L’aspect sonore et les pulsations en roue libre font bon ménage. Un seul long morceau superbement construit durant 40:44 en un long crescendo jusqu’au la profusion de rythmes du final. Les deux acolytes font preuve d’une technique remarquable, mais surtout, la qualité musicale et la réussite tant expressive qu’émotionnelle subliment leur savoir-faire de batteur. Du grand art. Des nuances remarquables la recherche sonore, le foisonnement de pulsations libres et une admirable qualité de toucher et de frappes La musique de percussions jouent de toute évidence un rôle primordial dans l’évolution de la free-music ou improvisation libre parce qu’elle ne se réfère pas à la tonalité ni à l’harmonie avec des instruments accordés. De ce point de vue, le duo légendaire de Paul Lovens et Paul Lytton (enregistré à trois reprises) occupe à mon avis une position centrale, mais aussi par exemple, le Trio de Batteries de Matthias Ponthévia, Didier Lasserre et Edward Perraud (Amor Fati) ou le NoNoNo Percussion Ensemble de Gino Robair, Christiano Calganile et Stefano Giust (Excantatious – Setola di Maiale). Ces deux albums de percussions ont été décrits dans ces lignes . Si les Slovènes Gal Furlan et Zlatko Kaucic ont une pratique plus « conventionnelle » que celle plus radicale des deux Paul,le niveau d’excellence et la cohérence peu ordinaire de leur prestation du 21 février 2023 en font un véritable tour de force. Un des meilleurs albums de free percussions.
PS Klopotek est un excellent label slovène . Jugez du peu : Trevor Watts & Jamie Harris, Sabu Toyozumi & Claudia Cervenca, Elisabeth Harnik, Giorgio Pacorig & Clarissa Durizotto, Pat Thomas, Keith Tippett, Edorado Marraffa & Nicolà Guazzaloca, Marco Colonna et un fantastique duo Daunik Lazro & Joe McPhee)
Cassiber Complex Udo Schindler Andreas Willers Erik Zwang Eriksson Unconditionned Sounds in a Box FMR CD
J'ai reçu plusieurs cd's du souffleur multi-instrumentiste Udo Schindler à quelques reprises. Mais vu les limites temporelles et rédactionnelles de ma capacité à décrire ce que j'entends au fil de mes écoutes et mes impressions, je ne peux inonder mon blog avec la production d'un seul artiste afin de maintenir un semblant de diversité. J'ai donc choisi ce Cassiber Complex pour deux raisons : la personnalité et les trouvailles sonores d'Andreas Willers, un guitariste free avec un solide parcours et la collaboration évolutive d'Udo Schindler et du batteur Erik Zwang Eriksson. Udo est ici crédité cornet, tubax et sa chère clarinette basse qui fait mes délices lorsqu'il est confronté au clarinettiste Ove Volquartz dans des duos mémorables publiés par FMR que je recommande chaudement. Cassiber Complex est une longue improvisation exploratoire de 54 minutes, éthérée, spacieuse, suspendue dans le champ auditif d'une écoute minutieuse. Musique détaillée, guitare électrique en glissandi quasi permanent rehaussé par un jeu soigné à la pédale de volume, le silence étant ici un facteur créatif primordial dans les 14 premières minutes. Zwang Eriksson dépose adroitement des sons et frappes épars. Le souffle méthodique de Schindler trace une narration qui évolue vers une interaction action - réaction plus directe où la batterie free est rehaussée par des sons électroniques de Willers. Udo Schindler se veut clarinettiste, saxophoniste, corniste, tubiste etc... Si les exigences de chaque instrument sont difficiles à assumer lorsque quelqu'un joue tant des instruments à anche différents que des cuivres à embouchures aussi divers que la trompette, le trombone, le tuba, etc..., il faut reconnaître que dans l'instant et sur la durée, Udo Schindler assure et est devenu un solide improvisateur. En outre ce Cassiber Complex est truffé de trouvailles sonores qui peuvent déraper follement vers une agressivité non feinte et une bonne dose de mystère autour d'un silence musical. Aussi, les harmoniques outrées et grasseillements du souffleur font merveille et sens. Les interventions du guitariste ajoutent de la clarté pour rediriger le trio vers une autre perspective et un autre feeling. Un bon point aussi pour les graves volutes du tubax soulignées délicatement par les frappes éclaircies d'EZE et le savoir faire du guitariste, un improvisateur peu commun dont les ressources renouvellent constamment l'entreprise qui ne craint pas la foire d'empoigne saturée et explosive située vers les minutes 30-32. La succession des séquences et l'aspect évolutif de l'improvisation collective sur une si longue durée en toute liberté est vraiment méritoire avec une bienvenue déflagration finale follement noise. Un concert munichois du 28 juillet 2023 qui valait sûrement le déplacement.
https://corbettvsdempsey.bandcamp.com/album/angular-apron
Durant sa carrière, Tony Oxley a surtout enregistré des albums avec son propre Quintet ou Sextet à la charnière des années 60-70 avec Barry Guy, Derek Bailey, Evan Parker, Kenny Wheeler et Paul Rutherford ainsi qu’en trio avec Howard Riley et Barry Guy et un duo avec Alan Davie ou encore February Papers avec Guy Wachsmann et le guitariste Ian Brighton. Par la suite durant les années 80, les Tony Oxley Quartet, Quintet ou Sextet firent de nombreux concerts avec Barry Guy, Phil Wachsmann,Ian Birghton, Howard Riley, Larry Stabbins, Alan Tomlinson et l’ineffable Hugh Metcalfe (sic !). Malheureusement, rien ne fut jamais publié, si ce n’est the Glider and the Grinder avec Wachsmann, Wolfgang Fuchs et Hugh Metcalfe (Bead Records) et trois plages dans February Papers (Incus 18). Récemment, le label Discus music a sorti un CD où figure la composition Frame (14’53’’) avec Metcalfe, Wachsmann, Riley et Larry Stabbins. Enfin, voici une version de soixante minutes de sa légendaire composition Angular Apron enregistrée en octobre 1992 à Bochum au Ruhr Jazz Festival avec une formation aussi intéressante qu’originale. On retrouve le saxophoniste ténor et soprano Larry Stabbins lequel avait enregistré dix ans plus tôt un double LP free particulièrement mémorable avec Keith Tippett et Louis Moholo pour le label FMP (TERN SAJ 43-44). Larry a développé très tôt une approche sonore au sax ténor et soprano voisine de celle d’Evan Parker. Son fait d’armes le plus pointu est « Fire Without Bricks » enregistré en duo avec le percussionniste Roy Ashbury pour Bead Records en 1976 et réédité par le même label Corbett VS Dempsey. C’est un de mes concerts de free music parmi les plus mémorables : j’étais assis par terre à trois mètres des musiciens dans le Hall du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles et n’en ai pas perdu la moindre note et le moindre son, complètement fasciné. Au piano, le brillant Pat Thomas qui joue aussi des electronics... Celui-ci a fait la découverte de sa vie avec Tony Oxley à Oxford lors d’un concert qui a déterminé son cheminement musical. Par la suite Pat enregistra trois CDs dans le Tony Oxley Quartet deux avec l’électronicien Matt Wand et Derek Bailey lui-même (Incus CD The Tony Oxley Quartetet un CD pour JazzWerkstatt) et un troisième avec Phil Wachsmann en lieu et place de Bailey. (The BIMP Quartet Floating Phantoms). Quoi de plus naturel de retrouver le légendaire contrebassiste Sirone. En effet Oxley et Sirone ont beaucoup travaillé et enregistré avec Cecil Taylor. Sirone était aussi le contrebassiste du Revolutionary Trio avec Leroy Jenkins et Jerome Cooper, mais aussi de Pharoah Sanders et Charles Gayle. Et comme on est en Allemagne, on trouve une autre légende du free-jazz, le trompettiste Manfred Schoof connu pour son association avec Alexander Schlippenbach et son Globe Unity Orchestra dès le début des années 60 et aussi avec Mal Waldron et Steve Lacy. Question qualité d’enregistrement, cela laisse un peu à désirer, MAIS , il s’agit indubitablement d’un témoignage majeur des groupes et des compositions de Tony Oxley qui comble une sérieuse lacune dans sa documentation. Sa démarche éclairée fait à la fois coexister et fusionner les apports de la musique contemporaine et l’intensité virulente du free radical sans concession. Le contraste entre ses avalanches déflagrations de "micros sons" et la puissance agressive du pianiste et des souffleurs est unique et fascinante. Très tôt dans son évolution et avant de devenir la batteur maison du Ronnie’s Scott, Oxley a écouté et intégré dans sa pratique de l’improvisation les implications de la musique de John Cage, Stockhausen en compagnie de Derek Bailey et Gavin Bryars. Son style de drumming est ici assez éloigné du jazz par l’utilisation abrupte d’accessoires percussifs métalliques dont une cloche trapézoïdale soudée artisanalement, des cymbales destinées à la musique contemporaine, crotales, temple blocks, tambours chinois, mais aussi grincements du métal à la pointe des baguettes effectuées en un crucial instant. Ses frappes particulières évitent tout soupçon de coordination rythmique "jazz" et mettent en évidence une fluidité très contrastée qui se répand dans une infinité de détails sonores ou éclate dans de curieux agrégats de timbres qui semble produits par un seul geste. Aussi des roulements caractéristiques avec des sonorités aiguës qui sont suspendus dans le vide oblitérant la notion de pulsation et de rythme conventionnel. En outre, il ajoute l’utilisation d’électroniques. Son jeu est immédiatement reconnaissable et tout – à fait unique. On applaudira ici la performance de Pat Thomas, un pianiste virtuose aussi enragé et intense qu’ait pu l’être un Alex Schlippenbach. Ses entrechats cosmiques au clavier rivalisent avec les frappes stellaires du leader. Pour ceux qui ne l’ont jamais entendu, ce sera l’occasion de découvrir l’extraordinaire mordant de Larry Stabbins qui fait ici éclater l’anche de son sax ténor avec une violence hallucinante, déchiquetant les sonorités et ses triples détachés comme si une machine faisait accélérer le débit du souffle pour hacher menu la notion de phrasé. On est tout proche du délire bruitiste d’Evan Parker avec Alex von S. et Paul Lovens des premiers albums FMP. Sirone contribue intensément en gardant le cap contre vents et marées avec des doigtés concentrés et des coups d’archet qui occupent une place enviable et profondément significative dans le champ auditif. Cerise sur le gâteau, les interventions de Manfred Schoof dans le jeu d’ensemble avec une dimension proche de Ligeti et ou dans des improvisations puissantes et centrifuges. À l’écoute, l’auditeur est emporté par le torrent tumultueux de la musique et une écoute à tête reposée perçoit clairement les étapes successives et l’excellente construction de la composition dont l’exécution « spontanée » endiablée fait oublier qu’il y ait une partition. À saisir en priorité.
Veuillez aussi vous référer à tous les CD's récents d'Oxley que j'ai systématiquement chroniqués car je pense avoir été en manque de ses trop rares LP's "Oxleyiens" des années 70 et 80 avant son intense collaboration avec Cecil Taylor ainsi qu'avec Bill Dixon, Paul Bley des décennies suivantes. R.I.P Tony.
Assassins Catalogue Jac Berrocal Jean-François Pauvros Gilbert Artmann. Fou Records FR CD 64.
https://fourecords.com/FR-CD64.htm
Trois légendes du free – rock expérimental – noise – punk : le trompettiste chanteur etc… Jacques Berrocal, le guitariste Jean-François Pauvros et le batteur compositeur Gilbert Artmann sont les membres de Catalogue. Mis à part le titre « Assassins », le nom du groupe des musiciens et la mention « enregistré et produit par Jean-Marc Foussat. Il y a trois morceaux de 6 :28, 6 :13 et 8 :36 respectivement sans aucune mention de titres etc… toutes les informations sont contenues dans des griffonnés à l’encre noire dans laquelle on a évidé les lettres des indications (groupe -musiciens – titre et les crédits). Donc trois morceaux « heavy noise » pour trois musiciens et trois références : Catalogue, Assassins et enreg. et produit par J-MF. La règle de trois, mais pas de date ni de lieu. À l’intérieur du diptyque en papier fort de la pochette, les deux faces internes sont aussi noires que la musique. Une apparence quasi-anonyme abrupte. Rythmes isochrones basiques obsédants au marteau piqueur qui finit par se déglinguer. Riffs sourdement électriques rageurs qui peuvent se muer en giclées électro-acoustiques flashy, cris – harangues vocales trafiquées . On imagine des stroboscopes et des lumières noires hypnotiques. Musique violente, noise pulsionnel, effets de guitare hard-core harsh abrasifs. Le guitariste maîtrise sa rage sans bavure en allant droit au but. Le son de la batterie est furieusement organique : dans son jeu, on ne trouve pas une once de banalité issue de manuels de batteur qui suinte ou surnage toutes les trois mesures. C'est de la pure révolte aussi spontanée que mûrement réfléchie. Je dois avouer ne pas avoir souvent assisté et fréquenté des concerts de ce genre de musique, même si je me suis amusé à faire du noise à la guitare à certains moments, car trop souvent les coquilles pleuvent et les peintures de guerre se délaient misérablement. J’ajoute aussi que j’ai assisté à une de leurs premières performances le 11 août 1979 au King-Kong à Anvers lors du Free-Music Festival/ W.I.M. Le saxophoniste du groupe jouait de l’ harmonium et le batteur était Jean-Pierre Arnoux. Le concert a été publié en vinyle peu après et réédité ensuite en CD sous le titre Catalogue Live In Antwerpen par le label Spalax. Dans ce genre de choses, Assassins est pas mal du tout, ultra mordant à l’arraché, uppercut sonore sans fioriture avec quelques dérapages soniques précis qui font sens dans le flux brûlant de la musique. Seraient-ce le guitariste ou le trompettiste qui tripatouillent leurs "effets" électroniques... et avec quelle précision de malades ? Comme le disque est court, c’est ultra-efficace. Je rappelle que Pauvros et Foussat ont collaboré dans le groupe Marteau Rouge dont Fou Records a produit un album avec Evan Parker et un autre avec Keiji Haino. Artmann fut , entre autres, le batteur de Lard Free et le compositeur leader d’Urban Sax, deux groupes de légende. Et Jacques Berrocal a multiplié les collaborations les plus improbables entre autres avec Vince Taylor (Rock n’Roll Station) et figurait déjà dans un premier inclassable album pour le label futuriste Futura - Son à l'aube des seventies,Musik Musiq. Dans cet album, Jac B. semble hurler das un vide sidéral sidérant l'auditeur. À vous de choisir. Sans nul doute indispensable pour les amateurs de noise destroy avec de la classe.
Zlatko Kaucic & Gal Furlan Father, Son and Holy Sound Klopotek IZK CD1K52
https://www.klopotec.si/klopotecglasba/cd_kaucicfurlan70/
Le titre, Father, Son & Holy Sound, fait référence à l’album Meditations de Coltrane dans lequel trône, sur la Face A, « the Father, the Son and the Holy Ghost”. Mais détrompez-vous ! Il ne s’agit pas ici de hard-free jazz dans lequel excellaient Coltrane et Pharoah Sanders avec Elvin, Rashied Ali,Jimmy et Mc Coy. Mais plutôt un magnifique échange de percussions en duo, détaillé et subtil avec une utilisation raffinée et créative de nombreux instruments – objets percussifs. Plus qu’un dialogue, nous découvrons ici une mise en commun des ressources collaboratives où le jeu de chacun est entièrement intégré à celui de l’autre, un peu comme s’il n'y avait qu’un seul musicien présent. Impossible de distinguer clairement qui joue quoi dans cet enregistrement à l’excellente qualité technique (Iztok Zupan du label klopotek). Les techniques de frappe traditionnelles croisent celles qui sont « alternatives » en évitant les effets faciles et les cascades de roulement et figures de style entendues partout. L’aspect sonore et les pulsations en roue libre font bon ménage. Un seul long morceau superbement construit durant 40:44 en un long crescendo jusqu’au la profusion de rythmes du final. Les deux acolytes font preuve d’une technique remarquable, mais surtout, la qualité musicale et la réussite tant expressive qu’émotionnelle subliment leur savoir-faire de batteur. Du grand art. Des nuances remarquables la recherche sonore, le foisonnement de pulsations libres et une admirable qualité de toucher et de frappes La musique de percussions jouent de toute évidence un rôle primordial dans l’évolution de la free-music ou improvisation libre parce qu’elle ne se réfère pas à la tonalité ni à l’harmonie avec des instruments accordés. De ce point de vue, le duo légendaire de Paul Lovens et Paul Lytton (enregistré à trois reprises) occupe à mon avis une position centrale, mais aussi par exemple, le Trio de Batteries de Matthias Ponthévia, Didier Lasserre et Edward Perraud (Amor Fati) ou le NoNoNo Percussion Ensemble de Gino Robair, Christiano Calganile et Stefano Giust (Excantatious – Setola di Maiale). Ces deux albums de percussions ont été décrits dans ces lignes . Si les Slovènes Gal Furlan et Zlatko Kaucic ont une pratique plus « conventionnelle » que celle plus radicale des deux Paul,le niveau d’excellence et la cohérence peu ordinaire de leur prestation du 21 février 2023 en font un véritable tour de force. Un des meilleurs albums de free percussions.
PS Klopotek est un excellent label slovène . Jugez du peu : Trevor Watts & Jamie Harris, Sabu Toyozumi & Claudia Cervenca, Elisabeth Harnik, Giorgio Pacorig & Clarissa Durizotto, Pat Thomas, Keith Tippett, Edorado Marraffa & Nicolà Guazzaloca, Marco Colonna et un fantastique duo Daunik Lazro & Joe McPhee)
Cassiber Complex Udo Schindler Andreas Willers Erik Zwang Eriksson Unconditionned Sounds in a Box FMR CD
J'ai reçu plusieurs cd's du souffleur multi-instrumentiste Udo Schindler à quelques reprises. Mais vu les limites temporelles et rédactionnelles de ma capacité à décrire ce que j'entends au fil de mes écoutes et mes impressions, je ne peux inonder mon blog avec la production d'un seul artiste afin de maintenir un semblant de diversité. J'ai donc choisi ce Cassiber Complex pour deux raisons : la personnalité et les trouvailles sonores d'Andreas Willers, un guitariste free avec un solide parcours et la collaboration évolutive d'Udo Schindler et du batteur Erik Zwang Eriksson. Udo est ici crédité cornet, tubax et sa chère clarinette basse qui fait mes délices lorsqu'il est confronté au clarinettiste Ove Volquartz dans des duos mémorables publiés par FMR que je recommande chaudement. Cassiber Complex est une longue improvisation exploratoire de 54 minutes, éthérée, spacieuse, suspendue dans le champ auditif d'une écoute minutieuse. Musique détaillée, guitare électrique en glissandi quasi permanent rehaussé par un jeu soigné à la pédale de volume, le silence étant ici un facteur créatif primordial dans les 14 premières minutes. Zwang Eriksson dépose adroitement des sons et frappes épars. Le souffle méthodique de Schindler trace une narration qui évolue vers une interaction action - réaction plus directe où la batterie free est rehaussée par des sons électroniques de Willers. Udo Schindler se veut clarinettiste, saxophoniste, corniste, tubiste etc... Si les exigences de chaque instrument sont difficiles à assumer lorsque quelqu'un joue tant des instruments à anche différents que des cuivres à embouchures aussi divers que la trompette, le trombone, le tuba, etc..., il faut reconnaître que dans l'instant et sur la durée, Udo Schindler assure et est devenu un solide improvisateur. En outre ce Cassiber Complex est truffé de trouvailles sonores qui peuvent déraper follement vers une agressivité non feinte et une bonne dose de mystère autour d'un silence musical. Aussi, les harmoniques outrées et grasseillements du souffleur font merveille et sens. Les interventions du guitariste ajoutent de la clarté pour rediriger le trio vers une autre perspective et un autre feeling. Un bon point aussi pour les graves volutes du tubax soulignées délicatement par les frappes éclaircies d'EZE et le savoir faire du guitariste, un improvisateur peu commun dont les ressources renouvellent constamment l'entreprise qui ne craint pas la foire d'empoigne saturée et explosive située vers les minutes 30-32. La succession des séquences et l'aspect évolutif de l'improvisation collective sur une si longue durée en toute liberté est vraiment méritoire avec une bienvenue déflagration finale follement noise. Un concert munichois du 28 juillet 2023 qui valait sûrement le déplacement.
16 août 2024
Anthony Braxton Solo/ Gabby Fluke Mogul & Ivo Perelman/ Roberto Di Blasio Antonio Pio Caramella & Giulio Izzo/ Ignaz Schick Anaïs Tuerlinckx & Joachim Zoepf
Anthony Braxton Solo Bern 1984 First Visit ezz-thetics 103.
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/anthony-braxton-solo-bern-1984-first-visit
Ezz-thetics est une bouture du légendaire Hat-Hut – Hat Art (hatology etc…) qui avait publié une série d’enregistrements d’Anthony Braxton dans les années 80 et 90. Voici qu’Ezzthetics propose une fantastique perfomance inédite du saxophoniste alto en solo (« absolu ») enregistrée à Berne en 1984. Braxton est le premier saxophoniste à avoir initié des concerts de saxophone (alto) en solo dès 1968 avec son propre répertoire de compositions et accessoirement quelques Standards. Sa démarche en solitaire a entraîné d’autres saxophonistes d’envergure à se produire en solo : Steve Lacy, Roscoe Mitchell, Evan Parker, Joe Mc Phee, Larry Stabbins etc… Dans cet extraordinaire concert Bernois, Anthony Braxton « interprète » quatre standards : Alone Together, Giant Steps, Naima (tous deux de Coltrane) et I Remember you parmi les seize compositions concises et relativement courtes entre les 3 et les 4 minutes et quelques choses. Pour la facilité, la pochette indique les compositions par leurs numéros et lettres (99B, 77H, 170C, 99Q, 118F, 26B, 77G, 106R, 106J, 118Q, 77D, et 118A) sans documenter les schémas – dessins qui leur font office de titres visuel.
J’avoue ne pas être un exégète de la musique de Braxton, même si j’ai écouté intensément ses quartets, solos, duos et autres ensembles qu’il a dirigé dans les années 60, 70 et 80, puis 90. En 1984, il faisait déjà figure d’artiste incontournable depuis au moins 10 ans avec son style complexe et multiforme complètement unique. Il travaille autant le matériau harmonique et « spatial », que les timbres et sonorités dont il a exploré un maximum de ressources au sax alto avec antre autres ces techniques alternatives "bruissonnantes". On y trouve aussi un lyrisme très particulier, une sonorité d’une très grande qualité et une technique en triple détaché d’une complexité et d’une virtuosité ahurissantes. Une musique d’une richesse inouïe et d’une inspiration qui puise autant dans les univers de Webern ou Stockhausen que dans les musiques du monde et l’histoire du jazz. Chacune de ses compositions investigue et décortique un matériau particulier en spirales affolantes staccatos en variation infinie, escaliers eschériens multidimensionnels, bruitages suraigus en ostinatos, ballade sentimentale en suspension, lyrisme moderniste « classique », tournoiements mélodiques infinis, growls gargantuesques accentués en contraste avec des pépiements d’oiseau effarouché, radicalité hérissée de la free-music explosive… Il met à égalité les matériaux mélodique, rythmique, harmonique dans une perspective tridimensionnelle, architecturale et aussi poétique. Notez qu’au saxophone sopranino, instrument difficile, son jeu atteint des hauteurs tout autant similaires. Bref, j’arrête la description en ajoutant, que si vous désirez commencer à vous documenter sur Braxton , First Visit est le must to listen intégral à défaut de trouver un autre album solo disponible. Et il y a la quintessence de Giant Steps à la Braxton qui vaut son pesant d'or. Veuillez noter que le label Leo a publié trois concerts en solo à Pise, Milan et Cologne des années 78, 79 et 81 et Intakt un enregistrement plus récent, en CD, bien sûr. Mais si vous ne les trouvez pas ne faites pas l'impasse sur ce Bern 1984, vous le regretterez toute votre vie. À tomber par terre et s’envoler dans la troisième dimension.
Ivo Perelman - Gabby Fluke - Mogul Joy Duologues vol 2 ibeji Records
https://open.spotify.com/intl-fr/album/ 5vGeeLHfQoDPC2sZ4LfUxX
Entendue récemment avec Fred Frith en Europe, la violoniste New Yorkaise Gabby Fluke-Mogul effectue ici un superbe pas de deux en compagnie du saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman. Leur tout frais album est paru en digital sur le label digital Ibeji pour lequel Perelman publie ses « Duologues » . Après une extraordinaire parution en duo avec le batteur Tom Rainey (Turning Point), son micro label propose d’excellentes improvisations en duo avec cette violoniste au potentiel indubitable. Gabby a travaillé dans la sphère expérimentale improvisée avec Nava Dunkelman, Joanna Mattrey, Ava Mendoza, Charles Burnham, Fred Frith, Luke Stewart, Zeena Parkins, Tcheser Holmes, Lester St. Louis, William Parker, and Pauline Oliveros (http://www.flukemogul.com/about.html). Sans doute pour elle le duo avec ce saxophoniste si particulier qu’est Ivo Perelman constitue une première et on perçoit bien qu’elle est entièrement à l’écoute de son partenaire lequel est un partisan acharné de l’improvisation collective libre et égalitaire. En plus, iIvo s'est souvent entouré de violonistes, d’altistes ou de violoncellistes remarquables (Mat Maneri, Mark Feldman, Jason Hwang, Phil Wachsmann, Hank Roberts). Dès le premier abord, les deux improvisateurs partagent un goût atavique, organique pour étendre les notes, étirer leurs intervalles avec une remarquable expressivité. Le souffleur monte dans les aigus en les faisant chanter dans le droit fil d’un aylerisme « adulte » et c’est avec grand plaisir que Gabby Fluke-Mogul reprend à son compte ces inflexions sinueuses qui simultanément interfèrent ou se dissocient des notes tenues et des spirales perelmaniennes. Aussi, le morceau 4 début dans le grave du sax ténor induisant de fantastiques timbres graves à l’archet d’une magnifique plasticité. Mais, tous deux ne se contentent pas de formules formatées et de signaux explicites : ils se lancent dans des narrations truffées d’événements sonores et de réactions spontanées qui embrassent différents modes de jeux, spirales, staccatos, suraigus, sifflements modulés et chantants... Au fil de la session, la violoniste, qui semblait sur ses gardes au départ, prend de plus en plus d’assurance pour optimaliser sa créativité instantanée, puisant de plus en plus les meilleures idées parmi les nombreux trucs dans son bagage instrumental classico- alternatif. Bien qu’il soit un musicien très éduqué dans la théorie musicale et les sphères harmoniques, la démarche artistique d’Ivo Perelman est poétique et visuelle avant tout : en écoutant et jouant sa musique, il y voit des couleurs et des formes vivantes, une plastique en mouvement perpétuel semblable à celles qu’un chercheur perçoit par le truchement d’un microscope ultrapuissant dans la matière d’organismes vivants. Une expression jazz intuitive basée sur l’expérience de plusieurs générations de saxophonistes ténor de Ben Webster à Albert Ayler, dont il étend merveilleusement la dimension lyrique en s'inspirant des musiques populaires de son Brésil natal dans une démarche "microtonale". Il joue "faux" en connnaissance de cause pour une authentique expressivité. Une improvisatrice aussi talentueuse et ouverte que Gabby Fluke-Mogul cultive l’ approche télépathique idéale pour s’insérer dans cet univers si particulier par la grâce de sa sensibilité. Splendide duo !
Ratti – O Theta Roberto Di Biaso Antonio Pio Caramella Giulio Izzo Barly Records
https://barlyrecords.it/prodotto/theta/
Roberto Di Blasio a/k/a Aniello Perduto joue des sax alto et soprano et de la batterie sur un morceau, Antonio Pio Caramella de la guitare électrique et Giulio Izzo de la contrebasse et tous trois forment le groupe RATTI ( les rats) et leur album s’intitule O (omicron en Grec ancien),Theta (la lettre grecque pour « th » , le « t » se disant tau). Pas besoin de batterie, les trois musiciens ont une solide sens du rythme. Sauf quand Roberto se met à la batterie, transformant le trio en groupe guitare- basse batterie sans saxophone. Leur musique affiliée au free-jazz combine des thèmes écrits dans l’esprit de cette mouvance avec une « inspiration » rock progressive avec des rythmes complexes en ostinato et parfois une approche très électrique « jazz-rock » de la guitare. Le trio a beaucoup travaillé pour obtenir un style et une identité très personnelle. Comme j’avais déjà chroniqué l’albums solo d’Aniello Perduto, ils m’ont envoyé leur CD et je n’ai pas hésité à le chroniquer vu tous leurs efforts et la réflexion profonde qu’ils ont investi amoureusement dans leur musique, laquelle illustre excellement de nombreuses facettes dans les huit compositions (entre les 3 et 7 minutes, mais plutôt 3), y compris nuances musiciennes et audaces sonores. Fischerle est d’ailleurs une belle pièce de jazz contemporain et Memories endosse tout l’art de la comptine avec celui du contrepoint. Si, généralement, j’écoute rarement ce genre de musiques qui découlent du jazz contemporain, je n’hésiterais pas à assister à un de leurs concerts si j’en avais l’occasion. Surtout que le cheminement du disque morceau par morceau tire progressivement vers l'excellence et une véritable consistance musicale. Une belle réussite d'un vrai collectif pour un beau festival.
Ignaz Schick Anaïs Tuerlinckx Joachim Zoepf Ensemble A Confront Records Core 44.
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/ensemble-a
Depuis de nombreuses années, Confront Records publie des albums d'improvisation radicale dans la mouvance "réductionniste" , lower case, la frange électro-acoustique de cette musique autour de musiciens comme Mark Wastell, Rhodri Davies, Matt Davies, Burkhard Beins, Phil Durrant ou Simon H Fell. Le micro label de Mark Wastell, a mué progressivement vers une démarche multicourants publiant aussi des albums du guitariste Duck Baker, de Paul Dunmall ou de Maggie Nicols. Cet Ensemble A navigue précisément dans cet univers sonore radical fait de textures, de bruissemnts surprenants, signaux électroacoustiques, traitements électroniques, vibrations soniques volatiles qui s'enchevêtrent et s'associent comme on l'entend rarement. Deux "compositions : Electronic Kaléidoscope(30:01) signé Joachim Zoepf et TurntableTurn (22:36) signé Ignaz Schick. Ignaz est un saxophoniste et platiniste (turntablist) de choix et un des acteurs majeurs de la scène Berlinoise "réductionniste" des années 2000 (Andrea Neumann, Burkhard Beins, Michael Renkel, Axel Dörner et cie). Il joue ici du "turntable" et du sampler. Surtout il évite tous les poncifs et effets banals qu'on obtient avec cet engin-objet. Anaïs Tuerlinckx est une excellente pianiste découverte récemment dans un autre album Confront : Au Crépuscule avec Jonas Gerigk et, justement, Burkhard Beins particulièrement remarqué et décrit dans ces lignes. Le troisième larron, le clarinettiste basse et sax soprano Joachim Zoepf mérite qu'on parle de lui et qu'il soit invité sur la scène internationale depuis longtemps. Depuis des nombreuses années, Joachim est un des collaborateurs les plus proches du génial Gunter Christmann et un activiste proche des Georg Wissel, Wolfgang Schliemann, Hans Schneider, etc... C'est sans doute un des plus précis et distingués clarinettistes basses dans la mouvance "comtemporaine" chercheuse de l'improvisation radicale. Sa composition Electroacoustic Kaleidoscope est une pure merveille d'invention sonore et une réalisation essentiellement collective avec un sens de l'imbrication - intrication organique. Si on entend quelques fois le toucher "désincarné" d'Anaïs au clavier ou on devine les délicats pépiements à la clarinette basse qui s'immisce dans les fins bruitages de la platine. Cette demi-heure kaléidoscopique a en fait et paradoxalement une extrême cohérence. Si on me demandait c'est quoi le "soft" noise, l'improvisation radicale contemporaine, je ferais écouter cette pièce. La suivante Turntable Turn contient une dynamique ludique interactive et un surcroît d'intensité tout en maintenant l'émission constante de sonorités inouïes avec un sens du contraste. On y reconnaît mieux le souffle grasseyant de la clarinette basse qui alterne avec les dérapages sonores affolés en giclées et oscillations frénétiques soudaines de Schick. Les incursions de Tuerlinckx dans les cordes et mécanismes du piano, leurs résonances surréelles et les grattages obstinés du filetage cuivré ajoutent encore plus de mystère. Mais dans cette aventure, les paysages sonores et les ambiances se succèdent dans une diversité fascinante et imprévisible. Rien n'est jamais acquis. C'est à mon avis un des albums majeurs à avoir été publié par Confront. Direction Berlin !!
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/anthony-braxton-solo-bern-1984-first-visit
Ezz-thetics est une bouture du légendaire Hat-Hut – Hat Art (hatology etc…) qui avait publié une série d’enregistrements d’Anthony Braxton dans les années 80 et 90. Voici qu’Ezzthetics propose une fantastique perfomance inédite du saxophoniste alto en solo (« absolu ») enregistrée à Berne en 1984. Braxton est le premier saxophoniste à avoir initié des concerts de saxophone (alto) en solo dès 1968 avec son propre répertoire de compositions et accessoirement quelques Standards. Sa démarche en solitaire a entraîné d’autres saxophonistes d’envergure à se produire en solo : Steve Lacy, Roscoe Mitchell, Evan Parker, Joe Mc Phee, Larry Stabbins etc… Dans cet extraordinaire concert Bernois, Anthony Braxton « interprète » quatre standards : Alone Together, Giant Steps, Naima (tous deux de Coltrane) et I Remember you parmi les seize compositions concises et relativement courtes entre les 3 et les 4 minutes et quelques choses. Pour la facilité, la pochette indique les compositions par leurs numéros et lettres (99B, 77H, 170C, 99Q, 118F, 26B, 77G, 106R, 106J, 118Q, 77D, et 118A) sans documenter les schémas – dessins qui leur font office de titres visuel.
J’avoue ne pas être un exégète de la musique de Braxton, même si j’ai écouté intensément ses quartets, solos, duos et autres ensembles qu’il a dirigé dans les années 60, 70 et 80, puis 90. En 1984, il faisait déjà figure d’artiste incontournable depuis au moins 10 ans avec son style complexe et multiforme complètement unique. Il travaille autant le matériau harmonique et « spatial », que les timbres et sonorités dont il a exploré un maximum de ressources au sax alto avec antre autres ces techniques alternatives "bruissonnantes". On y trouve aussi un lyrisme très particulier, une sonorité d’une très grande qualité et une technique en triple détaché d’une complexité et d’une virtuosité ahurissantes. Une musique d’une richesse inouïe et d’une inspiration qui puise autant dans les univers de Webern ou Stockhausen que dans les musiques du monde et l’histoire du jazz. Chacune de ses compositions investigue et décortique un matériau particulier en spirales affolantes staccatos en variation infinie, escaliers eschériens multidimensionnels, bruitages suraigus en ostinatos, ballade sentimentale en suspension, lyrisme moderniste « classique », tournoiements mélodiques infinis, growls gargantuesques accentués en contraste avec des pépiements d’oiseau effarouché, radicalité hérissée de la free-music explosive… Il met à égalité les matériaux mélodique, rythmique, harmonique dans une perspective tridimensionnelle, architecturale et aussi poétique. Notez qu’au saxophone sopranino, instrument difficile, son jeu atteint des hauteurs tout autant similaires. Bref, j’arrête la description en ajoutant, que si vous désirez commencer à vous documenter sur Braxton , First Visit est le must to listen intégral à défaut de trouver un autre album solo disponible. Et il y a la quintessence de Giant Steps à la Braxton qui vaut son pesant d'or. Veuillez noter que le label Leo a publié trois concerts en solo à Pise, Milan et Cologne des années 78, 79 et 81 et Intakt un enregistrement plus récent, en CD, bien sûr. Mais si vous ne les trouvez pas ne faites pas l'impasse sur ce Bern 1984, vous le regretterez toute votre vie. À tomber par terre et s’envoler dans la troisième dimension.
Ivo Perelman - Gabby Fluke - Mogul Joy Duologues vol 2 ibeji Records
https://open.spotify.com/intl-fr/album/ 5vGeeLHfQoDPC2sZ4LfUxX
Entendue récemment avec Fred Frith en Europe, la violoniste New Yorkaise Gabby Fluke-Mogul effectue ici un superbe pas de deux en compagnie du saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman. Leur tout frais album est paru en digital sur le label digital Ibeji pour lequel Perelman publie ses « Duologues » . Après une extraordinaire parution en duo avec le batteur Tom Rainey (Turning Point), son micro label propose d’excellentes improvisations en duo avec cette violoniste au potentiel indubitable. Gabby a travaillé dans la sphère expérimentale improvisée avec Nava Dunkelman, Joanna Mattrey, Ava Mendoza, Charles Burnham, Fred Frith, Luke Stewart, Zeena Parkins, Tcheser Holmes, Lester St. Louis, William Parker, and Pauline Oliveros (http://www.flukemogul.com/about.html). Sans doute pour elle le duo avec ce saxophoniste si particulier qu’est Ivo Perelman constitue une première et on perçoit bien qu’elle est entièrement à l’écoute de son partenaire lequel est un partisan acharné de l’improvisation collective libre et égalitaire. En plus, iIvo s'est souvent entouré de violonistes, d’altistes ou de violoncellistes remarquables (Mat Maneri, Mark Feldman, Jason Hwang, Phil Wachsmann, Hank Roberts). Dès le premier abord, les deux improvisateurs partagent un goût atavique, organique pour étendre les notes, étirer leurs intervalles avec une remarquable expressivité. Le souffleur monte dans les aigus en les faisant chanter dans le droit fil d’un aylerisme « adulte » et c’est avec grand plaisir que Gabby Fluke-Mogul reprend à son compte ces inflexions sinueuses qui simultanément interfèrent ou se dissocient des notes tenues et des spirales perelmaniennes. Aussi, le morceau 4 début dans le grave du sax ténor induisant de fantastiques timbres graves à l’archet d’une magnifique plasticité. Mais, tous deux ne se contentent pas de formules formatées et de signaux explicites : ils se lancent dans des narrations truffées d’événements sonores et de réactions spontanées qui embrassent différents modes de jeux, spirales, staccatos, suraigus, sifflements modulés et chantants... Au fil de la session, la violoniste, qui semblait sur ses gardes au départ, prend de plus en plus d’assurance pour optimaliser sa créativité instantanée, puisant de plus en plus les meilleures idées parmi les nombreux trucs dans son bagage instrumental classico- alternatif. Bien qu’il soit un musicien très éduqué dans la théorie musicale et les sphères harmoniques, la démarche artistique d’Ivo Perelman est poétique et visuelle avant tout : en écoutant et jouant sa musique, il y voit des couleurs et des formes vivantes, une plastique en mouvement perpétuel semblable à celles qu’un chercheur perçoit par le truchement d’un microscope ultrapuissant dans la matière d’organismes vivants. Une expression jazz intuitive basée sur l’expérience de plusieurs générations de saxophonistes ténor de Ben Webster à Albert Ayler, dont il étend merveilleusement la dimension lyrique en s'inspirant des musiques populaires de son Brésil natal dans une démarche "microtonale". Il joue "faux" en connnaissance de cause pour une authentique expressivité. Une improvisatrice aussi talentueuse et ouverte que Gabby Fluke-Mogul cultive l’ approche télépathique idéale pour s’insérer dans cet univers si particulier par la grâce de sa sensibilité. Splendide duo !
Ratti – O Theta Roberto Di Biaso Antonio Pio Caramella Giulio Izzo Barly Records
https://barlyrecords.it/prodotto/theta/
Roberto Di Blasio a/k/a Aniello Perduto joue des sax alto et soprano et de la batterie sur un morceau, Antonio Pio Caramella de la guitare électrique et Giulio Izzo de la contrebasse et tous trois forment le groupe RATTI ( les rats) et leur album s’intitule O (omicron en Grec ancien),Theta (la lettre grecque pour « th » , le « t » se disant tau). Pas besoin de batterie, les trois musiciens ont une solide sens du rythme. Sauf quand Roberto se met à la batterie, transformant le trio en groupe guitare- basse batterie sans saxophone. Leur musique affiliée au free-jazz combine des thèmes écrits dans l’esprit de cette mouvance avec une « inspiration » rock progressive avec des rythmes complexes en ostinato et parfois une approche très électrique « jazz-rock » de la guitare. Le trio a beaucoup travaillé pour obtenir un style et une identité très personnelle. Comme j’avais déjà chroniqué l’albums solo d’Aniello Perduto, ils m’ont envoyé leur CD et je n’ai pas hésité à le chroniquer vu tous leurs efforts et la réflexion profonde qu’ils ont investi amoureusement dans leur musique, laquelle illustre excellement de nombreuses facettes dans les huit compositions (entre les 3 et 7 minutes, mais plutôt 3), y compris nuances musiciennes et audaces sonores. Fischerle est d’ailleurs une belle pièce de jazz contemporain et Memories endosse tout l’art de la comptine avec celui du contrepoint. Si, généralement, j’écoute rarement ce genre de musiques qui découlent du jazz contemporain, je n’hésiterais pas à assister à un de leurs concerts si j’en avais l’occasion. Surtout que le cheminement du disque morceau par morceau tire progressivement vers l'excellence et une véritable consistance musicale. Une belle réussite d'un vrai collectif pour un beau festival.
Ignaz Schick Anaïs Tuerlinckx Joachim Zoepf Ensemble A Confront Records Core 44.
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/ensemble-a
Depuis de nombreuses années, Confront Records publie des albums d'improvisation radicale dans la mouvance "réductionniste" , lower case, la frange électro-acoustique de cette musique autour de musiciens comme Mark Wastell, Rhodri Davies, Matt Davies, Burkhard Beins, Phil Durrant ou Simon H Fell. Le micro label de Mark Wastell, a mué progressivement vers une démarche multicourants publiant aussi des albums du guitariste Duck Baker, de Paul Dunmall ou de Maggie Nicols. Cet Ensemble A navigue précisément dans cet univers sonore radical fait de textures, de bruissemnts surprenants, signaux électroacoustiques, traitements électroniques, vibrations soniques volatiles qui s'enchevêtrent et s'associent comme on l'entend rarement. Deux "compositions : Electronic Kaléidoscope(30:01) signé Joachim Zoepf et TurntableTurn (22:36) signé Ignaz Schick. Ignaz est un saxophoniste et platiniste (turntablist) de choix et un des acteurs majeurs de la scène Berlinoise "réductionniste" des années 2000 (Andrea Neumann, Burkhard Beins, Michael Renkel, Axel Dörner et cie). Il joue ici du "turntable" et du sampler. Surtout il évite tous les poncifs et effets banals qu'on obtient avec cet engin-objet. Anaïs Tuerlinckx est une excellente pianiste découverte récemment dans un autre album Confront : Au Crépuscule avec Jonas Gerigk et, justement, Burkhard Beins particulièrement remarqué et décrit dans ces lignes. Le troisième larron, le clarinettiste basse et sax soprano Joachim Zoepf mérite qu'on parle de lui et qu'il soit invité sur la scène internationale depuis longtemps. Depuis des nombreuses années, Joachim est un des collaborateurs les plus proches du génial Gunter Christmann et un activiste proche des Georg Wissel, Wolfgang Schliemann, Hans Schneider, etc... C'est sans doute un des plus précis et distingués clarinettistes basses dans la mouvance "comtemporaine" chercheuse de l'improvisation radicale. Sa composition Electroacoustic Kaleidoscope est une pure merveille d'invention sonore et une réalisation essentiellement collective avec un sens de l'imbrication - intrication organique. Si on entend quelques fois le toucher "désincarné" d'Anaïs au clavier ou on devine les délicats pépiements à la clarinette basse qui s'immisce dans les fins bruitages de la platine. Cette demi-heure kaléidoscopique a en fait et paradoxalement une extrême cohérence. Si on me demandait c'est quoi le "soft" noise, l'improvisation radicale contemporaine, je ferais écouter cette pièce. La suivante Turntable Turn contient une dynamique ludique interactive et un surcroît d'intensité tout en maintenant l'émission constante de sonorités inouïes avec un sens du contraste. On y reconnaît mieux le souffle grasseyant de la clarinette basse qui alterne avec les dérapages sonores affolés en giclées et oscillations frénétiques soudaines de Schick. Les incursions de Tuerlinckx dans les cordes et mécanismes du piano, leurs résonances surréelles et les grattages obstinés du filetage cuivré ajoutent encore plus de mystère. Mais dans cette aventure, les paysages sonores et les ambiances se succèdent dans une diversité fascinante et imprévisible. Rien n'est jamais acquis. C'est à mon avis un des albums majeurs à avoir été publié par Confront. Direction Berlin !!
12 août 2024
Spécial Guitares : Otomo Yoshihide with Roger Turner et Masahiko Satoh/ NO Moore James O’Sullivan Ross Lambert with Eddie Prévost/ Olaf Rupp & Udo Schindler/ Eric Mimosa & Christian Vasseur
Quatre albums avec des guitaristes en toute liberté !!
The Sea Trio Live in Munich and Bonn Masahiko Satoh – Otomo Yoshihide – Roger Turner Confront Records Core 43
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/live-in-munich-and-bonn
Un bien curieux assemblage de talents. Le pianiste Masahiko Satoh est sans doute le premier improvisateur free japonais venu jouer et enregistrer en Europe dès 1971. On lui doit l’album Spontaneous en quartet pour le label Enja avec Albert Mangelsdorff , Peter Warren et le batteur Allen Blairman, lequel a joué dans les derniers concerts d’Ayler à la Fondation Maeght en 1970, ainsi que Trinity en trio avec Warren et Pierre Favre. Son jeu est fortement influencé par la musique contemporaine sérieuse de Bartok et Messiaen à Cage ou Stockhausen. Il est encore aujourd’hui un des deux ou trois pianistes free les plus demandés au Japon : on l’a entendu en duo avec Joëlle Léandre et Sabu Toyozumi ou se commettre au sein d'un étrange trio avec Midori Takada et Kang Tae Hwan . Otomo Yoshihide fut l’élève de Mazayuki Takayanagi, le guitariste pionnier du noise, et est devenu un acteur incontournable tant comme guitariste, platiniste, concepteur de projets en cassant les codes avec Ground Zero, Filament et son New Jazz Ensemble. Il lui arrive fréquemment de travailler avec le percussionniste Roger Turner, lequel s’est créé une légende avec Lol Coxhill et Mike Cooper, Phil Minton, John Russell, Michel Doneda, Phil Wachsmann, Thomas Lehn & Tim Hodgkinson, Pat Thomas etc… La confrontation Satoh et Yoshihide semble contradictoire vu que leur manière de jouer et de concevoir l’improvisation semble aux antipodes. Autant Satoh se concentre sur le clavier du piano avec un magnifique toucher et des improvisations logiques basée sur une pra C’est heureusement par le truchement des facéties sonores et rythmico-percussives libérées de Roger Turner que la communication entre ces deux pôles est largement bonifiée. C’est le genre de situations risquées auxquelles s’intéressait particulièrement Derek Bailey avec sa Company qui réunissait des improvisateurs qui n’avaient pas ou n’auraient jamais joué ensemble. Il se fait que Roger Turner évite particulièrement les associations d’improvisateurs « qui sont trop faciles ou évidentes ». Au fil des cinq longues improvisations de 28, 33, 24, 31 et 6 minutes et quelques, l’empathie s’affirme et se concrétise épousant différents modes de jeux et d’interactions collectifs. Il y a inévitablement des phases d’observation et de recherches qui mènent à des passages tout à fait remarquables. Dans un premier temps lors du concert de Munich du 27 avril 2023, guitariste et pianiste assument leurs différences sous l’arbitrage et les commentaires ludiques du percussionniste, lequel avec un volume modéré prend soin de ne pas surjouer ses collègues, accélérant les pulsations un moment pour tout à coup se singulariser avec quelques frappes étonnamment coordonnées et trouvailles sonores qui attirent l’attention. C’est alors qu’Otomo insère des sonorités bruitistes un instant tout en laissant le pianiste s’ébattre dans ses pianismes modernistes sophistiqués. Mais au fil des minutes, l’affaire se complique, s’intensifie, les cadences du piano et son cheminement inspirant des débordements soniques à la guitare électrique alors que Turner joue son grand jeu de saltimbanque de la batterie. Les phases de jeu se succèdent sans se ressembler replongeant soudain dans ce classicisme contemporain face aux effets électroniques ondulant et striant les fréquences saturées. Roger se laissant aller allègrement dans le free drumming éclaté et parfois tapageur tout en gravant de superbes et inventifs interludes percussifs entre différentes phases de jeu. Mention spéciale pour le jeu brillant et savamment détaillé et inventif du pianiste au niveau qualité de toucher, suite dans les idées et son extraordinaire sens rythmique. J’ai toujours pensé que Satoh est un des pianistes parmi les plus exceptionnels de la scène improvisée à l’instar de Fred Van Hove Le deuxième morceau acquiert encore plus d’intensité jusqu’à une forme de transe implacable. Fort heureusement, il semble que les trois improvisateurs aient tenu compte du déroulement de ce premier concert pour proposer une autre vision et une stratégie différente, à la fois plus introspective et plus sensiblement interactive où la force intérieure de chacun et leurs intuitions et expériences aboutissent à une véritable réussite d’un point de vue créatif « improvisé » et une communion d’intentions, de perceptions et d’échanges. Et cela malgré la longueur infinie de chacun des deux morceaux – plats de consistance (24:26 et 31:37) et l’ajout du final de 6 :31. On est proche ici de l’inventivité paradoxalement dramatique et sereine du groupe AMM (Rowe Tilbury Prévost) dont l’instrumentation est identique , le Messiaenno-Bartokisme de Satoh et l’hyperactivité de pivert survolté de Turner crée une belle différence. Tout l’art ici tient à cette faculté inouïe de jouer ensemble avec une véritable cohérence alors que chacun reste fidèle à son langage personnel. On découvre aussi que si Roger Turner est un formidable épigone du free-drumming le plus éclaté, il manifeste un don inné de rythmicien et une rare imagination. Cela détonne sur le jeu sonique noise et sophistiqué d’Otomo Yoshihide lequel est un véritable caméléon de la six cordes : on apeine à croire qu'il s'agit du même guitariste tout au long de ces improvisations somme toute passionnantes. On trouvera peut – être que ces enregistrements souffrent d’une certaine longueur, mais il faut s’y résoudre : les méandres infinis de leurs improvisations collectives aboutissent à des instants, des séquences d’une très grande finesse. Le sel de la terre de l’improvisation musicale.
Eddie Prévost NO Moore James O’Sullivan Ross Lambert Chord Shrike Records.
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/chord
Eddie Prévost, le percussionniste légendaire du groupe AMM, a joué très longtemps avec le guitariste Keith Rowe, le pionnier de la guitare sur table préparée avec des objets, accessoires et effets électroniques, radio etc… C’est un peu dans cette direction « métamusicale» « minimaliste » radicale que se situe la musique enregistrée ici par Eddie et pas moins de trois guitaristes électriques audacieux qui tous jouent comme un seul homme dans sept compositions – improvisations particulièrement requérantes. Croyez-moi, trois guitaristes avec les frottements de cymbales et de gongs de Prévost, cela aurait pu être barbant et « encombré », mais rien de tel n’est le cas ici. C’est avec surprise que je découvre ces inexorables sculptures sonores collectives qui flottent dans l’espace. Chaque guitariste contribue méthodiquement et subtilement à un flux sonore où le moindre détail apparaît sur le meilleur jour. Qui de Nathan Moore, James O’Sullivan ou du fidèle Ross Lambert, lequel collabore depuis longtemps avec Eddie Prévost, parviendrons-nous à distinguer l'un de l'autre ? Même si je les ai tous les trois vus et entendus sur scène, cet album est littéralement imprévisible à cet égard et aussi, indescritible. De la "méta-musique" ultra- détaillée, raffinée ou parfois saturée. Du son qui se veut sourd, cristallin, scintillant, bourdonnant, minutieux et finit par frôler le chaos un instant ou frictionner – gratter les cordages avec une atavique obstination sans jamais s'étendre dans des longueurs embarrassantes. Concis et kaléidoscopique, le terme n'est pas galvaudé, je vous prie de me croire. Un instant, toujours, car le quartet évite la moindre réitération, l’inutile resucée, la redite. Ça vibre à l’infini et jamais de la même façon. S’insère brillamment dans ces échanges intergalactiques, les interventions dosées d’Eddie à l’archet sur sa cymbale « fixe » appliquée avec pression sur la caisse claire, unique tambour de son austère attirail, ou des frappes ouatées sur son grand tam-tam (ou « gong »). On l’entend aussi frapper sur des cordes tendues sur un tambour qui évoquent une guitare trafiquée. Et ceka avec un peu de frénésie, laquelle fait imploser joyeusement le collectif… Le paysage sonore défile avec délectation, acuité et une créativité collective optimale. De toute ma carrière d’auditeur maniaque de l’improvisation libre, je n’ai jamais entendu un tel orchestre à trois guitares… en compagnie d’un tel visionnaire, intitulé CHORD.
Udo Schindler & Olaf Rupp HerzAtmungen Creative Sources CS 833CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/herzatmungen
Olaf Rupp est un guitariste volatile dont il faut écouter plusieurs albums pour commencer à cerner l’étendue et la pertinence de son travail avec la six cordes acoustique ou électrique à laquelle il joint une remarquable palette d’effets électroniques. Mais aussi les cinq doigts de la main gauche et surtout les cinq doigts de la main droite. Que ce soit en solo, avec Tristan Honsinger, Lol Coxhill, Shoji Hano, Tony Buck, Joe Williamson, Rudi Mahall, Ulrike Brand, Rudi Fischlehner, Paul Rogers et Frank Paul Schubert, Olaf Rupp est un étonnant musicien. Quoi de plus naturel pour lui de découvrir un nouvel horizon avec cet obstiné pluri-instrumentiste chercheur qu’est Udo Schindler, lequel a enregistré avec une kyrielle d’improvisateurs de tous bords dont Jaap Blonk, Peter Jacquemyn, Damon Smith, Irene Kepl, Erhard Hirt, Wilbert De Joode, Xu Feng Xia, Nikolaus Neuser, Andreas Willers, Meinrad Kneer, Eric Zwang Eriksson… . Dans ces HerzAtmungen enregistrés à Munich en juin de l’année dernière , on l’entend au cornet, à la clarinette basse, au sax alto et au tuba avec un amour pour le son, les glissandi curieux, la pâte sonore, le mystère. Tous deux construisent patiemment et spontanément des événements sonores auxquels notre écoute imaginative et notre imaginaire se joignent aux leurs pour voyager, rêver, ressentir, se libérer de nos idées toutes faites. Les effets de durée et de résonnance de la guitare amplifiée , de ses harmoniques se mêlent au scintillement de la colonne d’air pressée à l’embouchure par les sifflements et sussurements d’Udo. Les gargouillis de la clarinette basse, ses grasseyements trouvent un écho dans les oscillations et tremblements électriques. La photo de pochette nous montre Olaf à l’archet sur les cordes de sa fender et Udo engagé dans un growl vibrant dans le pavillon de sa clarinette basse. Leur mise en commun de tous ces éléments sonores voisins, miroités ou contrastés crée un univers sonore unique, onirique, suspendu dans l’espace du silence, à la fois mouvant et statique. Tous deux sont immergés dans la marge de leurs instruments, au-delà des limites d’un jeu « normal » Leur approche a toute la sensibilité du meilleur jazz sans que les formes ne relèvent d’aucune musique formelle ou programmée. Sauf peut-être le phrasé du sax alto en 4/ où Olaf Rupp alterne deux approches, une en cascade qui coïncident avec l’articulation du sax et une autre qui détonne à ravir. J’avais déjà bien apprécié le travail d'Udo Schindler avec le guitariste Gunnar Geisse et le clarinettiste Ove Volquartz ainsi que son duo avec un autre guitariste, Andreas Willers. Cela se confirme ici avec un autre guitariste, Olaf Rupp qui le transporte aux confins de l’imaginaire. Un magnifique dialogue inattendu entre deux improvisateurs chevronnés…
Eric Mimosa et Christian Vasseur Les Sans Ombre Creative Sources CD831CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/les-sans-ombre
Deux « archtop » guitares maniées artistement et audacieusement par deux improvisateurs expérimentés, soit deux guitares acoustiques sur lesquelles les six cordes sont tendues sur un chevalet. Il n’y a pas de « s » au pluriel des « Sans Ombre » car, quand il y a zéro ombre c’est comme s’il y en avait une, la langue française ayant déjà commencé son chemin avant que nos ancêtres aient adopté le zéro comme valeur numérale avant le chiffre « un ». Aussi, aucun des deux guitaristes ne fait de l’ombre à l’autre, car ils jouent à égalité sans qu’on puisse distinguer lequel joue ceci et l’autre cela. Eric Mimosa et Christian Vasseur improvisent ensemble neuf morceaux aux titres nonsensiques, à la fois béats et intriguant, comme Serpent Pois-Chiche, Tonitruant Mangemots, Sanglant Papy Roulette, Papillon Biscotte ou Roule Sans-Tête, en forme de contrepoints anarchiques, d’écarts géométriques sauvages, d’obsessions hyperactives, d’ostinatos ribouldingues, de zigzags forcenés, avec force harmoniques, intuitions automatiques, imbrications alambiquées, bruitages détaillés à l’extrême ou rêves suspendus résonnant par-dessus le vide du silence. Mantra ludique du délire guitaristique. Tous deux utilisent des techniques alternatives non conventionnelles pour obtenir une expressivité inédite dans une dimension exploratoire. J’aime particulièrement le Sanglant Papy Roulette, construction collective où leurs doigtés et imaginaires fusionnent merveilleusement , nous donnant ainsi les clés pour que notre écoute plonge plus aisément dans les autres pièces ici proposées, certaines guidées par de véritables narratifs « visuels ». Roule Sans Tête est une autre paire de manches. Christian Vasseur est un activiste incontournable de Mons en Baroeul dans la grande banlieue de Lille. Il nous a déjà livré plusieurs témoignages sonores gratifiants et décortiqués dans ces lignes. Fantastique d’avoir rencontré un super alter-ego comme Éric Mimosa, car la somme de leurs talents est superlative ! Quelle équipe ....
The Sea Trio Live in Munich and Bonn Masahiko Satoh – Otomo Yoshihide – Roger Turner Confront Records Core 43
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/live-in-munich-and-bonn
Un bien curieux assemblage de talents. Le pianiste Masahiko Satoh est sans doute le premier improvisateur free japonais venu jouer et enregistrer en Europe dès 1971. On lui doit l’album Spontaneous en quartet pour le label Enja avec Albert Mangelsdorff , Peter Warren et le batteur Allen Blairman, lequel a joué dans les derniers concerts d’Ayler à la Fondation Maeght en 1970, ainsi que Trinity en trio avec Warren et Pierre Favre. Son jeu est fortement influencé par la musique contemporaine sérieuse de Bartok et Messiaen à Cage ou Stockhausen. Il est encore aujourd’hui un des deux ou trois pianistes free les plus demandés au Japon : on l’a entendu en duo avec Joëlle Léandre et Sabu Toyozumi ou se commettre au sein d'un étrange trio avec Midori Takada et Kang Tae Hwan . Otomo Yoshihide fut l’élève de Mazayuki Takayanagi, le guitariste pionnier du noise, et est devenu un acteur incontournable tant comme guitariste, platiniste, concepteur de projets en cassant les codes avec Ground Zero, Filament et son New Jazz Ensemble. Il lui arrive fréquemment de travailler avec le percussionniste Roger Turner, lequel s’est créé une légende avec Lol Coxhill et Mike Cooper, Phil Minton, John Russell, Michel Doneda, Phil Wachsmann, Thomas Lehn & Tim Hodgkinson, Pat Thomas etc… La confrontation Satoh et Yoshihide semble contradictoire vu que leur manière de jouer et de concevoir l’improvisation semble aux antipodes. Autant Satoh se concentre sur le clavier du piano avec un magnifique toucher et des improvisations logiques basée sur une pra C’est heureusement par le truchement des facéties sonores et rythmico-percussives libérées de Roger Turner que la communication entre ces deux pôles est largement bonifiée. C’est le genre de situations risquées auxquelles s’intéressait particulièrement Derek Bailey avec sa Company qui réunissait des improvisateurs qui n’avaient pas ou n’auraient jamais joué ensemble. Il se fait que Roger Turner évite particulièrement les associations d’improvisateurs « qui sont trop faciles ou évidentes ». Au fil des cinq longues improvisations de 28, 33, 24, 31 et 6 minutes et quelques, l’empathie s’affirme et se concrétise épousant différents modes de jeux et d’interactions collectifs. Il y a inévitablement des phases d’observation et de recherches qui mènent à des passages tout à fait remarquables. Dans un premier temps lors du concert de Munich du 27 avril 2023, guitariste et pianiste assument leurs différences sous l’arbitrage et les commentaires ludiques du percussionniste, lequel avec un volume modéré prend soin de ne pas surjouer ses collègues, accélérant les pulsations un moment pour tout à coup se singulariser avec quelques frappes étonnamment coordonnées et trouvailles sonores qui attirent l’attention. C’est alors qu’Otomo insère des sonorités bruitistes un instant tout en laissant le pianiste s’ébattre dans ses pianismes modernistes sophistiqués. Mais au fil des minutes, l’affaire se complique, s’intensifie, les cadences du piano et son cheminement inspirant des débordements soniques à la guitare électrique alors que Turner joue son grand jeu de saltimbanque de la batterie. Les phases de jeu se succèdent sans se ressembler replongeant soudain dans ce classicisme contemporain face aux effets électroniques ondulant et striant les fréquences saturées. Roger se laissant aller allègrement dans le free drumming éclaté et parfois tapageur tout en gravant de superbes et inventifs interludes percussifs entre différentes phases de jeu. Mention spéciale pour le jeu brillant et savamment détaillé et inventif du pianiste au niveau qualité de toucher, suite dans les idées et son extraordinaire sens rythmique. J’ai toujours pensé que Satoh est un des pianistes parmi les plus exceptionnels de la scène improvisée à l’instar de Fred Van Hove Le deuxième morceau acquiert encore plus d’intensité jusqu’à une forme de transe implacable. Fort heureusement, il semble que les trois improvisateurs aient tenu compte du déroulement de ce premier concert pour proposer une autre vision et une stratégie différente, à la fois plus introspective et plus sensiblement interactive où la force intérieure de chacun et leurs intuitions et expériences aboutissent à une véritable réussite d’un point de vue créatif « improvisé » et une communion d’intentions, de perceptions et d’échanges. Et cela malgré la longueur infinie de chacun des deux morceaux – plats de consistance (24:26 et 31:37) et l’ajout du final de 6 :31. On est proche ici de l’inventivité paradoxalement dramatique et sereine du groupe AMM (Rowe Tilbury Prévost) dont l’instrumentation est identique , le Messiaenno-Bartokisme de Satoh et l’hyperactivité de pivert survolté de Turner crée une belle différence. Tout l’art ici tient à cette faculté inouïe de jouer ensemble avec une véritable cohérence alors que chacun reste fidèle à son langage personnel. On découvre aussi que si Roger Turner est un formidable épigone du free-drumming le plus éclaté, il manifeste un don inné de rythmicien et une rare imagination. Cela détonne sur le jeu sonique noise et sophistiqué d’Otomo Yoshihide lequel est un véritable caméléon de la six cordes : on apeine à croire qu'il s'agit du même guitariste tout au long de ces improvisations somme toute passionnantes. On trouvera peut – être que ces enregistrements souffrent d’une certaine longueur, mais il faut s’y résoudre : les méandres infinis de leurs improvisations collectives aboutissent à des instants, des séquences d’une très grande finesse. Le sel de la terre de l’improvisation musicale.
Eddie Prévost NO Moore James O’Sullivan Ross Lambert Chord Shrike Records.
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/chord
Eddie Prévost, le percussionniste légendaire du groupe AMM, a joué très longtemps avec le guitariste Keith Rowe, le pionnier de la guitare sur table préparée avec des objets, accessoires et effets électroniques, radio etc… C’est un peu dans cette direction « métamusicale» « minimaliste » radicale que se situe la musique enregistrée ici par Eddie et pas moins de trois guitaristes électriques audacieux qui tous jouent comme un seul homme dans sept compositions – improvisations particulièrement requérantes. Croyez-moi, trois guitaristes avec les frottements de cymbales et de gongs de Prévost, cela aurait pu être barbant et « encombré », mais rien de tel n’est le cas ici. C’est avec surprise que je découvre ces inexorables sculptures sonores collectives qui flottent dans l’espace. Chaque guitariste contribue méthodiquement et subtilement à un flux sonore où le moindre détail apparaît sur le meilleur jour. Qui de Nathan Moore, James O’Sullivan ou du fidèle Ross Lambert, lequel collabore depuis longtemps avec Eddie Prévost, parviendrons-nous à distinguer l'un de l'autre ? Même si je les ai tous les trois vus et entendus sur scène, cet album est littéralement imprévisible à cet égard et aussi, indescritible. De la "méta-musique" ultra- détaillée, raffinée ou parfois saturée. Du son qui se veut sourd, cristallin, scintillant, bourdonnant, minutieux et finit par frôler le chaos un instant ou frictionner – gratter les cordages avec une atavique obstination sans jamais s'étendre dans des longueurs embarrassantes. Concis et kaléidoscopique, le terme n'est pas galvaudé, je vous prie de me croire. Un instant, toujours, car le quartet évite la moindre réitération, l’inutile resucée, la redite. Ça vibre à l’infini et jamais de la même façon. S’insère brillamment dans ces échanges intergalactiques, les interventions dosées d’Eddie à l’archet sur sa cymbale « fixe » appliquée avec pression sur la caisse claire, unique tambour de son austère attirail, ou des frappes ouatées sur son grand tam-tam (ou « gong »). On l’entend aussi frapper sur des cordes tendues sur un tambour qui évoquent une guitare trafiquée. Et ceka avec un peu de frénésie, laquelle fait imploser joyeusement le collectif… Le paysage sonore défile avec délectation, acuité et une créativité collective optimale. De toute ma carrière d’auditeur maniaque de l’improvisation libre, je n’ai jamais entendu un tel orchestre à trois guitares… en compagnie d’un tel visionnaire, intitulé CHORD.
Udo Schindler & Olaf Rupp HerzAtmungen Creative Sources CS 833CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/herzatmungen
Olaf Rupp est un guitariste volatile dont il faut écouter plusieurs albums pour commencer à cerner l’étendue et la pertinence de son travail avec la six cordes acoustique ou électrique à laquelle il joint une remarquable palette d’effets électroniques. Mais aussi les cinq doigts de la main gauche et surtout les cinq doigts de la main droite. Que ce soit en solo, avec Tristan Honsinger, Lol Coxhill, Shoji Hano, Tony Buck, Joe Williamson, Rudi Mahall, Ulrike Brand, Rudi Fischlehner, Paul Rogers et Frank Paul Schubert, Olaf Rupp est un étonnant musicien. Quoi de plus naturel pour lui de découvrir un nouvel horizon avec cet obstiné pluri-instrumentiste chercheur qu’est Udo Schindler, lequel a enregistré avec une kyrielle d’improvisateurs de tous bords dont Jaap Blonk, Peter Jacquemyn, Damon Smith, Irene Kepl, Erhard Hirt, Wilbert De Joode, Xu Feng Xia, Nikolaus Neuser, Andreas Willers, Meinrad Kneer, Eric Zwang Eriksson… . Dans ces HerzAtmungen enregistrés à Munich en juin de l’année dernière , on l’entend au cornet, à la clarinette basse, au sax alto et au tuba avec un amour pour le son, les glissandi curieux, la pâte sonore, le mystère. Tous deux construisent patiemment et spontanément des événements sonores auxquels notre écoute imaginative et notre imaginaire se joignent aux leurs pour voyager, rêver, ressentir, se libérer de nos idées toutes faites. Les effets de durée et de résonnance de la guitare amplifiée , de ses harmoniques se mêlent au scintillement de la colonne d’air pressée à l’embouchure par les sifflements et sussurements d’Udo. Les gargouillis de la clarinette basse, ses grasseyements trouvent un écho dans les oscillations et tremblements électriques. La photo de pochette nous montre Olaf à l’archet sur les cordes de sa fender et Udo engagé dans un growl vibrant dans le pavillon de sa clarinette basse. Leur mise en commun de tous ces éléments sonores voisins, miroités ou contrastés crée un univers sonore unique, onirique, suspendu dans l’espace du silence, à la fois mouvant et statique. Tous deux sont immergés dans la marge de leurs instruments, au-delà des limites d’un jeu « normal » Leur approche a toute la sensibilité du meilleur jazz sans que les formes ne relèvent d’aucune musique formelle ou programmée. Sauf peut-être le phrasé du sax alto en 4/ où Olaf Rupp alterne deux approches, une en cascade qui coïncident avec l’articulation du sax et une autre qui détonne à ravir. J’avais déjà bien apprécié le travail d'Udo Schindler avec le guitariste Gunnar Geisse et le clarinettiste Ove Volquartz ainsi que son duo avec un autre guitariste, Andreas Willers. Cela se confirme ici avec un autre guitariste, Olaf Rupp qui le transporte aux confins de l’imaginaire. Un magnifique dialogue inattendu entre deux improvisateurs chevronnés…
Eric Mimosa et Christian Vasseur Les Sans Ombre Creative Sources CD831CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/les-sans-ombre
Deux « archtop » guitares maniées artistement et audacieusement par deux improvisateurs expérimentés, soit deux guitares acoustiques sur lesquelles les six cordes sont tendues sur un chevalet. Il n’y a pas de « s » au pluriel des « Sans Ombre » car, quand il y a zéro ombre c’est comme s’il y en avait une, la langue française ayant déjà commencé son chemin avant que nos ancêtres aient adopté le zéro comme valeur numérale avant le chiffre « un ». Aussi, aucun des deux guitaristes ne fait de l’ombre à l’autre, car ils jouent à égalité sans qu’on puisse distinguer lequel joue ceci et l’autre cela. Eric Mimosa et Christian Vasseur improvisent ensemble neuf morceaux aux titres nonsensiques, à la fois béats et intriguant, comme Serpent Pois-Chiche, Tonitruant Mangemots, Sanglant Papy Roulette, Papillon Biscotte ou Roule Sans-Tête, en forme de contrepoints anarchiques, d’écarts géométriques sauvages, d’obsessions hyperactives, d’ostinatos ribouldingues, de zigzags forcenés, avec force harmoniques, intuitions automatiques, imbrications alambiquées, bruitages détaillés à l’extrême ou rêves suspendus résonnant par-dessus le vide du silence. Mantra ludique du délire guitaristique. Tous deux utilisent des techniques alternatives non conventionnelles pour obtenir une expressivité inédite dans une dimension exploratoire. J’aime particulièrement le Sanglant Papy Roulette, construction collective où leurs doigtés et imaginaires fusionnent merveilleusement , nous donnant ainsi les clés pour que notre écoute plonge plus aisément dans les autres pièces ici proposées, certaines guidées par de véritables narratifs « visuels ». Roule Sans Tête est une autre paire de manches. Christian Vasseur est un activiste incontournable de Mons en Baroeul dans la grande banlieue de Lille. Il nous a déjà livré plusieurs témoignages sonores gratifiants et décortiqués dans ces lignes. Fantastique d’avoir rencontré un super alter-ego comme Éric Mimosa, car la somme de leurs talents est superlative ! Quelle équipe ....
23 juillet 2024
Joëlle Léandre Elisabeth Harnik Zlatko Kaucic/ Giorgio Pacorig & Stefano Giust/ John Butcher solo/ Marta Grzywacz Sebastian Mac Paulina Owczarek
Live in St Johann Joëlle Léandre Elisabeth Harnik Zlatko Kaucic Fundacja Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/live-in-st-johann
Voilà que notre chère Irene Schweizer s’en est allée suivant ainsi ses camarades Fred Van Hove, Misha Mengelberg, Cecil Taylor. Mais je pense que nous pouvons aller de l’avant quelque que furent le talent génial de ses merveilleux anciens, il y un nombre exponentiel d’artistes d’envergure qui méritent d’être écoutés et suivis. Parmi les pianistes, je pense à Elisabeth Harnik, mais aussi Jacques Demierre, Frédéric Blondy, Lisa Ullen ou Nicolà Guazzaloca. Il en faut pour tous les goûts et nos « moods » d’écoute et de plaisir au-delà des obédiences esthétiques … . Donc, Elisabeth Harnik dont j’ai souligné l’excellent travail avec Alison Blunt et tout récemment avec Harri Sjöström, Tony Buck et John Edwards. Elle nous a confié aussi un super duo avec le percussionniste slovène Zlatko Kaucic, lequel est un fidèle de la contrebassiste Joëlle Léandre, elle-même proche collaboratrice d’Irène avec la vocaliste Maggie Nicols (Les Diaboliques). La boucle est bouclée, mais il y a une kyrielle de nœuds, ou mieux, de points nodaux dans cette équipée qui valent le détour d’être relevés au fil de l’écoute. Tout d’abord, un grand bon point au percussionniste qui aère son jeu avec des nuances de frappes sur de multiples objets percussifs et réagit à bon escient aux impulsions des deux dames. Toute la place voulue pour les jeux frottés à l’archet et les remarquables nuances dans les intensités et vibrations projetées par Joëlle Léandre : la grande classe ! La pianiste s’insère adroitement dans les échanges via la table d’harmonie sollicitée de manière aérienne, poétique, murmures et résonances de marteaux des quels se distinguent les cliquetis et le jeu boisé en « sciures » du tandem basse batterie qui font corps l’un à l’autre. Un jeu suspendu au-dessous du vide durant dix sept minutes préparatoires à quatre mouvements plus ramassés. Au fil du temps à l’occasion de glissandi vibrants grondants, s’invite le jeu perlé au clavier d’Harnik initiant ce tournoiement ondoyant « répétitif » dont elle a le secret (toucher merveilleux). Une question se pose avant la minute douze : pourquoi pas le chaos, les frémissements bruissants …. Et un peu d’action : on atterrit pile dans le chaudron des sorcières de la free music, mais sans en rajouter…. Et avec les récriminations phonémiques de Léandre…. Le paysage évolue comme dans un voyage en toute musicalité spontanée. « C’est pas grave , c’est pas bien » dit-elle mais ça joue et avec des nuances dans la dynamique, Madame et c’est ce qui compte ! S’ensuit ces quatre morceaux de choix et substantiels fait d’improvisation chercheuse dans les entrailles et « à côté » des trois instruments. Est-ce bien un trio piano, basse, batterie ? Ah oui le trio jazz convenable… Ici c’est un atelier laboratoire où les formules se dissolvent, les idées s’évanouissent, le jeu devient vraiment ludique. Chapeau encore à l’attitude foncièrement improvisée du jeu du batteur, ici authentiquement improvisateur libre à l’instar des Paul Lovens, Roger Turner et de John Stevens au sein du SME ! Pas de pétarade, de roulements, de cogneries, d’effets machos et de tics et de tocs sortis tout droits des leçons exercices de batterie. Mais quel batteur quand même ! Bon : Joëlle, Elisabeth et Zlatko, je vote pour !
Giorgio Pacorig Stefano Giust Cosi com’è Setola di Maiale SM4740
https://www.stefanogiust.it/discography/selected-discography
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4740
Duo piano (Giorgio Pacorig) et batterie (Stefano Giust). Stefano est l’infatigable activiste qui se démène aux fourneaux du label Setola di Maiale depuis 1993, le catalogue s’approchant de la limite des 500 références et offrant un panorama exhaustif des musiques improvisées et expérimentales au Sud des Alpes avec de solides collaborations d’artistes étrangers. Incroyable !! En outre, Stefano se coltine tout le travail graphique des pochettes contre vents et marées. J’ai personnellement, rarement rencontré une personne dévouée comme peut l’être Stefano Giust. Giorgio Pacorig est un habitué de Setola et a souvent joué avec Giust au fil des ans, lequel batteur a déjà une belle histoire commune avec deux autres pianistes remarquables comme Thollem McDonas - cfr le « power trio » MagicMC avec McDonas et le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa – et comme Nicolà Guazzaloca en compagnie du flûtiste Nils Gerold. Ces deux trios ont été documentés par Setola di Maiale et aussi par Amirani. Trois improvisations vagabondes focalisées sur l’écoute mutuelle et une évidente dynamique sonore et rythmique sont développées ici durant 27’11’’, 24’14’’ et 14’22’’. Dans Guardavi la Boan era il mare, je songe à l’ambiance décontractée et planante de ce vieil album de Paul Bley « In Haarlem » ou encore « Ballads ». On retrouve ailleurs la nervosité d’un Keith Tippett… Le degré de communion et la fine cohésion de ce duo sont propices à l’élaboration de narratifs évoluant du calme plat à la mer démontée. Aussi, l’utilisation d’effets sonores par d’astucieux frottements et vibrations, frictions et murmures dans le chef de Stefano Giust opère à ouvrir l’inspiration à la fois rêveuse et désenchantée des voicings étranges et lumineux de Giorgio Pacorig au piano, lequel brode indéfiniment par tuilage en écho étirant les harmonies ou articulant des doigtés anguleux dans une giration qui semble infinie un instant jusqu’à ce qu’un motif rythmico-mélodique tournoie par-dessus les vagues de frappes à la batterie, ressac mystérieux. Ressac qui se resserre jusqu’à un tournoyant numéro « télégraphique » d’une grande précision rythmique dans le chef du pianiste. On se situe là au niveau du jazz cosmique. En 2/, Memorie di amicizie e rugiada s’affirme comme un beau témoignage de piano free servi par un batteur au service discret d’un dialogue plus qu’efficace. Vers la 11ème minute, Pacorig joue dans les cordes de la table d’harmonie avec un esprit voisin de Keith Tippett : c’est le moment choisi par le batteur pour démontrer toute sa sensibilité au niveau de la micro -percussion alors son acolyte se remet au clavier pour rêver aux étoiles avec ce lyrisme spontané, sa marque de fabrique… Rugiada signifie Rosée et c’est à cela qu’on songe en écoutant le doigté perlé de Giorgio Pacorig. Voici un duo remarquable, fin et assumé avec un excellent niveau de musicalité.
Nigemizu John Butcher solo Uchimizu
https://johnbutcher1.bandcamp.com/album/nigemizu
Enregistré en 2013 à Osaka ainsi que dans la fameuse Hall Egg Farm et publié semble-t-il en 2015 par Hisachi Terauchi, un légendaire promoteur Japonais, Nigemizu date donc dans le flux digital des nouveautés discographiques. Je n’avais jusqu’alors jamais entrevu la moindre trace de cet album de John Butcher jusqu’à ce que Hisashi Terauchi publie en fin cet extraordinaire Concert In Iwaki de l’Evan Parker Electro-Acoustic Quartet (enregistré en 2000 avec Paul Lytton, Joel Ryan & Lawrence Casserley) en 2021. C’est avec cette musique qui fit craquer le continuum de l’espace-temps à Fukushima (!) qu’Evan Parker avait prévu d’inaugurer son propre label Psi en 2001. Vu l’insistance d’Hisachi Terauchi à le publier lui-même au Japon, ce projet fut abandonné par Psi alors que l’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker était en pleine effervescence, avec concerts et CD’s ECM. J’en avais entendu les mérites immenses de ce mythique concert par Casserley lui-même. Finalement en 2022, une copie du cd Japonais publié par Uchimizu est parvenue dans mes mains alors que cette aventure appartient déjà à un lointain passé. Mais quelle musique extraordinaire au niveau du son « électronique » ! C’est alors que je me suis aperçu qu’il y avait un solo de John Butcher sur le même label Uchimizu sans me rendre compte que ce n’était plus une nouveauté. Mais pourquoi je ne me refuserais pas le plaisir de commenter cet album de John Butcher. La personnalité de John figure l’archétype du saxophoniste d’improvisation libre qui s’est détaché du postulat « Evan Parkerien » en incarnant « un style » personnel super original avec une logique imparable et qui comme Parker (et Urs Leimgruber) est un véritable spécialiste des deux instruments, le sax ténor et le sax soprano. Ces deux binious sont souvent associés dans la pratique de souffle de nombreux saxophonistes de jazz moderne / contemporain comme John Coltrane, Dave Liebman, Archie Shepp, Sonny Fortune etc… pour la simple et bonne raison qu’ils sont construits dans la même clé (si bémol) et que les doigtés des clés sont identiques . Profitant d’un bref séjour à Londres, j’ai miraculeusement trouvé une copie de ce mystérieux Nigemizu ! On y trouve toute l’extrême précision et la patience méthodique dans la construction musicale de John Butcher. Une énergie implacable, une science des extrêmes aigus et sifflements aviaires au sax soprano hallucinante. Mais c’est au ténor , enregistré dans une église d’Osaka, que débute l’album et dont on appréciera les growls calibrés caractéristiques de Butcher dans Enrai. Deux improvisations / compositions au sax soprano , Uchimizu et Hamon, ont été enregistrées dans le Hall Egg Farm, un lieu où AMM, Borbetomagus et Steve Lacy ont gravé des albums par le passé. Il s’agit de la fine fleur de l’art de John Butcher en solo ou une forme de spontanéité lyrique éclate progressivement après une introduction proche de l’univers de Steve Lacy où John décline progressivement les moindres nuances d’accentuation entre les notes qui mettent en valeur la spécificité de chaque intervalle en extrapolant chaque relation possible entre chacun des sons, déconstruisant et réédifiant les implications harmoniques. Surtout cette pièce dure plus de 19 minutes et pour que la créativité se maintienne, Butcher introduit des bruissements organiques et des harmoniques extrêmement maîtrisés au-delà du registre aigu du soprano. S’insèrent alors des effets sonores expressifs tels le canard de Steve Lacy, ou subitement spiralés en secousses sans pour autant que son souffle ressemble à celui du grand Steve. Mais ces deux -là partagent le même souci du détail infime et cette obsessions de formes ajustées à l’infini. C’est absolument fabuleux ! Ce qu’il arrive à caser comme matériau « compositionnel » et à le développer dans ces 19 minutes en utilisant autant son imaginaire que sa science du saxophone et de ses sonorités les plus extrêmes. Ce n’est pas le tout de pêcher les harmoniques les plus injouables, il faut encore articuler ces sonorités pour nourrir ce narratif, cette histoire pour en tirer une œuvre irrévocable qui finit d’ailleurs dans les limbes de murmures avant que les boucles en respiration circulaire engendre une autre luminosité. La respiration circulaire au souffle ininterrompu est en soit un truc de cirque sauf si comme John Butcher, cette contrainte est chamboulée par une articulation remarquable et une capacité de variations où à chaque instant se bousculent notes, glissandi, doigtés, accents, timbres spécifiques qui illuminent le champ auditif et l’espace sonore comme un sapin de Noël psychédélique. L’ordonnancement de ses trouvailles n'est rien d’autre que magique. Pour ceux qui l’ignorent encore, John Butcher a été un professeur de mathématiques supérieures dans une autre vie, mais il a préféré un jour jouer du saxophone et créer sa musique. Pour notre plus grand bonheur !
Dépêchez-vous, John n’en n’a plus que 8 copies disponibles.
Marta Grzywacz Sebastian Mac Paulina Owczarek what is that ? scätter archives
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/what-is-that
Marta Grzywacz voice Sebastian Mac guitar et Paulina Owczarek baritone saxophone : voilà au moins un trio instrumental peu commun : voix humaine + guitare électrique + sax baryton.
De la pure improvisation libre. Une chanteuse diseuse phonémiste s’autorisant pas mal d’écarts vocaux et d’audaces, un guitariste expérimentateur qui n’hésite pas à frotter, faire crisser ou piqueter cordes frettes et micros avec effets, bruitisme, manie pointilliste ou simplement mélodique. Veille au grain la saxophoniste baryton tour à tour ombrageuse, grondonnante, bourdonnante ou minimaliste. Le trio veille à diversifier sa stratégie sonore, la dynamique, l’intensité. Avec le sens de l’espace, la voix libérée de Marta Gzrywacz a tout le loisir de projeter une comptine, des phonèmes fragmentés en pagaille, des succions des lèvres, des suraigus d’un gosier en furie, des sursauts de soprano des avalements de syllabes, des aspirations gargouillantes, un filet de voix ésotérique ou un chant suave et angélique, de délirantes associations de diphtongues de langues imaginaires entre l’Asie du Sud Est et l’Islande. En suivant les neuf improvisations à la trace, on est ravi par l'évolution de la vocalité de Marta Grzywacz. En cela, sa performance est aiguillonnée par la créativité de ses deux complices/ Bref, vous aurez toute la panoplie vocale servie avec fraîcheur, insolence et un clin d’œil à la bienséance en accordance avec l’ouverture et la complicité de Sebastian Mac et Paulina Owczarek entendue récemment avec le pianiste Witold Oleszak et aussi le batteur Peter Orins. Un trio au potentiel évident et ludique.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/live-in-st-johann
Voilà que notre chère Irene Schweizer s’en est allée suivant ainsi ses camarades Fred Van Hove, Misha Mengelberg, Cecil Taylor. Mais je pense que nous pouvons aller de l’avant quelque que furent le talent génial de ses merveilleux anciens, il y un nombre exponentiel d’artistes d’envergure qui méritent d’être écoutés et suivis. Parmi les pianistes, je pense à Elisabeth Harnik, mais aussi Jacques Demierre, Frédéric Blondy, Lisa Ullen ou Nicolà Guazzaloca. Il en faut pour tous les goûts et nos « moods » d’écoute et de plaisir au-delà des obédiences esthétiques … . Donc, Elisabeth Harnik dont j’ai souligné l’excellent travail avec Alison Blunt et tout récemment avec Harri Sjöström, Tony Buck et John Edwards. Elle nous a confié aussi un super duo avec le percussionniste slovène Zlatko Kaucic, lequel est un fidèle de la contrebassiste Joëlle Léandre, elle-même proche collaboratrice d’Irène avec la vocaliste Maggie Nicols (Les Diaboliques). La boucle est bouclée, mais il y a une kyrielle de nœuds, ou mieux, de points nodaux dans cette équipée qui valent le détour d’être relevés au fil de l’écoute. Tout d’abord, un grand bon point au percussionniste qui aère son jeu avec des nuances de frappes sur de multiples objets percussifs et réagit à bon escient aux impulsions des deux dames. Toute la place voulue pour les jeux frottés à l’archet et les remarquables nuances dans les intensités et vibrations projetées par Joëlle Léandre : la grande classe ! La pianiste s’insère adroitement dans les échanges via la table d’harmonie sollicitée de manière aérienne, poétique, murmures et résonances de marteaux des quels se distinguent les cliquetis et le jeu boisé en « sciures » du tandem basse batterie qui font corps l’un à l’autre. Un jeu suspendu au-dessous du vide durant dix sept minutes préparatoires à quatre mouvements plus ramassés. Au fil du temps à l’occasion de glissandi vibrants grondants, s’invite le jeu perlé au clavier d’Harnik initiant ce tournoiement ondoyant « répétitif » dont elle a le secret (toucher merveilleux). Une question se pose avant la minute douze : pourquoi pas le chaos, les frémissements bruissants …. Et un peu d’action : on atterrit pile dans le chaudron des sorcières de la free music, mais sans en rajouter…. Et avec les récriminations phonémiques de Léandre…. Le paysage évolue comme dans un voyage en toute musicalité spontanée. « C’est pas grave , c’est pas bien » dit-elle mais ça joue et avec des nuances dans la dynamique, Madame et c’est ce qui compte ! S’ensuit ces quatre morceaux de choix et substantiels fait d’improvisation chercheuse dans les entrailles et « à côté » des trois instruments. Est-ce bien un trio piano, basse, batterie ? Ah oui le trio jazz convenable… Ici c’est un atelier laboratoire où les formules se dissolvent, les idées s’évanouissent, le jeu devient vraiment ludique. Chapeau encore à l’attitude foncièrement improvisée du jeu du batteur, ici authentiquement improvisateur libre à l’instar des Paul Lovens, Roger Turner et de John Stevens au sein du SME ! Pas de pétarade, de roulements, de cogneries, d’effets machos et de tics et de tocs sortis tout droits des leçons exercices de batterie. Mais quel batteur quand même ! Bon : Joëlle, Elisabeth et Zlatko, je vote pour !
Giorgio Pacorig Stefano Giust Cosi com’è Setola di Maiale SM4740
https://www.stefanogiust.it/discography/selected-discography
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4740
Duo piano (Giorgio Pacorig) et batterie (Stefano Giust). Stefano est l’infatigable activiste qui se démène aux fourneaux du label Setola di Maiale depuis 1993, le catalogue s’approchant de la limite des 500 références et offrant un panorama exhaustif des musiques improvisées et expérimentales au Sud des Alpes avec de solides collaborations d’artistes étrangers. Incroyable !! En outre, Stefano se coltine tout le travail graphique des pochettes contre vents et marées. J’ai personnellement, rarement rencontré une personne dévouée comme peut l’être Stefano Giust. Giorgio Pacorig est un habitué de Setola et a souvent joué avec Giust au fil des ans, lequel batteur a déjà une belle histoire commune avec deux autres pianistes remarquables comme Thollem McDonas - cfr le « power trio » MagicMC avec McDonas et le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa – et comme Nicolà Guazzaloca en compagnie du flûtiste Nils Gerold. Ces deux trios ont été documentés par Setola di Maiale et aussi par Amirani. Trois improvisations vagabondes focalisées sur l’écoute mutuelle et une évidente dynamique sonore et rythmique sont développées ici durant 27’11’’, 24’14’’ et 14’22’’. Dans Guardavi la Boan era il mare, je songe à l’ambiance décontractée et planante de ce vieil album de Paul Bley « In Haarlem » ou encore « Ballads ». On retrouve ailleurs la nervosité d’un Keith Tippett… Le degré de communion et la fine cohésion de ce duo sont propices à l’élaboration de narratifs évoluant du calme plat à la mer démontée. Aussi, l’utilisation d’effets sonores par d’astucieux frottements et vibrations, frictions et murmures dans le chef de Stefano Giust opère à ouvrir l’inspiration à la fois rêveuse et désenchantée des voicings étranges et lumineux de Giorgio Pacorig au piano, lequel brode indéfiniment par tuilage en écho étirant les harmonies ou articulant des doigtés anguleux dans une giration qui semble infinie un instant jusqu’à ce qu’un motif rythmico-mélodique tournoie par-dessus les vagues de frappes à la batterie, ressac mystérieux. Ressac qui se resserre jusqu’à un tournoyant numéro « télégraphique » d’une grande précision rythmique dans le chef du pianiste. On se situe là au niveau du jazz cosmique. En 2/, Memorie di amicizie e rugiada s’affirme comme un beau témoignage de piano free servi par un batteur au service discret d’un dialogue plus qu’efficace. Vers la 11ème minute, Pacorig joue dans les cordes de la table d’harmonie avec un esprit voisin de Keith Tippett : c’est le moment choisi par le batteur pour démontrer toute sa sensibilité au niveau de la micro -percussion alors son acolyte se remet au clavier pour rêver aux étoiles avec ce lyrisme spontané, sa marque de fabrique… Rugiada signifie Rosée et c’est à cela qu’on songe en écoutant le doigté perlé de Giorgio Pacorig. Voici un duo remarquable, fin et assumé avec un excellent niveau de musicalité.
Nigemizu John Butcher solo Uchimizu
https://johnbutcher1.bandcamp.com/album/nigemizu
Enregistré en 2013 à Osaka ainsi que dans la fameuse Hall Egg Farm et publié semble-t-il en 2015 par Hisachi Terauchi, un légendaire promoteur Japonais, Nigemizu date donc dans le flux digital des nouveautés discographiques. Je n’avais jusqu’alors jamais entrevu la moindre trace de cet album de John Butcher jusqu’à ce que Hisashi Terauchi publie en fin cet extraordinaire Concert In Iwaki de l’Evan Parker Electro-Acoustic Quartet (enregistré en 2000 avec Paul Lytton, Joel Ryan & Lawrence Casserley) en 2021. C’est avec cette musique qui fit craquer le continuum de l’espace-temps à Fukushima (!) qu’Evan Parker avait prévu d’inaugurer son propre label Psi en 2001. Vu l’insistance d’Hisachi Terauchi à le publier lui-même au Japon, ce projet fut abandonné par Psi alors que l’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker était en pleine effervescence, avec concerts et CD’s ECM. J’en avais entendu les mérites immenses de ce mythique concert par Casserley lui-même. Finalement en 2022, une copie du cd Japonais publié par Uchimizu est parvenue dans mes mains alors que cette aventure appartient déjà à un lointain passé. Mais quelle musique extraordinaire au niveau du son « électronique » ! C’est alors que je me suis aperçu qu’il y avait un solo de John Butcher sur le même label Uchimizu sans me rendre compte que ce n’était plus une nouveauté. Mais pourquoi je ne me refuserais pas le plaisir de commenter cet album de John Butcher. La personnalité de John figure l’archétype du saxophoniste d’improvisation libre qui s’est détaché du postulat « Evan Parkerien » en incarnant « un style » personnel super original avec une logique imparable et qui comme Parker (et Urs Leimgruber) est un véritable spécialiste des deux instruments, le sax ténor et le sax soprano. Ces deux binious sont souvent associés dans la pratique de souffle de nombreux saxophonistes de jazz moderne / contemporain comme John Coltrane, Dave Liebman, Archie Shepp, Sonny Fortune etc… pour la simple et bonne raison qu’ils sont construits dans la même clé (si bémol) et que les doigtés des clés sont identiques . Profitant d’un bref séjour à Londres, j’ai miraculeusement trouvé une copie de ce mystérieux Nigemizu ! On y trouve toute l’extrême précision et la patience méthodique dans la construction musicale de John Butcher. Une énergie implacable, une science des extrêmes aigus et sifflements aviaires au sax soprano hallucinante. Mais c’est au ténor , enregistré dans une église d’Osaka, que débute l’album et dont on appréciera les growls calibrés caractéristiques de Butcher dans Enrai. Deux improvisations / compositions au sax soprano , Uchimizu et Hamon, ont été enregistrées dans le Hall Egg Farm, un lieu où AMM, Borbetomagus et Steve Lacy ont gravé des albums par le passé. Il s’agit de la fine fleur de l’art de John Butcher en solo ou une forme de spontanéité lyrique éclate progressivement après une introduction proche de l’univers de Steve Lacy où John décline progressivement les moindres nuances d’accentuation entre les notes qui mettent en valeur la spécificité de chaque intervalle en extrapolant chaque relation possible entre chacun des sons, déconstruisant et réédifiant les implications harmoniques. Surtout cette pièce dure plus de 19 minutes et pour que la créativité se maintienne, Butcher introduit des bruissements organiques et des harmoniques extrêmement maîtrisés au-delà du registre aigu du soprano. S’insèrent alors des effets sonores expressifs tels le canard de Steve Lacy, ou subitement spiralés en secousses sans pour autant que son souffle ressemble à celui du grand Steve. Mais ces deux -là partagent le même souci du détail infime et cette obsessions de formes ajustées à l’infini. C’est absolument fabuleux ! Ce qu’il arrive à caser comme matériau « compositionnel » et à le développer dans ces 19 minutes en utilisant autant son imaginaire que sa science du saxophone et de ses sonorités les plus extrêmes. Ce n’est pas le tout de pêcher les harmoniques les plus injouables, il faut encore articuler ces sonorités pour nourrir ce narratif, cette histoire pour en tirer une œuvre irrévocable qui finit d’ailleurs dans les limbes de murmures avant que les boucles en respiration circulaire engendre une autre luminosité. La respiration circulaire au souffle ininterrompu est en soit un truc de cirque sauf si comme John Butcher, cette contrainte est chamboulée par une articulation remarquable et une capacité de variations où à chaque instant se bousculent notes, glissandi, doigtés, accents, timbres spécifiques qui illuminent le champ auditif et l’espace sonore comme un sapin de Noël psychédélique. L’ordonnancement de ses trouvailles n'est rien d’autre que magique. Pour ceux qui l’ignorent encore, John Butcher a été un professeur de mathématiques supérieures dans une autre vie, mais il a préféré un jour jouer du saxophone et créer sa musique. Pour notre plus grand bonheur !
Dépêchez-vous, John n’en n’a plus que 8 copies disponibles.
Marta Grzywacz Sebastian Mac Paulina Owczarek what is that ? scätter archives
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/what-is-that
Marta Grzywacz voice Sebastian Mac guitar et Paulina Owczarek baritone saxophone : voilà au moins un trio instrumental peu commun : voix humaine + guitare électrique + sax baryton.
De la pure improvisation libre. Une chanteuse diseuse phonémiste s’autorisant pas mal d’écarts vocaux et d’audaces, un guitariste expérimentateur qui n’hésite pas à frotter, faire crisser ou piqueter cordes frettes et micros avec effets, bruitisme, manie pointilliste ou simplement mélodique. Veille au grain la saxophoniste baryton tour à tour ombrageuse, grondonnante, bourdonnante ou minimaliste. Le trio veille à diversifier sa stratégie sonore, la dynamique, l’intensité. Avec le sens de l’espace, la voix libérée de Marta Gzrywacz a tout le loisir de projeter une comptine, des phonèmes fragmentés en pagaille, des succions des lèvres, des suraigus d’un gosier en furie, des sursauts de soprano des avalements de syllabes, des aspirations gargouillantes, un filet de voix ésotérique ou un chant suave et angélique, de délirantes associations de diphtongues de langues imaginaires entre l’Asie du Sud Est et l’Islande. En suivant les neuf improvisations à la trace, on est ravi par l'évolution de la vocalité de Marta Grzywacz. En cela, sa performance est aiguillonnée par la créativité de ses deux complices/ Bref, vous aurez toute la panoplie vocale servie avec fraîcheur, insolence et un clin d’œil à la bienséance en accordance avec l’ouverture et la complicité de Sebastian Mac et Paulina Owczarek entendue récemment avec le pianiste Witold Oleszak et aussi le batteur Peter Orins. Un trio au potentiel évident et ludique.
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